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mercredi 25 septembre 2013

Sur un éléphant qui trompe énormément



Bhairava est la Réalité ultime, « la Conscience indifférenciée universelle et sans second dans son rapport avec le cosmos, sa manifestation, sa conservation et sa résorption [T. skye dgag gnas gsum]. »[1] Dans le système Trika, la Conscience indifférenciée universelle n’est non seulement la réalité ultime, mais encore l’unique réalité. La manifestation, la conservation et la résorption du cosmos sont ses trois plans. Tout se passe dans la sphère de cette unique réalité, et il n’y a rien qui n’existe en dehors d’elle.

C’est du Je absolu de la Conscience indifférenciée (Bhairavātmatā) que procède (T. skye) l’univers entier. C’est le Bhairava-créateur. L’univers qui procède de ce Je absolu se différencie en six cheminements (S. ṣaḍadhvan)[2], qui sont les reflets du Je absolu, son corps (viśvarūpatā). C’est le Bhairava-protecteur, qui conserve (T. gnas) le monde. Et c’est Bhairava-destructeur qui réasorbe (T. dgag) le monde. L’adepte du Trika qui maîtrise ses trois plans (« triplicité ») de la Conscience indifférenciée, suit continuellement ce triple processus.

Ces trois aspects sont alors pensés comme un ensemble, une triplicité, qui contient tout. Dans le bouddhisme, on retrouve l’idée de la triplicité dans le triple corps du Bouddha, une autre Conscience indifférenciée qui ne dit pas son nom, car il considère que son nom n’est pas lui.

On retrouve ces trois niveaux (deux pôles, ciel-terre, et un entre-deux/lien) dans de nombreux discours métaphysiques. En gros, un rien éternellement immobile par rapport à lui-même, éternellement en gestation, et produisant un tout éphémère. La « production » peut être une non-production ou une quasi-production. Un rayonnement, à l’image du soleil. Ce rayonnement, la Nature, est éternelle. Pas ses produits, mais son action. Et les agents actifs de son action peuvent être des éléments, des essences (tattva), etc.. Ces agents sont indifférenciés des deux pôles (réalité ultime et réalité phénoménale). Leur action est représentée par le trajet entre les deux pôles, qui a un sens d’aller et de retour. Les agents sont multiples et leur action est multiple. Le cheminement est également multiple et peut être représenté par un arc-en-ciel à 5 ou 6 couleurs, qui fait le lien entre le ciel et la terre.

Le Trika utilise l’idée de « cheminements » (adhvan) qui sont au nombre de six, deux groupes de trois. Trois cheminements pour chaque pôle (Ciel/Sujet/Signifiant (śabda) – Terre/Objet/Signifié (artha). Les trois cheminements du signifiant (śabda) sont :
le cheminement des syllabes (varṇādhvan)
le cheminement des mots (padādhvan)
le cheminement des mantra (mantrādhvan)

Les trois cheminements du signifié (artha) sont :
le cheminement des mondes (bhuvanādhvan)
le cheminement des essences/catégories (tattvādhvan)
le cheminement des fractionnements (kalādhvan).

Liliane Silburn[3] propose le schéma suivant pour les six cheminements


Ordre subjectif temporel
Manifestation phonématique

Ordre objectif spatial
Manifestation cosmogonique
Suprême (para)
Indifférencié et suprême
Phonème (vara)
Énergie fragmentatrice (kalā)
Subtil (sūkṣma)
Indifférencié-différencié
Mot (mantra)
Facteur de réalité (tattva)
Grossier (sthūla)
Différencié et non-suprême
Phrase (pada)
Monde (bhuvana)

Ces six cheminements constituent le corps cosmique[4] de Śiva. Le principal de ces cheminements est le cheminement des fractionnements (kalādhvan), et les autres sont intégrés dans et pénétrés par celui-ci. Il consiste en les cinq kalā. Le cheminement des essences/catégories (tattvādhvan) consiste en les 36 principes. Le cheminement des mondes (bhuvanādhvan) consiste en les 224 bhuvanas. Le cheminement des syllabes (varṇādhvan) consiste en les 51 lettres. Le cheminement des mots (padādhvan) consiste en les 81 mots à la signification ésotérique et le cheminement des mantras en les 11 mantras appelés saṃhitāmantra. Les éléménts grossiers (mahābhūta) sont caractérisés par ces adhvans et cette caractérisation établie les correspondances entre les éléments et le corps "onduloforme" de Śiva. Toutes les activités rituelles relatives à cet aspect de Śiva, se rapportent aux éléments grossiers (mahābhūta).[5]

C’est à travers les cheminements et les éléments, qui sont les modulations de Śiva/Bhairava, que les êtres ont accès à sa grâce. Iconographiquement, les modulations, les aspects (mūrti) de Śiva en tant que les éléments terre, eau, feu, air et espace sont représentés respectivement par Śarva, Bhva, Paśupati, Īśāna et Bhīma. Les aspects (mūrti) de Śiva sont d’ailleurs au nombre de huit, et comprennent hors les cinq éléments grossiers, le soleil, la lune et le soi.[6]

Tournons-nous maintenant vers un tantra dzogchenpa[7] intitulé Le sextuple cheminement de Samantabhadra (T. Kun tu bzang po klong drug pa'i rgyud). Je traduis par cheminement, cours ou flux le mot tibétain « klong » que l’on traduit le plus souvent par espace, sphère, abîme. Car il me semble qu’il corresponde au mot sanscrit « adhvan ». Ce tantra est généralement présenté comme un texte qui a pour but « d’éviter une mauvaise renaissance, de purifier les six destinées et de manifester les terres pures qui sont des automanifestations »[8]

Dans ce tantra il est enseigné que le Corps, Verbe et Esprit de tous les bouddhas sont des manifestations de la nature parfaitement pure de Samantabhadra et qu’il n’y a pas de différence entre les êtres des six destinées et les manifestations de Samantabhadra. Celles-ci sont sont des manifestations qui ne se manifestent pas,[9] mais qui sont le rayonnement de Samantabhadra.

Toute réalité perceptible est le Jeu de Samantabhadra, tous les reflets sont l’œuvre de Samantabhadra et toute vacuité est l’objet de Samantabhadra.[10]

Le tantra comporte six chapitres. Dans chaque chapitre Samantabhadra fait la démonstration d’une absorption (samādhi) particulière et révèle un cheminement, associé à chaque classe d’êtres des six destinées. Voici, dans l’ordre les différents noms des absorptions et des cheminements avec la classe d’êtres à laquelle ils sont destinés.

1. Sortie (émanation) du Cœur appelé « Cercle de Parures du Cœur indestructible » (T. rdo rje snying po rgyan gyi dkyil 'khor zhes bya ba)

2. Entrée dans l’absorption de l’égalité indifférenciée de toutes les choses, appelée « Cœur fulgurant indifférencié » (T. chos thams cad mnyam pa nyid gnyis su med pa'i ting nge 'dzin gnyis med rdo rje'i snying po zhes bya )

3. Entrée dans l’absorption appelée « La manifestation intégrale de la substance spirituelle comme la réalité phénoménale (māyā) » (T. chos nyid sgyu ma rab tu snang ba zhes bya ba'i ting nge 'dzin)

4. Sortie de la Pensée appelée « Pureté symbolique de l’esprit qui remémore la manifestation de tous les bouddhas » (T. sangs rgyas thams cad kyi snang ba rjes su dran pa sems kyi rdul rnam par dang pa zhes bya ba'i dgongs pa las langs nas)

5. Pénétration de la Pensée appelée « Jeu des Parures indifférencié de la substance spirituelle » (T. chos nyid mnyam pa chen po'i rgyan rnam par rol pa zhes bya ba'i dgongs pa la 'byol nyog tu gnas par gyur to)

6. Afin de résorber tous ses propres cercles, Samantabhadra émane des rayons de couleur des orifices de son visage, qui se manifestent comme des terres pures. (T. de nas ston pa kun tu bzang pos rang gis 'khor rnams sdud pa'i ched du zhal gyi sgo rnams nas 'od zer kha dog du ma byung ste sangs rgyas kyi zhing khams rnams snang bar byas pa)

Et voici les six cheminements et la destinée associée :

1. Le cheminement qui montre toutes les choses comme atemporelles (T. chos thams cad dus gsum mnyam pa nyid du bstan pa'i klong) - dieux

2. Le cheminement qui détermine toute substance spirituelle (T. chos nyid thams cad gtan la phab pa'i klong) – titans

3. Le cheminement qui détermine toute procession par différenciation comme la conscience (T. sna tshogs spros pa sems su gtan la phab pa'i klong) - humains

4. Le cheminement qui détermine le processus fondamental du devenir (dngos po'i gnas lugs gtan la phab pa’i klong) – animaux

5. Le cheminement qui montre que le Cœur qui intègre le chemin est le fruit qui se recueille de lui-même (T. snying po lam dang bcas pa 'bras bu rang dril bar bstan pa'i klong) - preta

6. Le cheminement de l’absorption à mettre en œuvre ? (T. nyams su blang ba'i ting nge 'dzin gyi klong) – êtres infernaux

Autre chose, mais rappelons aussi que le bodhisattva Samantabhadra est souvent représenté assis sur un éléphant à six défenses (une seule tête avec six défenses, ou trois têtes avec trois paires de défenses). Peut-être le même éléphant à six défenses que la reine Māyā avait vu en rêve quand le futur Bouddha fut conçu. D’ailleurs les six cheminements constituent ensemble la māyā. Faut-il voir un sens métaphorique dans tout cela ? Par exemple, la conscience indifférenciée (Bouddha) qui se manifeste par les six cheminements (ou équivalents...) dans la réalité phénoménale (māyā) ? Pour être complet, l'éléphant du bodhisattva semble représenter le cosmos. Il a sept pattes, que l'on pourrait interpréter comme les sept planètes. De toute façon, c'est un drôle d'éléphant...

On peut évidemment tout faire avec les chiffres, et on n’a pas manqué de le faire. Mais il me semble que ce tantra contient des éléments qui permettent d’établir un lien entre Samantabhadra le bodhidattva et le Samantabhadra cosmique... et entre ce dernier et Śiva/Bhairava, mais c'est une autre histoire.  

Voilà quelques intuitions en vrac, qui méritent à mon avis d’être creusées.

***

[1] Liliane Silburn, Le Vijñāna Bhairava, p. 12

[2] (This must be so also because the unfolding of the internal half of the ṣaḍadhvan [i.e. the Signifier half, consisting of varṇas, padas, and mantras] must mirror the unfolding of the external, Signified half [i.e. kalās, tattvas, and bhuvanas]. Christopher D. Wallis, The Philosophy of the Śaiva Religion in Context.
Next emanates from the Bindu the Sadāśiva-tattva, without any ... or spells, the bhuvanas or worlds, the kalādhvan, and the Tattvas mentioned above. ... The five kalās are forces which by their presence cause the thirty-six (Paramarthasara of Abhinava-Gupta)
L’éléphant de Samantabhadra a six défenses pour libérer les êtres des six destinées à travers les six paramita.

[3] Le Vijñāna Bhairava, p. 18

[4] Le varṇādhvan est sa peau, le padādhvan sa tête, le tattvādhvan son cœur, le bhuvanādhvan ses poils, le mantrādhvan son sang, semence, moelle, os etc. et le kalādhvan ce sont tous ses membres.

[5] "Of these six adhvans, kalādhvan is the foremost and dominating one because all other adhvan remain, included and pervaded by this kalādhvan.Kalādhvan is constituted of five kalās; tattvādhvan comprises thirty-six principles; bhuvanādhvan consists of two hundred and twenty-four bhuvanas; varṇādhvan consists of fifty-one letters; padādhvan consists of eighty-one words of esoteric significance; and mantradhvan consists of eleven mantras, specifically known saṂhitāmantras. The gross elements (mahābhūtas) are characterized by these adhvans and this characterization establishes the correspondence between the gross elements and the adhvan form of Lord śiva. All the ritualistic activities concerned with the adhvan form have their direct interaction with the gross elements". THE AGAMIC TRADITION AND THE ARTS, Āgamic Treatment of Mahābhūtas in Relation to Maṇḍalas and Arts, S.P. Sabarathinam http://ignca.nic.in/ps_03007.htm

[6] Comparer avec les huits aspects de Guru Rinpoché (gu ru mtshan brgyad). Pour vérifier cela, il faudra voir le rôle qu'ils ont dans les rituels qui leur sont attribués.

[7] Un des dix-huit tantra dzogchenpa

[8] "This tantra teaches how to prevent rebirth in and purify the six realms, and manifest the pure realms of self-display"

[9] nga'i snang ba ni mi snang ba'i snang ba ste. La même chose vaut pour le Trika, voir Silburn, p. 14

[10] dngos po thams cad kun tu bzang po'i rol pa yin no/snang ba thams cad ni kun tu bzang po'i mdzad pa yin no/stong pa thams cad ni kun tu bzang po'i yul yin no

dimanche 27 mai 2012

En apparence




Le shivaïsme Trika, de par ses sources différentes[1], aborde de diverses façons le rapport entre Śiva et le monde. La plus intéressante, car la plus proche du bouddhisme et d’une vue sans Créateur est la théorie des apparences (S. ābhāsavāda T. snang bar smra ba[2]). Selon cette théorie, Śiva ne crée pas le monde comme un potier créerait un pot avec de la matière, mais le projeterait, le manifesterait. Le monde projeté n’est pas de nature inerte, mais il est conscience. Śiva étant ou représentant la Conscience absolue. Les apparences (S. ābhāsa T. snang ba) sont le reflet de la Conscience/Śiva, et semblables aux images réfléchies (S. pratibimba) dans un miroir. Selon la théorie des apparences, l’émission créatrice de Śiva est comparée à une lumière (S. prakāśa) et son rayonnement/reflet (S. vimarśa). Evidemment, le rayonnement n’est pas différent de la lumière et il est de même nature. C’est une théorie qui aurait été influencée par le bouddhisme de la conscience seule (S. cittamātra).

Le terme « bouddhiste » « Claire lumière » est la traduction du tibétain « ‘od gsal ». Dans cette traduction, la lumière (‘od) est prise pour le substantif, dont claire (gsal) est l’adjectif. Mais, il s’agit en fait de la juxtaposition de Lumière et de rayonnement : Lumière-rayonnement. C’est la même idée que dans le shivaïsme Trika, la notion divine en moins. Dans le bouddhisme cittamātra, la conscience était considérée comme un absolu, tout comme la Conscience absolue de Śiva. Le bouddhisme, n’admettant pas de conscience absolue (voir la mésaventure de Vacchagotta), cette vue a dû être amendée par la suite en y injectant un peu de madhyamaka. La conscience absolue était alors diluée en l’alliance de la vacuité et des apparences (T. snang stong). Ce que le Śiva de la théorie des apparences est pour le Trika, la vacuité l’est pour le bouddhisme mahāyāna. D’un côté la lumière et le rayonnement (S. prakāśa-vimarśa), de l’autre la lumière et le rayonnement (T. ‘od gsal), ou encore la vacuité et les apparences.

Dans la théorie des apparences bouddhiste, les phénomènes (dharma), tels qu’ils étaient conçus par le bouddhisme ancien (p.e. sarvavastivāda), perdent en importance. Rappelons que les « phénomènes » dans le sens de « dharma », sont les objets de la perception psychosensorielle (du mental). A l’origine considérés comme ayant une certaine réalité, après le cittamātra et le madhyamaka, il ne restait plus grand-chose de leur réalité. Ils étaient devenus des simples « apparences ».

Avec le développement du Yogācāra (adeptes du Yoga) et l’introduction des tantras, la situation va se compliquer. Le Yogācāra admet des méthodes yoguiques comme moyen habile (S. upāya). Le Yoga est souvent considéré comme la partie pratique de la théorie que serait le Sāṃkhya. Le Sāṃkhya, tout comme le bouddhisme n’est pas théiste. Mais le Yoga admet un Seigneur (Īśvara T. dbang phyug) comme un modèle[3] auquel il faut s’identifier. Selon Patañjali, d’après Eliade, ce Seigneur n’est pas le créateur du Cosmos, mais simplement « un archétype du yogin », dont celui-ci peut faire l’objet de ses concentrations et qui lui facilité donc l’obtention du samādhi. Les boudhistes recommandent de toujours garder présent à l’esprit le Bouddha (S. buddhānusmṛti) et d’en faire un objet de concentration. En se dotant de méthodes yoguiques, les bouddhistes Yogācāra ont remplacé Īśvara par le bouddha et les grands bodhisattvas. Les tantras plongent leurs racines dans le fond mythologique indien commun et utilisent tous ses matériaux. En récyclant du matériel à haute teneur théiste, il est logique d’en trouver des reflets dans les doctrines.

Les tantras bouddhistes, sans admettre des dieux ou des bouddhas cosmiques « créateurs » au départ, utilisent quand-même des divinités à la façon de l’Iśvara du Yoga, des « archétypes », comme dirait Eliade. Mais même la position et la nature de cet Īśvara a évolué avec les siècles. « Ainsi, sous les influences conjointes de certaines idées vedantiques et de la bhakti (dévotion mystique), Vijñāna Bhikṣu s’attarde longuement sur ‘la spéciale grâce de Dieu’ (Yoga-sāra-saṃgrāha, 18-19, 45-46 rnal 'byor snying po kun las btus pa ?) ».[4] Et Nīlakaṇtha accorde à Īśvara une « ‘volonté’ capable de prédestiner les vies des hommes ; car ‘il force ceux qu’il veut élever à faire de bonnes actions’ ».[5] L’Īśvara prend alors les allures d’un véritable Dieu et finira par devenir la source de la création/manifestation. C’est le cas du shivaïsme Trika.

On constate une évolution similaire dans le bouddhisme tantrique, mais celui-ci, comme il s’appuie quand même sur les thèses du Bouddha, doit être plus prudent et menager pas mal de gardes-fou, tout en évoluant aux limites et quelquefois même en les dépassant. Entre le Śiva du Trika et le Samantabhadra des trois Sections (T. sde gsum) du Dzogchen, les différences sont vraiment minimes, à part les « clauses de non-responsabilité » d’usage du bouddhisme madhyamaka. Śiva, par le biais de ses Puissances, est la source de tous les degrés de manifestation (S. tattva T.de nyid), qui se déploient à partir de lui et sont resorbés en lui. Il est complet comme l’œuf de paon (S. mayūrāṇḍarasavat). Même si le jus de l’œuf est sans couleur, il est à l’origine de toutes les couleurs du plumage du paon adulte[6]. Śiva est le sans-clan (akula) à l’origine de tous les clans (kula). Samantabhadra peut être représenté par l’image d’une boule de cristal, qui fractionne la lumière en cinq rayons de lumières de couleurs différentes, pour expliquer l’apparition de la multiplicité. Notons au passage, la différence entre les images de fluide (génétique et donc de filiation) et de lumière dans les exemples utilisés.

Conscience (quelque soit sa nature), apparences et lumière vont bien ensemble. On voit bien comment la notion de liberté puisse s’y insérer. Mais la notion d’un Dieu, d’une généalogie divine, d’une filiation, de la transmission de fluide génétique spirituel ou non, dans le cadre d’initiations et de rituels, avec des liens de féodalité entre les uns et les autres, et qui plonge ses racines dans la mythologie, n’a pas grand-chose à voir avec la liberté, plutôt avec l’aservissement. D’autant plus que dans ce type de filiation le pouvoir religieux et séculier se mélangent de façon indissociable. Filiation spirituelle et génétique se marient très bien… L’un sert l’autre, dans quel but ?

Il me semble que ce mélange de genres, que l’on voit aussi bien dans le shivaïsme, que dans le bouddhisme tibétain, peut poser problème. La Conscience absolue et la vacuité avec leurs apparences inhérentes (T. rang snang), très bien, la Lumière et le rayonnement (S. prakāśa-vimarśa T. ‘od gsal), parfait. Les personnifier (façon  Īśvara /buddhānusmṛti) à titre de modèle, pour permettre une adhésion plus facile, voire même de la dévotion (bhakti) pourquoi pas ? Les sources de la conscience sont un mystère. Impossible de ne pas s’en faire une idée ou de ne pas se le représenter. Mais élever ces représentations en principes, et instaurer ces principes en autorité, dont toutes les autres autorités tirent leur substance à travers du storytelling… Je ne vois pas comment cela puisse aboutir à une liberté, extérieure ou intérieure. Les symboles font trop souvent figure de couleuvres.



[1] Fluide (génétique), énergie, onde vibratoire (sons) et autre fréquences…
[2] Le maître Śāntarakṣita (T. zhi ba ‘tso 8ème s.) est considéré comma un adepte de cette théorie, selon le Dhyāna-sārasamuccaya nibhandana T. ye shes snying po kun las btus pa zhes bya ba'i bshad sbyar (toh: 3852), de a. byang chub bzang po; t. santibhadra; chos kyi shes rab
[3] Le Yoga, immortalité et liberté, Mircéa Eliade, p. 83-86
[4] Le Yoga, immortalité et liberté, Mircéa Eliade, p. 85-86
[5] Le Yoga, immortalité et liberté, Mircéa Eliade, p. 86, citant Dasgupta, Yoga as a Philosophy and Religion, p. 89.
[6] (Pandit, 2003), p. 180

vendredi 25 mai 2012

Sur le Trika et autre chose



Trika (tripartite) est le nom donné à la forme particulière du shivaïsme au Cachemire. La triade en question se réfererait à « l'unité entre la volonté (S. icchā), la connaissance (S. jñāna) et l'action (S. kriyā), qui sont les puissances de Bhairava/Śiva, symbolisées par le trident (S. triśūla) de Bhairava. Ce système comporte d’ailleurs de nombreuses autres triades[1].

Une des questions centrales du shivaïsme au cours de son évolution était la différenciation entre le créateur et sa création/manifestation. Ceux qui affirment qu’il y a une différenciation (S. bheda) sont appelés des dualistes (S. bhedavādin). Par exemple, le Sāṃkhya, le Yoga de Patañjali, les shivaïstes dualistes (Śaivasiddhāntin). Ces derniers croient en la triade du Seigneur (S. pati), le monde (S. pāśa) et l’âme individuelle (S. paśu).

Un deuxième type de différenciation est appelé « différenciation qualifiée » (S. bhedābheda), ou une certaine identité entre le Seigneur, le monde et l’âme individuelle était admise, tout en maintenant la distinction. Ce serait le point de vue de la Bhagavad-gītā.

Le dernier type était justement la non-différenciation (S. abheda), le non-dualisme (S. advaya), entre le Seigneur et sa manifestation, annoncé par les Aphorismes de Śiva (Śivasūtras 8ème s.).

Ce que partagent ces trois approches, est le culte de Śiva comme le Seigneur du monde ou comme la Conscience absolue. Chaque approche a son propre type de culte, plus ou moins exotérique ou ésotérique, extérieur ou intériorisé.

Il est impossible d’avoir un regard rétrospectif en faisant abstraction de l’évolution ultérieure d’un mouvement. Les grands poissons mangeant les petits, les grands dieux mangent les plus petits et les cultesmajeurs absorbent les cultes mineurs et l'histoire des "vainqueurs" deviendra aussi celle des "vaincus". Nous parlons donc de Śiva et de shivaisme comme si les divers cultes absorbés, qui auraient très bien pu être voués à d’autres dieux à l’origine, avaient toujours été le culte de Śiva en ses diverses manifestations. Idem, quand nous parlons du Trika et de l’évolution du Trika, systématisé par Abhinavagupta au 10ème siècle. Ainsi, Moti Lal Pandit, peut écrire[2] que le Shivaïsme Trika avait commencé à prendre une forme spécifique au quatrième siècle de notre ère et qu’il s’est associé dès son origine avec les écoles « tantriques » Kaula ("Filiationisme") et Krama ("Séquentialisme"). Les origines de ces écoles sont obscures et ce que nous savons du Filiationisme vient surtout du Tantrāloka d’Abhinavagupta.[3] Cependant, le Kālikula (Filiation de Kāli), cité à pluseurs reprises par Abhinavagupta[4], affirme que le Filiationisme (Kaula) est l’essence de l’ésotérisme tantrique.[5] Kālī est d’ailleurs la divinité centrale de l’école Séquentialiste (kramavāda).

Ces différentes approches, auxquelles il faut encore ajouter les écoles "Vibrationniste" (S. spanda) et de la "Reconnaissance" (S. pratyabhijñā), ont été systématisées par Abhinavagupta dans ce qui serale système Tripartite, centré autour de Śiva, tel que nous le connaissons. Le geste créateur de Śiva est une "émission" qui part de lui. Ce mouvement ondulatoire est sa Puissance, respectivement représentée par les différentes écoles comme un fluide (généalogique, génétique, filiation spirituelle) (Kaula), une énergie (Krama), une vibration (Spanda) ou une lumière (Reconnaissance), ondulatoire.. Les méthodes pour les intégrer étaient respectivement la voie de l’individu ou de Śiva (āṇavopāya, Kaula), la voie de l’énergie (śāktopāya, Krama) et la non-voie (anupāya, Spanda et Reconnaissance). Les systématisations, telles celle d’Abhinavagupta, mais aussi dans le bouddhisme tantrique, ont comme conséquence, que l’on aurait désormais du mal à démêler ce qui avait été mêlé. La systématisation elle-même est un exercice très créatif et intéressant, qui pourrait montrer une certaine équivalence des approches quand elles sont interprétées avec intelligence. Mais tant qu'il y a l'intelligence et la créativité, tout va ou presque. Quand le moment de systématisation est passée et qu'il reste un système, dont les véritables racines sont en outre dissimulées (voir le désir mimétique de René Girard) dans un storytelling, on s'expose aux dangers d'une approche plus sectaire et à la répétition du même, l'imitation et le ritualisme.

Le même phénomène existait aussi au Tibet. Dans la culture tibéto-indienne rien n’est jeté, tout est inclus, intégré et recyclé. Dans un système issu d'une systématisation synthétique, il y en a donc pour tous les goûts. Si les êtres non-éveillés sont comme des malades, et les différentes voies spirituelles comme des thérapies et des molécules, c’est comme si toute une pharmacie avait été concentrée en un seul système, en un cocktail. Celui-ci contiendra forcément la molécule qui soignera notre maladie spécifique… Ou bien, en prenant une à une les différentes molécules, on tombera sans doute sur celle qui nous correspond plus particulièrement. Mais qu’en est-il d’éventuels effetssecondaires non désirés ?

Selon la version officielle, un médecin (guru) nous ausculte avec attention, nous suit de près, prescrit exactement le remède qu’il faut et qui correspond à notre maladie spécifique. Mais actuellement, dans la pratique, un médecin fait une visite une ou deux fois par an, reçoit ses malades en masse tout en même temps et donne le même remède à tous, généralement une bénédiction…

Photo : représentation d'un trident peut-être de la période historique à Barechhina, District Almora, U.P.


[1] Les 3 déesses Parā, Parāparā et Aparā, mentionnées dans le Mālinivijayottata-tantra, coorespondant aux trois Puissances : l’énergie transcendante (parā-śakti), l’énergie à la fois transcendante et immanente (parāpara śakti), et l’énergie immanente (aparā śakti), volonté, connaissane et action, Śiva, Śakti et Aṇu…
[2] The Trika Saivism of Kashmir, p. 277
[3] The Trika Saivism of Kashmir, p. 279
[4] Hindu Tantric and Śākta Literature, Teun Goudriaan,Sanjukta Gupta, p. 75
[5] The Trika Saivism of Kashmir, p. 279