vendredi 22 août 2014

A la recherche de l'origine des monstres (Ghostbusters, le retour)


Sphinx funéraire archaïque, vers 570 av. J.-C., Musée national archéologique d'Athènes
Un monstre est "une créature légendaire, mythique, dont le corps est composé d'éléments disparates empruntés à différents êtres réels, et qui est remarquable par la terreur qu'elle inspire" (Atilf)

Ainsi le sphinx ou la sphynge de la mythologie grècque, « un monstre fabuleux (né de Typhon et d'Échidna), à tête et buste de femme, à corps de lion et ailes d'aigle, qui proposait des énigmes aux passants près de Thèbes, et qui dévorait ceux qui ne parvenaient pas à les résoudre. » (atilf). Le Sphinx est un monstre "dont le corps est composé d'éléments disparates empruntés à différents êtres réels" : homme/femme/androgyne/chérubin, taureau, lion et aigle. 

Fresque tétramorphe dans l'un des monastères desMétéores en Thessalie

Ces quatre éléments se retrouvent aussi dans la représentation symbolique des quatre évangélistes[2] (tétramorphe), qui est présentée comme une invention des Pères de l'Église. Ces quatre êtres correspondraient aux quatre « animaux » « ailés tirant le char de la vision d'Ezéchiel » (Ez 1 ; 1-14). 
« 1:5 Au centre encore, apparaissaient quatre animaux, dont l'aspect avait une ressemblance humaine.
1:6 Chacun d'eux avait quatre faces, et chacun avait quatre ailes.
1:7 Leurs pieds étaient droits, et la plante de leurs pieds était comme celle du pied d'un veau, ils étincelaient comme de l'airain poli.
1:8 Ils avaient des mains d'homme sous les ailes à leurs quatre côtés ; et tous les quatre avaient leurs faces et leurs ailes.
1:9 Leurs ailes étaient jointes l'une à l'autre ; ils ne se tournaient point en marchant, mais chacun marchait droit devant soi.
1:10 Quand à la figure de leurs faces, ils avaient tous une face d'homme, tous quatre une face de lion à droite, tous quatre une face de boeuf à gauche, et tous quatre une face d'aigle.
1:11 Leurs faces et leurs ailes étaient séparées par le haut ; deux de leurs ailes étaient jointes l'une à l'autre, et deux couvraient leurs corps.
1:12 Chacun marchait droit devant soi ; ils allaient où l'esprit les poussait à aller, et ils ne se tournaient point dans leur marche.
1:13 L'aspect de ces animaux ressemblait à des charbons de feu ardents, c'était comme l'aspect des flambeaux, et ce feu circulait entre les animaux ; il jetait une lumière éclatante, et il en sortait des éclairs.
1:14 Et les animaux couraient et revenaient comme la foudre. »[3]
Lamassu assyrien 883–859 B.C.
Ézéchiel, « fils de Buzi, le sacrificateur », eut cette vision « dans le pays des Chaldéens, près du fleuve du Kebar (Khabur) ». Est-ce un hasard ? Ézéchiel aurait vécu au 6ème siècle av. JC. Chez les néo-assyriens (9ème-7ème av.JC), on trouve le lamassu/shedu, une sorte de divinité protectrice qui a le corps d’un bœuf (ou d’un lion), les ailes d’un aigle et la tête d’un homme ou d’une femme (apsasû), utilisé comme gardien de porte, au service d'une divinité supérieure. A l’origine, les lamasu furent des divinités féminines. 

Il existe également des interprétations plus spirituelles de la fonction du lamasu :
« Furthermore it can be said in this connexion that the Akkadian texts several times speak of a vital and activating force (lamassu) inherent in man and probably conceived of as divine (s. W. von Soden, BagM 3, 148ff.), while reference might also be made here to the conception of the measure of good and bad fortune (šīmtum) probably awarded to everyone on his birth (A. L. Oppenheim). A. L. Oppenheim interprets the ilu of man (often translated as “personal (patron) god”) as “some kind of spiritual endowment which is difficult to define but may well allude to the divine element in man”; ištaru as “his fate”; lamassu as “his individual characteristics” and šedu as “his élan vital”. »[4]
Typiquement, une sorte de véhicule, chariot, trône ou monture, un élan ailé capable de transporter le « véhiculé », dans tous les sens du mot, vers les plus hautes sphères
« L'aspect de ces animaux ressemblait à des charbons de feu ardents, c'était comme l'aspect des flambeaux, et ce feu circulait entre les animaux ; il jetait une lumière éclatante, et il en sortait des éclairs.»(Ez 1 ; 1-14)
Langage poétique, imagé, symbolique, à ne pas mettre entre toutes les mains... Certainement pas entre les mains assoiffés de pouvoir qui en feraient des simples gardiens de porte, pourrait-on se dire, mais il se trouve que c’est justement ces gens très pratiques là qui aiment s’en servir…

« Car il ne faut pas imaginer avec l’ignorance impie du vulgaire fine ces nobles et pures intelligences aient des pieds et des visages, ni qu’elles affectent la forme du bœuf stupide, ou du lion farouche, ni qu’elles ressemblent en rien à l’aigle impérieux, ou aux légers habitants des airs. Non encore ; ce ne sont ni des chars de feu qui roulent dans les cieux, ni des trônes matériels destinés à porter le Dieu des dieux, ni des coursiers aux riches couleurs, ni des généraux superbement armés, ni rien de ce que les Écritures nomment dans leur langage si fécond en pieux symboles. Car, si la théologie a voulu recourir a la poésie de ces saintes fictions, en parlant des purs esprits, ce fut, comme il a été dit, par égard pour notre mode de concevoir, et pour nous frayer vers les réalités supérieures ainsi crayonnées un chemin que notre faible nature peut suivre. »

« Quiconque applaudit aux religieuses créations sous lesquelles on peint ces pures substances que nous n’avons ni vues, ni connues, doit se souvenir que ce grossier dessein ne ressemble pas à l’original, et que toutes les qualifications imposées aux anges ne sont, pour ainsi dire, qu’imaginaires. » Pseudo-Denysl'Aréopagite


***

[1] « L’Énigme » La France Antimaçonnique, n° du 29 janvier 1914. Signé « Le Sphinx »

[2] « L’homme est Matthieu : son évangile débute par la généalogie humaine de Jésus. Le lion est Marc : dans les premières lignes de son évangile, Jean-Baptiste crie dans le désert (« un cri surgit dans le désert »). Le taureau est Luc : aux premiers versets de son évangile, il fait allusion à Zacharie qui offre un sacrifice à Dieu, or dans le bestiaire traditionnel, le taureau est signe de sacrifice. L’aigle est Jean : son évangile commence par le mystère céleste. » (Wikipédia)


[3] "In his Commentary on Ezekiel (ca. 410 AD), St. Jerome specifically related the Chariot-Throne image to Plato's psychology. In Jerome's analysis: the human face corresponds to the Platonic logistikon, the soul's reasoning faculty (i.e., the Phaedrus' charioteer); the lion to Plato's thumos element (white horse); and the bull to concupiscence, epithumia (dark horse). (Though most English translations say ox here, the Hebrew word, showr, as means either bull or ox.) The eagle, however, has no obvious counterpart in Plato's psychology or chariot analogy. Jerome, picking an eagle's keen vision as the defining attribute, saw it as representing a transcendent part of the psyche, something that hovers above the others, able to scrutinize and discern things. This is a rather remarkable insight on Jerome's part, though whether it originated entirely with him or was mentioned by other writers before him is perhaps open to speculation." Source

[4] Historia Religionum, Volume 1 Religions of the Past edited by Claas Jouco Bleeker, Geo Widengren, Religion of ancient Mesopotamia, p. 117

samedi 16 août 2014

Shiva fait-il de la politique ?




Le mot religion, que l’on applique maintenant aux diverses croyances du monde, avait été forgé pour le cas spécifique du christianisme dans l’empire romain. Les critères de ce qui constitue une religion ont été modelés sur lui, dès lors qu’il était devenu une croyance officielle, voire la croyance officielle, quand l’Édit de Constance proclame la Religio christiana romanaque la seule religion licite et « que la superstition soit pourchassée. »[1] Les « religions » sont donc des croyances intimement reliées au pouvoir temporel. Les édits de l’empereur Ashoka (250 av. j.c.), ont beau être plus tolérants, mais confirment combien le spirituel et le temporel sont intimement mêlés. La séparation de l’état et de l’église sera pour plus tard. En attendant, les rois imposeront ou favoriseront telle ou telle religion, et utiliseront les religions pour asseoir leur pouvoir et celui de leurs descendants, en puisant justement dans le fond mythologique de ces mêmes religions.

Quand par la grâce d’un clan, d’un roi etc., une religion devient une ou la religion d’état, elle ne vient pas remplir un vide, mais prend la place d’un autre culte, croyance ou spiritualité. À en croire Charles-François Dupuis, toutes les religions dérivent de cultes solaires. C’est une simplification, certes, mais qui peut servir d’étalon, de jauge. Il n’y a pas de religion sans calendrier, définissant les jours fastes et les jours de culte. Des jours où l’on se rassemble pour renouveler et raviver le culte. Cela crée des habitudes, et les habitudes les traditions, que l’on ne défait pas à la légère. Une nouvelle « religion » doit donc imposer son calendrier et remplacer les jours de culte en place. Les habitudes et les traditions font que plus les nouveaux rites des jours de culte ressemblent aux anciens et plus ils auront une chance d’être adoptés. Idem pour les haut-lieux, les lieux de pouvoir, les lieux de pèlerinage. Un territoire est marqué (dompté) par l’emplacement d’aide-mémoires à des endroits stratégiques. Ces aide-mémoires peuvent être des bornes (herma), des stèles, des chapelles, des calvaires… Il en va de même pour les dieux du culte ancien, qui seront intégrés dans le panthéon de la nouvelle religion, ou sinon certains de leurs attributs. Bref, tous les aspects marquants de l’ancien culte seront repris d’une manière ou d’une autre. Il faut occuper et le temps et l’espace, et les remplir des symboles de la nouvelle religion. Des symboles qui maintiennent un lien avec les anciens.

« ...parce que le rite est lui-même retour. Il est réappropriation. Il jette un pont entre présent et passé et établit une continuité entre les âges. »[2]

Les grandes « religions » d’aujourd’hui, ont toutes débuté comme de simples croyances. Elles ont eu la chance d’être favorisées par tel ou tel pouvoir, à tel ou tel endroit, et à telle ou telle époque. Et pour s’installer, elles ont dû « dompter », c’est-à-dire intégrer (dévorer et digérer), les anciens cultes. Cela passe aussi par des révisions historiques. En regardant en arrière à travers les lunettes de la nouvelle religion, les anciennes croyances ou les religions précédentes seront interprétées à sa lumière. Ainsi, elles (ou du moins certains aspects d’elles) pourront être considérées comme annonciatrices de la nouvelle religion. Éventuellement, les rois ou les clans au pouvoir doivent être généalogiquement (re)connectés aux mythes de la nouvelle religion, qui reprendra le cas échéant des éléments mythologiques, rituels etc. des précédentes.

Certains[3] pourront dire ainsi que le « shivaïsme » est la plus ancienne « religion » de la terre, « la religion de la nature et de l’Éros »[4]. Les travaux d’Alexis Anderson et d’autres permettront de fournir quelques nuances à ces enthousiastes (bacchoï, bhaktas). Je ne sais pas quand le mot « shiva-ïsme » a été utilisé pour la première fois[5], ni de quelle époque date l’apparition de ce nom particulier du dieu « de la nature et de l’Éros). L’-isme étant sans doute une invention assez tardive. Dans son article sur l’essor et la domination du śaivisme, Sanderson[6] le situe entre le cinquième et treizième siècle et selon lui, les traditions śaiva ont commencé à se former entre 200 avant JC à 100 après JC. Par ailleurs, sacré JC, qui a su maintenir sa place dans tous les livres d’histoire… Sanderson mentionne une certaine distanciation des rois du moyen-âge précoce des sacrifices des religions révélées (śrauta), sans que ceux-ci abandonnent le brahmanisme. Le roi Gopāditya (5-6ème siècle) aurait selon l’historien Kalhaṇa restauré la tradition brahmanique au Cachemire, ce qui voudrait dire que celle-ci a dû passer par une période de crise. Pendant la même période, le brahmanisme s’est étendu vers de nouveaux territoires, plus arriérés. « S’étendre » voulant dire qu’il s’installe dans des régions ayant leurs propres cultes, qu’il digèrera en les intégrant ou en s’enrichissant.

La pratique personnelle des rois de cette époque explique Sanderson, pouvait être des formes de bouddhisme, de jaïnisme, ou, ce qui fut plus courant, une « dévotion pour Śiva, Viṣṇu, le dieu Soleil (Sūrya, Āditya) ou la déesse (Bhagavatī), qui furent les divinités de « nouvelles religions initiatiques ». Mais le plus souvent une dévotion pour Śiva, ce qui leur procura l’épithète « totalement dévoué à Śiva » (paramamāheśvarah). Ce sera le début de l’essor du « shivaïsme ». L’article de Sanderson en expliquera les détails.

Pour le controversé Alain Daniélou, « c’est au cours du VIème millénaire avant l’ère présente […] qu’aurait été révélé ou codifié le Shivaïsme, la grande religion issue des conceptions animistes et de la longue expérience religieuse de l’homme préhistorique sur laquelle nous ne possédons par ailleurs que quelques rares indices archéologiques et des allusions à des sages mythiques. »[7]

Régis Debray[8] nous rappelle « combien l’intangible est précaire. Nous antidatons nos convictions (Bouddha, Satan, l’âme, le Christ…) pour leur donner le plus d’autorité possible, laquelle exige toujours que le chef ou la source se tiennent loin – qui de ses subordonnées, qui de ses embouchures. Nous inventons d’infalsifiables origines pour donner du crédit à nos credo, car elles nous permettent d’oublier que nos points fixes se déplacent avec nous (c’est le besoin de point fixe, semble-t-il, qui ne bouge pas). »

Le shivaïsme de Daniélou se définie ainsi :

Ces principes tels que l’on peut les résumer sur les bases des données shivaïtes apparaissent comme les suivants :

1. La création est une. Les divers aspects du monde, de l’être, de la vie, de la pensée, de la sensation, sont inextricablement liés et interdépendants. Les sciences, les arts, les systèmes sociaux et religieux ne sont valables que comme les applications diverses de principes communs.

2. L’être humain est un. Il ne saurait être divisé en un corps, un esprit et une âme. On ne peut séparer les fonctions vitales des éléments émotifs et intellectuels, les activités du corps physique de celles du mental. Nos croyances, qui ont souvent le caractère de passions irraisonnées, et les tendances de notre pensée sont dirigées par des forces cachées qui nous habitent et dont nous devons prendre conscience pour pouvoir les contrôler.

3. La vie est une. Il n’existe pas de séparation entre le monde végétal, animal et humain. Ils sont interdépendants et leur survie commune dépend du respect de leur harmonie où nul n’assume le rôle de prédateur, nul ne s’arroge le droit d’altérer l’équilibre de la nature.

4. Les dieux, les esprits subtils et les êtres vivants sont issus des mêmes principes, sont indissolublement liés. Les dieux et les énergies subtiles sont partout présents dans le monde et en nous- mêmes. Il n’est pas possible pour l’être vivant d’atteindre ou de concevoir le principe causal au-delà de ses manifestations multiples. Il n’existe pas pour l’homme de Dieu unique, mais des dieux multiples.

5. La vérité est une. Il n’existe pas une sagesse orientale et une autre occidentale, une science qui s’oppose à la religion. Il ne peut s’agir que de formes diverses d’une même recherche. Les religions ne sont valables que dans la mesure où elles représentent les efforts de l’homme pour appréhender le divin, pour comprendre la nature du monde, pour mieux jouer le rôle qui lui est dévolu dans l’ensemble de la création. C’est une recherche qui doit rester toujours ouverte, qui ne saurait s’exprimer par des dogmes intangibles
. »[9]

C’est notamment à notre époque, la deuxième partie de l’Âge de Fer, du Kali Yuga, que nous devons, selon Daniélou, arriver à une connaissance totale de l’homme, telle que définie ci-dessus. Qui implique que l’homme connaît “la place qu’il occupe dans la création, la reconnaissance de ses limites, du rôle qu’il peut jouer dans la hiérarchie des êtres. Le retour à la sagesse shivaïte apparaît comme la seule voie qui puisse assurer un répit à une humanité qui court vers sa perte à un rythme sans cesse accéléré. »[10]

Se conformer à ce que l’on est, est dharma.” (“svalakṣana-dhāranād dharmaḥ.”) Dharma est un mot qui signifie “loi naturelle”. S’y conformer est la seule vertu. Il n’est d’autre religion que la réalisation de ce que l’on est par sa naissance, sa nature, ses aptitudes. Chacun doit jouer de son mieux le rôle qui lui est assigné dans le grand théâtre de la création.”[11]

Par naissance, par sa nature, par ses aptitudes ? Faut-il vous faire un dessin ? Voici ce que propose la “religion primordiale”, la “loi naturelle” à laquelle nous sommes priés nous conformer.

« Une différence dans le rôle et les aptitudes des diverses races est reconnue dans le Shivaïsme pour les hommes comme pour les animaux. L’homme n’a pas une origine unique. Il existe quatre races d’hommes de souche distincte. Cette notion, longtemps niée par les Occidentaux pour des raisons surtout bibliques (le mythe d’Adam et d’Ève), tend à être envisagée aujourd’hui par certains anthropologues. La diversité des espèces et des races est un aspect essentiel de l’harmonie de la création. Les restrictions concernant les mariages interraciaux permettent d’éviter l’abâtardissement des espèces, de maintenir chacune dans sa noblesse et sa beauté. Le système des castes a pour but de permettre la coexistence de races différentes dans une même société en assurant à chaque groupe social une profession réservée et des privilèges distincts. Il a fait partie de l’organisation sociale du Shivaïsme ancien. »[12]

« L’homme, né dans une catégorie donnée, correspondant à des aptitudes particulières, doit s’employer à se réaliser pleinement dans le cadre de la profession familiale. L’ambitieux qui veut occuper des fonctions pour lesquelles il n'est pas qualifié mène au désordre social. Le mélange des races produit des individus bâtards qui défigurent l’harmonie, la beauté de la création, qu’il s’agisse des animaux ou des hommes, car ils ne possèdent plus les vertus qui caractérisent chacune des races. Nous le savons pour les animaux, mais nous prétendons l’ignorer pour les hommes. Des animaux de pure race ont un caractère défini que n’ont pas les bâtards. Un chien de berger n’est pas un chien de chasse. On ne fait pas un chevalier avec un commerçant. »[13]

« Ce sont les différences entre les hommes, leur inégalité qui sont la source de tout progrès, de toute civilisation. L’identité dans les aptitudes des diverses races est une fiction. »[14]

« Les théories soi-disant égalitaires et démocratiques de notre temps aboutissent inévitablement à un nivellement qui est une frustration, une sorte d’esclavage pour tous. La liberté, c’est le droit d’être différent. Le fait que les pouvoirs ou les privilèges soient mal répartis est une chose à laquelle on peut remédier, un égalitarisme qui n’est qu’une abstraction en est une autre. Il n’aboutit qu’à l’élimination des plus valeurs, la raison d’être d’une culture. La répression des « intellectuels », mais aussi des hommes qui, par leur talent, ont su arriver au succès, à la fortune, est une caractéristique des pays dits « socialistes ». »

Apparemment, Shiva/Dionysos est un schizophrène. Le dieu de la nature et de l’Éros a horreur du chaos et veut ré-établir l’ordre de l’Âge parfait, où les sages “de couleur blanche” dominèrent. Tout comme Julius Evola (souvent cité par Daniélou) et d’autres

MàJ 18/09/2014 Article sur Julius Evola par Alain de Benoist de la Nouvelle Droite. Un extrait.
« La pensée évolienne se veut bien entendu fondamentalement orientée vers le haut, c’est-à-dire rigoureusement élitiste et « hiérarchiste ». Evola rappelle qu’étymologiquement, « hiérarchie » signifie « souveraineté du sacré ». La perspective hiérarchique doit donc s’entendre à la fois dans un sens synchronique (« plus la base est vaste, plus le sommet doit être haut »), et dans un sens diachronique, le passé étant par définition toujours meilleur que le présent — et même d’autant meilleur qu’il est plus éloigné. L’idée-clé est ici que l’inférieur ne peut jamais précéder le supérieur, car le plus ne saurait sortir du moins. (C’est la raison pour laquelle Evola rejette la théorie darwinienne de l’évolution). Adversaire résolu de l’idée d’égalité, Julius Evola condamne donc avec force toute forme de pensée démocratique et républicaine — les républiques de l’Antiquité n’étant selon lui que des aristocraties ou des oligarchies —, tant parce que de telles formes de pensée proviennent du « bas » que parce qu’elles sont des produits de la modernité, les deux raisons n’en formant d’ailleurs qu’une à ses yeux. L’histoire étant conçue comme chute accélérée, il n’y a dès lors, du libéralisme au bolchevisme, qu’une différence de degré : « Libéralisme, puis démocratie, puis socialisme, radicalisme, enfin communisme et bolchevisme ne sont apparus dans l’histoire que comme des degrés d’un même mal, des stades dont chacun prépare le suivant dans l’ensemble d’un processus de chute »
***

[1] Les communions humaines, Régis Debray, p. 48-49

[2] Confucius, Jean Levi, p. 37

[3] Par exemple Alain Daniélou qui le considère comme la religion primordiale (p. 17).

[4] Sous-titre du livre de Daniélou.

[5] Rudra et Maheśvara sont des noms plus anciens

[6] The Saiva Age - The Rise and Dominance of śaivism During the Early Medieval Period

[7] Shiva et Dionysos, p. 41

[8] Le Feu sacré, fonctions du religieux, p. 20

[9] Shiva et Dionysos, 293-294

[10] Shiva et Dionysos, 295

[11] Shiva et Dionysos, p. 18

[12] Shiva et Dionysos, p. 270 « Les quatre races d’hommes qui y correspondent jouent successivement un rôle prédominant dans les divers âges que traverse l’humanité. Le sage, de couleur blanche, était l’homme de l’Age d’Or, le Krita Yuga. Puis apparut l’homme guerrier de couleur rouge dans l’Âge des Rites ou Âge d’Argent, le Tréta Yuga. L’homme jaune, cultivateur et commerçant, est celui de l’Âge d’incertitude, l’Âge de Bronze ou Dvâpara Yuga. Finalement c’est l’homme noir, artisan et ouvrier, qui domine dans l’Âge des Conflits, l’Age de Fer ou Kali Yuga. Dans les sociétés qui ne sont pas multiraciales, les castes ont tendance à se rétablir sur des bases d’aptitudes, car elles sont un aspect essentiel de toute société. »

[13] Shiva et Dionysos, p. 272

[14] Shiva et Dionysos, p. 272

vendredi 15 août 2014

Cavalcade de la St Jean



Une épisode intéressante de DÉTOUR(S) DE MOB (vers 5:00 minutes) sur Arte, dans la région de Spreewald. Au village de Kasel vit une communauté de Sorabes (Sorben), une population slave germanisée depuis le 6-7ème siècle. Tous les ans, pendant la St Jean, la nuit la plus courte, ou la journée la plus longue de l’année, les sorabes organisent la cavalcade de la St Jean. St Jean, l’évangéliste, représenté comme un aigle. Un jeune homme sorabe est choisi. Des guirlandes de fleurs sont cousues par les filles directement sur les habits qu’il porte. Une couronne pointue décorée de fleurs lui est placée sur la tête. Le St Jean monte à cheval ensemble avec douze autres chevaliers, également des jeunes hommes. A chaque étape, le St Jean perd deux compagnons. Chaque compagnon représente un mois de l’année. Au bout de la cavalcade, de l’année, le St Jean reste seul. Il est descendu de son cheval et on lui arrache les fleurs de son corps. Cela porterait chance pendant un mois à celui ou celle qui réussit à en arracher un bout. Il s’agirait d’un rite de fertilité.

Ce St Jean est évidemment un dieu solaire, et sa cavalcade représente le cours annuel du soleil.

dimanche 10 août 2014

L'Intellect et la matière



Dans The Shape of Ancient Thought, Thomas McEvilley expose sa théorie de l’influence mutuelle entre l’Inde et la Grèce classique (l’occident) en cinq grandes phases. Son livre étant plus fouillé que cette simple formulation de sa thèse, pourquoi focaliser sur ces deux nations, tout en diminuant le rôle qu’aurait pu jouer l’espace de 5700 kilomètres étendu entre les deux pays? Espace géographique de la Mésopotamie, de Babylone, du plateau iranien habité par les Aryens et les Mèdes, théâtre de plusieurs empires successifs (mède [612-550], perse, achéménide [550-330], sassanide, parthe, …). Berceau de religions comme le mazdéisme et sa forme réformée par Zoroastre, le zoroastrisme, qui ont influencé tant d’autres religions et par là la théologie et la philosophie. Toute religion veut expliquer le mystère de la création, de l’émanation, de la cosmogonie, de l’apparition de la vie en donnant une attention particulière à la relation entre l’Esprit et la matière, le plus souvent résumé en les quatre (ou cinq) éléments.
Zoroastre a nommé son dieu Ahura Mazda, force créatrice du monde et des quatre éléments, l'eau, la terre, le feu et l'air, éléments que les zoroastriens vénèrent et respectent au plus haut point puisque venant du dieu.” “Selon l'Avesta, [Ahura Mazda] est l'Esprit suprême qui donna naissance à deux principes opposés : Spenta Mainyu (l'Esprit Saint ou le bon choix) et Ahra Mainyu (le mauvais choix). “(wikipédia).
L’élément feu serait[1] doté de l’Esprit Saint et fut considéré comme le symbole de la divinité. A la fin du monde, les bons et les méchants seront soumis à une épreuve de feu et de métal fondu[2], qui brûlera les méchants, mais qui sera doux envers les bons. Le corps, étant constitué et recouvert d’impuretés, est déposé à la mort dans des endroits appelés “dakhma”, où il sera dévoré par les vautours (comme cela peut encore se faire en Inde ou au Tibet). Cela évitera que les éléments air, terre et eau soient souillés par eux. Les éléments semblent ainsi de nature divine et éternels, dans le sens qu’ils précèdent le corps et le survivront.

Anaxagore, selon certains[3] sous l’influence du zoroastrisme, lança le terme “homéomérie”. “« Éléments dits « matériels » qui dans la doctrine philosophique d'Anaxagore s'assemblent pour former les différents corps (...) chacun des éléments est identique à la fois à chacun des autres et au corps qu'il constitue » (LEGRAND 1972)” [Atilf]. Ainsi, l’eau, le feu ou l’or sont des homéoméries, “échappant à la génération et à la corruption”. “le phénomène apparent de leur naissance et de leur destruction résulte seulement de la composition et de la discrimination : toutes choses sont en effet dans toutes choses et chacune reçoit son caractère de la chose qui prévaut dans sa nature.” “En toute chose se trouve renfermée une partie de chacune des choses.” “Chaque unique chose est et était formée de celles qui étant les plus nombreuses, sont de ce fait les plus visibles.” Anaxagore ajoute ensuite l’Intellect comme cause du mouvement et de la génération, disant que c’est sous l’effet de la discrimination opérée par l’Intellect que [les homéomeries] engendrent les mondes, ainsi que la substance des autres choses.” [4]

Pour Anaxagore, le feu et l’éther sont identiques.[5] Il fait une distinction entre air et éther. “L’un, rare et subtil, est chaud; l’autre, dense et épais, est froid: telle est la distinction qu”Anaxagore établit entre l’air et l’éther.” (Theophraste). “Anaxagore disait que l’éther qui entoure le monde est de nature ignée, et qu’après avoir, par la force de sa rotation, arraché des pierres hors de la terre, il les a embrasées pour en faire des étoiles." (Aétius)[6] Le feu, émané de l’éther, se précipite du haut en bas, produisant lumière et tonnerre en traversant les nuages.[7] Selon Héraclite, toutes choses sont constituées à partir du feu et remontent se dissoudre en lui.

Retournons vers l'est. “Le Bundahishn, signifiant Première Création, est le nom traditionnellement donné à des textes cosmogoniques du zoroastrisme dans l'écriture pehlevi” (wikipedia). Dans ce texte, on trouve une version d’émanation/création qui pourrait être un apport grec. Il y est expliqué qu’Ahura Mazda créa progressivement le feu à partir de la Lumière illimitée (asar rōšnīh), l’air du feu, l’eau de l’air et la terre de l’eau. (Bundahišn 1.41). Traditionnellement, le processus d’émanation/création se passa cependant en sept étapes chronologiques, à savoir le ciel (āsmān), l’eau (āb), la terre (zamīg), les plantes (urwar), le boeuf primordial (gōspand), l’homme (mardōm), ainsi qu’une flamme (xwarrag) (Bundahišn 1.35). L’air (wād), qui manque dans cette énumération et qui est considéré comme un élément indispensable à la vie (gyān), est ajouté par une création supplémentaire.

Dans ce sens, l’éther semble être l’espace, l’air, mais alors pénétré du feu primordial. Il entoure le monde selon Anaxagore, pour qui, rappelons-le, le feu et l’éther sont identiques. La Lumière illimitée (asar rōšnīh) du Bundahišn, pourrait-elle correspondre à l’éther entourant la terre et d’où émanent successivement le feu, l’air, l’eau et la terre ? La Lumière illimitée où est dit résider Ahura Mazda ? Et qui contient virtuellement les éléments, les homéoméries, les matrices (bhaga) de Mère Nature ? Les philosophes présocratiques rompirent avec les traditions mythologiques, mais avaient préservé les notions des éléments, et ces notions dépouillées ont par la suite également été adoptées par les perses, dans un mouvement d’aller-retour expliqué par Thomas McEvilley.

Ce dont la théorie des quatre éléments (la matière) avait ainsi été dépouillée, c’est l’Agent, le créateur, la première cause, l’Esprit, l’Intellect, le Père-Ciel, Dyeu Ph2ter, le proto-indo-européen Dyeus… Mais c’est comme si le mème Dyeus véhiculé dans la notion des “quatre éléments” ne pouvait pas en être retranché et qu’il ne cessait pas de ré-apparaître comme son agent intentionnel (voir la détection hypersensible, HADD) sous une forme ou une autre. Par conséquent, quand on parle de quatre ou cinq éléments, une cause première n’est jamais loin. Initialement, très intéressé par Anaxagore, Platon allait rapidement déchanter, “car, en poursuivant ma lecture, je vois un monsieur qui ne fait rien de l’Intellect, qui ne lui assigne nulle responsabilité dans l’ordonnance des choses et qui, au contraire, fait appel aux airs, aux éthers et à mille autres causes tout aussi absurdes.” (Phédon, 97b).[8] Son interprétation d’Anaxagore semble d’ailleurs injuste, si on se base sur Simplicius[9].

Que faut-il comprendre ici par “l’Intellect” et par “ordonnance” ? Peut-être ceci. Platon semble plus proche d’une interprétation théologique des quatre éléments, comme p.e. celle du zoroastrisme et semble vouloir renouer avec des doctrines plus traditionnelles (à l'instar d'un Confucius).

Le bouddhisme fut initialement plus proche d’un point de vue comparable avec celui d’Anaxagore. En l’absence d’une cause (première), ce dernier conféra “d’abord un caractère illimité aux réalités corporelles.” “Si l’on tient le mélange de toutes choses comme constituant une nature unique, indéterminée aussi bien quant à la forme que quant à la grandeur, on constate qu’Anaxagore affirme l’existence de deux principes : la nature de l’illimité [les quatre éléments] d’une part et d’autre part l’Intellect.” (Simplicius).[10]

Ce que Platon semble reprocher à Anaxagore est que ce dernier déclare que toutes les choses étaient ensemble et qu’ensuite vint un Intellect qui les mit en ordre,[11] tandis que chez Platon, tout procède de l’Intellect, qui est alors comme une cause première. Chez Anaxagore, “presque toutes les homéoméries (comme l’eau ou le feu) sont […] engendrées et corrompues seulement par l’effet de la composition et de la discrimination ; pourtant, en un autre sens, elles ne sont ni engendrées ni détruites, mais demeurent éternellement.” (Aristote, Métaphysique, A, III, 984 a11).[12] Ce point de vue semble assez proche de la doctrine de la coproduction conditionnée (pratîtyasamutpada) du bouddhisme. De toute façon, plus proche que les doctrines du Dzogchen (nyingmapa ou bön), où, pour faire court[13], les cinq éléments procèdent de l’Intellect (rig pa) ou d’un Père-Ciel (kun tu bzang po), et s’y dissolvent, et qui se rapprochent en cela d’un point de vue plutôt “perse” ou platonicien.

***

[1] ZOROASTER AND THE THEORY OF FOUR ELEMENTS, Fathi Habashi, Lava! University
[2] Mydre, masse en fusion ? dont serait constitué le soleil selon Anaxagore. « Seuls les astres sont de feu » (Olympiodore sur Anaxagore). Les présocratiques, p. 604
[3] Zoroaster's influence on Anaxagoras, the Greek tragedians, and Socrates, Ruhi Muhsen Afnán, New York, Philosophical Library [1969]
[4] Les présocratiques, p. 612
[5] Aristote, Traité du ciel, Les présocratiques p. 620
[6] Les présocratiques, p. 629
[7] Les présocratiques, p. 634
[8] Les présocratiques, p. 619
[9] Les présocratiques, p. 612
[10] Les présocratiques, p. 612
[11] Hippolyte, Les présocratiques, p. 613
[12] Les présocratiques, p. 615
[13] Pour être précis, cinq lumières, ou cinq sagesses, qui par la non-reconnaissance, seront pris pour des éléments grossiers.

lundi 14 juillet 2014

Humeurs, éléments et guṇas




Le terme tibétain "nyes pa" signifie "défaut" et est la traduction du terme sanskrit "doṣa". En médecine ayurvédique ou tibétaine, le corps fonction sous un régime de trois humeurs (tridoṣa) : la bile (S. pitta T. mkhris pa), le souffle (S. vāta/vāyu, T. rlung) et le flegme (S. kapha, T. bad kan). Ces éléments et humeurs se retrouvent également dans la médecine antique, mais les humeurs y sont au nombre de quatre : le sang, le flegme, la bile jaune et la bile noire.
"Selon cette théorie, le corps était constitué des quatre éléments fondamentaux, air, feu, eau et terre possédant quatre qualités : chaud ou froid, sec ou humide. Ces éléments, mutuellement antagoniques (l'eau et la terre éteignent le feu, le feu fait s'évaporer l'eau), doivent coexister en équilibre pour que la personne soit en bonne santé. Tout déséquilibre mineur entraîne des « sautes d'humeur », tout déséquilibre majeur menace la santé du sujet." (wikipédia)
Les termes tibétain (nyes pa) et sanskrit (doṣa) sont traduits par humeurs, mais désignent en fait le déséquilibre ou le dérèglement de ceux-ci. Si on regroupe la bile jaune et la bile noire en un seul humeur, la bile, le sang pourrait correspondre au "souffle", la tension (artérielle).

J'ai déjà parlé à plusieurs reprises des 4 éléments et comment ceux-ci peuvent être perçus comme étant animés par une Cause première (Dieu, Esprit, âme,…) ou, dans une doctrine moniste, s'émaner de l'Un, quelque soit sa nature. Dans les deux cas de figure, les éléments sont subordonnés à une volonté, un élément hiérarchiquement supérieur. La théorie des quatre éléments est peut-être un des premiers stades d'émancipation de la religion par la science. Mais elle lui attribue toujours un rôle principal, et cherche à expliquer le mystère de "l'alliance Esprit-Matière".

Cette approche se retrouve donc logiquement dans les médecines traditionnelles. Les humeurs sont les formes corporelles des éléments.

Au début de maintes théories de création ou d'émanation se trouve le Foudre ou le feu céleste, qui est le feu pur, invisible car non mélangé. Le début de la création ou de l'émanation est son mélange[1] à l'éther, ce qui va produire une première paire Lumière-Ombre ou Chaleur-Froid. Par ce mélange, le Feu céleste est chaud et sec et l'éther froid et humide. Ce sont ces quatre caractéristiques qui vont donner lieu aux quatre éléments. L'élément feu, contrairement au Feu céleste est un mélange et donc visible. Le feu est de nature chaude-sèche, l’eau est de nature froide et humide, l'air est de nature chaude-humide et la terre est de nature froide et sèche.

Chez Hippocrate, le corps humain contient quatre humeurs : le flegme, le sang, la bile jaune et la bile noire. Le flegme (froide et humide) correspond à l’eau, le sang correspond à l’air (chaude et humide), la bile jaune correspond au feu (chaude et sèche) et la bile noire correspond à la terre (froide et sèche).

La théorie indienne (et tibétaine) présente trois humeurs. Le sang/souffle (chaude et humide), le flegme (froide et humide) et la bile (sèche et chaude/froide). Les maladies sont alors causées par des déséquilibres (S. doṣa T. nyes pa) des humeurs, et donc par extension des éléments. Les déséquilibres peuvent être causées par différents facteurs comme p.e. le tempérament ("l'humeur"), les saisons, l'âge… Quand une maladie se déclare, suite à un déséquilibre causé par un changement de tempérament, de saison ou d'âge, il s'agit de rétablir l'équilibre des humeurs (et donc des éléments), en intervenant sur des facteurs susceptibles de les affaiblir ou renforcer.

Il est possible que les indiens aient regroupé les deux biles (jaune et noire) en une seule, afin d'arriver à trois humeurs, éventuellement pour une correspondance avec les trois guṇa. Selon la doctrine du sāṃkhya, ce sont les trois qualités constitutives de la Nature Primordiale (mūlaprakṛti), "trois essences de la nature: le Bien ou Pure Essence de l'Être sattva (pureté, vérité), la Passion rajas (force, désir), et la Ténèbre tamas (ignorance, inertie); ces trois qualités s'équilibrent dans les choses, dont on caractérise la nature par leurs rapports respectifs." (Gérard Huet). L'interaction (jeu d'équilibre incessant) de ces trois essences produit toutes les formes de la "création" ou de "l'émanation", évidemment sous l'impulsion "du principe mâle statique Puruṣa, l'Esprit".

Une médecine traditionnelle qui utilise la théorie de trois (ou quatre) humeurs, qui sont les formes "incarnées" des quatre éléments, reste donc rattachée à la théologie de ses origines, qui constitue son cadre. Cela n'enlève peut-être rien à la justesse relative de la diagnose d'un déséquilibre ou de l'efficacité des thérapies et traitement proposés. Mais le fait que celles-ci s'inscrivent dans un cadre théologique et soient théorisées par rapport à celui-ci empêchera toute évolution réellement scientifique. Et c’est sans aborder le problème de facteurs astrologiques intervenant dans les traitements.

Les médecines indienne et tibétaine que l'on appelle "traditionnelles" sont donc des formes de médecine "religieuse". Toute médecine était religieuse, c'est-à-dire comportait des éléments de sciences religieuses (astrologie, rituels, magie). D'autres formes de médecine ont abandonnées le cadre religieux et ont pu faire des progrès énormes, non sans sacrifices et avec d'autres inconvénients  ...


***

[1] En le traversant, et donc en introduisant le temps et l'espace.

jeudi 10 juillet 2014

Maîtres renversants


Quentin Metsys, Jésus chassant les négociants du temple
Le véritable territoire (espace mental et culturel) d’un peuple est son cadre mythologique. Les mythes dans le sens le plus large d’un ensemble de récits auquel adhèrent les membres du groupe. Les récits se rapportant aussi bien à l’appartenance verticale que horizontale, la dernière s’articulant en la première et vice versa. L’appartenance verticale est tout ce qui est transmission, révélation, tradition,… en bref śruti, la parole révélée, qui sert de cadre à une société. 

Pour les traditionalistes de tout plumage, la śruti est l’unique critère (pramāṇa) ou le critère principal auxquels tous les autres sont subordonnés. Ce que le Bouddha et Jésus ont commun, c’est d’avoir pris leurs distances avec la doctrine de la śruti reine.

Le Bouddha prend ses distances avec le Veda et le brahmanisme en n’admettant pas la śruti comme un critère de vérité (pramāṇa). Dans le Kālama-sutta :
"O Kālamas, ne vous laissez pas guider par des rapports, par la tradition ou par ce que vous avez entendu dire. Ne vous laissez pas guider par l'autorité de textes religieux, ni par les simples logiques ou l'inférence, ni par les apparences, ni par le plaisir de spéculer sur des opinions, ni par des vraisemblances, ni par la pensée : 'Il est notre maître bien-aimé'."[1]
Jésus se soucie moins de la parole juste[2] que le Bouddha en prenant ses distances avec les représentants de l’appartenance verticale. On croirait entendre parler Saraha…
« 24 Guides aveugles ! Vous filtrez le moucheron, et vous avalez le chameau !
25 Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous purifiez l’extérieur de la coupe et de l’assiette, mais l’intérieur est rempli de cupidité et d’intempérance !
26 Pharisien aveugle, purifie d’abord l’intérieur de la coupe, afin que l’extérieur aussi devienne pur.
27 Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis à la chaux : à l’extérieur ils ont une belle apparence, mais l’intérieur est rempli d’ossements et de toutes sortes de choses impures.
28 C’est ainsi que vous, à l’extérieur, pour les gens, vous avez l’apparence d’hommes justes, mais à l’intérieur vous êtes pleins d’hypocrisie et de mal. » (Matthieu - Chapitre 23)
Ni le Bouddha ni Jésus rejettent cependant les récits de l’appartenance verticale de leurs temps, ils se limitent à corriger (ou à réinterpréter) ce qui doit l’être. Les deux ont montré qu’elle n’est pas un monument que l’on reçoit et transmet tel quel et qui serait un absolu intouchable, et ils l’ont ainsi mis en branle.

***

[1] Môhan Wijyaratna, La philosophie du Bouddha, p. 272
“(1) Do not go by aural tradition (including ―revelations‖) mā anussavena.
(2) Do not go by lineage [received wisdom] mā paramparāya.
(3) Do not go by hearsay mā iti,kirāya.
(4) Do not go by scriptural authority mā piṭaka,sampadānena.
(5) Do not go by pure reason mā takka,hetu[,gāhena].
(6) Do not go by inference [by logic] mā naya,hetu[,gāhena].
(7) Do not go by reasoned thought [by specious reasoning] mā ākāra,parivitakkena.
(8) Do not go by acceptance of [being convinced of] a view after pondering on it mā diṭṭhi,nijjhāna-k,khantiyā.
(9) Do not go by (another‘s) seeming ability mā bhavya,rūpatāya.
(10) Do not go by the thought, ―This monk is our teacher‖ [―This recluse is respected by us‖] mā samaṇo no garu.”Source : site Dharmafarer

[2] Notons cependant des diatribes comme le Soṇa Sutta (AN. iii. 221-2), où le Bouddha fulmine contre les brahmanes

1. Les chiens ne copulent qu’avec des chiens, tandis que les brahmanes, qui traditionnellement ne faisaient l’amour qu’avec d’autres brahmanes, le font de nos jours avec des femmes de tout caste.
2. Les chiens ne copulent que lorsqu’une chienne est en chaleur, tandis que les brahmanes font l’amour à toute heure de la journée.
3. Les chiens ne procèdent pas à l’achat et à la vente de chiennes, mais les brahmanes achètent et vendent des femmes brahmanes.
4. Les chiens n’amassent pas de l’argent, de l’or, des céréales etc., les brahmanes oui.
5. Les chiens cherchent à manger le soir et et le matin à l’heure du manger. Les Brahmanes s’empiffrent à longueurs de journée et gardent les restes pour le repas suivant.

Appartenance verticale et horizontale


Les dix commandements que Dieu avait donnés à Moïse furent gravés sur deux tables, appelés les tables de la loi. Sur la première (celle de droite dans la tradition juive) furent gravés les 4 premiers commandements relatifs à la relation à Dieu et sur la deuxième les 6 commandements régissant la relation au prochain. La Loi a donc deux volets avec une section relative à Dieu et l'autre au prochain, l'une verticale, l'autre horizontale. L'une se rapporte à l'appartenance de tous les membres du groupe, l'autre aux rapports mutuels entre les membres. Ensembles, la table "verticale" et la table "horizontale" forment une croix.


Jésus réduira les deux tables de la loi à l'amour, l'amour pour Dieu et l'amour du prochain.
"Un scribe qui avait entendu la discussion, et remarqué que Jésus avait bien répondu, s'avança pour lui demander : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Jésus lui fit cette réponse : « Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l'unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas de commandement plus grand que ceux-là. » MC 12,28-34[1]
Ces deux commandements sont comme une refonte du décalogue et comportent toujours le même rappel de l’appartenance "verticale et horizontale". L'appartenance verticale qui se rapporte au temps, aux "éons", aux ancêtres, l'ascendance dont nous sommes la descendance et dont nous portons l’héritage. Tout ce dont traitent les purāṇa. Et l'appartenance horizontale qui est l'espace que nous partageons tous[2], le vivre ensemble, où "les autres c'est nous tous"[3].

Dans les appartenances « verticale et horizontale », chacune régie par une série de lois et de règles, les lois sont abolies et remplacées par « l’Amour ». Cela semble être l’idée révolutionaire de Jésus.

***

La déclaration des droits de l'homme


[1] "Un scribe qui avait entendu la discussion, et remarqué que Jésus avait bien répondu, s'avança pour lui demander : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Jésus lui fit cette réponse : « Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l'unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas de commandement plus grand que ceux-là. » Le scribe reprit : « Fort bien, Maître, tu as raison de dire que Dieu est l'Unique et qu'il n'y en a pas d'autre que lui. L'aimer de tout son coeur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices. » Jésus, voyant qu'il avait fait une remarque judicieuse, lui dit : « Tu n'es pas loin du royaume de Dieu. » Et personne n'osait plus l'interroger." MC 12,28-34

[2] Voir Régis Debray, Les communions humaines, Pour en finir avec « la religion », p. 60 « Mais surtout, le mot [communion] conjoint l'hori¬zontale - « être membre de » - à la verticale - « adhérer à ». Et telle est l’équation de tout regroupement ayant vocation à la durée. »

[3] Slogan d'une campagne de sécurité routière (2014)