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mardi 5 décembre 2017

Concurrence, relations publiques, gestion d'image et spin doctors pendant la renaissance tibétaine



J’aimerai revenir sur le personnage obscur et étrange qu’est le scribe Gayadhara, le maître indien (arrivé la première fois au Tibet en 1041) qui aurait joué un rôle essentiel dans la transmission tibétaine du Lamdré (lam ‘bras, doctrine principale de l’école sakyapa) pendant la renaissance tibétaine. Gayadhara aurait reçu le cycle Lamdré du mahāsiddha Virūpa, qui l’avait à son tour reçu de la déesse Nairātmyā, tout comme Nāropa aurait reçu le cycle de la Mahāmudrā tantrique (transmission aurale) de Tailopa, qui l’avait à son tour reçu de la Vajraḍākinī (avec Vajradhara comme source ultime). Selon les hagiographes, ces instructions furent transmises en Inde par le biais d’une lignée d’un maître à un seul disciple (gcig brgyud) pendant cinq générations, ce qui doit expliquer à la fois sa confidentialité et sa rareté. Drokmi Lotsawa aurait demandé à son tour le monopole de cette instruction pour le Tibet, ce que Gayadhara accorda, mais il aurait par la suite transmis le cycle aussi à Zurpoché Shakya Dyoungné (zur po che shAkya 'byung gnas 1002-) en échange de beaucoup d'or. La caste des scribes a la réputation d’être fourbe… N'oublions pas que la plus grande partie de ces transmissions furent composées à Sakya au XIIème siècle, et que Pamodroukpa (1110-1170) faisait initialement partie de l'équipe des auteurs travaillant sur ce projet sous la direction des gestionnaires de lignée Sachen Kunga Nyingpo (1092-1158) et Jetsun Drakpa Gyaltsen (1147–1216).

Les hagiographies racontent aussi que Gayadhara se serait fait passer pour Maitrīpa/Advayavajra, jusqu'à ce qu'il soit finalement démasqué. En abordant les hagiographies comme sources historiques, il vaut mieux être conscient de leurs agendas divers, et se demander toujours, qui dit quoi et pour quelle raison. Que veut-on dire et/ou cacher par la même occasion ? Il vaut mieux alors ne pas se laisser éblouir par le contenu des anecdotes et essayer de les lire comme un hagiographe. La soif d’or de Gayadhara par exemple, qui serait responsable de sa fourberie, qui aurait eu pour conséquence une double transmission. Cela peut cacher et montrer le fait que deux lignées se réclament de Gayadhara comme source authentique. Le fait que Gayadhara se serait fait passer pour Maitrīpa/Advayavajra, en laissant de côté le contenu des anecdotes concernées, pourrait être une explication imaginée pour le fait qu’il aurait signé des textes sous un autre nom.

Un des noms de Maitrīpa/Advayavajra est Advaya-avadhūta. Se pourrait-il que certains textes attribués à « Avadhūtipa » soient en fait des textes de Gayadhara, ou de Gayadhara voulant se faire passer pour Advayavajra, quelles qu’en soient les raisons ? Ce qui est certain c’est que les diverses hagiographies font état de problèmes ou de conflits autour de certaines transmissions (attributions) venant de l’Inde. Ces conflits impliquent Gayadhara, Drokmi lotsawa, Zurpoché, et Go-lotsawa Khukpa Lhetse, le traducteur du Guhyasamaja. Gayadhara aurait transmis le même cycle (Lamdré) à deux individus (Drokmi et Zurpoché), et se serait fait passer pour Maitrīpa/Advayavajra face à Go-lotsawa Khukpa Lhetse.

Il n’y a aucun moyen pour savoir s’il y a une quelconque réalité dans ces faits, ou s’il s’agit purement de batailles hagiographiques. Mais dans les hagiographies des petits détails insolites de ce genre peuvent avoir leur intérêt et pointer vers quelque chose. Quelle transmission est plus "authentique" ? La première (Drokmi) ou la deuxième (Zurpoché) ? Aucune ? Que vaut la transmission reçue par Go-lotsawa Khukpa Lhetse si celui dont il pensait la recevoir n’est pas Maitrīpa/Advayavajra ? L’enjeu hagiographique est peut-être de décrédibiliser l’authenticité lignagère/la version hagiographique de l’autre. Les hagiographes de la renaissance tibétaine agissent quelquefois en véritables avocats spécialisés en droit intellectuel.

Revenons à Avadhūtipa. J’essaie de me mettre à la place d’un hagiographe-avocat. Quel pourrait être l’intérêt de faire croire à un traducteur tibétain (Go-lotsawa Khukpa Lhetse) que l’on est Maitrīpa/Advayavajra ? Décrédibiliser la transmission reçue pourrait être profitable à une lignée concurrente. Mais quel pourrait être l’intérêt de Gayadhara ? Recevoir encore de l’or ? Transmettre des instructions de teneur différente, que Go-lotsawa Khukpa Lhetse n’aurait pas acceptées si elles ne venaient pas de Maitrīpa/Advayavajra ? Plus tantriques (upāya) qu'essentielles (prajñā) ?

Supposons qu’Avadhūtipa soit en effet un nom de plume de Gayadhara le scribe. Il existe un texte sous le nom Avadhūtipa que l’on croit être une composition de Maitrīpa/Advayavajra [1] : Les six qualités du recueillement (dhyānaṣaḍdharmavyavasthāna, bsam gtan gyi chos drug rnam par gzhag pa DG 3926, Toh 4532), traduit en tibétain par Dharmaśrībhadra et Rin chen bzang po (958-1055).
Mais on trouve aussi un autre Avadhūtipa  (tib. bsod nyoms pa) (Painḍapātika) le majeur, qui est présenté, comme un disciple de Virūpa (AB p. 390). Avadhūtipa le majeur aurait reçu un cycle de Vajravārahī (Phag mo gzhung drug [2]) de Virūpa, que ce dernier aurait reçu de Lakṣmīṅkārā d’Oḍḍiyāna. Ce cycle fut passé à un certain siddha indien du nom de lDong ngar ba, qui le transmit à Avadhūtipa le mineur (alias Jinadatta, tib. rgyal bas byin). Avadhūtipa le mineur partit pour le Népal, où il fut accueilli par le clan Bhāro de Kathmandou. C’est chez le clan Bhāro qu’Avadhūtipa le mineur rencontra Devākaracandra alias Śūnyatāsamādhi(vajra), membre d’une famille noble népalaise (AB, p. 392). Avadhūtipa le mineur devint le prêtre domestique (tib. mchod gnas) du clan Bhāro. (AB p. 393). Mahe Bhāro et Devākaracandra, qui venait tout juste de rentrer d’un voyage à Vikramaśīla [3], reçurent de lui le cycle de Vajravārahī. Devākaracandra demanda à Avadhūtipa le mineur, de rédiger les textes associés : zhal gnyis ma che ba (śrī Tattva-jñānasiddhi, TG 1551), Don grub ma che ba (Sarvārthasiddhi-sādhana-nāma, TG 1552) [4] ainsi que rituel de Homa/sByin bsreg (Śrī-Vajrayoginī-homavidhi), TG 1556), mais Avadhūtipa le mineur refusa [5]. Les deux premiers textes seraient composés ultérieurement par Devākaracandra, contre la volonté d’Avadhūtipa le mineur. Les voies des hagiographes sont impénétrables… Avadhūtipa le mineur donna une nouvelle fois le cycle entier de Vajravārahī, avec l’aide de cinq jeunes filles, à Mahe Bhāro, Ha mu dkar po et Buddhadatta, en échange de 500 onces d’or (tib. srangs). Et si Avadhūtipa le mineur était Gayadhara, et Devākaracandra/ Śūnyatāsamādhi un disciple de ce dernier ? Simple question qui surgit instamment.

Le compte-rendu du cycle de Vajravārahī dans les Annales Bleus continue et contient des éléments hagiographiques intéressants, car potentiellement révélateurs. Gö Lotsāwa avait terminé la composition de son œuvre en 1476. Le compte-rendu est extrêmement riche en détails, ce qui pour moi indique souvent une source tardive, surtout si elle est loquace comme c’est le cas ici. Methinks the lady doth protest too much.

Vikramaśīla, le monastère dont Atiśa était parti en 1041, semblait inopérationnel à l’époque de la visite de Devākaracandra ; il n’y avait plus suffisamment de moines pour en ordonner des nouveaux. Devākaracandra doit rentrer bredouille. Le monastère aurait été détruit par les troupes de Muhammad bin Bakhtiyar Khilji en 1205 [6]. Le dernier abbé, Śākyaśrībhadra (mort en 1225), partit au Cachemire puis au Tibet. À moins que Śākyaśrībhadra ne fut l’abbé du monastère de Nālanda… Les versions diffèrent. Mais ceci est surtout important pour essayer de situer une époque qui correspondrait mieux aux événements et aux protagonistes avancés dans les hagiographies.

Avadhūtipa le mineur fut le prêtre domestique du clan Newar Bharo. Le grand-père d’Asu le Newar fut également prêtre domestique du clan Bharo. Pourrait-il y avoir un lien entre les deux ? Le clan Bharo faisait de la prospection d’or au Tibet. Au XIIIe siècle, Bharo gTsugs ‘dzin, né à Yam bu ba (ou Yam bu, Kantipur ou Kathmandou) au Népal, se rendait au Tibet pour chercher de l’or. Il y rencontra Guru Chos dbang ou Chos kyi dbang phyug (1212- 1269/1270), un des cinq rois révélateurs (tib. gTer ston rgyal po), qui devint son gourou. C’est aussi au clan de Bharo qu’appartenait le maître Bharo le manchot (tib. bha ro phyag rdum), ou Bharo paṇḍīta, que le yogi Cornu (tib. rwa ru can) mentionne à Kor Nirūpa. Nous entrons ici sur un terrain très glissant car tout ce qui concerne Kor Nirūpa est plus que suspect [7]. Ce serait aussi de ce maître manchot que Ralo (Rwa lo tsā ba rdo rje grags, né en 1016 et décédé après 1076) avait reçu les initiations et les instructions du cycle Vajrabhairava. Dans sa Chronique de maîtres indiens, le sakyapa Drakpa Gyaltsen (grags pa rgyal mtshan 1147–1216) mentionne un maître du nom de Bhāro Haṃ thung alias Śāntabhadra, auprès de qui Drokmi (992-1072/1074), le fondateur de la lignée Sakya, aurait été initié en le mantranaya. [8] Le clan Newar Bharo semble être la preuve de liens très étroits entre le bouddhisme newar et le bouddhisme tibétain. Si cela se trouve il est une des sources principales du bouddhisme tibétain gsar ma, plus que l’Inde, ou Oḍḍiyāna

Pour Dpa’ bo Gtsug lag phreng ba, (Chos ‘byung, 1: 51) Avadhūtipa (le mineur) et Advayavajra étaient bien la même personne. Cela semble confirmé par Tāranātha (1575-1634), qui mentionne Śūnyatāsamādhi alias Devākaracandra comme un des quatre étudiants de Maitrīgupta dans les Sept transmissions d’instructions. Pourquoi d’ailleurs certains disciples d’Advayavajra ont-ils plusieurs noms ? Gös Lotsāwa raconte dans notre passage des Annales Bleus que ce serait pour cacher leurs activités vajrayāna.  Ainsi, selon le compte-rendu de Gö Lotsāwa, Śūnyatāsamādhi/Devākaracandra aurait reçu le cycle de Vajravārahī (Phag mo gzhung drug) d’Avadhūtipa le mineur/Maitrīgupta, en sa qualité de prêtre domestique du clan Bharo de Kathmandou. Devākaracandra est par ailleurs l’auteur de certains textes associés à ce cycle que l’on retrouve dans le Tengyour. Autre détail saillant : quand le prêtre domestique donna l’initiation de Vajravārahī dans la maison des Bharo, il utilisa des mantras pour rendre invisibles les cinq jeunes filles participant au rituel. Il ne fallait pas que la femme de Ha mu dkar po les voie… (AB, p. 394). Elle ne voyait en fait que cinq coupes de vins suspendus dans l’air mais pas les filles. [9] Des histoires à dormir debout.

Les protagonistes mis en scène dans ces hagiographies sont censés avoir vécu au XIème siècle, quand les monastères de Nālanda et de Vikramaśīla étaient encore en plein essor. Alors pourquoi Devākaracandra n’a-t-il pas pu être ordonné ? Il est probable que les pratiques associées à Vajravārahī auxquelles il est fait référence ici, et qui ressemblent d’ailleurs à celles que Réchungpa (XIIème siècle) aurait ramenées du Népal, n’existaient pas encore à l’époque de Maitrīgupta (XIème). La pratique de Vajravārahī séparément du Tantra de Cakrasaṃvara oui, mais pas ce cycle en particulier. D’ailleurs, selon une de ses hagiographies (Gyadangpa env. 1258-66), Réchungpa semblait les découvrir seulement au cours de son voyage au Népal. Chag Lotsāva  (1152-1216) ira jusqu’à accuser Réchungpa d’avoir inventé ses transmissions. A moins que ce ne soient des descendants spirituels se réclamant de Réchungpa.
« Certains instructeurs tibétains ont fabriqué des pratiques (sādhana) d’une déesse à tête de truie tenant un couperet, dont ils disaient qu’elle était la ḍākinī d’un tantra d’antan [Selon Dan Martin, le Vajravārāhī-abhidāna tantra]. »
Il s’ajoute à cela les critiques bien connues de Sakya Pandita (1182-1251) dans le sDom gsum rab dbye sur la bénédiction de Vajravārahī reçue (ou non) par Marpa [10].

Il y avait en Inde et au Népal un culte de la déesse shivaïste Kubjikā qui se rattacha au Manthana Bhairava, tout comme le culte de la déesse Vajrayoginī ou Vajravārāhī se rattache aux Saṁvaratantra avant de s'en émanciper. Lorsque les lignées (sct. āmnāya) du culte kaula de Kubjikā étaient interrompues, pour des raisons multiples (parmi lesquelles les conquêtes musulmanes), ce culte continuait à exister parmi les Newars dans la vallée de Kathmandou. Probablement originaire de la région de Konkana [11], Kubjikā a depuis disparu de l'Inde. La déesse bouddhiste Vajrāvarāhī occupe également, et encore de nos jours, une place centrale dans la tradition Newar. Elle est tout simplement son équivalent bouddhiste. Il n’est pas exclu que les cultes ultérieurs de Vajravārāhī aient subi l’influence du culte kaula de Kubjikā.

La seule version en sanskrite de la vie de Maitrīpa que nous connaissons vient justement du Népal, et se trouve dans le "manuscrit de Sham Sher", découvert  en 1928 par Sylvain Lévi et Giuseppe Tucci. Maitrīgupta y est présenté comme un moine vivant à Vikramapura. Il deviendra « Advayavajra » pendant sa quête de Vajravārahī au Sud de l’Inde. C’est le prince des Śavaras qui lui donna l'Instruction de Vajrayoginī (sct. Vajrayoginyupadeśāt). La même histoire est utilisée pour la quête de la mahāmudrā (p.e. Padma Karpo), mais il n’en existe pas de version en sanskrite.

Nous ne savons pas de quand date ce texte. Appartenait-il peut-être au clan Bharo ? Quand nous considérons tout ce qui précède, on ne peut pas échapper à l’impression que la source de certaines pratiques de Vajravārāhī, impliquant du yoga sexuel différent de celui qu’intègrent les consécrations des grands yogatantras classiques, qu’elle se situe à Kathmandou et que c’est à Kathmandou, où vivait le clan Bharo, que les détenteurs futurs du Tibet sont allés chercher les transmissions associées. Pour les Sakyapas, le scribe Gayadhara est une figure clé. Pour les Kagyupas c’est Réchungpa. Avadhūtipa, le prêtre domestique des Bharo et le maître de Śūnyatāsamādhi/Devākaracandra en est un autre. Avadhūtipa, serait-ce un autre nom pour un Advayavajra/Maitrīpa instructeur de pratiques kaula de Vajravārāhī chez les Bharo ?

Gayadhara n’aurait-il pas été la personne parfaite pour l’office de prêtre domestique des Bharo, que l’on rémunère richement pour ses services ? Nous savons en plus qu’il n’avait pas de mal pour se faire passer pour un autre, en particulier Advayavajra… D’autres hagiographes [12] veulent faire de lui le père de Tipupa, figure clé des transmissions aurales de Réchungpa, et donc de Nāropa et Tailopa. Grâce à Tsangnyeun Heruka, nous savons par ailleurs que Tipupa serait en fait le fils de Marpa, Darma Dodé, qui à sa mort aurait transféré sa conscience sur un pigeon voyageur, qui s’est envolé vers l’est où Darma Dodé le pigeon aurait pu transférer sa conscience à un jeune brahmane fraîchement décédé : Tipupa.

Il y a de bonnes chances que des figures comme Tipupa, Karopa et sKor Nirūpa soient des sortes de « Jokers » qu’utilisent les hagiographes pour construire leurs lignées de transmission. Le signe indispensable d’un tel « joker » est la maîtrise du transfert de la conscience sur le corps d'un autre (tib. grong ‘jug). A quoi sert ce transfert ? A sauver des lignées de transmission. Elle sert à expliquer la longévité de certains maîtres, qui n’avaient tout simplement qu’à changer de corps, quand le leur ne pouvait plus rendre service. Elle sert à faire de deux individus un seul (sKor & Nirūpa, Darma Dodé & Tipupa), à rapprocher un individu de la source de la lignée (Darma Dodé, Tipupa, Karopa…). Quelquefois, le transfert ne fonctionne pas. Karma Paśi avait tenté de transférer son principe conscient sur le corps d’un jeune garçon qui venait de mourir, mais cela aboutit à un échec (AB p 488). Gö raconte en détails comment le principe conscient de Karma Paśi traverse alors le bardo et prend naissance en un bébé masculin en 1284. Ce sera Rangjung Dorjé, le premier Karmapa officiel et du même coup le troisième de la lignée. C’est peut-être bien l’origine du phénomène tibétain des tulkous et la fin du pouvoir de transfert de conscience (tib. grong ‘jug), que Herbert v. Guenther appelle par ailleurs résurrection…

*** 

1 « The six characteristics of meditative concentration are (l) having no expectations, (2) having no possessions, (3) renouncing home, (4) living in wilderness, (5) having stable focus of mind, and (6) being alone. Yeshe Döndrup (Treasury of Gems, pp. 24-25) provides the entire text of a short Indian Buddhist work bearing the title Presentation of the Six Characteristics of Meditative Concentration (Dhyāna-saddharmavyvaasthāna; Toh 3926 Tengyur, dbu ma, ki, 92b-93a), which is attributed to Avadhütipa and translated into Tibetan by Rinchen Sangpo. Yeshe Döndrup makes the remark that although Chim, probably referring to the famous Chim Namkha Drak, identifies Avadhütipa to be Savaripa, Sapan cites this work in his Elucidating the Sage’s Intent as being that of Maitripa. » Mind Training: The Great Collection, Thupten Jinpa, The library of Tibetan classics, Wisdom publications.

2 « The Six Texts of Vajravārāhī (Phag mo gZhung drug) in the bsTan 'gyur (Toh 1551-56) comprise the Śrī –Tattvajñanasiddhi by Śūnyatāsamādhi (Toh 1551), Sarvārthasiddhisādhana by Avadhūtipa (Toh 1552=GSS15), Jñanāveśa by Śūnyatāsamādhi (Toh 1553), Chinnamuṇḍāvajravārāhīsādhana by Śrīmatidevī (Toh 1554=GSS24), Chinnamuṇḍāsādhana by Virūpa (Toh 1555=GSS25/GSS20), and Śrī-Vajrayogini-homavidhi by Buddhadatta (Toh 1556 =GSS13). All six were translated by Varendraruci and bLo ldan shes rab. The transmission of this set is sometimes credited to Śabariśvara/Śabara (Robinson 1979: 290; Bhattacharya 1928 vol. 2: cxv). However, it is elsewhere attributed either to Lakṣmīṅkāra (from her brother, Indrabhūti) and her disciple, Virūpa, or to Kambala (a problem Dowman attempts to solve by suggesting that Kambala was Lakṣmīṅkāra's guru, 1985: 375). See the Blue Annals (pp. 389-94) for the transmission lineage from Indrabhūti and the eventual written composition of some of the six texts. » Elizabeth English, Vajrayogini: Her Visualization, Rituals, and Forms.

3 Voyage décevant. Le jeune homme était parti à Vikramaśīla pour se faire moine, mais il n’y avait plus assez de moines pour faire une ordination, moins de 25. AB, p. 393

4 Ces deux textes sont mentionnés par Pao Tsuklak Trengwa : « But these, he says, are not the Vārāhı empowerment in question. The only one not so dismissed he calls sKu gsung thugs kyi rgyud mdzad ma, and mentions that this name is also applied to the Two-face Yoginī (Zhal gnyis ma) Blessing. » « The method for imbuing the blessings of Body, Speech and Mind are done according to the rites of the individual lineages. In particular, in the Sarma tradition of the secret mantra of Tibet, there are many [cases] concerning the blessing of Vajravārāhı: the greater and lesser Don grub ma, great and lesser dBu bcad ma, Nāropa, Maitrī mkha’ spyod, the blessing of White Vārāhı and so forth. » Article Sarah Harding

5 AB précise que le Homa était composé par Buddhdatta, qui serait le neveu du prêtre selon Elizabeth English,

6 Middle Land, Middle Way: A Pilgrim's Guide to the Buddha’s India, Shravasti Dhammika, p. 126

7 “As for the Blessing of Vajravārāhī, Marpa Lhodrakpa does not have it.” WTF? Sarah Harding.  Sur un sujet similaire Blog Dans le sillage d'Advayavajra

8 Tibetan Renaissance, Ronald M. Davidson, p. 166

9 On peut rapprocher cette anecdote d’une autre qui concerne Maitrīpa et que l’on trouve dans  Les chants de l’immortalité (Jamgoeun Kongtrul). « Alors qu’il résidait au monastère de Vikramaśīla, où il pratiquait secrètement, les membres de la communauté monastique, constatant qu’il buvait de l’alcool et vivait avec une femme, l’expulsèrent. Maitrīpa marcha alors jusqu’au bord du Gange où il étala sur l’eau un tapis fait d’une peau d’antilope et, se servant de son bâton en guise de rame, il s’éloigna en chantant. » Ed. Claire Lumière, p. 61 C’est cependant Avadhūtipa le majeur qui était réputé avoir pratiqué sur les bancs du Gange en pratiquant le cycle de Vajravārahī (AB, p. 390).
En revanche, le pouvoir de maintenir des objets dans l’air est attribué à Kāyastapa Gayadhara par Jetsun Dragpa Gyaltsen (XII-XIIIème siècle). Voir Luminous lives, Cyrus Stearns, p. 48

10 Voir “As for the Blessing of Vajravārāhī, Marpa Lhodrakpa does not have it.” WTF? Sarah Harding.

11 Mark Dyckowski , The Cult of the Goddess Kubjika

12 Selon le 3ème détenteur Drukchen Jamyang Chökyi Drakpa ( ‘Jam dbyangs Chos kyi Grags pa 1478-1523), Gayadhara eut un enfant avec une servante de Nāropa. Cet enfant n'était autre que Tipupa. Source : Peter Allen Roberts, The biographies of Rechungpa: the evolution of a Tibetan hagiography

samedi 1 juin 2013

Texte canonique de la Mahamudra


Le roi des tantra intitulé "L'éminent Sans-souillure"[1]

En langue indienne : Śrī-anāvila[2]-tantra-raja-nāma
En tibétain : rgyud kyi rgyal po dpal rnyog pa med pa zhes bya ba

Hommage à Śrī Vajradākinī

Avec le désir d'aider les êtres
J'exposerai en détail le Sans-souillure
Celui-ci est invisible et sans analogie
Il n'est pas l'objet d'un discours
Il est la pureté dépassionnée et sans essence (S. ātman)
Il n'a ni caractéristiques (S. lakṣaṇa) ni base caractérisée (S. lakṣya)
L'éveil foncier est son mode (S. vṛtta T. tshul)
C'est en détail et succinctement
Que je L'éluciderai.
C'est avec le désir d'aider les êtres égarés (S. saṃmoha)
Et par compassion qu'Il a été enseigné.

Certaines personnes affirment que [le Sans-souillure] est la vacuité
D'autres disent qu'Il a la substance (S. rūpin) de la sphère unique (S. bindu)
Encore d'autres qu'Il adopte la façon du dieu suprême Viṣṇu «l'Immanent»
Les gens de faible intellect Le fixent comme une essence (S. ātman)
Mais son principe, définitif et authentique
Est le domaine (S. gocara) même du lieu de la cause première (S. hetu) <Moteur>
Qui n'est pas concrétisé à travers les causes et les effets (S. hetu-phala)
Mais qui est l'absence de culture (S. bhāvanā) et d'éveil (S. bodhi)
Il est dépourvu de la confiance (S. āpta, pratyaya) en une cause [première] <Moteur>
Il est le Soi qui n'a ni début ni fin - <éternel>
Il provient (S. prabhava) de l'intuition de la nature apparente (S. māyā)
Et est manifesté de différentes façons
Pour certains Il sera de nature courroucée <raudra>
Pour d'autres très paisible
Pour certains Il aura la nature d'un sceau (S. mudrā)
Pour d'autres il est tremblements et convulsions
Chants, danses et musique
Ou la récitation du mantra de la divinité
Certains fabriquent des mantra conformément
D'autres dessinent des cercles mystiques (S. maṇḍala)
Et l'imaginent au cours d'une consécration (T. dbang) etc.
[Avec] les effets (karma) transformés des éléments et de leurs dérivés[3]

[Mais] le meilleur de tous les innombrables [méthodes]
C'est l'Éveillé etc. imaginé comme le Foudre (vajra)
Quand l'esprit s'y fixe bien
Il est le domaine même de la Simplicité (S. tathāta)
Et son maṇḍala sera conforme à cela
Ceux qui désirent aider autrui devraient le comprendre ainsi
Les ensembles constitués de groupes d'appropriation (S. skandha), d'éléments (S. dhātu) etc.
En les traitant comme différents (S. viśeṣa)
On fabrique le corps, la parole et le mental
Ce qui est appelé "les cercles (S. maṇḍala) en poudre colorée"
Parce qu'il rendent visibles ses propres groupes d'appropriation (S. skandha) etc. ainsi que ceux des autres
On les appelle "maṇḍala des groupes [de divinités]"
Comme le maṇḍala de la conscience (S. citta) est pur
Il faut l'imaginer (S. bhāvanā) dépourvu d'être propre (S. svabhāva)
Unique comme un miroir
D'abord on en détaille (T. rtogs) les [quatre] murs (T. grwa)
Cela correspond à "l'observation directe" (S. pratyavekṣanā-jñāna)
La face orientale richement parée (T. brgyan)
Correspond à l'intuition agissante (S. kṛtyānuṣṭhāna-jñāna)
La face du nord est très décorée (T. spras)
Elle correspond à la vaste intuition de l'égalité fonciére (S. samatā)
La face libre de rémanences (S. vāsāna) [correspond à l'intuition] de l'accès résiduel (pṛṣṭhalabdha T. rjes thob)
En outre, dans ce maṇḍala à quatre faces
Toutes les faces
Sont mues (S. udvṛtta) par le Principe au centre <Moteur>
Et imaginées comme son champ cognitif (S. jñānagocara)
Aux quatre portes, une annonce (S. samudīr T. yang dag brjod) est faite
Qui suscite quatre attentions (S. samapatti)
Ce que l'on appelle les quatre faces
Ce sont les quatre types de don (S. dana) ; le [don] authentique (S. viśuddhi)
Est la forme (S. rūpatā, 1er skandha) au centre du maṇḍala :
Elle est couronnée par Akṣobhya (l'Inébranlable)
Elle est paisible et porte les attributs (T. chos don S. dharmārtha) de Dharma
A partir de celle-ci tous les [autres] aspects du maṇḍala se concrétisent
Les faces, les demi-murs (T. drwa phyed), la lune etc.
Tout ce que l'on dessine [traditionellement] pour construire un maṇḍala
L'arche etc. tous [ces éléments]
Sont les accessoires de l'absorption (S. samādhi). L'arche est en fait
L'annonce de la fin de la conscience empirique (S. citta)
Le Principe (Dieu, Moteur au centre) est dit être l'Acte de la Matière (S. prakṛtika) / la Matière ou l'Acte [4]
[Mais] celui qui veut développer la conscience
Et suit les différentes branches (S. aṅga) de l'absorption (S. samādhi)
Appelle ce Principe "la Face" (T. drwa ba)
Et les demi-murs "la différentiation" (S. bhedya)
La cloche (S. ghaṇṭā) avec son collier (T. do shal) gravé
Est concrétisée comme la reine
Le fait qu'elle soit comme un écho
Correspond à "l'observation directe" (s. pratyavīkṣaṇa ) de tous les faits intelligibles (dharmā)
Puisque tous les faits intelligibles (dharmā) doivent être vus comme non engendrés
Le Principe est dit être la guirlande de la bannière de victoire
Le baldaquin ainsi que toutes les autres draperies
Sont les objets (S. vastu) qui seront déterminés en premier
La conscience empirique (S. citta) est expliquée sous le nom "baldaquin"
D'un point de vue absolu
Les habits et les guirlandes
Sont la multiplicité des apparences (S. ābhāsatā)
La conscience sous l'aspect du Foudre (S. vajra)
Est caractérisée par l'intuition de la joie (S. prīti-jñāna?)
Qui est dite l'habiter/la soutenir (T. 'og tu) en permanence
Sur tous les murs
Sont fixés des vajra de matières précieuses
Ces vajra de matières précieuses n'ont qu'une fonction décorative
La lune et le soleil dont parlent les tantra
Sont la vision du sens des expédients et de la lucidité (S. prajñā)
La conscience (S. citta) a pour qualité les expédients et la lucidité (prajñā)
C'est cette intuition qui est sa parure
Ensuite, le Corps, la Parole et l'Esprit indestructibles (vajra) se manifestent
Ils sont dit être le Principe au centre du maṇḍala
Le Corps, la Parole et l'Esprit sont si proches
Qu'ils ont l'air identiques et dépourvus de caractéristiques (S. lakṣana)
Le moment où le guide et le disciple apparaissent
Est appelé "l'entrée" [du maṇḍala] (S. praskandati)

J'expliquerai aussi le sacrifice du feu (S. homa)
Que je déclare être "la satisfaction des dieux"
Celui dont la conscience est libre de différenciation
Est désigné par le terme "âtre"
La différenciation (S. mata T. bye brag phyed pa) est le foyer du feu
Les ensembles matériaux (S. rūpa) et les autres [skandha] de la pentade
Ainsi que les facteurs mentaux (S. caitta) sont les combustibles
Tout est versé dans le feu
La matière (S. rūpa) et [les autres skandha] qui se produisent
Sont connus sous le nom de "combustible"
Voilà comment j'explique le sacrifice du feu.

Je parlerai maintenant de la consécration (S. pratiṣṭha)
C'est toujours sur le Corps, la Parole et l'Esprit
Que s'appuie la conscience empirique (citta)
Voilà, ce que j'appelle "consécration" (S. pratiṣṭha)

Tous les objets manifestes des [cinq] ensembles (S. skandha)
Ont des caractéristiques de mantra
Voici ce que j'expliquerai clairement
Aussi en termes psychologiques (T. yid rnams kyi skad du)
J'expliquerai les [instructions] ésotériques
L'inengendré et l'invisible
Est dépourvu de caractéristiques (S. lakṣaṇa) et de base caractérisée (S. lakṣya)

C'est pour accéder au sens ésotérique
Que je l'ai enseigné comme mantra
Afin de bien expliquer les mantra
Il faut aussi parler des divinités
Les (cinq) groupes d'appropriation (S. skandha), les éléments (S. dhātu), les domaines sensoriels (S. āyatana)
Sont naturellement présents
Ils sont la délivrance par l'éveil authentique (S. samyak-saṃbodhi)
Ils sont des discriminations correctes/authentiques
Tout ce à quoi la conscience donne des noms
Est correctement expliqué en l’appelant "Divin"
A travers les sceaux (S. mudrā) du Corps, de la Parole et de l'Esprit
Ces choses ont été correctement enseignées

Le yoga de la prière adressée au Divin
Je l'expliquerai clairement
On se met dans la posture aux jambes croisées
Et l'on vise la pointe de son nez
Dans mon yoga naturel
On fixe la vision du Principe
Les deux mains au niveau du coeur
Sont jointes avec effort
Dans l'être propre indifférencié
Quand la conscience se meut
Tous les buddha se rassemblent en moi
Tout est produit à partir de cela
Tous les buddha se rassemblent en moi
Qu'ils m'accordent leur grâce immédiatement
Tous les buddha se rassemblent en moi
Je suis le conteneur/union (S. saṃvaraṇa) de tous les buddha
Conformément à ce que l'on appelle "le vajra physique"
Je suis tous les yoga-buddha <buddha en union>

Je l'expliquerai clairement
C'est ce qui donne les accomplissements (S. siddhi) du Corps, de la Parole et de l'Esprit
C'est le sens ésotérique ultime de tous les buddha
C'est le sens qui a pour domaine (S. gocara) [l'union] des expédients et de la lucidité (S. prajñā)
C'est le plus haut acte de compassion dans l'intérêt des êtres
C'est ce qui accomplit le méilleur éveil (S. buddhabodhi)
Voici [la pratique du] maṇḍala sur la pointe du nez que j'enseigne
Toutes les [autres pratiques] ne sont que des formes géométriques

En résumé, rien n'est créé
Quelquefois, même le cercle symbolique (S. samayacakra)
N'est pas enseigné comme le Principe
Dans le cas d'un accès insuffisant [au Principe]
Tout ce qui est accompli (S. siddhi) est quelquefois
Enseigné comme le cercle de la Parole (S. svaracakra?)
Qui est transformé en la cause de l'existence temporelle (S. saṃsāra)

Ceux qui veulent pousser plus loin (T. lhag S. adhika) la représentation (S. adhimukta T. mos pa) de l'indifférenciation
Devront faire des pratiques supérieures (S. pratipatti-paramatā T. sgrub pa dam pa)
Avec le sang, la semence, la viande,
Les excréments, l'urine
Que l'on appelle "substances symboliques" (S. samaya), voilà ce qu'ils devraient pratiquer de la meilleure façon
[Mais] dans tout ce qui est enseigné par moi
Il ne s'agit que de tathāgata
Ce ne sont que là des réalités nominales (S vyavahāra)
Lorsque la conscience est sous l'emprise de l'attachement symbolique (S. samaya)
Elle en consommera le Principe
Lorsque la conscience empirique éprouve alors la passion
Elle n'est plus un être [vulgaire]
Ainsi c'est toujours
Le sang des différenciations qu'elle ingère
Après avoir consommé le sang humain (S. mahā)
Amithaba aussi est consommé
Tout ce qui est produit à partir de faits intelligibles (S. dharma)
Est connu sous le terme de "semence"
Si au moment [de la production] on accède à l'inengendré
C'est le sens propre du [terme] "engloutir" (T. bza ba)
L'égalité foncière de toutes les choses concrètes (S. vastu)
Est différenciée comme la chair humaine
Dans le yoga sans support objectif
Cela s'appelle spécifiquement "engloutir" (T. bza ba)
La conscience empirique est où tout s'écoule
S'unir (S. anuyoga) à la Puissance (S. śakti)
En appliquant le sceau de l'acte (S. karmamudrā)
C'est ce que veut dire le terme "urine"
La conscience pleinement consciente de ce qui est conforme et non
Ce qui se trouve dans la part cachée
C'est ce à quoi elle accède dans tous les faits intelligibles (S. dharma)
C'est le sens propre de "excréments"
C'est ainsi que j'explique clairement les caractéristiques (S. lakṣana) de la symbolique (S. samaya)
Toutes ces choses sont expliquées comme la luminescence
Celui qui accède au sens de toutes ces choses
Atteindra la qualité de tous les buddha
Ici se termine la grande séquence (S. mahākrama) du transfert de la grâce, intitulée Śrī Parasukha avec le moyen de sa réalisation, faisant partie du Roi des tantra Hevajra ḍākinī-jala-saṃvaratantra (T. 892), intitulé "Le Sans-souillure".
Ce texte a été traduit par le upādhyāya indien, pandita Gayadhara et le traducteur tibétain bhikṣu ['brog mi lo tsā ba] shākya ye shes.


***

[1] Selon Dan Martin (http://dnz.tsadra.org/index.php?title=A_Catalog_of_the_Gdams-ngag_Mdzod&action=edit), il existe de ce texte un commentaire écrit par le pandit Kumaracandra (pandi ta gzhon nu zla ba), et traduit par Vajrapaṇi (T. phyag na) et le traducteur tibétain Tshour Lotsawa (mtshur lo tsā ba ye shes 'byung gnas) réf. ? 2-7.7 Texte tibétain du commentaire

[2] <āvila var. ābila a. m. n. f. āvilā trouble (liquide, yeux), obscurci; souillé, not. de sang.>

[3] in the Kun byed rgyal po, Sde dge edition, fol. 63a: kun bzang rdzogs chen ye nas dag pa la / phyi nang gsang ba'i dkyil ‘khor bkod pa ni / snang srid mam dag kun bzang yum gyi dbyings / ‘byung dang 'byung ‘gyur yab yum Ihun rdzogs mams /.
"The outer, inner; and secret mandalas are manifested
Within the primordially pure, great perfection of Samantabhadra.
The pure universe of possibilities is the sphere of Samantabhadrī.
The elements and their derivatives are the spontaneously perfected male and female deities."
The Buddha's Doctrine and the Nine Vehicles: Rog Bande Sherab's Lamp of the None vehicles, Jose Ignacio Cabezon, p. 234

[4] Voir Le Tattvasamgraha, 'Compendium des Essences', de Sadyojyoti de Pierre-Sylvain Filliozat «akrtasya karanam krtasya parivardhanam ca prakrtikarma »

Texte tibétain Wylie

rgyud kyi rgyal po dpal rnyog pa med pa zhes bya ba bzhugs so/

rgya gar skad du/shrI a nA bi la tan+t+ra rA dza nA ma/
bod skad du/rgyud kyi rgyal po dpal rnyog pa med pa zhes bya ba/

dpal rdo rje mkha' 'gro la phyag 'tshal lo/

sems can rnams la phan 'dod pas/
rnyog med rab tu bshad par bya/
snang ba med cing dpe med pa/
tshig gi yul las rnam par 'das/
zhi zhing bdag med dag pa nyid/
mtshan med mtshan gzhi rnam par spangs/
ngang gis sangs rgyas 'di nyid tshul/
khyad par du ni mdor bsdus pa/
bdag gis gsal bar bshad pa yin/
rmongs pa rnams la phan 'dod pas/
snying rjes 'di ni bstan pa yin/

kha cig stong par 'dod pa dang*/
kha cig thig le'i gzugs can dang*/
kha cig khyab 'jug tshul gyis ni/
blo dman dag ni 'jog par byed/
de nyid nges par yang dag par/
rgyu yi gnas kyi spyod yul nyid/
rgyu dang 'bras bu ma grub na/
sgom pa med cing byang chub med/
rgyu yi yid ches spangs pa 'di/
thog ma tha ma med pa'i bdag/
sgyu ma'i ye shes las byung ba/
rnam pa sna tshogs ston par byed/
kha cig drag po'i rang bzhin du/
kha cig zhi ba chen po che/
kha cig phyag rgya'i rang bzhin gzugs/
kha cig 'dar zhing g.yo ba dang*/
glu gar de bzhin sil snyan dang*/
lha yi sngags ni brjod pa nyid/
kha cig sngags ni yang dag dgod/
kha cig dkyil 'khor bri ba dang*/
dbang la sogs pa'i brtag pa dang*/
'byung dang 'byung las gyur pa'i las/

de ltar la sogs mtha' yas mchog/
sangs rgyas la sogs rdo rje brtags/
gang tshe sems ni legs gnas pa/
de bzhin nyid kyi spyod yul nyid/
dkyil 'khor de bzhin 'gyur ba ni/
phan 'dod rnams ni shes par bya/
phung po khams sogs tshogs rnams kyis/
gang zhig khyad par gyis bcos pas/
lus ngag yid gsum bcos pa'i phyir/
rdul tshon dkyil 'khor zhes bya gsungs/
phung sogs gzhan sogs mthong ba'i phyir/
tshogs kyi dkyil 'khor zhes byar gsung*/
sems kyi dkyil 'khor dag pa ste/
rang bzhin med par bsgom par bya/
me long lta bu gcig nyid de/
dang po grwar ni rtogs par bya/
so sor rtog pa zhes gsungs pas/
shar gyi grwar ni rnam par brgyan/
bya ba nan tan khyad 'phags pa/
byang gi grwar ni rnam par spras/
mnyam nyid ye shes chen po ni/
bag chags med grwa rjes rtogs byed/
gzhan du'ang dkyil 'khor gru bzhi pa/
grwa yi dbus ni thams cad du/
de nyid 'di ni rab 'jug pas/
ye shes spyod yul du ni brtag/
sgo bzhir yang dag brjod pa ni/
de bzhin dran pa bzhir byung ba/
de bzhin grwa bzhir gsung pa ni/
spyin pa bzhi ni rnam dag pa/
dbus su dkyil 'khor gzugs su ni/
mi bskyod pa yis rnam par brgyan/
zhi dang chos don brgyan pa las/
de dag thams cad dkyil 'khor grub/
drwa ba drwa phyed zla ba sogs/
dkyil 'khor du ni bris pa dang*/
rta babs la sogs thams cad ni/
ting 'dzin yan lag rta babs nyid/
sems kyi mthar thug brjod pa ste/
de nyid rang bzhin las ni gsungs/

gang zhig sems kyi rab 'phel ba/
ting 'dzin yan lag rnam par gnas/
de nyid drwa ba zhes su gsungs/
drwa ba phyed pa phyed du ste/
dril bu do shal brtag pa ni/
rang gi btsun mo rtogs par byed/
sgra brnyan rnam pa lta bur ni/
chos rnams thams cad so sor rtog/
chos rnams ma skyes mthong ba'i phyir/
de nyid rgyal mtshan phreng bar gsungs/
bla bre la sogs gang bres pa/
dngos po la sogs dang por nges/
sems ni bla bre zhes byar bshad/
dam pa'i don las gsungs pa'o/
gos phreng de dag thams cad ni/
rnam pa sna tshogs snang ba nyid/
gang zhig rdo rje rnam pa'i sems/
dga' ba'i ye shes kyis ni mtshan/
de yi 'og tu rtag tu gsungs/
grwa yi mtshams ni thams cad du/
rdo rje rin chen rtogs pa'i phyir/
rdo rje rin po che yis spras/
zla ba nyi mar gang gsungs pa/
thabs dang shes rab don mthong phyir/
thabs dang shes rab bdag nyid sems/
ye shes 'dis ni rnam par brgyan/
sku gsung thugs kyi rdo rje skyes/
de nyid dkyil 'khor du ni gsungs/
sku gsung thugs ni nye ba'i phyir/
rnam pa gcig tu mtshan nyid med/
bla ma slob ma rnams gsal bar/
rab tu 'jug pa de nyid gsungs/

sbyin sreg kyang ni bshad pa yang*/
lha rnams tshim pa nga yis brjod/
rnam rtog med pa'i sems gang ni/
thab khung sgra yis mtshan pa nyid/
bye brag phyed pas me nang du/
gzugs kyi phung sogs lnga po rnams/
sems las byung ba'i yam shing nyid/
thams cad kyis ni bsreg blugs bya/
gzugs la sogs pa gang byung ba/
yam shing zhes ni rab tu grags/
de ltar sbyin sreg bshad nas ni/

rab tu gnas pa brjod par bya/
sku gsung thugs la rtag tu ni/
gang zhig sems ni brtan gyur pa/
de nyid rab tu gnas par brjod/

phung po rnams kyi dngos po ci/
gang zhig sngags kyi mtshan nyid ni/
de ni gsal bar brjod par bya/
yid rnams kyi ni skad du yang*/
gang zhig gsang ba bdag gis brjod/
skye ba med cing snang med pa/
mtshan gzhi mtshan nyid rnam par spangs/

gsang ba'i don ni rtogs pa'i phyir/
'di ni nga yis sngags su gsungs/
sngags ni gsal bar bshad nas ni/
lha rnams yang ni brjod par bya/
phung po khams dang skye mched kyis/
rang bzhin gyis ni legs gnas gang*/
yang dag byang chub thar pa nyid/
de kun yang dag rab brtag shing*/
gal te sems kyis nyer brtags gang*/
lha zhes bya bar yang dag bshad/
sku gsung thugs kyi phyag rgya las/
'di nyid du ni yang dag gsungs/

lha la gsol btab rnal 'byor ni/
gsal bar nga yis brjod par bya/
de nas skyil krung bcas nas ni/
sna yi rtse mor bltas nas kyang*/
rang gi rang bzhin rnal 'byor gyis/
de nyid mthong ba bzhag par bya/
snying ga'i gnas su lag pa gnyis/
'bad pas mnyam par sbyar nas su/
mi rtog pa yi rang bzhin du/
gang tshe sems ni rab rgyu ba/
sangs rgyas thams cad 'dus pa'i bdag/
de tshad de las skye bar 'gyur/
sangs rgyas thams cad 'dus pa'i bdag/
myur bar byin gyis brlab par 'gyur/
sangs rgyas thams cad 'dus pa'i bdag/
sangs rgyas kun gyi sdom pa'i bdag/
thugs kyi rdo rjes gsungs pa bzhin/
yo ga'i sangs rgyas thams cad 'gyur/

nga yis gsal bar brjod pa ni/
sku gsung thugs kyi grub sbyin pa/
sangs rgyas kun mchog gsang ba'i don/
thabs dang shes rab spyod yul don/
sems can don du snying rje ches/
sangs rgyas byang chub rab sgrub pa/
sna rtse'i dkyil 'khor nga yis gsungs/
de dag thams cad dbyibs tsam du/

mdor bsdus thams cad ma byas so/
res 'ga' dam tshig 'khor lo yang*/
de nyid ces bya ma gsungs so/
rtogs pa cung zad tsam gyis ni/
gang 'grub de ni res 'ga' yang*/
gsung gi 'khor lo gsungs pa bzhin/
'khor ba'i rgyu ru 'gyur ba yin/

rnam rtog med par lhag mos pas/
sgrub po dam pas bsgrub par bya/
khrag dang khu ba de bzhin sha/
bshang ba dang ni gci ba nyid/
dam tshig ces byar rab 'bad par/
gang zhig bdag gis tshig gsungs pa/
de rnams kun la de bzhin gshegs/
de rnams tha snyad tsam gyis gnas/
gang tshe dam tshig 'dod chags sems/
des ni de nyid rab tu spyod/
gang tshe sems ni chags gyur pa/
de tshe sems can yod ma yin/
de la rtag tu rtog pa yi/
khrag ni za bar 'gyur ba'o/
khrag ni chen po zos nas ni/
'od dpag med pa'ang bza' bar bya/
gang zhig chos rnams las skyes pa/
khu ba'i sgrar ni bsgrag par bya/
de tshe ma skyes rtogs pa'i phyir/
bza' bar yang dag gsungs pa nyid/
dngos po kun gyi mnyam pa nyid/
sha chen du ni rab tu dbye/
mi dmigs pa yi rnal 'byor gyis/
bza' ba zhes byar mngon par brjod/
gang zhig rab tu 'dzag pa'i sems/
nus pa'i rjes su sbyor ba las/
phyag rgya las kyi sbyor ba yis/
de yang gci ba'i sgra yis brjod/
chos dang chos min nges pa'i sems/
sbas pa'i char ni gnas pa 'di/
chos rnams thams cad rab rtogs pa'o/
bshang ba za bar yang dag brjod/
dam tshig nyid kyi mtshan nyid ni/
'di rnams thams cad gsal bar bshad/
'di rnams don ni rtogs pa yis/
sangs rgyas kun gyi bdag nyid 'gyur/
dpal bde ba dam pa rtogs par byed pa dang ldan pa zhes bya ba'i rgyud kyi rgyal po byin gyis brlab pa'i rim pa chen po mkha' 'gro ma drwa ba sdom pa'i brtag pa rnyog pa med pa zhes bya ba rdzogs so/
rgya gar gyi mkhan po paN+Di ta ga ya d+ha ra dang*/bod kyi lo tsA ba dge slong shAkya ye shes kyis bsgyur ba'o/

lundi 16 avril 2012

Geu, "le consanguin né dans un abri de bétail"




Après cette introduction, passons au traducteur 'Gos Khug pa Lhas-btsas (11ème s. ci-après Geu Khougpa), disciple d’Atiśa, qui voyagea en Inde, aurait eu 72 maîtres et joua un rôle important dans la diffusion du Guhyasamāja Tantra. On (qui ?) lui avait collé deux surnoms, l’un « le consanguin » (T. khug pa, connotation "idiot"), comme son père et sa mère appartenaient au même clan de ‘Gos[1], et l’autre « né dans un abri de bétail » (T. lhas ra zhig tu btsas). Des jeux de mot sur son nom ‘Gos khug pa lha btsas, que ’Gos lo tsā ba gzhon nu dpal (1392-1481), (même nom de clan) qualifie de bêtises, mais qu’il ne manque cependant pas de rapporter. En fait, le nom « khug pa » fait référence à l’endroit où il était né « rta nag phu’i khug pa » et le nom « Lhas btsas » signifie protégé des dieux.[2] Des jeux de mots de ce genre n'étaient pas rares. Voir par exemple le jeu de mot sur le maître Bön Shenrab Miwoché, mis dans la bouche de Milarépa. "Fiston mi-homme mi-âne" pour (gshan rabs mi bong).

Pourquoi cette hostilité envers lui ? Il y a plusieures raisons. L’hostilité venait surtout de la part des Sakyapa et des adeptes des tantras anciens, plus tard appelées les Nyingmapa. ‘Gos lhas btsas serait l’auteur d’un pamphlet (T. sngags log sun ‘byin) mais qui aurait probablement été rédigé par Chag Lo tsā ba Chos rje dpal (1197-1264), contre des déviations tantriques qu'il imputait au Guyagarbha Tantra, un des principaux (Mahāyoga) tantras du canon Nyingmapa à venir. Selon le pamphlet, il n’existerait pas de lignée du Guhyagarbha en Inde et ce tantra n’aurait pas les caractéristiques habituelles des tantras bouddhistes indiens. Aussi, ce tantra fut exclu du Kangyur au 14ème siècle. Sam van Schaik, auteur du blog Early Tibet et du billet « In search of the Guhyagarbha tantra » rapporte la thèse d’apologistes nyingmapas que « ‘Gos khug pa » attaquait ce tantra, car certaines transmissions lui auraient été réfusées par zur po che shakya 'byung gnas (10-11ème s.) » Van Schaik émet l’opinion que cette version est crédible, car ‘Gos était décrit dans certains écrits historiques (comme Subtle Vajra, the early Sakya history (T. zhib mo rdo rje par dMar ston Chos kyi rgyal po 1198-1259) traduit par Cyrus Stearns dans son livre Luminous Lives. L’anecdote, censée prouver le mauvais caractère de Geu Khougpa, est celle de la dispute entre lui-même et son maître Drogmi. Ce qui nous amène à la deuxième source d’hostilité et à une curieuse histoire.

Disons tout de suite que Drogmi avait une certaine réputation aussi et que  Geu Khougpa  n’était pas le seul traducteur à s’être disputé avec Drogmi. Marpa aurait commencé à étudier avec lui pendant trois ans, avant de le quitter et de partir en Inde pour continuer ses recherches.
« [Marpa] adressa [à Drogmi] la requête de recevoir des initiations et des instructions orales, mais Drogmi refusa. Pendant trois ans, il étudia le sanscrit et d’autres langues indiennes, jusqu’en acquérir une maîtrise parfaite. »… Marpa se dit : « si je reste plus longtemps avec lama Drogmi, pour obtenir les quatre initiations complètes de Nairātmya [partenaire mystique de Hevajra], il faudra que je lui offre quinze femelles de yak. Sans offrandes, on ne peut emplir son esprit de dharma. Même si j’avais assez d’offrandes pour acquérir tout le dharma, je ne pourrais pas dire que ces enseignements me viennent d’un grand pandit. De plus, bien qu’à maintes resprises je lui aie demandé de me laisser consulter le Tantra du dais adamantin des dakinis[3], lama Drogmi ne me l’a jamais prêté. » Pour ne pas méconter lama Drogmi, Marpa lui donna tout ce qu’il possédait, sauf son cheval avec la selle en teck qu’il utilisa pour ses déplacements.[4]  
Davidson décrit Drogmi d’ailleurs comme « avare ».[5] Il faut dire que tous ces traducteurs tibétains qui s’aventuraient en Inde devaient avoir eu un certain caractère, et certainement de l'initiative. Drogmi avait travaillé pendant cinq ans avec Kayastah Gayadhara (le scribe), qui avait une certaine réputation lui aussi, et qui pourrait même mettre en doute l’origine indienne des enseignements emblématiques du Chemin et le Fruit (T. lam ‘bras),[6] ce que l’on ressent dans la remarque de Marpa/Tsangnyeun Heruka ci-dessus. Comme Drogmi demanda trop d’argent, Geu Khougpa avait rejoint Gyijo Dawe Oser (T. gyi jo zla ba’i ‘od zer, premier traducteur du Kālacakra Tantra) avec qui il voyagea en Inde et au Népal. Il avait accompagné Gayadhara le scribe pendant son deuxième voyage au Tibet.

Le pandit Gayadhara avait travaillé pendant cinq ans avec Drogmi sur l’enseignement emblématique de la lignée Sakyapa, Le chemin et le fruit (T. lam ‘bras), neuf cycles d’instructions. Cette œuvre serait un ensemble que le mahāsiddha Virūpa aurait reçu directement de Nairātmya, parèdre de Hevajra[7], et qu’il aurait transmis à Kanha (Kṛṣṇacārya). Celui-ci à Ḍamarupa, qui le transmit à Avadhūti (Advayavajra) et ce dernier à Gayadhara.[8] Davidson met en doute l’authenticité des 8 cycles[9] et seul le 9ème, traduit par Geu khoug pa, serait authentiquement indien selon lui. Drakpa Gyeltsen (grags pa rgyal mtshan 12-13ème), écrit sur les rapports entre Gayadhara et Drogmi dans ses Chroniques des maîtres indiens. Gayadhara proposa de rester étudier auprès de lui pendant cinq ans en échange de 500 onces d’or. Au bout de trois ans, Gayadhara dit qu’il allait partir et Drogmi se rendit compte qu’il n’avait pas encore offert les 500 onces d’or. Ne disposant pas de suffisamment d’or, il fit appel à Zur po che shakya 'byung gnas (10-11ème s.). Celui-ci était en retraite, mais sortit pour lui porter les 100 onces d’or. Pour le rémercier Drogmi lui donna les Instructions de la méthode de l'inconcevable (S. acintyā) (S. Acintyākramopadeśa T. bsam gyis mi khyab pa'i rim pa'i man ngag DG TG n° 2228). Zourpoché était comblé. Il dit : « Le sūtra de Māyājāla[10] et le sems phyogs de ce vieillard ont été bien enrichis. »[11] Drogmi put offrir les 500 onces d’or à Gayadhara qui se montra tellement satisfait qu’il proposa à Drogmi de lui demander autre chose. Drogmi lui dit de n’avoir besoin de rien sur quoi il lui donna l’exclusivité du cycle du Chemin et le fruit au Tibet[12].

Zourpoché aurait donc reçu Les instructions de la méthode de l’inconcevable de la part de Drogmi. Sam van Schaik fait référence à « des apologistes Nyingmapa »[13] selon lesquels Zourpoché aurait refusé « certaines transmissions » à Geu Khougpa. Pourrait-il s’agir des Instructions de la méthode de l’inconcevable que Zourpoché aurait reçues de Drogmi ? Luminous lives nous apprend que Geu Khougpa serait parti au Népal pour inviter Maitrīpa de venir au Tibet, dans le but de faire concurrence à Drogmi. Pour recevoir Les instructions de la méthode de l’inconcevable peut-être ? Il serait alors tombé sur Gayadhara, qui se serait fait passer pour Maitrīpa et qu’il l’aurait accompagné au Tibet.[14] Pendant ce voyage, Gayadhara donna de nombreuses transmissions à Geu Khougpa[15], mais pas le Chemin et le fruit, dont l’exclusivité avait été demandée par Drogmi. Malgré cela, il donnerait cette transmission pendant son troisième voyage au Tibet à Gyijo Dawe Oser (gyi jo zla ba’i ‘od zer), connu par le Kālacakra.

Quand Geu Khougpa rencontre Gayadhara, il est impressionné par son savoir. Gayadhara lui dit qu’il est le Maitrīpa qu’il cherche. (T. nga ryal ba mi tri ba yin).[16] Évidemment, en arrivant au Tibet, tous ceux qui avaient déjà rencontré Gayadhara le reconnurent et Geu Khougpa s’exclama : « Le lama m’a menti ! » (T. mgos kyis bla mas nga la brdzun byas). Et Gayadhara de repliquer : « Ce n’était pas le Dharma que tu voulais ? Je suis plus expert en le Dharma que Maitrīpa. » (T. khyod chos ‘dod pa ma yin nam chos ni mi tri bas nga mkhas). Et Geu Khougpa appréciait en effet le Dharma. (T. chos la mgos kyan shin tu mgu).[17] Ils rencontrèrent ensuite Drogmi, qui en les voyant ensemble dit à Gayadhara : « Vous n’avez pas tenu votre promesse. » Faisant référence à la clause d'exclusivité de son contrat avec Gayadhara. Gayadhara ne perd pas le nord : « C’est toi-même qui viens d’endommager ton engagement sacré » (T. khyod rang la dam tshig gyi nyes pa byung bar mchi’o/). Il [Geu] était satisfait de l’explication du texte canonique (T. gzhung), [mais] la source (T. khungs) des Instructions [du Chemin et du Fruit] n’a pas été violée » (T. khong gzhung gi bshad pas tshim nas gdam ngag khungs dang mi gcod par ‘dug). »

Cela confirmerait le fait que Gayadhara avait bien enseigné un « texte canonique » (T. gzhung) (sans doute Les instructions de la méthode de l’inconcevable), voire traduit, et dans ce cas le pandit indien « bde ba’i myu gu » (Sukha-binduhecu?)[18] est sans doute Gayadhara, qui aurait peut-être préféré cacher son vrai nom, à cause de l’accord avec Drogmi. Fait est que la traduction de ce « texte canonique » est en effet au nom de Geu Khougpa, et que c’est, selon Davidson, le seul texte authentiquement indien de la série des Instructions du Chemin et le fruit...

On pourrait avoir l’impression que la concurrence était féroce à cette époque. Peut-être c’était en effet le cas. Mais il faut aussi considérer la possibilité que cette concurrence était devenue réellement féroce plus tard, quand il s’agissait de prouver l’authenticité des instructions dont chacun était le détenteur. Et c’est à ce moment-là qu’apparaissent toutes les hagiographies avec leurs agendas plus ou moins transparents. Il fallait donc valoriser sa propre transmission et déprécier celle des autres. Marpa n’avait jamais rencontré Naropa ? La lignée Kagyupa ne detenait pas la grâce de Tailopa et de Naropa ? Il fallait donc trouver/sauver cette transmission par d’autres moyens. C’est l’histoire du fils de Marpa, Dodé, et Tipupa, fils de Gayadhara, qui fournira le prodige nécessaire (l'entrée dans le cadavre (T. grong 'jug) d'un pigeon voyageur) pour que Réchungpa puisse ramener du Népal ce qui manquait.

Un exemple de la concurrence est celui des combats magiques sans merci que se livraient les traducteurs, que Davidson appelle les nouveaux aristocrates du Tibet[19]. On sait que Ralo (1016-) se vantait d’avoir tué le fils de Marpa, Dodé, ainsi que treize autres traducteurs et collègues. Et il causera aussi la perte de ‘Gos Khugpa. Trois cents villages auraient été impliqués dans le conflit entre les deux traducteurs, soixante-dix villages auraient marché sur la résidence de Ralo, qui aurait fait s’agglomérer toutes les armes en une boule immense et fait vomir du sang aux villageois.

Quelque soit la réalité de ces hagiographies et contre-hagiographies, ce qui est certain c’est qu’elle témoignent de l’opposition de volontés sectaires, au moins à l’époque où elles avaient été rédigées, soit un ou deux siècles après les faits. On y trouve une opposition entre des anciens tantras (Yangdak Heruka, Vajrakīla, Guhyagarbha, Mahāyoga) et des nouveaux tantras (Guhyasamāja, Hevajra), une concurrence mutuelle entre les traducteurs des nouveaux tantras dont ils cherchent à étendre l’influences, une opposition entre monastiques et laïques, ou même entre monastiques (vinaya) concernant leur sphère d’influence. On peut trouver certaines alliances de fortune entre maîtres laïcs contre les monastiques, même si l’un suit les anciens tantras et l’autre les nouveaux. Puis, un maître a plusieurs disciples proches, qui allant chacun son chemin seront à l’origine de nouvelles lignées, puis ainsi de suite. Les lignées proches (T. nye brgyud), les transmissions orales (T. snyan brgyud), les enseignements redécouverts (T. gter ma) etc. peuvent à leur tour être à l’origine d’une transmission. Cet éparpillement a conduit à une prise de conscience au 19ème siècle, suivie de la fondation du mouvement non-sectaire. Il convient donc de lire les hagiographies de la période du développement du sectarisme avec vigilance.

Dans le matériel qui concerne Geu Khougpa, on remarquera qu’il était un disciple d’Atiśa, adepte du Guhyasamāja, le traducteur de l'oeuvre de Kuddāla avec un pandit indien du nom de bde ba’i myu gu (S. Sukhabinduhecu ?) qui pourrait être un nom de Gayadhara. Et qu’il était parti à la recherche de Maitrīpa au Népal. Ce qui montre une certaine proximité avec Maitrīpa. Gayadhara aurait d’ailleurs été un disciple de Maitrīpa, tout comme il aurait été un disciple de Nāropa.

Le fondateur de l’école 'bri gung bka’ brgyud, 'Jig rten mgon po (1143--1217), auteur du Chemin quintuple de la Mahāmudrā, avait remarqué que Gampopa ressemblait au mahāsiddha indien Kuddāla (T. tog tse pa) en ce que parmi tous les nombreux adeptes indiens et tibétains, ces deux seuls priviligéaient l’introduction à la conscience (T. sems don ngo sprod)[20]. La méthode de l’Introduction (ngo sprod) était considérée par Sakya Pandita comme une méthode indienne non-bouddhiste.
"Dans ma tradition, comme la conscience n'a pas de nature, il n'y a rien à introduire."[21] "L'introduction à la nature de la conscience seule est une tradition indienne et non-bouddhiste. C'est une méthode erronée comme elle n'élimine pas le clivage sujet-objet. Et si on doit également introduire l'étudiant à la nature des objets extérieurs, il faudra analyser si ces objets ont été créés par un dieu-créateur comme Iśvara, ou s'il sont produits par des atomes, ou s'ils sont des projections de la conscience comme l'affirme l'école Yogācāra ou s'ils sont simplement apparus de causes et de conditions comme l'affirme l'école Mādhyamika ?"[22]
Voici quelque raisons possibles pour les jeux de mots douteux sur le nom de Geu Khougpa et les attaques hagiographiques sur son caractère. Ils reflètent les diverses tensions de la période du storytelling.

MàJ 04052020 article de Sam van Schaik In search of the Guhyagarbha tantra

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Illustration : Le traducteur Geu Khougpa Lhatsé

[1] « Others maintained that, yes, both the learned translator's father and mother were from the aristocratic Go clan but that they were brother and sister. Go-lotsawa was therefore born in a cattle pen because his mother and father were attempting to hide in shame the results of their incestuous union. », note 77  Davidson, Renaissance p. 119
[2] Deb ther p. 438, Blue Annals p. 360
[3] S. [Ārya]-Ḍākiṇī-vajrapañjara-[mahā]tantra-[rāja-kalpa-nāma] T. mkha’ ‘gro ma rdo rje gur gyi rgyud, traduit par ‘Gos Khugpa (Blue Annals, p. 363)
[4] Marpa, maître de Milarépa, sa vie, ses chants, Christian Charrier, Claire Lumière, p. 31-32
[5] Tibetan Renaissance, p. 14
[6] Tibetan Renaissance, p. 14
[7] Ensemble avec Gayadhara, Drogmi avait traduit la trilogie du Hevajra Tantra (Kye rdor rgyud gsum). Luminous Lives, p. 53
[8] Luminous lives, p. 10
[9] « I would like to deem these texts "gray," for they are neither definitely In¬dian nor identifiably Tibetan.100 Unlike the some of the clearly apocryphal works written in the tenth and eleventh centuries during the period of frag¬mentation and used in the Nyingma tradition, the new translation quasi apoc¬rypha cannot be so easily dismissed as solely Tibetan compositions. Rather, they appear to be the result of the collaboration of an Indian/Nepalese/Kashmiri siddha/scholar with a Tibetan having excellent training in Indie languages. » p. 149
[10] Rappelons que c’est Drakpa Gyeltsen, disciple de Sakya Pandita, qui met ses propos très significatifs dans la bouche de Zurpoché. Il s’agit en fait respectivement d’un tantra associé au Guhyagarbha et au Dzogchen primitif ‘sems phyogs = sems sde), donc du mariage déjà accompli ou en train de s’accomplir entre deux filières. (voir : http://earlytibet.com/2008/01/24/early-dzogchen-iii/) Rob Mayer : blog de Sam van Schaik : It is interesting that the Guhyagarbha was also accepted by the 12th century Sa skya master Grags pa rgyal mtshan (1147-1216) as one of only six Rnying ma scriptures included in his tantra catalogue, and Chos rgyal ‘Phags pa’s (1235-1280) catalogue of 1273 followed likewise. The other rNying ma tantras included by Grags pa rgyal mtshan were three Māyājāla texts, the Phur pa rtsa ba’i dum bu, and the Thabs kyi zhags pa (a full version of which survives in the Dunhuang ms. IOLTibJ321). Grags pa rgyal mtshan’s tantra list was a source for the first Kanjur, and it is interesting that Kanur tantra lists generally include these six Rnying ma texts. Réaction de Sam : Yes, it’s very interesting that the acceptance of the Guhyagarbha tantra goes back to Dragpa Gyaltsen, before ´Śākyaśrī verified the manuscript at Samye.
[11] A po’i mdo rgyu ‘phrul sems phyogs nor du btang. « This old guy’s māyājāla sūtra and sems phyogs are enriched ». Dans la même phrase, il réunit les deux éléments devenus caractéristiques du système Dzogchen, Mahāyoga et Sems sde. Sems phyogs était le nom ancien pour sems sde. Est-ce un hasard ?
[12] Gsung ngag rin po che ‘di bod gzhan la mi gnang bar zhus pas/
[13] http://earlytibet.com/2007/08/27/in-search-of-the-guhyagarbha-tantra/
[14] Luminous lives, p. 53
[15] Luminous lives, p. 53. Notamment une transmission du Guhyasamāja Tantra.
[16] Luminous Lives, p. 94
[17] Davidson (p. 167)  rapporte la suite comme si elle se réfèrait à ‘Gos, ce qui n’est pas le cas. Il traduit : « Go was interested in Dharma, so he gready reverenced Gayadhara until the guru returned to India. » Le tibétain lit : de nas bla chen ‘brog dang ‘byal nas/ bla chen gyis rje thugs dam dang ‘gal bar mchi’o zhus pas/. Ensuite, [Gayadhara et ‘Gos] rencontrèrent Drogmi, et le grand lama (Drogmi) dit à [Gayadhara] qu’il n’a pas tenu son engagement.
[18] Stéphane Arguillère Titre d'un texte cité par Longchenpa : "bDe-ba[’i] myu-gu : Eléments d’identification : selon le Grub-mtha’ mdzod (p. 327) et le Legs-bshad rgya-mtsho (p. 60), il s’agit d’un tantra explicatif de la classe Cârya. On trouve un texte de ce titre dans le rNying-rgyud, vol. Ka, p. 628 sqq. — titre complet : Byang-chub kyi sems bde-ba’i myu-gu ; l’éd. consultée donne un titre skt. : *Bodhicittasukha-binduhecu (sic). Mais ce dernier relève manifestement du rDzogs-chen et se trouve mêlé à des textes de Sems-sde à la suite du Kun-byed-rgyal-po."
[19] Davidson, p. 117
[20]     ‘jig rten mgon po, Collected writings, New Delhi, Khangsar Tulku, 1970 vol. 5, p. 510, Enlightenment by one single means, David Jackson p. 143
[21] David Jackson, p. 74
[22] David Jackson, p. 75 Citation du thub pa'i dgongs gsal (57b-58a)