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mardi 23 juin 2015

Des lunettes cools à Oḍḍiyāna ?


Apotre à lunettes, Conrad von Soest (1430)
Le mot tibétain pour des lunettes est མིག་ཤེལ (tib. mig shel). Je n'ai pas la moindre idée quand ce terme en tant que traduction de « lunettes » est apparu pour la première dans la littérature tibétain, mais on le trouve par exemple dans une hagiographie de Kṛṣṇācārya/Kāṇha écrite par Tāranātha (1575-1634). Kṛṣṇācārya/Kāṇha est envoyé par son maître Jālandharipa à Oḍḍiyāna, où vit une vajraḍākinī très différente des autres vajraḍākinīs.

Une vajraḍākinī portant les ornements en os
 en plein vol 
Elle possède un ensemble de six ornements d’os que Kṛṣṇācārya/Kāṇha est censé remettre à son maître Jālandharipa. Arrivé à Oḍḍiyāna, il y voit évidemment une foule de vīra et de ḍākinī, et il y participe à un banquet (sct. gaṇacakra) géant. À la fin de la rangée destinée au peuple, il perçoit une ḍākinī au visage déplaisant, portant des lunettes (en os ?), et aux dents inégales. Son corps a un teint mauvais et déplaisant, les loques qu’elle porte en guise d'habits sont défaites. C’est évidemment elle, qui lui transmettra les ornements d’os requis par son maître.[1] Sur le chemin de retour, Kṛṣṇācārya/Kāṇha ne résiste pas à la tentation, défait les nœuds pour pouvoir essayer les ornements, ce qui lui permet de voyager sans limitation dans les sphères célestes... 

Ornements en os, Tibet XVIIème siècle (Bonham
Il enlève les ornements, les replace dans son emballage comme si de rien n'était et les transmet à son maître, qui s'aperçoit que les nœuds avaient été défaits et ainsi perdus de leur pouvoir. Il découvre par la même occasion que Kṛṣṇācārya/Kāṇha lui avait désobéi. Ce dernier finira néanmoins par obtenir les ornements d’os avec la permission de son maître pour commencer la dernière phase « théopathique » (tib. rig pa’i rtul shugs kyi spyod pa).

La scène décrite se joue à Oḍḍiyāna à l’époque des mahāsiddhas, en occurrence Jālandharipa et Kṛṣṇācārya/Kāṇha, à qui l’on attribue un commentaire du Hevajra Tantra, tantra que l’on situe quelquefois au VIIIème (Snellgrove) ou au IX-Xème siècles (Davidson). Mais de toute façon, longtemps avant la date officielle de l’invention des lunettes, qui selon l’omniscient Wikipedia, se situerait en Italie autour de l’an 1286. On pourrait alors imaginer qu’un Marco Polo (1254-1324) ou d’autres voyageurs européens, arabes, mongols etc. sur la route de la soie aient pu emporter avec eux des lunettes pour leur propre usage ou pour les présenter en cadeau ? Et qu’un Tāranātha (1575-1634) ait pu les voir, ou qui sait, les utiliser lui-même. Probablement pas, puisqu’il les utilise comme une marque distinctive de laideur. En revanche, il est improbable qu’il y ait eu des lunettes au VIII-Xème siècle à Oḍḍiyāna.

Lunettes de soleil tibétaines (voir article de Dan Martin)
On pourrait se dire qu’il s’agisse peut-être de lunettes de soleil (tib. mig ra), comme les tibétains les utilisent pour se protéger contre la réverbération des rayons solaires aveuglant sur la neige. Celles-ci étaient fabriquées de poils de yack ou d’autres matières (bois, …). Selon Joseph Needham (Science & Civilisation in China, Cambridge University Press, 1962, volume IV, part 1, page 121), les juges chinois auraient porté des verres (quartz) fumés dès le XIIème siècle, pour dissimuler leurs expressions faciales pendant les procédures juridiques, afin de ne pas trahir leurs intentions ou émotions. D’autres clament qu’elles n'y avaient été inventées qu'au XVème siècle. Les verres fumés seraient tenus en place à l’aide de petits poids pendus derrière les oreilles.

Correction de vue, protection contre la lumière du soleil ? Quel type de lunettes connaissait Tāranātha ? Et quel était l’usage qu’en fit la vajraḍākinī ?

Petit à côté. Pendant une première période, Maitrīpa cherchait également à devenir un vidyādhara comme Kṛṣṇācārya/Kāṇha, pour avoir les mêmes pouvois (sct. siddhi). C'est encore Tāranātha qui raconte l'anecdote. Maitrīpa attend que Śavaripa lui donne la même ordre que Jālandharipa avait donné à Kṛṣṇācārya/Kāṇha. Connaissant parfaitement les légendes des mahāsiddhas, il s'est bien préparé : il a toute la panoplie du vidyādhara : ornement d'os traditionnels et tous les accoutrements d'un vajrakāpālika. Śavaripa y pointe son doigt et les reduit en poussière en disant "Que feras-tu de cette illusion, enseigne plutôt le sens authentique en détail." (bka' babs bdun ldan p. 566 "da khyod sgyu ma ci bya/gnas lugs kyi don gya cher shod)

MàJ25062015 gTsang smyon he ru ka (1452-1507) suit l'exemple de Kṛṣṇācārya/Kāṇha. "Of the three passages entirely in prose, the first is a description of how, on the occasion of their final meeting, Sha ra rab ’byams pa commanded Sangs rgyas rgyal mtshan to take up a life of great asceticism, which continues into a description of how the yogin forced his way into the palace of Khri rnam rgyal lde in Mang yul gung thang while performing the tantric practice of the Observance (brtul zhugs; in Sanskrit, vrata)." Reanimating the Great Yogin: On the Composition of the Biographies of the Madman of Tsang (1452-1507) By David M. DiValerio
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Moses in glasses. Haguenau - Workshop Diebold Lauber, 1441-1449.
Heidelberg University Library, Cod Pal. Germ 19 Bible, dt: AT (books of Moses, Joshua, Judges)


[1] Kun gyi gral gsham na gnas pa’i mkha’ ‘gro ma zhig bzhin mi sdug pa/ mig shel mig tu ‘dug pa/ so mi mnyam pa/ lus kha mdog ngan zhing rtsub pa/gos hrul bzhig ‘dug go/ Extrait de spyod 'chang dbang po'i rnam thar ngo mtshar snyan pa'i sgra dbyangs Folio 7. Il existe une traduction anglaise (Taranatha's Life of Krsnacarya/Kanha) de david Templeman, publiée par LTWA en 1989.

mardi 25 février 2014

Données hagiographiques et vérité historique


L’histoire des origines racontée dans les traditions tantriques est surtout le produit de l’imagination humaine. Les véritables origines, inaccessibles, sont dissimulées derrière des écrans de fumée, mais sans trop d’effort comme pour signifier que l’essentiel n’est pas là. Dans les traditions bouddhistes universalistes et ésotériques, il n’y a pas de véritables Révélations, même si tout sera mis en œuvre pour les présenter comme telles : tout est upāya, tout est moyen provisoire. Il n’y a donc pas réellement de faux et de faussaires. Il y a cependant de très nombreux apocryphes et pseudépigraphies. Le genre romanesque, le roman et la nouvelle n’existent pas dans le bouddhisme, mais les procédés littéraires dont ils font usage n’y sont pas absents. Il suffit de lire les grands sūtra ou les introductions des tantra pour constater l’imagination débridée qui y est à l’œuvre. L’imagination débridée peut être contagieuse et c’est sans doute un des objectifs ici. Donner de l’élasticité à la pensée, la rendre plus malléable, plus libre, moins figée.

En même temps, les religions sont des entreprises très sérieuses. Elles ont pignon sur rue, doivent prendre soin de leur image, garantir l’authenticité et l’origine de leurs produits pour rassurer les clients plus frileux. Vous voulez des garanties ? On va vous en donner ! Les garanties n’engagent que ceux qui y croient. De toute façon, l’essentiel n’est pas là. Et les moyens sont provisoires. Voir par exemple la parabole des enfants dans une maison en feu dans le troisième chapitre du Sūtra de lotus.

Ceux qui veulent faire la part des choses doivent donc être prudents vis à vis des garanties avancées par les diverses traditions. Au Tibet, c’est surtout au moment de la « Renaissance tibétaine » que l’on commence à se préoccuper d’authenticité et de provenance des transmissions, qui deviennent par conséquent des arguments de persuasion décisifs dans un milieula concurrence est rude. On développe des critères permettant d’authentifier l’origine. Pour qu’une transmission (āmnāya) bouddhiste peut être admise en tant que telle, il faut qu’elle soit encadrée par une Parole du Bouddha (buddhavacana), un sūtra ou un tantra, ou à la limité par un traité (śāstra) prononcé par un futur Bouddha comme Maitreya. Ce sont les textes de référence qui doivent encadrer toute méthode provisoire (upāya) ou lignée aurale (snyan brgyud) ou proche (nye brgyud) qui descendrait de tel ou tel siddha ou de telle ou telle yoginī/ḍākīṇī. Cet encadrement est nécessaire pour la transmission de la grâce et du sceau du Bouddha.

La collection des Paroles du Bouddha (bka’ ‘gyur) dans une de ses nombreuses manifestations, donc des textes cadre, a été consolidée relativement tôt. Des « créations nouvelles » (par voie d’inspiration, de vision, de rêve, de « voyage astral » etc.) sont principalement possibles en tant que transmission (āmnāya) et doivent alors être formatées conformément à un tantra cadre. Il y a en gros deux cas de figure, la « lignée longue » (ring brgyud) et la « lignée proche » (nye brgyud). La « lignée longue » est une lignée « historique » ou plutôt hagiographique. Elle remonte au premier guru humain ayant reçu la transmission directement d’une divinité tantrique bouddhiste. C’est une révélation qui est considérée comme un événement quasi-historique. Ce premier guru humain est généralement un siddha ou yoginī reconnu. A partir de ce premier guru, la transmission passe de maître humain à maître humain, à travers les générations et les régions géographiques. Ce sont les hagiographies qui ont pour fonction de raconter (voire réparer) la transmission dans le cadre d’une « lignée longue ».

Pour les « lignées proches », c’est beaucoup plus simple. Un maître tibétain, en général, a une vision, ou fait un rêve d’une divinité, d’un siddha ou d’une yoginī, qui l’instruit directement. Alternativement, il peut faire un « voyage astral » vers une région fréquentée dans le passé par les siddha et les yoginī, rencontrer ceux-ci et recevoir directement d’eux la transmission. Il compose alors le texte de la pratique (sādhana) et éventuellement un commentaire. Ce maître est souvent un personnage historique bien connu. La lignée à partir de lui est souvent authentiquement historique. Paradoxalement, les lignées proches sont plus historiques que les lignées longues, ou du moins plus fiables d’un point de vu historique. Le pouvoir du voyage astral est un siddhi, donc déclarer que l’on a reçu une transmission de cette façon, reviendrait à dire que l’on a ce siddhi, et que l’on est un siddha soi-même Le bouddhisme met en garde ceux qui rendent publique leurs propres réalisations.

Comme vu ci-dessus, les transmissions (āmnāya) remontent à des siddha et des yoginī qui fréquentaient les « lieux de puissance » (śakti pīṭha) et qui, puisqu’ils sont immortels, les fréquentent toujours de façon immatérielle. Pour les bouddhistes ésotériques tibétains, le lieu de puissance emblématique était et est toujours Oḍḍiyāna ou Uḍḍiyāna, le pays où, selon Orgyenpa[1] (‘o rgyan pa rin chen dpal 1230-1309) toutes les femmes sont des ḍākīṇī. C’est ici que vécurent de nombreux mahāsiddhas dont les vies étaient racontées par Abhayadattaśrī. C’est ici que l’on retrouve la dynastie des rois bouddhistes du nom d’Indrabodhi/indrabhūti. C’est ici, que le tantrisme bouddhiste serait né selon la tradition tibétaine. Oḍḍiyāna est connu comme le pays originaire de Padmasambhava, aussi connu sous le nom de Gourou Rinpoché, le précieux guru d’Oḍḍiyāna, à l’origine de l’école des Anciens (rnying ma). Oḍḍiyāna est considéré comme le berceau et la source du bouddhisme tibétain. Dans le bouddhisme tibétain, une transmission qui est originaire d’Oḍḍiyāna, par une lignée longue ou directe, est forcément authentique. Et c’est par conséquent l’origine favorite pour authentifier une transmission. Oḍḍiyāna est par ailleurs le Shangrila des tibétains, c’est leur utopie et leur modèle.

Tout cela pour dire qu’il faut être plus que prudent en se servant de sources hagiographiques tibétaines pour tenter d’en ressortir des faits historiques. Tout texte attribué à un maître d’Oḍḍiyāna est suspect par rapport à son origine, jusqu’à la preuve du contraire et sans préjudice de la valeur propre du contenu du texte transmis. Ce n’est pas le sujet. L’origine des tantras bouddhistes et non bouddhistes est obscure à dessein. L’objet des tantras ne se situe de toute façon pas dans le domaine empirique. Tout comme les romans, ils ont besoin de fictionnel pour fonctionner, pour recréer (voire rejoindre) un monde pur. Il ne faut pas mélanger les domaines. Il faut être très prudent par rapport aux attributions, surtout dans le cas de figures ou de pays légendaires, et dans ce cas plutôt se baser sur l’époque où un texte a surgi et sur la personne qui l’a reçu, (re)découvert, mis par écrit, diffusé, transmis à son tour… On risque de moins se tromper qu’en suivant simplement les attributions et les sources hagiographiques.

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[1] Ce nom lui a été donné après son voyage à Oḍḍiyāna. Il signifie « Celui d’ Oḍḍiyāna »). Il a écrit :  “All women in Uddiyana know how to turn themselves by magical art into any form they want; they like flesh and blood and have the power to deprive every creature of its vitality and strength.” Giuseppe Tucci, On Swat: Historical and Archaeological Notes (Rome: Istituto Italiano per l'Africa e l’Oriente, 1997). 29.54.

dimanche 16 février 2014

Des réfugiés nostalgiques ?


Carte de Johan Elverskog dans Buddhism and Islam on the Silk Road 

En 1008, le Khotan, dont le roi se fit appeler « roi des turcs et des tibétains »[1], est conquis par les
Qarakhanides[2], après avoir résisté pendant une certaine période. Tout comme le Cachemire, Khotan se trouvait à la périphérie du bloc tantrique dans la représentation tripartite schématique de Johan Elverskog de la répartition du pouvoir politique et économique dans le monde de l’époque. Simultanément, il y avait les conquêtes de Mahmoud de Ghaznî (971 - 1030), dirigeant de l'Empire ghaznévide, en Inde du Nord-Ouest. 
« La tradition dit que Mahmoud avait fait le vœu de piller l'Inde une fois l'an et de réciter un verset du Coran après chaque destruction de temple. De fait, il y mène dix-sept campagnes de pillage, la première importante en 1001, la dernière en 1026. Ses premières expéditions ciblent le Panjâb et l'Inde du nord-est, tandis que la dernière atteint Somnâth sur la côte sud du Kâthiâwar dans le Goujerat. » (source Wikipédia)
Al-Biruni explique que les sciences indiennes se sont alors retirées et installés là où le califat ne s’étendait pas encore, au Cachemire, à Bénares etc.[3] Le Cachemire devient alors, avec le Népal, une des sources privilégiées du bouddhisme tibétain.

Depuis, Oḍḍiyāna, Shambala et les autres « śakti pīṭhas » dans le périmètre bouddhiste firent partie du caliphat. C’est à la même époque que fut composé le Kālacakra Tantra (xie siècle), peut-être par des bouddhistes d’Oḍḍiyāna, Shambala etc. ayant fui leurs régions natales désormais dans le zone d’influence du califat. Souffrant sans doute de mal de pays, leurs régions natales sont exaltées et deviennent les légendaires pays de Shambala etc. d’où, selon les prédictions du Kālacakra Tantra, partirait un jour la résistance contre la progression du califat.

Ce n’est cependant pas la cause de la disparition du bouddhisme de l’Inde, qui avait déjà commencé à perdre pied, à Oḍḍiyāna comme ailleurs en Afghanistan. Selon Elverskog, le développement du tantrisme aussi bien dans l’hindouisme que dans le bouddhisme, a fait que les différences entre ces deux religions s’étaient estompées. Il cite l’exemple du voyageur ibn Batutta au 14ème siècle, qui ne savait pas faire la distinction. Rappelons-nous aussi de l’observation qu’Atiśa (11ème siècle) aurait fait à la mort de Maitrīpa/Advayavajra. Comme les tantras puisent dans un terreau religieux (théiste, animiste, chamaniste…) ancien, le bouddhisme « athéiste » devait fournir plus d’efforts doctrinaires pour les intégrer. Cette complication doctrinaire, en combinaison avec la montée en puissance du bhakti (simplicité) a sans doute contribué à sa disparition en Inde.

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[1] Elverskog, citant Vladimir Minorsky, Hudud al-‘Älamy 85.

[2] C'est probablement à cette occasion que fut composé le petit poème ci-dessous : 
« We came down on them like a flood,
We went out among their cities,
We tore down the idol-temples,
We shat on the Buddha’s head ! » Voic la note d'Elverskog sur l'origine du poème : note 121. Mahmud al-Kasgari, Compendium of the Turkic Languages (Diwan Lugat at-Turk) Volume 1, ed. and trans. Robert Dankoff and James Kelly (Cambridge: Harvard University Press, 1982), 270. Although this poem describes an attack on the Uygurs it most likely actually refers to the Qarakhanid conquest of Khotan, see Robert Dankoff, “Three Turkic Verse Cycles Relating to Inner Asian Warfare,” Harvard Ukranian Studies 3-4,1 (1979-1980): 161.

[3] Elverskog citant Newman, “Islam in the Kalacakra Tantra,” 312.

Des utopies dans le passé



Le pays légendaire Oḍḍiyāna ou Uḍḍiyāna, ou encore Udyāna (pinyin : wu chang, n° 30 sur la carte ci-dessus), au nord de Peshawar, serait à l’origine de la forme de bouddhisme ésotérique appelée « vajrayāna ». Le pèlerin chinois Xuanzang (Hsuan-tsang, c. 602–664), avait visité Udyāna, Karashar et Khotan, et observé qu’il y avait un mélange de doctrines.[1] En 644, il visita Kapisa ("Shambala"), réputé d'être à proximité d’Udyāna. Kapisa était alors gouverné par un roi bouddhiste kshatriya, qui contrôlait 10 états voisins, entre autres Lampaka[2], Nagarahara, Gandhara et Banu. Les sources hagiographiques de type « mahāsiddha » font d’Oḍḍiyāna un pays voisin de Shambala, autre pays légendaire. Shambala correspondrait à l’emplacement du royaume de Kapisa au nord de Kaboul, à proximité de l’actuel Bagram. Quoi qu’il en soit, nous sommes dans le périmètre bouddhiste centrasiatique.

Dans sa description de la vallée du Subhavastu (actuellement la rivière Swat), Hiuen Tsiang mentionne 1.400 anciens monastères répandus des deux côtés de la vallée, où vivaient dans le passé environ 18.000 monastiques hommes et femmes. Dans le passé, c’est-à-dire avant les pillages de l’envahisseur Mihirakula (environ 510). Les monastères vus par Hiuen Tsiang étaient dans un état de délabrement, car ils ne recevaient plus de fonds de l’état. Le pèlerin chinois avait observé la présence de cinq sectes bouddhistes, à savoir Sarvāstivāda, Dharmagupta, Mahīśāsaka, Kāśyapīya et Mahāsaṁghika. Le bouddhisme pratiqué dans ces monastères était de type mahāyāna. Selon Hiuen Tsiang, ils pratiquaient la méditation silencieuse, aimaient réciter les sūtras, sans comprendre leur sens… Ils suivaient strictement la discipline monastique et étaient expert en « exorcismes magiques ».[3] Les habitants de cette région étaient timides et doux. La plupart appartenaient à des écoles hérétiques (non-bouddhistes). Quelques-uns suivent le véritable Dharma. Environ mille monastères étaient en ruine, envahis par les ronces et avaient été abandonnés. La plupart des stūpa étaient tombés en ruine. Il y avait environ cent temples hérétiques bien fréquentés.[4] Hiuen Tsiang avait également remarqué que les gouvernants Huns à Balkh (Bactria, à l’est de « Oḍḍiyāna-Shambala »), qui descendraient de clan royaux indiens, pratiquaient le bouddhisme[5].

Nous sommes au 7ème siècle, le moment de gloire du bouddhisme semble passé, les monastères bouddhistes sont en mauvais état et n’ont plus le soutien de l’état, la plupart des habitants sont des hérétiques et leurs temples sont bien fréquentés. Nous sommes aussi à la veille de l’arrivée de l’islam. Il n’y a pas encore question de bouddhisme ésotérique, hormis les « exorcismes magiques ». Mais le bouddhisme a toujours pratiqué des formes de magie, malgré « l’interdiction du Bouddha ». Au temps de Fa-hien (Faxian, Fa-Hsien vers 337-422), dans le Gandhara, pays avoisinant, on pratiquait encore principalement le « petit véhicule ».[6]

Nous sommes loin du royaume entièrement habité par des ḍākinī des sources hagiographiques tibétaines. Le site du 17ème Karmapa, semble cependant prendre la remarque de Hiuen Tsiang sur les « exorcismes magiques » pour un frémissement de vajrayāna.[7] Notons néanmoins, qu’un autre voyageur chinois, Sung-yun (en 518), avait découvert un Gandhara envahi par des Huns, « dont le roi ne croyait pas en la Doctrine du Bouddha, mais vénérait des démons ».[8] L’ensemble de ces informations ne confirme pas l'existence de royaumes bouddhistes, habités par des pratiquants bouddhistes et gouvernés par des rois bouddhistes. Le pouvoir y est aux Huns, qui ont leur propre religion, et les religions non-bouddhistes semblent foisonner tandis que le bouddhisme est en déclin. S’il y avait par la suite eu un renouveau dans la région, c’est sans doute que le bouddhisme aurait su s’adapter à la nouvelle donne, peut-être en « domptant » les dieux de cultes hérétiques ?


Les sources hagiographies qui aiment envelopper ces régions de légendes, suggèrent néanmoins que tous les habitants d’Oḍḍiyāna ne furent pas bouddhistes. En lisant l’histoire (XIIème siècle) du mahāsiddha et roi Indrabhūti (III) d’Oḍḍiyāna, nous apprenons que ce pays est divisé en deux régions, « Sambhola » au nord et Laṅkāpurī au sud. « Sambhola » est gouverné par la dynastie bouddhiste des Indrabhūti, et dans le sud une dynastie non-bouddhiste (Jalendra), sans autre précision, hormis le fait qu’elle pratique la chasse, règne en Laṅkāpurī.[9]

Retournons à la ville de Balkh, haut-lieu de bouddhisme dans le passé et qualifié de « petit Rajagriha », où habitait une grande famille bouddhiste appelée les « Barmakids » (en perse : Barmakīyān, signifiant « grand administrateur »), dont les richesses semblaient avoir servi de modèle à des contes de 1001 nuits.[10] Cette famille qui venait de l’Inde avait commencé par administrer le monastère bouddhiste Nava Vihāra (Nawbahar) à l’ouest de Balkh. L’oncle du premier vizir Barmakid fut l’abbé du monastère.[11] On parle d'une lignée héréditaire de prêtres. Mais à l’époque de la révolte des abbassides contre les Omeyyades, les Barmakids prirent leur partie, ce qui augmentait encore davantage leur pouvoir. Pendant un certain temps, ils avaient continué la gestion et le développement du Nava Vihāra et de tous les monastères satellites qui en dépendaient, tout en étendant leur influence dans le nouvel univers abbasside. Une partie de la famille s’était convertie à l’Islam. En 803, les Barmakids tombèrent en disgrâce auprès du caliphe Hârûn ar-Rachîd et perdirent leur pouvoir.[12]


Ja'far ibn Yahya (767–803) était le fils de Yahya ibn Khalid, un vizir Barmakid du caliphe Hârûn al-Rashīd. Le fils allait hériter de cette fonction du père. Le caliphe Hârûn al-Rashīd aurait beaucoup apprécié la compagnie de sa propre soeur Abbasa et de Jafar bin Yahya. Pour que ce « trio » puisse continuer à se voir librement, le caliphe aurait souhaité un mariage de raison entre sa sœur et son ami,, à condition que le couple se voie uniquement en sa propre compagnie, de façon à qu'il n'ait pas d’enfant. Quand Hârûn apprenait que sa sœur a eu un fils, il aurait fait arrêter et décapiter Ja'far ibn Yahya, emprisonner sa famille en confisquant leurs possessions. Nous sommes en 803.

Le père de Ja'far ibn Yahya, ibn Khalid (mort en 806)[13], qui fut d'ailleurs un des tuteurs du caliphe Hârûn al-Rashīd, nous a d’ailleurs laissé des chroniques très intéressants. Il ne mentionne pas de bouddhisme « tantrique », mais il parle en revanche d’un culte à Mahakal (Bhairava ?).
« Ils ont un idole du nom de Mahakal qui a quatre bras, et qui est de couleur sapphire, les cheveux dressés sur la tête. Ses dents et son ventre sont dénudés et il porte sur le dos une peau d’élephant dégoulinant de sang, les jambes de l’éléphant étant attachés sur le devant de son corps. Une de ses mains tient un grand serpent, la gueule ouverte. Une autre tient un ba^ton, une troisième tient une main humaine. Son quatrième bras est étendu vers le ciel. Il porte deux serpents dans ses oreilles à la façon de boucles d’oreille. Deux grands serpents entourent son corps. Sur sa tête il porte un diadème de crânes et il porte également un collier fait de crânes. Ils prétendent que ce démon vient des diables et qu’il faut faire son culte à cause de ses grands pouvoirs et qualités, qui sont à la fois aimés et dignes de louanges et méprisés avec horreur. Il peut donner et prendre, faire du bien et du mal. Il est considéré comme un refuge dans des temps difficiles. »[14]
Elverskog remarque que ce n’est qu'au 9-10ème siècle, que des œuvres qui se disent être des tantras hindous ou bouddhistes, commencent à faire leur apparition. Ce phénomène s’inscrit selon lui dans le développement de l’hindouisme « de temple » de la période Gupta.

Le rattachement d’un réseau de monastères/temples à une grande famille comme les Barmakids n’était d’ailleurs pas exceptionnel. Peut-être même plutôt la règle. Nous avons déjà eu l’occasion de parler d’une famille de brahmanes influente à Srinagar (pas très loin de « Oḍḍiyāna-Shambala »), celle de Ratnavajra (11ème siècle). Au Tibet, cette tradition bouddhiste sera maintenue, puis exportée, jusqu’à nos jours.

***

King Mihirakula

[1] « In Udyāna, Karashar, and Khotan there is a mixture of doctrine ». The Life of Huien Tsiang xliv

[2] Fait partie des 24 lieux sacrés ("śakti pīṭhas") du Hevajra Tantra : Jalandhara, Oddiyana, Paurnagiri, Kamarupa, Malaya, Sindhu, Nagara, Munmuni, Karunyapataka, Kulata, Arbuta, Godavari, Himadri, Harikela, Lampaka, Kani, Saurasta, Kalinga, Kokana, Caritra, Kosala, et Vindhyakaumarapaurika.

[3] Ancient Indian Education: Brahmanical and Buddhist, Radhakumud Mookerji p. 509-510

[4] The Pilgrimage of Buddhism and a Buddhist Pilgrimage, James Bissett Pratt, p. 112

[5] Buddhism in central Asia By Baij Nath Puri , Motilal Banarsi Dass Publishers , p. 130

[6] Chapitre X de son compte-rendu, The Pilgrimage of Buddhism and a Buddhist Pilgrimage, James Bissett Pratt, p. 112

[7] Source

[8] The Pilgrimage of Buddhism and a Buddhist Pilgrimage, James Bissett Pratt, p. 112

[9] Abhayadatta

[10] « The Barmakids were remarkable for their majesty, splendor and hospitality. They are mentioned in some stories of the Arabian Nights. » Source

[11] Buddhism and Islam on the Silk Road. Johan Elverskog, p.

[12] Buddhism and Islam on the Silk Road. Johan Elverskog, p.

[13] « Yahyâ ben Khâlid se sentant vieillir demanda à Hârûn l'autorisation de se retirer à La Mecque. Hârûn refusa lui demandant de choisir lequel de ses deux fils, Ja`far ou Fadl, devait lui succéder. Yahyâ désigna Fadl comme successeur car c'était l'aîné et le plus avisé des deux. Hârûn aurait préféré que ce soit Ja`far qui soit choisi. » Wikipédia

[14] « They have an idol named Mahakal which has four hands and is sapphire in color, with a great deal of lank hair on its head. It bares its teeth, its stomach is exposed, and on its back is an elephant's skin dripping blood. The legs of an elephant's hide are tied in front of it. In one of its hands is a great serpent with its mouth open, in another is a rod, in the third there is a man's hand. It has the fourth hand uplifted. Two snakes are in its ears, like earrings, and two huge serpents, which have wrapped themselves around it, are on its body. On its head there is a crown made of skull bones, and it has a necklace also made of them. They claim that it is a demon from among the devils, meriting worship because of its great power and its possession of qualities which are praiseworthy and lovable, as well as despised and abhorred, and also because of its giving and refusing, doing good and committing evil. It is, moreover, their refuge during times of adversity » Buddhism and Islam on the Silk Road. Johan Elverskog, p.