dimanche 17 juin 2012

Le silence tonitruant du Roi pancréateur



Discours du Roi pancréateur, Chapitre 30
[Traduction évolutive, susceptible d'être modifiée par la suite. Ce chapitre existe aussi séparément sous le titre L'Espace universel, la bannière de victoire qui ne décline jamais (T. mi nub pa'i rgyal mtshan nam mkha' che).]

1. Ensuite la conscience éveillée en tant que le Roi pancréateur
2. s'adressa à l'être fulgurant (vajrasattva), qui est son propre coeur.

3. « Vajrasattva, tu es la bannière de victoire indéclinable de l'approche (āgama) de la complétude impromptue, qui est ta propre nature.
4. Eh, grand être (mahāsattva), Vajramahāsattva, écoutes !
5. Être fulgurant, c'est à toi-même
6. Que tu révèles ta propre nature
7. Toi-même, cela veut dire moi le pancréateur
8. Moi, je suis la conscience éveillée dès l'origine
9. La conscience éveillée, elle est ainsi :
10. L'être fulgurant est l'espace universel
11. Le vaste élément des choses (dharmadhātu), excellent à tous égards (samantabhadra)
12. Afin de libérer tous par la voie universelle de l'authenticité
13. Ne cible (T. dgongs) rien, ni production, ni cessation
14. Afin de développer le sens propre de l'amour
15. La compassion universelle n'agit pas
16. [91] Il n'y a pas de louange pour le plus grand des grands
17. Par des qualités aussi profondes qu'elles soient
18. Il n'est ébranlé par aucun objectif, quel qu'il soit
19. C'est en n'agissant pas, qu'il se dénoue dans le dénouement
20. C'est dans l'absence d'effort que l'intuition spontanée
21. Se dénoue et qu'elle révélé la voie du dénouement
22. Le Bienheureux (Bhagavān) aux éléments grossiers (mahā-bhautika)
23. Évolue comme la nature propre dans tous les êtres
24. Ce n'est pas en déconstruisant les travers
25. Mais par le dénouement spontané, pas autrement
26. Que l'intuition universelle, difficile à trouver,
27. Se révélé (siddha) en appui sur le Discernement (prajñā) et l'Engagement (upāya)
28. Les noms provisoires (nāma-mātra) ne sont qu'un semblant d'appui
29. La liberté réelle se produit par elle-même
30. Les prodiges (prātihārya) universels [se produisent] sans difficulté
31. Toutes les qualités et les forces (bala)[1]
32. Toutes les réalisations les plus subtiles
33. Se produisent instantanément d'elles-mêmes
34. Le fond des choses (dharmatā), qui est sans reflet (nirābhāsa)[2]
35. Se développe en le laissant [tel quel] sans le chercher
36. En cherchant le Cela dans un cela[3]
37. Ce qui est (Cela) ne peut pas se produire à partir d'un cela
38. Le fond des choses (dharmatā) est ce qu'il y a de plus enfoui
39. On n'entend [des sons] que par l'oreille
40. Il en va de même pour la langue [et les goûts]
41. Il n'y a rien que l'on puisse dire sur Cela [pour L'atteindre]
42. [Même] les souffrances des êtres sont la conscience éveillée
43. Qui, en les intégrant, s'en délecte
44. Sans éprouver de lassitude
45. Tout en restant égale comme les limites de l'espace
46. Égale, quelques soient les différences
47. En associant Cela à un « effet » (karma)
48. Et en La faisant dépendre d'un effet (karma)
49. cela ne peut pas être l'intuition spontanée
50. Qui est sa propre cause, comme la matière du diamant/foudre/vajra[4]
51. N'étant pas produite, elle ne peut être détruite
52. Dès l'origine, [l'intuition spontanée] dans la conscience éveillée
53. Est l'élément inébranlable (akṣobhya) par toute intention intéressée
54. La meilleure concentration (dhyāna)
55. [92] Puisqu’elle est la concentration même, libre d'intention
56. Étant une chose non pensée, non développée
57. L'intuition apparaît [cependant] du principe discursif (vikalpatva)
58. C'est le nom attribué à la porte de [l'élément] subtil (sūkṣma)
59. En cherchant la voie de l'isolement (viveka, kevala) par la conscience
60. Et en la maîtrisant continuellement (T. rgyud du) dans l’isolement
61. On développe en dernière analyse un discours (vikalpa)…
62. C'est attribuer un nom à un enchainement mental
63. En éliminant à la fois actes positifs et négatifs.
64. En disant « Je me retire de ce monde »
65. Et en se commettant à rejeter certains [actes] et à en accomplir d'autres
66. [On suit] une voie [discursive] de mots (vacana), entre la passion et la dépassion,
67. Au milieu (madhyama), qui résonnent comme des échos
68. Mais « Les plaisirs et les peines ont une cause commune »
69. C'est le Seigneur des êtres[5], a dit l'être (sattva)
70. La concupiscence, la colère et la méprise aussi
71. Apparaissent de la voie universelle de l'éveil
72. Et aussi les cinq expériences sensorielles continuellement sollicitées
73. Sont appelées « les ornements de l'élément des choses (dharmatā) »[6]
74. Le concept de l'espace vide (S. ākāśa) est non-produit[7]
75. Et le principe de ce concept (kalpatva) est semblable à l'espace
76. C'est à partir de l'accroissement de l'espace dépassionné
77. Que se produit l'espace du meilleur bien de soi
78. L'égalité sans discursivité est le corps spirituel (dharmakāya)
79. Qui est insaisissable comme le reflet de la lune dans l'eau
80. Par le Jeu de l'Excellent à tous égards (samantabhadra)[8]
81. Il se tient enfoui dans Āli et Kāli[9]
82. Que sont [la lettre] A et TA et PA[10] qui l'embellissent[11]
83. Ainsi que les éléments secondaires de prolifération
84. C'est dans l'utilisation totale du monde
85. Que le plus profond discours de l'Éveillé se fait jour[12]
86. Ce domaine de l'Éveillé est prodigieux
87. Il n'est pas un lieu que l'on trouve en cherchant
88. N'étant pas un objet conforme aux choses pyschosensorielles[13]
89. Ce serait comme un aveugle poursuivant l'espace
90. Une voie de purification (T. tshangs pa) progressive ascendante
91. N'est pas conforme à des choses libres de l'agir
92. [93] Si on s'engageait dans cette voie
93. Elle n'aboutirait pas, tout comme l'espace n'a pas de fin
94. C'est à cause du cela de l'instant présent
95. Qu'en s'y appuyant (bstan = brtan?) on L'obtient conformément
96. Mais que Cela, en plus de ce coeur[14]
97. Puisse jaillir de cela, quel prodige !
98. Le cela d'avant et le Cela du présent
99. Sont universels dans le lieu de l'ainsité de[s deux] cela
100. Il en va de même pour la voie de cela[15]
101. Cela y est comme la nature de cela.
102. La voie intégrale[16] est comme Cela
103. Étant dotée du support provenant de la lune[17]
104. [Le support est] l'égalité foncière (samatā) de tout (sarva)
105. Et ne se constitue (siddha) pas en considérant des séparations (pakṣya) :
106. [Comme] le moment de félicité (sukha) actuel et le suivant,[18]
107. Un qui est présent (pratyakṣa) et un [autre] qui sort des coulisses...[19]
108. Comme ces [choses] sont des défauts de la différenciation
109. Il ne faut pas s'y appuyer.
110. Les trois temps sont uns, pas différents[20]
111. Ils se produisent originellement sans avant ni après
112. Uns, car englobés par le corps spirituel
113. En évoluant par nature dans le plus grand des grands[21]
114. Même si on transforme le triple monde
115. Il n'est toujours que pur discours (nāma-mātra), des reflets illusoires
116. Même la haute terre du Monarque universel (cakravartin)
117. N'est qu'une résidence (T. bsti gnas) faite de réalité superficielle (māyā)
118. Ceux qui dépendent de moments de discernement (T. rnam pyod)[22]
119. Ne [La][23] verront pas apparaître à ces moments-là
120. L'accès, par la volonté, à ce dont on n'est [jamais] séparé
121. Est dit être une caractéristique (S. lakṣaṇa) vide [d'essence]
122. [La vacuité/l'intuition spontanée] est une, sans aucune différenciation (T. rnam pa)
123. La réintégration (yoga) se situe sur la voie des oiseaux[24] dans le ciel
124. Dans le Coeur, sans origine, ni production,
125. Où se trouveraient les choses (prajñaptadharma) d'un parcours imaginaire
126. Ce qui est extérieur et intérieur est l'intérieur de l'extériorité (T. phyi nyid)
127. La part la plus enfouie n'est pas accessible
128. Les réalités purement nominales (nāma-mātra) de l'existence sont des forces contraires
129. Qui en plus éloignent de l'équilibre de l'absorption (samādhi)
130. [94] A ce propos, les définitions « extérieur » et « intérieur »
131. Se réfèrent aux groupes d'appropriations (skandha) et aux éléments constitutifs (dhātu) qui sont leur nature
132. Mais comme [Elle] ne fait jamais défaut dans les trois temps
133. Il n'y a pas lieu de [La] définir et de lui attribuer un nom
134. L'immuable (avicala) est le sceau du Corps
135. L'inébranlable (akṣobhya) est l'intuition
136. En ne les appropriant pas, ils n'ont pas de Soi/propriétaire
137. En ne les rejetant pas, ils sont l'égalité libre de discours (vacana)
138. Tout, par quoi que ce soit et où que ce soit
139. La totalité des cercles (T. kun 'khor)[25], toute conduite vertueuse (samācāra ) proviennent du Soi[26]140. Dire qu'il est [un principe] masculin, ou féminin
141. Ne serait pas un propos digne d'un roi de l'égalité[27]
142. Il n'est pas non plus un objet auquel associer des noms
143. d'observances religieuses (vrata) ou dégradées (nikṛti)
144. Ceux qui, en associant A et PA[28],
145. Désirent produire une félicité superficielle
146. N'établiront pas (aniści) [ainsi] la nature unique[29]
147. Et verront apparaître [conformément] ce qu'ils contempleront[30]
148. Dans la félicité dont la manifestation est désirée
149. L'obnubilation de Cela par cela[31] est un grand défaut
150. La porte de tous les facteurs de l'éveil (bodhyaṅgāni)
151. Passe par la pratique d'activités/attributs (veṣa), qui sont comme des reflets de la lune dans l'eau
152. Même en se produisant sans traces (T. ma gos) et dépassionnément
153. Les méditations (bhāvanā) sont comme des jeux d'enfants[32]
154. En adoptant le cercle divin (maṇḍala), avec le visage renfrogné (bhrūkuṭi) et les attributs,
155. Soit le corps du Grand Courroucé (T. khro bdag chen po)[33]
156. Et en manifestant effectivement les syllabes (= un discours)
157. On ne verra pas pour autant le principe quiescent (T. zhi ba de nyid S. śāntatā).
158. Même si, par la force des passions
159. On coupait le haut d'un palmier,
160. Et qu'on brûlait les graines (bīja) dans le feu[34],
161. On ne tomberait pas sous leur emprise, c'est ce qui est enseigné.
162. En le faisant même plus de 100.000 fois
163. Seule la non-discursivité (T. mi rtog[35])
164. Par la force de l'absence de caractéristiques (animitta)
165. Rien ne se produirait de ce lieu d'origine (T. bsti gnas)
166. Toute fixation du yogi dans cet état libre de discours[36]
167. Est [la restauration de] l'âge d'or (T. bskal pa bzang po)[37]
168. [95] Sans distinguer entre le souci de soi et de l'autre
169. [Ce yogi] utilise librement (līlā) le déploiement impromptu illusoire (māyā)
170. Qui se consomme entièrement sans laisser de restes
171. Il est immuable et reste droit[38]
172. Aux extrêmes égales (samānta)[39] comme l'espace
173. Il n'y a pas de chose dont la transformation dépend d'une autre
174. Cette liberté universelle est impromptue
175. C'est en tant que force inhérente de l'intuition sans pareil
176. Qu'elle est reconnue
177. Il n'y a pas de choses qui se produisent autrement
178. C'est à la fois facile et difficile, difficile car [trop] facile
179. Le visible (pratyakṣa), ne se fondant sur rien, pénètre partout
180. Ce n'est pas en le révélant comme une réalité nominale (nāma-mātra) « ceci »
181. Que l'être fulgurant (vajrasattva) peut être désigné
182. Ce Jeu merveilleux et prodigieux
183. Évolue à l'écart de l'agir comme l'espace
184. En ne les saisissant pas (S. anupalabdha), ce n'est pas de l'égarement (moha),
185. Mais d'elles-mêmes, que [les choses] se produisent instantanément[40]
186. Cette voie où toute est égale
187. Évolue comme la nature propre dans tous les êtres[41]
188. Les gens non-instruits sont induits en erreur par les altérations [de la nature],[42]
189. Comme un remède ne peut être trouvé que par un médecin [instruit][43]
190. L'objet à comprendre est la liberté universelle (mahāsukha)
191. Elle est la création pure (śuddha)[44]
192. Où les lumières des quartiers (diśam) sont contenues
193. [Ensuite] les quatre directions cardinales (catur-diśam) et intermédiaires se concrétisent, ainsi que le haut et le bas
194. A partir des couleurs de l'arc-en-ciel, indéfini (=variable)
195. Se manifestent les différentes Familles (gotra, kula)
196. [La création pure] est universellement primordiale (T. gtso chen) par rapport aux atomes mobiles (T. g.yo rdul)[45] et les inertes
197. Cinq éléments[46]
198. [Elle] ne se fonde pas sur le passé, l'avenir, le présent
199. Et [autres] noms et réalités nominales (vyavahāra)
200. En spéculant (T. rnam brtags S. vikalpita) sur l'absence d'apparition-disparition.
201. Elle est le principe de manifestation (tattva) qui évolue dans l'immensité (T. chen po) des trois temps
202. Restant égale à elle-même, elle ne s'édifie pas par degrés
203. [96] Étant une, elle ne se transforme (T. bsngo) pas en parties
204. Même si les ornements[47] de son assemblage se répandent
205. Sa nature demeure sans bouger
206. Ne se transformant pas car impromptue
207. Et primordialement pure, elle est le sans-mort (amṛta)
208. Ce n'est pas en tant que les différences des douze bases sensorielles (āyatana)
209. Qu'Elle peut être saisie à volonté (adhyāśaya)
210. Elle est détentrice de qualités par le biais de ses conceptions mentales
211. Mais en regardant [ de près] ce qui est assemblé se répand
212. Puisque la voir est l'accomplissement (siddhi)
213. L'état d'égalité à travers les degrés de manifestation (tattva) est la complétude
214. La moindre saisie d'elle est une connexion (prayoga)
215. En suscitant la joie (priya-kārin) elle est un engagement/rendez-vous/rencontre (samaya)
216. En pas-de-deux avec la Méthode, elle est le moteur (bskyod pa) [de tout]
217. L'union non-duelle est une offrande[48]
218. En la donnant sans la retenir c'est la torma (S. bali)
219. Ce sont les actes rituels (karma) du non-agir
220. L'intuition non-discursive (nirvikalpajñāna) chasse (vinīya) les obstacles (vighna)
221. L'absorption (S. samāhita, P. samāpatti) dans le silence (T. mi gsung) est le discours (vacana) des mantras222. Le culte du maître (gurupūjā), l'abandon à lui (anupradāna, āvarjana),
223. Ainsi que tout acte méritoire (puṇya),
224. Sans la force de la dépassion et de l'immuable
225. Même en les pratiquant, ils seront une cause d'asservissement général
226. En outre, dans toutes les traditions (āgama) diverses,
227. En appliquant cela à Cela, on l'obnubile[49]
228. Aussi, en imaginant cela au sujet de Cela
229. Le degré de manifestation (tattva = Cela) ne se concrétisera pas en cela.  »
Fin du discours.

230. Extrait de la conscience éveillée en tant que le Roi pancréateur,
231. ce fut le trentième chapitre sur l'Être fulgurant (vajrasattva), qui en est la nature, la bannière de victoire indéclinable.



MàJ 03022013 Cette traduction ne tient pas compte de l'article de Christopher Wilkinson, The Mi nub rgyal mtshan Nam mkha' che And the Mahā Ākāśa Kārikās:, Origins and Authenticity. Je la réviserai sans doute plus tard par rapport à cette édition.

Photo : Mont Kailash

Eva Neumaier-Dargyay a fait une traduction en anglais (The Sovereign All-Creating Mind The Motherly Buddha) et Namkhai Norbu a écrit sur ce texte comme étant la source suprême du Dzogchen. 

[1] Probablement, les dix forces du tathāgata (S. daśa tahtāgata balāni T. de bzhin gshegs pa’i stobs bcu), le discernement entre ce qui est approprié (sthāna) ou non, la connaissance des fruits des actes (karma vipāka) etc.
[2] Les apparences (S. ābhāsa T. snang ba) sont les reflets (ābhāsa) du fond (S. ādhāra T. gzhi).
[3] Une des difficultés de ce texte est le mélange de « cela » (T. de) pour deux choses différentes. Cela (avec majuscule) qui désigne Cela en tant que principe (T. de nyid S. tattva) dans tous les degrés de manifestation (S. tattva), qui correspond au « fond de la chose » (dharmatā) d’une chose (dharma). Et cela en tant que représentation de Cela. Les représentations de Cela, y compris dans les méthodes (upāya) ne permettent pas d’atteindre Cela. Le jeu de mots sur les deux celas, revient à plusieurs reprises dans ce chapitre.
[4] Au choix, selon la préférence de chacun
[5] Seigneur des êtres, épithète de Vajrasattva. Il est le Seigneur, car c’est lui est la manifestation dans le monde, l’existence.
[6] L’idée d’une « matière première », ici l’élement des choses (dharmadhātu), à savoir toutes les expériences psychosensorielles, et « les formes » particulières que prennent ces expériences. Les formes particulières des expériences sont comme des ornements fabriquées avec leur « matière première ». Si l’argile est la matière première, tout ce que l’on modèle avec est un ornement.
[7] L’idée de Cela, cela, n’a pas de nature propre et est non-produit. L’idée de l’espace est aussi vide que l’espace.
[8] Il va suivre une exposition du mahāyoga. Le message jusqu’à la fin du texte est comment cette voie yogatantrique est contenue dans la voie intégrale de l’être fulgurant.
[9] Représentant les voyelles (à commencer par A) et les consonnes (à commencer par KA) de l’alphabet sancrit. Tout discours (vikalpa), toute réalité étant discursive. Ces lettres rappellent la nature discursive de la réalité. La lettre A est considérée inhérente à chaque autre lettre (voyelles et consonnes) de l’alphabet, à la façon du tattva ou du dharmatā. C’est pourquoi A (Āli) symbolise la lucidité (prajñā), qui est l’intuition du fond des choses (dharmatā), et Kāli les méthodes, qui sont discursives et utilisent des « choses » (dharma). Et par extension rituelle tantrique, respectivement les essences féminine et masculine.
[10] Il s'agirait selon Eva Neuman Dargyay (The Sovereign All-Creating Mind) d'une citation du rdo rje sems dpa' nam mkha' che'i rgyud, (traduit en anglais par Keith Dowman dans Eye of the storm), citée par gNubs-chen, auteur du bSam gtan mig sgron. La lettre A représenterait l'intuition primordiale et les consonnes PA et TA respectivement deux types d'engagement (upāya) : rten pa'i thabs (avec support) et bya med pa'i thabs (la méthode du non-agir). Cette méthode fait intervenir une femme consacrée en tant que symbole de l'intuition primordiale. p. 186, note 89
[11] Le terme « embellir », tout comme l’ornementation mentionnée ci-dessus, est un arrangement (bkod pa) ou une transformation de ce qui est (la « matière première »). Embellir et ornement font intervenir l’idée de beauté et par là de l’amour et de la délectation.
[12] Il s’agit du mahāyoga, mais qui sera à son tour intégré dans l’approche de la complétude universelle.
[13] Les 5 sens + le 6ème , qui est le mental qui percoit ou connaît les choses (dharma), les idées générales.
[14] C’est mon interprétation, mais il me semble que dans ce contexte, « cœur » ici désigne l'essence de la coproduction conditionnée (T. rten ‘brel snying po, dont la formule est : ye dharmā hetu prabhavā hetun teṣāṃ tathāgato hy avadat teṣāṃ ca yo nirodha evaṃ vādī mahāśramaṇaḥ). Le message étant, selon moi, qu'en plus de ce qui est produit par la coproduction conditionnée, il y a l'intuition spontanée. Une approche de type gzhan stong. « Toutes les choses sont produites à partir de causes/ Le Tathāgata a enseigné ces causes/ Ainsi ce qui met une fin à ces cuases/ Cela a été enseigné par le grand renonçant (mahāśramaṇa) »  (T. chos rnams thams cad rgyu las byung // de rgyu de bzhin gshegs pas gsungs// rgyu la 'gog pa gang yin pa// dge sbyong chen pos 'di skad gsungs//).
[15] Toute voie est forcément discursive et donc une méthode (upāya), contrairement à la non-voie (anupāya) de la complétude universelle, la méthode de l’être fulgurant (vajrasattva), la bannière de victoire qui ne décline jamais.
[16] La non-voie (anupāya) qui intègre tout comme la voie (lam khyer).
[17] La semence (bīja) qui apparaît du disque lunaire, première phase de la génération, l'éveil manifeste (abhisambodhi).
[18] Renvoie à la série des deux ou quatre joies.
[19] Litt. qui vient de derrière
[20] Critique de la série des quatre instants (kṣana)
[21] Dans un sens « émanationiste ». Ci-dessus, le plus grand des grands est l'Esprit excellent à tous égards (Samantabhadra). Ce passage expose l’égalité temporelle. Il sera suivi par l’exposition de l’égalité spatiale.
[22] Comme les yogis pratiquant les quatre joies et les quatre instants
[23] La est sans doute l'intuition spontanée
[24] Ni tracée, ni traces
[25] Corrigé kun 'khol en kun 'khor = kun bzang 'khor lo, le cercle excellent à tous égards.
[26] Le roi pancréateur qui a l'habitude de dire « moi », aurait utilisé « nga », comme partout ailleurs dans le texte.
[27] Dépassement de Āli-kāli, prajñā-upāya.
[28] Comme vu précédemment, PA et TA respectivement deux types d'engagement (upāya) : rten pa'i thabs (avec support) et bya med pa'i thabs (la méthode du non-agir). Ici, on a l’impression que PA représente prajñā et TA upāya.
[29] Autrement dit, PA et TA ne peuvent pas produire A
[30] Chez Advayavajra (commentaire des Distiques) : « Les brahmanes ont cultivé [le principe ultime] à la lettre, conformément à chacune des méthodes [énumérées ci-après] et n'ont par conséquent pas pénétré le sens du Ṛgveda, des deux Yajurveda, du Sāmaveda, et de l'Atharvaveda. [234] ». Distiques de Saraha : DKG 24 « Si [les yogis] réalisent leur objectif conformément aux phases de la création etc. du chemin indestructible du fruit, Par cette instruction ils concrétiseront l'autre monde, Mais s'ils ne le concrétisent pas, La tête de ces étourdis sera écrasée sous les pieds [du Seigneur du monde] » Commentaire sur DKG 65 : « Quand, pendant le recueillement subséquent, on fait des offrandes dans des temples à l'extérieur, que l'on fait des offrandes dans le sanctuaire intérieur et qu'en vertu de ces pratiques, le cercle divin se manifeste (T. mngon sum du zhal mthong ba), on est comme une vieille femme accablée par la mort de son fils unique [ne pouvant s'empêcher de s'en souvenir constamment et de voir son visage partout] . En se représentant constamment le cercle divin, on finira bien par le voir, mais comme celui-ci n'est pas la réalité ultime, cela est contestable. ».
[31] Voir ci-dessus
[32] Chez Advayavajra : [DKG n° 40] « Ceux qui n'y accèdent pas, pensent [que l'accès passe par] l'attention/remémoration à/de la réalité ultime, telle qu'ils l'imaginent, et ils s'y consacreront avec effort, comme des insectes obstinés. Mais comme ils ne voient pas la vraie nature (S. tathātā T. de kho na nyid), ils commettent [toujours] des actes positifs et négatifs, comme des enfants qui construisent des châteaux  de sable qui se détruiront par la suite. » 
[33] Selon Jim Valby, le grand Heruka
[34] Explication de Neumaier Dargyay p. 186, En coupant le haut d'un palmier, celui-ci ne poussera pas plus haut. Cette image correspond aux voeux de libération personnelle que l'on enfreint. La violation des voeux du vajrayana, plus sévère, est comparée à l'incinération des graines.
[35] Ou bien la fleur (me tog) serait produite. Me tog semblerait être la lecture du Nam mkha' che où on lit le même passage selon Neumaier-Dargyay p. 9. La suite du texte mentionne en revanche, que rien ne sera produit de ce lieu. Je préconise donc la lecture mi rtog.
[36] (T. kleng bral = gleng bral
[37] Sens premier du mot, qui signifie par déduction « de bonne fortune »
[38] Comme une flèche ?
[39] Si l’espace est conçu comme une sphère, les extrêmes dans l'espace finissent pas se rejoindre.
[40]  C’est-à-dire sans intermédiaire. Ce vers fait doublon avec la ligne 33
[41] Ce vers fait doublon avec la ligne 23 ci-dessus
[42] L’enfant étant le fruit réifié. Chez Advayavajra : DKG 84 « En négligeant la Mère, le Fils ne naîtra pas (T. a ma bzhag nas bu de skye mi 'gyur). Comme la réalité ultime (S. tattva) est libre de prolifération (S. aprapañca), elle est la Mère Prajñāpāramitā, le "lieu de naissance" de tous les bienheureux des trois temps. Pour ceux qui n'y accèdent pas, elle est le lieu de naissance de tous les êtres des trois univers ».
Chaque être (enfant) qui est né est un Bienheureux (non-né) manqué.
[43] Passage pas très clair. Rongzompa (theg tshul p. 248) explique : "Dper na sman ni rang bzhin gyis nad la sman bsod (vertu) du gyur pa nyid yin yang*/ sman de tshol ba yin pa bzhin du/" "Bien qu'un remède possède naturellement la vertu de guérison, c'est le médecin qui doit le chercher." Rang bzhin yin yang bslad pas bsgribs pas ngo ma shes te/ Bien qu'une chose soit naturelle, si elle est altérée/contaminée elle n'est pas reconnue. C'est pourquoi, écrit Rongzompa, il faut se le faire expliquer par un ami spirituel.
[44] Ou le monde authentique, tel qu'il est, sans prolifération (aprapañca).
[45] On retrouve ce terme chez  Gnubs sangs rgyas ye shes, auteur du bsam gtan mig sgron (SM: 60.2-6), ce qui pourrait aider à dater ce texte.
[46] Je considère ici inertes comme un adjectif de cinq éléments
[47] Voir le sens d’ornement ci-dessus
[48] Dans les vers qui vont suivre, les actes rituels sont réintérprétés dans le sens de la non-voie du non-agir.
[49] de las = de la



Texte tibétain (wylie)
1. de nas byang chub kyi sems kun byed rgyal po des 
2. nyid kyi snying po rdo rje sems dpa' la 
3. sems dpa' rdo rje nyid kyi rang bzhin bya med rdzogs pa'i lung mi nub rgyal mtshan 'di gsungs so 
4. kye sems dpa' chen po rdo rje khyod nyon cig 
5. sems dpa' rdo rje khyod nyid la 
6. nyid kyi rang bzhin bstan par bya 
7. nyid ni kun byed nga yin te 
8. nga ni ye nas byang chub sems 
9. byang chub sems ni 'di lta ste 
10. rdo rje sems dpa' nam mkha' che 
11. kun bzang yangs pa chos kyi dbyings 
12. rnam dag lam chen kun sgrol phyir 
13. mi skye mi 'gag cir mi dgongs 
14. byams pa don nyid rnam sbyangs phyir 
15. snying rje chen po cir mi mdzad 
16. [91] che bas che ba'i zab mo yi 
17. yon tan cir yang bsngags pa med 
18. don rnams ji bzhin mi bskyod te 
19. bya ba med pas grol bas grol 
20. rang byung ye shes brtsol med pas 
21. grol nas grol ba'i lam yang ston 
22. 'byung ba chen po bcom ldan 'das 
23. 'gro ba kun la rang bzhin gnas 
24. phyin ci log tu rnam btags kyang 
25. grol ba rang byung gzhan las min 
26. che ba'i ye shes rnyed dka' ba 
27. shes rab thabs la brten pas 'grub 
28. ming tsam gzhan la rten 'dra yang 
29. mngon sum bde ba rang las 'byung 
30. cho 'phrul chen po dka' ba min 
31. yon tan kun dang stobs rnams kyi 
32. ji bzhin rtogs pa phra ba yis 
33. de ma thag tu rang las 'byung 
34. snang ba med pa'i chos nyid 'di 
35. ma btsal bzhag pas bsgom pa yin 
36. de dang der ni rnam btsal na 
37. de las de bzhin de mi 'byung 
38. mchog tu gsang ba'i chos nyid ni 
39. rna dbang gzhan las thos mi 'gyur 
40. de bzhin lce yi dbang pos kyang 
41. de la brjod du rdul tsam med 
42. 'gro ba'i sdug bsngal byang chub sems 
43. kun tu chub pas rnam par rol 
44. de la skyo ba med bzhin du 
45. nam mkha'i mtha' ltar mnyam par gnas 
46. khyad par cir yang mtshungs pa la 
47. las so zhes ni rnam par brtags 
48. ci ste las kyi dbang 'gyur na 
49. rang byung ye shes yod ma yin 
50. rgyu nyid rdo rje rkyen dang 'dra 
51. ma skyes pas na 'jig pa med 
52. gdod nas snying po byang chub la 
53. btsal ba'i bsam pas dbyings mi bskyod 
54. yon tan chen po'i bsam gtan ni 
55. [92] bsam gtan nyid pas bsam du med 
56. ma bsams ma sbyangs chos bzhin du 
57. rnam rtog nyid las ye shes skye 
58. phra ba'i sgo mor ming btags te 
59. sems kyis dben pa'i lam tshol zhing 
60. dgon pa'i rgyud du dben 'dzin zhing 
61. brtags na rnam par rtog 'gyur bsgom 
62. rgyu dang 'bras bur ming brtags te 
63. dge sdig gnyi ga rnam par sel 
64. 'jig rten 'di las 'byung ngo zhes 
65. blang dor brod pa mchog tu bskyed 
66. chags dang ma chags tshig gi lam 
67. dbu ma bzhin te brag cha 'dra 
68. bde dang sdug bsngal rgyu 'thun zhes 
69. 'gro ba'i mgon po sems dpas gsungs 
70. 'dod chags zhe sdang gti mug kyang 
71. byang chub chen po'i lam las byung 
72. kun spyod yon tan rnam lnga yang 
73. chos nyid dbyings kyi rgyan zhes gsungs 
74. nam mkha'i rtog pa skye med cing 
75. rtog pa de nyid nam mkha' 'dra 
76. ma chags nam mkha'i bsngo ba las 
77. rang don chen po nam mkha' 'byung 
78. rtog med mnyam nyid chos kyi sku 
79. bzung bas mi zin chu zla 'dra 
80. kun tu bzang po'i rol pa yis 
81. %a li ka li zab tu bstan 
82. 'di ni %a dang mdzes pa'i ta 
83. pa dang yan lag spros pa bzhin 
84. 'jig rten yongs kyi spyod yul la 
85. sangs rgyas gsung gi zab mo 'byung 
86. %e ma'o sangs rgyas spyod yul 'di 
87. btsal bas rnyed pa'i gnas med te 
88. drug gi chos bzhin yul med pas 
89. mdongs pas nam mkha' bsnyag pa bzhin 
90. gong nas gong du tshongs pa'i lam 
91. bya bral chos dang 'thun pa med 
92. [93] ci ste lam la bgrod gyur na 
93. nam mkha'i mtha' bzhin thob pa med 
94. da ltar de bzhin de yi phyir 
95. de la de bstan de yang thob 
96. de ni snying po de bas na 
97. de las byung ngo mtshar che 
98. sngon gyi de dang da ltar de 
99. de bzhin de'i gnas su che 
100. de ltar de yi lam 'dra bar 
101. de ni de yi rang bzhin no 
102. de dang 'dra ba yongs kyi lam 
103. zla ba las byung rten dang bcas 
104. kun gyi mnyam nyid yin pa la 
105. phyogs su bltas pas 'grub pa med 
106. da ltar bde dang phyi mar bde 
107. mngon sum pa dang rgyab nas byung 
108. de yang rnam pa'i skyon yin pas 
109. de la brten par mi bya'o 
110. dus gsum gcig ste khyad par med 
111. sngon med phyis med gdod nas 'byung 
112. chos skus khyab pas gcig pa'i phyir 
113. che ba'i chen por rang bzhin gnas 
114. srid pa gsum na sbyong ba yang 
115. ming tsam sgyu mar snang ba ste 
116. 'khor lo bsgyur ba'i gnas chen yang 
117. sgyu ma sbyong ba'i bsti gnas yin 
118. rnam dpyod dus la ltos pa rnams 
119. dus der 'byung bar mi 'gyur te 
120. ma bral smon pas spyod pas na 
121. stong pa'i mtshan nyid gsungs pa bzhin 
122. gcig ste rnam pa yongs kyis med 
123. rnal 'byor nam mkha'i bya lam gnas 
124. ma byung ma skyes snying po la 
125. sgros btags chos kun ga la yod 
126. phyi nang gnyis ka phyi nyid nang 
127. zab mo'i cha shas rtogs yul med 
128. srid pa'i ming tsam log pa'i stobs 
129. de bas ting 'dzin mnyam dang bral 
130. [94] de la tha tshig phyi dang nang 
131. rang bzhin phung po khams bzhin gnas 
132. dus gsum 'di dang mi 'bral bas 
133. tha tshig ming du brtags pa med 
134. mi g.yo ba ni sku yi rgya 
135. mi bskyod pa ni ye shes te 
136. mi len pas na bdag med cing 
137. mi 'dor tshig bral mnyam nyid do 
138. gang dang gang gis gang du yang 
139. kun 'khol kun spyod bdag las byung 
140. 'di la skyes pa bud med ces 
141. mnyam pa'i rgyal pos yod ma gsungs 
142. 'di la brtul zhugs drag shul gyi{MQ}gnas su bya ba'i ming med te 
143. %a dang par ni rnam ldan na 
144. sgyu ma'i bde ba 'byung bar 'dod 
145. rang bzhin gcig tu ma nges pas 
146. ji ltar ltas pa de ltar snang 
147. snang 'dod rtsol sems bde ba la 
148. de ni de sgrib skyon chen yin 
149. byang chub yan lag kun gyi sgo 
150. cha lugs bsgoms pas chu zla bzhin 
151. ma gos ma chags 'byung 'gyur yang 
152. bsgoms pas byis pa'i spyod yul bzhin 
153. dkyil 'khor khro gnyer cha lugs kyis 
154. khro bdag chen po'i lus gzung nas 
155. yi ge mngon du phyung na yang 
156. zhi ba de nyid mthong ba min 
157. nyon mongs pa yi dbang gis ni 
158. ta la'i mgo bo bcad pa dang 
159. sa bon me yis bsregs pa yang 
160. de yi dbang du mi 'gyur ston 
161. rnam grangs brgya stong phrag yas pa 
162. gang ltar spyad kyang mi rtog skye 
163. mtshan ma med pa'i dbang gis na 
164. bsti gnas de las 'byung mi 'gyur 
165. gleng bral 'di la gang gnas pa'i 
166. rnal 'byor de ni skal pa bzang 
167. [95] bdag dang gzhan don mi 'byed pas 
168. sgyu ma lhun grub yul la rol 
169. lhag ma med par yongs su rdzogs 
170. 'gyur ba ma yin drang por gnas 
171. nam mkha' bzhin du mtha' mnyam zhing 
172. gzhan la ltos 'gyur chos ma yin 
173. lhun gyis grub pa'i bde chen de 
174. mtshungs pa med pa'i ye shes kyi 
175. rang gi mthu yis rig pa las 
176. chos ni gzhan nas 'byung mi 'gyur 
177. sla zhing dka' la bla phyir dka' 
178. mngon sum mi gnas kun tu khyab 
179. ming tsam 'di zhes bstan par ni 
180. rdo rje sems dpa' mtshon du med 
181. ngo mtshar rmad byung rol pa 'di 
182. bya bral nam mkha' bzhin du gnas 
183. cir yang mi dmigs gti mug las 
184. de ma thag tu rang las 'byung 
185. 'di ni thams cad mtshungs pa'i lam 
186. 'gro ba kun la rang bzhin gnas 
187. bus pas bslad pas 'khrul pa'i phyir 
188. sman nyid sman pa(s) tshol ba bzhin 
189. go ba'i yul n(i) bde ba che 
190. 'di ni rnam dag 'jig rten yin 
191. de la phyogs kyi 'od 'dus pas 
192. phyogs bzhi 'tshams dang bla 'og 'grub 
193. ma nges 'ja' tshon kha dog las 
194. rigs kyi khyad par mngon par snang 
195. de bzhin g.yo rdul mi g.yo ba 
196. 'byung ba lnga bas gtso chen yin 
197. 'das dang ma 'ongs da ltar gyi 
198. tha snyad ming la mi gnas te 
199. skye 'gag med par rnam brtags shing 
200. de nyid dus gsum chen por gnas 
201. mnyam pas rim par bkod pa med 
202. [96] gcig pas phyogs su bsngo dang bral 
203. tshogs kyi rgyan rnams bkram pa yang 
204. rang bzhin gnas pas 'grim pa med 
205. lhun gyis grub pas mi bsngo zhing 
206. gdod nas dag pas bdud rtsi yin 
207. 'du mched bcu gnyis khyad par du 
208. lhag pa'i bsam pas gzung ba med 
209. yid kyis bsams pas yon bdag ste 
210. bltas pas tshogs ni bkram pa'o 
211. mthong bar gyur pas dngos grub la 
212. de nyid mnyam gzhag rdzogs pa'o 
213. yud tsam gzung bas sbyor ba yin 
214. dga' bar gyur pas dam tshig ste 
215. thabs kyi gar thabs bskyod pa yis 
216. gnyis med sbyor ba phul ba yin 
217. mi gzung gtong bas gtor ma yin 
218. bya ba med pa'i las rnams te 
219. mi rtog ye shes bgegs bsal nas 
220. mi gsung mnyam gzhag sngags tshig go 
221. bla ma mchod dang gtod pa dang 
222. de bzhin bsod nams thams cad kyang 
223. ma chags mi g.yo'i stobs med na 
224. byas na 'ching ba chen por 'gyur 
225. de bas de lung de snyed la 
226. de la de sbyar sgrib par 'gyur 
227. de ltar de la de rtog na 
228. de la de nyid grub pa med 
229. ces gsungs so 
230. byang chub kyi sems kun byed rgyal po las 
231. rdo rje sems dpa' rang bzhin mi nub pa'i rgyal mtshan gyi le'u ste sum cu pa'o 



vendredi 15 juin 2012

La fonction des sceaux




La véritable subjugation est une réinterprétation et une ré-écriture, et passe souvent par un recadrage mythologique. L’inexprimable est symbolisé, les symboles, identifiables grâce à des signes (nimitta) sont pris pour l’inexprimable et peuvent même s’y substituer. Ils deviennent alors des idoles. Une idole est la « représentation d'une divinité que l'on adore et qui est l'objet d'un culte au même titre que la divinité elle-même ».

Pour sortir de l’idolâtrie[1], il faut revenir au symbole et voir ce qu’il symbolise. La vacuité est la production en dépendance (S. pratītyasamutpāda). « Puisqu’il n’y a aucune chose qui ne surgisse sans conditions, il n’y a aucune chose qui ne soit vide. »[2] La vacuité est symbolisée par le vajra, qui représente l’arme d’Indra, le Foudre. L’être, le sattva, est ce qui connaît la vacuité, l’intuition qui se reconnaît lui-même comme la vacuité. L’être vajra (Vajrasattva) est la vacuité qui se reconnaît comme vacuité, toujours et partout. Dans ce sens, il est déjà un symbole. Il peut ensuite être personnifié, ou représente comme le divin, étant à l’origine de son existence. Il peut être mis en scène dans les mythes. On peut le distinguer de ses puissances et représenter celles-ci par des symboles, formant ainsi un couple divin symbolique, qui pourra avoir des descendants symboliques, qui auront à leur tour des aventures de vacuité. Puis, on peut le « pratiquer » (sadhāna) : la vacuité pouvant offrir de la vacuité à la vacuité et ainsi accumuler du mérite, davantage de vacuité, on peut ainsi tenir de belles cérémonies de vacuité. Et ainsi entrer dans un enchevêtrement d’illusions.[3] Mais « Ce n'est pas à travers une méditation manipulée que l'on trouvera la délivrance ».[4] 

Du moins, si on perd le sens du symbole. Ceux qui défendent les méthodes symboliques et non-mystiques disent :
« La vérité empirique, pratique ou de surface (samvṛti) qui porte sur la connaissance et son objet cache la réalité des choses. En effet le sens absolu (paramārtha) doit être intérieurement éprouvé par les mystiques en une expérience personnelle au-delà de tout discours, elle ne peut être ni enseignée ni même connue :
«Non appréhendée par l'aide d'autrui, paisible, qui ne se déploie pas en discours,
Indifférenciée, dénuée de sens multiples, telle est la définition de la réalité absolue. »
«La plus élevée des réalités est en même temps la vérité absolue.
« Mais alors, à quoi bon enseigner les vérités mystiques, l'enchaînement causal, les données empiriques... puisqu'ils ne correspondent pas au sens absolu et qu'il faut rejeter ce qui n'est pas la réalité absolue ? C'est que, sans cet enseignement, on ne saurait enseigner le sens absolu ni le pénétrer ni parvenir de ce fait à l'extinction. » [5]
Quand, dans les tantras bouddhistes, à l’instar de ceux du shivaïsme, on se base sur une doctrine émanatiste (effusion et résorption de tattva) et sur les pratiques de réintégration du Yoga, la vacuité qui est l’absence d’essence, devient comme une essence, d’où s’émane la manifestation, par degrés (tattva). Il convient alors de reconnaître « l’essence », l’objet réel, dans chaque degré de manifestation. Il est plus aisé de s’identifier à une divinité qu’à la vacuité. Le bouddhisme tantrique utilise donc des divinités « vides », qui symbolisent l’être vajra (Vajrasattva), que nous sommes au fond. Dans cet être de vacuité, ou la vacuité comme être, les cinq éléments psychosensoriels (skandha) que s’approprient (upadana) les êtres ordinaires qui ne se reconnaissent pas comme vacuité, sont symbolisés[6] par cinq Tathāgata, Dhyāni-bouddhas ou Jina[7], le Tathāgata central étant l’Imperturbable ou l’Immuable (akṣobhya) qui symbolise la conscience. C'est l'Imuable (la conscience) qui scelle les quatre autres Jina, ce qui indique leur subordination. Pour rappeler que la conscience n’a pas de substance et est en essence la vacuité et la compassion, Akṣobhya est marqué, « scellé » à son tour par Vajrasattva, symbole de l’être vajra. Dans les systèmes émanationistes (=théistes, car apparaissant d’une cause première), les degrés de manifestations inférieurs sont marqués par les degrés de manifestations immédiatement supérieurs, puisque’ils tiennent leur « être » d’eux.

Au cours du 9-11ème siècle, quand le bouddhisme est en dialogue, en concurrence, en synérgie… avec le shivaïsme, la conscience, ou la Conscience va prendre une place encore plus centrale. Des doctrines monistes panthéistes se font jour dans le shivaïsme et le bouddhisme des Anciens, où les cinq Tathāgata seront considérés comme des émanations d’un sixième, un ādi-buddha, Mahāvairocana, Mahāvajradhara, qui deviendra même un pancréateur (T. kun byed rgyal po) avec Samantabhadra…

Il est alors essentiel, d’un point de vue bouddhiste, de ne pas perdre de vue le symbolisme de ces pratiques, pour ne pas dévier dans l’idolâtrie. La notion de sceau (mudrā) devient alors essentielle dans des textes qui tentent de recadrer le tantrisme. D’autres textes comme les Distiques de Saraha veulent aller plus loin, en laissant derrière eux les tantras et en allant à l’expérience directe de la réalité, sans passer par une transformation.

Dans L'explication des sceaux des cinq tathāgata (Pañcatathāgatamudrāvivaraṇa) d’Advayavajra, les quatre Jina « mineurs » sont dit être habituellement marqués/scellés par le sceau du Jina de la conscience, Akṣobhya, qui lui est scellé par Vajrasattva. Le scellement a pour fonction d’indiquer l’hiérarchie émanationiste. C’est un point de vue idéaliste, car « le monde » (les quatre Jina "mineurs") est une projection de la conscience, qui elle, est au fond l’être vajra, l’alliance de la vacuité et de la compassion, symbolisé par Vajrasattva.

L’être fulgurant, Vajrasattva, c’est ce que chacun est au plus profond de soi. Les tantras avec leurs consécrations et pratiques (sadhāna) ont pour but d’en faire prendre conscience de façon continue. La prise de conscience passe par une représentation visuelle élaborée où le monde ordinaire est transformé eu un cercle divin (maṇḍala).

Dans L'explication des sceaux des cinq tathāgata (Pañcatathāgatamudrāvivaraṇa), Advayavajra semble entamer un autre chemin, mais toujours en partant de la position tantrique, qu’il réinterprète tout en restant encore dans le cadre tantrique. Son message est implicitement qu’il est inutile de transformer l’être  fulgurant (authentique) en l’être  fulgurant (Vajrasattva, symbolique), puisqu’il l’est déjà. L’intuition de la vacuité qui est au fond le corps spirituel (dharmakāya), le véritable corps d’un Éveillé. Les deux corps formels, symbolique et fonctionnel, en découlent spontanément. Ils sont des illusions associées (S. pṛṣṭhe māyaiva) qui fluent du corps spirituel. La prise de conscience de la nature  fulgurante (vacuité+intuition de la vacuité) de soi et du monde peut se passer autrement que par le biais d’un jeu de représentations, aussi symboliques soient-elles, et du fait se passe naturellement et sans discontinuer.

La thèse généralement acceptée, est que le corps spirituel est ce qui donne accès au salut individuel et que les corps formels servent au salut des autres. Selon certains, opinion très repandué dans le bouddhisme tibétain, les corps formels doivent être édifiés par le biais d’une pratique d’identification à une divinité (sadhāna). Celle-ci permet d’obtenir tous les pouvoirs (siddhi) associés au cercle (maṇḍala) de cette divinité et de faire le bien des êtres avec les pouvoirs ainsi obtenus. Sans l’édification de ces corps formels, il est impossible d’aider autrui et du fait on serait un bouddha incomplet. Le point de vue d’Advayavajra et de ceux qui l’ont suivi est au contraire que les trois corps d’un Éveillé sont naturels et que les deux corps formels sont en quelque sorte « incréés ». C’est aussi le message du traité sur la nature debouddha (RVG) qu’il avait redécouvert et diffusé.

Dans son Explication, il rappelle que les cinq éléments psychosensoriels (skandha) sont les cinq Jina. Le sensible et l’intelligible (4 Jinas mineurs) existent parce que nous en prenons conscience. La conscience (Akṣobhya) englobe/scelle donc le sensible et l’intelligible. La conscience de l'autre/le monde est possible à cause de la conscience qui se connaît elle-même. La conscience qui se connaît elle-même (en tant que vacuité) englobe/scelle donc la conscience d’autre. La conscience qui se connaît elle-même (la vacuité = vajra) est déjà l’être (sattva). Inutile d’édifier/créér un autre être (sattva). Elle est déjà la conséquence associée (pṛṣṭha) au corps spirituel (dharmakāya), la vacuité qui se connaît elle-même.
« Il est dit que le vajra est la vacuité
Et que le sattva est son intuition pure (jñāna-mātra)
Ces choses qui accomplissent (siddhaṁ) les qualités/le Soi (ātmya)
Sont de la nature de l'être fulgurant (Vajrasattva)
. »
« La vacuité est dit être le vajra et toute manifestation formelle est l’être (sattva) ; Vajra-sattva implique l’unité et l’identité des deux. »
Śūnyatā vajram ityuktam ākāraḥ sattvam ucyate/ tādātmyam anayor aikyaṁ vajra-sattva itti smṛtaḥ//
[Jvālāvalī-vajra-ṃalā-tantra] (Tantra de la guirlande vajra au [cercle de] flammes de cinq couleurs, c’est p.e. le cercle de flamme qui entoure Vajrayoginī)

En restant conscient de la vacuité (vajra et sattva) en toute circonstance, on élimine la « choséité » aux choses (S. vastusattānirastatvāt). En fait, on n’élimine rien, car dès le départ on n’investit pas de choséité dans les choses. Du moment que l’on n’investit rien, on peut éprouver les choses telles quelles, et qui sont parfaites telles qu’elles sont. Pas besoin de les transformer ou de les consacrer. Juste en faire l’expérience (vijñaptimātra). Voilà le cœur du système d’Advayavajra. Très similaire à l'approche de la Complétude universelle (rdzogs chen) selon Rongzompa.
« Les formes et les autres (appropriations) sont-elles vidées par l'imagination ?
L'intuition symbolisée par l'Immuable
En la scellant par l'Être fulgurant (Vajrasattva)
L'existence du manifesté (vastusattā) est empêchée (nirasyate)
En en faisant simplement l'expérience (vijñaptimātra)
Inutile de le transformer (kriyate) en l'Être 
fulgurant (Vajrasattva)
En ne s'y fondant pas (tasyānavasthiteḥ) dès l'origine (pūrvaṁ)
Toutes les imaginations sont la vacuité (śūnyatā)
»
Plus loin :
« L'expérience étant non-produite
Il en va de même pour l'existence du manifesté
C'est tout en restant dans la nature (svarūpa) de l'être fulgurant (Vajrasattva),
Que l'on marche (jagadeva jagau = que marche le dieu du monde) a dit le Muni. »
Nous sommes déjà l’être fulgurant (Vajrasattva). Il n’est pas besoin d’y ajouter en l’imaginant une divinité avec certains attributs[8]. En gardant conscience de notre vacuité, qui est notre nature (svarūpa), notre véritable corps (dharmakāya), on marche dans le monde comme le dieu du monde.

Dans l’école des anciens (T. rnying ma), l’être fulgurant (vajrasattva), qui connaît directement (sattva) la vacuité (vajra), reconnaît (rig pa) l’intuition spontanée (rang byung ye shes), dans toutes les apparences (ābhāsa). Les appararences sont connues à travers les (six) perceptions psychosensorielles (sems), c’-est-à-dire la perception des cinq données sensorielles (le sensible) et des dharma (l’intelligible). Il y a donc comme une double connaissance : en profondeur, la reconnaissance de l’intuition spontanée, qui est un état continu (ngang) et, à la surface, la perception du sensible et de l’intelligible. Quand il n’y a pas de différenciation (gnyis med) entre la reconnaissance (rig pa) et la perception (sems), on parle du bindu unique (thig le gcig). Ce bindu qui « scelle » l’être fulgurant est représenté par l’excellent à tout égard, Samantabhadra. Les sceaux et le scellement sont une façon pour hiérarchiser les niveaux de l’émanation/procession.

Illustration : l'adoration du veau d'or de Nicolas Poussin


[1] Culte rendu à l'idole d'un dieu au même titre que si elle était Dieu lui-même (Atilf).
[2] Nāgārjuna, Madhyamakakārikā, ch. 24
[3] « C'est tout un enchevêtrement d'illusions que l'on pénètre », Distiques de Saraha, DKG n° 33 T. /sgyu lus dra bas ji ltar pang du 'khyud/
[4] DKG n° 33 T. bsam gtan brdzun pas thar ba rnyed min no/
[5] Lilian Silburn citant Candrakirti (600–c. 650) (glose sur les Versets du Milieu), dans Aux sources du Bouddhisme, p. 180
[6] Selon Conze depuis env. 750, Le bouddhisme, p. 218
[7] Vairocana, Ratnasambhava, Amitābha, Amoghasiddhi et Akṣobhya
[8] Argument repris par Longchenpa dans son Trésor de l’état fondamental (T. gnas lugs mdzod) : S'il ne se denoue pas dans l'élément fondamental, ce n'est pas une concentration « nouée » ('jur bu) / Qui le conduira à la libération par l'intermédiaire d'une divinité majeure (T. gong ma'i lha S. uttaradeva?) T. gzhi dbyings ma grol 'jur bu'i bsam gtan des// gong ma'i lha las thar pa thob dus med//

lundi 11 juin 2012

La hiérarchie céleste




La Hiérarchie céleste de Pseudo-Denys l'Aréopagite se rattache au panthéisme émanatiste des néo-platoniciens. Ce livre explique l’émanation ou la procession progressive à partir de Dieu des entités angéliques (séraphins, chérubins, trônes…), selon leur degré de pureté et « de mélange », jusqu’aux anges, les hommes et les démons. La procession est suivie d’une conversion, d’un retour à Dieu. « Toutes choses Viennent de Dieu et retournent à Dieu, comme disent les saintes Lettres (cf. Rom 11,36) ». « …ce principe originel de divine lumière ne nous est accessible, qu’autant qu’il se voile sous la variété de mystérieux symboles, et qu’avec amour et sagesse il descend pour ainsi dire, au niveau de notre nature. »

La hiérarchie terrestre, ecclésisatique (éveque, prêtre, diacre, moine…), est évidemment le reflet de la hiérarchie céleste qu’elle imite[1]. C’est une hiérarchie de proximité et de pureté. Mais Denys commence son exposé des hiérarchies par un avertissement sur le décalage entre les signes et les choses divines et célestes qui ne leur ressemblent pas. Il met en garde contre un réalisme naïf.
« Car il ne faut pas imaginer avec l’ignorance impie du vulgaire fine ces nobles et pures intelligences aient des pieds et des visages, ni qu’elles affectent la forme du bœuf stupide, ou du lion farouche, ni qu’elles ressemblent en rien à l’aigle impérieux, ou aux légers habitants des airs. Non encore ; ce ne sont ni des chars de feu qui roulent dans les cieux, ni des trônes matériels destinés à porter le Dieu des dieux, ni des coursiers aux riches couleurs, ni des généraux superbement armés, ni rien de ce que les Écritures nomment dans leur langage si fécond en pieux symboles. Car, si la théologie a voulu recourir a la poésie de ces saintes fictions, en parlant des purs esprits, ce fut, comme il a été dit, par égard pour notre mode de concevoir, et pour nous frayer vers les réalités supérieures ainsi crayonnées un chemin que notre faible nature peut suivre. »
« Quiconque applaudit aux religieuses créations sous lesquelles on peint ces pures substances que nous n’avons ni vues, ni connues, doit se souvenir que ce grossier dessein ne ressemble pas à l’original, et que toutes les qualifications imposées aux anges ne sont, pour ainsi dire, qu’imaginaires. »
Il défend néanmoins l’utilisation des signes, s’il est impossible d’avoir l’intuition directe des choses spirituelles :
« Au reste, si l’on revêt de corps et de formes ce qui n’a ni corps ni formes, ce n’est pas seulement parce que nous ne pouvons avoir l’intuition directe des choses spirituelles, et qu’il nous faut le secours d’un symbolisme proportionné à notre faiblesse, et dont le langage sensible nous initie aux connaissances d’un monde supérieur ; c’est encore parce qu’il est bon et pieux que les divines Lettres enveloppent sous le mystère d’énigmes ineffables, et dérobent au vulgaire la mystérieuse et vénérable nature des esprits bienheureux. Car chacun n’est pas saint, et la science n’est pas pour tous, disent les Écritures (5). Si donc quelqu’un réprouve ces emblèmes imparfaits, prétextant qu’il répugne d’exposer ainsi les beautés saintes et essentiellement pures sous de méprisables dehors, nous ferons simplement observer que cet enseignement se fait de deux manières. »
Il rappelle que les divers énoncés (« mystérieux langage » peuvent sembler plus pertinents que l’utilisation de symboles, ils « sont loin toutefois de représenter la divine réalité qui surpasse toute essence et toute vie, que nulle lumière ne reflète, et dont n’approche ni raison, ni intelligence quelconque. » Dire ce qu’est la substance invisible semble moins approprié qu dire ce qu’elle n’est pas. Si donc l’affirmation est moins juste que la négation, « il convient qu’on n’essaie point d’exposer, sous des formes qui leur soient analogues, ces secrets enveloppés d’une sainte obscurité ; car ce n’est point abaisser, c’est relever au contraire les célestes beautés que de les dépeindre sous des traits évidemment inexacts, puisqu’on avoue par la qu’il y a tout un monde entre elles et les objets matériels. ».

Les symboles (d’êtres ou d'attributs impurs etc.) pour les choses divines et célestes correspondent donc aux formules négatives de la voie négative, et ils sont appropriés puisqu’ils sont dissemblables et ne sont pas censés les représenter.
« Si donc, dans les choses divines, l’affirmation est moins juste, et la négation plus vraie, il convient qu’on n’essaie point d’exposer, sous des formes qui leur soient analogues, ces secrets enveloppés d’une sainte obscurité ; car ce n’est point abaisser, c’est relever au contraire les célestes beautés que de les dépeindre sous des traits évidemment inexacts, puisqu’on avoue par la qu’il y a tout un monde entre elles et les objets matériels. »
« Que ces défectueux rapprochements aident notre pensée, à s’élever, c’est, je crois, ce qu’un homme réfléchi ne voudra pas nier ; car il est probable que de plus majestueux symboles séduisent certains esprits qui se représentent les natures célestes comme des êtres brillants d’or et d’un splendide éclat, riches, magnifiquement vêtus, rayonnants d’une douce lumière, enfin affectant je ne sais quelles autres formes que la théologie prête aux bienheureux archanges. C’est afin de désabuser ceux qui ne soupçonnent rien au dessus des beautés du monde sensible, et pour élever sagement leur pensée, que les saints docteurs ont cru devoir adopter ces images si dissemblables ; car ainsi formes abjectes ne peuvent séduire sans retour ce qu’il y a de matériel en nous, parce que leur grossièreté même réveille et soulève la partie supérieure de nos âmes et de la sorte ceux mêmes qui sont épris des choses terrestres jugent faux et invraisemblable que de si difformes inventions ressemblent aucunement à la splendeur des réalités célestes et divines. Du reste, il faut se souvenir que rien de ce qui existe n’est radicalement dépouillé de quelque beauté ; car toutes choses sont éminemment bien, dit la vérité même. »
La voie négative est très consciente de la tendance humaine de prendre les noms et les signes/symboles pour la chose en soi et tente d’y rémédier par des noms négatifs et des symboles négatifs, afin d’éviter tout attachement aux noms et aux symboles qui empecherait de les dépasser pour atteindre ce vers quoi ils pointent.

Gravure : Rosa celeste : Dante et Béatrice contemplant l'Empyrée, de Gustave Doré


[1] « Aussi le suprême et divin législateur a fait que notre sainte hiérarchie fit une sublime imitation des hiérarchies célestes ; et Il a symbolisé les armées invisibles sous des traits palpables et sous des formes composées, afin qu’en rapport avec notre nature, ces institutions saintement figuratives l’élevassent jusqu’à la hauteur et à la pureté des types qu’elles représentent »

dimanche 10 juin 2012

Définitions et ruminations




Dualisme : "Système de croyance ou de pensée qui, dans un domaine déterminé, pose la coexistence de deux principes premiers, opposés et irréductibles". (Atilf)

Par exemple l'esprit/la pensée et la matière, le corps et l'âme, le sujet et l'objet, ... Les croire opposés, distincts et irréductibles, c'est déjà au départ les réifier, les transformer en choses.

Monisme : "Tout système philosophique qui considère l'ensemble des choses comme réductible à l'unité: soit au point de vue de leur substance, soit au point de vue des lois (ou logiques, ou physiques), par lesquelles elles sont régies, soit enfin au point de vue moral." (Atilf)

Il y a toujours deux principes co-existants, p.e.  le principe de l'intelligibilité et le principe de l'existence, mais ils peuvent être réunis et ramenés à une unité. On peut ensuite spéculer (ou pas) au sujet de cette unité, qui est une substance ou pas. Si la pensée est un épiphénomène de la matière, seule la matière existe réellement et le monisme est matérialiste. Ou bien la pensée préexiste dans la matière et le monisme est dit panthéiste. 

Panthéisme : "Doctrine philosophique ou religieuse qui, rejetant ou minimisant l'idée d'un dieu créateur et transcendant, identifie Dieu et l'univers, soit que le monde apparaisse comme une émanation nécessaire de Dieu (panthéisme stoïcien, panthéisme émanatiste des néo-platoniciens, philosophies de l'Inde, doctrine de Spinoza, etc.), soit que Dieu ne soit considéré que comme la somme de ce qui est (panthéisme naturaliste ou matérialiste; synon. pancosmisme)." (Atilf)

Dans le panthéisme, et le dieu et sa création (émanation) sont dilués. Ni Dieu ni les choses sont ce qu'ils pourront paraître être à première vue. La réalité en prend un coup. Contrairement au monothéisme. 

Monothéisme : "Croyance en un seul Dieu; doctrine qui admet l'existence d'un Dieu unique, personnel, distinct de l'Univers dont il est le créateur et le maître." (Atilf)

Dans cette croyance et Dieu et sa création sont bien réelles et distinctes. Le monothéisme est donc un dualisme.  Descartes était un dualiste monothéiste, Spinoza un moniste panthéiste, ou immanentiste ?

La nature du "divin" panthéiste peut varier. La constante dans le panthéisme est l'esprit, la pensée, l'intelligibilité, qui peut avoir des dégrés de "pureté" (degré de mélange) et des modes différents. Le divin, la pensée préexistante, peut alors s'incarner dans l’existence, en se mélangeant avec la matière pour finalement s'en séparer. Ou bien, il peut s'émaner en une existence dont la nature est indéfinie ou projeter un monde qui est pur idée[1].

A partir de là, qu’il y ait un symbole divin ou pas et quelque soit la teneur du divin, il y a une intelligence qui s’émane, et qui en se « mélangeant » ou en « créant » la « matière » (qui peut être pure māyā), est à l’origine de l’existence ou l'habite.

Le shivaïsme non duel est clairement un monisme panthéiste, centré autour du dieu Rudra/Śiva/Bhairava, avec sa mythologie et son évolution. Śiva est un dieu qui contient en lui toute la création sous forme d’essences (tattva). Les choses (S. bhāva) sont ce qu’elles sont grâce à leur essence (tattva)[2].

Le premier texte du canon de l’école tibétaine des Anciens (rnying ma), et le premier tantra de la Section de la conscience (T. sems sde) du système Dzogchen, est le Discours du roi pancréateur. Le nom complet du tantra est le Roi pancréateur, la conscience éveillée qui est la complétude universelle de toutes les choses (T. chos thams cad rdzogs pa chen po byang chub kyi sems kun byed rgyal po, le titre en sancrit Sarvadharmamahāśāntibodhicittakulayarāja). Quelles que soient ses origines, le texte, classé parmi les discours du bouddha (buddhavacana) dans l’école des Anciens, entre sur scène au 11ème siècle[3]. C’est l’intuition spontanée (T. rang byung ye shes) qui s’adresse directement à l’être vajra (vajrasattva), on n’y trouve donc pas d’introduction. On y retrouve tout le monisme panthéiste du shivaïsme, tous les attributs du dieu créateur ou de la source dont tout s’efflue, mais sans référence à un dieu créateur, ni même à son nom. Ici c’est l’intuition spontanée qui contient toutes les essences, qui ne s’appellent pas tattva, mais « entourages » (T. ‘khor). La méthode suivie est celle de la dernière voie, la non-voie (S. anupāya), qui correspond à l’Atiyoga. Comme le texte fait référence aux neuf véhicules, et au terme « complétude universelle » dans son acceptation nouvelle, il peut être daté par rapport à ces éléments. La méthode Atiyoga suit donc la même méthode moniste panthéiste ou absence de méthode que la non-voie du shivaïsme, ou ce n’est pas par l’effort mais par la « grâce divine » (S. anugraha[4] T. rjes su gzung ba) qu’on se libère. C’est une voie de reconnaissance (S. pratyabijñā-upāya) en dehors du cadre d’une consécration (dīkṣā)[5]. Le Roi Pancréateur, que l’on pourrait classer dans la catégorie dzogchen primitif, ne fait pas référence à une consécration, mais dans le Dzogchen tel qu’il est pratiqué actuellement, l’Atiyoga est pratiqué dans le cadre d’une consécration,[6] où l'on est pris en charge (anugraha T. rjes su gzung ba) par un lama.

Une des difficultés de l’utilisation de symboles et de symboles du divin est qu’il semble être une constante que c’est celui-ci qui est pris pour l’objectif et que les méthodes pour l’atteindre (sadhāna) deviennent de plus en plus premier degré. L’intuition spontanée (rang byung ye shes) est symbolisée par un symbole déiforme Samantabhadra, qui est traité comme tout autre dieu, à qui on adresse des prières et des offrandes et de qui l’on reçoit la grâce. L’accès à ce dieu est encadré dans un culte, auquel on accède par le biais d’une consécration et par l’intermédiaire d’un Fournisseur d’Accès Divin.   

Photo : Flying Spaghetti Monster


[1] Idéalisme : "Toute philosophie qui ramène l'existence à l'idée, à la pensée considérée en particulier ou en général." (Atilf)
[3] Le roi zhi ba ‘od accuse (bka’ shog) un certain Drang nga Shag tshul (shakya tshul khrims) de l’avoir composé. E.K. Neumaier-Dargyay P. 7
[4] Gérard Huet : anugraha | phil. [śaiva] la délivrance par Śiva «qui vous prend sous son aile»
[5] Moti Lal Pandit, The Trika Shaivism of Kashmir, p. 268, se référant à K.C. Pandey, Abhinavagupta, An Historical and Philosophical Study, p. 315, C. Sharma, A Critical Survey of Indian Philosophy, p. vii
[6] « Les consécrations (dbang) sont indispensables à l’entrée dans la Voie des Tantras et dans celle de l’Atiyoga… L’obtention préalable des consécrations est la condition impérative qui permet de comprendre la nature de l’esprit (sems kyi gnas lugs), d’en expérimenter la réalité, avant de pouvoir en appliquer les principes au cours de la pratique. Sans ces consécrations, l’entrée dans la Voie n’a strictement aucun sens. » Les Spécificités desConsécrations de la Grande Perfection, par Jean-Luc Achard. Khyung-mkhar 2012.

mardi 5 juin 2012

Puissances et volonté de puissance



Les Purāṇa (T. rnying pa) constituent le fond mythologique de l’Inde. Le Brahmāṇḍa Purāṇa (relativement tardif) raconte l’histoire de l’univers, qui s’est développé à partir de l’œuf de Brahmā (Brahmāṇḍa). Ce Purāṇa raconte aussi l’origine des lieux énergétiques (S. śakti pīṭha) en Inde, dont le nombre peut varier. L’énergie cosmique (S. śakti) de Śiva/Bhairava, est représentée par une déesse qui est son archi-puissance (S. adi śakti), et qui peut se décliner en des manifestations diverses, ou qui peut en absorber des nouvelles…
« L'origine de Bhairava remonte à l'histoire de Dakshayani ou Satī, la femme de Shiva. Sati, fille du roi des dieux Daksha, avait décidé d'épouser Shiva contre l'avis de son père, qui voyait en lui un ascète, qu'il associait aux animaux et aux démons. Un jour, Daksha organisa un sacrifice rituel yagna, auquel il invita tous les dieux, sauf Sati et Shiva. Sati vint seule au yagna, où Daksha parla ouvertement de Shiva avec mépris. Sati, ne supportant pas d'entendre son mari insulté, se jeta dans le feu sacrificiel. Quand Shiva l'apprit, il sema la destruction dans le yagna, tua Daksha et le décapita. Puis, il prit le corps de Sati sur ses épaules et fit le tour du monde en courant éperdument pendant des jours. Comme cela risquait de détruire le monde, Vishnu, le troisième dieu de la trinité, découpa avec son chakra (disque divin) le corps de Sati en morceaux qui tombèrent épars. Les lieux où ces morceaux sont tombés s'appellent les Shakti Peetha. Shiva prit la forme de l'effrayant Bhairava (Mahākāla) pour monter la garde autour de ces lieux. » Source Wikipedia.
Dans tous les lieux énergétiques, la déesse śakti est accompagnée de Bhairava. David Gordon White explique que quand une personne qui est tourmentée par les Yoginī et leurs consorts, menés par les huit Mères, il fallait rendre un culte à leur chef, Bhairava. Selon White, le Kaula a commencé comme une tentative de contrôler (T. dbang du byed pa, dbang du sdus pa) les Yoginī sauvages, en assumant la position de Bhairava au centre de leurs hordes en fureur. Bhairava prend ainsi une place centrale dans le processus de domestication des Mères et des Yoginī. Cela passe par une récupération des lieux de culte (S. pīṭha) des Mères/yoginī/śakti. Dans cette récupération le mythe cadre joue un rôle essentiel.

Un exemple d'un lieu de puissance est le Virajā kṣetra (Biraja temple) dans le district de Jaipur à Orissa. Virajā est un aspect de Durgā. Ādi Śaṅkara (788 - 820) a écrit un Hymne aux 18 (les nombres varient) lieux énergétiques (S. aṣṭadaśa śakti pīṭha stotram). Il y appelle la déesse śakti du lieu "Girijā" et le lieu "Oḍḍiyāna pīṭha". Giri signifie montagne et –ja signifie « née de ». La fille née de la montagne est peut-être la même que l'autre "fille née de la montagne", Pārvatī, ou encore le fleuve (T. klung) Gange qui y prend effectivement sa source. Dans la région d’Orissa, « oḍḍiyāna » (T. o rgyan yul) semblerait être le nom d’un ornement (T. rgyan) que les femmes portent autour du nombril (T. o ?). Ce lieu énergétique spécifique correspond à l’endroit où avait atterri le nombril de Sati. Dr. Ramprasad Mishra ne manque d’ailleurs pas d’avancer la thèse qu’Orissa peut être identifié comme le fameux Uḍḍiyāna-kṣetra du « bouddhisme Sahajayāna ».[1]

L’effort de domestication des cultes locaux, par les brahmanes shivaïstes, passa par la réintégration de ces cultes dans celui de Śiva/Bhairava ou le cas échéant par celui de la Déesse-mère (p.e. Devī Māhātmya[2]), comme l’énergie créatrice d’un des grands dieux. La Déesse-mère était appelée Śrī et considérée comme la matière primordiale de la création (S. paramāsi māyā). C’est la raison pour laquelle on trouvera Bhairava/Śiva à chaque śakti pīṭha. Les yoginī sont réduites à 64 yoginī, qui sont subordonnées aux huit Mères, qui sont au fond l’adi-śakti, qui est la puissance de Bhairava. Ce n’est pas comme si, d’un point de vue historique, au départ il y eut Śiva, qui s’était par la suite émané dans ses diverses manifestations avec leurs hordes sauvages respectives, et que les adeptes de ces cultes, pratiquaient en réalité le culte de Śiva (ce qui est la version mythologique et la raison d'être même des purāṇa). C’est plutôt, que Śiva/Bhairava est une manifestation puraniquement et agamiquement créée qui a pour but de domestiquer=réinterpréter et récupérer les cultes locaux. Cette méthode qui réussissait plutôt bien n’était pas seulement suivie par les brahmanes shivaïstes. Elle intéressait également les bouddhistes tantriques. Les lieux énergétiques furent ainsi l’objet de batailles religieuses (réelles, imaginaires, mythologiques...) par le biais de manifestations divines. David B. Gray :
« Selon la tradition, le Cakrasamvara Tantra est un texte révélé, qui prend son origine dans l’activité d’enseignement du Bouddha cosmique Mahavajradhara. [ce tantra] fut révélé dans un passé lointain, à une époque où la divinité hindoue Bhairava et ses adeptes causaient des problèmes dans le monde à cause de leur comportement immoral, à savoir violence et sexualité débridée. Selon la mythologie, Bhairava et sa compagne Kalaratri prirent le contrôle du Mont Sumeru, et leur suite prit possession des 24 autres lieux énergétiques (śakti pīṭha), qui se trouvaient dans l’Asie du Sud et dans la région himalayenne. En réaction à cela, Mahavajradhara et sa suite se manifestèrent dans le monde sous une forme Śaiva. Ils subjugèrent les divinités hindoues et prirent contrôle de leurs lieux de culte. Ainsi, ils établirent le maṇḍala de Cakrasamvara sur la terre et ils y résidèrent depuis, sous des formes occultes, accessibles aux fidèles. » (Davidson 1991; David B. Gray 2007, pp. 44–54).[3]
Le tantrisme est une histoire de puissances (śakti), de pouvoirs (siddhi) et surtout de pouvoir tout court. Des approches plus mystiques ont à leur tour tenté de domestiquer (réinterpréter) le tantrisme ritualiste et proche du pouvoir.

Photo de "l'interieur" du temple de yogini  (9ème s.), à Hirapur, Orissa


[1] Ramprasad Mishra, Sahajayāna, A study of Tantric Buddhism, p. vii
[2] Le Devīmāhātmyam, "La Gloire de la Déesse"), faisant partie du Markandeya Purāṇa (composé entre 400-500) décrit la victoire de Durgā sur le démon Mahīshāsura.
[3] According to the  tradition, the  Cakrasamvara Tantra  is a revealed text, originating in the teaching activity of the cosmic Buddha Mahavajradhara. It was revealed in the distant past, at a time when the Hindu deity Bhairava and his followers were allegedly causing problems in the world through their immoral behavior, namely, violence and wanton sexuality. According to the myth, Bhairava and his consort Kalaratri seized control of Mount Sumeru, and their retinue seized 24 other power places located throughout South Asia and the Himalayan region. In response to this, Mahavajradhara and his retinue manifested in the world in the Saiva guise. They then subdued the Hindu deities, and took control of these power places. They thus established the Cakrasamvara mandala on earth, and they continue to reside there, in occult forms, accessible to the faithful (Davidson 1991; Gray 2007, pp. 44–54).

lundi 4 juin 2012

L'influence des tantras Bhairava



Les origines du shivaïsme moniste ou non-dualiste sont mythologiques. Un des cycles fondamentaux de cette tradition, codifiée dans des tantra et des āgama, est celui de Bhairava. Silburn pense qu’il fut codifié au début de notre ère, mais rien ne justifie cette thèse. Il apparaît au Cachemire environ au huitième siècle avec l’arrivée de Saṁgamāditya, qui aurait été le seizième descendant de la lignée de Tryambakāditya. Les quinze autres avaient eu des fils siddhas, « générés mentalement » (manasa putra ?). Le terme -āditya[1] signifie « fils d’Aditi ». Saṁgamāditya transmit le cycle à son fils Varshāditya, qui le transmit à son fils Arunāditya, qui le transmit à son fils Ānanda, qui était le père de Somānanda (9ème siècle), auteur de La vision de Śiva (Śiva dṛṣṭi) et précurseur de l’école de la Reconnaissance (Pratyabhijñā), fondé par Utpaladeva. Utpaladeva était le maître de Lakṣmaṇagupta, qui était le maître du grand Abhinavagupta (950-1025).

Selon Silburn, il n’existe pas vraiment de commentaire ou glose du Vijñānabhairava Tantra, à part le commentaire inachevé de Kṣemarāja, un disciple et cousin d’Abhinavagupta, et un autre composé par Śivopdādhyāya (18ème siècle). Cependant, certains vers avec commentaires se trouvent dans le Tantrāloka d’Abhinavagupta. Il semblerait donc que ce cycle n’est apparu qu’à partir du huitième siècle sous la dynastie de Karkota, dont le fondateur était Lalitāditya Muktapida (724-760 CE). Selon les dires d’Abhinavagupta, son ancêtre Atrigupta[2], né à Madhyadeśa était venu au Cachemire à la demande du roi Lalitāditya, autour de l’an 740.[3] Notons que ce roi porte également le suffixe –āditya dans son nom, ce qui peut faire référence à son appartenance religieuse. Sri Kamakoti Mandali remarque que jusqu’à Somānada, la transmission passa de père en fils.[4]

Le shivaïsme cachemirien, s’est développé à travers deux traditions de brahmanes. La première était celle des pandits indigènes, appelés Bhaṭṭa[5] et la deuxième était celle amenée par les familles de brahmanes arrivées à l’époque des souverains Karkota. Cette deuxième tradition, Tryambakāditya, qui est dite remonter à Saṁgamāditya, viendrait donc de la région du Mont Kailash[6]. Tryambaka (T. mig gsum pa[7]) est le dieu aux trois yeux (épithète de Rudra, plus tard Śiva), fils d’Aditi. Silburn explique que le Vijñānabhairava Tantra (VBT) se veut la quintessence du Rudrayāmala Tantra, « L’union intime de Rudra et de son énérgie », la déesse Rudrāṇī. A l’inverse des autres āgama, Śiva y apparaît comme le disciple que la Déesse Pārvatī initie.[8] La Déesse-mère (Aditi) prend une place importante, sinon la place centrale dans cette tradition, où les descendants sont des fils d’Aditi (āditya), ou sinon d’une yoginī (Abhinavagupta). Rappelons aussi que Pārvatī (dont le nom signifie « fille de la montagne ») est la fille de Himavān, le roi des montagnes de l'Himalaya, et de Menakā.

Autre fait intéressant. Au milieu du 9ème siècle, sous le règne du roi Shankaravarman (883–902), le secte des Nīlāmbara était interdit au Cachemire. Il s’agissait d’une secte dont les yogis auraient été en compagnie d’une femme (S. śakti) avec qui ils partageaient la même robe de couleur foncée ("bleue"), d’où leur nom. Leur comportement avait heurté la sensibilité de nombreux cachemiriens. Les Nīlāmbara ("robes bleues") seront exilés. Des sources jaïns font même mention de l’assassinat d’un certain nombre parmi les membres de la secte, mais de nombreux Nīlāmbara s’enfuirent vers l’est et s’installèrent au Tibet occidental. Phyllis Granoff pense qu’il pourrait s’agir d’une secte jaïn, tandis que David Ruegg croit plutôt à une appartenance bouddhiste.[9] On peut aussi penser qu’une ou plusieurs nouvelles traditions shivaïstes étaient apparues au Cachemire au huitième siècle (740), suite à l’invitation d'Atrigupta (ancêtre d'Abhinavagupta) ou des "fils d'Aditi" par le roi adepte Lalitāditya de la dynastie Karkota. Que cette invitation et cet ancêtre soient réels ou non, il semble établi qu'il y eut un nouvel apport de diverses groupuscules shivaïstes etc. tendance Déesse-mère, entre autres en provenance de la région himalayenne. En revanche, quand une nouvelle dynastie (celle des Varma, ou Utpala) apparaît avec le roi Avantivarman (855-883), sans doute l’adepte d’une autre tradition[10] et que certains adeptes des nouvelles traditions himalayennes causent de tels désordres, qu’ils doivent être exilés par le roi Shankaravarman (883–902), il semblerait normal qu’ils retournèrent vers la terre de leurs ancêtres, la région du Mont Kailash, voire le Tibet Occidental (Guge, Zhang Zhung) ?

Puis, peu de temps après, le roi du Tibet occidental (Guge) Yéshé Eu (T. ye shes ‘od 947-1024) s’inquiète de certaines pratiques tantriques dégénérées dans sa région et invite un maître bouddhiste tantrique authentique pour venir remettre de l’ordre. Existe-t-il un lien, une influence shivaïste sur le bouddhisme, comme semblent le suggérer certains historiens tibétains sectaires avec une certaine dose de malice ?

Nous voyons alors plusieurs phénomènes. Les adeptes shivaïstes autochtones ou allochtones restés au Cachemire "s’adaptent". Certains pratiquent en secret, d’autres reforment (Abhinavagupta) les pratiques contestées. On voit le même effort parmi les bouddhistes indiens qui commencent à reformer (toujours par le biais de commentaires, quelquefois en modifiant ou en amendant les textes-racines) les nouveaux tantras les plus spectaculaires issus du milieu siddha. Au Tibet, des pratiques « dégénérées » s’installent et causent du désordre. Un édit royal est passé, qui aura pour effet que même Atiśa aura du mal à faire passer certaines instructions. Au cours des siècles qui suivent, les pratiques contestées au Tibet sont adaptées et intégrées dans un cursus général plus acceptable. Et pas seulement dans les écoles des Anciens et du Bön éternel.

Photo de Dirk Jenrich.


[1] āditya [vr. aditi-ya] m. myth. véd. radieux, dieu souverain, fils d'Aditi et de Kaśyapa; il y a d'abord 6 radieux [ādityās]: Varuṇa, Mitra, Aryamā, Bhaga, Dakṣa et Aṃśa, auxquels se sont adjoints plus tard Viṣṇu, Tvaṣṭā, Pūṣā, Vivasvān, Savitā et Śakra-Indra | myth. np. d'Āditya fils d'Aditi, le Soleil personnifié en 12 aspects radieux ou positions célestes; cf. Sūrya, Ravi | phil. [sāṃkhya] le Soleil comme régent [niyantṛ] du sens de la vue [cakṣus]. Source Gerard Huet.
[2] Peut-être aussi l’ancêtre de Vasugupta (860–925), auteur des Aphorismes de Śiva (Śiva sūtra).
[3] http://xklsv.org/viewwiki.php?title=Abhinavagupta
[5] P.e. Bhaṭṭa Kallata, l’auteur du Spandakārikā. Il est connu que des brahmanes cachemiriens autochtones avaient également rejoint la tradition fraichement arrivée de Tryambakāditya. On peut assumer une influence mutuelle.
[7] Saraha, DKG n° 50 /gang du tshangs pa khyab 'jug mig gsum 'jig rten ma lus gzhir gyur pa/ Ce qui pourrait indiquer que ce texte est post-"Tryambaka".
[8] Silburn, Le Vijñānabhairava Tantra, p. 7
[9] Gampopa, the Monk and the Yogi : His Life and Teachings, thèse présentée par Trungram Gyaltrul Rinpoche Sherpa, p. 7. Sources utilisées par Trungram Gyaltrul :
Wezler, Albrecht. "Zur Proklamation religiös-weltanschaulicher Toleranz bei dem indischen Philosophen Jayāntabhaṭṭa" Saeculum 27 (1976): 329-347
Granoff, Phyllis. "Tolerance in the Tantras: Its Form and Function." Journal of Oriental Research, Madras 56-62: (1986-92): 283-302.
Ruegg, David Seyfort. "Deux problèmes d'exégèse et de pratique trantriques." In Tantric and Taoist studies in honour of R.A. Stein / edited by Michel Strickmann. Bruxelles : Institut belgedes hautes études chinoises, 1981
Davidson, Ronald M. « Indian Esoteric Buddhism : A Social History of the Tantric Movement ». New York : Columbia University Press, 2002
[10] Explore Kashmiri Pandits, p. 24 « In the words of Kalhan, Avantivarman passed away “listening to the end to the song of the Lord (Bhagavad Gita) and thinking of the residence of Vishnu »

vendredi 1 juin 2012

Le coeur du temple



« Nous entrons au Temple et nous commençons par en faire le tour[1] ; ce n'est cependant qu'après avoir franchi le seuil de la garbha-griha (la chambre la plus intérieure du Temple) que nous nous trouvons face à face avec le linga[2]. Ainsi ne pouvons-nous jamais atteindre au Réel que nous n'ayons passé au-delà des limites du monde de la manifestation »[3].
Le linga est au garbha-griha, au cœur du Temple, seul, à part des multiples mûrti ou formes divines qui occupent les cours et les sanctuaires extérieurs. Ainsi au centre de notre cœur, réside l'aham, le Je, seul, à part des kosha[4] de notre corps, et cet aham est Brahman, le Principe Suprême. Nous entrons dans le Temple et nous y avançons avec l'idée unique d'y contempler le linga, quelles que soient les distractions — fussent-elles des mûrti divines que nous rencontrions avant de l'atteindre lui, au garbha-griha, c'est-à-dire au Saint des Saints, Sanctum sanctorum. Ainsi devons-nous pénétrer en nous-mêmes et y plonger au plus profond avec la pensée unique de le trouver lui, le Je, l'aham de notre cœur. Cette fixation de notre esprit le calme et l'arrête, et l'amène à ce silence, qui bien qu'inexprimable, s'appelle sat-cit-ananda, « être-connaissance-félicité » — et en vérité « toi aussi tu es Cela ! » tat tvam asi. »
[Henri Le Saux, Intériorité et révélation, p. 61]
Au cœur du temple (S. garbha-griha) se trouve le liṅgam, la forme sans forme, le signe du feu (S. tejoliṅgam), tejas étant « la pointe de la flamme ». Pourquoi la pointe ? Peut-être pour une raison similaire à celle-ci :
« Nos maîtres disent : le feu, dans sa pureté simple et naturelle, en son lieu le plus élevé, ne brille pas. Sa nature est si pure qu’aucun œil ne peut le voir d’acune manière. Il est si subtil et si étranger à l’œil que, s’il était ici-bas près de l’œil, la vue ne pourrait pas prendre contact avec lui. Mais par un objet étranger on le voit bien quand il enflamme un morceau de bois ou de charbon. »[5]
Quand il est mêlé… Comment pourrait-on voir la lumière si tout est lumière ? Sans rien de distinctif. Même dans les signes distinctifs de la multitude, la lumière est partout. Forcément, sans la lumière, ils ne seraient pas visibles. On peut voir uniquement les signes distinctifs, uniquement la lumière, les deux... La lumière est comme l’être.

Le temple extérieur est le reflet et le symbole du temple intérieur. Ici c’est au plus secret du cœur (S. guhā) qu’on accède. « Le Soi, plus subtil que toute subtilité et plus grand que toute grandeur, siège dans le cœur des créatures. »[Katha-upanishad 1-II-20]. Plus précisément « dans l’Espace (ākāśa) extrêmement subtil du cœur » [Katha-upanishad 1-III-1]. « Le Soi, qui est occulté au plus profond de tous les êtres, ne dégage pas d’éclat lumineux. Mais il est visible pour ceux dont l’intellect bien affûté peut pénétrer le plan subtil. » [Katha-upanishad 1-III-12]

Cet Espace secret, qui ne dégage pas d’éclat lumineux, est comme un « petit château-fort dans l’âme »[6], « au-dessus de tout mode » (T. tshul). Il est dans l’âme une puissance qui « est incorporelle, elle flue de l’esprit et demeure dans l’esprit, elle est absolument spirituelle. Dans cette puissance Dieu arde et brûle sans cesse avec toute sa richesse, avec toute sa douceur et avec toutes ses délices. En vérité, en cette puissance résident une si grande joie et des délices si grands, si immenses, que personne n’est capable d’en parler ou de le révéler pleinement. » C’est [un quelque chose] « libre de tous noms, dépourvu de toutes formes, absolument dégagé et libre, comme Dieu est dégagé et libre en lui-même. »[7]

Tout comme le feu, Dieu n’est manifeste que quand il est en contact avec « un objet étranger », quand il est mêlé, quand il est dans l’être. Eckhart dit que nous le prenons alors dans son parvis et que le temple/château-fort où il brille est l’intellect (Vernünftichkeit). « Dieu est un intellect qui vit dans la connaissance de lui seul, demeurant seul en lui-même, là où rien jamais ne l’a touché, car il est seul dans son silence. Dans la connaissance de lui-même, Dieu se connaît lui-même en lui-même. » La lumière voit la lumière. « Je suis bienheureux seulement parce que Dieu est intellect et que je le reconnais. » [8]

Il y a des pages merveilleuses chez Eckhart, mais je le laisserai ici, pour retourner à un autre symbole : le vajra. Il existe de nombreuses explications et interprétations du symbolisme du vajra. Dan Martin en fait un compte-rendu excellent. Si je fais abstraction de celles-ci et que je regarde le vajra comme le foudre, le keraunos, le feu pur, l’intellect pur, ajoutons rapidement vacuité, je le perçois autrement. Il y a des modèles de vajra, plus riche en ornements, où ce que je vais dire ne s’applique pas. Il s’agit de tous les modèles de vajra symétriques avec la sphère au centre (qu'Advayavajra dit être la substance des phénomènes, le dharmatā) comme ligne de symétrie. Ces vajras ont cinq pointes, de chaque côté, qui représentent les cinq tathāgatas etc. Le modèle de vajra que je choisis d’interprèter est celui-ci (une photo plus nette ici) :


On remarque une branche centrale (shaft) qui semble suggérer qu’elle est continue, de haut en bas, ou le contraire, en passant à travers la sphère au centre (dharmatā). Elle dépasse les couronnes formées par les quatre autres branches courbées et non continues, en haut en bas (comparer avec la colonne de feu de Brahmā, Viṣṇu et Śiva dans le Linga Purana). Ces quatre branches sont décorées par rapport à la branche centrale qui est brute et nue. La branche centrale à une forme ondulante. Elle est plus grosse aux deux extrémités, s’affine, grossit au centre de la branche centrale de chaque moitié de vajra et, entre dans la sphère au milieu en s’affinant de nouveau. J'interprète, seule la conscience est en contact avec le  dharmatā. A mon avis, cette branche centrale pourrait même constituer le vajra (foudre) proprement dit. Advayavajra explique (Advayasavajrasaṃgraha, voir Snellgrove, Indo-Tibetan Buddhism p. 133) que les quatre pointes [courbées] (directions cardinales, pour signifier leur omniprésence et donc leur diffusion...) entourent la cinquième, représentant la conscience, pour signifier que les quatre skandha sublimés ou non, dépendent du cinquième qu'est la conscience.

J’imagine facilement la branche centrale comme un foudre, ou une colonne de feu. On peut imaginer la sphère traversée par le foudre, ou le foudre partant des deux côtés de la sphère. Le vajra se tenant verticalement, le haut peut correspondre au ciel (ou au sublimé), et le bas à la terre. Le foudre, correspondant à la colonne de feu, dépasse alors le ciel et la terre, comme dans la légende de la colonne de feu dans le Linga Purana. On peut continuer l’interprétation (p.e. les quatres branches décorées, étant les quatre autres skandha ou les quatre éléments, constituants à la fois matérielles et immatérielles[9] du monde), mais l’essentiel a été dit. Le reste est de l’ordre de l’ornement dans le sens d’alaṃkāra qui est la forme (dharma) que prend la substance (dharmatā).

Le vajra montre la Conscience déployée (Ausgeflossen dirait Eckhart). Elle est manifestée (T. mngon byang S. abhisambodhi), ce qui est attestée par le lotus/yoni. Elle est matériellement ancrée dans les éléments, attesté par le soleil et la lune. Elle est « mêlée » à « l’eau », ce qui est attesté par les hybrides monstres marins makaras, pour former les quatre éléments. Le ciel et la terre sont en symétrie. Comme un arbre et ses racines, la surface du développement visible correspond à celle du développement invisible.

Quand le vajra est tenu dans la main, on pourrait dire que la moitié inférieure est cachée et seule la partie supérieure est visible. Il ressemble alors au Śivaliṅgam serré dans le yoni, dont seule la partie supérieure est visible et représentée dans le symbole.

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Photo : Kandariya Mahadeva Temple, the garbha-griha with Shiva-lingam Source: Prof. Frederick Asher, Université de Minnesota, octobre 1999

Les notes 1 à 4 sont celles de Henri le Saux

[1] Allusion à la coutume indienne de faire par respect le tour d'un Temple avant d'y entrer, en ayant toujours le lieu sacré sur sa droite, et donc en se dirigeant d'abord vers le Sud, les Temples s'ouvrant normalement à l'Est.
[2] Linga : signe, symbole de Shiva le Seigneur Suprême, Pierre cylindrique, signe le plus in-forme possible du Sans-Forme.
[3] H. N. Rao, Guide du Temple d'Aruñâchala.
[4] Kosha : enveloppes qui entourent l'âme, elles sont au nombre de cinq : physique, vitale, mentale, cognitive supérieure, béatifique.

[5] Maître Eckhart, sermon 71, Et ce néant était Dieu. Traduction de Jeanne Ancelet-Hustache. Ailleurs (sermon 9), il précise « Chaque chose opère dans son être, aucune chose ne peut opérer au-dessus de son être. Le feu ne peut opérer qua dans le bois. »[ Traduction de Jeanne Ancelet-Hustache]
[6] Sermon 2 de Maître Eckhart.
[7] Sermon 2.
[8] Sermon 9.
[9] Stabilité, fluidité etc.