Affichage des articles dont le libellé est marchandisation. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est marchandisation. Afficher tous les articles

dimanche 5 septembre 2021

Aider autrui à accepter son sort

Astérix et Cléopâtre

“La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans coeur, comme elle est l'esprit de conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple.”[1]
Les êtres opprimés rêvent d’un meilleur monde ou un monde plus sensé, et quand le monde réel posent des limites au possible, le rêve dépasse le monde ou se dirige vers un monde parallèle. Le paradis terrestre, le pays de Cocagne, champs élyséens, siddhaloka, les terres pures etc. Les souffrances et les sacrifices ici-bas ne resteront pas vains. Depuis les origines de l’homme, une expertise s’est développée pour alimenter, étayer et consolider “ce soupir”, dont l’autre face est l’espoir. Bienveillante, elle permet d’atténuer les souffrances et les peurs. Elle peut aussi lier certaines conditions à l’accès aux bonheurs futurs et donner des préceptes. Elle peut s’associer avec le pouvoir en place et harmoniser les préceptes de celui-ci avec les siens, ou le conseiller sur la gestion de masses. Il faut dire que les religions détentrices d’une telle expertise ont souvent été un instrument clé du pouvoir.


Une “religion” est au départ un culte (superstitio) élevé au rang dereligio licitapar un pouvoir séculier, pour des raisons politiques. Une aubaine pour une religion, qui devient ainsi hégémonique. Les religions peuvent être remplacées par des idéologies et leurs experts correspondants[2], qui à leur tour veulent devenir hégémoniques, car c’est la nature d’un pouvoir.
Sans doute Constantin saisit-il le profit qu'il pouvait tirer, dans les circonstances difficiles où il se trouvait et au moment où il lui fallait conquérir le pouvoir, de l'immense parti chrétien en pleine expansion. Résolument, donc, il s'engagea dans une politique de plus en plus favorable à la religion nouvelle, sans toutefois rompre trop ouvertement avec l'ancienne, encore puissante à ce moment-là. Grassement subventionnée, l'Église étendit son influence. Les évêques ne tardèrent pas à faire la pluie et le beau temps, tant et si bien que le christianisme devint peu à peu religion d'État, les païens n'étant plus que tolérés. Sous les fils de Constantin, le culte des dieux finira par être prohibé et passible, du moins en principe, des peines les plus graves. Les anciens persécutés étaient devenus persécuteurs.

“Bref, l'Église devenait folle de son corps, au grand détriment de son âme. Il faut bien reconnaître qu'alors les moeurs des adeptes de Chrestos, du moins dans l'ensemble, n'avaient plus grand-chose de commun avec les Béatitudes. De plus, les gâteries du pouvoir civil n'allaient pas sans contrepartie. En échange de ses bons procédés, Constantin attendait un soutien franc et massif à sa politique d'unification de l'Empire, et il ne se gênait pas pour exercer en ce sens un contrôle strict des institutions ecclésiastiques. Regardant les assemblées de clercs comme des rouages de sa politique ou comme des courroies de transmission, il n'allait pas tarder à se mêler de tout et de rien, intervenant à son gré dans la gestion des affaires - ce qui était normal dans la mesure où il payait -, mais encore dans les questions proprement dogmatiques
.” (Julien dit l'Apostat de Lucien Jerphagnon).
Des situations similaires d’opportunisme religio-politique et d’élévation au statut de religion d’état ont eu lieu en Inde, en Chine, au Tibet … Une religion peut être remplacée par une idéologie, et une idéologie peut devenir une religion hégémonique, en empruntant des méthodes aux religions. Les religions, parfois nostalgiques d’époques où elles étaient hégémoniques, ne se débarrassent jamais complètement de leurs projets théocratiques anciens, et leurs relations avec les démocraties sont alors pour le moins complexes. Les experts en religions, et désormais aussi en divers cultes de bien-être peuvent fréquenter et assister la nouvelle idéologie hégémonique au pouvoir, pour avancer leurs projets et/ou pour attirer des faveurs.

Pour être bien considérés et profiter du ruissellement, ils ne doivent pas gêner les projets de l’idéologie hégémonique, et même leur être utiles. Le culte de bien-être qui réussit le mieux actuellement est la Pleine conscience avec son produit panacée “La Méditation”. Elle est totalement dissoluble dans l’idéologie du Marché, c’est-à-dire de la marchandisation (commodification). Elle se veut a-politique (ni de gauche ni de droite), ce qui revient à dire qu’elle s’appuie sur l’idéologie hégémonique pour exister et proférer, sans aucun jugement (d’ailleurs un élément essentiel de sa méthode). En retour, ses adeptes deviennent de bons rouages de l’Idéologie : concentrés, résilients, sans jugement, “réalistes” et “pragmatiques” (acceptant les choses telles qu’elles sont), etc.


Quand le stress, la pression et les cadences augmentent (ce qui est conforme au projet de l’idéologie hégémonique), l’individu peut donner des signes de fatigue, de dépassement, de faiblesse, de manque d’attention, de colère. Avec la bénédiction de patrons paternalistes, les cultes de bien-être l’invitent alors à retrouver des ressources insoupçonnées en son être profond, en pratiquant un peu de Méditation, de prendre son mal en patience (“résilience”) et de s’aligner de nouveau sur la “réalité”. Certains qualifient ce type de paternalisme de “ féodalisme moderne” ou de “théocratie capitaliste”[3].


Certains enseignants bouddhistes s’inspirent du succès de la Pleine conscience (un produit dérivé du bouddhisme) en proposant leur propres programmes de Pleine conscience “augmentée”, peut-être dans l’espoir d’en faire des adeptes et de leur proposer des produits davantage religieux. Quand ces services sont proposés surtout aux classes moyennes, et aux cadres supérieurs, parfois par le biais de leurs entreprises, il n’est pas impossible qu'un des réflexes éternels du bouddhisme “Follow the Money” y joue un rôle aussi. Il y a toujours un temple, un stupa, un shédra et une hôtellerie à construire quelque part, ou sinon un projet charitable à soutenir.

***

[1] Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, 1844, in Critique du droit politique hégélien, trad. A. Baraquin, Éd. Sociales, 1975, p. 198.
La suite :
L'abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l'exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu'il renonce aux illusions sur sa situation c'est exiger qu'il renonce à une situation qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l'auréole

[2] Voir p.e. Gaël Giraud : « Les marchés financiers occupent la place qui était celle de Dieu dans lAncien Régime »

[3] Gaillard J.M., « Les temps du paternalisme », in Puissance et faiblesses de la France industrielle, Seuil, Point histoire, 1996, p. 501.

lundi 2 novembre 2020

La magie toujours et encore pour ré-enchanter le monde ?


Moine Thai proposant à la vente un masque avec des incantations (Nakhon Pathom Province)

Notre monde évolue sans cesse. Les connaissances d’antan sont les superstitions d’aujourd’hui. De découverte en découverte, les connaissances de l’humanité évoluent avec des effets dans tous les domaines. Cette évolution avait conduit, en Europe et vers la fin du Moyen-Âge, à une hostilité ecclésisatique envers les sciences occultes de tout genre. Le monde était déjà en pleine phase de “désenchantement”. Où finit la religion et commence la superstition, ou bien, où commence la religion et finit la superstition ? La bulle Super illius specula (1326) du pape Jean XXII n’empêchera pas le commerce des indulgences, qui fut la goutte faisant déborder le vase des “protestants”, qui ne s’arrêtèrent pas là pour désenchanter leur religion, soutenu en cela d'ailleurs par l’évolution générale du monde. Les temps changent. Faut-il considérer ce “désenchantement” comme une perte ? Malgré les protestants, le commerce des indulgences ne fut réformé (pas aboli) qu’en 1967 par le pape Paul VI[1].

L’occident se félicite des religions en son sein qui ont subi l’influence des Lumières, et qui sont désormais considérées comme des “religions des Lumières”, à quelques exceptions et dérives sectaires près. En Chine, l’Administration d’État pour les affaires religieuses (Aear) resserre le contrôle des cinq communautés religieuses et leurs institutions. En France, le Ministère de l’Intérieur, qui régit les cultes, appelle de ses voeux un “Islam de France”. Dans le cadre des séparatismes potentiels, les différents bouddhismes nationaux, devraient-ils laisser la place à un “bouddhisme de France” ? “Bouddhisme tibétain de France” ? “Vajrayāna de France” ? Tout cela afin de « renforcer la sécurité nationale », de sanctionner les communautés qui organisent « des événements non-autorisés », qui reçoivent « des dons provenant de l’étranger », pour « contrer les infiltrations » et « faire barrage à l’extrémisme » (citations de l’article La Chine durcit son contrôle sur les religions).

Voire pour libérer le bouddhisme tibétain en France des influences étrangères et mettre fin au système des lamas détachés ? (mutatis mutandis, discours du président Macron du 2 octobre 2020). Cela en plus du dispositif juridique français contre les dérives sectaires[2] déjà en place.


"Wealth Vase" (tib. bum bzang),
une "mini corne d'abondance" avec 5 divinités Jambala

Existe-t-il encore de l’espace pour “ré-enchanter” le monde dans le cadre de la loi ? Par de la magie “religieuse” licite ? De la magie blanche s’entend. Celle qui combat les tremblements de terre, les tsunamis, les sécheresses, la pauvreté (les “boumzang” à placer sous son lit pour attirer les richesses), les épidémies, les pandémies, les cauchemars, les terreurs du bardo, etc. par des yantras, des mantras, des amulettes de santé etc. 

"Libération à la vue du mantra bouddhiste
Tagdrol Masque"


A chaque catastrophe, les réseaux sociaux bouddhistes fourmillent de solutions recommandées par des grands maîtres bouddhistes. Le Bouddha doit être fier. Il fut un peu réticent au début pour enseigner sa doctrine subtile, et avait peur d’être mal compris, voire pas du tout compris, mais s’il pouvait voir les amulettes, les masques à maṇḍala, yantra et mantra, et entendre toutes les prières et mantras accumulés et comptabilisés, il aurait été ré-enchanté, rassuré et fier, quoi qu’en disent des rejetons pisse-vinaigre des Lumières.

Sur les "boumzangs"

Boumzang de Kalacakra (avec mantra)

Non seulement Padmasambhava aurait introduit au Tibet le bouddhisme en 786, il y aurait également introduit le "vase de fortune" porte-bonheur, en donnant les instructions de leur fabrication, consécration etc. Si vous souhaitez enchanter votre vie et "en même temps" attirer de bonnes choses, vous trouverez cet objet magique en ligne pour un prix pouvant varier entre $99 et $999, en fonction de leur contenu etc. On peut aussi fabriquer son propre vase, pour faire entrer la magie dans sa vie pendant le confinement. Le vase Kalacakra ci-dessus est préparé par des moines à Taiwan, puis béni par H.H. Taklung Tsetrul Rinpoche. Entrez pour le dzogchen, sortez avec un "vase de fortune" à la main.


J'ai déjà écrit sur les mantras spécifiques recommandés "contre le Covid" par des maîtres bouddhistes dans mon billet Le rêve d’un anthropologue ? La dernière tendance est celle des amulettes.

Amulettes à toutes fins utiles en ligne
(le site présente de nombreuses familles de produits)


L'abbé de Tengboché (Népal), Nawang Tenzin Zangbu, est décédé le 10 octobre dernier. S'inquiétant pour la santé de ses fidèles dans le cadre du Covid19, son dernier voeu était de les protéger contre le covid en faisant distribuer des "amulettes buti".

Photo d'une amulette "buti" distribuée

Le service des prières à la demande à Shechen (tarifs 2013, tarifs 2017) est actuellement fermé à cause du Covid. Les commandes payées en avance peuvent être remboursées ou exécutées après la crise. Il faudrait donc temporairement se débrouiller autrement.


La "magie" est une affaire de "spécialistes" intermédiaires, et donc de services rendus et vendus. Est-ce qu'elle invite au rêve, à la créativité, à la poésie ? Depuis toujours ou depuis longtemps, elle est une marchandise, un produit de consommation, de première nécessité ou non, essentiel ou non-essentiel, je vous laisse juge.   
 
***

[1] Celui-ci “déclare dans Constitution apostolique Indulgentiarum doctrina : “« des abus se sont introduits dans la pratique des indulgences, soit parce que « par des indulgences immodérées et superflues » on dépréciait les clefs de l’Église et on affaiblissait la satisfaction pénitentielle, soit parce que le nom des indulgences était blasphémé à cause de « profits condamnables »” Wikipédia

[2] - la déstabilisation mentale
- le caractère exorbitant des exigences financières,
- la rupture avec l’environnement d’origine,
- l’existence d’atteintes à l’intégrité physique,
- l’embrigadement des enfants,
- le discours antisocial,
- les troubles à l’ordre public
- l’importance des démêlés judiciaires,
- l’éventuel détournement des circuits économiques traditionnels,
- les tentatives d’infiltration des pouvoirs publics.