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samedi 20 mars 2021

Un bouddhisme libéral pour un marché libre


Des bodhisattvas se balançant des tartes à la crème à la figure (La bataille du siècle, Clyde Bruckman 1927)

Le mahāyāna (madhyamika) aime présenter les auditeurs śrāvaka comme un peu psychorigides. Bien sûr, ils suivent en cela la Doctrine du Bouddha, telle que celui-ci l’avait enseignée, selon la thèse mahāyāna d’un Bouddha enseignant selon les dispositions de chacun. Pour les auditeurs, il est important de purifier la pensée en éliminant les passions et les vues fausses, afin de se libérer des liens, et ainsi devenir des arhats qui entreront au nirvāṇa au moment de la mort, tout en suivant l’exemple du Bouddha.

Non, dit le mahāyāna, le Bouddha n’est pas réellement passé au nirvāṇa, et par ailleurs un Bouddha ne naît ni ne meurt. Il se manifeste en tant que Bouddha auditeur pour aider les auditeurs en leur montrant les douze actes d’un Bouddha. Son enseignement ne se limite pas aux 80 ans d’une vie humaine, et il est toujours mis à jour et disponible à ceux qui ont des idées plus larges et moins “matérialistes” que les auditeurs. Ces personnes aux idées larges (mahā) sont les bodhisattvas, les adeptes du mahāyāna. Les bodhisattvas, tout comme les Bouddhas, n’entrent pas au nirvāṇa à leur mort. Ils ne naissent ni ne meurent en réalité. Ils évoluent dans des sphères qui ne sont ni le saṃsāra ni le nirvāṇa, tout en se manifestant dans le saṃsāra, et en entrant et sortant du nirvāṇa à volonté. Pour les non-bodhisattvas, les bodhisattvas apparaissent comme des personnes en chair et en os comme le reste des humains. Ils font semblant de naître et de mourir, d’agir sous l’emprise des passions, d’avoir des vues fausses, etc.

Comme les bodhisattvas sont, au fond, déjà libres, ils n’ont pas besoin de se libérer. S’ils entretenaient la pensée de se libérer, cela voudrait dire qu’ils prendraient les dharma et eux-mêmes trop au sérieux, comme les auditeurs... Un individu qui n’existe pas réellement, peut-il se libérer de dharma qui n’existent pas non plus réellement ?[1] A-t-il un quelconque besoin de se débarrasser des vues fausses ? Non, ce serait avouer qu’il se considère comme un individu et qu’il attribue une réalité aux dharma que ceux-ci n’ont pas.

Donc quand le bodhisattva Māragocarānupalipta (“Non-souillé par le domaine de Māra”, tib. bdud kyi spyod pa’i yul gyis mi gos pa), se propose pour convertir les filles des deva, on voit qu’il leur dit des 62 vues fausses, de NE PAS les détruire, et que c’est ainsi qu’elles seront alors “libérées des liens de Māra”[2]. En réalité “Māra” est ce qui fait la différence entre le non-bodhisattva (lié) et le bodhisattva (libre). Il n’y a pas d’autre différence. Sauf peut-être le Projet du bodhisattva de libérer tous ceux liés par Māra (mārabaddha). Ce Projet est-il réel, ou ce qu’il y a de plus réel dans le mahāyāna ? Les bodhisattvas des grands sūtra du mahāyāna font de toute façon tout pour gagner des êtres à leur cause et font état des grandes conversions réussies.  

Comment fait un bodhisattva pour “se manifester” ici-bas ? Il naît pardi ! Mais quand il est libéré du lien de Māra, il ne naît pas “réellement”. Pour naître dans un corps humain, il faut du karma, des passions (kleśa), des vues fausses… Si un bodhisattva se libérait des vues fausses et des passions, comment pourrait-il “se manifester” ici-bas ? Il restera coincé dans le nirvāṇa. Dans la traduction chinoise de l’Enseignement de Vimalakīrti (VKN, Lamotte, p. 144) on trouve le conseil “ne pas détruire les passions qui sont du domaine de la transmigration (saṃsāravacarakleśa), mais s’introduire dans le nirvāṇa (nirvāṇasamavasaraṇa)”. C’est donc sciemment, et en vue d’une “naissance” que le bodhisattva (du ŚGS et du VKN) ne détruit ni les vues fausses, ni les passions. Pour (re)naître dans le saṃsāra imparfait, il faut être “imparfait”, sinon on n’y entre pas ![3] Et pour libérer les êtres qui en ont le plus besoin, il faut fréquenter les lieux les plus imparfaits du saṃsāra, et y établir le plus de contacts possibles, afin d'entraîner le plus d'êtres possible avec soi[4]. Il faut parfois être un vrai salaud, mais “libéré des liens de Māra”[5], et tout en préservant son âme, en restant simultanément dans l’assemblée du Bouddha dans une terre pure …

Pour ceux qui aspirent à devenir plus sages, gentils et bons, les bodhisattvas peuvent évidemment aussi s’adapter à leurs besoins, et même leur montrer la voie des auditeurs, mais ce n’est pas ainsi que l’on se libère des liens de Māra. Il ne s’agit pas en soi de devenir sages, gentils et bons. Ces qualités peuvent néanmoins être des produits dérivés du Projet.

La voie des bodhisattvas est donc idéal pour des laïcs prospères (“maîtres de maison à l’habit blanc”), ou des princes, qui doivent être imparfaits pour imposer leur volonté et prospérer ici-bas[6]. Surtout des laïcs ou des éminences, qui pourraient penser qu’en étant imparfaits de cette façon, ils restent même supérieurs aux auditeurs, qui se donnent autant de mal pour purifier leur pensée. Les bodhisattvas ont montré jusqu’où ils pouvaient pousser cette liberté. Le Gaṇḍavyūha sūtra raconte comment le jeune fils d'un riche marchand, Sudhana, rencontre toutes sortes de bodhisattvas, certains de véritables salauds (p.e. le roi-tyran Anala) aux yeux des non-bodhisattvas, et ces rencontres constituent un itinéraire initiatique pour un bodhisattva (ou une descente dans le cynisme pour un non-bodhisattva). Les bodhisattvas avaient préparé la voie aux tantrikas, mahāsiddhas, vidyādhara et à des théocrates bouddhistes, qui avaient trouvé de nouvelles possibilités pour repousser encore davantage les limites de leur liberté.

Vivant en ce moment, dans un monde capitaliste en plein dérive, on, ne peut s’empêcher de voir une certaine parenté de liberté “des liens de Māra”. Le Projet est tout, l’homme n’est pas grand-chose. Tout semble devoir céder devant le Marché/la Croissance, qui avance, progresse et croît, en écrasant tout sur son passage, conduit par une Main invisible, pour qui les individus et les dharma n’ont qu’une valeur superficielle et sont remplaçables (ressources humaines, innovations, ...), et qui est expert en métamorphoses de tous genres. Ces métamorphoses du Marché prennent les formes nécessaires pour intégrer ceux qui restent à convertir.

L’objectif officiel de la voie des bodhisattvas est de vider le saṃsāra en sauvant tous les êtres, à moins que ce ne soit plutôt sortir le saṃsāra de tous les êtres. Que se passerait-il une fois le saṃsāra sorti de tous les êtres ? Le nirvāṇa... Une vie sans saṃsāra, pas de vie ? Et dans le cas d’un saṃsāra vide, l’implosion, pouf ? Une terre pure remplie d’êtres libres des liens de Māra, cette terre-ci ?

Et en attendant ce grand jour, on continue à “faire du bouddhisme” ? “Faire du bouddhisme” peut remplir toute une vie, on peut mettre du bouddhisme dans tous les coins et recoins. Au nom du bouddhisme, certains exploitent et d’autres se font exploiter. Dans la non-dualité de l’exploitant et de l’exploité, car “rien ne se passe” en réalité[7]. Ne sachant pas qui est un bodhisattva et qui ne l’est pas, il vaut mieux partir du principe que celui qui nous domine est un bodhisattva, car sinon, en réagissant mal ou en le jugeant mal, nous pourrons nous blesser nous-mêmes[8].

Le bouddhisme est aussi une méthode, qui met toute la responsabilité auprès de l’individu, et toute souffrance est créée (kṛ_, karma) par l’individu. La solution est alors d’abord individuelle. D’ailleurs, tout ce qui est créé (objet mental, dharma) est créé par l’individu. Le bouddhisme, du moins celui du ŚGS et du VKN, essaie de désapprendre à ses adeptes à vouloir et à créer (en dehors du Projet). Tant que l’on veut et crée pour soi, ou en dehors du Projet, on se trouvera englué dans les 84.000 dharmas, comme dans l'histoire de Frère Lapin et du Bébé de goudron (Tar-Baby)[9]. Le non-agir (naiṣkarmya) est alors proposé comme solution. C’est une méthode très puissante et redoutable, mais qui peut aussi donner lieu aux abus les plus divers. Le non-jugement, l’involonté, le laisser-aller, la passivité, etc. peuvent être mal compris ou mal enseignés, quand ils sont recommandés ou implémentés par des philanthropes puissants, qui pourraient être des bodhisattvas, même s’ils ne se comportent pas comme tels. Avec l’affirmation que “le bouddhisme” est apolitique, qu’ “il” ne fait pas de politique et que les adeptes feraient bien de ne pas en faire non plus, on les invite à être de bons sujets, au service du Projet.

À force d’avoir été conduit par des membres des élites indiennes et ailleurs, le Projet du bouddhisme “apolitique” est tout à fait compatible avec celui du Marché. Rien ne s’oppose à un mariage réussi.
“C’est pourquoi les sages ne s’attachent pas aux paroles et ne les craignent pas. Pourquoi? Parce que toutes les paroles sont sans nature propre ni caractère. Comment cela? Ces paroles étant sans nature propre ni caractère, tout ce qui n’est pas parole est délivrance, et tous les dharma ont cette délivrance pour caractère.“ VKN, p. 159
MàJ 07042021 : "La méditation pourrait réduire les inégalités à l'école"
"Le député LREM Gaël Le Bohec propose une expérimentation de la pratique de la "méditation de pleine conscience" dans les écoles françaises."
   
***


[1] Lamotte, VKN, pp. 145-149
“Prêcher la loi, enseigner un Véhicule, «c’est comme si un homme magique s’adressait à d’autres hommes magiques». Quelle prédication pourrait-il y avoir sur quoi que ce soit ? Le mot prédicateur est une affirmation gratuite, le mot auditeur, lui aussi, est une affirmation gratuite. Là où il n’existe aucune affirmation gratuite, il n’y a personne pour prêcher, pour entendre ou pour comprendre (III, § 7),
Au reste, « il n’y a personne qui ne soit déjà parinirvâné » (III, §31); à quoi bon prêcher un quelconque Véhicule de salut ?
”

[2] Śgs, p. 198

[3] Assumer des existences, et “manifester à volonté la marche à travers les existences”. VKN, p. 237, note 37

[4] Voir Gyatrul Rinpoché

[5] Autrement dit, ayant accès au bodhi, exprimé de façon positive. VKN pp. 194-198

[6] Le Sudhana du Gaṇḍavyūha sūtra est le fils d’un très riche marchand, le Vimalakīrti du Vimalakīrtinirdeśa est un très riche marchand lui-même, le Candraprabha du Samādhirājasūtra est un prince, etc. Souvent les interlocuteurs des grands sūtra du mahāyāna sont de bonne famille.

[7] “Nothing happens” était une des devises dans la communauté Vajradhatu/Shambala de Chogyma Trungpa.

[8] “ô Kāśyapa, le bodhisatvva et le śrāvaka doivent considérer tous les êtres comme étant le Maître lui-même, et se demander prudemment si quelque individu appartenant au Véhicule des bodhisattva ne se trouve pas devant eux.” Lamotte, Śgs, p. 208.

[9] Contes de l'Oncle Rémus (Tales of Uncle Remus) de Joel Chandler Harris.

lundi 29 avril 2013

Un seul corps



Extrait du chapitre 8 du Bodhicaryāvatāra de Śāntideva 

90. L’égalité de soi et d’autrui
Est la première méditation à entreprendre
Comme nous sommes pareils [face à] la douleur et au bonheur
Je dois protéger tous [les autres] comme moi-même.[1]

91. Bien qu’ayant des parties multiples comme les mains etc.
Le corps est protégé comme une unité [contre la douleur]
De même, chaque individu différent au niveau de la douleur et du bonheur,
Désire le bonheur, tout comme moi-même.[2]

92. Certes, la douleur que je ressens
N’est pas ressentie dans le corps d’un autre
Mais elle est douloureuse pour moi
Et elle m’est insupportable à cause de mon attachement à moi-même (ātmasneha).[3]

93. De même, les douleurs des autres
Ne sont pas ressenties par moi
Mais elles sont douloureuses pour eux
Et difficiles à supporter à cause de leur attachement à eux-mêmes.[4]

94. Je devrais éliminer la douleur d’autrui
Parce que c’est une douleur, et comme s’il s’agissait de la mienne
Je dois aider les autres
Parce que ce sont des êtres, et qui sont donc comme mon propre corps.[5]

95. Moi-même et les autres
Sommes égales dans notre désir de bonheur
Qu’y a-t-il alors de si particulier en moi-même
Qui justifierait que je réalise uniquement mon propre bonheur ?[6]

96. Moi-même et les autres
Sommes égales dans notre refus de la douleur
Qu’y a-t-il alors de si particulier en moi-même
Qui justifierait que je me protège moi, mais pas les autres ?[7]

97. Si les autres souffrent
Devrais-je renoncer à les protéger, puisque je ne ressens pas la même douleur ?
Alors, pourquoi je me protégerais contre des souffrances à venir
Si je ne les ressens pas maintenant ?[8]

98. « Mais parce que c’est moi qui devra les ressentir »
Cela est une pensée erronée, car
Celui qui meurt est différent
De celui qui naît.[9]

99. Si c’était parce que ce serait l’affaire de celui qui souffre
De se protéger lui-même [contre la douleur]
Pourquoi la main, qui ne ressent pas la douleur du pied,
Le protège-t-elle ?[10]

100. Ce [geste] qui ne se justifie pas
Est dû à la saisie d’une essence individuelle (ahaṃkāra)
[L’ahaṃkāra] qui ne se justifie ni pour soi ni pour autrui
Devrait [en fait] être évité de toute force.[11]

101. « La série psychique (saṃtānaḥ) » et « l’ensemble (samudāya) »
Sont des apparences [d’unité] trompeuses comme une guirlande, un régiment etc.
Qui [en tant qu’ensemble] ne s’approprie pas la douleur[12]
Qui devrait alors éviter [la souffrance] ?[13]

102. En l’absence d’appropriation de la douleur
Il n’y aucune différence entre chacun des éléments [de l’ensemble]
La douleur doit alors éliminée parce que c’est de la douleur
Cela étant établi, que faire ensuite ?[14]

103. Que la douleur de tous
Doit être évitée n’est contesté par personne
Si elle doit être évitée, évitons toute souffrance
Même celle qui n’est pas mienne, celle de tous les êtres.[15]

104. « La compassion (kṛpayā) multiplie la douleur
Pourquoi alors la développer d’urgence ? »
Penser aux souffrances des êtres
Comment cela multiplierait-il la souffrance ?[16]

105. Et si par une seule souffrance
De multiples souffrances pourraient être évitées
Une personne bienveillante accepterait cette souffrance
Pour elle-même et pour les autres.[17]

106. Ainsi, Supuṣpacandra[18]
Même en connaissant l’intention malveillante du roi
N’avait pas évité sa propre souffrance
Afin d’en préserver de nombreux autres.[19]

107. De la même façon, celui qui se familiarise avec cette idée
Aimera apaiser la souffrance d’autrui
Et c’est comme un oie sauvage (haṃsā) plongeant dans un lac à lotus
Qu’il entrerait même dans l’enfer d’Avīcī.[20]

108. Quand tous les êtres seront sauvés
Ce sera une joie si immense
Qu’elle suffira à elle-même
A quoi servirait-il alors de désirer [en plus] sa libération [individuelle] (mokṣa) ?[21]

109. Faire le bien d’autrui de cette façon
N’est pas [une cause] de fierté ou d’étonnement
En n’aimant que le bien d’autrui
Je ne me soucierai pas des retombées positives.[22]

110. Tout comme [auparavant] je me protégeais
Contre la moindre atteinte à ma réputation
Je me vouerai [désormais] à la protection des autres
Et à développer un esprit altruiste.[23]

111. À force d’habitude j’ai réussi à appeler « moi »
La goutte [constituée] du sperme et du sang de [deux] autres personnes
Sans que rien ne le justifiait
En comprenant cela[24]

112. Pourquoi ne pas considérer
Les corps des autres comme « moi » ?
Transférer [l’idée] de « mon corps »
A celui des autres n’est guère plus difficile.[25]

113. L’idée d’un moi individuel est vicié
Tandis que l’altruisme est un océan de qualités
Aussi je rejetterai la saisie d’une essence individuelle (ahaṃkāra)
Et je développerai l’altruisme.[26]

114. Tout comme les mains etc.
Sont considérées comme des parties du corps
Pourquoi ne pas considérer ceux qui ont un corps (dehinaḥ)
Comme des parties de l’univers (jagat) ?[27]

115. Tout comme ce corps sans essence individuelle (nirātmaka)
A pu produire l’idée de « moi », à force d’habitude
Pourquoi ne pas produire l’idée de « moi »
[En l’appliquant] à tous les autres êtres ?[28]

116. En se souciant des autres de cette façon
Cela ne sera pas un geste produisant de la fierté ou de l’émerveillement
Ce serait [tout simplement] comme l’acte de manger
Dont on n’attend aucun retour [non plus].[29]

117. Par conséquent, tout comme [auparavant] je me protégeais
Contre la moindre atteinte à ma réputation
Je me vouerai [désormais] à la protection des autres
Et à développer un esprit altruiste.[30]

***

Voir aussi ce billet précédent sur Śāntideva, ainsi que l'interprétation de Tom Pepper de cette idée de Śāntideva.

Voir l'idée d'un seul corps chez Epictète.


[1] parātmasamatām ādau bhāvayed evam ādarāt |samaduḥkhasukhāḥ sarve pālanīyā mayātmavat ||90||  bdag dang gzhan du mnyam pa ni// dang po nyid du ’bad de bsgom// bde dang sdug bsngal mnyam pas na// thams cad bdag bzhin bsrung bar bya//

[2] hastādibhedena bahuprakāraḥ kāyo yathaikaḥ paripālanīyaḥ |tathā jagadbhinnam abhinnaduḥkhasukhātmakaṃ23 sarvam idaṃ tathaiva ||91||
lag pa la sogs dbye ba rnam mang yang// yongs su bsrung bya’i lus su gcig pa ltar// de bzhin ’gro ba tha dad bde sdug dag// thams cad bdag bzhin bde ba ’dod mnyam gcig/

[3] yady apy anyeṣu deheṣu madduḥkhaṃ na prabādhate |tathāpi tadduḥkham eva mamātmasnehaduḥsaham ||92|| 
gal te bdag gi sdug bsngal gyis// gzhan gyi lus la mi gnod pa// de lta’ang de bdag sdug bsngal de// bdag tu zhen pas mi bzod nyid//

[4] tathā yady apy asaṃvedyam anyad duḥkhaṃ mayātmanā |tathāpi tasya tadduḥkham ātmasnehena duḥsaham ||93||
de bzhin gzhan gyi sdug bsngal dag// bdag la ’bab par mi ’gyur yang// de lta’ang de bdag sdug bsngal de// bdag tu zhen pas bzod par dka’//

[5] mayānyadduḥkhaṃ hantavyaṃ duḥkhatvād ātmaduḥkhavat |anugrāhyā mayānye ’pi sattvatvād ātmasattvavat ||94||
bdag gis gzhan gyi sdug bsngal bsal// sdug bsngal yin phyir bdag sdug bzhin// bdag gis gzhan la phan par bya// sems can yin phyir bdag lus bzhin//

[6] yadā mama pareṣāṃ ca tulyam eva sukhaṃ priyam |tadātmanaḥ ko viśeṣo yenātraiva sukhodyamaḥ ||95||
gang tshe bdag dang gzhan gnyi ga// bde ba ’dod du mtshungs pa la// bdag dang khyad par ci yod na// gang phyir bdag gcig bde bar brtson//

[7] yadā mama pareṣāṃ ca bhayaṃ duḥkhaṃ ca na priyam |tadātmanaḥ ko viśeṣo yat taṃ rakṣāmi netaram ||96||
gang tshe bdag dang gzhan gnyi ga// sdug bsngal mi ’dod mtshungs pa la// bdag dang khyad par ci yod na// gang phyir gzhan min bdag srung byed//

[8] tadduḥkhena na me bādhet yato yadi na rakṣyate |nāgāmikāyaduḥkhān me bādhā tat kena rakṣyate ||97||
gal te de la sdug bsngal bas// bdag la mi gnod phyir mi bsrung// ma ’ongs pa yi sdug bsngal yang// gnod mi byed na de ci bsrung*//

[9] aham eva tadāpīti mithyeyaṃ pratikalpanā |anya eva mṛto yasmād anya eva prajāyate ||98||
bdag gis de ni myong snyam pa’i// rnam par rtog de log pa ste// ’di ltar shi ba’ang gzhan nyid la// skye ba yang ni gzhan nyid yin//

[10] yadi yasyaiva yad24 duḥkhaṃ rakṣyaṃ tasyaiva tan matam |pādaduḥkhaṃ na hastasya kasmāt tat tena rakṣyate ||99||
gang tshe gang gi sdug bsngal gang// de ni de nyid kyis bsrungs na// rkang pa’i sdug bsngal lag pas min// ci phyir des ni de bsrung bya//

[11] ayuktam api ced etad ahaṃkārāt pravartate |yad ayuktaṃ nivartyaṃ tat svam anyac ca yathābalam ||100||
gal te rigs pa min yang ’dir// bdag tu ’dzin pas ’jug ce na// bdag gzhan mi rigs gang yin te// ci nus par ni spang bya nyid// L’ahaṃkāra] devrait être rejeté avec la plus grande force par un bouddhiste, mais Śāntideva est astucieux et a une idée encore meilleure, qu'il va nous présenter par la suite. A la place du "moi", le bouddhisme propose des termes comme "série psychique" (saṃtānaḥ) et "l’ensemble" (samudāya) pour déconstruire ce "moi". Au lieu de déconstruire le moi, ce qui est difficile, voire impossible, il propose d'étendre la notion de "moi" en l'appliquant à tous les êtres.

[12] Le régiment en tant que régiment ne ressent pas la douleur d’un soldat individuel, et n’est donc pas celui qui subit la douleur. N’étant pas celui qui ressent la douleur, ce ne serait pas au régiment d’éviter la douleur de ses membres individuels. Ce qui serait un contresens.

[13] saṃtānaḥ samudāyaś ca paṅktisenādivan mṛṣā |yasya duḥkhaṃ sa nāsty asmāt kasya tat svaṃ bhaviṣyati ||101||
rgyud dang tshogs zhes bya ba ni// phreng ba dmag la sogs bzhin brdzun// sdug bsngal can gang de med pa// des ’di su zhig spang bar ’gyur//

[14] asvāmikāni duḥkhāni sarvāṇy evāviśeṣataḥ |duḥkhatvād eva vāryāṇi niyamas tatra kiṃ kṛtaḥ ||102||
sdug bsngal bdag po med par ni// thams cad bye brag med pa nyid// sdug bsngal yin phyir de bsal bya// nges pas der ni ci zhig bya//

[15] duḥkhaṃ kasmān nivāryaṃ cet sarveṣām avivādataḥ |vāryaṃ cet sarvam apy evaṃ na ced ātmani sarvavat ||103||
ci phyir kun gyi sdug bsngal ni// bzlog par bya zhes brtsad du med// gal te bzlog na’ang thams cad bzlog// de min bdag kyang sems can bzhin//

[16] kṛpayā bahu duḥkhaṃ cet kasmād utpadyate balāt |jagadduḥkhaṃ nirūpyedaṃ kṛpāduḥkhaṃ kathaṃ bahu ||104||
snying rje sdug bsngal mang gyur pa// ci phyir nan gyis skyed ce na// ’gro ba’i sdug bsngal bsam byas na// ji ltar snying rje sdug bsngal mang*//

[17] bahūnām ekaduḥkhena yadi duḥkhaṃ vigacchati |utpādyam eva tadduḥkhaṃ sadayena parātmanoḥ ||105||
gal te sdug bsngal gcig gis ni// sdug bsngal mang po med ’gyur na// brtse dang ldan pas sdug bsngal de// rang dang gzhan la bskyed bya nyid//

[18] Source : Samādhirājāsūtra, ('phags pa chos thams cad kyi rang bzhin mnyam pa nyid rnam par spros pa'i ting nge 'dzin kyi rgyal po zhes bya ba theg pa chen po'i mdo'i 'grel pa grags pa'i phreng ba TG n° 4010)

[19] ataḥ supuṣpacandreṇa jānatāpi nṛpāpadam |ātmaduḥkhaṃ na nihataṃ bahūnāṃ duḥkhināṃ vyayāt ||106||
des na me tog zla mdzes kyis// rgyal po’i gnod pa shes kyang ni// bdag gi sdug bsngal ma bsal te// mang po’i sdug bsngal zad ’gyur phyir//

[20] evaṃ bhāvitasaṃtānāḥ paraduḥkhasamapriyāḥ |avīcim avagāhante haṃsāḥ padmavanaṃ yathā ||107||
de ltar rgyud ni goms gyur pa// gzhan gyi sdug bsngal zhi dga’ bas// pa dma’i mtsho ru ngang pa ltar// mnar med pa yang ’jug par ’gyur//

[21] mucyamāneṣu sattveṣu ye te prāmodyasāgarāḥ |tair eva nanu paryāptaṃ25 mokṣeṇārasikena kim ||108||
sems can rnam par grol ba na// dga’ ba’i rgya mtsho gang yin pa// de nyid kyis ni chog min nam// thar pa ’dod pas ci zhig bya//

[22] ataḥ parārthaṃ kṛtvāpi na mado na ca vismayaḥ |na vipākaphalākāṅkṣā parārthaikāntatṛṣṇayā ||109|| de ltas gzhan gyi don byas kyang*// rlom sems dang ni ngo mtshar med// gcig tu gzhan don la dga’ bas// rnam smin ’bras bu’i re ba med//

[23] tasmād yathāntaśo ’varṇād ātmānaṃ gopayāmy aham |rakṣācittaṃ dayācittaṃ karomy evaṃ pareṣv api ||110|| de bas ji ltar chung ngu na// mi snyan las kyang bdag bsrung ba// de bzhin gzhan la bsrung sems dang*// snying rje’i sems ni de ltar bya//

[24] abhyāsād anyadīyeṣu śukraśoṇitabinduṣu |bhavaty aham iti jñānam asaty api hi vastuni ||111|| goms pa yis ni gzhan dag gi// khu ba khrag gi thigs pa la//dngos po med par gyur kyang ni// bdag go zhes ni shes pa ltar//

[25] tathā kāyo ’nyadīyo ’pi kim ātmeti na gṛhyate |paratvaṃ tu svakāyasya sthitam eva na duṣkaram ||112|| de bzhin gzhan gyi lus la yang*// bdag ces ci yi phyir mi gzung*// bdag gi lus ni gzhan dag tu’ang*// bzhag pa de ltar dka’ ba med//

[26] jñātvā sadoṣam ātmānaṃ parān api guṇodadhīn |ātmabhāvaparityāgaṃ parādānaṃ ca bhāvayet ||113|| bdag nyid skyon bcas gzhan la yang*// yon tan rgya mtshor shes byas nas//| bdag ’dzin yongs su dor ba dang*// gzhan blang ba ni bsgom par bya//

[27] kāyasyāvayavatvena yathābhīṣṭāḥ karādayaḥ |jagato ’vayavatvena tathā kasmān na dehinaḥ ||114|| 
ji ltar lag pa la sogs pa//lus kyi yan lag yin ’dod ltar//de bzhin ’gro ba’i yan lag tu// ci phyir lus can rnams mi ’dod//

[28] yathātmabuddhir abhyāsāt svakāye ’smin nirātmake |pareṣv api tathātmatvaṃ kim abhyāsān na jāyate ||115|| 
ji ltar bdag med lus ’di la// goms pas bdag gi blo byung ba// de bzhin sems can gzhan la yang*// goms pas bdag blo cis mi skye//

[29] evaṃ parārthaṃ kṛtvāpi na mado na ca vismayaḥ |ātmānaṃ bhojayitvaiva phalāśā na ca jāyate ||116|| 
de lta na ni gzhan gyi don// byas kyang ngo mtshar rlom mi ’byung*// bdag nyid kyis ni zas zos nas// lan la re ba mi ’byung bzhin//

[30] tasmād yathārtiśokāder ātmānaṃ goptum icchasi |rakṣācittaṃ dayācittaṃ jagaty abhyasyatāṃ tathā ||117|| 
de bas ji ltar chung ngu na// mi snyan las kyang bdag bsrung ba// de bzhin ’gro la bsrung sems dang*// snying rje’i sems ni goms par bya//