Affichage des articles dont le libellé est Uddiyana. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Uddiyana. Afficher tous les articles

mercredi 26 février 2014

Sur la piste d'un tantrisme doux


"Lakṣmī", relief de Sañci

Dr. Ulrich Timme Kragh a travaillé de juillet 2011 à juillet 2012 à une anthologie de douze textes composés par des gourous bouddhistes femmes qui auraient vécu à Uḍḍiyāna (probablement dans la Vallée de Swat au Nord-Ouest du Pakistan) du 9 au 11ème siècle. Il avait publié auparavant deux articles sur une de ces femmes, Lakṣmīnkarā, auteure du Guide du Naturel (Sahajasiddhi-padhhati SSP). Le premier article de Kragh, « On the Making of the Tibetan Translation of Lakṣmīnkarā’s Sahajasiddhipaddhati: ’Bro Lotsā ba Shes rab Grags and his Translation Endeavors. (Materials for the Study of the Female Tantric Master Lakṣmīnkarā, part 1) », présente le Guide du Naturel, son auteure et son contexte, donne des datations possibles pour le texte et sa traduction et tente d’identifier le pandit indien et le traducteur tibétain qui l’avaient traduit en tibétain. Seule la version tibétaine de ce texte existe de nos jours.

L’article commence par une mise en garde contre les pseudépigraphes et l’incertitude générale en matière des attributions de textes tantriques et invite à la prudence. Mais par la suite, et notamment dans son deuxième article, « Appropriation and Assertion of the Female Self (Materials for the Study of the Female Tantric Master Lakṣmī of Uḍḍiyāna », Kragh semble, malgré sa remarque initiale, prendre pour un fait accompli que le Sahajasiddhi et son commentaire le Sahajasiddhipaddhati étaient bien les compositions respectivement du roi bouddhiste d’Uḍḍiyāna Indrabodhi et de sa sœur Lakṣmīnkarā. Il rappelle néanmoins dans son article les pillages par les huns au 5ème siècle et le compte-rendu du pèlerin chinois Huien tsang (c. 602–664). Ce dernier avait constaté un bouddhisme en déclin, avec le délabrement et l’abandon d’une grande partie des monastères bouddhistes (pas de mention de vajrayāna) à Uḍḍiyāna à la veille de l’arrivée des musulmans au 8ème siècle (711–713) dans cette région. En suivant la tradition hagiographique tibétaine, le roi Indrabodhi et sa sœur Lakṣmīnkarā auraient vécu …et même régné au 9-10ème siècle dans un Uḍḍiyāna où le tantrisme aurait été en plein essor. C’est peu probable, quand on regarde comment les changements géopolitiques, notamment la progression de l’Islam, pousse des bouddhistes de cette région à s’installer graduellement à l’est, d’abord au Cachemire, et finalement dans les régions frontalières de l’Inde actuel et en dehors de l’Inde.

Les sources hagiographiques sur le roi Indrabodhi et sa sœur Lakṣmīnkarā utilisées par Kragh sont le Guide du Naturel (SSP) attribué à Lakṣmīnkarā et la Vie des 84 mahāsiddhas (caturaśīti-siddha-pravṛtti CSP) d’Abhayadattaśrī. Le SSP contient douze hagiographies des douze maîtres de la lignée du Sahajasiddhi qui sont tout à fait dans le style de celles que l’on trouve dans les Vies des 84 mahāsiddhas, qui se lisent comme des contes de fées. Albert Grünwedel (1916) avait d’ailleurs donné comme titre à ce texte « Die Geschichten der 84 Zauberer ». Ils utilisent les mêmes procédés littéraires. Ils ont un aspect atemporel et atopique, malgré toutes les indications temporelles, topiques etc. qu’ils puissent donner. Il était une fois dans un pays lointain… Dans ce type d’hagiographie qui raconte l’origine d’une transmission (āmnāya) qui remonte au premier être humain ayant reçu la révélation d’un être surnaturel, plus on remonte dans le temps et plus cela devient flou, intentionnellement… Les éléments surnaturels qu’elles contiennent indiquent d’ailleurs, tout comme dans les contes de fées, qu’elles ne doivent pas se lire ou écouter comme p.e. des documents historiques. Il était une fois dans un pays lointain… est une invitation à ne pas s’occuper des détails. C’est un peu la même chose dans les hagiographies de ce type. Les prendre pour ce qu’elles ne sont pas, des documents historiques, serait une erreur. Surtout eu égard aux circonstances historiques réelles de la Vallée de Swat, si c’est bien cette région[1] dont il s’agit.

Jusqu’à preuve du contraire, il n’est même pas établi que le roi Indrabodhi et sa sœur Lakṣmīnkarā, auxquels les textes de ce cycle Sahajasiddhi sont attribués, aient réellement existé. En extraire des informations sur le rôle et la position de la femme à Uḍḍiyāna et dans le bouddhisme tantrique semble alors un peu risqué.

Les auteurs des sūtras et des tantras ont montré jusqu’où ils sont capables d’aller pour tenter de dissoudre la rigidité mentale des adeptes. Il en va de même pour les créateurs de transmissions (āmnāya). Si les révélations ne sont pas ce qu’elles prétendent être, des révélations faites par un être surnaturel à un être humain, elles ont bien été créées ? Et créer, quand on parle de textes et d’écritures (S. grantha T. gzhung), cela veut dire composer. Comment une Révélation commence-t-elle à circuler ? C’est ce que j’aimerais voir de plus près, enfin d’aussi près que possible. Depuis un certain nombre d’années, j’ai l’intuition qu’Advayavajra/Maitrīpa et son cercle étaient des créateurs de transmissions. Ils étaient loin d’être les seuls, mais ils avaient une approche que j’appellerai « thérapeutique ». Tout comme nous parlons de médecine douce, nous pourrions parler de « tantrisme doux », « lite » dirons de mauvaises langues…

C’est encore une intuition, mais je pense reconnaître la patte de ce « tantrisme doux », dans le style de l’atelier de maestro Maitrīpa, dans ce cycle du Naturel (sahaja), attribué à la princesse Lakṣmīnkarā. Comment faire pour étayer cette hypothèse ? En travaillant dur comme l’a fait Kragh pour son premier article. En lisant et en comparant les colophons des diverses collections de textes. C’est en effet dans les colophons qu’on a le plus de chance de trouver des faits « historiques ». Pas en ce qui concerne les attributions d’auteur, mais dans les informations pratiques sur le lieu, le pandit indien, le traducteur tibétain, avec, si on a de la chance, quelques informations circonstancielles.

Kragh a ainsi su redonner vie au traducteur tibétain ’Bro lotsāva Shes rab grags (alias Prajñākīrti), surtout connu par ses traductions du Kālacakra-Tantra avec le paṇḍit cachemirien (brahmane) Somanātha, qui était allé au Tibet dans la deuxième moitié du 11ème siècle. Ce couple avait traduit 9 textes (410 feuilles recto verso) du Kālacakra ainsi que le texte-racine du Sahajasiddhi attribué au roi Indrabodhi. Selon Kragh, Shérab Drak signait de son nom tibétain quand il était au Tibet et de son nom sanskrit au Népal. Le Sahajasiddhi d’Indrabodhi (car il en existe un autre attribué à Dombi-heruka, « tantrisme dur ») aurait ainsi été traduit en premier, et pendant le voyage de Somanātha. C’est après sa collaboration avec Somanātha, que Shérab Drak ou Prajñākīrti s’installe au Népal (Patan, Lalitpur), où il travaille avec divers paṇḍits, et où il traduira le Guide du Naturel (SSP). Kragh précise (p. 211) que le traducteur tibétain ne travaillera plus au Népal sur le cycle du Kālacakra, mais se consacrera à d’autres cycles de tantras.

Selon le colophon, il traduisit le SSP de Lakṣmīnkarā « après avoir bien écouté » le grand maître ou abbé (upādhyāya) de Mānavihāra. Il travaillera avec d’autres paṇḍits au Népal. Entre autres avec Varendraruci, « le mantrika blanc » (Ca-Haṅdu T. ha mu dkar po, que nous connaissons des hagiographies de Réchungpa), Sumatakīrti, qui pourrait être un élève de Vajrapāṇi (élève majeur de Maitrīpa). Kragh ajoute que ce paṇḍit devait avoir un véritable atelier de traduction, car il avait travaillé avec divers traducteurs tibétains au Népal sur 39 textes. L’article de Kragh donne l’impression d’un niveau d’activité intense à Patan, où les paṇḍits cachemiriens, népalais… furent entourés de traducteurs tibétains, pour fournir le nouveau marché tibétain en textes et transmissions. Avec le prince indien parmi les paṇḍits Śrī Abhayadeva (rgyal po’i sras dpal ’jigs med lha) il travailla sur le commentaire Hevajra-piṇḍārtha-ṭīkā qu’il termina tout seul. Le colophon de ce texte nous intéresse plus particulièrement.
« Traduit par le traducteur tibétain, le moine de ’Bro, Shes rab Grags, après en avoir fait la demande à plusieurs reprises au maître indien, le grand guru Maitrīpāda, et après l’avoir bien écouté. Ce commentaire détaillé de la version condensé du Hevajratantra composé par le bodhisattva Vajragarbha, fut difficile à trouver et n’avait pas encore été traduit au-delà du chapitre Tattva. C’est à cet effet que le moine traducteur de ’Bro l’avait acquis à Lalitapaṭṭana (Lalitpur, Patan) au Nepal de paṇḍita Maitrīpāda. Ayant ramené le manuscrit avec lui au Tibet, il l’avait traduit après que le moine et yogi Dbang phyug Grags pa lui en avait fait la demande. »[2]
Comme le note Kragh, cette information montre la présence de Maitrīpāda à Patan, à l’époque où Shérab Drak y était actif (2ème moitié 11ème siècle). Le manuscrit de Sham Sher nous apprend que Maitrīpāda serait né à Jhāṭakaraṇī près de Kapilavastu, et donc de la frontière népalaise. Vers la fin de sa vie, il aurait vécu retiré dans un ermitage près de Mithila.[3]


Voici le compte-rendu romancé de la mort de Maitrīpa par Pema Karpo (pad ma dkar po 1527-1592)[4]
"Il se rendit dans les régions orientales de l'Inde où il érigea un ermitage au charnier de la Montagne qui flamboie comme du feu (T. ri bo me ltar 'bar ba), où il vivait. Quand son temps fut arrivé, il dit : "Vajrapāṇi[5], va chercher mes disciples qui sont à proximité," et ceux-ci se rassemblèrent. Il déploya de nombreuses offrandes et un maṇḍala de divinités et donna sa bénédiction à chacun des disciples. Il leur laissa un testament sous forme d'instructions. Ses disciples le prièrent de rester encore de nombreuses années, mais comme ils avaient déjà reçu toutes les consécrations, il refusa en disant qu'il fallait utiliser le temps restant pour réaliser les siddhi. Il est mort à l'âge de 75 ans en fut accueilli par Vajrayoginī."


***

La mahāsiddha Lakṣmīnkarā 

[1] Certains (Bhattacharya, Winternitz, Sahu, Panigrahi…) sont d’avis qu’ Uḍḍiyāna correspond à la région d’Orissa en Inde. Sahajayāna, A Study of Tantric Buddhism, Ramprasad Mishra, p.41

[2] « Translated by the Tibetan lotsā ba, the monk from ’Bro, Shes rab Grags, after having made repeated requests to the Indian master, the great guru Maitrīpāda, and having then listened well [to its explanation]. This extensive commentary on the condensed Hevajratantra composed by the bodhisattva Vajragarbha, which is hard to obtain, had hitherto not been translated further than the commentary up to and including the Tattva-chapter. Therefore, the translator monk from ’Bro now obtained it in Lalitapaṭṭana (i.e., Lalitpur, Patan) in Nepal from the Paṇḍita Maitrīpāda. Having brought the manuscript to Tibet, [he] translated it, after having been requested [to do so] by the monk and Yoga-practitioner Dbang phyug Grags pa. »
D1180 126a //rgya gar gyi mkhan po bla ma chen po mai tri zhabs la/ bod kyi lotsA ba ’bro dge slong shes rab grags pas mang du gsol ba btab nas/ legs par mnyan te bsgyur ba’o// //kye’i rdo rje’i bsdus pa’i rgyud kyi rgya cher bshad pa/ byang chub sems dpa’ rdo rje snying pos mdzad pa/ rnyed par dka’ ba ’di sngon de kho na nyid kyi le’u yan chad kyi ’grel pa las ma bsgyur ba las/ da kyi bal po’i yul gyi grong khyer chen po rol pa zhes bya ba nas/ ’bro dge slong lotsA bas/ paNDi ta mai tri zhabs las rnyed de/ bod yul du dpe spyan drangs nas/ dge slong rnal ’byor pa spyod pa dbang phyug grags pas gsol ba btab ste bsgyur ba’o// //.

[3] Aussi connu comme Videha et Trabhukti/Tirhut/Trihuta. Traduction tibétaine : bde ba, transcription en tibétain : Ti ra hu ta. Peter Roberts,

[4] chos byung 297:4 Voir aussi The Life of the Siddha-Philosopher Maitrīgupta, Mark Tatz Source: Journal of the American Oriental Society, Vol. 107, No. 4 (Oct. - Dec., 1987), pp. 695-711

[5] Dans cette version, c'est Vajrapāṇi qui semble figurer comme le disciple le plus proche. C'est en effet Vajrapāṇi qui avait joué le rôle le plus important dans la transmission des instructions de Maitrīpa au Tibet, mais ce n'est pas forcément son disciple principal. Vajrapāṇi et ses disciples sont à l'origine de nombreux enseignements ésotériques et de lignées tardives.

dimanche 16 février 2014

Des utopies dans le passé



Le pays légendaire Oḍḍiyāna ou Uḍḍiyāna, ou encore Udyāna (pinyin : wu chang, n° 30 sur la carte ci-dessus), au nord de Peshawar, serait à l’origine de la forme de bouddhisme ésotérique appelée « vajrayāna ». Le pèlerin chinois Xuanzang (Hsuan-tsang, c. 602–664), avait visité Udyāna, Karashar et Khotan, et observé qu’il y avait un mélange de doctrines.[1] En 644, il visita Kapisa ("Shambala"), réputé d'être à proximité d’Udyāna. Kapisa était alors gouverné par un roi bouddhiste kshatriya, qui contrôlait 10 états voisins, entre autres Lampaka[2], Nagarahara, Gandhara et Banu. Les sources hagiographiques de type « mahāsiddha » font d’Oḍḍiyāna un pays voisin de Shambala, autre pays légendaire. Shambala correspondrait à l’emplacement du royaume de Kapisa au nord de Kaboul, à proximité de l’actuel Bagram. Quoi qu’il en soit, nous sommes dans le périmètre bouddhiste centrasiatique.

Dans sa description de la vallée du Subhavastu (actuellement la rivière Swat), Hiuen Tsiang mentionne 1.400 anciens monastères répandus des deux côtés de la vallée, où vivaient dans le passé environ 18.000 monastiques hommes et femmes. Dans le passé, c’est-à-dire avant les pillages de l’envahisseur Mihirakula (environ 510). Les monastères vus par Hiuen Tsiang étaient dans un état de délabrement, car ils ne recevaient plus de fonds de l’état. Le pèlerin chinois avait observé la présence de cinq sectes bouddhistes, à savoir Sarvāstivāda, Dharmagupta, Mahīśāsaka, Kāśyapīya et Mahāsaṁghika. Le bouddhisme pratiqué dans ces monastères était de type mahāyāna. Selon Hiuen Tsiang, ils pratiquaient la méditation silencieuse, aimaient réciter les sūtras, sans comprendre leur sens… Ils suivaient strictement la discipline monastique et étaient expert en « exorcismes magiques ».[3] Les habitants de cette région étaient timides et doux. La plupart appartenaient à des écoles hérétiques (non-bouddhistes). Quelques-uns suivent le véritable Dharma. Environ mille monastères étaient en ruine, envahis par les ronces et avaient été abandonnés. La plupart des stūpa étaient tombés en ruine. Il y avait environ cent temples hérétiques bien fréquentés.[4] Hiuen Tsiang avait également remarqué que les gouvernants Huns à Balkh (Bactria, à l’est de « Oḍḍiyāna-Shambala »), qui descendraient de clan royaux indiens, pratiquaient le bouddhisme[5].

Nous sommes au 7ème siècle, le moment de gloire du bouddhisme semble passé, les monastères bouddhistes sont en mauvais état et n’ont plus le soutien de l’état, la plupart des habitants sont des hérétiques et leurs temples sont bien fréquentés. Nous sommes aussi à la veille de l’arrivée de l’islam. Il n’y a pas encore question de bouddhisme ésotérique, hormis les « exorcismes magiques ». Mais le bouddhisme a toujours pratiqué des formes de magie, malgré « l’interdiction du Bouddha ». Au temps de Fa-hien (Faxian, Fa-Hsien vers 337-422), dans le Gandhara, pays avoisinant, on pratiquait encore principalement le « petit véhicule ».[6]

Nous sommes loin du royaume entièrement habité par des ḍākinī des sources hagiographiques tibétaines. Le site du 17ème Karmapa, semble cependant prendre la remarque de Hiuen Tsiang sur les « exorcismes magiques » pour un frémissement de vajrayāna.[7] Notons néanmoins, qu’un autre voyageur chinois, Sung-yun (en 518), avait découvert un Gandhara envahi par des Huns, « dont le roi ne croyait pas en la Doctrine du Bouddha, mais vénérait des démons ».[8] L’ensemble de ces informations ne confirme pas l'existence de royaumes bouddhistes, habités par des pratiquants bouddhistes et gouvernés par des rois bouddhistes. Le pouvoir y est aux Huns, qui ont leur propre religion, et les religions non-bouddhistes semblent foisonner tandis que le bouddhisme est en déclin. S’il y avait par la suite eu un renouveau dans la région, c’est sans doute que le bouddhisme aurait su s’adapter à la nouvelle donne, peut-être en « domptant » les dieux de cultes hérétiques ?


Les sources hagiographies qui aiment envelopper ces régions de légendes, suggèrent néanmoins que tous les habitants d’Oḍḍiyāna ne furent pas bouddhistes. En lisant l’histoire (XIIème siècle) du mahāsiddha et roi Indrabhūti (III) d’Oḍḍiyāna, nous apprenons que ce pays est divisé en deux régions, « Sambhola » au nord et Laṅkāpurī au sud. « Sambhola » est gouverné par la dynastie bouddhiste des Indrabhūti, et dans le sud une dynastie non-bouddhiste (Jalendra), sans autre précision, hormis le fait qu’elle pratique la chasse, règne en Laṅkāpurī.[9]

Retournons à la ville de Balkh, haut-lieu de bouddhisme dans le passé et qualifié de « petit Rajagriha », où habitait une grande famille bouddhiste appelée les « Barmakids » (en perse : Barmakīyān, signifiant « grand administrateur »), dont les richesses semblaient avoir servi de modèle à des contes de 1001 nuits.[10] Cette famille qui venait de l’Inde avait commencé par administrer le monastère bouddhiste Nava Vihāra (Nawbahar) à l’ouest de Balkh. L’oncle du premier vizir Barmakid fut l’abbé du monastère.[11] On parle d'une lignée héréditaire de prêtres. Mais à l’époque de la révolte des abbassides contre les Omeyyades, les Barmakids prirent leur partie, ce qui augmentait encore davantage leur pouvoir. Pendant un certain temps, ils avaient continué la gestion et le développement du Nava Vihāra et de tous les monastères satellites qui en dépendaient, tout en étendant leur influence dans le nouvel univers abbasside. Une partie de la famille s’était convertie à l’Islam. En 803, les Barmakids tombèrent en disgrâce auprès du caliphe Hârûn ar-Rachîd et perdirent leur pouvoir.[12]


Ja'far ibn Yahya (767–803) était le fils de Yahya ibn Khalid, un vizir Barmakid du caliphe Hârûn al-Rashīd. Le fils allait hériter de cette fonction du père. Le caliphe Hârûn al-Rashīd aurait beaucoup apprécié la compagnie de sa propre soeur Abbasa et de Jafar bin Yahya. Pour que ce « trio » puisse continuer à se voir librement, le caliphe aurait souhaité un mariage de raison entre sa sœur et son ami,, à condition que le couple se voie uniquement en sa propre compagnie, de façon à qu'il n'ait pas d’enfant. Quand Hârûn apprenait que sa sœur a eu un fils, il aurait fait arrêter et décapiter Ja'far ibn Yahya, emprisonner sa famille en confisquant leurs possessions. Nous sommes en 803.

Le père de Ja'far ibn Yahya, ibn Khalid (mort en 806)[13], qui fut d'ailleurs un des tuteurs du caliphe Hârûn al-Rashīd, nous a d’ailleurs laissé des chroniques très intéressants. Il ne mentionne pas de bouddhisme « tantrique », mais il parle en revanche d’un culte à Mahakal (Bhairava ?).
« Ils ont un idole du nom de Mahakal qui a quatre bras, et qui est de couleur sapphire, les cheveux dressés sur la tête. Ses dents et son ventre sont dénudés et il porte sur le dos une peau d’élephant dégoulinant de sang, les jambes de l’éléphant étant attachés sur le devant de son corps. Une de ses mains tient un grand serpent, la gueule ouverte. Une autre tient un ba^ton, une troisième tient une main humaine. Son quatrième bras est étendu vers le ciel. Il porte deux serpents dans ses oreilles à la façon de boucles d’oreille. Deux grands serpents entourent son corps. Sur sa tête il porte un diadème de crânes et il porte également un collier fait de crânes. Ils prétendent que ce démon vient des diables et qu’il faut faire son culte à cause de ses grands pouvoirs et qualités, qui sont à la fois aimés et dignes de louanges et méprisés avec horreur. Il peut donner et prendre, faire du bien et du mal. Il est considéré comme un refuge dans des temps difficiles. »[14]
Elverskog remarque que ce n’est qu'au 9-10ème siècle, que des œuvres qui se disent être des tantras hindous ou bouddhistes, commencent à faire leur apparition. Ce phénomène s’inscrit selon lui dans le développement de l’hindouisme « de temple » de la période Gupta.

Le rattachement d’un réseau de monastères/temples à une grande famille comme les Barmakids n’était d’ailleurs pas exceptionnel. Peut-être même plutôt la règle. Nous avons déjà eu l’occasion de parler d’une famille de brahmanes influente à Srinagar (pas très loin de « Oḍḍiyāna-Shambala »), celle de Ratnavajra (11ème siècle). Au Tibet, cette tradition bouddhiste sera maintenue, puis exportée, jusqu’à nos jours.

***

King Mihirakula

[1] « In Udyāna, Karashar, and Khotan there is a mixture of doctrine ». The Life of Huien Tsiang xliv

[2] Fait partie des 24 lieux sacrés ("śakti pīṭhas") du Hevajra Tantra : Jalandhara, Oddiyana, Paurnagiri, Kamarupa, Malaya, Sindhu, Nagara, Munmuni, Karunyapataka, Kulata, Arbuta, Godavari, Himadri, Harikela, Lampaka, Kani, Saurasta, Kalinga, Kokana, Caritra, Kosala, et Vindhyakaumarapaurika.

[3] Ancient Indian Education: Brahmanical and Buddhist, Radhakumud Mookerji p. 509-510

[4] The Pilgrimage of Buddhism and a Buddhist Pilgrimage, James Bissett Pratt, p. 112

[5] Buddhism in central Asia By Baij Nath Puri , Motilal Banarsi Dass Publishers , p. 130

[6] Chapitre X de son compte-rendu, The Pilgrimage of Buddhism and a Buddhist Pilgrimage, James Bissett Pratt, p. 112

[7] Source

[8] The Pilgrimage of Buddhism and a Buddhist Pilgrimage, James Bissett Pratt, p. 112

[9] Abhayadatta

[10] « The Barmakids were remarkable for their majesty, splendor and hospitality. They are mentioned in some stories of the Arabian Nights. » Source

[11] Buddhism and Islam on the Silk Road. Johan Elverskog, p.

[12] Buddhism and Islam on the Silk Road. Johan Elverskog, p.

[13] « Yahyâ ben Khâlid se sentant vieillir demanda à Hârûn l'autorisation de se retirer à La Mecque. Hârûn refusa lui demandant de choisir lequel de ses deux fils, Ja`far ou Fadl, devait lui succéder. Yahyâ désigna Fadl comme successeur car c'était l'aîné et le plus avisé des deux. Hârûn aurait préféré que ce soit Ja`far qui soit choisi. » Wikipédia

[14] « They have an idol named Mahakal which has four hands and is sapphire in color, with a great deal of lank hair on its head. It bares its teeth, its stomach is exposed, and on its back is an elephant's skin dripping blood. The legs of an elephant's hide are tied in front of it. In one of its hands is a great serpent with its mouth open, in another is a rod, in the third there is a man's hand. It has the fourth hand uplifted. Two snakes are in its ears, like earrings, and two huge serpents, which have wrapped themselves around it, are on its body. On its head there is a crown made of skull bones, and it has a necklace also made of them. They claim that it is a demon from among the devils, meriting worship because of its great power and its possession of qualities which are praiseworthy and lovable, as well as despised and abhorred, and also because of its giving and refusing, doing good and committing evil. It is, moreover, their refuge during times of adversity » Buddhism and Islam on the Silk Road. Johan Elverskog, p.