lundi 10 octobre 2011

Le pouvoir purificateur de la lettre A



Maitrīpa, ou une de ses femmes, était un des maîtres de Tchounpo Neldjor (T. khyung po rnal 'byor 1050 et 1135-1140), qui est à l'origine de la lignée Shangpa Kagyu. La perfection de la lucidité (S. prajñāpāramitā) et le concept de la non production prennent une place importante dans son système. Le Soutra du Coeur est un des textes les plus courts du cycle de la prajñāpāramitā. Mais il existe encore Le dialogue sur la perfection de la lucidité en une seule syllabe (S. ekākṣarīmātānāmasarvatathāgataprajñāpāramitāsūtra T. de bzhin gshegs pa thams cad kyi yum shes rab kyi pha rol tu phyin pa yi ge gcig ma’i mdo, abrégé en yi ge gcig ma. Peking 741 Toh. 23. Traduit en français par Georges Driessens, La perfection de la sagesse, Pont sagesse, p.153). Cette syllabe, qui représente tous les soutras de la perfection de la lucidité, est la lettre A, qui tout comme dans l'alphabet sanscrit est inhérente à tous les autres phonèmes. La lettre A est la nature non produite de tout ce qui se manifeste. Maitrīpa rappelle cela dans sa Démonstration du non engagement mental (T. yid la mi byed pa ston pa S. amanasikāroddeśa). Le "retour" à la non production est la purification la plus puissante qui puisse être.

Les pratiques dites préliminaires de l'école Shangpa ont été composés par Jamgoeun Kongtrul (1813-1899), qui précise que bien qu'elles soient appelées "préliminaires" elles sont "l'huile" du corps de pratique véritable (T. sngon 'gror grags kyang dngos gzhi'i mthil). Elles ont été composées dans le cadre de la mission du mouvement non sectaire et se baseraient sur les vers vajra de Niguma. Mais on peut soupçonner que la pratique de purification se place dans le sillage d'Advayavajra, qui était dit être lui-même (si ce n'est une de ses femmes) un des maîtres de Tchoungpo Neldjor. Elle est très sobre en comparaison à d'autres pratiques de purification dans le cadre des préliminaires. La visualisation est simple et directe et le mantra récité n'est pas celui à cent syllabes, mais la seule syllabe "A".

A l'image du Traité mahāyāna de la continuité insurpassable (S. Mahāyanottaratantra-śastra ou encore Ratnagotravibhāga), qu'il avait redécouvert, le système de Maitrīpa est à cheval sur les soutras et les tantras. Et on peut dire la même chose de cette pratique, qui aurait pu aussi bien être enseigné par Dampa Sangyé. Son principe est celui de la perfection de la lucidité et sa méthode celui du tantrisme. Pour preuve le mantra ("A"), l'Origine des phénomènes (S. dharmodaya), le flot de nectar purificateur et facteur du sans-mort (qui n'est autre que la non production). Tout comme dans le soutra du Coeur, on prend conscience de la nature composée et non produite (S. anutpāda) de la réalité individuelle et corporelle, mais ici d'une façon imagée et schématique. Comme il n'y a pas (encore) de divinité impliquée dans cette pratique, elle ne requiert pas d'initiation. Aussi bien le maître que le pratiquant sont imaginés sous leur apparence physique (T. sku dngos) dont la pratique révélera la véritable nature non produite. L'origine des phénomènes (S. dharmodaya) rappelle la production, la durée et la désintégration des dharma, ce qui revient à une non production. L'activité continue du processus de la non production n'est autre que Vajravārāhī.
"Va, c'est la compassion. Ja, c'est la vacuité. Ra, c'est l'un des deux : morphènes du dehors ou du passé qui n'ont pas la lettre ra. Le son hī, c'est la non-perception des causes (hetvanupalabdhi). Ainsi Vārāhī précédée de Vajra (Vajra Vārāhī), c'est la purification au Sens Ultime (paramārthaviśuddhiḥ). Le triangle, c'est la purification du corps, de la parole, de la pensée. Comme la cause et l'effet sont indivisibles, le triangle (exprime) l'égalité (dharmodayā)". (Sylvain Levi, Un nouveau document sur le bouddhisme de basse époque dans l'Inde)
Les soutras de la perfection de la lucidité, la syllabe A, la non production et l'Origine des phénomènes trigonale étaient déjà considérées chacune comme la Mère de tous les bouddhas, avant que la forme anthropomorphe de la déesse de la Prajñāpāramitā assume cette fonction. Il y a plus à dire à ce sujet, mais j'y reviendrai dans un billet futur sur une autre pratique, déjà plus nettement tantrique, de Dampa Sangyé sur la transmutation de la parole ordinaire en mantra, qui pourra être considérée comme une pratique de purification en amont et en aval.

La pratique de purification , avec sa dissolution de la tête, traduite ci-dessous ne devrait pas déplaire aux adeptes de la méthode de "la vision sans tête" de Douglas Harding...

Traduction extraite des "Préliminaires Shangpa" (T. ye shes mkha' 'gro ni gu las brgyud pa'i zab lam gser chos lnga'i sngon rjes ngag 'don rdo rje'i tshig rkang byin rlabs 'od 'bar).

Les préliminaires non communs sont l'enceinte vide du A (T. a'i stong ra) pour la purification et la réintégration du maître pour la grâce. Sur un siège, les quatre composants au complet[1], au sommet de la tête, on imagine le maître sous son aspect réel et comme l'union des trois joyaux. En développant une aspiration et un respect profond, [on récite] :
« Précieux maître, vous qui êtes l'union de tous les bouddhas, je vous prie pour le bien de tous les êtres d'apaiser tous les troubles physiques et psychologiques, de faire disparaître tous les actes négatifs et toute obnubilation et de faire naître en nous l'absorption particulière. » 
On fait cette prière intensément pendant longtemps. Pour conclure le maître se dissout en lumière en nous pénétrant à partir du sommet de la tête. Cela a pour effet de purifier notre tête matérielle. Au milieu de la blancheur radieuse, subtile et transparante [se tient] l'Origine des phénomènes[2] (S. dharmodaya T. chos 'byung). La pointe fine arrive à la limite de la gorge. La surface plate [triangulaire] est tournée vers le haut haut et une des trois pointes touche l'espace entre les deux sourcils. Les deux autres pointes touchent respectivement l'oreille droite et l'oreille gauche.

Au centre des bordures (T. kha mtshams) qui forment comme un récipient en crystal transparent et lumineux, se tient le maître qu'est la conscience (S. svacitta) [sous la forme de] la lettre A d'une blancheur radieuse (T. dkar tsher). On fixe la pensée sur son sens de non production (S. anutpāda) et d'absence d'extrêmes (S. aprapañca). En récitant ["A"], le nectar-du-sans-mort coule et descend avec force. Tout ce qui est extérieur et intérieur, les identifications, les actes négatifs, les obnubilations, les préceptes endommagés, les blocages intérieurs, les obstacles, la chaire, le sang et tout ce qui est matériel sont lavés entièrement sous forme de suie (T. du ba'i khua ba), de pus et d'insectes. Le corps lumineux est ensuite rempli du nectar-du-sans-mort transparant et lumineux.

En imaginant cela, on fixe l'attention au départ sur l'Origine des phénomènes avec la lettre A. Puis, après avoir récité 21 fois des A brefs, on se concentre avec force sur la visualisation du nectar qui descend et qui nettoie le corps. Lorsqu'on y arrive quelque peu, on fait une petite pause en se détendant. Puis on reprend la visualisation, que l'on répètera 100, 1 000, 10 000 ou 100 000 fois. On peut aussi faire cette pratique au début de chaque pratique de la réintégration du maître (S. guru-yoga).

 ***


[1] Bzhi rdzogs : le lotus, le disque de lune, le disque de soleil et le maître ?
[2] Symbolisée par une forme pyramidale avec la pointe vers le bas.

Texte tibétain wylie


gnyis pa thun mong min pa'i sngon 'gro la gnyis//
dag byed a'i stong ra dang /byin rlabs bla ma'i rnal 'byor ro//

dang po ni/rang gi spyi bor bzhi rdzogs gdan gyi steng //
dkon mchog kun 'dus bla ma sku dngos gsal/
mos gus gdung shugs drag tu bskyed la/
dus gsum sangs rgyas thams cad 'dus pa'i ngo bo bla ma rin po che/sems can thams cad kyi don du bdag gi nad gdon thams cad zhi bar mdzad du gsol/sdig sgrib thams cad dag par mdzad du gsol/ting nge 'dzin khyad par can rgyud la skye bar mdzad du gsol//
ces gsol ba dos drag la yun ring du btab pa'i mthar/bla ma 'od zhu rang gi spyi bo nas//
zhugs thim rkyen gyis mgo bo' gdos bcas sbyangs//
dkar gsal srab dwangs dbus su chos 'byung dkar//
rtsa ba phra ba mgrin pa'i mtshams su sleb//
gdengs ka gyen bstan zur gcig smin phrag dang //
zur gnyis rna ba g.yas g.yon thad du reg/dwangs gsal shel snod lta bu'i kha mtshams dbus//
bla ma rang sems dbyer med a dkar 'tsher//
skye med spros bral don la sems bzung zhing //
bzlas pa'i rkyen gyis bdud rtsi shugs drag babs//
phyi nang kun khengs sdig sgrib nyams chags dang //
nang gdon bar chad sha khrag dngos po bcas//
dud khu rnag khrag srog chags rnam par bkrus//
'od lus dwangs gsal bdud rtsis khengs par gyur//
zhes gsal btab/thog mar chos 'byung a yig dang bcas pa la sems 'dzin//
de nas a thung gi bzlas pa nyer gcig mthar bdud rtsi 'bebs sbyong gi dmigs pa gsal la drag par byas te lus dag pa'i dmigs pa grub rjes cung zad re ngal gsos la shes pa klod/slar dmigs pa bsgom pa lan grangs brgya stong khri 'bum bskyar/bla ma'i rnal 'byor thun mgor re res chog go/

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