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mercredi 1 février 2017

Sortir du réincarnationisme



Le réincarnationisme peut faire de l’ombre au bouddhisme. Ce que j’appelle réincarnationisme est la croyance pré-bouddhiste en le système saṁsāra-karma-mokṣa (SKM). Le saṁsāra est le cycle d’existences qu’une « âme » traverse, tant qu’elle perpétue les actes (karma) qui la tiennent prisonnière du cycle. Une fois débarrassé de tout combustible (karma), il n’y a plus de naissance. C’est ce que le bouddhisme appelle « libération » (sct. mokṣa) ou « extinction » (sct. nirvāṇa) .

Selon la légende du Bouddha (Buddhacaritam), que le prince Gautama, comme beaucoup d’autres ascètes errants (samaṇa-brāhmaṇa) de son époque, chercha la libération de ce système, synonyme de souffrance (dukkha). Initialement à travers toutes les méthodes disponibles à son époque. C’est presque par hasard, et au bout de beaucoup d’efforts, que Gautama trouva sa voie du milieu entre ascétisme (yoga) et consommation (bhoga), et entre le non-être et l’être.

On peut présenter la voie du milieu du Bouddha comme une méthode qui s’inscrit dans le système SKM et qui cherche à en sortir (nirvāṇa). Ou bien, on peut comme le fait le mahāyāna, appliquer le principe de la voie du milieu à la dualité saṁsāra-nirvāṇa, sans choisir l’un ou l’autre extrême, en fixant leur « égalité ». Cette égalité a pour nom vacuité (sct. śūnyatā). C’est une autre façon de sortir du système SKM. Elle a pour avantage de ne pas « essentialiser » (= attribuer une essence aux) extrêmes de l’être et du non-être, du saṁsāra et du nirvāṇa, et donc par-là de n'essentialiser ni l’emprisonnement ni la libération. Le bodhisattva qui suit cette approche n’est ni emprisonné ni libéré, ou plutôt ne choisit pas entre ces deux états et ne s’y installe pas.

Était-ce là la véritable intention du Bouddha ? C’est ce que prétend le mahāyāna. Dans cette approche, que le système SKM soit « réel » ou non importe peu. Le bodhisattva ne cherche pas à sortir (mokṣa) du saṁsāra, et continue à agir (karma) pour le bien des êtres. Le bodhisattva ne cherche pas comme les dévots bouddhistes, les samaṇa et les brāhmaṇa à progressivement améliorer sa condition (par la pratique de la charité etc.) et à sortir par échelons (cieux, bhūmi etc.) du saṁsāra. Sa propre promotion au sein du système SKM ne l’intéresse pas, il s’intéresse au bien des êtres. La réincarnation ne fait pas partie de ses préoccupations. Il ne conformera pas ses actions aux principes d’une science réincarnationnelle (cutūpapāta-ñāṇa et pubbe-nivāsānussati-ñāṇa) qui n’entre pas dans son champ éthique.

Cela n’empêche pas que des bouddhistes, et pas des moindres, tentent d’imposer la croyance en la réincarnation comme une sorte de dogme, en s’appuyant notamment sur un Discours spécifique où le Bouddha parle en creux de la vue juste (p. samma ditthi sct. samyakdṛṣṭi), en des termes très religieux.
« Et qu'est-ce, bhikkhus, que la vue erronée ? 'Il n'y a rien qui soit donné, rien qui soit offert, rien qui soit sacrifié [1]. Il n'y a pas de fruit ni de résultat aux bonnes et mauvaises actions [2] ; il n'y a pas ce monde, il n'y a pas d'autre monde [3] ; il n'y a pas de mère, pas de père [4] ; il n'y a pas d’être renaissant spontanément [5] ; il n'y a pas de samanas ni brahmanes dans le monde qui, progressant correctement et pratiquant correctement, font connaître ce monde et les autres mondes, les ayant connus et réalisés par eux-mêmes [6]’ : voici, bhikkhus, ce qu'est la vue erronée de cet individu. » Mahācattārīsaka Sutta (MN117)[1].
Il s’agit ici de rien de moins de tout ce que peut comporter le bouddhisme en éléments religieux :

1. La croyance en l’efficacité des rituels et des sacrifices
2. La croyance en le karma comme loi morale telle qu’énoncée dans le canon pāli : intention (cetanā) – acte (karma) – résultat (vipāka). En gros, œil pour œil dent pour dent, à l’adresse de l’auteur, avec la maturation (vipāka) en plus.
3. La croyance en l’existence d’un au-delà, de la réincarnation ou en la survie de la conscience[2]
4. La piété filiale et le culte des ancêtres
5. La croyance en les êtres surnaturel (divins, démoniaques)
6. La croyance en le rôle spécifique du clergé.

En des termes religieux, car à d’autres endroits, la vue juste est définie beaucoup plus simplement comme :
« Et qu'est-ce que la vue correcte ? Connaissance par rapport à la souffrance, connaissance par rapport à l'origine de la souffrance, connaissance par rapport à la cessation de la souffrance, connaissance par rapport à la Voie de la pratique qui mène à la cessation de la souffrance : C'est ce qu'on appelle vue correcte. » (Maha-satipatthana Sutta DN 22 PTS: D ii 290[3])
Cette deuxième vue juste est de prime abord plus philosophique. Il ne s’y agit pas de croire, mais de connaître les quatre nobles vérités par une expérience directe. D’ailleurs traiter la vue juste comme la croyance en une série de dogmes serait faire des thèses fondamentales bouddhiques un chemin de la foi, ce qu’il n’est pas.

Bouddhistes réincarnationistes et sceptiques se retrouveront sans doute sur la nécessité d’éliminer ce qui qui est considéré comme le moteur ou la cause du cycle des existences : les trois ou quatre efflux, obstacles, contaminations ou fermentations (āsrava). Le Sabbāsava Sutta[4], Majjhima I, éd. 6-12 enseigne trois efflux : le désir (kāma), l’existence (bhava), et l ’ignorance (avijjā, avidyā). À ces trois peut s’ajouter un quatrième[5] « la vue erronnée » (diṭṭhi, dṛṣṭi).

Ici c’est le deuxième efflux, la contamination existentielle ou du désir d’existence qui nous intéresse. Rahula traduit āsrava par obstacles.
« Ainsi par le fait de penser aux choses qui ne doivent pas être pensées, et de ne pas penser aux choses qui doivent être pensées, des obstacles [āsrava] non apparus, paraissent en lui, et les obstacles déjà présents s’accroissent
Ainsi, sans sagesse, il pense : « Ai-je existé dans le passé ? » « N’ai-je pas existé dans le passé ?» « Qu’ai-je été dans le passé ?» « Comment ai-je été dans le passé ?» « Qu’est-ce qu’ayant été (antérieurement) j’ai été dans le passé ?» « Serai-je dans le futur ?» « Ne serai-je pas dans le futur ? » « Que serai-je dans le futur ?» « Comment serai-je dans le futur ? » « Qu’est-ce qu’ayant été (dans ce futur), je serai dans le futur (plus lointain) ? » Le présent lui aussi, maintenant, le rend perplexe sur lui-même : « Suis-je ? » « Ne suis-je pas ?» « Que suis-je ? » « Comment suis-je ? » « Cet être, d’où est-il venu, et où ira-t-il ? » 
Ainsi, pensant sans sagesse, l'une des six vues fausses surgira en lui : « J’ai une âme » ; cette vue fausse naît en lui, véridique et ferme. « Je n’ai pas d’âme » ; cette vue fausse naît en lui, véridique- et ferme. « Par l’âme, je connais l’âme » ; cette vue fausse naît en lui, véridique et ferme. « Par l’âme, je connais le non-âme » ; cette vue fausse naît en lui véridique et ferme. Ou encore cette autre vue fausse surgit en lui : « Cette âme qui est mienne, s’exprimant et ressentant, reçoit ici ou là le résultat des bonnes et des mauvaises actions, et cette âme qui est mienne, permanente, fixe, éternelle, de nature immuable, demeure ainsi éternellement ». 
Ceci, O moines, est appelé spéculations, jungle d’opinions [p. diṭṭhi tib. lta ba], désert d’opinions, perversion d'opinions, agitation d’opinions et liens d’opinions. Lié par ces liens d’opinions, O moines, l’homme ordinaire et non instruit n’est pas libéré de la naissance, de la vieillesse, de la mort, des chagrins, lamentations, souffrances, peines mentales, agonies ; il n’est pas libéré de la souffrance, je le dis. »[6]

***

[1] Traduction


[2] Cela frôle le bhāva dṛṣṭi, car que voudrait dire croire en un au-delà ? Comment ne pas entrer dans des spéculations dès qu'on en parle ?

[3] Traduction © Nanabozho (Gichi Wabush)

[4] Walpola Rahula, L’enseignement du Bouddha, p. 152-159. Ou en ligne 

[5] A cause du « principe d’incrémentation », la série de trois contaminations est sans doute plus ancienne que celle de quatre. Dans le bouddhisme tibétain, il y a quatre contaminations, « zag pa bzhi, ou chu bo bzhi, « quatre torrents », à savoir le torrent de l’existence (srid pa’i chu bo), le torrent du désir sensuel (sred pa’i chu bo), le torrent de l’aveuglement (ma rig pa’i chu bo) et le torrent des opinions (lta ba’i chu bo). Quand il est parlé dans les textes tibétains de "contaminé" (zag bcas) ou de "non-contaminé" (zag med), c’est de la présence ou de l’absence de ces efflux ou contaminations qu’il s’agit.

[6] Extrait de la traduction du Sabbāsava Sutta par Walpola Rahula dans L’enseignement du Bouddha, pp. 153-154

samedi 17 septembre 2016

La roue des six mondes



Le bouddhisme normatif se construit autour de la triade saṁsāra-karma-mokṣa, qui existait déjà dans les Upaniṣad[1], mais qui fut reformée par le Bouddha.

Le saṁsāra est un cercle vicieux dont le fuel est le karma, l’agir. Tant que nous agissons, motivés par la convoitise, l’aversion et l’aveuglement, nous tournons en rond dans un cercle vicieux. Voici une interprétation très raisonnable, mais malheureusement trop psychologique au goût de certains bouddhistes normatifs.


Car pour un bouddhiste préoccupé par une certaine orthodoxie, le saṁsāra est un « cycle d’existences », de destinées, qui dure tant que du nouveau « karma » est créé et tant que « le karma » ancien n’a pas épuisé. Une fois le karma épuisé, le « bouddhiste orthodoxe » est libre (mokṣa) du saṁsāra. Quand il parle de la triade saṁsāra-karma-mokṣa, il en parle avec un certain réalisme naïf qui semble quelquefois oublier les notions d’expédients (upāya) et de « positions adoptées conditionnellement » (sct. vyavasthā P. vavatthāna), orthodoxes elles aussi. En cela, sa position serait plutôt proche de celle du jinisme, où le karma est comme une substance qui s’accroche à l’âme en l’alourdissant et qui peut être brûlé par l'ascèse (sct. tapas). Ou un karma qui montre des affinités avec le fravahr du zoroastrisme.

Pour ce même bouddhiste (quelqu’un l’aurait-il vu quelque part ?), « quelque chose », sans essence mais grevée de karma, ou une sorte d’agrégat de karma, termine une existence (gati), pour en entamer une autre, poursuivant le cycle, jusqu’à ce qu’il ne reste plus un gramme de karma, et que ce « quelque chose » est libre et léger comme une plume. Mais en attendant, « il » passera d’une existence (gati) à une autre, en fonction du poids du karma qu’il traîne à la patte.

Le saṁsāra, s’il est considéré comme une série d’existences (sct. gati), compte actuellement six destinées, le plus souvent appelés « mondes » (ṣaḍ-gati). Les dieux, les demi-dieux, les humains, les animaux, les mânes et les enfers. Actuellement, car il fut un temps où il comptait cinq mondes, lorsque les dieux et les demi-dieux n’étaient pas comptés séparément.

Peut-on vraiment parler des six « mondes » ? En le faisant, on peut être tenté par penser que le monde des humains et le monde des animaux étant « réels », les mondes célestes et souterrains devraient avoir le même ordre de réalité, du point de vue du concept des « six mondes ». Pourquoi parler de deux mondes (humains et animaux), si les humains et les animaux partagent le même « monde » ? Pour ce qui est de destinée, on pourrait dire que les animaux et les humains ne partagent pas la même destinée, mais que cela signifierait dans la pratique ? Nous partageons les destinées d’autres humains, et il est évident que des humains peuvent partager leur destinée avec des animaux, quelquefois considérés même comme des membres de leur famille. De quel ordre est alors le gati ?

On pourrait d’ailleurs aussi faire un classement en trois niveaux, en regroupant les êtres célestes (dieux et demi-dieux), les êtres terrestres (humains et animaux) et les êtres souterrains (mânes et enfers). Et on s’approche ainsi du concept védique (?) de trois niveaux : le ciel, la terre et le monde des mânes (pitṛloka). Selon les Védas, ce dernier aurait été découvert par Yama, car avant lui les seules destinations furent le ciel et la terre, et éventuellement un puits de ténèbres (un genre de Tartare avant la lettre, une fosse commune aux dimensions cosmiques) pour enfermer les mânes, afin d’éviter qu’ils reviennent, des oubliettes en quelque sorte... La découverte par Yama était présentée comme quelque chose de plutôt positif. Les mânes avaient désormais un chez soi et Yama était leur roi. Au cours des siècles, et au fil de l’inspiration des devins, le monde des mânes fut aménagé et étendu. De nouveaux manèges furent imaginés et ajoutés avec pour animateurs des anciens dieux dégradés en démons.

Chez les sumériens, il y avait hormis le ciel et la terre un monde souterrain, où allaient les mânes. Dans ce monde, les mânes souffraient de la soif. Plus un sumérien avait de fils (sic), et plus il pouvait s’estimer heureux quand, après la mort, il souffrira de la soif dans le monde souterrain. Car tous ses fils pourraient faire des libations d’eau fraîche[2] et ainsi soulager sa soif.[3] Ce monde fut la destination commune de tous ceux qui mouraient, y compris les héros Gilgamesh et Enkidu. Seul Ziusudra (« Noah ») avait pu accéder avec sa femme à l’immortalité, grâce à son arche qui lui avait permis de traverser les flots et d’échapper au Déluge.

Quelques millénaires plus tard, chez les bouddhistes, il y aura d’abord cinq, puis six « mondes » - appelé l’océan du saṁsāra - à traverser. Pas dans une arche mais par une série d’absorptions et de recueillements (dhyāna et āyatana), série expliquée par le Bouddha dans de nombreux Discours, notamment dans le Discours de l’analyse des éléments (Dhātuvibhaṅga-sutta, Majjhima Nikaya 140). C’est assis sous un figuier (par exemple) que cette série peut être faite et que la libération (mokṣa) peut être trouvée. Il n’est donc pas besoin de mourir, de passer par le bardo et de renaître dans une terre pure ou ailleurs, pour « traverser l’océan du saṁsāra ».

De toute façon, quelle que soit le moment de la libération (mokṣa), il est certain que ce moment soit un « maintenant ».


 New Buddha Series: Mickey Mouse (2008) par l'artiste tibétain Gade

***

[1] How Buddhism Began, Richard F. Gombrich, p. 31 etc.

[2] Voir le billet Importation, homologation et exportation d'une ogresse (yaksi). Comparer avec Jalabalividhi (Chu gtor gyi cho ga). Tôh. no. 3775. Derge Tanjur, vol. TSHU, folios 193v.4 195r.5. Tr. by Rin chen bzang po. Author's name given as alternatively Jayasena or Jayasenā.
Chu gtor ou chab gtor; a water torma; ritual text outlining the method for offering water (chu sbyin) and rolled dough pellets (gtor ril) [RY]
water offering to the pretas [IW] water offerings, oblations to the dead, water to quench yi dwag thirst [JV]

[3] A. R. George-The Babylonian Gilgamesh Epic_ introduction, critical edition and cuneiform texts - Volume 1-Oxford University Press (2003), p. 13