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mercredi 9 juin 2021

Sur les "obstacles" qui nuisent à l'activité de maîtres tibétains

Message (automatiquement traduit) sur le site de Bodhicarya Allemagne

C’est une lettre en interne (“Newsletter”) aux 900 membres de Bodhicharya Allemagne ainsi que la publication sur leur site d’une déclaration officielle de distanciation de l’activité du moine allemand Tenzin Peljor, qui me pousse à écrire ce blog.

Depuis plusieurs années, et surtout depuis 2017, l’année de Metoo et de la démission de feu Sogyal Lakar, le bouddhisme tibétain fait face à une série de cas d’abus sexuels médiatisés. Des groupes de discussion d’anciens victimes et de survivants ont fait leur apparition sur Internet. Un de ces groupes, “Diffi-Cult”, est géré par le moine bouddhiste allemand Tenzin Peljor (Michael Jäckel). Ces publications lui avaient déjà valu un procès en justice de la part de Ole Nydahl, Buddhismus Stiftung Diamantweg, qui sest terminé par des arrangements ("Vergleiche").

Karmapa XVII Ogyen Trinley Dorje fait depuis quelque temps l’objet d’accusations de la part de plusieurs femmes sur Internet et dans la presse, et en mai dernier, une Cour suprême canadienne a autorisé Vikki Hui Xin Han, une des femmes, à initié une procédure (“child support”) contre “Mr. Dorje”[1], de qui elle aurait eu un enfant suite à un rapport sexuel non-consenti. À sa plainte initiale s’était ajoutée une demande de pension alimentaire pour époux (“spousal support”). Vikki Hui Xin Han était devenue nonne (novice, “nun-in-training”) et voulait devenir une bhikshuni (nonne pleinement ordonnée). Elle faisait une retraite de trois ans, durant laquelle les faits allégués auraient eu lieu.

L'article de Joanne Clark sur Diffi-Cult et les nombreuses réactions

Tenzin Peljor a récemment publié un blog ("guest post") écrit par Joanne Clark, où ce sujet est traité : “Hurts within the Karma-Kagyu School, is it time for a change of heart?” (voir le blog de Joanne Clark, y compris pour des détails/références sur cette affaire). Pour l’instant, je laisserai de côté l’affaire et les allégations.

Tenzin Peljor avait été invité par Ringu Tulku en 2005 à s’installer dans son centre Bodhicharya de Berlin, pour y étudier et enseigner (source). Le 27 mai 2021, Bodhicharya Allemagne annonça la tenue d'une Récitation de mantras de Tara blanche pour SS Karmapa, tout en précisant par la même occasion de prendre ses distances de ce que diffusait Tenzin Peljor au sujet des allégations contre SS Karmapa sur certains réseaux sociaux.
Il y a actuellement des allégations contre HH Karmapa sur certains réseaux sociaux. Puisqu'il y avait eu des enquêtes à ce sujet, le Conseil de Bodhicharya a clairement indiqué qu'en consultation avec le chef spirituel Ringu Tulku Rinpoché, il s'était distancié de ce qui avait été diffusé par Tenzin Peljor au sujet des allégations contre HH Karmapa. Tant que l'enquête n'est pas terminée, les soupçons ne doivent pas être présentés comme des faits. Tenzin Peljor a vécu avec Bodhicharya dans le passé, mais il n'a pas résidé à Bodhicharya Berlin depuis un certain temps, ce qu'il écrit sur les soupçons est son opinion personnelle et non celle de Bodhicharya.” (traduction automatique Google).
Tant que son site s’occupait d’autres cas d’abus, il n’y avait pas de besoin de s’en distancier ou de reprocher à Tenzin Peljor de “prendre des allégations pour des faits”. Mais, en traitant du cas de SS Karmapa sur son site, Tenzin Peljor subit des pressions (“mobbing[2], du harcèlement organisé au niveau collectif) de la part de membres de l’école Karma-Kagyu, et le bureau de Bodhicarya se sentait obligé de prendre officiellement des distances de l'activité de son moine résidant dans ce domaine. Par ailleurs, Tenzin Peljor se défend[3] contre l’accusation de “présenter des soupçons comme des faits” et dit avoir le soutien de l’Union Bouddhiste d’Allemagne (DBU). Le simple fait de s’intéresser à la question, de vouloir vérifier s’il y a en effet du feu derrière la fumée, suite à Metoo, aux scandales précédents dans le bouddhisme tibétain, suite à la réponse du Dalaï-Lama qui dit en gros, si vous n’êtes pas entendu, alertez les média, semble déjà de trop pour certains membres de l’école Karma-Kagyu. En fait, ils ne veulent pas le vérifier, car ils ne veulent pas le savoir, surtout si c’était vrai ... Il s’agit donc pour le moment de resserrer les rangs, de stigmatiser les dissidents, et de blâmer “les obstacles” (tib. bar chad), tout en invitant les fidèles de les pacifier par des récitations comptabilisées.

Ainsi, la récitation de mantras pour SS Karmapa à l’initiative des lamas de l'Institut Kamalashila est organisée notamment pour “pacifier les obstacles” qui pourraient nuire à l’activité de SS Karmapa, qui va avoir 36 ans cette année en juin.
Dans la tradition tibétaine la 12ème année, et chaque multiple de 12 ans et retour du signe zodiacal de naissance est considérée comme une année d'obstacle[4].”
La même chose s’était produit pour Sogyal en 2017, suite à la publication de la lettre ouverte par huit disciples. En 2017, Sogyal avait 70 ans, et il s’approchait de son année zodiacale néfaste (l’âge des Tibétains était calculé du moment de la conception). Cette publication et les doutes que pouvaient éprouver ses disciples en les apprenant étaient considérés comme “des obstacles” à l’activité du maître, mais qui pouvaient être dissipés par la récitation de mantras et de prières, et par des rituels de conjuration, pour contrer l’influence du retour néfaste de son signe zodiaque. Il s’agissait en fait de ressouder les disciples autour du maître par des pratiques collectives, en interdisant toute critique et en se dissociant publiquement de ceux qui avaient un oeil plus critique. Les deux éléments sont présents et associés dans le message de Bodhicarya Allemagne ci-dessus. C’est cela l’objet de mon blog.

Il y a bien des faits allégués avérés et/ou vérifiables dans cette affaire. Je reprends ci-dessous quelques faits allégués mentionnés par la Cour canadienne.

Suite à la première rencontre lors d’un puja en 2014, Mme Han voulait devenir nonne et faire la retraite de trois ans. Elle rencontra brièvement Mr. Dorje, qui approuvait son voeu de devenir nonne. En octobre 2016, elle commença sa retraite de trois ans dans un monastère dans l’état de New York. Mr. Dorje est venu deux fois dans ce monastère. Le rapport non-consenti aurait eu lieu un an plus tard en octobre 2017, et Mme Han serait tombée enceinte suite à cela. En novembre 2017, en la présence de témoins, Mme Han informa Mr. Dorje d’être enceinte de lui, ce que dernier niait, tout en donnant son numéro de téléphone et adresse mèl à Mme Han et en lui promettant de l’argent. Suite à cela Mme Han décida de ne plus vouloir devenir nonne (bhikshuni) et quitta la retraite. Il s’en serait suivi des échanges fréquents par mail et par téléphone, en parlant notamment de l’enfant à naître, ce que Mme Han considère être des “rapports conjugaux”. A l’aide de tiers, Mme Han aurait reçu quatre virements de respectivement $50,000 CDN, $300,000 CDN, $20,000 USD et de $400,000 USD. Le 19 juin 2018 Mme Han donna naissance à une fille. Mme Han et Mr. Dorje auraient initialement fait des projets d’une vie commune, mais à partir de janvier 2019 tout contact fut coupé, et le 17 juillet 2019 Mme Han initia cette procédure.

C’est à la Justice canadienne de trancher dans cette affaire et de décider si telle ou telle allégation est infondée ou un fait. Cela sera fait lors d’une audition le 11 avril 2022. Mais dores et déjà, il y a bien un enfant né, et apparemment conçu lors d’une retraite de trois ans dans un centre Karma-Kagyu par une femme, qui était nonne novice au moment de la conception.

Quelque soit l’issu de cette affaire spécifique, ce qui ne change pas c’est le harcèlement collectif dont font l’objet ceux qui veulent les rendre publiques, afin d’en débattre, pour que des mesures soient prises pour éviter des “malentendus” et la reproduction des conditions, permettant des abus de tout genre, avec de nouveaux victimes. Apparemment, les trois types de voeux (pratimokṣa, bodhisattva, vajrayāna) ne suffisent pas toujours, pour se comporter de façon socialement (ou légalement) correcte.

Cette problématique récurrente dans le bouddhisme tibétain aurait dû faire l’objet d’une réunion de chefs tibétains en novembre 2018, mais celle-ci n’aurait pas pu se tenir à cause de la mort d’un des chefs de lignée de l’école Nyingma, et l’absence de SS Karmapa, qui était retenu aux USA. "Les leaders religieux devraient être plus attentifs" à cette problématique avait déclaré le Dalaï-Lama[5]. Même si ce n'est pas une coutume tibétaine...


***

MàJ26092021 

"I would also like to ask you to avoid to bring a sectarian taste into the discussion. I served for many years for a Kagyu Center and organised the visit of the Karmapa at that very center’s temple (I was – against my will – in charge of that.) The feedback of all the visitors and also of the spiritual leader of this Kagyu centre, a known Rinpoche, was just excellent in all ways. So, don’t put me in the Gelug box to sustain or revive sectarian impulses and to further polarise or fuel hostility." Reaction of Tenzin Peljor in the discussion Hurts within the Karma Kagyu

"The Kagyu Center" en question est le centre Bodhicharya de Berlin, et son rinpoché est Ringu Tulkou. Tenzin Peljor déclare ici ne plus se considérer Karma Kagyu (mais Geloukpa), et donc ne plus suivre Ringu Tulkou.    



[1] Han v. Dorje 2021 BCSC 939.

[2]Gegen dieses – von mir und Beobachter:innen als Mobbing wahrgenommene – Verhalten konnte ich mich nicht wehren, da 1) Ringu Tulku mich bat, den Beschluss des Vorstandes mich als Residenz Mönch abzusetzen zu respektieren und andererseits 2) nicht dazu beizutragen, dass die Mitglieder von Bodhicharya sich gegen den Beschluss des Vorstandes mich abzusetzen erheben. Das wichtigste sei Harmonie. Das habe ich akzeptiert.” Déclaration FB de Tenzin Peljor

[3]However, there are now forces within the Karma Kagyu school and among old friends within that school who want to discredit, ostracise and continue to bully me by claiming wrongly (via newsletter) the allegations exist only on social media and I would have spread suspicion as facts. Both claims are wrong. They might not understand the difference between rumours and serious allegations in a court case, reported by mainstream media, and reporting on allegations as allegations. Luckily, this time, the DBU board stands behind me – unlike in the past, were they sided with Nydahl and Diamond Way against me. So, there are already quite some powerful changes in the power structures of a national Buddhist body which I find encouraging.” Diffi-Cult

[4]SH Karmapa wurde am 26. Juni 1985 geboren, im Jahr des Ochsen, und in der tibetischen Tradition wird jeweils das 12. Jahr mit der Wiederholung des Geburts-Tierkreiszeichens als Hindernisjahr angesehen. Ziel ist es, 216 000 Rezitationen des Mantras der Weißen Tara zu sammeln und zu widmen, um sie S.H.Karmapa symbolisch zu seinem 36. Geburtstag zu überreiche, zur Befriedung von Hindernissen, für die Gesundheit und ein langes Leben sowie die grenzenlosen Dharma-Aktivität SH Karmapas. Die Anzahl der rezitierten Mantras könnt ihr per eMail an socialmedia@karmakagyu.de schicken.” S.H. der 17. Karmapa Ogyen Trinley DorjeMantra Rezitation

[5] Midi Libre 16/09/2018
Une nouvelle rencontre est prévue en novembre entre tous les leaders spirituels tibétains à Dharamsala, où "ils devraient parler" des allégations d'agressions sexuelles, a suggéré le Dalaï Lama. "Les leaders religieux devraient être plus attentifs" à cette problématique, a-t-il conclu.”

samedi 29 février 2020

Maîtrise des dégâts, une nouvelle pratique bouddhiste ?

(citation du DL : "ma religion est très simple, ma religion est la bonté")


LUnion Bouddhiste des Pays-Bas (la BUN) est l’équivalent de lUnion Bouddhiste de France (lUBF), la fédération nationale des associations bouddhistes de France dont fait partie la Congrégation Rigpa Lérab Ling depuis 2010. Suite au scandale lié à Sogyal Rinpoché, l’UBF avait suspendu la qualité de membre de Rigpa Lérab Ling et de Rigpa France.



Jugeant que “l’évolution heureuse” s’était réalisée, Rigpa Lérab Ling avait été réintégré en qualité de membre en août 2019.
“Depuis le 10 août 2019, les représentants du mouvement Rigpa ont officiellement informés l’UBF que Son Eminence Mindrolling Jetsün Khandro Rinpoché assumait la direction spirituelle du mouvement. Ce qui restitue complètement à Rigpa son statut de membre de l’UBF et le fait figurer dans notre annuaire.” 
Voir la réponse donnée à ma question posée sur la page Facebook de l’UBF dans mon blog Une évolution heureuse ?” du 18 septembre 2019.
La BUN n'avait en revanche jamais suspendu la qualité de membre de Rigpa Nederland. Nous sommes maintenant coutumiers du fait que lorsqu’une personnalité, une congrégation, une association etc. font l’objet d’accusations d’abus sexuel/de pouvoir, que celles-ci essaient de limiter le préjudice, notamment à leur réputation et image. Le monde anglophone parle dans ce cas de “damage control” (maîtrise des dégâts). Un élément clé de la maîtrise des dégâts est de garder le contrôle du récit officiel et de l’agenda. Par exemple en organisant en interne l’accompagnement psychologique des victimes par des professionnels membres de la congrégation ou de l’association, en communiquant sur les abus sexuels (p.e. en publiant des codes de conduites), ou en commandant et en finançant des enquêtes indépendantes, où enquêteurs rencontrent les victimes et écoutent leurs propos. En agissant ainsi, les dégâts sont maîtrisés dans le sens que cela pourrait avoir l’effet souhaité (?) que les victimes ne portent pas plainte (ayant déjà été prises en charge en interne) ou que des enquêtes externes ne soient pas menées, sur lesquelles la congrégation n’aurait aucun contrôle.

Aux Pays-Bas, le président de la BUN est Michael Ritman, également membre actif de Rigpa Nederland et disciple de feu Sogyal Rinpoché. Suite à l’affaire Sogyal, qui aux Pays-Bas avait commencé par l’émission Brandpunt qui portait sur les abus sexuels dans le bouddhisme, et dans laquelle une des victimes alléguées de Sogyal avait témoigné, la BUN s’était mise en contact avec Rigpa Nederland pour demander des clarifications, et avait finalement décidé de lui laisser l’espace nécessaire pour remettre de l’ordre dans ses affaires (propos de Ritman). Le journaliste d’investigation néerlandais Rob Hogendoorn, que l’on voit dans l’émission de Brandpunt, s’est spécialisé depuis 2013 dans les cas d’abus sexuels dans le bouddhisme aux Pays-Bas. En 2019, il avait publié avec Mary Finnigan, journaliste du journal britannique The Guardian, le livre “Sex and Violence in Tibetan Buddhism: The Rise and Fall of Sogyal Rinpoche”. Il tient également un site web (open boeddhisme), avec des articles et des informations sur les cas d’abus dans le bouddhisme.

En tant que président de la BUN, Ritman s’était mis en contact avec Dr. Henk Blezer de l’Université Libre (Vrije Universiteit) d’Amsterdam pour organiser un stage sur le pouvoir et labus de pouvoir dans le bouddhisme (texte intégral du discours d’ouverture de Ritman sur le site de la BUN, 03 feb 2020). Henk Blezer avait confié le projet à un de ses étudiants, dans le cadre d’un stage de fin d'étude Master (“internship”). L’étudiant s’était mis en contact avec le journaliste d’investigation et s’était investi à fond dans le projet. Blezer avait invité Oane Bijlsma (qui avait participé à l’émission Brandpunt) pour venir témoigner pendant le stage de son expérience chez Rigpa et avec Sogyal. A priori cela semble une bonne idée de donner la parole à une victime alléguée d’un maître bouddhiste accusé d’abus sexuels. Mais Ritman, président de la BUN, membre actif de Rigpa Nederland et disciple de Sogyal se serait mis dans une colère noire, en refusant de but en blanc cette invitation (droit de véto). Blezer, en tant que l’organisateur du stage à l’Université Libre d’Amsterdam avait alors dû annuler la participation de Bijlsma, parce qu’il ne pouvait plus “garantir la sécurité” de celle-ci... Bijlsma et Blezer ont porté plainte auprès du doyen de l’université. L’invitation du journaliste Hogendoorn ayant été annulée aussi, celui-ci a porté plainte également. Pour tous les détails, voir les articles de Rob Hogendoorn, suite à l’événement (A False Narrative) et sur la culture du silence de Rigpa Nederland rendue possible par la BUN et son président.

Tout cela n’a pas empêché le président Ritman, à l’ouverture du stage (amputé de plusieurs interlocuteurs clés), de faire les louanges du journaliste d’investigation.

Le journaliste Rob Hogendoorn en conclusion :
All things considered, the entire episode serves as a textbook example of the institutional dynamic that turns religious traditions into religions for abusers and enablers. The selective perception that slants the focus towards the perpetrators, their institutions, and themselves—while paying lip service to victims and survivors—is the rule rather than the exception. No surprises here.” (A False Narrative)
Une des membres de la BUN, la fondation Buddho, a publié un rapport très critique en trois parties (auteur inconnu) sur cette affaire : la préparation, le jour même, la suite à donner (BUN Studiedag Macht en Misbruik in het Boeddhisme, Deel 1: De Voorbereiding. BUN Studiedag Macht en Misbruik in het Boeddhisme, Deel 2: De Dag Zelf. BUN Studiedag Macht en Misbruik in het Boeddhisme, Deel 3: Hoe Nu Verder).

Voir aussi Target Practice: A Buddhist Unions Framing Tactics sur le site Openboeddhisme 

dimanche 30 septembre 2018

Tentative de clarification




Ce billet a pour but d’essayer de clarifier des points qui font souvent l’objet d’amalgames. Mon but n’est pas de critiquer ni de défendre le Dalai-Lama, sauf si je le précise, ni les tantras ou du moins leur transmission traditionnelle. Dans ces questions, il peut y avoir différents points de vue selon les époques, les zones géographiques, les cultures, la conception d’une tradition (progressiste, conservatrice,…). Les thèmes sont ceux que l’on trouve quelquefois amalgamés sur l’Internet. J’essaie de défaire les amalgames et de comprendre ce qu'il s’y joue. Ce billet peut évoluer en fonction des besoins.


Double discours

Dans son interview avec Marije Vlaskamp du quotidien néerlandais De Volkskrant (10 septembre 2018) sous le titre « De Dalai Lama toont zich verrassend mild over China », le Dalai-Lama déclare toujours tenir un discours davantage séculier quand il enseigne en Occident. Parmi les tibétains, il se comporte comme un lama traditionnel qui écoute l'oracle national. Les raisons de cette double approche (discours) lui appartiennent et se justifient peut-être en partie, mais cela n’empêche pas qu’elle est problématique.


Le Dalai-Lama n’est pas un pape

Depuis (1640) le Vème Dalai-Lama, Lobsang Gyatso, le Dalai-Lama est le chef d’état du Tibet. Dans le cadre de la démocratisation du gouvernement tibétain en exil, un premier ministre fut élu en 2011 mettant fin au pouvoir temporel du Dalai-Lama. Même s’il n’est pas le pape du bouddhisme tibétain, il reste le personnage emblématique du Tibet et du bouddhisme tibétain. Son avis compte, il reconnaît des tulkous des autres écoles, y compris ses chefs (Karmapa XVII). Il a, ou s’attribue, le pouvoir d’abolir des cultes (Shougden) et il peut convier tous les chefs des écoles tibétaines à des réunions qu’il préside. Ainsi en novembre 2018, sera tenu une réunion où les chefs des écoles se réuniront à Dharamsala pour débattre entre autres de la suite à donner aux abus sexuels perpétrés par des maîtres bouddhistes tibétains. Cette réunion n’a peut-être pas de pouvoir décisif, mais une déclaration commune aurait certainement de l’effet.


Abus sexuels

Les abus sexuels connus et médiatisés sont ceux subis par des victimes occidentales (Rigpa, Shambala, OKC, Namkha,...). Du côté tibétain, cela n’est pas un sujet et/ou il n’est pas médiatisé. Les confessions de Kalou II Rinpoché étaient en anglais et destinées à un public occidental. Certaines publications font état d’abus de jeunes moines dans un cadre monastique. Je n’ai pas connaissance d’une réaction ou de mesures de la part des chefs d’écoles tibétaines. Il se peut que la réunion de novembre ne traite que de l’aspect occidental des abus sexuels, suite à la médiatisation en Occident. Aucune société, culture ou religion etc. avec des relations de pouvoir n’est à l’abri des abus sexuels. Ce n’est donc pas une question d’un phénomène qui se passe à certains endroits et pas ailleurs. Le silence reste la réaction la plus commune.


Différences culturelles

L’individualisme, la parité homme-femme (toujours en projet), la pensée critique, la liberté d’expression, la médiatisation des problèmes… sont des éléments culturels de l’Occident, qui passent plus mal dans des sociétés plus traditionnelles. La question du Tibet, tout comme le Dalai-Lama, ont néanmoins profité d’une bonne couverture médiatique. D’autres lamas tibétains ont appris à bien se servir des médias pour se faire connaître ou pour faire connaître leurs opinions. La question des abus sexuels et la médiatisation de cette question s’est imposée aux hiérarques tibétains. Il faudrait attendre pour voir comme cela évoluera par la suite.

Dans les sociétés traditionnelles la femme peut être sous la protection d’un homme, voire être sa propriété. Les règles bouddhistes sur l’inconduite sexuelle font cas de cette protection. Une femme est sous la protection de son père, de son mari et si celui-ci meurt de son fils. Si elle n’a pas d’enfants, elle est considérée être sous la protection du roi. Une nonne est sous la protection du Sangha. Avoir des rapports sexuels avec une femme qui est sous la protection d’un autre (homme) est considéré comme de l’inconduite sexuelle. Sont également considérés ainsi, l’inceste, les rapports oraux et anaux, ou par la force et la violence, ainsi que des règles d’un ordre davantage culturel. Il s’agit d’injonctions religieuses et non d’actes répréhensibles par la loi. Ils se purifient par des actes religieux. Les femmes ‘libres’ en Occident qui ne sont la propriété de personne sont donc ‘hors la loi’ en ce qui concerne la règle d’inconduite par rapport à la propriété.

En revanche, dans le choix d’un gourou, son respect des injonctions religieuses peut jouer un rôle. Généralement, dans le bouddhisme tibétain, il incombe au disciple de bien choisir son gourou, et de faire son enquête avant de s’engager.

En ce qui concerne l’abus sexuel qui consiste en contraintes verbales, visuelles et psychologiques et les contacts physiques (source), ils constitueront de l’inconduite par ‘la force et la violence’, ainsi que par l’abus de confiance, qui serait plutôt de l’ordre du mensonge.

Ce qui avait pu être de l’ordre du privé est devenu une cause publique en Occident, et par la force des choses aussi pour le Dalai-Lama et la réunion des chefs tibétains.


Tantrisme

Le tantrisme est désormais associé avec des pratiques sexuelles, mais cela n’a pas toujours été le cas. Dans le bouddhisme, les tantras avaient commencé comme des livres d’incantations (dharanis, mantras), à toutes fins utiles, le plus souvent centrés autour d’une divinité ou bouddha manifesté comme une divinité. Ils comportent ce que nous appellerions ‘de la magie’. Les formes des tantras évoluent beaucoup et les différentes versions peuvent intégrées de nouveaux éléments. Y compris kaula dans les yoginitantras et les yogatantras supérieurs : des pratiques sexuelles et plus tard du yoga sexuel. Les partenaires de ces pratiques (mudrā) furent au départ des femmes « non-protégées » de basses castes, et portent souvent les noms de leurs castes.

Hormis d’autres prescriptions tantriques, il est un fait que l’âge de mariage ou de maturité sexuelle en Inde et ailleurs était nettement plus jeune.
« Dharmaśāstra (Dharmasutras) state that girl should be married after they have attained puberty. In Manusmriti, a father is considered to have wronged his daughter if he fails to marry her before puberty and if the girl is not married under 3 years of reaching puberty, she can search for the husband herself. Medhātithi's Bhashya states the right age for marriage of a girl is eight-years-old, this can also be deduced from Manusmriti. According to the Tolkāppiyam, a boy should be married before he is sixteen-years-old and a girl before she is twelve. The Greek historian Megasthenes though talks about early puberty of girls in South India. According to Edgar Thurston, in South India a candlelight ceremony was held for girls (vilakiddu kaliyanam) from seven to nine years, likely later, but always prior to the marriage. Allan Dahlaquist states this is evidently a puberty ceremony before marriage which may explain Megasthenes' comments. » Wikipedia 
Les tantras reflètent cet état de choses. Le Kalacakra Tantra, souvent cité par des détracteurs faisant suite aux Trimondi, peut ainsi prescrire, selon ces derniers, des partenaires jeunes, de 12 ans à 20 ans[1]. Ce tantra n’en a cependant pas le monopole. Dans leur livre en ligne, les Trimondi écrivent que le Kalacakra Tantra recommande que l’on s’entraîne dans les techniques sexuelles sophistiquées du Kamasutra indien.[2] Je n’ai pas retrouvé cette information dans le commentaire de Geshe Lharampa Ngawang Dhargyey, je ne sais pas si elle se trouve ailleurs. Et aussitôt les Trimondi enchaînent avec quelques citations bien choisies dans un livre de Gedun Chöphel sur les arts de l’amour[3], inspiré par entre autres le Kamasutra. Ils omettent la mise en garde de Jeffrey Hopkins qui précède.
« Gedun Chopel's concern that men not just act out their desires on women but respect their partners and seek to foster mutual enjoyment evinces itself in prescriptions for both men and women. He warns men not to abuse young girls: 
‘Forcibly doing it with a young girl produces severe pains and wounds her genitalia; consequently, later when giving birth she has difficulties. If it is not the time and if copulating would be dangerous for her, churn about between her thighs[4], and it will come out. In many areas it is customary to do so; it quickly promotes a girl's maturation.’ »[5]
L’autre citation vient du même livre de Gedun Chopel, où celui-ci classe les femmes en quatre âges et donne la façon idéale de les traiter à tel âge. La première catégorie, ce sont les filles jusqu’à l’âge de douze ans. Justement, Gedun Chopel ne prescrit pas de rapports sexuels avec des filles de cet âge. En revanche on leur raconte des histoires sur le plaisir des baisers.
« A female who is twelve years and younger is called a juvenile. She should be given combs, honey, pastries, etc. She should be told stories of the pleasures of kissing. 
From thirteen through twenty-five she is called a youth; she should be kissed and pinched. »[6]
Dans certains commentaires Internet on peut lire un mélange d’éléments divers qui n’ont pas grand-chose à voir ensemble. Dans ces commentaires, le Kalacakra Tantra prescrirait pour l’initiation vase etc. des filles de 12 ans (Commentaire). Pour les amadouer, on leur donnerait des bonbons et du miel (citation 1 Arts of Love). Et si elles ne veulent pas se laisser faire, on les prend de force (citation 2 Arts of Love). Comme on peut le voir ci-dessus, ces éléments n’ont pas grand-chose à voir ensemble, et pourtant ils sont présentés comme s'ils figuraient tels quels dans le Kalacakra Tantra, et comme s’il s’agissait de faits de pédophilie tels qu’on les définit de nos jours, sans tenir compte du fait qu’il s’agit de pratiques d’une autre âge et dans une autre culture et contexte.

Cela n’enlève en rien le fait que ces pratiques ne sont pas acceptables en Occident et à notre époque. Et c'est tant mieux.

Voir aussi Une proposition modeste, où j'explique pourquoi on peut et qu'il faut adapter les pratiques d'un autre temps.


***

[1] « First, one imagines offering a girl, between the ages of 12 and 20, to the vajra master. Together with this, one offers the mandala and prayers to the vajra master and requests the empowerment.

The vase empowerment is actually given when the imagined girl comes back to the trainee who then enjoys her presence through laughing and fondling her breasts. As one touches the girl’s breasts there arises the ‘bliss’ (Skt. sukha; Tib. bde.ba) which should be experienced as indivisible from emptiness. It is with this experience of indivisible emptiness and bliss that one actually receives the vase empowerment. » Geshe Lharampa Ngawang Dhargyey-Kalacakra Tantra (A Commentary On The), Library of Tibetan Works & Archives, 1985.

[2] « For example, the Kalachakra Tantra recommends training in the sophisticated Indian sexual techniques of the Kama Sutra. » Site Trimondi

[3] Gedun Chopel, Jeffrey Hopkins-Tibetan Arts Of Love, Sex, Orgasm, And Spiritual Healing-Snow Lion, 2000.

[4] La même méthode (brla rgyag) est utilisée dans les monastères, quand les moines ont des rapports sexuels les uns avec les autres. Voir Melvyn Goldstein's The Struggle for Modern Tibet.

[5] Tibetan Arts Of Love, p. 135

[6] Tibetan Arts Of Love, p. 157

dimanche 20 décembre 2015

Le silence incorrect



Le monde du bouddhisme néerlandais avait été marqué en 2015 par les révélations sur les abus sexuels du moine thaïlandais Mettavihari (fondateur du mouvement vipassana aux Pays-Bas), leur médiatisation, la révélation d’autres affaires dans des communautés bouddhistes, la distanciation commune de Mettavihari par des enseignants vipassana et finalement la création d’un numéro vert pour les victimes d’abus sexuel dans les communautés bouddhistes. Ces révélations faisaient suite à celles concernant l’église catholique (et ailleurs dans le monde) en 2010 qui avait secoué toute la société néerlandaise. Un des principaux aspects qui était ressorti de l’affaire Mettavihari était le silence des autres enseignants vipassana, qui avait pu permettre (de 1974 à la mort de Mettavihari en 2007) la continuation des abus. Toutes proportions gardées, ce silence peut être comparée à une loi de silence (omertà). Mais dans les deux cas, le silence n’est pas vertueux. Le blogueur néerlandais Joop Romeijn (Boeddhisme blog) suggère d’inclure le « silence incorrect ») dans les actes verbaux à éviter dans le cadre de la parole correcte (samyag-vāc : ne pas mentir, ne pas semer la discorde ou la désunion, ne pas tenir un langage grossier, ne pas bavarder oisivement). On peut parler oisivement, mais on peut aussi se taire « oisivement », c’est-à-dire quand il est inopportun de se taire et qu’il serait plus opportun de parler ou d’agir.

Les abus sexuels se passant en secret, seule la victime est en droit d'en parler et éventuellement de demander réparation. En cas de sérieux soupçons, par principe de précaution une enquête serait sans doute à sa place.

En novembre 2011, l’actuel Kalou rinpoché (né en 1990) avait posté sur Youtube une vidéo, où il révélait avoir été victime de viols à répétition par des moines plus âgés, au début de son adolescence, au sein d’un monastère bouddhiste. En août 2012, il reviendra sur ses confessions dans une entrevue publiée dans l’article "Leaving Om: Buddhism's lost lamas" (Les lamas perdus du bouddhisme).
« Mais Kalu dit que dans les premières années de son adolescence, il a été abusé sexuellement par une bande de moines plus âgés qui se rendaient dans sa chambre chaque semaine. Quand j’aborde la notion d’ « attouchements », il éclate d’un rire tendu. C’était du sexe hard-core, dit-il, avec pénétration. « La plupart du temps ils venaient seuls », dit-il. « Ils frappaient violemment à la porte et je devais ouvrir. Je savais ce qui allait se passer, et après on finit par s’habituer ». C’est seulement après son retour au monastère après la retraite de trois ans, qu’il a réalisé à quel point cette pratique était incorrecte. Il dit qu’à ce moment-là le cycle avait recommencé sur une plus jeune génération de victimes. »
Le jeune Yangsi Kalou avait été éduqué par son père, Lama Gyaltsen Ratak (le neveu du premier Kalou rinpoché), jusqu’à la mort de celui-ci en 1999. Il avait alors 9 ans. Peu après, il fut décidé de son départ au monastère de Mirik, pour y étudier avec Bokar rinpoché. Il reçut de lui toutes les initiations et instructions de la lignée Shangpa et entra en retraite à l’âge de 15 ans (2005). Il sortit de retraite en septembre 2008 peu avant ses 18 ans. « Il dit qu’à ce moment-là le cycle avait recommencé sur une plus jeune génération de victimes. »…

L’article wikipédia sur Kalour rinpoché nous apprend que c’est pendant la session de questions à la fin d’une conférence donnée à Vancouvert en automne 2011, que suite à une question posée par un étudiant sur l’abus sexuel et la sexualisation d’enfants en occident, Yangsi Kalou rinpoché parle pour la première fois des viols qu’il avait subi à l’âge de 12 et 13 ans (donc app. en 2002-2003). C’est suite à cette révélation, et « pour ne pas que cette histoire devienne une rumeur infondée » qu’il avait posté la vidéo sur youtube.

Depuis, c’est le grand silence, médiatique du moins. Il ne me semble pas que Yangsi Kalou Rinpoché ait porté plainte. Il ne me semble pas non plus que le monastère, où les abus sexuels mentionnés par Yangsi Kalou Rinponcé auraient eu lieu (au moins jusqu'en 2008), ait fait une déclaration officielle. On peut espérer que, suite aux confessions de Kalou rinpoché, des mesures ont été prises en interne pour faire cesser « le cycle [qui] avait recommencé sur une plus jeune génération de victimes » et que les auteurs aient été sanctionnés. Mais on n’en sait rien à cause du silence (médiatique).

Ce phénomène n’est cependant pas rare dans les monastères bouddhistes. Le Bhoutan avait réagi (en 2013) en instaurant les droits de l’enfant et en créant un numéro vert pour les enfants des écoles monastiques, où ceux-ci pouvaient signaler des cas d’abus (source). Et afin d’éviter la propagation des maladies sexuellement transmissibles, on avait décidé de la distribution gratuite de préservatifs, y compris dans les écoles monastiques (source). Je ne sais pas si des mesures similaires aient aussi été prises dans les monastères indiens et népalais. Mais à défaut de traiter les véritables causes, on s’occupe de limiter les effets. Le tout quasiment sous silence, sans doute pour ne pas créer des vagues susceptibles de perturber la paix silencieuse de Shangrila.

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