dimanche 20 décembre 2015

Le silence incorrect



Le monde du bouddhisme néerlandais avait été marqué en 2015 par les révélations sur les abus sexuels du moine thaïlandais Mettavihari (fondateur du mouvement vipassana aux Pays-Bas), leur médiatisation, la révélation d’autres affaires dans des communautés bouddhistes, la distanciation commune de Mettavihari par des enseignants vipassana et finalement la création d’un numéro vert pour les victimes d’abus sexuel dans les communautés bouddhistes. Ces révélations faisaient suite à celles concernant l’église catholique (et ailleurs dans le monde) en 2010 qui avait secoué toute la société néerlandaise. Un des principaux aspects qui était ressorti de l’affaire Mettavihari était le silence des autres enseignants vipassana, qui avait pu permettre (de 1974 à la mort de Mettavihari en 2007) la continuation des abus. Toutes proportions gardées, ce silence peut être comparée à une loi de silence (omertà). Mais dans les deux cas, le silence n’est pas vertueux. Le blogueur néerlandais Joop Romeijn (Boeddhisme blog) suggère d’inclure le « silence incorrect ») dans les actes verbaux à éviter dans le cadre de la parole correcte (samyag-vāc : ne pas mentir, ne pas semer la discorde ou la désunion, ne pas tenir un langage grossier, ne pas bavarder oisivement). On peut parler oisivement, mais on peut aussi se taire « oisivement », c’est-à-dire quand il est inopportun de se taire et qu’il serait plus opportun de parler ou d’agir.

Les abus sexuels se passant en secret, seule la victime est en droit d'en parler et éventuellement de demander réparation. En cas de sérieux soupçons, par principe de précaution une enquête serait sans doute à sa place.

En novembre 2011, l’actuel Kalou rinpoché (né en 1990) avait posté sur Youtube une vidéo, où il révélait avoir été victime de viols à répétition par des moines plus âgés, au début de son adolescence, au sein d’un monastère bouddhiste. En août 2012, il reviendra sur ses confessions dans une entrevue publiée dans l’article "Leaving Om: Buddhism's lost lamas" (Les lamas perdus du bouddhisme).
« Mais Kalu dit que dans les premières années de son adolescence, il a été abusé sexuellement par une bande de moines plus âgés qui se rendaient dans sa chambre chaque semaine. Quand j’aborde la notion d’ « attouchements », il éclate d’un rire tendu. C’était du sexe hard-core, dit-il, avec pénétration. « La plupart du temps ils venaient seuls », dit-il. « Ils frappaient violemment à la porte et je devais ouvrir. Je savais ce qui allait se passer, et après on finit par s’habituer ». C’est seulement après son retour au monastère après la retraite de trois ans, qu’il a réalisé à quel point cette pratique était incorrecte. Il dit qu’à ce moment-là le cycle avait recommencé sur une plus jeune génération de victimes. »
Le jeune Yangsi Kalou avait été éduqué par son père, Lama Gyaltsen Ratak (le neveu du premier Kalou rinpoché), jusqu’à la mort de celui-ci en 1999. Il avait alors 9 ans. Peu après, il fut décidé de son départ au monastère de Mirik, pour y étudier avec Bokar rinpoché. Il reçut de lui toutes les initiations et instructions de la lignée Shangpa et entra en retraite à l’âge de 15 ans (2005). Il sortit de retraite en septembre 2008 peu avant ses 18 ans. « Il dit qu’à ce moment-là le cycle avait recommencé sur une plus jeune génération de victimes. »…

L’article wikipédia sur Kalour rinpoché nous apprend que c’est pendant la session de questions à la fin d’une conférence donnée à Vancouvert en automne 2011, que suite à une question posée par un étudiant sur l’abus sexuel et la sexualisation d’enfants en occident, Yangsi Kalou rinpoché parle pour la première fois des viols qu’il avait subi à l’âge de 12 et 13 ans (donc app. en 2002-2003). C’est suite à cette révélation, et « pour ne pas que cette histoire devienne une rumeur infondée » qu’il avait posté la vidéo sur youtube.

Depuis, c’est le grand silence, médiatique du moins. Il ne me semble pas que Yangsi Kalou Rinpoché ait porté plainte. Il ne me semble pas non plus que le monastère, où les abus sexuels mentionnés par Yangsi Kalou Rinponcé auraient eu lieu (au moins jusqu'en 2008), ait fait une déclaration officielle. On peut espérer que, suite aux confessions de Kalou rinpoché, des mesures ont été prises en interne pour faire cesser « le cycle [qui] avait recommencé sur une plus jeune génération de victimes » et que les auteurs aient été sanctionnés. Mais on n’en sait rien à cause du silence (médiatique).

Ce phénomène n’est cependant pas rare dans les monastères bouddhistes. Le Bhoutan avait réagi (en 2013) en instaurant les droits de l’enfant et en créant un numéro vert pour les enfants des écoles monastiques, où ceux-ci pouvaient signaler des cas d’abus (source). Et afin d’éviter la propagation des maladies sexuellement transmissibles, on avait décidé de la distribution gratuite de préservatifs, y compris dans les écoles monastiques (source). Je ne sais pas si des mesures similaires aient aussi été prises dans les monastères indiens et népalais. Mais à défaut de traiter les véritables causes, on s’occupe de limiter les effets. Le tout quasiment sous silence, sans doute pour ne pas créer des vagues susceptibles de perturber la paix silencieuse de Shangrila.

***

2 commentaires:

  1. Bonjour,
    je continue de suivre votre blog et suis toujours agréablement surpris par les sujets que vous abordez et la manière dont vous le faites. Il est vraiment essentiel que les centres bouddhistes et les détenteurs des diverses lignées ouvrent les yeux et prennent les mesures qui s'imposent.
    Au plaisir de vous lire à nouveau.

    Nicolas

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