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mercredi 22 décembre 2021

Le Corps de Gnose, source du Corps mystique

Premier des sept mandalas du MNS HA455

Suite de ma recherche sur des éléments Gnostiques (éternalistes) dans le bouddhisme ésotérique et ésotérisant. Je ferai un billet récapitulatif à la fin de la série, où je reprendrai mes découvertes.

Les cinq tathāgata (Ratnasambhava, Akṣobhya, Vairocana, Amitābha et Amoghasiddhi) détail HA41002

Quand le bouddhisme ésotérique s’approche d’un Projet Gnostique, il prend des traits de celui-ci. Par exemple, la quinarité, y prend plus d’importance et se systématise. “Ce principe organisateur spécifique de la théogonie[1], est un élément à la fois gnostique, hermétiste, manichéen et tantrique. Même si l’utilisation de pentades est assez commune dans la culture indienne, et dans le bouddhisme, de nouvelles séries de cinq apparaissent en remplaçant des séries de quatre et de trois, dans le cadre de systémisations et de harmonisations. Les destinées (4, 5, 6), les directions (4, le 5ème étant le centre), les éléments (4, 5), le “trikāya” (3, 4, 5, 6), les passions (3, 5), les gnoses (2, 4, 5), les tathāgata (4 dans le Tattvasaṃgraha Tantra, ensuite 5), etc. La quinarité[2] est un des indicateurs Gnostiques. Les hypostases/essences (“tattva”) en sont un autre. Tout cela mériterait des études comparatives sérieuses.

Bouddha

Famille

Corps

Gnose

Oeil

Vairocana

Tathāgata

Dharma

Dharmadhātu

dharma

Akobhya

Vajra

Svābhāvika

Adarśa

buddha

Amitābha

Padma

Sambhoga

Pratyavekaa

prajñā

Ratnasambhava

Ratna

Vipāka

Samatā

divya

Amoghasiddhi

Karma

Nirmāa

Ktyānuṭhāna

sa

Tableau d’Alex Wayman, Chanting the Names of Mañjuśrī 

Le Grand Esprit invisible est la Lumière primordiale (Père)[3]. C’est de son sein, son silence, sa “matrice”, que sort une triade de puissances : le père, la mère et le fils. Le fils est une triple personne en lui-même. La triade primordiale est présentée comme une monade ou une pentade, appelée les “cinq sceaux”. La manifestation du Père (primordial) a lieu dans un lieu glorieux (Ennéade), la salle du trône, où est inscrit le nom secret (les (cinq) voyelles) du Père. Les entités au-dessus de l’Ogdoade lui adressent des hymnes.
(Fils :) De quelle façon chantent<-ils> ?
(Hermès :) Te voici arrivé au point où l’on ne pourra plus te parler
[4]
Petite parenthèse. On voit l’activité de Mañjuśrī (plus tard le Hermès Trismégiste du bouddhisme ésotérique) bien élaborée dans L’Enseignement de Vimalakīrti (Vimalakīrtinirdeśa) et dans La Concentration de la Marche héroïque (Śūrāṅgamasamādhisūtra, Śgs), où Mañjuśrī joue un rôle majeur, et où on le voit là prendre la place de tous les grands protagonistes des traditions non-bouddhistes. Pour ce Mañjuśrī, il ne s’agit pas de mettre fin au saṃsāra, de combattre Māra et ses troupes, ni même de se débarrasser des vues fausses. Quand tous les bodhisattvas présents dans la "maison vide" de Vimalakīrti ont exprimé leur vue de la non-dualité, on demande à Mañjuśrī de s’exprimer à son sujet. “Vous avez tous bien parlé ; cependant, à mon avis, tout ce que vous avez dit implique encore dualité. Exclure toute parole et ne rien dire, ne rien exprimer, ne rien prononcer, ne rien enseigner, ne rien désigner, c’est entrer dans la non-dualité." Quand Mañjuśrī demande alors à Vimalakīrti sa vue de la non-dualité, ce dernier garde le silence (Lamotte, Vimalakīrti, p. 316). Il n'y a pas encore (au IIème siècle de notre ère selon Lamotte) de Gnose pour recouvrir ce silence.

Tournons-nous vers un texte essentiel du bouddhisme ésotérique qu’est le Mañjuśrī-Nāma-Saṃgīti (MNS, qui daterait du VI-VIIème siècle selon Alex Wayman, Chanting, p. 6, et qui a été "retraduit" au XIème siècle) : “Chanter ensemble (saṃgīti) les noms de Mañjuśrī”. Polyphonie pourrait-on encore dire. Les “noms” et les formes de Gnose (jñānamūrti) de Mañjuśrī sont intrinsèquement reliés, ce sont les noms de toutes les divinités de tous les maṇḍala. La polyonymie est une autre caractéristique du Projet Gnostique (et manichéen). Elle est également un moyen d’intégrer les dieux d’autres cultes ou de cultes plus anciens, en considérant ces dieux comme d’autres formes de Gnose, ou plus anciennes, et en indiquant le Maître du Verbe comme la source originelle de toutes les manifestations. Le Maître du Verbe est le Corps de Gnose du Bhagavat et de tous les tathāgata.
Le Corps de Gnose (jñānakāya) du Bhagavat,
La grande protubérance (mahoṣṇīṣa), Maître de la Parole (gīṣpateḥ)[17],
Ce Corps de Gnose autogénéré (svayambhuvaḥ)
Est celui de Mañjuśrī, l'être de Gnose (Mañjuśrījñānasattva)
” MNS chapitre I, 9

[17] NMS IV, 2
A Ā I Ī U Ū E AI O AU AṂ AḤ
demeurant dans le Cœur
Je suis le Corps de Gnose (jñānamūrti), l’Eveillé,
Où les éveillés des trois temps résident
[5]
Mañjuśrī, à la quintuple nature, demeure au Coeur des 6 Rois des mantra[6] (mantrarāja). La Gnose est le Verbe, et le Maître du Verbe (skt. gīṣpateḥ) est Mañjuśrī. Les 6 Rois des mantra sont les êtres de Gnose (jñānasattva), qui demeurent dans les Coeurs des “Progéniteurs” (tib. skyed pa po skt. janakaḥ) spirituels des Familles (kula). Ce Corps de Gnose se compose de douze voyelles (Āli), qui, unies aux consonnes (Kāli), engendrent le monde et les êtres[7].

L’énonciation du MNS est demandée par Vajradhara/Vajrapāṇi au Sambuddha, afin d’aider les êtres enfoncés dans la boue de l’ignorance, pour que ceux-ci puissent s’éveiller du filet de l’illusion (māyājālā). En réponse, le Bouddha enseigne le MSN, dont la récitation s’accompagne de nombreux bienfaits (Wayman, p. 43). Le Bouddha enseigne alors les Six Familles (ṣaṭkula), et comment détruire le filet de l’illusion par le maṇḍala du Vajradhātu. Les éléments de l’expérience ordinaire du filet de l’illusion sont sublimés par leurs ascendants respectifs (mahā-), l’illusion devient la “grande illusion” (mahāmāyā), etc., dans le cadre de la grande concentration (mahāsamādhi). C’est le "Grand remplacement" (par des mantras, l’empuissantement - adhiṣṭhāna/svādiṣṭhāna) que propose le vajrayāna…

Pas besoin d’aller s’éteindre dans un nirvāṇa (Gnose de la discrimination - pratyavekṣaṇājñāna -, VIII, 19[8]). Le MNS fait ensuite un bref retour au bouddhisme de la voie du Milieu, qui propose l’union (mahāyoga) dans un grand décloisonnement[9], traversant le triple monde en un instant, dans un sens comme dans l’autre (X, 11), à l’aide de tantras et mantras, au plein milieu du filet de l’illusion (VIII, 38). Triple monde devenu la danse du Bouddha (buddhanāṭaka XI, 5, salut Śiva !). Cet exploit est en fait la création d’une terre de bouddha (buddhānāṃ viṣayo XIII, 5) “ici-bas”, à la façon d’un filet de l’illusion (māyājālānayoditaḥ XIII, 4). A condition de bien entretenir ce Corps mystique.

Homa conduit par un prêtre vajracharya, détail HA41002

***

[1] Le Manichéisme, Michel Tardieu

[2] “Sangs rgyas sku lna'i bdag nyid can// khyab bdag ye shes Inga yi bdag// sangs rgyas Inga bdag cod pan can// spyan Inga chags pa med pa 'chang*// .VI, 18, Wayman p. 79

[3] "Livre sacré", Ecrits gnostiques, Pleiade, p. 514

[4] L’Ogdoade et l’Ennéade, Ecrits gnostiques, p. 964
(Fils :) Je fais silence, ô mon Père. Je désire te chanter une hymne en silence.
(Hermès :) Chante-la-moi donc, car je suis l’Intellect.
(Fils :) L’Intellect m’est intelligble. Hermès, celui que l’on ne peut interpréter, Car il se retranche en lui-même.
…/… J’invoque du fond du coeur ton Nom mystérieux :

a ō eeō ēēē ōōō iii ōōōō ooooo ōōō ōō uuuuuu ōō ōōōō ōōōōō ōō ōōōōōō ōō


Les scribes font souvent des erreurs intentionnelles dans la transcription du nom de Dieu, qui doit être transmis par l’initiateur.
Note p. 962 Le nom de Dieu est souvent écrit a ee ēēē iii ooooo uuuuuu ōōōōōōō. Cela signifie que dans les sept sphères ou planètes, règnent vingt-huit dieux particuliers, un de plus dans la suivante que dans la précédente, tous ensemble constituant le Dieu unique.”

[5] A Ā I Ī U Ū E AI O AU AṂ AḤ : sthito hṛdi/ jñānamūrtir ahaṃ buddho buddhānāṃ tryadhvavartināṃ// A Ā I Ī U Ū E AI O AU AṂ AḤ :snying la gnas// ye shes sku bdag sangs rgyas te// sangs rgyas dus gsum bzhugs rnams kyi'o//

AA I I U 0 E AI 0 AU AM AH: Stationed in the heart of the Buddhas abiding in the three times, am I (aham) the Buddha, gnosis embodiment.

[6] Vajratīkṣṇa de la famille Padma, dans le Cœur d’Amitābha. Duḥkhaccheda de la famille Vajra, dans le Cœur d’Akṣobhya, Prajñājñānamūrti de la famille Tathāgatha, Jñānakāya de la famille Karma, Vāgīśvara de la famille Ratna et Arapacana de la famille Bodhicittavajra. Chanting the names, Wayman, p. 67 Ces 6 tathāgata sont donc les “progéniteurs” de ces 6 familles.
mKhas grub rje glose : “Ainsi, la vajra blanc à cinq pointes perçu dans son propre coeur au moment de la méditation intense de la série des cinq éveils manifestes (abhisaṃbodhi) est appelé “le vajra primordial. Wayman ajoute que c’est par conséquent le Bouddha primordial (ādibuddha), qui demeure dans le corps au moment du parfait éveil. Wayman, p. 29

[7] Les douze voyelles Āli sont à la fois associées aux divinités femelles (la lune), les consonnes Kāli aux divinités/mantras mâles et neutres (semi-voyelles et ). Les syllabes OṀ AḤ HUṀ sont respectivement neutre, femelle, et mâle. Mais les voyelles Āli sont aussi associées à la semence mâle, et les consonnes Kāli à l’ovum.

[8]Knowing Brahmā, one is a Brahmin and Brahmā, has attained the Brahmānirvāṇa whose body of liberation has deliverance and release; the deliverance which is calm and the śāntatā.”
bram dze tshangs pa tshangs pa shes// mnya ngan 'das pa tshangs pa thob// grol ba thar pa rnam grol lus// rnam grol zhi ba zhi ba nyid//

[9] VIII, 30 “Great king of all Buddhas, maintaining the embodiment of all Buddhas; great yoga of all Buddhas, the sole instruction of all Buddhas.”
sangs rgyas kun gyi rgyal po che// sangs rgyas kun gyi sku 'chang ba// sangs rgyas kun gyi rnal 'byor che// sangs rgyas kun gyi bstan pa gcig/

jeudi 4 juillet 2013

Un peu de théologie non-théiste


Le mot bhāva vient de la racine bhū, qui signifie « faire se manifester; produire, créer, causer, devenir ». Le mot bhāva signifie « existence, présence; mode d'être; état, condition ». Il s’agit d’une présence manifeste, visible aux cinq sens et au sens interne. Le préfixe a- étant un privatif, le mot abhāva désigne l’absence de manifestation, de réalité visible, mais qui n’est pas le néant. Le mot bhāva peut se traduire en tibétain par « dngos po » (chose, manifeste, réel –au sens de visible) et par « srid pa » (devenir, exister).

Le mot bhāva peut aussi être précédée de sva-, un pronom réfléchi qu’on traduit par sa, son, propre, personnel. L’ensemble, svabhāva, signifie « disposition naturelle, nature innée ou spontanée », ou encore « nature propre », ce qu’une chose est en propre. Quand, comme Nāgārjuna, on pense que les choses n’ont pas de nature propre et qu’elles sont le produit de causes et de conditions, ont dit qu’elles n’ont pas de nature propre (S. niḥsvabhāvā).

Pour les bouddhistes, bhāva c’est l’existence dans son ensemble, une succession de naissances et de disparitions, et des états (produits de causes et de conditions) entre les deux. Fixer les états (bhāva) entre la naissance et la disparition est perdre de vue leur nature, qui est de naître et de disparaître. Leur véritable nature est de ne pas avoir de nature, c’est-à-dire quelque chose qui existe par elle-même (sva-bhāva).

Dans les systèmes théistes, la véritable nature est divine. Toute chose participe du Divin et dérive de lui son existence. Les choses ont donc une nature (svabhāva) et elles existent par la grâce de celle-ci. Quand un système non-théiste comme le bouddhisme pré-tantrique parle de nature propre (svabhāva), il s’agit en fait de la coproduction conditionnée, aussi appelée vacuité, et par là d’une absence de nature propre (S. niḥsvabhāvā). Quand un système théiste parle de nature propre, elle veut parler de la nature divine d’une chose.

Il faut encore distinguer entre des systèmes proprement théistes et des systèmes non-théistes mais prenant la forme d’un système théiste pour diverses raisons. Dans les systèmes théistes Dieu ou le Divin a donc une nature qu’il partage avec le monde. Une particularité de Ramanuja (1017–1137) est que la nature divine a un aspect intérieur, c’est-à-dire des attributs qui lui appartiennent en propre (svarūpa), et un aspect extérieur qu’il partage avec tout. Il est à la fois transcendant (paratva) et immanent (saulabhya). Les qualités ou les attributs qu’il a en propre (svarūpa) sont évidemment au nombre de cinq.

1. satya : être ;
2. jñāna : conscience illimitée ou « connaissance » (T. mkhyen pa) ;
3. anantatva : (l'Illimité ou partition) infinie, libre de toute limitation de lieu, de temps ou d’une nature spécifique ;
4. ānanda : joie ou extase, la multiplication infinie de l'extase de l’âme finie, purifiée de toute souffrance ;
5. amalatva : absence de souillure ou pureté, libre d’effets (karma) et de matérialité (bhāva).

Ensemble, ces cinq attributs montrent que la nature divine est une conscience-en-soi (svacitta), infinie et joyeuse, avec une réalité extérieure immaculée. Tous les autres qualités/attributs divins constituent sa nature (svabhāva) partagée par rapport aux autre entités. Y compris sa relation au cosmos en tant que la base, le gouverneur, et le propriétaire. Son rôle d’agent en tant que créateur, mainteneur et destructeur de la création. Cela comprend aussi sa qualité de « trésorerie », d’océan de qualités auspicieuses et de sa présence dans le cosmos, sous forme d’émanation cosmique (vyuha), incarnation occassionnelle (avatara) et contrôleur interne (antaryamin) de chaque âme individuel. Parfois Ramanuja parle du royaume éternel (nitya-vibhūti, plérôme) des partenaires divins et des anges missionaires, et même du royaume terrestre des âmes sujets au karma, comme le royaume du Jeu du Seigneur (līlāvibhūti). Vibhūti signifie « manifestation de force, déploiement d'énergie, puissance » et le verbe vibhūṣ « orner, décorer », les Parures (T. rgyan) et le Jeu (T. rol pa) que l’on retrouve dans le Dzogchen.

Dans la tradition bengalie qui fut une alliance du vishnouïsme et du sahajiyā, l’idée du Jeu du Seigneur se retrouve dans la relation entre Kṛṣṇa et Rādhā (sujet et objet de délectation), où la séparation apparente de Kṛṣṇa et Rādhā sert d'astuce à Kṛṣṇa pour avoir accès à lui-même, à se (svarūpa) reconnaître dans les formes (rūpa), à se reconnaître…

Dans ce système, Kṛṣṇa, le Seigneur, possède trois Puissances : la Puissance de sa nature propre (svarūpa-śakti), la Puissance qui produit les êtres (jīva-śakti) et la Puissance qui produit le monde (māyā-śakti). La Puissance de sa nature propre (svarūpa) consiste en trois attributs : l’être (sat), la conscience pure (cit) et l’extase[1] (ānanda). Cela fait de nouveau cinq attributs ou qualités. Trois attributs constituent la Puissance de sa nature propre, les deux autres concernent respectivement les êtres et le monde, l'Autre. Chaque forme (rūpa) ou chaque chose (bhāva), être ou chose, reflète la nature divine et a cette part divine triple : l’être (sat), la conscience pure (cit) et l'extase (ānanda).

Dans le bouddhisme « non-théiste », chaque propriété intelligible (dharma) ou chose (bhāva=ensemble de propriétés) n’a pas de triple nature divine, mais a néanmoins une triple « nature d'intelligible » (dharmatā), à savoir extatique[2] (sukha), lumineuse/manifeste (vyakta, spuṭha, avābhāsa[3]) et indifférencié (vikalpa). Avec un peu d’imagination on peut y reconnaître les attributs de la nature divine. Reconnaître le dharmatā en chaque dharma est comme retrouver le corps spirituel (dharmakāya) à chaque degré de manifestation (tattva).

Rappelons aussi que les trois caractéristiques de chaque propriété dans le bouddhisme ancien étaient insatisfaisant (P. dukkha), impermanent (P. anicca) et sans en-soi (P. anatta).

***

[1] État particulier dans lequel une personne, se trouvant comme transportée hors d'elle-même

[2] Qui a le caractère de l'extase; qui est hors de soi, extraverti, projeté à l'extérieur. En d’autres termes, libre, comme la liberté du Seigneur dans la Reconnaissance.

[3] ava pf. vers le bas; à l'écart de | péjoratif.

Source : Dasgupta, Shashi Bhushan, Obscure religious cults,K. L. Mukhopadhyay, Bengal, 1969

samedi 15 juin 2013

Que des propriétés



Il est dit souvent que le dénominateur commun du bouddhisme est la théorie de la corrélation (S. idappaccayatā; T. phen tshun ltos pa nyid) ou de la coproduction conditionnée (S. pratītya-samutpāda T. rten cing 'brel bar 'byung ba). Mais Nāgārjuna lui enleva toute substance et le Roi pancréateur (T. kun byed rgyal po) la déclara hors sujet. En revanche, la théorie des cinq agents (S. pañcākāraḥ) sous une forme ou une autre joue un rôle central dans toutes les formes du bouddhisme, y compris dans le Dzogchen radical ainsi que dans d’autres religions.

Les cinq agents (S. pañcākāraḥ) forment un ensemble, tout comme les cinq doigts de la main. Ils sont à la fois un et multiple. En pensant à l’un, le multiple se simplifie (S. ekāgratā), en pensant au multiple, l’un se complexifie (S. pra-pañca). La simplification est vécue comme de la quiétude (S. sukha), la complexification est vécue comme de l’inquiétude (S. dukkha). La complexification correspond à la main dépliée, la simplification à la main repliée. S’installer dans la complexification, se disperser, correspond au saṁsāra, s’installer dans la simplification, se recueillir, au nirvāṇa.

Selon plusieurs croyances, la Nature (S. prakṛti) se manifeste initialement à travers cinq agents, qui aboutissent en les « cinq éléments » , la matière primaire du monde matériel. C’est l’Objet, le ça manifeste. Le Sujet (S. puruṣa), le Soi, paraît être un, mais il peut à son tour se décomposer en cinq « agents », ce que le Bouddha n’a pas manqué de faire. Comme si tout ce qui se manifeste, de façon matérielle ou immatérielle, devait être quintuple. Se manifester, c’est être là, c’est se déployer dans l’espace (matériel ou immatériel). L’espace a quatre directions, quatre quartiers. Cinq, si on comptait le centre où se trouve celui qui regarde dans les quatre directions. Mais ce centre ne va nulle part et n’a pas de direction. Toute connaissance a un objet de connaissance. L’objet de connaissance doit être manifeste pour être connu. Il doit être là, dans l’espace (matériel ou immatériel). Du Sujet ne peut être connu que ce en quoi il est manifeste, ce qui est là. Ce qui se manifeste et qui est pris dans son ensemble pour le Sujet, selon le Bouddha, ce sont les formes physiques, les sensations, les perceptions, les compositions mentales et les consciences. Les "cinq aliments".

Même l’interaction entre le Sujet et l’Objet est quintuple. Un objet est connu par ses propriétés visuelles, auditives, olfactives, gustatives et tactiles qui sont perçues par leurs facultés correspondantes. Un objet n’est autre que la somme de ses propriétés sensorielles. Si celles-ci ne sont pas perçues, sont-ce encore des propriétés ? Ces propriétés sont en fonction des facultés qui permettent de les percevoir. Si nous n’avions pas de trous dans le crâne au niveau des yeux, des oreilles etc. permettant de les percevoir, ces propriétés ne seraient pas celles des objets. A qui appartiennent alors ces propriétés ?

Et pourtant les propriétés appartenant ni au Sujet, ni à l’Objet, c’est tout ce qui peut être connu. Nous ne connaissons pas directement les « objets », qui ne sont que des ensembles de propriétés sensorielles, mais seulement des propriétés, qui ne font pas partie intégrante de l’objet. Elles ne font pas partie intégrante non plus du sujet. Elles apparaissent par l’interaction des deux. Quel genre de chose est-une « interaction » ? Comment reconnaît–on une interaction, si ce n’est encore par ses propriétés. Encore des propriétés. Toujours des propriétés. C’est l’ensemble des propriétés qui fait la réalité, qui est un fourmillement de propriétés, dont on ne voit et reconnaît que celles qu’on a appris à voir et reconnaître.

***

Installation d'Antonio Gonzales Paucar, "The Fly Man"