jeudi 16 décembre 2010

Traduction : chant de Kodrakpa



Cyrus Stearns a publié un beau petit livre avec une collection de chants de Kodrakpa Seunam Gyaltsen (ko brag pa bsod nams rgyal mtshan 1170-1249). Ce maître, natif de la région de Dingri, était dit impossible à classer dans une seule lignée. Stearns le considère comme un lama "rimé" (non sectaire) avant la lettre. Il faut préciser que le 12ème siècle et le début du 13ème siècle furent des temps non-sectaires où l'on ne pensa pas encore en termes de lignées et où il était normal de fréquenter différents maîtres avec des transmissions diverses. Geu lotsāwa, qui vivait dans une époque où la généalogie des lignées était en plein essor, est incapable de dire si Kodrakpa appartenait à la lignée Kagyupa[1].

Le maître Sakyapa Mangteu loudroup gyatso (mang thos klu sgrub rgya mtsho 1523-1596) écrit qu'il pratiqua les instructions du Dakpo Kagyu (transmission de Gampopa), de la tradition Zhama[2]) et du Chemin et le fruit (lam 'bras) de la lignée Sakyapa.[3] L'hagiographie utilisée par Stearns mentionne la rencontre de Lama Nyeu[4] (gnyos chos kyi gzi brjid 1164-1224) qui lui donna l'ordination majeure ainsi que des instructions qui pourraient être relatives à la pratique de Vajravarāhī et la Mahāmudrā. Quand Kodrakpa pratiqua Vajravarāhī il finit par voir sa face. Un peu plus tard, il eut aussi une vision de Saraha qui lui inspira un superbe chant (n° 19 dans la série).

Dans le chant (n° 12), dont je présente ici une traduction française à partir du tibétain, le terme "réalité intime ou du Coeur" (T. snying po'i don S. hṛdayārtha) tombe, qui est emblématique des instructions venant d'Advayavajra. C'est un chant qui a pour but d'inspirer les destinataires à se tourner vers l'intérieur, vers la pratique spirituelle. Il est aussi poignant et radical que les chants des Kadampa.

Nous n'avons pas ou plus l'habitude de cette tonalité qui nous paraît rabat-joie, voire morbide et à fort relents "judéo-chrétiens". Il ne faut pas y lire une apologie de la mortification par des héros ascétiques. C'est une simple invitation à regarder au-delà ou au-deçà des apparences et pour cela il faut que notre appétit incessant de celles-ci soit apaisé au moins un instant. Ensuite, quand la réalité intime (S. hṛdayārtha) se révèle, il faut s'y accoutumer ou se familiariser avec comme dit Kodrakpa dans son chant.

Pour Kodrakpa ces instants pouvaient quelquefois durer 24 ans (Stearns p. 10) et il était capable de survivre qu'avec de l'eau fraîche indiquée par une femme nāga locale, mais ce ne sont que des détails.

Voici le chant (pour une version annotée, cliquez sur le lien indiqué plus bas)

Namo guru

(Ensuite, j'avais écrit ceci pour aider à réduire les velléités de ceux qui réifient les apparences existentielles et s'y attachent.)

Quand on appréhende une essence (S. ātma) dans les groupes d'appropriation (S. skandha)
On a beau adresser des prières aux dieux du monde
Ils ne pourront pas nous garder de l'inquiétude existentielle
Dévouez-vous plutôt aux trois joyaux divins

Si l'on ne considère pas tous les autres comme des parents
On a beau prendre soin de trois fonctionnaires et de quatre amis
Ce ne sera pas en accord avec la pratique spirituelle
Dévouez-vous dans ce cas plutôt à un guide et à des condisciples

Si l'on ne sait pas être heureux quand on est seul
Etre en société nous causera de la distraction
Et les propos confus et les passions perturberont la conscience
Restez plutôt vigilants (S. apramāda) dans un endroit solitaire

Quand on n'a pas su développer le contentement
Les possessions (S. bhoga) et les fréquentations (S. saṃsarga) nous ferons tourner en rond
Même quand on est prospère on n'est pas obligé de toujours consommer
Préservez-vous plutôt de vous attacher aux biens matériels

Quand on ne connaît pas le principe fondamental (S. tathātva) de façon définitive
On a beau se consacrer au bien d'autrui avec une connaissance livresque
Ce ne sera toujours qu'un ignare qui en guide un autre
Familiarisez-vous plutôt avec la réalité intime (S. hṛdayārtha)

Si le progrès spirituel fait défaut
On a beau avoir un comportement et des actions conformes
Ce n'est pas cela qui fera surgir les signes d'une bonne pratique
Agissez plutôt conformément à vous-même

Notre époque est celle des cinq dégénérescences
Les hommes n'agissent pas conformément à leurs règles de vie
Ne vous laissez pas influencer par les rumeurs (T. ya kha), les exagérations et les dépréciations
Intégrez les plutôt dans votre propre pratique spirituelle

Les désirs des gens sont sans fin
Il est impossible de les satisfaire tous
Il vaut mieux ne pas penser aux défauts des autres
Ou mieux encore de se préserver de ses propres ruminations

Même si on est doué dans son travail
Si la mort arrivera demain ou après-demain
On ne pourra pas emporter cette expertise avec soi
C'est maintenant que la mort se prépare (T. 'chi chos)

Les caractéristiques des gratifications sensorielles procurent un plaisir à l'instant
Tandis que l'aboutissement (S. vipāka) inéluctable [de la poursuite continue de plaisirs instantanés successifs] est invisible
Quand la confiance en l'instruction capitale de cette inéluctabilité est faible
Nos pieds sont déjà tournés dans la direction du malheur (S. durgati)

Ceux qui ne s'appuient pas sur un guide dans un endroit solitaire
Parce qu'ils préfèrent leur région et leur yack
Seront plus enclins à se familiariser avec des passions aveuglantes
Et finiront alors par être tout couvert d'empreintes (S. vāsanā) néfastes

Que ceux qui me sont dévoués et qui me respectent
Réfléchissent bien à cela.

(Fin des propos de Rinpoché. Je m'incline devant les pieds du Seigneur.)

***

Une version PDF bilingue (police tibétaine) annotée peut être téléchargée ici.


[1] Roerich p. 727
[2] Plus précisément de la branche féminine (mo rgyud) de cette tradition, dont la fondatrice était Machik shama (ma gcig zha ma 1062-1149), disciple de rma lotsāwa (rma ban chos 'bar S. Dharmajvāla 1044-1089), traducteur de plusieurs textes de la main d'Advayavajra
[3] Stearns, p. 3
[4] Détenteur à la fois des instructions de la branche féminine de la tradition Zha ma et de la lignée Drikhung par son maître Jikten Geunpo ('jig rten mgon po 1143-1217). L'hagiographie est celle composée par shes rab mgon, qui appartient à la lignée Drukpa Kagyu et qui avait étudié avec des disciples de Yangeunpa (rgyal ba yang dgon pa
1213–1258) qui était un des disciples principaux de Kodrakpa. L'hagiographie qui a pour titre Chos rje ko brag pa'i rnam thar fait justement partie de l'oevre complet de Yangeunpa. Stearns p. 23, note 16

Texte tibétain Wylie (basé sur Stearns p. 86 et 88)

na mo gu ru/

yang de'i rjes ma tshe 'di'i snang ba la mngon par zhen cing bcags pa rnams blo sna bstung ba'i phyir 'di bris so/

phung po'i bdag 'dzin ma spongs pas//
lo ka'i lha la gsol btab kyang*//
'khor ba'i du kha mi skyob kyis//
lha dkon mchog gsum la mos gus gyis//

thams cad pha mar ma shes na//
drung gsum dang gnyen gzhi b.skyangs lags kyang*//
chos dang 'thun par mi 'gyur gyis//
bla ma dang mched la gus par gyis//

rang cig pur bde bar ma shes na//
mi tshogs mag po'i g.yeng ba'i rgyu//
'khrul gtam dang nyon mongs sems la gnod//
dben pa'i gnas su bag yod spyod//

chog shes nang nas ma skyes na//
longs spyod dang 'du 'dzi 'khor ba'i rgyu//
phyug kyang rtag du mi spyod kyis//
zang zing gi nor la zhen pa bskyungs//

gnas lugs la nges shes ma skyes na//
tshig shes gyis gzhan don 'bad byas kyang*//
blon pos blun po mi 'grongs kyis//
snying po'i don la gom 'dris gyis//

rgyud tshod mtho ru ma song na//
tshul dang spyod pa bzang bcos kyang*//
bzang rtags kyi yon tan mi 'char gyis//
de bas rang re'i spyod pa gyis//

ding sang snyigs ma lnga bdo'i dus//
mi rnams lta spyod mi mthun pas//
ya kha dang sgro skur mi khyegs kyis//
rang gi chos 'thun lam du khyer//

sems can gyi 'dod pa ma zad pas//
thams cad mgu bar mi nus gyis//
pha rol gyi skyon la ma rtog pas//
de bas rang re sems khral bskyungs//

tshe 'di'i sog tshis mkhas gyur kyang*//
sang nang bar 'chi ba'i dus byung na//
tshis mkhas la bsdus du mi bdog gis//
da lta rang nas 'chi chos mdzod//

'dod yon gyis mtshan nyid 'phral du bde//
myong nges kyi rnam smin lkog tu gyur//
slu med kyi bka' la yid ches gzhan//
ngan song rdog sna dred par mchi'o//

bla ma dang dgon pa ma sten par//
pha yul la gyag chags byed pa tsho//
'khrul pa'i nyon mongs 'dris pa sla//
bag chags ngan pas gos par mchi'o//

bdag la dad cing gus pa rnams//
don de legs par sems la zhog/

rin po che'i gsung*/ rje'i zhabs la 'dud//

vendredi 10 décembre 2010

Vers autobiographiques de Géshé Chékawa



J'ai quitté mon pays et mes proches
J'ai pratiqué la vertu de façon désintéressé
Dans la résidence de mon instructeur
J'ai pratiqué l'étude, la réflexion et la méditation avec vertu
Aussi, si je devais mourir maintenant, je n'aurai pas de regret

Je n'ai pas vénéré mes proches comme des dieux
J'ai porté des habits ordinaires et gardé un profil bas
Quelques soient mes compagnons, je n'ai jamais montré de déception
Je n'ai recherché ni renommée, ni fortune
Aussi, si je devais mourir maintenant, je n'aurai pas de regret

Je n'ai pas pris part aux coutumes et protocoles séculières ou religieuses
Je n'ai pas traité les bienfaiteurs comme des dieux
J'ai décliné l'hospitalité des religieuses
J'ai suivi l'exemple d'un grand saint (S. mahāṛṣi )
Aussi, si je devais mourir maintenant, je n'aurai pas de regret

Ceux qui possèdent beauté et richesses
Je ne les ai jamais flattés
Je n'ai pas vécu de prêts ni de commerce
Je n'ai pas construit de maisons, ni tenu de monastère
Aussi, si je devais mourir maintenant, je n'aurai pas de regret

Après avoir dit ces paroles, il est décédé.

***

[1] Deb ther sngon po (Chendu) pages 336-337 Blue Annals page 275

Géshé Chékawa ('chad kha ba ye shes rdo rje 1102–1176) est l'auteur de l'entraînement de l'esprit en sept points (T. blo sbyong don bdun ma), une instruction spécialement conçue pour des périodes difficiles (S. kaliyuga).

Voici la conclusion de son texte :
Au temps de l'âge de cinq dégénérescences
Voici le moyen de les transformer en la voie de la bodhi.
Voici l'essence du nectar des instructions orales
Transmises depuis la tradition du sage de Suvarnadvipa.

Ayant réveillé le karma d'un entraînement ancien,
Pressé par mon intense dévouement,
J'ai dédaigné malheur et calomnie,
J'ai reçu l'instruction orale qui dompte la fixation du moi.
Maintenant, même à l'heure de ma mort, je n'aurai pas de regrets.
- L'entraînement de l'esprit, Seuil Sagesses, p. 197 (avec quelques petites modifications)

Texte tibétain en Wylie

Rang gi rnam thar rnams tshigs su bcad de/
Yul dang bshes gnyen rab spangs te/
‘dzin chags med pa’i gde rtsa byas/
Bshes gnyen bzhugs pa’i sa phyogs su/
Thos bsam sgom gsum gde rtsa byas/
Da ni shi yang mi ‘gyod do/
Lha ru nye du ma mchod cing/
Hrul po’i gos gyon dman sa bzung/
Su dan ‘grogs kyang yid ma phyung/
Grags pa ma bsgrubs nor ma bsags/
Da ni shi yang mi ‘gyod do/
Mi chos lha chos ris srid dang/
Yon bdag lha bzhin mchod pa dang/
Ban mo’i bsnyen bkur rnams spangs te/
Drang srong chen po’i rnam thar spyad/
Da ni shi yang mi ‘gyod do/
Byad bzhin can dang nor can la/
Tsogs sogs bnyen bkur ma byas shing/
Bun skyed ma byas tshong ma byas/
Mkhar las ma byas gzhi ma gzung/
Da ni shi yang mi ‘gyod do/

Shes pa la sogs pa gsungs nas gshegs so/

mardi 30 novembre 2010

Dampa Sangyé et la présentation du Guide intérieur



Le tibétologue Dan Martin, est un grand spécialiste de (Pa)Dampa Sangyé. Sur son blog, très instructif et divertissant à la fois, j'ai trouvé la sculpture, reproduite ci-dessus qui représente Dampa Sangyé, accompagnée d'une réflexion intéressante de Dan sur le geste (S. mudrā) que fait Padampa Sangyé.

Dampa Sangyé a introduit au Tibet les instructions relatives à l'Apaisement de l'inquiétude (T. zhi byed), mais il est généralement mieux connu pour sa connexion avec la lignée de Chöd (T. gcod) de Machik Labdrön. Les représentations iconographiques de Dampa Sangyé que l'on voit le plus souvent sont celles relatives à la lignée Chöd, où on le voit jouer d'un grand tambourin (S. ḍamaru) et d'un fémur humain (T. rkang gling).

Dan écrit que dans certaines représentations plus récentes de Dampa Sangyé sous sa forme Zhi byed, on le voit principalement faire le geste (S. mudrā) représenté ci-dessus.
"[Ce geste] lui semble propre à lui et je n'ai jamais pu trouver une explication raisonnable susceptible d'être convaincante. Si ce geste n'était fait que de la main droite seule, ce serait le geste de l'Enseignement que l'on voit partout."

"J'imagine, mais sans avoir de preuve, que la main gauche qui fait exactement miroir de celui de la main droite souligne l'importance de son rôle d'instructeur. Non seulement cela, il semblerait dire aussi que ses instructions sont reçues en double. Au départ, on a une compréhension superficielle et plus tard, graduellement, si cela doit arriver du moins, l'idée vous vient soudainement qu'il instruisait avec quelque chose de plus profond à l'esprit, que ce que l'on s'imaginait initialement. On pourrait dire en quelque sorte que "le guru intérieur se pointe". C'est juste une idée pour l'instant, il se pourra très bien que j'aurai une autre explication demain."
Je pense que l'intuition de Dan est bonne et que c'est dans cette direction qu'il faudra chercher l'explication. Comme dit précédemment dans le billet sur l'Apaisement de l'inquiétude, Dampa était un disciple direct d'Advayavajra, l'auteur de deux commentaires des Distiques (dohākośagīti) de Saraha, que Dampa connaissait[1].

"Ne pas fermer les yeux, [ni] arrêter les actes de conscience psychosensorielle

[Commentaire d'Advayavajra :] Les souffles pervasifs et exécutifs se resorbent par le seul acte de remémoration. Puisqu'ils ne dépendent de rien d'autre [295], ils cesseront d'eux-mêmes par l'intelligence (T. rig pa). Le guide médiat révèle qu'ils ne partent pas dans l'élément de la substance des attributs (S. dharmatā), mais...

L'arrêt des souffles, lui, est réalisé par le Guide parfait."
Le commentaire d'Advayavajra n'a de cesse de répéter que le guide médiat (T. brgyud pa'i bla ma), extérieur, en chair et en os, nous instruit, mais que c'est le Guide authentique (S. sadguru T. dam pa'i bla ma, dpal ldan bla ma, dngos kyi bla ma) ou Guide immédiat, intérieur, qui pénètre le coeur et réalise l'accès au Réel.

Le travail d'un guide médiat est de faire établir la connexion par le disciple avec ce Guide intérieur. Ce travail a lieu pendant l'Introduction (T. ngo sprod). Le terme tibétain se décompose en "ngo", qui peut être un raccourci pour "ngo bo" essence, ou qui tout seul peut signifier la face, le visage. Le verbe "sprod", dans sa forme active et transitive, signifie "introduire à", "présenter" "faire rencontrer". On peut imaginer que le guide médiat, extérieur, présente au disciple son Guide intérieur. Quand la rencontre a lieu et que le disciple reconnaît le Guide intérieur, on pourra parler de "ngo phrod". Ici, "phrod" ou encore "'phrod" est passif et prend le point de vue du disciple qui est introduit et qui a en effet rencontré, reconnu le Guide intérieur.

Le geste pourrait alors être celui de l'Introduction, du "ngo sprod", que pratiqua Dampa et qui lui vient d'Advayavajra. La même Introduction était d'ailleurs pratiquée par Gampopa, à qui Sakya Pandita reprochera plus tard que sa Mahāmudrā n'était qu'une Introduction à l'indienne[2]. Le geste peut alors symboliser la rencontre entre les deux guides, une face à face du guide extérieur et du guide intérieur. Cela expliquerait pourquoi c'est le geste de l'Enseignement qui est utilisé en image miroir. Détail essentiel, la rencontre a lieu au Coeur, également symbolisé dans ce geste.

Voir aussi : Dampa avant son départ

***

[1] Blue annals p. 921-922 Deb ther : p. 1021 la citation vient des distiques de Saraha (n°66) :"mig ni mi 'dzums sems ni 'gags pa dang*/ rlung 'gags pa ni dpal ldan bla mas rtogs/
[2] "Dans ma tradition, comme la conscience n'a pas de nature, il n'y a rien à introduire." David Jackson, p. 74
"L'introduction à la nature de la conscience seule est une tradition indienne et non-bouddhiste. C'est une méthode erronnée comme elle n'élimine pas le clivage sujet-objet. Et si on doit également introduire l'étudiant à la nature des objets extérieurs, il faudra analyser si ces objets ont été créés par un dieu-créateur comme Iśvara, ou s'il sont produits par des atomes, ou s'ils sont des projections de la conscience comme l'affirme l'école Yogācāra ou s'ils sont simplement apparus de causes et de conditions comme l'affirme l'école Mādhyamika ?" David Jackson, p. 75 Citation du thub pa'i dgongs gsal (57b-58a)

vendredi 26 novembre 2010

Cours : Dampa Sangyé et l'apaisement de l'inquiétude



Pa Dampa Sangyé (pha dam pa sangs rgyas -1118), prototype du yogi indien (S. ācārya – T. a tsa ra) à la peau noire ou bleue. Il serait originaire du sud de l’Inde et né avec toutes ses dents, ce qui fait penser à la légende du maître taoïste Lao Tseu , né au bout d’une gestation de 64 ans. Il fait de nombreux voyages (cinq selon Djamgon Kongtrul[1]), dont le cinquième en Chine, où il resta 12 ans. Au terme de son séjour chinois, il alla à Dingri au Tibet. Il était actif pendant le onzième siècle[2].

Le système de l’Apaisement de l'inquiétude semble être inspiré par une instruction que Dampa reçut du brahmane Āryadeva. [3] Dampa avait amené l’original en sanskrit avec lui au Tibet et il avait traduit oralement les Instructions sur la perfection de la sagesse (S. Ārya Prajñāpāramitā-upadeśa T. ‘phags pa shes rab kyi pha rol tu phyin pa’i man ngag), annotées et révisées plus tard par Zhama le traducteur.[4] Ces instructions se distinguent sur le fond très peu d’un texte comme Les instructions sur la Mahāmudrā (T. phyag chen gang ga ma) de Tailopa.

La lignée de Zhi byed est divisée en trois transmissions, première, intermédiaire et dernière. La première est une lignée Cachemirienne (T. kha che lugs), dont le premier cycle d'instructions s'appelle "semblable à l’espace". Cette lignée compte de nombreux mahasiddhas (54 masculins et féminins), parmi lesquelles une certaine Sukkhasiddhi. Elle comporte une méthode de Mahāmudrā particulière qui consiste en une contemplation qui prend le ciel pour objet.

Quand son disciple principal Kun dga' (1062-1124)[5] demande à Dampa comment il doit méditer, Dampa repond :"Tu dois méditer en fixant les yeux vers le ciel, vers le haut, puisque c'est une posture favorable qui est particulière à la Prajñāpāramitā".[6]

La lignée intermédiaire est celle de rMa (chos kyi shes rab), So (chung dge ‘dun ‘bar) et sKam. Celle-ci se divise en une lignée des mots (T. tshig brgyud) et une lignée du sens (S. don brgyud). Selon Jamgon Kongtrul (pp. 538-543).

Les doctrines appartenant à la dernière lignée s’appellent « Le cycle des méthodes des gouttes de la Mahāmudrā immaculée » (T. phyag rgya chen po dri med thigs pa phyag bzhes kyi skor).[7] Dans ce contexte « Mahāmudrā » se réfère au système de Maitrīpa, car Dam pa avait été un disciple personnel de Maitrīpa. « Immaculée » se réfère aux dits de Dampa. Le mot « méthode » T. phyag bzhes) signifie la méthode des instructions, qui sont très différentes des autres instructions (on pourrait presque dire la "patte" de Dampa, voir Deb ther sngon po p. 1133). Ces instructions appartiennent par leur nature à la Prajñāpāramitā, mais suivent le système des tantra.

La tradition dit que la Mahāmudrā de Dampa est le système de Maitrīpa et qu’elle est basée sur les Prajñāpāramitā-sūtra. Lorsque son disciple rma (1055-) lui dit qu’il connaissait la Mahāmudrā , Dampa répondit : « Ta Mahāmudrā est celle des paroles. Moi, je t’introduirai à la Mahāmudrā du sens ». Il lui enseignait ensuite la doctrine de base (T. rtsa) en utilisant des termes comme « la phase pendant laquelle les yeux restent ouverts, que le (flot) mental cesse et que le souffle est arrêté se réalise grâce au Guide authentique (T. dpal ldan bla ma) ».[8] 'Gos précise que cette phase correspond au moment où iḍā et piṅgalā entrent dans le canal médian, et que le yogi est alors capable de contempler l’absolu, c’est-à-dire la Mahāmudrā. Mais les vers cités sont ceux des Distiques de Saraha, dont Advayavajra a fait le commentaire. Il est très clair dans les Distiques, tels qu'interprétés par Advayavajra, qu'il n'est question d'aucune artifice, soit-elle la pratique du Prāṇāyāma. Cela est réellement réalisé par le Guide authentique intérieur.

Dans le cadre de la mahamudra, il eut onze maîtres selon 'Gos[9], qui comprennent pratiquement toute la lignée de transmission traditionnelle de la Mahāmudrā. On y retrouve également Maitrīpa, mais non pas Tailopa, ni Nāropa. 'Gos fait une distinction entre mahamudra et l’introduction en l'expérience driecte (T. rig pa ngo sprod pa) que dix maîtres, masculins et féminins, lui transmirent. Dans le lot, on retrouve entre autres une certaine Sukhasiddhi, qui prend une place importante dans la lignée Shangpa Kagyu.

Un fichier PDF bilingue avec la traduction française de la rencontre entre Milarepa et Dampa Sangyé peut être téléchargé ici. La traduction anglaise du Testament de Dampa Sangyé au peuple de Dingri, faite par Dan Martin, est disponible ici.

Lama Tsering Wangdu est un des plus grands spécialistes contemporains en les enseignements de l'apaisement de l'inquiétude et de Cheu (T. gcod). A l'initiative de Swami Chetanananda de l'institut Nityananda aux USA, sa communauté adepte du Trika yoga du shivaïsme cachemirien reçut des enseignements de Cheu de Lama Tsering Wangdu. Swami Chetanananda était particulièrement intéressé en la lignée cachemirienne des Kusali Mahasiddha que pratique Lama Tsering Wangdu. Les rencontres conduirent à la publication d'une collection de traductions en anglais (par David Molk) d'instructions de Dampa Sangyé : Lion Siddhas.

***
Illustration : Représentation de Dampa Sangyé dans un monastère au Ladakh

[1] Shes bya kun khyab pp 538-543, aussi Blue Annals p. 871
[2] Il rencontra son disciple Dam pa rma en 1073, lorsque ce dernier avait 19 ans. BA p. 872
[3] Machig Labdron and the foundation of Chöd, Jérôme Edou, p. 34
[5] Blue Annals, pp. 922-923
[6] Blue Annals p. 976
[7] Blue Annals p. 873
[8] Blue annals p. 921-922 Deb ther : p. 1021 la citation vient des distiques de Saraha (n°66) :
"mig ni mi 'dzums sems ni 'gags pa dang*/ rlung 'gags pa ni dpal ldan bla mas rtogs/
[9] Blue annals p. 869

mercredi 24 novembre 2010

Grand dictionnaire tibétain sur site tibétain



Le site tibétain www.bodyig.org est entièrement consacré à l'apprentissage du tibétain pour des locuteurs natifs tibétains.
On y trouve quatre sections :

1. Quatre dictionnaires en ligne

Dictionnaire de définitions avec des exemples
brda dag kun gsal me long

Dictionnaire trilingue chinois-tibétain-anglais
bod rgya dbyin gsum tshig mdzod

Dictionnaire de néologismes
rgyun bkol ming brda gsar ba

Le grand dictionnaire Tibétain-Tibétain-Chinois (le fameux grand dictionnaire en 3 volumes)
bod rgya tshig mdzod chen mo


2. Téléchargements (T. phab len)
Des livres, y compris les dicos ci-dessus, en PDF, des fichiers MP3 de livres lus à haute voix, p.e. Le Ramayana en tibétain).
Logique
Biographies Gendun chopel
Grammaires rtags kyi 'jug pa et sum bcu pa
Auteurs divers (pour l'instant seul Patrul Rinpoché)
Œuvre complet de pdal sprul o rgyan 'jigs med chos kyi dbang po'i gsung 'bum (5 tomes)

3. Forums d'échange


4. Police Himalaya
WinNT/2000/XP

Vous pouvez trouver plus de renseignements en anglais sur Bodyig sur le site Tibetan geeks. Sur l'utilisation numérique du tibétain, voici le site de Digital Tibetan.

Last but not least un super dictionnaire, appelé Monlam Dictionary (voir screenshot ci-dessus), qui regroupe les quatre dictionnaires mentionnés ci-dessus en un seul logiciel. Il a été développé par le vénérable Lobsang Monlam. Les termes recherchés peuvent être entrés en anglais (pour les dictionnaires comprenant cette langue), en chinois et en tibétain. Le seul problème est que les termes doivent être entrés en tibétain unicode (p.e. la police Himalaya, d'autres polices unicodes sont également acceptés). Un clip youtube montre très succinctement comment utiliser le logiciel. Autre clip plus élaboré.

Je conseille donc pour cela d'installer le logiciel Tise Tibetan Input que l'on peut télécharger gratuitement sur le site http://tise.mokhin.org/ Quand ce logiciel est activé, on peut taper directement en tibétain Wylie dans le champs de recherche. Clip Youtube pour l'installation d'un logiciel de saisie en tibétain.

Dictionnaires téléchargeables dans un fichier :
བོད་རྒྱ་ཚིག་མཛོད་ཆེ

Sanscrite chinois tibétain
སཾ་བོད་རྒྱ་གསུམ་གྱི་ཤན་སྦྱར་ཚིག་མཛོད།

Tables de matières tengyur et kangyur བཀའ་འགྱུར་དཀར་ཆག་བོད་རྒྱ་ཤན་སྦྱར

Dictionnaire d'abréviations en tibétain
བོད་ཡིག་བསྡུས་འབྲི་ཚིག་མཛོད

A exploiter davantage...

Adresse de téléchargement du dictionnaire Monlam
Monlam pour Android (tablettes tactiles et smartphones android)

mardi 23 novembre 2010

Traduction : La pensée naturelle est le Guide





L'introduction (T. ngo sprod) à la pensée naturelle comme Guide[1]
- un chant-vajra composé par Kyergangpa -

[315] Guru bodhicitta namāmi

Ils révèlent que le Guide sans pareil est la pensée naturelle (S. cittatva)
Ils ont parfait leur propre bien et atteint celui des autres en leur for intérieur (T. nang du lon)
Leur connaissance n'est pas fragmentée et leur compassion est égale envers tous
Aux bons guides je rends hommage

Vous êtes les guides qui révélez le mode d'être (T. yin lugs)
Mais le Guide qui surgit comme l'état fondamental (T. gnas lugs S. tathātva) est à l'intérieur de nous-mêmes
Voici les caractéristiques (S. lakṣana) du Guide qu'est la pensée naturelle :

Non apparu d'une cause il se manifeste de lui-même
Aucune condition ne pouvant le détruire il n'a besoin d'aucun antidote
Libre de va-et-vient il est immuable dans les trois temps
Il échappe à tous les extrêmes en termes de réel (S. bhāva) et d'irréel (S. abhāva)

Il n'est pas un existant perceptible aux cinq organes de sens
Inexistant, il est pourtant la source de toute la diversité du monde
[316] Tout en l'observant et en le travaillant (S. bcos), on ne peut cependant affirmer "il est comme ceci"
Quand on ne le cherche plus et qu'on l'ignore, il se manifeste de lui-même en toute chose !

Les actes positifs et négatifs n'ont pas d'impact sur lui
Au-dessus de tout il ne s'attache à rien
Isolé de tout, il est pourtant le substrat (T. dngos gzhi S. maula) de toute chose.
Exempt d'intellect (T. blo dang bral), son absence de sens (T. don med) éclaire cependant l'intellect
Dans son absence de fragmentation (T. phyogs med) se produit toute la diversité sans fragmentation
Tout en se produisant, il ne peut cependant être défini par aucun fragment
"Il est ainsi" puisqu'il n'est pas seulement cela
Le Principe manifestant (S. tattva), tel quel, est notre Guide

Pour biographie j'ai (T. bdog) ceci :

Comme ce Guide transcende la distance (T. nye ring)
Il n'y a pas un seul être qui soit hors de sa portée
Comme ce Guide a des aspirations authentiques
Il n'y a personne qui n'appartienne pas à son lignage

Comme la compassion de ce Guide est grande
Il n'y a personne qu'il n'ait pas établi en l'éveil primordial
[317] Comme les actes de ce Guide sont très puissants
Il embrasse l'Errance (S. saṃsāra) comme la Quiétude (S. nirvāṇa) en agissant librement (T. rang dbang)

Comme ce Guide est inaltérable
Même si on se méprend sur lui, il restera égal à lui-même
Jamais on n'a été séparé de lui
Cependant malgré tout le temps passé avec lui, il est difficile de voir sa face

Ce Guide ne connaît pas le trépas
Il est merveilleux d'avoir quelqu'un qui veille en permanence

[Le service de ce Guide]

Voilà le Guide qu'est la pensée naturelle

Reconnaître comme sa propre essence, c'est le contempler sans cesse (T. ras)
L'absence de doute et d'incertitude, c'est le prier
Le laisser tel quel, sans intervenir, c'est le vénérer
Le laisser sans cesse en son essence, c'est le servir
Ne pas saisir avec des a priori (T. ched 'dzin) la luminosité vide, c'est le nourrir
L'accès à l'indissociabilité de l'attention (S. smṛti) et de la distraction, c'est le servir à boire.
Comprendre que les apparences visibles et audibles sont la réalité apparente (S. māyā), c'est l'habiller.

[318] Installez-le sur le siège de la félicité non contaminée (S. anāsrava)
Coiffez-le du bonnet de la présence primordiale inutile à chercher
Offrez-lui pour biens matériels l'absence de saisie (T. ched 'dzin) envers tout ce que l'on reçoit
Dans sa chambre de l'absence de soi qui connaît de façon entière (S. sarvajñā)
Il est entouré d'une suite dispensière (T. bsri med[2]) de l'indissociabilité de l'Errance et de la Quiétude

Il est là sans interruption de façon atemporelle (T. dus gsum rgyun chad)
Donnant sans cesse des instructions improvisées (T. lhug pa'i) à travers ses propres reflets (T. rang snang S. svābhāsa)[3]

Quelle merveille ! le Guide qu'est la pensée naturelle
En plus, grande est sa bonté car il s'occupe de nous par compassion
Grand son élan karmique grâce au yoga pratiqué dans ses existence passées
Quelle merveille ! Car encore grâce à sa compassion il ne nous abandonnera jamais

En suivant ce Guide de cette manière-là
Sa grâce se produira ainsi :
On s'affranchira sans avoir à fuir (T. ma bros) la boue (T. 'dam) de l'Errance (S. saṃsāra)
On arrivera à l'éveil sans avoir à y aller

[319] On comprendra qu'il n'y a ni bien ni mal dans l'Errance et dans la Quiétude
La différence entre la conscience éveillée (S. buddha) et la conscience dualiste (S. sattva) c'est de le réaliser ou non
Celui qui a compris sans erreur les caractéristiques de la conscience
Et qui les a vérifiées est appelée "conscience éveillée" (S. buddha)
Ses qualités échappent à toute définition

A ceux qui suivent un guide différemment (T. gzhan du), il arrive ceci :

Ce qui n'accède pas ainsi à la pensée naturelle (S. cittatva)
Le prendra pour ce qu'il n'est pas : en s'engageant dans un sujet percevant (S. jñātā)
Et en courant derrière les objets sensibles (T. phyi) il ne trouvera que de la souffrance
C'est ce qui s'appelle "la conscience dualiste" (S. sattva)

Dorénavant je serai mon propre gardien
Je ne courrai plus derrière les objets sensibles de l'Errance, les [objets] précédents m'ayant déçu !
Je ne réaliserai pas non plus la Quiétude, c'est trop d'effort !
Ayant reconnu (T. rang sa bzung) la pensée naturelle, je le laisse comme il est

Cette pensée naturelle qu'on ne peut identifier en disant "la voici"
[320] Hélas ! (T. ma la) ceux qui ne l'ont pas compris, pourront y réussir (T. byung) en s'entraînant ainsi
Et cela satisfera (T. 'tshengs) même ceux qui le comprennent théoriquement (T. mtshan nyid go ba)
Voici comment procéder de manière satisfaisante

Comme la vacuité est intrinsèque (T. rang cha), point besoin de chercher le corps des attributs (S. dharmakāya) !
Tout ce qui se manifeste étant les corps formels (S. rūpakāya), pas besoin de ne rien n'arrêter !
La pensée naturelle suivant son propre cours (T. rang 'gros), point besoin de cherche le triple corps (S. trikāya) !
Les fondations (T. gzhi rtsa) de l'Errance s'étant écroulées, pas besoin de la rejeter !
La conscience individuelle (S. svacitta) étant d'ores et déjà éveillée (S. buddha), point besoin d'espérer !
Puisqu'elle l'est depuis toujours,point besoin de la cultiver avec l'intellect !
Ne serait-ce pas mieux que vous en fassiez autant ?

Les contemplatifs (T. rtogs ldan) regardent la conscience sans distraction
Serait-il inconvenant s'ils le faisaient sans la notion (T. blo dang bral na) d'une contemplation ?
Les ermites (T. sgom chen) qui le cultivent continuellement sans s'en séparer
Serait-il inconvenant s'ils se libéraient directement (T. rang thog) dans "ce qui cultive" (T. sgom mkhan) ?
Les pratiquants qui développent sans cesse la conscience d'éveil (S. bodhicitta)
[321] Serait-il inconvenant s'ils comprenaient l'accomplissement spontané qui ne se cultive pas ?
Les yogi qui guettent le non-agir (T. bcos med)
Serait-il inconvenant s'ils perçaient définitivement (T. gtan la phab) la conscience individuelle (S. svacitta) ?

J'ai suivi de nombreux guides qualifiés
Et chaque guide a son propre conseil
Les racines de tous ceux-là se rencontrent au niveau de la conscience (S. citta)
Et depuis, c'est le Guide qu'est la pensée naturelle
que je sers, j'écouté son enseignement et je reçois de nombreuses instructions
J'adressé mes prières à ce bon Guide
Je lui fais des louanges et je reçois sa grâce
C'est ainsi que j'ai accès à ce Guide qu'est la pensée naturelle
Qui surgit de l'intérieur ; je l'ai décrit tel que je l'ai compris

Si vous y voyez des contresens et des erreurs
Ne regardez pas les mots mais le sens général[4]
Ce ne sont que les radotages d'un fou
Pas besoin de demander pardon à personne
[322] Car ils ne justifient pas une demande d'indulgence.

- " Le Guide qu'est la pensée naturelle " fut composé par Kyergangpa Tcheuky sengé (skyer gang pa chos kyi seng ge 1143 – 1216) –

ITHI

Extrait du " Recueil de chants de la lignée Shangpa-Kagyu " pp. 316 - 322, volume no. 5 de la collection des textes Shangpa-Kagyu. On le retrouve aussi dans la Collection des instructions (T. gdams ngag mdzod) de Jamgon Kongtrul. Un fichier PDF (image) avec le texte tibétain peut être téléchargé à cet endroit.

Kyergangpa était le troisième détenteur de la lignée Shangpa Kagyu et le disciple de Mokchog rinchen tseundru (rmog lcog pa rin chen brtson 'grus, 1110-1170).

***

[1] rang sems bla mar ngo sprod pa'i rdo rje'i mgur
[2] brsi med. nor bsris pa = économe
[3] Voir Jñānagarbha's commentary on the distinction between the two truths, composé par Jñānagarbha, traduit en anglais par Malcolm David Eckel
[4] Voir le Sūtra des quatre refuges (S. catuḥpratisaraṇasūtra) : "l'esprit de la lettre est le refuge et non la lettre" S. arthah pratisaraṇaṃ na vyañjanam T. gshig la mi rton/ don la rton/
Texte tibétain en Wylie
Dès que le site de Dharma Download aurait publié les 2 volumes sur l'école Shangpa Kagyu...

samedi 20 novembre 2010

Une rencontre au sommet : la folie de Milarepa



Dans les Cent mille chants de Milarepa, Tsangnyeun heruka, le fou de Tsang, imagine une rencontre entre Milarepa et Padampa Sangyé l'indien, à l'origine des lignées Shidyé (T. zhi byed) et Cheu (T. gcod). Ils s'échangent leurs méthodes respectives par le biais de chants et quand Dampa expose sa méthode qui apaise toute inquiétude, Milarepa écoute avec grand intérêt.
Pendant que Dampa Sangyé fit son chant, le Seigneur était content et s'était réassis, son habit défait. Dampa lui dit : "Ne pas dissimuler la partie du corps qui devrait être dissimulée c'est se comporter comme un fou. Ca ne se fait pas." En réponse, le Seigneur lui fit le Chant sur sa façon d'être fou

Hommage aux seigneurs instructeurs
Je prends refuge en ceux qui m'ont témoigné de la bienveillance
Dissipez les conditions défavorables et les obstacles
Et conduisez-moi vers le Dharma par des chemins favorables

Moi, le yogi Milarepa,
On me demande [tout le temps] si je suis fou
Moi aussi, il m'arrive de penser "Suis-je fou ?"
Je vous expliquerai la folie de ma façon d'être fou

Quand les pères sont fous, les fils aussi le seront, c'est une transmission de fous
Cette transmission remonte au grand Vajradhara, qui est fou
Mon arrière grand-père Tailopa, Shes rab bzang po (Prajñābhadra), était un fou
Mon grand-père le grand Nāropa, fou
Mon vieux père Marpa le traducteur, fou
Et moi Milarepa, fou aussi
Dans cette transmission qui remonte au grand Vajradhara
Ce sont les quatre corps (S. kāya) naturels qui le rendent fou
Mon arrière grand-père Tailopa, Shes rab bzang po
C'est le démon de la Mahāmudrā qui l'a rendu fou
Mon grand-père le grand Nāropa
C'est le démon de l'observance (S. vrata) de l'expérience directe (T. rig pa) qui l'a rendu fou
Mon vieux père Marpa le traducteur
Est devenu fou par le démon des quatre classes de tantra
Et moi Milarepa
C'est le démon du couple énergie (S. prāṇa) et conscience qui m'a rendu fou
L'approche de la non-identification fragmentaire (T. phyogs ris med), c'est folie
La culture de la luminosité insaisissable, c'est folie
L'observance incontrôlée et spontanée, c'est folie
Le fruit sans espoir et crainte, c'est folie
Maintenir le lien (S. samaya) sans hypocrisie, c'est folie

Non seulement je suis fou, mais en plus je suis possédé par les démons
Je suis possédé par le démon des instructions du lama
Je suis possédé par la démone de la grâce des ḍākinī
Le démon de la liberté est entré en moi
La goule du jeu de la réalisation me hante sans cesse

Non seulement je suis possédé par les démons, mais je suis aussi atteint par des maladies
La Mahāmudrā me fait des pointes par derrière
Le Dzogchen me lance par devant
Je souffre du mal chronique de la respiration-vase (S. kumbhaka)
La fièvre de l'intuition (S. jñāna) m'écrase d'en haut
D'en bas je suis saisi par le froid de l'absorption
Au milieu, la chaleur et le froid de la félicité et de la vacuité s'affrontent
Je vomis le sang des instructions par la bouche
Mes poumons sont bloqués par la félicité de la substance des attributs (S. dharmatā)

Et comme si les maladies ne suffisaient pas, voici qu'arrive la mort
Dans l'étendue de l'approche (S. dṛṣṭi), toute identification fragmentée se meurt
Dans l'étendue de la culture, l'opacité et l'agitation se meurent
Dans l'étendue de l'observance (S. caryā), les voeux superficiels se meurent
Dans l'étendue du fruit, les espoirs et les craintes se meurent
Dans l'étendue du maintien du lien, l'hypocrisie se meurt
Le yogi meurt dans le triple corps (S. trikāya)

A l'aube qui suit la mort du yogi
On ne l'enveloppe pas dans un linceul de laine épaisse
Mais mon joli petit (T. khra mo) cadavre est emballé (T. thum) dans les apparences extérieures
On ne l'attache pas avec du fil fait d'herbe tressé
Mais on l'attache (T. sgrog) avec la corde du canal médian (S. avadhūti)
Je ne laisse pas de petit avec de la morve au nez
Mais j'ai élevé l'adolescent de l'intelligence (T. rig pa) comme fils
Emportez donc le corps de ce yogi mort
Pas sur quelque chemin en terre battue infertile
Mais emportez le sur le chemin du grand éveil
Les ḍākinī des quatre classes serviront de guide
Les lamas Kagyupa marcheront au devant du cortège
Ne le laissez pas dans quelque pré de montagne rocheuse
Mais transportez le sur la montagne de Śrī Samantabhadra
Au lieu de crémation sans renard ni chacal
Ce sont les renards et les loups des expédients (S. upāya) et de la perspicacité (S. prajñā) qui s'en délecteront
Enterrez-le au cimetière de Vajradhara.


***

Illustration : linceul (remarquez la ressemblance de ce linceul avec une chrysalide)

Texte tibétain en Wylie

zhes gsungs pas rje btsun mnyes shing cha lugs lhug par bzhugs pa la/dam pa'i zhal nas lus la sba rgyu zhig 'dug pa mi sbed par smyon pa'i spyod pa 'dra ba de ma byed gsungs pa la/rje btsun gyis smyo lugs 'di mgur du gsungs so//

rje bla ma rnams la phyag 'tshal lo//
bka' drin can la skyabs su mchi//
mi mthun rkyen dang bar chad sol//
mthun pa'i lam sna chos la drongs//
rnal 'byor mi la ras pa la//
gzhan yang smyo'am smyo'am zer//
rang yang smyo'am snyam pa byung*//
smyo ba'i smyo lugs bshad tsa na//
pha smyo bu smyo brgyud pa smyo//
brgyud pa rdo rje 'chang chen smyo//
yang mes tai lo sher bzang smyo//
mes po nA ro paNa chen smyo//
pha rgan mar pa lo ts+tsha smyo//
nga rang mi la ras pa smyo//
brgyud pa rdo rje 'chang chen de//
sku bzhi lhun grub gdon gyis smyo//
yang mes tai lo sher bzang de//
phyag rgya chen po'i gdon gyis smyo//
mes po nA ro paNa chen de//
rig pa btul zhugs gdon gyis smyo//
pha rgan mar pa lo ts+tsha de//
rgyud sde bzhi yi gdon gyis smyo//
nga rang mi la ras pa 'di//
rlung sems gnyis kyi gdon gyis smyo//
phyogs ris med pa'i lta ba smyo//
dmigs med rang gsal sgom pa smyo//
'dzin med rang grol spyod pa smyo//
re dogs med pa'i 'bras bu smyo//
zol zog med pa'i dam tshig smyo//
smyo bas mi tshad 'dre yang gnod//
pho gdon du bla ma'i gdams ngag gnod//
mo gdon du mkha' 'gro'i byin rlabs gnod//
blo bde ba'i 'gong po phugs su zhugs//
rtogs rtsal gyi 'dre mos rgyun du nyul//
'dre gnod kyis mi tshad na yang na//
phyag rgya chen pos rgyab nas gzer//
rdzogs pa chen pos mdun nas gzer//
rlung bum pa can gyis gcong gis zin//
steng na ye shes kyi tshad pas gzir//
'og na ting 'dzin gyi grang ba na//
bar na bde stong gi tsha grang 'thab//
kha nas gdams ngag khrag ltar skyug /
chos nyid kyi bde bas byang khog brgyangs//
na bas mi tshad 'chi yang 'chi//
lta ba'i klong du phyogs ris 'chi//
sgom pa'i klong du bying rgod 'chi//
spyod pa'i klong du tshul 'chos 'chi//
'bras bu'i klong du re dogs 'chi//
dam tshig klong du zol zog 'chi//
sku gsum ngang du rnal 'byor 'chi//
rnal 'byor shi ba'i nangs par de//
snam bu byang rkyang ma lags pa'i//
phyi snang ba khra mo'i ro thum thong*//
rtswa gres ma'i thag pa ma lags pa'i//
a wa d+hU tI'i thag pas sgrog /
snabs bshal bu tsha ma lags pa'i//
bu rig pa'i khye'u chung yar bzhengs la//
rnal 'byor shi ba'i ro 'di khur//
sa lam skya mo ma lags pa'i//
byang chub chen po'i lam la khur//
sa mkhan mkha' 'gro sde bzhis gyis//
ro lam bka' brgyud bla mas drongs//
g.ya' ri spang ri ma lags pa'i//
dpal kun tu bzang po'i ri la skyol//
dur khrod wa spyang ma lags pa'i//
thabs shes rab gnyis kyi wa spyang rol//
rdo rje 'chang gi dur du sbos//