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jeudi 11 juin 2020

Un jeune homme radical qui s'est bonifié avec l'âge ?


Jungle Wale Baba, mort (en 2019) par "Sallekhan vrat"

Selon la Légende du Bouddha, le Buddhacārita d’Aśvaghoṣa (IIème) ou Āryasūra (IVème), la famille de Bouddha avait un conseiller royal (mantradhāra) et un prêtre royal (purohito). Le poète Aśvaghoṣa, comme tout poète, se base sur la littérature existante (Mahābhārata, etc.), pour rendre immortel le Bouddha et sa famille, en le décrivant comme de sang royal. En faisant cela, Aśvaghoṣa et/ou Āryasūra reflètent néanmoins l’image du Bouddha de leur époque (II-IVème siècle), ou l’image qu’il aura par la suite grâce à leurs écrits, ou leurs éditions subséquentes.

Dans la Légende, le conseiller royal et le prêtre royal furent ceux chargés d’enseigner au prince les devoirs politico-religieux (dharma)[1] qui lui incombaient. Selon l'auteur de la Légende, pour chaque chef de foyer (gr̥hastha) le dharma se résumait à trois dettes. Envers les ancêtres pour avoir une descendance, aux saints (skt. ṛṣī) pour recevoir la tradition sacrée, et aux dieux en faisant leur culte (IX, 55).[2] Celui qui s’est acquitté de ses trois dettes peut s’appeler « libre » (mokṣa). En tant que prince, Siddharta a également le devoir de succéder à son père, qui s’apprête peut-être à entrer dans le dernier des quatre stades de la vie (āśrama), celui du renoncement (saṃnyāsa). La décision de son fils, l’empêche d’abdiquer et de se retirer. Le prince laisse également sa femme et son fils derrière lui.

C’est un renoncement total, y compris à l’obligation des trois dettes religieuses traditionnelles. Le prince se met dans une situation, où il ne peut que sortir par le haut (la sortie du cycle des existences) ou échouer. Cela dépend de l’issu de son projet. Le prince ne veut pas de l’engagement tiède de grands rois légendaires du passé qui l’ont précédé (Buddhacārita, IX, 67). Son projet est de connaître « la vérité », le « Réel » (tattva, tathātā tib. de nyid), et ainsi de trouver la quiétude (skt. śama tib. zhi ba), qui n’est autre que le nirvāṇa, l’extinction du « feu » (Voir The mind like fire unbound de Thanissaro Bhikkhu). Il semble penser que cette entreprise et sa réussite exonérera de l’acquittement des trois dettes, ou que son objectif dépasse celui de l’acquittement des trois dettes. En fait, les trois dettes ne concernent que les membres de la société, dont le Bouddha et les autres Renonçants (śramaṇa) se sont retirés, en vivant « dans la forêt » jusqu'à leur mort. Ces dettes ne les concernent donc plus. Ils ont fait le premier pas pour réellement sortir du monde et du cycle des existences (saṁsāra).

Ils restent néanmoins moralement liés à la troisième dette, qui concerne les saints et leurs traditions. Ceux qui renoncent, au titre du principe de saṃnyāsa, sont dignes de respect et par conséquent des champs d’offrandes ou d’aumônes du point de vue de la société. Donner de la nourriture à un saint/renonçant, c’est s’acquitter d’une des trois dettes. Même sans être des « saints » appartenant à la tradition védique/brahmanique, les śramaṇa bouddhistes etc. profitent de la générosité des membres de la société. Du point de vue śramaṇa, cela ne constitue cependant pas un endettement envers les donateurs, puisqu’ils fournissent aux donateurs opportunité de se créer du bon karma (qu’ils définissent à leur manière), et de s’acquitter d’une des trois dettes. Un saint est un saint, quel que soit son appartenance, si celle-ci est tolérée par les rois, les conseillers royaux et les prêtres royaux.

Il n’est pas besoin de savoir si le « saint » spécifique, en lequel on investit, « réussit » ou non, pour participer au mérite (puṇya). Donner aux « saints » ou à ceux qui en ont l’aspect extérieur est un acte religieux. Recevoir des dons au titre de cette deuxième « dette », créé néanmoins une obligation pour le saint qui en est l’objet. Abandonner son projet est considéré comme une dette non acquittée et l’endommagement de son voeu, par le futur Bouddha (voir ch. IX, Buddhacārita). « Connaître la vérité » (l’éveil) semble effacer toutes les dettes, selon notre jeune prince, ou impliquer l’acquittement de toutes les dettes.

Surtout, si un Bouddha pratique le don du Dharma, ce qui ne semblait pas aller de soi pour le Bouddha fraîchement éveillé. La liberté, cela se mérite (acquittement des trois dettes), ou cela se prend tout simplement pour les intrépides. Quitter sa famille, son fils, ses parents, renoncer à son devoir royal, ignorer l’acquittement de sa triple dette envers la société, et après l’éveil ne pas se sentir obligé de faire le don du Dharma à autrui, c’est-à-dire à ceux qui vous ont nourri. Il faut avoir un sacré culot ! C’est une certaine idée de la liberté. « Seul Dieu n'a besoin de rien. Ni de nous, d'autant moins de lui-même.» V.Holan

Mais le Bouddha a finalement cédé à la demande d’un dieu (Śakra). Ce n’était pas un ordre, car le Bouddha n’obéit pas aux dieux. Puis, il s’est engagé dans le monde, en montrant la sortie du monde et du cycle des existences. Il y a une radicalité indéniable en tout cela.

Cela continue avec son premier enseignement qui portait sur le développement du dégoût (aśubha-bhāvanā), nécessaire pour quitter le monde. A la suite de son enseignement, cinq cents moines se seraient suicidés (Vesali sutta, Samyukta-āgama 809[3]), ce qui aurait conduit le Bouddha à modifier le code monastique (Vinaya), et à plutôt enseigner l’attention au souffle (donc pas son premier choix). Le « suicide lent » était pourtant une méthode utilisée pour mortifier le corps et purifier le mental par les Jaïns (mort par le jeûne, santhara). On en trouve encore des traces dans le bouddhisme même (p.e. Sokushinbutsu).

Quand, lors de sa pratique de mortification, le futur Bouddha est près de la mort, il endommage en quelque sorte le vœu du jeune prince en revenant sur sa décision. Ou plutôt, il juge que la méthode de libération utilisée par les Renonçants ne conduit pas à la connaissance de la vérité. Ses anciens compagnons, qui le voient toujours vivant, en tant que Bouddha, prennent ce changement comme une sorte de trahison de leur engagement et méthode. Comment peut-on être libéré quand le corps physique est toujours vivant ?

Cinq ascètes jaïns

Ce petit pas en arrière du futur Bouddha constitue la voie du milieu, entre la vie pleinement engagée et l’ascèse extrême[4], qui aboutit à la mort du corps physique. Il faut avoir un sacré aplomb, après ses trahisons en série, de se déclarer libéré, éveillé, et ne devant plus rien à personne, ni aux ancêtres, ni aux saints, ni aux dieux, ni aux Renonçants. On ne le voit même pas rendre hommage aux Bouddhas qui l’ont précédé, et qui auraient ouvert la voie, selon la tradition bouddhiste ultérieure.

Cette indépendance d’esprit, cette radicalité, cette liberté, cet aplomb, on ne les voit plus chez les descendants du Bouddha, qui se réclament de lui, de ses paroles, de ses méthodes. Le Bouddha aurait formulé des règles à suivre, une doctrine, une pratique, que ses disciples suivent conformément, pour devenir comme le Bouddha…

Le bouddhisme enseigne même ce qui est bien à penser (kuśala) ou pas bien à penser (akuśala). Il enseigne notamment comme une vue fausse (skt. mithyādṛṣṭi P. micchā diṭṭhi tib. log lta), celle que le bouddhisme pāli attribue au Renonçant « matérialiste »[5] Ajita Kesakambalin. C’est une vue qui précède apparemment le jaïnisme et le bouddhisme, et qui considère la perception directe, l’empirisme et les inférences conditionnelles comme des sources de connaissance valide (pramāṇa), pratique un scepticisme philosophique en rejetant le ritualisme et le surnaturel (longtemps avant l'orientalisme, Burnouf, le modernisme bouddhiste et les anthropologues pro-religions). Cette vue sera considérée par la tradition bouddhiste comme « extrême » et est appelée « annihilationisme » (ucchedavāda) par elle. Ce que condamne notamment la tradition bouddhiste dans la vue d’Ajita Kesakambalin[6], à en juger par la définition de la vue fausse, ce sont le rejet des devoirs religieux par rapport à la vie suivante, au culte des ancêtres, au mérite rattaché aux offrandes aux saints (prêtres, contemplatifs, …), au culte des dieux, très précisément l’objet des trois dettes mentionnées ci-dessus. La "générosité" dans ce contexte, n'est pas la perfection du don, mais plutôt les dons et les transferts de mérite aux morts, aux ancêtres, les dons pour des raisons religieuses, les dons aux clercs, les offrandes et les sacrifices du culte des dieux.

Le futur Bouddha semble, lors du grand départ du palais, dans une attitude de Renonçant nettement plus extrême que celle de la tradition bouddhiste après lui, qui a réintégré la pratique des trois dettes sous diverses formes.


Jeunes novices bouddhistes (Gandhara),
bien avant la recherche d'un corps immortel

***

Should India's Jains be given the choice to die? Soutik Biswas, 21 August 2015, BBC


[1] Nous sommes dans une monarchie, où le roi tire son autorité de la religion, chargée entre autres du culte du roi dans le temps et dans l’espace du royaume.

[2] 55. ―A man discharges his debt to his ancestors by begetting offspring, to the saints by sacred lore, to the gods by sacrifices; he is born with these three debts upon him, — whoever has liberation (from these,) he indeed has liberation.
naraḥ pitṛṇāmanṛṇaḥ prajābhirvcdairṛṣīṇaāṁ kratubhiḥ surāṇam | utpadyate sārdhamṛṇaistribhistairyasyāsti mokṣaḥ kila tasya mokṣaḥ || 9.55 (9.65)
lha yi mchod sbyin drang srong rnams kyi rig byed dang //
pha yi bu lon med pa bu rnams kyis te mi//
gang gi zhe grol ba yod pa de yi thar pa zhes//
bu lon gsum po de dang lhan cig skyes pa'o// 55

[3] Voir The Mass Suicide of Monks in Discourse and Vinaya Literature, Anālayo

[4] Voir Comment les enseignements du Bouddha se distinguent du Brahmanisme et du Sramanisme

[5] Du mouvement des Cārvāka ou Lokāyata.

[6] « Ajita Kesakambalin me dit, 'Grand roi, rien n'est donné, rien n'est offert, rien n'est sacrifié. Il n'y a ni fruit ni résultat des bonnes ou des mauvaises actions. Il n'y a ni ce monde, ni le monde à venir, ni mère, ni père, ni êtres renés spontanément ; ni prêtres ni contemplatifs qui, se portant bien à juste titre et pratiquant à juste titre, proclament ce monde et le prochain après l'avoir directement connu et réalisé par eux-mêmes. Une personne est un composé de quatre éléments primaires. A la mort, la terre (dans le corps) retourne à et se fond dans la substance-terre (extérieure). Le feu retourne à et se fond dans la substance-feu extérieure. Le liquide retourne à et se fond dans la substance-liquide extérieure. Le vent retourne à et se fond dans la substance-vent extérieure. Les facultés des sens s'éparpillent dans l'espace. Quatre hommes, avec la bière pour cinquième, portent le cadavre. Ses éloges ne résonnent pas plus loin que le charnier. Les os deviennent couleur pigeon. Les offrandes finissent en cendres. La générosité est enseignée par des idiots. Les paroles de ceux qui parlent de l'existence après la mort sont fausses, bavardage vide de sens. A la dissolution du corps, les sages et les fous tout pareil sont annihilés, détruits. Ils n'existent pas après la mort.' » Samaññaphala Sutta, Les fruits de la vie contemplative

samedi 4 février 2017

Devenir Bouddha est difficile ? Essayez d'être un bon bouddhiste...




Une religion peut-elle survivre à l’abolition d’un ou plusieurs de ses dogmes ? le christianisme serait-il toujours du christianisme sans le péché originel ? Le péché originel ou péché d’Adam, est « l’acte de rébellion d'Adam et Ève, du premier homme transmis à tout être humain et effacé par le baptême ».[1] La doctrine du « péché originel » est cependant rejetée par le judaïsme, qui la considère comme un dévoiement de la mythologie hébraïque par les docteurs chrétiens.[2]

Un hoax récent[3] avait joué avec l’idée de Pape François déclarant qu’Adam et Ève n’avaient pas réellement existé et que l’Enfer n’existait pas. La plupart de non-croyants savent cela depuis longtemps, mais il était étonnant que le chef de l’église catholique le déclarât officiellement. Cela aurait eu pour conséquence qu’il n’y avait pas de péché d’Adam, et donc pas de péché originel, qui aurait besoin d’être effacé par le baptême et par le rachat des péchés par la mort sur la croix et la résurrection du Christ. L’Enfer étant l’endroit où iront tous ceux dont le péché d’Adam n’aurait pas été racheté. Il est donc absolument nécessaire qu’Adam ait vécu et existé, sinon tout l’édifice catholique s’écroule.

D’autres pourront dire (et l’ont en effet fait) que l’on peut très bien vivre de manière chrétienne sans Adam et Ève, et sans toute la théologie qui repose sur leurs épaules. Il existe des formes de christianisme plus modernes et plus légères (séculières).[4] Elles doivent alors coexister avec des formes plus traditionnelles, réactionnaires voire fondamentalistes, qui les considèrent comme insuffisantes, manquant de l’essentiel (les dogmes) et donc foncièrement non-chrétiennes.

Les formes les plus conservatrices considèrent les grandes valeurs occidentales comme autant de menaces, notamment la laïcité, qui tend à loger toutes les formes religieuses à la même enseigne, infirmant ainsi les dogmes caractéristiques de chaque religion qui les distinguent des autres. Tous les leaders religieux conservateurs se retrouvent dans leur hostilité envers les valeurs occidentales, surtout celles qui sapent leur autorité : démocratie, liberté d’expression, pensée critique, méthode scientifique, laïcité, …

Le bouddhisme et le bouddhisme tibétain ne sont pas à l’abri du conservatisme religieux et d’attitudes fondamentalistes. Ainsi, des maîtres nyingmapa, tels Thinley Norbu Rinpoché (1931-2011)[5] et son fils Dzongsar Khyentsé Rinpoché (DKR) né en 1961, s’en sont publiquement pris à plusieurs reprises aux valeurs occidentales, qu’ils perçoivent comme une menace pour « le bouddhisme » ou même pour la spiritualité (« any spiritual point of view ») en général. Mais ce qu’ils appellent « bouddhisme » et « spiritualité », auxquels s’opposeraient des « nihilistes », n’est en fait que le réincarnationisme. Quand ils partent en guerre contre ceux qui mettent en doute le dogme réincarnationiste, les « nihilistes », les « matérialistes », les « carvaka », etc., ils considèrent que le bouddhisme et « la spiritualité » se réduisent au réincarnationisme.

Cela ressort aussi des deux vidéos Youtube (part 01 et part 02) d’une conférence donnée par Dzongsar Khyentsé Rinpoché à l'Université de Berkeley, Californie, USA, en juillet 2015. DKR y dit en substance qu’il n’y a pas de terrain commun entre le bouddhisme et la science (2 :41), mais qu’il se réjouit néanmoins des échanges entre bouddhiste et scientifiques. Il est convaincu qu’un jour les scientifiques découvriront que ce que le Bouddha avait enseigné il y a 2500 ans est vrai. « Ce que le Bouddha avait enseigné » étant plus particulièrement ce qui se rapporte au réincarnationisme, car c’est surtout là que le bât blesse.

Un des thèmes qui semble préoccuper en particulier DKR, et qui revient souvent dans ses livres, publications en ligne et conférences, ce sont des gens qui s’appellent « bouddhistes », mais qui ne sont pas réellement des bouddhistes, car ils sont au fond des matérialistes (4 :50), des carvakas (5 :20). Il y a aussi des « bouddhistes » qui sont spirituels, mais plutôt de tendance « abrahamique ». Avec ces « bouddhistes » religieux, le dialogue est possible. Ce qui empêche essentiellement le dialogue avec un scientifique (ou un « bouddhiste » matérialiste) est le concept d’union (tib. zung ‘jug sct. yuganadda) et notamment l’union de la matière et de l’esprit (matter and mind 9 :31). Ce qui empêche plus spécifiquement le dialogue avec un scientifique serait le fait que, contrairement à un bouddhiste religieux, pour un scientifique la Parole de Bouddha n’est pas un critère de vérité (pramāṇa).[6] De nouveau, il est évident que la « Parole du Bouddha » est utilisée ici par DKR comme un synonyme de réincarnationisme. Dans une autre « Parole de Bouddha », celui-ci invite cependant ses disciples à bien examiner une tradition avant de s’y engager.
« Kalamas, ne vous laissez pas guider par ce que vous avez entendu dire ni par les traditions. Ne vous laissez par guider par l'autorité des textes religieux, ni par la simple logique ou les allégations, ni par les apparences, ni par la spéculation sur des opinions, ni par des vraisemblances probables, ni par la pensée : ‘Ce religieux est notre maître spirituel’. »[7]
Pour être fairplay, DKR admet la grande contribution des carvaka à la pensée indienne (15 :50). Il souligne néanmoins qu’à cause de leur rejet par les religieux indiens, il reste peu de traces de leur littérature, et que tous ceux qui ne croient pas en la réincarnation (SKM) sont traités de Carvaka en Inde.

Ou de « matérialistes », « nihilistes », « athées », etc. en Occident par DKR et son père, qui ont leurs propres raisons pour faire du réincarnationisme le cœur du bouddhisme, sans lequel « le bouddhisme » ne pourrait exister. Tout comme le péché originel dans la religion catholique, le réincarnationisme est ce qui fait tourner le moteur du bouddhisme en tant que religion. Dès leur naissance, les fidèles ont une dette, un manque, une tare que seul la religion peut effacer, combler et éliminer, et qui les tiennent en alerte.
« J’ai du mal à voir un quelconque avantage à incorporer ces systèmes de valeurs limités de l’Occident dans une approche de Dharma. Ils ne constituent certainement pas la réalisation extraordinaire de Prince Siddharta sous l’arbre de Bodhi il y a 2500 ans. L’Occident peut analyser et critiquer la culture tibétaine à volonté, mais je lui serais reconnaissant de faire preuve d’humilité et de laisser tranquilles les enseignements de Siddharta, ou sinon de les étudier et pratiquer à fond, avant de s’ériger en autorité. »[8]
Une spiritualité « non-religieuse », c’est-à-dire qui ne traite pas le péché originel, le réincarnationisme etc. (et tout ce qui s’en suit) à la lettre, mais les réinterprète, n’est pas pour autant synonyme de matérialisme, nihilisme etc. Ni « la culture tibétaine » n’est-elle synonyme des « enseignements de Siddharta ». Une spiritualité laïque et une éthique laïque peuvent s’inscrire dans « les enseignements de Siddharta » au même titre que la culture tibétaine. Le Dalaï-Lama, à qui on reproche quelquefois son modernisme bouddhiste, le répète d’ailleurs assez souvent.

Je ne veux pas m’ériger en autorité à mon tour, mais classer avec autorité les personnes qui suivent le Bouddha en « matérialistes », « nihilistes », en « soi-disant bouddhistes » de différentes catégories « matérialistes » ou « abrahamiques », en faisant du réincarnationisme un dogme sine qua non, ne me semble pas relever de l’intention du Bouddha. Même si le Chef n’était lui-même pas avare d’invectives[9]. On n’agit pas toujours selon ses propres intentions…


Au lieu de partir en guerre contre les valeurs occidentales et les méthodes scientifiques, on ferait mieux, en Occident où l’on vit avec ces valeurs jusqu’à nouvel ordre, de travailler à une sorte d’alliance (tib. zung ‘jug sct. yuganadda) entre les enseignements de Siddharta et les valeurs occidentales. Cela ne conduira évidemment pas à « la réalisation extraordinaire de Prince Siddharta » il y a 2500 ans en Inde, mais si cela conduit les occidentaux à leurs propres « réalisations extraordinaires » ici et maintenant, c’est déjà pas mal. Croire que cela est possible, au lieu de cheminer pendant trois grandes périodes cosmiques risque néanmoins de faire de vous un matérialiste...

***


[1] BREMOND, Hist. sent. relig., t.3, 1921, p.518

[2] Source Wikipédia

[3] Site hoaxbuster

[4] l'Abrégé de l'Évangile de Tolstoï que Wittgenstein appréciait beacoup.

[5] « Words for the West » « According to my understanding, nihilism means not believing in any spiritual point of view. Nihilists only believe in what they can see, what they can hear, and what they can think, or the substantial reality of whatever temporarily exists in front of them. For example, they believe only in this life and not in previous lives or future lives, because they don't believe in continuous mind, although it is inevitable that mind is continuous. Nihilists don't accept Buddhist beliefs such as the interdependence of reality, or that relative truth, whose essence is delusion, only exists according to beings' reality habits. When something happens through previous karma, if nihilists cannot find any explanation to prove why it has happened, they think it is just coincidence. »

[6] En tibétain lung tshad ma. Il n’y a pas non plus de terrain d’entente possible dans le domaine de la cognition directe (tib. rnal ‘byor mngon sum sct. yogi-pratyakṣa), ou sur la définition de l’esprit (mind). 9 :53

[7] Discours du Bouddha aux Kalamas, à propos de la liberté de penser. Kalama Sutta (AN 3.65)

[8] « I find it difficult to see the advantage of incorporating these limited Western value systems into an approach to the dharma. These certainly do not constitute the extraordinary realization Prince Siddhartha attained under the Bodhi tree 2,500 years ago. The West can analyze and criticize Tibetan culture, but I would be so thankful if they could have the humility and respect to leave the teachings of Siddhartha alone, or at least to study and practice them thoroughly before they set themselves up as authorities. »
L'article Distortions

[9] Il faudrait faire un inventaire de toutes les invectives du Bouddha. Il avait traité Devadatta de "lèche-bottes" (lickspittle, voir KR Norman sur le Vinaya). Les plus courantes sont bālamoghapurisadattu, jala, mūḷho, manda, bālisa