samedi 18 avril 2020

Pas de Milarépa sans la mémoire infaillible de Ngendzongpa ?


Milarépa entouré de ses Grands fils (Himalayan Art n° 803)

Les universitaires spécialisés en bouddhisme tibétain semblent considérer que le plus ancien document sur la vie (et les chants, env. XIème siècle selon eux) de Milarepa, qui aurait servi à la version de la Vie et des Chants (Mi la rnam mgur) composé par Tsangnyeun Heruka (XVIème siècle), est un texte auquel on réfère généralement sous le titre “Les douze Grands fils [répas]” (tib. bu chen bcu gnyis), que l’on attribue à un certain Ngendzongpa ngan/ngam rdzong pa (byang chub rgyal po, ou Bodhirāja).

Il existe plusieurs manuscrits des Douze Grands Fils (DGF).[1] L’auteur présumé aurait été lui-même un des grands fils de Milarépa. Il raconte sa propre histoire (ngam rdzong pa) sur le feuillet n° 144. Ngam/Ngan rdzong pa n’est autre que Bodhirāja, ou Bodhiradza transcrit en tibétain. Bodhirāja est la traduction en sanskrit de byang chub rgyal po. C’est à l'excellente mémoire de Bodhiradza, que nous devons la richesse des détails de la vie de Milarépa.[2] La partie biographique qui le concerne commence par un hommage à sa parfaite mémoire :
I respectfully bow down at the feet of Ngan rdzong ston pa:
Learned sovereign who first perfected study,
Accomplished sovereign who then perfected meditation,
The one named Bo[dhi] [Ra]ja, scholar-adept who attained an indelible memory
.”[3]
Son histoire est aussi racontée dans les Chants (n° 18. ngan rdzong ston pa dang mjal ba'i skor, dans la traduction anglaise de Garma C.C. Chang, 18. “The song of the staff”). Il se présente à Milarépa comme un yogi tantrique (avec une haute opinion de lui-même), qui enseigne lui-même le tantrisme. Il finit par devenir un disciple de Milarépa, qui lui donne les consécrations et instructions nécessaires. Le premier “grand fils” des douze est Réchungpa. Aussi, ce groupe est appelé parfois les “Réchungpa” (tib. ras chung pa rnams). A ce groupe de douze hommes sont associées quatre femmes : dPal dar 'bum[4], Ras chung ma[5] (puisqu’elle deviendra la partenaire de Réchungpa), Sa le ‘od[6] et Legs se ‘bum[7]. Ce groupe de quatre s’appelle “les quatres soeurs” (tib. sring mo bzhi). gShen rdor mo ne fait pas partie du groupe, sans doute parce qu’elle n’était pas une karmamudrā

A la fin de sa vie, dPal dar 'bum partit (assomption) dans son corps physique (tib. sku lus) au Khecarī (tib. mkha’ spyod du gshegs pa). Milarépa jugea que Réchungma possédait toutes les marques d’une yoginī et pouvait servir de partenaire à Réchungpa. Elle reçut les transmissions (tib. man ngag) nécessaires et fut confiée aux bons soins de Réchungpa. A la fin de sa vie, elle aussi partit au Khecarī. Sa le ‘od semble avoir eu un lien particulier avec Ngendzongpa. Elle a un respect profond pour sa connaissance. Milarépa loua la réalisation de cette yoginī qui se libéra d’elle-même (tib. rang grol gi rnal ‘byor ma). Le colophon mentionne que son histoire fut racontée par Ngendzongpa, qui la coucha par écrit pour qu’elle ne soit pas oubliée (tib. mi brjed pa’i gzungs su yi ger bkod pa’o). Il faut croire que sans Ngendzongpa, cela aurait en effet pu arriver... La dernière des Quatre soeurs fut Legs se 'bum, qui devint une yoginī  "entrée sur la voie" (tib. lam sna zin pa’i rnal ‘byor ma).

Il s’avère des histoires des Quatre soeurs, que Milarépa connaissait les instructions de karmamudrā, et qu’il pouvait les transmettre. Il n’y a aucune mention de sa propre pratique avec elles. En revanche, Ngendzongpa fut la source de la déesse Tséringma, qui aurait servi de partenaire de karmamudrā à Milarépa.

Karmapa III Rang byung rdo rje (1284-1339) mentionne les Douze grand fils, et nommément Ngendzongpa dans sa propre anthologie de Milarépa, intitulé Mdzod nag ma[8], en abrégé.

Gampopa ne fait pas partie des “Douze grand fils” de Milarépa. Son enseignement est très différent de celui de la bande de Réchungpa et Ngendzongpa. Il ne mentionne pas la fin et la mort de Milarépa. Pour Francis V. Tiso (Liberation in One Lifetime), ce serait à cause du fait qu’il n’était pas là, et ne pouvait donc pas rendre compte des riches détails des sources Réchungpistes et Ngendzongpistes.[9]

Afin de pouvoir se “libérer en une seule vie”, l’exploit que l’on attribue à Milarépa, il faut de la diligence, évidemment, mais il faut aussi et surtout avoir accès aux méthodes puissantes du chemin des expédients (skt. upāyamārga), qui est le chemin par excellence de la “Lignée de Nāropa”, où l’on pratique les quatre mudrā (skt caturmudrā). Le message des Grands fils de Milarépa est très clairement que contrairement aux “amis spirituels” (tib. dge bshes) de Gampopa et des pratiquants monastiques de type Kadampa, les Grand fils et les Quatre Soeurs de Milarépa pratiquaient le chemin des expédients conformément à la "Lignée de Nāropa".

Comment expliquer que Gampopa et ses disciples étaient aussi des véritables disciples de Milarépa ? Comment Gampopa n’aurait-il pas pu recevoir ces instructions qui permettent de “se libérer en une seule vie” et pourquoi ne les enseigna-t-il pas ? Mon hypothèse est qu’à l’époque de Gampopa, ces instructions n’existaient pas sous la forme des instructions aurales (plus tardives) ou n’étaient pas diffusées. Elles sont apparues et/ou diffusées bien plus tard. Pour justifier de leur “transmission ininterrompue”, les créatifs/hagiographes kagyupas ont dû travailler durement, comme les créatifs/hagiographes sakyapas avant eux. Comment faire pour créer et authentifier des œuvres, en les associant avec ou les attribuant aux grands noms de la lignée ? Les transmissions orales font partie de la solution. Des instructions peuvent être transmises oralement pendant plusieurs générations de disciples, avant que quelqu’un les met par écrit. Elles peuvent êtres transmises en secret pendant plusieurs générations de disciples, avant qu’elles ne soient “libérées” (tib. dkrol). On peut prendre des personnages réels, dont on sait qu’elles ont fait partie de l’entourage d’un grand maître, et leur attribuer des œuvres nouvellement créées. On peut même inventer des personnages fictifs, qu’on place dans l’entourage d’un grand maître. Comment ? En écrivant des hagiographies, basées sur des hagiographies rédigées par des témoins directs, réels ou fictifs. Une fois qu’un auteur a été hagiographiquement créé et placé dans l’entourage d’un grand maître, on peut lui attribuer des témoignages, des transmissions orales, des écrits etc.

Pour moi Ngendzongpa pourrait être une création littéraire de ce type. Les hagiographies sont parfois si lourdes dans leurs affirmations, si riches en détails, et si sur la défensive (en anticipant toutes les polémiques d’une époque ultérieure) que je ne peux m’empêcher de penser “The lady doth protest too much, methinks”. L’insistance sur la “mémoire infaillible” de Ngendzongpa est très suspecte à mes yeux. Son plus grand mérite semble être d’avoir été proche de Milarépa, et que cela “se sait”... grâce aux hagiographies justement.

J’écrirai un autre blog sur la “Lignée de Nāropa”, une autre création, à mon avis, qui est le véritable sujet de la Vie de Marpa de Tsangnyeun Heruka. Ce sera pour une autre fois.

***

[1] Manuscrit du musée de Newark, Oxford Bodleian.

[2]Indeed, one of the yogin’s earliest biographers, Ngan rdzong ras pa Byang chub rgyal po (b. eleventh century) was renowned for his mnemic skills, and his colophons describe his motiva­tion from fear that his guru’s life story will be forgotten — a theme common to many Tibetan biographies.” Toward a Geographic Biography: Mi la ras pa in the Tibetan Landscape, Andrew Quintman

[3]Ngan rdzong ras pas own biography opens with a verse praising his faculty of perfect memory:
I respectfully bow down at the feet of Ngan rdzong ston pa:
Learned sovereign who first perfected study,
Accomplished sovereign who then perfected meditation,
The one named Bo[dhi] [Ra]ja, scholar-adept who attained an indelible memory
.”

Dang por s byangs pa mthar phyir <phyin> mkhas pa’i gtsol der rjes sgom pa mthar phyin grub pa’i gtsol mkhas grub mi rjed gzungs thob bo ji’i mtshan/ ngan rdzong ston pa i zhabs la gus phyag ‘tshal) Toward a Geographic Biography: Mi la ras pa in the Tibetan Landscape, Andrew Quintman

[4] 14. rje btsun gyi sras rnams kyi sring bzhi la/ gcung gi gang pa sle gsum du nya ma dpal dar 'bum dang mjal ba'i skor

[5] 25. ras chung ma dang mjal ba'i skor

[6] 37. sa le 'od kyi skor

[7] 48. gshen rdor mo dang legs se 'bum gyi skor

[8] rnal 'byor gyi dbang phyug mi la bzhad pa rdo rje'i gsung mgur mdzod nag ma zhes pa karma pa rang byung rdo rjes phyogs gcig tu bkod pa. Citation :

“rnam thar 'di skal ldan sgom chen rnams kyi don du ngan rdzong ston pa bo d+hi rA dza la sogs pa'i ras pa bu chen bcu gnyis kyis yi ger bkod pa'o/”. Il n’est pas certain qu’il cite le titre d’un texte, ou fait simplement référence aux Douze grands fils en tant que sources de la vie de Milarépa.

[9] Liberation in One Lifetime, p. 25

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