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jeudi 28 octobre 2021

A quoi rêve un bouddhiste ?

Couronnement du roi thai Rama II

“Puissé-je devenir un sauveur pour ceux qui n’en ont pas,
Un guide pour ceux qui s’engagent sur le chemin,
Une barque, un navire, un pont,
Pour ceux qui désirent traverser [la grande rivière].

Que je devienne un parc pour qui cherche un parc,
Une lumière pour qui désire une lumière,
Un lit pour qui cherche un lieu de repos ;
Pour les êtres qui désirent un serviteur, que je devienne le serviteur de tous
.”

Ainsi Shantideva.

Les jatakas et les hagiographies des grands personnages bouddhistes devraient alors être pleins d’histoires de barques, ponts, parcs, lits et serviteurs, et les fidèles bouddhistes faire le culte de ces bodhisattvas-barques, -lits et -serviteurs.

Mais c’est plutôt le contraire, les barques, lits et serviteurs ont toujours été au service des clercs bouddhistes, et les bodhisattvas choisissent de naître dans de bonnes familles (descendance royale de préférence) tant qu’à faire, et en tant que mâles de surcroît. Pourtant, ils connaissent par coeur ces vers de Shantideva, qu’ils récitent tous les jours. Les prières à souhaits ne se réaliseraient-elles pas alors ?

Il suffit de lire les hagiographies des plus grands bouddhistes, ou des bouddhistes les plus illustres, ce qui revient au même, à commencer par le Bouddha. S’il n’avait pas été un fils de roi, s’il n’avait pas été l’égal des dieux, puis même leur supérieur, mais une barque ou un serviteur, aurait-il pu avoir un culte à son nom ? Et ce culte porte évidemment la marque de la grandeur du fondateur, et de tous les grands bouddhistes après lui. Asaṅga et ceux qui le suivaient en étaient bien conscients. Seuls les bien-nés peuvent être des bodhisattvas, dignes de ce nom. Pour être respecté et écouté, disent-ils, il faut d’abord être respectable, et le monde ne respecte pas les lits et les serviteurs.
“J’ai donné ce corps (les agrégats impurs) à tous les êtres,
Pour qu’ils l’utilisent selon leur bon plaisir.
Même si les autres toujours me tuent, me critiquent,
me rouent de coups et tant d’autres choses ;
Qu’ils fassent ce que bon leur semble
.”
Écoute Shantideva, t’es bien gentil, mais on essaie de gérer une religion ici ! Les bouddhistes n’aspirent pas à devenir des barques et des serviteurs ! Il faut les faire rêver, il faut qu’ils puissent devenir des bodhisattvas comme sur les jolis icônes, des Bouddhas en corps de gloire, des tulkous, des clercs et des maîtres à leur tour. Des objets de dévotion et des champs de mérite, pas une barque !

Tu les a entendus quand ils parlent de la réincarnation, qui est leur rêve américain spirituel à eux, “The sky is the limit” ? Ils pensent avoir été untel ou untel, que des noms illustres, dans une existence précédente, et leurs ambitions pour les vies futures n’ont pas de limite. D’accord, si pour que ces ambitions se réalisent, il faut réciter parfois “que je devienne le serviteur de tous”, pourquoi pas, mais il n’est pas question que cela se réalise !

CT et Perks

Et une fois “réalisé” et revenu uniquement pour le bien de tous, quand il s'agit d’adopter “des apparences nirmanakaya à travers des modalités culturelles” ("pour offenser le politiquement correct") pourquoi ne pas choisir celles qui en mettent plein les yeux : aristocrate, chef des armées, magnat de pétrole, homme d’affaires réussi, maître de l’univers (sakyong) ou autre mâle alpha. Et du point de vue de l’accumulation de mérite, servir les êtres au mieux, n’est ce pas leur donner l’occasion de servir un grand bodhisattva, en les utilisant selon votre bon plaisir ? Ah Shantideva, tu n’es vraiment pas un meneur d'homme !

Ce n’est pas en leur proposant de devenir un serviteur qu’ils te suivront. C’est en les attrapant par leurs ambitions non-avouées que tu feras d’eux tes serviteurs, parole de Trungpa ! Evidemment, dans une autre vie ils guerroieront à tes côtés dans les remakes des batailles de Ling Gésar ou de Shambala, mais en attendant ils aspirent d’abord à devenir des maîtres à l’image de leur maître, le Sakyong, et de permettre à d’autres de leur servir, pour qu’eux aussi puissent un jour rejoindre le rang des maîtres. C’est cette ambition là qui est le moteur derrière leurs ambitions bouddhistes et de leur croyance en le karma, c’est cela qu'il faut leur mettre devant les yeux.

Une barque, un lit, … Mais un puits de pétrole pourquoi pas ?


DJKR au Bhoutan, Puissè-je devenir une chaise à porteurs

dimanche 10 juin 2018

Les bienfaits du souci de soi



Un des avantages de la « méditation » serait que l’ « état de méditation » peut atténuer l’anticipation anxieuse de la douleur, voire de l’expérience de la souffrance en empêchant l’amplification de la douleur. L’insula (cortex insulaire[1]) se désactive plus vite après la douleur. La méditation permet de vivre la douleur plus sereinement sans anticipation ni angoisse. 

Méditation : une révolution dans le cerveau -
Enquête de santé le documentaire (Arte) 
L’amplification (≈ sct. prapañca) est ici comme le débordement d’une imagination débridée et elle semblerait avoir un lien avec l'activité de l’insula. 

La méditation évite généralement l’amplification en se focalisant par exemple sur le souffle. L’attention est alors tenue courte en laisse. Mais l’anticipation anxieuse peut aussi être évitée par… l’ivresse. Dans le Tchouang-Tseu :
« Quand un homme ivre tombe d’un char, il n’en meurt pas, même quand le char roule vite. Il a les mêmes os et les mêmes articulations que les autres gens, mais il ne se blesse pas parce que sa force agissante est entière. Il ne savait plus qu’il voyageait en char, il ne s’est pas rendu compte qu’il tombait. Ni mort ni vie, ni surprise ni peur ne pénètrent en lui de sorte qu’il peut heurter n’importe quoi sans éprouver de frayeur. Si l’on peut se rendre entier de la sorte par le vin, combien plus peut-on se rendre entier par le Ciel ! »[2]
Le naturel (Ciel) et l’artificiel (humain), ou encore l’intentionnel. « Veille à ce que l’intentionnel ne détruise pas le nécessaire » (wou yi kou mié ming). « Veille à ce que ton activité consciente ne t’empêche pas d’accéder à des formes d’activité plus entières, alimentées par des sources plus profondes. »[3]

En état de méditation, se concentrant sur le souffle etc., on n’est pas dans l’anticipation de qui peut advenir. La douleur est ressentie, mais dès sa cessation, la concentration peut reprendre si l’on ne reste pas ou ne retourne pas sur l’événement passé. Le cortex insulaire se désactive alors.

Traditionnellement, dans le bouddhisme la vigilance prend la relève de la méditation dans les activités quotidiennes.
31. Afin de me rendre compte du danger sur le chemin,
J’examinerai avec soin les quatre points cardinaux ;
Pour me reposer, je devrai tourner la tête
Et regarder derrière moi.

38. Ayant ainsi regardé en avant et en arrière,
Je pourrai aller et venir;
Conscient de la nécessité (de la vigilance),
J’agirai de cette manière en toutes occasions.

39. En me préparant à une action :
« Telle doit être la position de mon corps » ;
Et, tandis qu’elle est en cours,
Je dois regarder à la maintenir.

40. Je dois veiller avec grand effort
A ce que l’esprit, cet éléphant fou,
Ne se détache du grand pilier de la réflexion sur la Doctrine
Et demeure tel que je l’y ai fixé. »[4]
Le moine est prévoyant et ne perd jamais de vue la Doctrine qui encadre son action : la libération du saṁsāra ou une naissance heureuse dans le monde de Brahma etc.
« 29. Donc, je ne laisserai jamais l’attention
S’échapper de la porte de mon esprit ;
Et si elle s’en échappe, évoquant les maux
Des destinées malheureuses, je l’y ramènerai
. »[5]
La crainte du saṁsāra le tient constamment en alerte, l’insula actif ? En évoluant dans le monde il est surconscient du danger :
« 19. De même qu’au sein d’une foule désordonnée
Je serais attentif à protéger une blessure,
Au milieu de personnes méchantes,
Toujours, je protégerai mon esprit comme une plaie
. »
Ce qui donne la motivation et l’énergie du moine vigilant est l’idée d’un monde hostile, qui est comme en feu. Cette idée lui fait avancer tête baissée en permanence.[6] Vu du taoïsme de Tchouang-Tseu, le moine préfère l’agir humain, fait d’artifices, à l’agir du Ciel.
« Le Ciel est dedans, l’humain est dehors. Ton pouvoir d’agir réside dans ce qu’il y a de céleste [en toi]. Sache en quoi consistent l’agir du Ciel et l’agir humain, place- toi dans le pouvoir d’agir en te fondant sur le Ciel. Que tu t’engages ou te dégages, que tu sortes ou que tu rentres en toi-même, [tes actes] seront justes et tes propos parfaits. »[7]
Le livre de Śāntideva est comme un chemin graduel pour les trois sortes d’individus[8], qui commence par la motivation individuelle : libération individuelle et naissance supérieure individuelle. Progressivement, l’attention est portée sur les autres et la pratique se tourne vers les autres. A partir du chapitre VIII sur la méditation ou la transformation, la différence entre soi et autrui est abolie. Le moine n’agit alors plus de façon héroïque (en se distinguant), mais simplement de façon « égoïste », au service d’un soi sans bornes. La vigilance craintive fait place à l’altruisme, la peur du saṁsāra est éclipsée.
« 109. Faire le bien d’autrui de cette façon
N’est pas [une cause] de fierté ou d’étonnement
En n’aimant que le bien d’autrui
Je ne me soucierai pas des retombées positives
.

110. Tout comme [auparavant] je me protégeais
Contre la moindre atteinte à ma réputation
Je me vouerai [désormais] à la protection des autres
Et à développer un esprit altruiste
. »[9]
Progressant toujours, même l’idée de l’altruisme, qui peut toujours comporter une notion d’héroïsme, devient obsolète.
« 114. Tout comme les mains etc.
Sont considérées comme des parties du corps
Pourquoi ne pas considérer ceux qui ont un corps (dehinaḥ)
Comme des parties de l’univers (jagat) ?

115. Tout comme ce corps sans essence individuelle (nirātmaka)
A pu produire l’idée de « moi », à force d’habitude
Pourquoi ne pas produire l’idée de « moi »
[En l’appliquant] à tous les autres êtres ?

116. En se souciant des autres de cette façon
Cela ne sera pas un geste produisant de la fierté ou de l’émerveillement
Ce serait [tout simplement] comme l’acte de manger
Dont on n’attend aucun retour [non plus].

117. Par conséquent, tout comme [auparavant] je me protégeais[10] Contre la moindre atteinte à ma réputation
Je me vouerai [désormais] à la protection des autres
Et à développer un esprit altruiste
. »[11]
Le dernier chapitre est un remède au sens de réalité que l’on pourrait attribuer à la Doctrine et au « saṁsāra » dont on chercherait désespérément la sortie.
« 149. Ainsi, il n’existe ni cessation
Ni (production de) choses.
Tous les migrants sont à jamais
Sans naissance ni cessation.

150. Les destinées s’apparentent aux rêves,
L’investigation (les révèle) semblables au bananier,
Et, en réalité, il n’existe pas de différence
Entre passage et non-passage au-delà des peines
. »[12]
La vigilance perdant son objet, change de régime. D’artificielle (humaine), elle devient naturelle (céleste). Une partie du « Corps » fait mal, une autre la masse ou prend soin d’elle, comme s’il s’agissait du même individu. L’éveil devient « collectif ». Pas par héroïsme ascétique, pas par altruisme ni même du « bouddhisme », mais parce que cela va de soi et que cela est naturel. L’insula peut se détendre. L'engagement sage permettra la « libération » du saṁsāra et du nirvāṇa.

***

[1] « L'insula antérieure droite participe à la conscience intéroceptive du corps, notamment la capacité de mesurer son propre rythme cardiaque. De plus, il existe une corrélation entre le volume du cortex de cette zone et la précision avec laquelle on ressent l'intérieur de son corps. Cette aire est également liée au contrôle de la pression sanguine, notamment pendant et après l'exercice. Elle est ainsi plus activée lorsque le cerveau perçoit un effort important.

Le cortex insulaire est également impliqué dans l'évaluation de l'intensité d'une douleur. C'est également cette zone qui est activée lorsque la douleur est imaginée, par exemple en regardant des images d’événements douloureux, et penser comme si elle nous était directement infligée. Les individus souffrant du syndrome du colon irritable auraient un traitement anormal de la douleur viscérale au niveau du cortex insulaire, liée à une inhibition de la douleur irrégulière au niveau du cerveau.

Une autre fonction évaluative de l'insula antérieure droite est le degré de chaleur (non-douloureuse) ou de froid (non-douloureux) ressentis au niveau de la peau. De même, la sensation de tension au niveau de l'estomac ou de l'intestin est corrélée avec une activité de cette zone du cerveau. Le cortex insulaire s'allume également lorsque la vessie est remplie ou stimulée.

Une étude d'imagerie cérébrale suggère également que la gêne respiratoire ressentie subjectivement lors de dyspnée est traitée au niveau de l'insula antérieure droite et de l'amygdale chez l'Homme.

L'insula est également activée pour d'autres perceptions non-intéroceptives, comme l'écoute passive de musique, le rire ou les pleurs, l'empathie et la compassion, et enfin le langage. » Wikipedia 

[2] Leçons sur Tchouang-Tseu, JF Billeter, p.45

[3] JF Billeter, p.49

[4] Vivre en héros pour l’éveil, Śāntideva, chapitre 5 La garde la vigilance, George Driessens, p. 56

[5] Vivre en héros pour l’éveil, p. 55

[6] Chapitre 5, n° 35

[7] Chapitre xvii , Les crues d ’automne (17/8/51-52) dans Leçons sur Tchouang-Tseu, p. 49-50

[8] Façon bo dong paN chen phyogs las rnam rgyal (1376-1451) : skyes bu gsum gyi lam gyi rim pa rgyas pa 'khrid du sbyar ba byang chub lam gyi sgron ma. Ou la version de Tāranātha.

[9] Vivre en héros pour l’éveil, p. 111-112

[10] Par exemple comme dans le chapitre V du livre de Śāntideva, voir ci-dessus.

[11] Vivre en héros pour l’éveil, p112

[12] Vivre en héros pour l’éveil, p152

lundi 29 avril 2013

Un seul corps



Extrait du chapitre 8 du Bodhicaryāvatāra de Śāntideva 

90. L’égalité de soi et d’autrui
Est la première méditation à entreprendre
Comme nous sommes pareils [face à] la douleur et au bonheur
Je dois protéger tous [les autres] comme moi-même.[1]

91. Bien qu’ayant des parties multiples comme les mains etc.
Le corps est protégé comme une unité [contre la douleur]
De même, chaque individu différent au niveau de la douleur et du bonheur,
Désire le bonheur, tout comme moi-même.[2]

92. Certes, la douleur que je ressens
N’est pas ressentie dans le corps d’un autre
Mais elle est douloureuse pour moi
Et elle m’est insupportable à cause de mon attachement à moi-même (ātmasneha).[3]

93. De même, les douleurs des autres
Ne sont pas ressenties par moi
Mais elles sont douloureuses pour eux
Et difficiles à supporter à cause de leur attachement à eux-mêmes.[4]

94. Je devrais éliminer la douleur d’autrui
Parce que c’est une douleur, et comme s’il s’agissait de la mienne
Je dois aider les autres
Parce que ce sont des êtres, et qui sont donc comme mon propre corps.[5]

95. Moi-même et les autres
Sommes égales dans notre désir de bonheur
Qu’y a-t-il alors de si particulier en moi-même
Qui justifierait que je réalise uniquement mon propre bonheur ?[6]

96. Moi-même et les autres
Sommes égales dans notre refus de la douleur
Qu’y a-t-il alors de si particulier en moi-même
Qui justifierait que je me protège moi, mais pas les autres ?[7]

97. Si les autres souffrent
Devrais-je renoncer à les protéger, puisque je ne ressens pas la même douleur ?
Alors, pourquoi je me protégerais contre des souffrances à venir
Si je ne les ressens pas maintenant ?[8]

98. « Mais parce que c’est moi qui devra les ressentir »
Cela est une pensée erronée, car
Celui qui meurt est différent
De celui qui naît.[9]

99. Si c’était parce que ce serait l’affaire de celui qui souffre
De se protéger lui-même [contre la douleur]
Pourquoi la main, qui ne ressent pas la douleur du pied,
Le protège-t-elle ?[10]

100. Ce [geste] qui ne se justifie pas
Est dû à la saisie d’une essence individuelle (ahaṃkāra)
[L’ahaṃkāra] qui ne se justifie ni pour soi ni pour autrui
Devrait [en fait] être évité de toute force.[11]

101. « La série psychique (saṃtānaḥ) » et « l’ensemble (samudāya) »
Sont des apparences [d’unité] trompeuses comme une guirlande, un régiment etc.
Qui [en tant qu’ensemble] ne s’approprie pas la douleur[12]
Qui devrait alors éviter [la souffrance] ?[13]

102. En l’absence d’appropriation de la douleur
Il n’y aucune différence entre chacun des éléments [de l’ensemble]
La douleur doit alors éliminée parce que c’est de la douleur
Cela étant établi, que faire ensuite ?[14]

103. Que la douleur de tous
Doit être évitée n’est contesté par personne
Si elle doit être évitée, évitons toute souffrance
Même celle qui n’est pas mienne, celle de tous les êtres.[15]

104. « La compassion (kṛpayā) multiplie la douleur
Pourquoi alors la développer d’urgence ? »
Penser aux souffrances des êtres
Comment cela multiplierait-il la souffrance ?[16]

105. Et si par une seule souffrance
De multiples souffrances pourraient être évitées
Une personne bienveillante accepterait cette souffrance
Pour elle-même et pour les autres.[17]

106. Ainsi, Supuṣpacandra[18]
Même en connaissant l’intention malveillante du roi
N’avait pas évité sa propre souffrance
Afin d’en préserver de nombreux autres.[19]

107. De la même façon, celui qui se familiarise avec cette idée
Aimera apaiser la souffrance d’autrui
Et c’est comme un oie sauvage (haṃsā) plongeant dans un lac à lotus
Qu’il entrerait même dans l’enfer d’Avīcī.[20]

108. Quand tous les êtres seront sauvés
Ce sera une joie si immense
Qu’elle suffira à elle-même
A quoi servirait-il alors de désirer [en plus] sa libération [individuelle] (mokṣa) ?[21]

109. Faire le bien d’autrui de cette façon
N’est pas [une cause] de fierté ou d’étonnement
En n’aimant que le bien d’autrui
Je ne me soucierai pas des retombées positives.[22]

110. Tout comme [auparavant] je me protégeais
Contre la moindre atteinte à ma réputation
Je me vouerai [désormais] à la protection des autres
Et à développer un esprit altruiste.[23]

111. À force d’habitude j’ai réussi à appeler « moi »
La goutte [constituée] du sperme et du sang de [deux] autres personnes
Sans que rien ne le justifiait
En comprenant cela[24]

112. Pourquoi ne pas considérer
Les corps des autres comme « moi » ?
Transférer [l’idée] de « mon corps »
A celui des autres n’est guère plus difficile.[25]

113. L’idée d’un moi individuel est vicié
Tandis que l’altruisme est un océan de qualités
Aussi je rejetterai la saisie d’une essence individuelle (ahaṃkāra)
Et je développerai l’altruisme.[26]

114. Tout comme les mains etc.
Sont considérées comme des parties du corps
Pourquoi ne pas considérer ceux qui ont un corps (dehinaḥ)
Comme des parties de l’univers (jagat) ?[27]

115. Tout comme ce corps sans essence individuelle (nirātmaka)
A pu produire l’idée de « moi », à force d’habitude
Pourquoi ne pas produire l’idée de « moi »
[En l’appliquant] à tous les autres êtres ?[28]

116. En se souciant des autres de cette façon
Cela ne sera pas un geste produisant de la fierté ou de l’émerveillement
Ce serait [tout simplement] comme l’acte de manger
Dont on n’attend aucun retour [non plus].[29]

117. Par conséquent, tout comme [auparavant] je me protégeais
Contre la moindre atteinte à ma réputation
Je me vouerai [désormais] à la protection des autres
Et à développer un esprit altruiste.[30]

***

Voir aussi ce billet précédent sur Śāntideva, ainsi que l'interprétation de Tom Pepper de cette idée de Śāntideva.

Voir l'idée d'un seul corps chez Epictète.


[1] parātmasamatām ādau bhāvayed evam ādarāt |samaduḥkhasukhāḥ sarve pālanīyā mayātmavat ||90||  bdag dang gzhan du mnyam pa ni// dang po nyid du ’bad de bsgom// bde dang sdug bsngal mnyam pas na// thams cad bdag bzhin bsrung bar bya//

[2] hastādibhedena bahuprakāraḥ kāyo yathaikaḥ paripālanīyaḥ |tathā jagadbhinnam abhinnaduḥkhasukhātmakaṃ23 sarvam idaṃ tathaiva ||91||
lag pa la sogs dbye ba rnam mang yang// yongs su bsrung bya’i lus su gcig pa ltar// de bzhin ’gro ba tha dad bde sdug dag// thams cad bdag bzhin bde ba ’dod mnyam gcig/

[3] yady apy anyeṣu deheṣu madduḥkhaṃ na prabādhate |tathāpi tadduḥkham eva mamātmasnehaduḥsaham ||92|| 
gal te bdag gi sdug bsngal gyis// gzhan gyi lus la mi gnod pa// de lta’ang de bdag sdug bsngal de// bdag tu zhen pas mi bzod nyid//

[4] tathā yady apy asaṃvedyam anyad duḥkhaṃ mayātmanā |tathāpi tasya tadduḥkham ātmasnehena duḥsaham ||93||
de bzhin gzhan gyi sdug bsngal dag// bdag la ’bab par mi ’gyur yang// de lta’ang de bdag sdug bsngal de// bdag tu zhen pas bzod par dka’//

[5] mayānyadduḥkhaṃ hantavyaṃ duḥkhatvād ātmaduḥkhavat |anugrāhyā mayānye ’pi sattvatvād ātmasattvavat ||94||
bdag gis gzhan gyi sdug bsngal bsal// sdug bsngal yin phyir bdag sdug bzhin// bdag gis gzhan la phan par bya// sems can yin phyir bdag lus bzhin//

[6] yadā mama pareṣāṃ ca tulyam eva sukhaṃ priyam |tadātmanaḥ ko viśeṣo yenātraiva sukhodyamaḥ ||95||
gang tshe bdag dang gzhan gnyi ga// bde ba ’dod du mtshungs pa la// bdag dang khyad par ci yod na// gang phyir bdag gcig bde bar brtson//

[7] yadā mama pareṣāṃ ca bhayaṃ duḥkhaṃ ca na priyam |tadātmanaḥ ko viśeṣo yat taṃ rakṣāmi netaram ||96||
gang tshe bdag dang gzhan gnyi ga// sdug bsngal mi ’dod mtshungs pa la// bdag dang khyad par ci yod na// gang phyir gzhan min bdag srung byed//

[8] tadduḥkhena na me bādhet yato yadi na rakṣyate |nāgāmikāyaduḥkhān me bādhā tat kena rakṣyate ||97||
gal te de la sdug bsngal bas// bdag la mi gnod phyir mi bsrung// ma ’ongs pa yi sdug bsngal yang// gnod mi byed na de ci bsrung*//

[9] aham eva tadāpīti mithyeyaṃ pratikalpanā |anya eva mṛto yasmād anya eva prajāyate ||98||
bdag gis de ni myong snyam pa’i// rnam par rtog de log pa ste// ’di ltar shi ba’ang gzhan nyid la// skye ba yang ni gzhan nyid yin//

[10] yadi yasyaiva yad24 duḥkhaṃ rakṣyaṃ tasyaiva tan matam |pādaduḥkhaṃ na hastasya kasmāt tat tena rakṣyate ||99||
gang tshe gang gi sdug bsngal gang// de ni de nyid kyis bsrungs na// rkang pa’i sdug bsngal lag pas min// ci phyir des ni de bsrung bya//

[11] ayuktam api ced etad ahaṃkārāt pravartate |yad ayuktaṃ nivartyaṃ tat svam anyac ca yathābalam ||100||
gal te rigs pa min yang ’dir// bdag tu ’dzin pas ’jug ce na// bdag gzhan mi rigs gang yin te// ci nus par ni spang bya nyid// L’ahaṃkāra] devrait être rejeté avec la plus grande force par un bouddhiste, mais Śāntideva est astucieux et a une idée encore meilleure, qu'il va nous présenter par la suite. A la place du "moi", le bouddhisme propose des termes comme "série psychique" (saṃtānaḥ) et "l’ensemble" (samudāya) pour déconstruire ce "moi". Au lieu de déconstruire le moi, ce qui est difficile, voire impossible, il propose d'étendre la notion de "moi" en l'appliquant à tous les êtres.

[12] Le régiment en tant que régiment ne ressent pas la douleur d’un soldat individuel, et n’est donc pas celui qui subit la douleur. N’étant pas celui qui ressent la douleur, ce ne serait pas au régiment d’éviter la douleur de ses membres individuels. Ce qui serait un contresens.

[13] saṃtānaḥ samudāyaś ca paṅktisenādivan mṛṣā |yasya duḥkhaṃ sa nāsty asmāt kasya tat svaṃ bhaviṣyati ||101||
rgyud dang tshogs zhes bya ba ni// phreng ba dmag la sogs bzhin brdzun// sdug bsngal can gang de med pa// des ’di su zhig spang bar ’gyur//

[14] asvāmikāni duḥkhāni sarvāṇy evāviśeṣataḥ |duḥkhatvād eva vāryāṇi niyamas tatra kiṃ kṛtaḥ ||102||
sdug bsngal bdag po med par ni// thams cad bye brag med pa nyid// sdug bsngal yin phyir de bsal bya// nges pas der ni ci zhig bya//

[15] duḥkhaṃ kasmān nivāryaṃ cet sarveṣām avivādataḥ |vāryaṃ cet sarvam apy evaṃ na ced ātmani sarvavat ||103||
ci phyir kun gyi sdug bsngal ni// bzlog par bya zhes brtsad du med// gal te bzlog na’ang thams cad bzlog// de min bdag kyang sems can bzhin//

[16] kṛpayā bahu duḥkhaṃ cet kasmād utpadyate balāt |jagadduḥkhaṃ nirūpyedaṃ kṛpāduḥkhaṃ kathaṃ bahu ||104||
snying rje sdug bsngal mang gyur pa// ci phyir nan gyis skyed ce na// ’gro ba’i sdug bsngal bsam byas na// ji ltar snying rje sdug bsngal mang*//

[17] bahūnām ekaduḥkhena yadi duḥkhaṃ vigacchati |utpādyam eva tadduḥkhaṃ sadayena parātmanoḥ ||105||
gal te sdug bsngal gcig gis ni// sdug bsngal mang po med ’gyur na// brtse dang ldan pas sdug bsngal de// rang dang gzhan la bskyed bya nyid//

[18] Source : Samādhirājāsūtra, ('phags pa chos thams cad kyi rang bzhin mnyam pa nyid rnam par spros pa'i ting nge 'dzin kyi rgyal po zhes bya ba theg pa chen po'i mdo'i 'grel pa grags pa'i phreng ba TG n° 4010)

[19] ataḥ supuṣpacandreṇa jānatāpi nṛpāpadam |ātmaduḥkhaṃ na nihataṃ bahūnāṃ duḥkhināṃ vyayāt ||106||
des na me tog zla mdzes kyis// rgyal po’i gnod pa shes kyang ni// bdag gi sdug bsngal ma bsal te// mang po’i sdug bsngal zad ’gyur phyir//

[20] evaṃ bhāvitasaṃtānāḥ paraduḥkhasamapriyāḥ |avīcim avagāhante haṃsāḥ padmavanaṃ yathā ||107||
de ltar rgyud ni goms gyur pa// gzhan gyi sdug bsngal zhi dga’ bas// pa dma’i mtsho ru ngang pa ltar// mnar med pa yang ’jug par ’gyur//

[21] mucyamāneṣu sattveṣu ye te prāmodyasāgarāḥ |tair eva nanu paryāptaṃ25 mokṣeṇārasikena kim ||108||
sems can rnam par grol ba na// dga’ ba’i rgya mtsho gang yin pa// de nyid kyis ni chog min nam// thar pa ’dod pas ci zhig bya//

[22] ataḥ parārthaṃ kṛtvāpi na mado na ca vismayaḥ |na vipākaphalākāṅkṣā parārthaikāntatṛṣṇayā ||109|| de ltas gzhan gyi don byas kyang*// rlom sems dang ni ngo mtshar med// gcig tu gzhan don la dga’ bas// rnam smin ’bras bu’i re ba med//

[23] tasmād yathāntaśo ’varṇād ātmānaṃ gopayāmy aham |rakṣācittaṃ dayācittaṃ karomy evaṃ pareṣv api ||110|| de bas ji ltar chung ngu na// mi snyan las kyang bdag bsrung ba// de bzhin gzhan la bsrung sems dang*// snying rje’i sems ni de ltar bya//

[24] abhyāsād anyadīyeṣu śukraśoṇitabinduṣu |bhavaty aham iti jñānam asaty api hi vastuni ||111|| goms pa yis ni gzhan dag gi// khu ba khrag gi thigs pa la//dngos po med par gyur kyang ni// bdag go zhes ni shes pa ltar//

[25] tathā kāyo ’nyadīyo ’pi kim ātmeti na gṛhyate |paratvaṃ tu svakāyasya sthitam eva na duṣkaram ||112|| de bzhin gzhan gyi lus la yang*// bdag ces ci yi phyir mi gzung*// bdag gi lus ni gzhan dag tu’ang*// bzhag pa de ltar dka’ ba med//

[26] jñātvā sadoṣam ātmānaṃ parān api guṇodadhīn |ātmabhāvaparityāgaṃ parādānaṃ ca bhāvayet ||113|| bdag nyid skyon bcas gzhan la yang*// yon tan rgya mtshor shes byas nas//| bdag ’dzin yongs su dor ba dang*// gzhan blang ba ni bsgom par bya//

[27] kāyasyāvayavatvena yathābhīṣṭāḥ karādayaḥ |jagato ’vayavatvena tathā kasmān na dehinaḥ ||114|| 
ji ltar lag pa la sogs pa//lus kyi yan lag yin ’dod ltar//de bzhin ’gro ba’i yan lag tu// ci phyir lus can rnams mi ’dod//

[28] yathātmabuddhir abhyāsāt svakāye ’smin nirātmake |pareṣv api tathātmatvaṃ kim abhyāsān na jāyate ||115|| 
ji ltar bdag med lus ’di la// goms pas bdag gi blo byung ba// de bzhin sems can gzhan la yang*// goms pas bdag blo cis mi skye//

[29] evaṃ parārthaṃ kṛtvāpi na mado na ca vismayaḥ |ātmānaṃ bhojayitvaiva phalāśā na ca jāyate ||116|| 
de lta na ni gzhan gyi don// byas kyang ngo mtshar rlom mi ’byung*// bdag nyid kyis ni zas zos nas// lan la re ba mi ’byung bzhin//

[30] tasmād yathārtiśokāder ātmānaṃ goptum icchasi |rakṣācittaṃ dayācittaṃ jagaty abhyasyatāṃ tathā ||117|| 
de bas ji ltar chung ngu na// mi snyan las kyang bdag bsrung ba// de bzhin ’gro la bsrung sems dang*// snying rje’i sems ni goms par bya//