lundi 9 novembre 2020

Initiation scripturaire pour restaurer la transmission


Khenpo Tsultrim Gyamyso et Karmapa XVI

En complément au blog Sur le sort de la lignée scolastique Karma Kagyu au siège et ailleurs du 5 novembre 2020, j’ajoute ici le témoignage de Khenpo Chodrak Tenphel sur la méthode de transmission des écritures de la lignée scolastique interrompue au Tibet, et restaurée par Karmapa XVI à Rumtek, Sikkim.

Comme la transmission traditionnelle (tib. lung) n’était pas possible dans le cadre de ce projet, à cause de l’interruption de la lignée au Tibet, Karmapa XVI avait invité les deux co-ācārya de la Rumtek Shédra à le rejoindre dans sa chambre pour une “initiation scripturaire” (tib. dpe dbang). Un certain nombre de textes “philosophiques” était empilé sur une table, et Karmapa XVI médita pendant un petit moment. Les deux ācārya furent ensuite "initiés" avec les volumes de textes, par leur apposition sur la tête.  Karmapa XVI aurait dit : “ A partir de maintenant, vous avez l’autorité religieuse pour enseigner ces textes philosophiques, mais vous devrez toujours me garder à l’esprit et m’invoquer, lorsque vous enseignez ces livres philosophiques.”[1]

En tant que Bouddha vivant, et chef de l’école Karma Kagyu, Karmapa XVI avait l’autorité de réparer ainsi une lignée interrompue.

Cette anecdote m’en rappelle une autre sur un disciple de Dampa Sangyé (racontée dans les Annales Bleus, Deb ther sngon po). Il s’agit de Bodhisattva Kun dga’ (1062-1124) et de son élève Pa-tshab sgom pa (1077-1158).[2]
“ - [Patsab] A cause de ma piètre accumulation de mérite, je n’ai pas pu rencontrer Dampa. Lama, s’il vous plaît, ayez de la compassion pour moi”.
- [Kunga] Une initiation est requise pour amener à maturité le disciple (tib. rten). As-tu tout ce qu’il faut ?
Patsab lui offre de l’or (tib. srang) et un rouleau de soie (tib. dar yug).
- [Kunga] C’est de bonne augure (tib. rten ‘brel bzang). Va dormir dans la grotte blanche et reviens ici demain matin. 
Le lendemain, il voit un volume de texte (tib. glegs bam) posé sur la table, et Kunga en méditation (tib. thugs dam) derrière. Kunga lui donne ensuite une initiation scripturaire (tib. glegs bam gyi dbang)[3]. Après l’initiation, Kunga dit à Patsab
- En ce qui concerne le mantranaya ésotérique et la voie des pāramitā, la voie de la maturation (tib. smin lam) du mantranaya vient en premier, et la voie de la libération (tib. grol lam) suit. Mais ici, je t’ai montré la maturation et la libération simultanément. C’est une méthode préalablement inconnue à autrui, qui est une méthode particulière (tib. khyad chos) de l’ācārya noir (Dampa), et où les quatre fleuves de l’initiation convergent en un seul (tib. chu bo bzhi bsgril yin pas). Cela ne suffit-il pas ?
- [Patsab] Oui, cela suffit[4].
Pour terminer, une autre anecdote sur la relation entre maître et disciple dans l’école Zhi byed. Cette fois-ci cela se passe entre Dampa Meunlam ou Gommön (Dam pa sMon lam/sGom mon) et son disciple Melkaouachenpa (Mal ka ba can pa 1126-1211)[5]

Melkaouachenpa le rencontre une première fois et ne reconnaît pas le yogi mendiant qui lui propose du thé à boire. A leur deuxième rencontre, il ressent de la foi, et ses yeux se remplissent de larmes. Il reste les yeux grand ouverts (tib. mig had por song), sa pensée vide d’imaginations (tib. sems mi rtog par song ba).
- [Sgom mon] Quand on capture quelqu’un, on peut demander une rançon (tib. mi gzung na blud ma ‘ong ba yin), mais quand on capture la pensée (tib. sems gzung ba), comment obiendrait-on une rançon ? Alors pourquoi la retenir, Laisse la libre !
Melkaouachenpa eut alors un moment d'absorption (tib. thugs dam). Melkaouachenpa passe la nuit, et veut voir Gommön le lendemain, mais celui-ci est parti ailleurs. Il le rejoint et le trouve en train d'instruire un moine. Melkaouachenpa lui proposa de devenir son serviteur. Gommön répond qu’il a déjà une démone comme femme, et ne l’autorise pas à le servir. Melkaouachenpa partit, mais revenait plus tard. Le maître lui fit des reproches : « Un yogi doit être comme un chien, qui une fois vendu ne revient plus. (tib. rnal ‘byor pa bya ba khyi btsongs pa bzhin du log nas ‘ong ba min).[6] » 

J’aurais aimé que cela se terminait sur ce beau dicton, mais Gommön fini par céder et lui donne les instructions au complet, en l’envoyant méditer pendant 12 ans, avec l’interdiction de transmettre les instructions à un autre pendant cette période. Je note la différence d'attitude entre Karmapa XVI, qui veut associer sa personne spirituelle ou sa fonction à la transmission de la connaissance, et l'attitude davantage "without any strings attached" (sans condition) des maîtres Zhi byed, ou d'un Śaṅkara dans son Viveka-cūḍā-maṇi.  

Thrangu Rinpoché, Khenpo Tsultrim Gyamtso et Karmapa XVII

***

[1] Extrait de la thèse (2019) de Chulthim Gurung (Restoring a lost lineage: Reinventing the Karma Kagyu scholastic tradition of Tibetan Buddhism in-exile post-1959)

Khenpo Chodrak Tenphel (ARF), a senior Rumtek Shédra’s instructor, taught the manner in which the Sixteenth Karmapa gave textual transmissions. He explained that on one occasion, the Sixteenth Karmapa invited Khenpo Tsutlrim Gyatso, another senior instructor of Rumtek Shédra, and himself to the Karmapa’ s audience room. The Sixteenth Karmapa then told them that he was going to give a “textual empowerment” (dpe dbang) in order to restore the disrupted transmission in the Karma Kagyu scholastic tradition. The actual ritual consisted of stacking a number of philosophical texts on a table before them and then the Sixteenth Karmapa remaining in a meditative state for some time. After the meditation, he gave a traditional blessing by touching the texts to the heads of the two instructors. Khenpo Chodrak further shared that the Karmapa instructed: “Now onwards, you have the religious authority to preach these philosophical texts, but always should remember me and supplicate to me while explaining those philosophical books.” Traditional ritual theorization aside, the Sixteenth Karmapa was seen as a living Buddha (Bausch 2018, 19; Mackenzie 2017, 106) as well as the head of the school, and so considered that he held the complete religious authority to restore the transmission of those texts.”

[2] Blue Annals, p. 925

[3] “En plaçant le livre sur la tête de Patsab”, ajoute Roerich. Il existe un texte dans le Trésor des Instructions (tib. gdams ngag mdzod, Volume 13 > Text #12) de Jamgon Kongtrul, qui explique le système de l’initiation scripturaire dans les Cinq voies, attribué à Bodhisattva Kunga (tib. byang chub sems dpa' kun dga'i lugs kyi rten ma smin pa smin par byed pa lam lnga'i glegs bam gyi dbang bskur ba)

[4] DTN p. 1079 bdag bsags pa chung bas dam pa dang ni ma mjal/ bla ma khyed kyis thugs rjes 'dzin par zhu zhus pas/ rten ma smin pa smin par byed pa la dbang dgos gsung / khyed la cha rkyen 'dra bdog ge gsung bas/ gser srang gcig dang dar yug gcig phyag tu phul bas rten 'brel bzang // do nub sa phug dkar por nyol la sang 'dir byon gsung bas/ sang de byon pa na glegs bam bshams nas thugs dam la bzhugs 'dug der glegs bam gyi dbang bskur/ de rdzogs pa dang bla ma byang chub sems dpa'i zhal nas/ gsang sngags dang pha rol du phyin pa ga_nyis las gsang sngags pa smin lam dbang bskur nas grol lam rjes la ston pa yin/ 'di smin grol dus gcig la ston pa sngon chad gzhan la ma grags pa a tsa ra nag po'i khyad chos dbang gi chu bo bzhi bsgril yin pas/ de rang gis chog par mi gda' 'a ma gsung / chog par gda' lags zhus/

[5] Blue Annals, p. 889, DTN p. 1038-1039

[6] 'ol khar slob dpon dar ma grags la rma lugs zhus/ mal spos kwa ba smon lam btsal la nA ro pa'i chos dang bya rog ma'i sgrub thabs zhus nas ldom bu byed cing yod pa la/ tshir sgang na dam pa so'i 'das mchod kyi mang bskol 'thung bdo ba la slebs/ grval mgo de na rnal 'byor pa dom ra can cig 'dug pa de rtse re gzigs nas ja 'thung ngam gsung nas gsol 'phro phor gang gnang / phye 'dod dam gsung nas skyul ba cig gi zhabs nas gzung nas khyod khyer gsung nas gshegs bzhud/_dam pa sgom smon de sgra che bas zhal lta snyam nas gang yin dris pas/ cig na re khyod 'chal ba cig 'dug da tsi nas khyod rang la ja dang phye ster mi de yin mod zer/ 'tshol du phyin pas pha zad zhing 'gram cig na rnal 'byor pa cig dang dge slong cig la chos 'chad kyi 'dug pas phyag btsal/_dad pa skyes/ mig mchi mas gang / mig had por song / sems mi rtog par song ba la sgom smon gyi zhal nas/ mi gzung na blud ma 'ong ba yin/ sems gzung bas blud ma ni mi 'ong ci [1038] byed thong gsung / der thugs dam 'khrungs/ de nu ba der ba zhugs nas yang sang rtsad btsad pas la ba 'phrang la bzhud zer nas phyin pas/ ma zad na btsun pa cig la chos gsung pa dang mjal/ bar do'i gdams pa zhus pas gnang / phyags phyir 'gro na zhus pas/ nga la chung ma 'dre mo 'dra ba cig yod gsung nas ma gnang / de nas g.yor por 'ongs nas bsod snyoms byas pa'i nas gyis tshil bu nyos nas khyer te phyin pas/ rnal 'byor pa bya ba khyi btsong pa bzhin du log nas 'ong ba min gsung nas bkyon/

dimanche 8 novembre 2020

La recette du "corps doré" du "bodhisattva en chair"


Le "corps doré" de la Vénérable Gongga, au Temple de Tainan

Avant le « love affair » (Chogyam Trungpa) entre l’occident et le Tibet, il y eut une première romance entre la Chine républicaine (1912-1949) et le Tibet, le Tibet jouant le rôle de la belle séductrice[1]. Pour le contexte général de cette époque, je vous réfère à l’excellent article de Françoise Wang-Toutain, qui porte surtout sur les activités de Fazun (1902-1980), et ses liens privilégiés avec l’école Gélougpa notamment, mais pas uniquement. Ironie du sort, le néobouddhisme ré-enchanté produit par les rapports religieux sino-tibétains en Chine et à Taiwan, est maintenant considéré comme du bouddhisme traditionnel. Le New Age asiatique a le vent en poupe, et ne peut pas être critiqué sous peine d’orientalisme. Le New Age occidental et le modernisme bouddhiste sont hors-la-loi.

Selon Fabienne Jagou (2011)*, le Taiwan est particulièrement sensible au bouddhisme ésotérique tibétain.
"Ces formes de religion cohabitent dans un climat de tolérance religieuse et politique qui permet au bouddhisme tibétain de s’implanter sur une terre déjà fertile en religions populaires liées à l’ésotérisme et au surnaturel."
Mes lectures sur le « renouveau tantrique » en Chine (1930-1950), et le « renouveau tantrique » à Taiwan, "la Chine libre", m’ont fait découvrir un nouveau monde. C’est la première bodhisattva « Vénérable Gongga » (貢噶老人), de son nom de jeune fille Shen Shuwen (申書文) qui nous servira de guide de cette deuxième exploration. J’avais commencé à travailler avec des articles en chinois disponibles sur Internet, avant de découvrir l’article de Stefania Travagnin, intitulé « Elder Gongga 貢噶老人 (1903-1997) between China, Tibet and Taiwan »[2]. J’ai donc complété ma première rédaction avec des informations ou des précisions venant de cet article. Gongga est la rendition chinoise du nom tibétain « gangs dkar », le nom du maître de la Vénérable Gongga, et le nom de la montagne tibétaine dont est issu ce maître. 

Gangkar Rinpoché

La Vénérable Gongga / Shen Shuwen était née en 1902/1903 comme la petite-fille du prince de Duān (Zaiyi ? huángshì duān wáng) de la fin de la dynastie Qing. Elle commence les arts martiaux à l'âge de 6 ans, et rêvait souvent d'immortels taoïstes lui demandant de pratiquer. Elle se marie à l'âge de 18 ans puis abandonne le mariage peu après. A 20 ans, elle rencontre Dao Kai, un moine de Pékin, et se convertit au bouddhisme en abandonnant le taoïsme. A l’âge de 36 ans, elle se bat contre l’armée japonaise. A 37 ans, elle se convertit à deux branches bouddhistes, de Taixu (1890-1947), et de maître Ch’an Xuyun (mort en 1957). A 38 ans, elle rencontre le missionnaire bouddhiste tibétain Yizhi Gongga Hutuktu (貢噶呼圖克圖)/Bo Gangkar Rinpoché (1893-1957) et le suit comme sa disciple.

Vénérable Gongga donnant une initiation

De 40 à 43 ans, elle fait une retraite dans la montagne de Gangkar et finit par voir Avalokiteśvara rouge. A la sortie de se retraite (1946), elle accompagne Bo Gangkar Rinpoché pour l’aider à raviver le bouddhisme ésotérique en Chine. En parallèle, elle commence sa propre activité de diffusion. A l’âge de 54 ans (1956), Bo Gangkar Rinpoché la fait venir à Palpung au Tibet, pour une dernière série de transmissions. Bo Gangkar Rinpoché l’autorise à les transmettre à son tour et meurt en 1957. En 1958, Ancien Gongga quitte la Chine et s’installe à Taiwan. De 70 à 73 ans, elle fit une retraite de trois ans. A 73 ans, elle rencontre SS Karmapa XVI aux Philippines (1977), ou elle crée un centre. Elle aide à diffuser le bouddhisme tibétain à Singapour, en Malaisie, en Thaïlande, et à Hong Kong. A 78 ans, elle rencontre SS Karmapa XVI aux Etats-Unis (1980), et prend les vœux de nonne (novice) devant lui. Le Karmapa lui donne l’autorisation de changer le nom de son école de Gonggar Jingshe en Karma Triyana Dharmachakra. Elle fait une autre retraite de trois ans entre l’âge de 86 et 89 ans. À l'âge de 90 ans, elle a présidé la cérémonie d'inauguration du monastère Gongga de Tainan. Elle décède en 1997.

Le récit de sa mort et sa transformation (« bronzage ») en « corps doré» ou « bodhisattva en chair ». La méthode serait une recette de médecine tibétaine.

Voici le compte-rendu de l'article de blog en chinois (le lien n'est plus actif). La Vénérable Gongga alla chez le médecin pour un rhume le matin, puis rentra au monastère dans la soirée. Elle s'est alors assise les jambes croisées et a annoncé aux disciples qu'elle allait partir. Elle donna les dernières instructions sur la façon traiter son corps, puis est morte, les jambes croisées, au milieu des chants de ses disciples. Son corps fut placé dans une sorte de cuve, pour une période de trois ans. Le corps était d’abord lavé à l’alcool, puis recouvert de « laque brute » noire. Les articulations furent massées en continu pour éviter la raideur et les fractures osseuses. La posture fut ajustée. Le pied droit fut mis en place (posture jambes croisées), le coude droit fut placé sur le dossier de la chaise, la bouche fut fermée, puis tous les défauts (joues, lèvres, nez, yeux) furent retouchés. De l’or fut broyé en une pâte boueuse qui fut appliquée sur la laque noire[3]. Cela est plus esthétique et empêche l’oxydation explique l’article. Le corps est alors placé dans la cuve, et laissé pendant trois ans, pour qu’il se transforme en relique. Il se réduit pendant ce processus. La relique (tib. sku gdung) est sortie et transformée en une statue, pour servir d’objet d’adoration. Dans le cas de la vénérable Gongga elle fit une tournée à Taiwan[4], pour permettre aux fidèles de recevoir sa bénédiction. Source

Tenga Rinpoché, photo du FB de Vén. Gonnga

La Vénérable Gongga avait annoncé son intention de se réincarner avant sa mort. Deux grands lamas tibétains assistèrent à la cérémonie, pour conduire l’office. Lama Tenga Rinpoché du Népal et « Karma Khamchen Rinpoche ». Ils donnèrent l’initiation d’Avalokiteśvara rouge et organisèrent des danses vajra pour exorciser les démons. Après sa mort, les fidèles récitèrent des mantras durant 49 jours.

Vén. Gongga et Karmapa XVII, premier étage de Gongga Vihāra
2015 (photo de Stefania Travagnin)

La vénérable Gongga est considérée comme la première Bouddha/bodhisattva féminin. Son « corps doré », ou statue contenant sa relique, a cependant l’aspect d’un moine[5]. La célèbre statue millénaire de Liuquan est un exemple d'une statue momifiée

Un autre article en chinois explique le processus de « momification » de la relique de l’abbé Shì kāi fēng (釋開豐) du monastère bouddhiste Lóng fā táng (龍發堂) à Taiwan. Les photos furent publiées le 10 août 2007 pour lever les doutes des incrédules. Pour les détails, je vous réfère également à l’article de Stefina Travagnin.

Couvrir le corps de "laque noire"

Ouverture de la cuve au bout de trois ans

Le corps est sorti et recouvert d'un tissu

Sur cette photo une partie du corps est visible

Le "corps doré" finalisé de l’abbé Shì kāi fēng

Il y a de très nombreuses photos sur la page Facebook de la Vénérable Gongga

Vén. Gonnga, Kalu Rinpoché, Tulku Trinlé

Vén. Gongga avec Karmapa XVI

Yangsi Kalu Rinpoché et Vén. Gongga

Du moment que le Bouddha était représenté, et spécifiquement sous sa forme emblématique, l'idée d'enfermer sa dépouille dans une statue en or, quand on est un bouddhiste important, est peut-être la conséquence logique de sa volonté de devenir soi-même un Bouddha, ou sinon son présage auspicieux. Je peux m'imaginer des bouddhistes dont ce serait le plus grand rêve. De toute façon, la science de la momification de ce type existe, et des spécialistes sont disponibles au Népal. 

Pour un éclairage ironique du sujet, lire Zhuangzi sur la momie de la tortue magique

***

* Fabienne Jagou. Le bouddhisme tibétain à Taiwan. Monde chinois nouvelle Asie, ESKA, 2011. hal01631012

[1] Françoise Wang-Toutain, Quand les maîtres chinois s'éveillent au bouddhisme tibétain. Dans : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 87 N°2, 2000. pp. 707-727.

[2] Travagnin, S. (2016). Elder Gongga 貢噶老人 (1903-1997) between China, Tibet and Taiwan: Assessing Life, Mission and Mummification of a Buddhist Woman. Journal of the Irish Society for the Academic Study of Religions, 3, 250-272.

[3] « The body of Elder Gongga was gilded according to the standard method followed for preserving other Buddhist mummies in Taiwan, which also finds correspondence with the technique adopted in Tibet.29 Regarding the Taiwanese side, devotees from Gongga Vihāra explained that the relic-body was gilded in order to better preserve the mummy, because of the hot and humid weather in Taiwan. The Tibetanness of the gilded relic-body is reflected in her robes and garments, which are distinct to Tibetan Buddhism, as are the mantle and hat, her arms folded across her breast, and the golden vajras placed in her hands. » Stefina Travagnin

[4] « The gilded mummy was carried in procession from Taipei to Tainan, and then from Tainan back to Taipei, before the final enshrinement in the latter. This ‘round-trip’ of the holy relic-body was reported in the main national newspapers and included the participation of religious and political authorities (see Images 4 & 5). » Stefina Travagnin

[5] J’ai un doute sur la destination finale de la relique. La coutume existe d’incorporer la relique dans une statue dorée, et les photos de l’article expliquant la momification montrent des photos de « statues » gardant la morphologie de la relique. Mais Stefina Travagnin reproduit la traduction anglaise d’un article, qui pourrait suggérer que ce ne soit pas le cas. Si la statue ne contient pas la relique, où et comment celle-ci est-elle préservée ? La relique se trouve-t-elle dans une statue à Taipei, avec une deuxième statue sans relique dans le temple de Tainan ? Merci de me contacter par mail ou en laissant une réponse en réaction.

« On April 3 the gilded relic-body was moved back to Taipei and enshrined in Gongga Vihāra, while a bronze statue of Elder Gongga was placed in the main shrine hall of Gongga Temple in Tainan. »

Les bouddhistes français ont du progrès à faire


Ne pas confondre : à gauche Son Éminence (SE) et à droite Sa Sainteté (SS)

Le poids des mots, le choc des photos !

En circulant sur l’internet sinophone (avec traduction, rassurez-vous), je tombe sur Sa Sainteté Gyalwang Drikungpa (Drikung Kyabgon Chetsang, ci-après SS). J’avais fait un blog sur lui dans le passé Leçons apprises ? (du 20 octobre 2019) sur sa venue en France. Je découvre son activité à Taiwan, où il est représenté par son disciple Son Éminence Rinchen Dorje Rinpoche (ci-après SE). Une des activités de SE consiste à amener des groupes de disciples taiwanais en Inde, pour y assister à des activités organisées par SS.

Ainsi, en novembre 2017, SE s’est rendu en Inde (Śrāvastī, Uttar Pradesh), à la demande de SS, avec un groupe de 535 disciples taiwanais. La communauté de SE avait fait don de $2 millions de dollars pour le projet de construction d’un complexe monastique ("Great Shravasti Project") lancé par SS en 2013. SS, en visite à Taiwan en 2017 pour le nouvel an, avait invité SE et sa communauté en Inde pour assister au Festival Culturel Bouddhiste, célébrant le 800ème anniversaire du fondateur de lécole Drikoung Kagyu, et pour constater le progrès des travaux. Le voyage avait eu lieu en novembre 2017.

La direction de l'hôtel à Delhi demande une bénédiction

SE (en clergyman) bénit des bouteilles d'eau avec son vajra.
Elles seront distribuées à la direction de l'hôtel


Bénédictions individuelles pour quelques chanceux

Lors du voyage, le groupe de 535 disciples était logé dans un grand hôtel à Delhi. Après le repas, toute la direction de l'hôtel venait demander à genoux une bénédiction à SE. 
Whenever Rinpoche goes abroad to preach the Dharma, he always follows the predestined conditions to benefit all living beings. People regardless of race, religion, or nationality will move forward to pray for blessings because of Rinpoche’s great strength. Skillful and convenient to help them. Everyone present was extremely moved by Rinpoche's compassion and the trust of sentient beings!” (traduction automatique Google translate[1])
Disciples taiwanais attendant l'arrivée de SS et de SE

Arrivée des voitures de SS et de SE

SS, suivi de SE, se rendant au Festival culturel bouddhiste

Le 10 novembre 1917 avait lieu le Festival Culturel Bouddhiste à Śrāvastī. Parmi les nombreux disciples venus du Bhoutan, de Singapour, du Sikkim, de la Malaisie, du Népal, Ladakh et les régions Himalayennes se trouvaient aussi les 535 disciples du centre de Taiwan avec leur beaux uniformes et drapeaux, pour accueillir SS à son arrivée.




Il y eut divers discours, suivi d’un discours de SS remerciant SE pour son don généreux. 

SS présentant le film sur sa vie

Le discours fut suivi par la projection d’un film sur la vie de SS, présenté par SS en personne, qui rappelait au public sa naissance dans une famille royale au Tibet[2].

Enseignement public au Parc des gazelles

Après avoir conduit lui-même la récitation de prières de longue vie à son adresse, SS et l’ensemble des invités se rendirent au Parc des gazelles (Jetavana) pour un enseignement public et la récitation de la prière pour renaître à Sukhāvatī. Les gens du lieu furent très impressionnés par la parfaite organisation de la journée et des disciples bien disciplinées[3]

Disciples disciplinés se déplaçant sur le lieu de pélérinage


L’ensemble se rendit ensuite au Monument du grand miracle, d’où le Bouddha était parti pour enseigner sa mère au paradis Trāyastriṃśa au sommet du Mont Meru




C’est là que SS et SE prirent congé de la foule, et se rendirent au lieu de la construction du complexe monastique, pour voir l’avancement des travaux, et l’utilité du projet rendu possible grâce à la générosité des disciples.

La fin de l’article, rendant compte des discussions entre SE et ses disciples taiwanais, montre le progrès à faire en France par les lamas et leurs disciples, notamment sur le plan de la dévotion, de la gratitude envers les bienfaits du maître, et l’expression en public de cette gratitude[4], ainsi que de la générosité et de la croissance incessante de celle-ci pour le bien de tous les êtres[5], et de la gratitude envers les maîtres de la lignée pour permettre de faire des dons de plus en plus généreux[6], et de ne pas lâcher du leste[7] sur ce point crucial, dans l'optique de l’au-delà et des existences à venir[8]. Je vous laisse lire tout cela avec humilité et honte, les bouddhistes français ont encore beaucoup de chemin à faire... à l'instar du disciple récalcitrant Huang. Voir son récit ci-dessous (en anglais)

La repentance du disciple récalcitrant Huang (en deux scènes). Le disciple Huang avait reçu le mantra de Tara de SE, et lui était reconnaissant pour cela. Seulement, il n'avait pas exprimé cette gratitude en public. Quand SE lui en fait la reproche, Huang ne s'exécute pas, mais répond à Son Éminence ! La nuit suivant, le récalcitrant Huang tomba deux fois dans l'escalier de l'hôtel en se blessant assez sérieusement. Le lendemain Huang se repentait en tombant à genoux devant SE. Celui-ci souffla avec compassion sur la blessure de Huang, et tout le monde fut ému par sa grande compassion. Il n'y a pas de photos de cet instant de grâce. Il y a des moments trop précieux pour être livrés à la curiosité du public. 

Saturday, November 11, 2017

"As H.E. Rinchen Dorjee Rinpoche was waiting in his Dharma robe for his flight at Lucknow Airport in the afternoon, a young Indian man, seeing Rinpoche in such a stately appearance, approached him and implored a photo with him. Rinpoche agreed. With his all-embracing power, the master practitioner never stops inspiring sentient beings with compassion.

In the evening, H.E. Rinchen Dorjee Rinpoche bestowed Glorious Jewel disciples an opportunity to dine with him. Rinpoche kindly asked a disciple name Huang who was sitting at the same table, “How is your health recently?” Disciple Huang answered, “It is improving as a result of chanting the Green Tara mantra, and my qi seems to flow more smoothly!” Rinpoche said, “Why didn’t you say that you are grateful to your guru for giving you the chance to chant the mantra?” Disciple Huang replied, “Yes, I did. I said it in private.” Rinpoche asked again, “Why do you say it in private instead of saying it now?” Embarrassed, Disciple Huang answered, “Yes, I did. I said it in private.” Again, Rinpoche asked, “I’m asking you why you do not say it now. By not saying it, it means that you think you have improved your health because of your own effort. You have failed to recognize your guru’s benevolence. If I had not taught you the Green Tara mantra, how would you have been able to chant it in the first place? Or, if I had not given you the chance to come to the Buddhist Center, how would you have been able to chant there? Do you believe that I can now call off the Green Tara chanting sessions? You talked about saying your gratitude for your guru in private, but why don’t you express your gratitude for your guru in public? Are you afraid that people may think that you are trying to kiss up to your guru? Nonetheless, this would be praising your guru! You need to praise your guru’s merits in front of your guru and everyone. There is nothing private in this matter as far as I am concerned. On top of it, when I just scolded you, you were quick to talk back.”

Sunday, November 12, 2017

"H.E. Rinchen Dorjee Rinpoche led all attending disciples onto a flight from Delhi back to Taiwan.

At the hotel before leaving for the airport, Disciple Huang, who had been scolded the night before, fell twice at the corner of the hotel’s staircase. He came out of his first fall unhurt, but his second fall was rather serious, causing him a deep cut on his right forehead.

As soon as Rinpoche learned about this, he dispatched another disciple to forward his guidance to Disciple Huang, “He must repent immediately! His fall was not a form of punishment by me. Rather, it was because of his talking back defiantly last night, which showed his lack of respect and observance, thus the relationship between guru and disciple has been severed. Naturally, the blessings are gone with it. He did not realize that he was able to chant the mantra of the Green Tara all because of the benevolence bestowed by his guru; without the guru’s Dharma transmission, disciples would not have a chance to chant the mantra. Moreover, he had been seriously ill before and I saved his life. Therefore he should thank his guru for the great benevolence and praise his merits!”

In front of the departure gate in Delhi Airport, Rinpoche saw Huang, the wounded disciple, at a distance, and waved for him to come over. Huang immediately knelt in front of Rinpoche to repent. The guru looked at him compassionately and blessed him by blowing air gently into his wound. This was a very touching scene and everyone was deeply moved by the guru’s compassion. Rinpoche would never give up on sentient beings and always tries to save and protect them no matter how defiant they may be, or how unreceptive they are to Buddhist teachings."

Lire aussi sur les drapeaux bouddhistes A quoi sert une identité ?
Sur le port d'un uniforme bouddhiste Mauvais temps pour la diversité
***

[1] “每當 仁波切出國弘法時,總是如此隨順因緣利益眾生,不分種族、宗教和國籍的人們,皆因感受到 仁波切的大攝受力而趨前祈求加持,仁波切也總是以種種善巧方便幫助他們。在場所有人莫不因 仁波切的慈悲與眾生的信受而感動萬分!” Source

[2] “A film about His Holiness the Drikung Kyabgon Chungtsang had been specially prepared for the puja, and the Drikung Kyabgon Chetsang introduced to the audience that the Drikung Kyabgon Chungtsang is from a king’s family and his birthplace was in Tibet, which has now been designated as a United Nations World Heritage Site.”

[3] “The local people saw that, even though there were so many Glorious Jewel disciples, they maintained such a good order. The locals gave compliments to the group leader by saying, “Your guru, Rinchen Dorjee Rinpoche, is a great teacher and his disciples are all well-disciplined like an army.”

[4] “In the evening, H.E. Rinchen Dorjee Rinpoche bestowed Glorious Jewel disciples an opportunity to dine with him. Rinpoche kindly asked a disciple name Huang who was sitting at the same table, “How is your health recently?” Disciple Huang answered, “It is improving as a result of chanting the Green Tara mantra, and my qi seems to flow more smoothly!” Rinpoche said, “Why didn’t you say that you are grateful to your guru for giving you the chance to chant the mantra?” Disciple Huang replied, “Yes, I did. I said it in private.” Rinpoche asked again, “Why do you say it in private instead of saying it now?” Embarrassed, Disciple Huang answered, “Yes, I did. I said it in private.” Again, Rinpoche asked, “I’m asking you why you do not say it now. By not saying it, it means that you think you have improved your health because of your own effort. You have failed to recognize your guru’s benevolence. If I had not taught you the Green Tara mantra, how would you have been able to chant it in the first place? Or, if I had not given you the chance to come to the Buddhist Center, how would you have been able to chant there? Do you believe that I can now call off the Green Tara chanting sessions? You talked about saying your gratitude for your guru in private, but why don’t you express your gratitude for your guru in public? Are you afraid that people may think that you are trying to kiss up to your guru? Nonetheless, this would be praising your guru! You need to praise your guru’s merits in front of your guru and everyone. There is nothing private in this matter as far as I am concerned. On top of it, when I just scolded you, you were quick to talk back.”

[5] “His Holiness said this morning that I am the one providing support from within and without the entire Order. This requires an enormous amount of money. That’s why I need to run the business, but the money I make is only for the benefit of sentient beings.”

[6] “She also said, “Our guru holds a general puja every week, a Chod Puja every month, and at the end of each year, he performs Pujas of Green Tara, Guru Yoga, Vajrasattva, Dorje Phurba, Four-Armed Avalokiteshvara, Black Water Jambhala, Elephant Jambhala, and so on and so forth. Taking the initiative, our guru performs them for his disciples out of his compassion, but we are so used to them that we take them for granted. In fact, these are the pujas that we disciples need to first make offerings and implore for. I am not just talking about money, but if you do not make any offerings, you would not have good fortune, therefore the merits derived from these pujas will have nothing to do with you. Besides, it is needless to say that our guru is an eminent Rinpoche. We all really need to appreciate our guru’s compassion and preciousness.”

[7] “The guru pointed out that the problem with us disciples is not whether we are able to do it; instead, it is whether we are willing to do it. Rinpoche attained his fruition starting as an ordinary believer, because his attitude in making offerings is different from that of the average people. He did not stop making offerings even if he was so poor that he had no food to eat. Furthermore, he constantly taught us that, according to the sutras, as long as we have reverence for the guru and practice the Dharma as required, the Buddhas and Bodhisattvas would not leave us without food, clothes, job, or a place to live in.

[8] “You all are closely watching your purses for fear that you overspend. I am not afraid of that; I have been overspending all the time, in the form of offerings. If you make offerings with a petty mind, you’d become a ‘poor person’ with money in your next life! What is a ‘poor person’ with money? It is a person with money in the bank that he or she wouldn’t be able to use.”
“Rinpoche went on, “In the last couple of days in Shravasti you have seen that none of the projects that His Holiness takes on is trivial. They require money all over, and I am the one who have been providing it. So far, I have contributed as much as US $2 million. I also provided the NT $30 million for his Foundation at the time His Holiness was establishing it. And a huge amount of money is still required for future construction!

samedi 7 novembre 2020

La naissance d'une lignée bouddhiste ré-enchantée contemporaine


Siège et autel utilisé par l'officiant du Temple de la Lumière universelle, Taiwan
Figure 47: The central seat and altar used by the ritual officiator. Notice the presence of the Zhenyan/Shingon elements such as the vajra bell, singing bowl, flower petals and various kinds of incense (photo et légende de Cody Bahir)

Après les Lumières, le mot superstition ne désignait plus du religieux illicite (superstitio illicita), c’est-à-dire tout ce qui s’écarte de l’orthopraxie d’une Église, mais plutôt tout ce qui vient s'ajouter à la “religion naturelle” (Voltaire), ou à “une religion éclairée par la raison” (Montesquieu). La superstition désigne désormais toute croyance irraisonnée, “qui prête un caractère surnaturel ou sacré à certains phénomènes, à certains actes, à certaines paroles” (Wikipédia).

Superstition se dit “míxìn(迷信) en mandarin[1], un terme traduit du japonais moderne[2], mais dont on trouve des prémisses datant de la dynastie Tang (618–907). Il figure par exemple sur un tombeau, et dans des sūtra bouddhistes, pour indiquer des croyances populaires hérétiques et dangereuses, contraires au Confucianisme ou au Bouddhisme etc., susceptible d’induire la population à une “croyance aveugle”. Au XVIIème siècle, les missionnaires jésuites et les chinois nouvellement convertis au christianisme commencèrent à utiliser le terme plus fréquemment dans leurs écritures. Les missionnaires qualifiaient de “superstitio” les pratiques chinoises telles que brûler les billets de banque en papier etc., et les convertis chinois qualifiaient les doctrines chinoises (jiao) comme hérétiques. C’est vers la fin de la dynastie Qing (de 1644 à 1912), que le terme commence à être utilisé dans un sens des Lumières, dénotant les diverses pratiques de rituels et de cultes qui ne tombaient pas dans la catégorie de la “religion.”

Une recherche rapide sur le site TBRC montre que son équivalent en tibétain “rmong dad” figure principalement dans des oeuvres récentes[3]. Le sens de superstition illicite que l’on trouve dans les textes canoniques tibétains, est plutôt rendu par des mots composés avec “bdud (kyi)” (Māra, démon). Ce ne sont alors pas l’aspect surnaturel ou l’inefficacité qui sont mis en cause, mais une méthode non-bouddhiste. Techniquement, des méthodes non-bouddhistes peuvent, et sont intégrées dans le bouddhisme ésotérique, mais elles doivent dans ce cas être encadrées par un Bouddha, un grand bodhisattva ou une divinité, et deviennent ainsi des “expédients” (skt. upāya). 

L’Asie, et notamment la Chine et le Japon, entretiennent une relation amour-haine ((ré-)enchantement-désenchantement) avec “les Lumières”, que l’impérialisme occidental avait emportées avec lui. Notons tout de même que les religions européennes furent les premières à être confrontées avec le même phénomène “désenchanteur”, il ne s'agit donc pas simplement d'une opposition orient-occident, dominant-dominé, colonisant-colonisé. L’universalisme a trop souvent servi d’excuse à des entreprises condamnables, mais cela ne veut pas dire que l’Asie n’ait pas pu avoir ses propres idées sur la question. D'ailleurs, l'occident non plus n'est pas à l'abri de la superstition, au contraire. 

Les dieux des peuples victorieux sont toujours considérés comme puissants, même s’il s’agit de la “religion naturelle” ou d’une “religion éclairée par la raison”. Quand la Chine perd la première guerre sino-japonaise en 1895, les réformateurs chinois sont convaincus que la victoire japonaise est due à leur adoption du Shintoïsme, “la voie des dieux comme religion d’état[4].

Le retour du Shintoïsme ainsi que la persécution et la conversion forcée des bouddhistes pendant la restauration de Meiji furent la conséquence directe de la convention de Kanagawa en 1854, traité inégal imposé au Japon par les Etats-Unis dans la seconde moitié du XIXème siècle. Le renouveau du bouddhisme, plus tard dans cette période, fut l’avènement d’un bouddhisme “plus moderne”.

Pendant la dynastie Qing (de 1644 à 1912), la Chine était sous la menace croissante de l’expansion occidentale. Les défaites pendant les guerres d’opium (1839-1842 et 1856-1860), ont donné lieu à des appels à la modernisation, et donc au “désenchantement”, en Chine, notamment au détriment du bouddhisme. C’est la période où le mot “superstition” prend son sens actuel.[5] Le bouddhisme chinois devait sésormais s’inspirer de "la modernisation" du bouddhisme japonais[6]. Le grand réformateur du bouddhisme chinois fut Taixu (1890-1947) qui s’appuyait en effet sur l’exemple de la réforme du bouddhisme japonais, entrepris par Inoue Enryō ( 1858-1919) et d’autres. Pour restaurer des lignées ésotériques perdues, Taixu avait voyagé au Japon et au Tibet, pour ensuite les transmettre à ses propres disciples. Le désenchantement et le ré-enchantement peuvent aussi avoir lieu simultanément, à condition de bien expliquer les raisons "profondes" du "ré-enchantement".  
[La] comparaison [des religions du monde] l’amène à professer la supériorité du bouddhisme, à la condition que le bouddhisme se débarrasse des croyances populaires qui en obstruent la compréhension. La pensée d’Inoue évoque une forme de bouddhisme kantien. Parallèlement, Inoue entreprend de recenser tous les phénomènes irrationnels (superstitions, illusions, rêves, etc.) et de les expliquer de façon scientifique.” (Wikipédia)
Malgré la persécution du bouddhisme, Inoue Enryō réussit à faire converger l’idéal bouddhique et le système impérial et créa en 1886 la Grande union pour la vénération de l’Empereur et la dévotion au Bouddha (Sonnō hōbutsu daidōdan). Un désenchantement qui se traduit dans le combat contre les “superstitions” et une sorte de ré-enchantement, par une alliance avec “la voie des dieux” (Shintō) dans l’intérêt de la nation et de l’empéreur. Le Shingon pratiqua et pratique toujours un rituel (Goshichinichi no mishuhō) pour la protection de l'empereur et la nation, culte adressé à l'habit de l'empereur.

Une des idées de Taixu était de faire du bouddhisme de la Terre Pure une réalité. Mettre en place la Terre pure ici-bas, une utopie susceptible de donner la main à d’autres utopies... Le communisme chinois y a mis fin, ce qui n'avait pas empêché la diffusion des pratiques bouddhistes ésotériques dans la République de Chine. Il y avait toujours de l’espoir ailleurs, à Taiwan par exemple. Par ailleurs, aussi bien les réformateurs japonais que chinois appelaient de leurs voeux un bouddhisme plus engagé socialement.

Figure 28 First floor altar to Wuguang.
Image by Xiongyu (légende C. Bahir)

Ce désenchantement partiel du bouddhisme dans le sillage des Lumières fut suivi par des tentatives de ré-enchantement. Bouddhisme et “voie des dieux” (kami) au Japon, un renouveau tantrique en Chine (1930-1950), et un autre à Taiwan, dans la personne de Guru Wuguang (1918-2000), l’objet de la thèse de Cody Bahir. Le parcours de Guru Wuguang (hagiographie en ligne) montre le mode d’emploi pour toute personne qui veut faire revivre une tradition ancienne éteinte. C’est une recette utilisée à maintes reprises dans le passé.

Temple de la Lumière universelle (光明王寺)

Ce que l’on appelle couramment lemodernisme bouddhisteetc. (Sri Lanka, Siam, Thaïlande, …) fait suite à la modernisation du bouddhisme sino-japonais mentionnée ci-dessus. Le Tibet, dû à sa situation particulière, était passé à côté de ces tentatives de modernisation, mais nous pouvons dire aussi qu’une modernisation très très modérée du bouddhisme tibétain est le projet du Dalaï-Lama actuel. Je ne considère pas Chogyam Trungpa comme un véritable modernisateur. Il a utilisé le langage, la psychologie, les sciences de la religion occidentaux, etc., pour attirer un public occidental, pour ensuite conduire celui-ci vers un bouddhisme -enchanté néoféodal. Le Dalaï-Lama actuel est bien seul dans ses tentatives un peu désespérées de modernisation, et les forces conservatrices dans le bouddhisme tibétain sont très actives. Il n’y a pas besoin de ré-enchantement dans celui-ci, puisqu’il n’y a jamais eu de désenchantement réel.

Patriarches, Mantra (Zhenyan/Shingon) School Bright Lineage (MSBL) 真言宗光明流  

Le bouddhisme ré-enchanté et le renouveau tantrique de Guru Wuguang à Taiwan a d’ailleurs été rendu possible par des greffes du bouddhisme tibétain. Cody Bahir parle de “modernisme bouddhiste ré-enchanté”, parce qu’on y retrouve à la foi du modernisme et de la magie ancienne. Le bouddhisme ravivé par Guru Wuguang est le Zhenyan chinois/Shingon japonais


Elder Gonnga (tib. gang dkar), notez la photo du Karmapa sur l'autel,
et la coiffe de Gangkar Rinpoché (photo ci-dessous)


Le Zhenyan chinois (VII-XIIème s.) était éteint, et a été ravivé à Taiwan par des apports tibétains et japonais[7]. Notamment de l’école Kagyu par le biais de la nonne chinoise “Elder Gongga 貢噶老人” (nom séculier Shen Shuwen 申書文; 1903-1997), une disciple du maître Karma Kagyu Gangkar Rinpoche[8] (Gongga Hutuketu 貢噶呼圖克圖; 1893-1957). 
Gangkar Rinpoche was one of many Tibetan teachers who helped spread Tibetan Buddhism in China during the Tantric Revival by giving initiation to “famous officers, warlords, wealthy traders, and intellectuals.” Gongga studied with Gankar Rinpoche during the Tantric Revival [1930-1950].”
Gangkar Rinpoché

C’est de la diffusion du bouddhisme à l’ancienne via des premiers de cordées : “top-down”. En 1958, Gongga quitta la Chine et s’installa à Taiwan, où Guru Wuguang devint son disciple pour une courte durée, le temps de recevoir quelques initiations. Idem pour la tradition Shingon. Au lieu d’envoyer ses disciples à des centres Shingon à Taiwan et à Hongkong, il leur donna lui-même les initiations, gardant ainsi ses disciples près de lui. Cela créa un litige entre lui et les autorités de l’école Shingon au Japon. Guru Wuguang semble donc avoir récupéré des initiations, en les retransmettant à son tour à ses propres disciples[9]. Une nouvelle lignée bouddhiste enchantée était née.

Tulku Trinlé (Ananda Massoubre), Kalu Rinpoché et Elder Gongga

Ceux qui parlent de néobouddhisme, prennent les bouddhismes ré-enchantés dans l’état actuel comme référence, et sautent par-dessus les modernismes bouddhistes qui les ont précédés dans l’histoire, pour retrouver imaginairement des bouddhismes qui n’existent plus, tout en prétendant que les bouddhismes ré-enchantés sont ces bouddhismes natifs, dont les néobouddhistes veulent expurger des “superstitions”. C’est oublier que le monde a une histoire (géopolitique, politique, économique, sociale,...) qui se déroule, sans laisser le premier rôle aux religions. C’est oublier les hésitations même des religions et des religieux face aux chamboulements du monde, leurs propres allers et retours entre l’enchantement ("La Lumière universelle") et le désenchantement ("les Lumières"). C’est oublier qu’une religion enchantée rapporte plus qu’une religion désenchantée, qu’elle peut servir de narcotique social, comme dirait Marx, voire comme justification d’une théocratie. Essayez de faire la même chose avec une “religion des Lumières”.

Bannière de Wuguang

Comme je l’avais écrit dans mon blog “Appauvrir et enrichir”, les experts en religions et les anthropologues ont horreur de “tailler” mais passent sous silence, ou se félicitent des “greffes” dans leurs objets d’études, tout en reprochant à l’occident son attitude arrogante envers les "superstitions" dans les traditions "millénaires". Cela se comprend, c’est leur fond de commerce. Je me réjouis de travaux comme ceux de Cody Bahir, de Jonathan A. Silk, de Carmen Meinert, etc. et j'espère qu'ils puissent se multiplier, y compris en France.

Karmapa XVI et Gangkar Rinpoché

Voir aussi mon blog sur l'activité de Khenpo Sodargye et Khenpo Tsultrim Lodrö

J'ai parlé un peu trop vite du manque d'articles francophones... 

MàJ 08112020 : Le bouddhisme tibétain à Taiwan, Fabienne Jagou

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[1] The origin and evolution of the concept of mixin (superstition): A review of May Fourth scientific views, Huang Ko-wu

[2] Gender and Superstition in Modern Chinese Literature (2019), Gal Gvili, East Asian Studies, McGill University

[3] P.e. tshad min blo'i rnam bzhag, “Study on Tibetan Buddhist epistemology”, de Ye shes rGya mtsho, et bod kyi ban ser mo ba, “History of Tibetan monks and nuns”, de Thub bstan Grags pa. C’est surtout dans les publications tibétaines de la République de Chine que l’on rencontre ce terme.

[4] Gal Gvili, p. 4

[5] “Then, led by Western-educated Chinese elite, Buddhist—and even Daoist—religious practices began to be targeted as forms of backwards superstition, and many of the properties belonging to these religious institutions were seized. This marked the beginning of a wave of temple destruction campaigns that would occasionally swell throughout the Qing Dynasty, the Republican period (1912-1949) and under the Communist PRC.” Reenchanting Buddhism via modernizing magic Guru Wuguang of Taiwan’s philosophy and science of ‘superstition’, Cody Bahir, p. 23

[6] “The anti-superstition campaigns involved the Chinese adopting the Western category of ‘religion’ from Japan, and applying it to their own traditions. The Chinese literati, who had been influenced by Jesuit missionaries, imposed Abrahamic concepts upon Asian religions and labeled Buddhism as a form of ‘idolatry.’ This notion then spread amongst the Chinese populace.

As the attacks on Buddhism in China mirrored those in Japan, it is not surprising that the Chinese Buddhists first looked to Japanese Buddhist modernism for inspiration. This reliance can be seen in the efforts of Taixu, who began his reformist career as a Japanophile.”

[7] “Wuguang was a: Chan 禪 monk, faith healer, exorcist, alchemist, holder of an honorary doctorate in philosophy, lesser archbishop 少僧正 in the Japanese Buddhist ecclesiastical hierarchy 僧階 and Shingon 真言 priest. He was also a student of: Kundalini Yoga, Tibetan Karma Kagyu Buddhism, Socratic philosophy, Western esotericism and Christ ianity.”

[8] Carmen Meinert, “Gangkar Rinpoché between Tibet and China: A Tibetan Lama among Ethnic Chinese in the 1930s to 1950s,” in Buddhism between China and Tibet, ed. Matthew T. Kapstein (New York: Wisdom Publications, 2009), 215–240 

“As a result of this teaching activity, Gangkar established life-long ties with high-ranking officials and an indirect involvement in Chinese politics, first with the GMD and later with communist leaders.”

“Early in 1947, the highest ranking GMD leaders in Chongqing arranged a celebration in Gangkar Rinpoché’s honor over which Chen Lifu presided. Chen was known in the GMD as the Party’s chief organizer and had held the post of Minister of Education during most of the Sino-Japanese war (1938–1944). On this occasion Gangkar was honored as a “teacher of the Chinese nation” (rgyal khab kyi bla ma) by the nationalist government and was declared to be an “omniscient meditation master, a benefactor spreading Buddhism” (bstan pa spel ba’i bshes gnyen kun mkhyen bsam gtan gyi slob dpon); as a token of this distinction, he was given a golden seal decorated with a lion. In the same year, the GMD government asked Gangkar to come to Beiping (Beijing) to perform a protection ceremony for the Chinese nation.”

“His commitment to the transmission of dzogchen instructions to his Chinese disciples, summarized above, clearly demonstrates his willingness to share with them the full complexity of the most elevated Buddhist teachings. In the end, however, Gangkar could not separate his religious life from political entangelment, so that following the communist takeover in 1949 he was appointed to teach the first group of Chinese students chosen by the CCP to be future cadres in Tibetan affairs. In this regard, Gangkar appears to have been used as an early representative of the CCP’s “civilizing project” in cultural Tibet.”

[9] Cody Bahir, p. 107