vendredi 23 janvier 2015

Tantrisme mis à jour



Christian K. Wedemeyer a soulevé le problème des pseudépigraphes tibétains dans son article sur le Caryāmelāpakapradīpa attribué à Āryadevapāda. Il est plus que probable que l’autre œuvre attribuée au même auteur, le Cittaviśuddhiprakaraṇa, soit également un pseudépigraphe. Une version en sanskrit de ce texte fut découverte et publiée par Haraprasād Shāstrī en 1898. On trouve deux versions tibétaines dans les collections canoniques tibétaines. Une, qui a pour titre sems kyi sgrib pa rnam par sbyong ba zhes bya ba'i rab tu byed pa (toh : 1804), est attribué à Āryadeva, disciple de Nāgārjuna, et a été traduite par Jñānakara, un disciple cachemirien de Naropa, et le traducteur tibétain Tsultrim Gyeloua (tib. tshul khrims rgyal ba). La deuxième a pour titre Sems rin po che sbyong bar byed pa (toh : 5028). Elle est attribuée au roi Indrabhūti et a été traduite par Atiśa/ Dīpaṃkara [Śrījñāna] et le traducteur tibétain Khu ston Dngos grub lo tsa ba.

Ce texte semble faire un absolu de la gnose (scr. jñāna-mātra)[1], en d’autres termes la pensée pure (scr. cittaviśuddhi) ou encore le joyau de la pensée (scr. cittaratna). Rejoindre celle-ci revient à acquérir l’éveil instantanément (scr. eka-ḳṣaṇāsandbhisaṃbodhi). Rester en elle, tout en vaquant aux besognes du monde permet d’agir de façon éveillée et efficacement. Celui qui restera en cette pensée vertueuse, ne pourra être entaché par aucune faute[2]. Car tout est question d’intention. Si l’intention est bonne, tout est bon, quelque soit le résultat de notre action.
« Celui de bonne volonté, même s'il mettait ses deux bottes
Sur la tête du Muni, resterait pur
. »[3]
C’est la bonne intention qui déterminera si l’on agit de façon éveillée ou non. Celui qui est dotée d’une bonne intention peut s’engager dans des pratiques (scr. sādhana) de tout genre, car ils connaissent l’essentiel[4] et ne se perdront pas dans le premier degré et dans les représentations (scr. vikalpa).
« Ce que les naïfs prennent au premier degré
Est un mensonge pour le yogi
. »[5]
Ils peuvent tout utiliser et commettre tout ce qui est interdit aux autres, car ils savent comment transformer les poisons en nectar. Toutes les actions qui asservissent les naïfs, permettront de libérer les sages qui possèdent la sagesse (scr. prajñā) et la Science (scr. upāya). La Science est ce qui permet de bien fonctionner dans le monde et d’utiliser le monde à bon escient et à profit de soi et des autres.

N’oublions pas que la séparation de la religion et de la science est relativement récente. Autrefois, et notamment à l’époque de laquelle nous parlons, le moyen-âge indien, la religion et les « sciences » furent inextricablement lié. Il n’y avait pas encore de phénomènes naturels qui se déployaient selon les lois naturelles sans l’intervention d’un dieu aidé d’une hiérarchie d’agents. Si on voulait connaître ou intervenir dans le cours des choses il fallait s’adresser aux agents responsables selon les protocoles établis.

Ce n’est pas que l’auteur de ce texte ne croit pas en l’efficacité des rituels et des diverses méthodes pour réaliser certains objectifs, car il veut s’en servir pour le bien des autres. Mais les bouddhistes ont quand-même une attitude de recul par rapport au monde, ou plutôt par rapport aux soucis mondains, quand il s’agit de leur propre intérêt. Le monde et les façons du monde sont un poison pour eux. Mais il faut admettre que pour agir efficacement dans le monde, il faille bien mettre les mains dans le cambouis. L’auteur propose donc une méthode permettant de faire ce que l’on veut, du moment que c’est fait avec une bonne intention, c’est-à-dire dans l’intérêt des êtres, et que l’on ne se sépare pas de la pensée vertueuse, la pensée pure ou le joyau de la pensée.

A condition de respecter cela, on peut s’engager dans les pratiques même repoussantes - pour de braves bouddhistes - de méthodes non-bouddhistes à l’origine, mais qui rapportent gros en termes de siddhi. Soyons pragmatique semble suggérer l’auteur. Le monde étant ce qu’il est, il faudra suivre ses méthodes pour arriver à quelque chose[6]. Que cela contribue à perpétuer ce même monde tel qu’il est n’a pas l’air de le déranger outre-mesure.

Cela ne l’empêche pas de critiquer les pratiques des brahmanes et leur recherche de pureté superficielle, ou le système des castes avec leur illusoire hiérarchie de pureté. Tous ces gens qui s’estiment supérieurs à d’autres sont aussi nés du sperme d’un père et du sang d’une mère, substances impures s’il en est… Comment peuvent-ils croire que des bains dans le Gange les débarrasseraient de cette impureté native. Si le Gange avait ce pouvoir purificateur, même les immondices flottant à sa surface seraient purifiées… Ou les poissons qui y vivent en permanence.

Et pourtant notre auteur propose aux yogis de faire des pratiques de divinités très similaires, pour ce qu’ils peuvent donner en termes de pouvoirs. La grande différence étant justement la pensée vertueuse et pure, qui sait que
« En l'absence d'une essence dans les choses et les individus
Il n'y a que la gnose (scr. jñānamātra) a dit le Muni
 »
Ce qui a changé depuis le moyen-âge indien : la séparation de la religion et des sciences. Pour agir efficacement dans le monde, ce n’est plus la Science (scr. upāya, vidhya…) qui nous aidera à faire cela, mais les sciences dans leur acceptation contemporaine du mot. Pour être un bon bodhisattva « tantrique », c’est-à-dire qui ne rejette pas le monde et qui s’y engage, il faut toujours combiner la sagesse (scr. prajñā) et les moyens (scr. upaya) de mettre en pratique notre pensée vertueuse qui se soucie du bien des autres.

***

[1] chos dang gang zag bdag med par/ ye shes tsam du thub pas gsungs/

[2] sems dge ba la nyes pa med/

[3] bsam pa bzang pos mchil lham gnyis/ thub pa'i dbu la bzhag pa dag/

[4] de nyid mthong ba rnams kyis shes/

[5] byis pa rnams la bden par snang*/ de ni rnal 'byor pa la rdzun/

[6] ji ltar 'jig rten phal ba las/ rnal 'byor pa yi 'jig rten rgyal/

vendredi 16 janvier 2015

Idolâtre toi-même !



Une idole est une « représentation d'une divinité que l'on adore et qui est l'objet d'un culte au même titre que la divinité elle-même » (Atilf). La représentation est prise pour l’objet de culte lui-même. Celui qui représente l’objet de culte et prend cette représentation pour l’objet de culte lui-même est appelé un idolâtre.

Le Bouddha avait également mis en garde ceux qui prenaient sa petite personne ou son corps pour le Bouddha ou le tathāgata. Ce que vous voyez ou entendez n’est pas l’Éveillé, répéteta-t-il. C’était une simple erreur, commise par ignorance, pas une offense.

Comment accuser quelqu’un d’idolâtrie, sans soi-même devenir un idolâtre par le même coup ?

Certains Hadiths semblent interdire les images à cause de leur risque d’idolâtrie. Et celui qui produit des images, pas seulement des caricatures, mais toutes les images, se poserait en quelque sorte en concurrent du Créateur ou en co-créateur. D’où l’an-icon-isme de certaines religions monothéistes. Rappelons que le bouddhisme avait commencé comme une religion plutôt an-iconiste et que le Bouddha n’était pas représenté.

J’ai personnellement de la sympathie pour cette approche (moins pour l’argument de faire concurrence au Créateur évidemment), mais de là interdire à d’autres de faire des représentations (icones) et de les punir y compris par la mort, c’est un pas que l’on n’aurait jamais dû franchir. Il semblerait qu’il y ait eu des périodes et des lieux géographiques où le prophète pouvait être représenté.

On pourrait dire que re-présenter est une chose, mais que faire des caricatures va vraiment trop loin. Une caricature est un « portrait en charge, le plus souvent schématique, dessiné ou peint, mettant exagérément l'accent, dans une intention plaisante ou satirique, sur un trait jugé caractéristique du sujet. » (Atilf)
« La critique par l’humour est un aspect de la liberté d’expression. La reproduction de l’image d’un individu est donc paradoxalement autorisée dès lors qu’elle est caricaturale, c’est-à-dire grotesque, ridicule, où les traits désavantageux sont exagérés. Mais si la caricature n’est pas une reproduction servile des traits d’un individu, celui-ci doit toutefois rester reconnaissable. »[1]
Une caricature indique déjà par son aspect que c’est un portait « pour de faux », pour rire. Le but n’est donc pas de re-présenter fidèlement. Ceux qui prennent une caricature du prophète Mahomet pour sa re-présentation, ont donc tout faux. Cette caricature n’est pas le prophète Mahomet. Ce n’est même pas sa caricature, car nous ne savons pas à quoi il ressemblait. Pour être une caricature, elle doit techniquement rester reconnaissable. Impossible de savoir si elle est ressemblante. Mais ceux qui s’en offusquent ont l’air convaincu qu’il s’agit d’une caricature et d’une représentation du prophète Mahomet. Ils confondent donc la représentation avec l’objet de culte lui-même et se rendent ainsi coupable d’idolâtrie. Certains ne se contentent pas de cela et vont jusqu’à assassiner les fabricants d'une image, qui n’est ni une re-présentation, ni même une caricature.

Est-ce qu’une représentation de type cubiste à la Picasso du prophète aurait eu la même charge émotionnelle ? Suffit-il alors de dire d’une chose, représentation ou non, qu’il s’agit du prophète, pour déclencher l’indignation ? Y compris dire « ceci n’est pas le prophète » comme « ceci n’est pas une pipe » ? Ce serait à toute évidence un non-sens, pourquoi y attribuer une quelconque importance ? N’est-ce pas celui qui investit une charge dans l’image, que celle-ci n’a pas, qui est le véritable idolâtre ?

***

[1] La caricature, exception au droit à l’image, Basile Ader, Avocat au Barreau de Paris 

mercredi 14 janvier 2015

Ces gens là



On appelle ceux qui sont des étrangers par la race ou par leur appartenance à une autre civilisation, barbares (scr. mleccha tib. kla klo). Par exemple, les barbares qui viendront envahir Shambala selon le Kalacakra Tantra. Nous sommes tous des êtres humains, mais tous n’ont pas un précieux corps humain (tib. dal ‘byor mi lus rin po che). Tous ne sont pas dotés des richesses intrinsèques et extrinsèques (tib. dal ‘byor). Certes, le Bouddha a enseigné sa doctrine qui permet à tous de se libérer, mais si l’on naît dans un pays « barbare » où l’on ne peut pas apprendre et pratiquer le bouddhisme, on n’a pas, techniquement parlant, un précieux corps humain, qui « permet à l’être humain d’atteindre son but »[1].

Mais être un barbare n’est pas ce qu’il y a de pire pour les bouddhistes, car s’ils entrent en contact avec l’enseignement du Bouddha, ils auront l'opportunité de se libérer. Non, le pire c’est quand on appartient à la classe d’êtres « au potentiel interrompu » (scr. icchantika), qu’Asaṅga définit ainsi :
« ils perçoivent les défauts du saṃsāra mais n’en éprouvent pas la moindre lassitude ; ils entendent parler des qualités des bouddhas mais ne ressentent pas la moindre foi ; ils ignorent la retenue vis-àvis d’autrui, la honte vis-àvis d’eux-mêmes et la compassion ; ils s’adonnent sans réserve aux actes négatifs mais n’en éprouvent pas le moindre regret. La bouddhéité n’est pas le lot de ceux que marquent ces six traits. »[2]
Chapitre 22 du Mahāyāna Mahāparinirvāṇa sūtra nous explique le bien et le mal, les actes positifs et négatifs, les conséquences de ces actes ainsi que leur degré de bien et de mal, leur hiérarchie. Tuer est un acte négatif, mais qui a différents degrés de négativité en fonction de l’être tué. Le pire est évidemment de tuer un Bouddha, un saint ou un clerc, les parents etc, le moins pire un insecte, un animal etc. Les conséquences de l’acte de tuer sont en fonction de l’importance de l’être tué et cette importance correspond à son degré de « bien ». Tuer quelqu’un de « bien » résulte en les pires souffrances. Même les animaux ont encore un certain degré de « bien », car ils peuvent faire des actes altruistes même sans en avoir l’intention. Tuer des animaux peut conduire à une naissance dans les enfers ou un autre monde des trois mauvaises destinées.[3]

En revanche, nous explique ce sūtra, tuer un être « au potentiel interrompu » (scr. icchantika), comme défini ci-dessus, ne produit aucun mauvais « karma », car on tue quelqu’un qui n’a pas le moindre degré de « bien ». Le « bien » dont ils sont dépourvus, ce sont, toujours selon ce sūtra, les cinq racines[4],la foi etc. Cette série de cinq vertus[5] est traduite comme les cinq vertus cardinales, les cinq facultés spirituelles, etc. et sont appelées des « forces » (en pāli bala) dans le bouddhisme des auditeurs.

Le Bouddha explique dans ce sūtra que tuer une fourmi constitue un acte négatif, mais qu’aucun karma négatif est associé à l’acte de tuer un icchantika, et qu’un icchantika est appelé ainsi justement parce qu’il n’est pas quelqu’un de bien, he is no good…[6]

On en trouve même parmi les moines, les nonnes, les laïcs poursuit-il. Ceux qui rejettent les écritures et ne s’en excusent même pas. Ceux qui ont commis les quatre défaites (parajika)[7], les cinq actes à rétribution immédiate[8], qui ne prennent pas conscience des dangers, qui n’adhèrent pas aux doctrines véritables et qui sans faire aucun effort pensent qu’il faille se débarrasser des doctrines véritables, ou qui disent même qu’elles sont critiquables, et ceux qui disent qu’il n’y a pas de Bouddha, de Dharma et de Sangha, ceux-là se trouvent sur le chemin de l’icchantika,[9] et ont encore moins de valeur qu’une fourmi. On peut les tuer sans conséquences. Chapitre 8 du Sūtra de l’Entrée à Laṅka (Laṅkāvatāra) précise que si l’on tue avec une bonne compréhension de la vacuité, on est également à l’abri des conséquences karmiques.

Le bouddhisme étant une entreprise de bien, qui cultive la bienveillance et la compassion, est allé plus loin. Dans les tantras de mahāyoga, on trouve des rites de « libération » (tib. sgrol ba) ou  « l’acte concret » (tib. mngon spyod scr. abhicāra[10]), qui ont pour but de tuer des « ennemis » (tib. dgra bo) par des injonctions destructives ou autres moyens, tout en « libérant » par compassion leur conscience, qui est expédiée dans des mondes purs. Grâce au rituel, l’adepte peut même obtenir des pouvoirs et une longévité. Le maître tibétain Ralo lotsāwa (rwa lo tsA ba rdo rje grags 1016 - 1198?) se vanta d’avoir ainsi tué treize vajradharas, y compris le fils de Marpa, Darma Dodé (dar ma mdo sde).

Le rituel de « libération » fait souvent partie des rituels d’offrandes aux Protecteurs de la religion (scr. dharmapala). La première partie du rituel consiste en des offrandes au Protecteur, la deuxième partie en une session de confession de tous les actes négatifs et manquements de vœux (samaya etc. ne sait-on jamais, si l'on fait la troisième partie du rituel, sans être clean soi-même on pourrait y passer aussi... ) et finalement la troisième en la « libération » de tous les ennemis et causeurs d’obstacles (tib. dgra gegs), sous la forme d’une torma triangulaire.[11] Une sorte de lapidation de Satan pourrait-on dire[12]. Le Protecteur et sa suite sont également incités à tenir leur engagement (tib. thugs dam bskul ba) qui est de protéger la doctrine.

Quelquefois, certains peuvent se sentir inspirés à donner un coup de main au Protecteur et ses sbires.
« Le 4 février 1997, à Dharamsala, furent assassinés Lobsang Gyatso, ami proche et conseiller du dalaï-lama, fondateur et directeur de l'Institut de dialectique bouddhiste, et deux de ses élèves. Dans une dépêche publiée 2 jours plus tard par l'AFP, Tsewang Choegyal Tethong, responsable du bureau du Dalaï-lama à New Delhi, déclara que la police locale enquêtait et que relier le meurtre à un autre groupe (tibétain) était pure spéculation[13]. » (wikipedia)

Brian Victoria, universitaire d'origine néo-zélandaise a publié un livre sur l'implication des sanghas bouddhiques dans la politique expansionniste et militaire japonaise entre les années 1894-1945 dans son livre « Le Zen en guerre ». Dans ce livre Brian Victoria parle du concept de bushidô : « l'épée qui donne la vie » (comme les ennemis que l'on expédie au paradis), utilisé pour justifier le fait de tuer. Quelques citations sur le même sujet :

« D.T. Suzuki, [véhiculait] l’idée que le Zen serait une force de destruction. D’autres, comme le moine Ômori Sôgen, se sont engagés politiquement dans des organisations d’extrême droite, et n’ont jamais renié leur principe : « l’épée et le Zen ne font qu’un » »[14]

« En vérité ce n'est pas [le soldat] mais l'épée elle-même qui accomplit le meurtre [...] C'est comme si l'épée accomplit automatiquement sa fonction de justice, sa fonction de compassion (D.T. Suzuki) ».

« Pour qui annihile l'ego, un pouvoir et un rayonnement absolus et mystérieux remplissent le corps et l'esprit, de concert avec une reconnaissance illimitée envers l'armée impériale » (Yamada Reirin, 1889-1979, maître soto, a été après-guerre président de l'Université Komazawa et abbé de Eiheiji. C'est à ce titre qu'il a officiellement remis le shiho à Taisen Deshimaru)

« Si vous voyez l'ennemi, vous devez le tuer [...] N'est-ce pas le but du zazen que nous avons pratiqué dans le passé que de nous être utile dans une telle situation d'urgence" (Harada Daiun Sôgaku,1871-1961, maître soto, maître de Yasutani Hakuun, 1885-1973, pionnier du zen américain et maître de Yamada Koun, Maezumi Taizan et Philip Kapleau.[15]

Ainsi, un bon soldat bouddhiste pourrait tuer en « pleine conscience », avec une « bonne compréhension de la vacuité » ou même avec une grande compassion envers son ennemi, en l’expédiant au paradis avec un art qui avoisine celui du cuisinier Ting de Tchouang-tseu, capable de dépecer un animal « comme s’il eût exécuté l’antique danse du Bosquet ou le vieux rythme de la Tête de lynx. » Le cuisenier expliquait son art au prince ébahi en disant 
« Ce qui intéresse votre serviteur, c’est le fonctionnement des choses, non la simple technique. Quand j’ai commence à pratiquer mon metier, je voyais tout le boeuf devant moi. Trois ans plus tard, je n’en voyais plus que des parties. Aujourd’hui, je le trouve par l’esprit sans plus le voir de mes yeux. Mes sens n’interviennent plus, mon esprit agit comme il l’entend et suit de lui-meme les lineaments du boeuf. Lorsque ma lame tranche et disjoint, elle suit les failles et les fentes qui s’offrent à elle. Elle ne touche ni aux veines, ni aux tendons, ni a l’enveloppe des os, ni bien sur a l’os meme. (...) Quand je rencontre une articulation, je repere le point difficile, je le fixe du regard et, agissant avec une prudence extreme, lentement je decoupe. Sous l’action delicate de la lame, les parties se separent avec un houo leger comme celui d’un peu de terre que l’on pose sur le sol. Mon couteau a la main, je me redresse, je regarde autour de moi, amuse et satisfait, et apres avoir nettoye la lame, je le remets dans le fourreau. (...) »[16]

N’est-ce pas étonnant un tel esthétisme du meurtre de la part de la religion la plus non-violente ?


***

[1] Citation de la Marche vers l’Éveil

[2] Le précieux ornement de la libération de Gampopa, éd. Padamakara, p. 33

[3] « [I]O good man! The Buddha and Bodhisattva see three categories of killing, which are those of the grades 1) low, 2) medium, and 3) high. Low applies to the class of insects and all kinds of animals, except for the transformation body of the Bodhisattva who may present himself as such. O good man! The Bodhisattva-mahasattva, through his vows and in certain circumstances, gets born as an animal. This is killing beings of the lowest class. By reason of harming life of the lowest grade, one gains life in the realms of hell, animals or hungry ghosts and suffers from the down most “duhkha” [pain, mental or physical]. Why so? Because these animals have done somewhat of good. Hence, one who harms them receives full karmic returns for his actions. This is killing of the lowest grade. The medium grade of killing concerns killing [beings] from the category of humans up to the class of anagamins. This is middle-grade killing. As a result, one gets born in the realms of hell, animals or hungry ghosts and fully receives the karmic consequences befitting the middle grade of suffering. This is medium-grade killing. Top-rank killing relates to killing one’s father or mother, an arhat, pratyekabudda, or a Bodhisattva of the last established state. This is top-rank killing. In consequence of this, one falls into the greatest Avichi Hell [the most terrible of all the hells] and endures the karmic consequences befitting the highest level of suffering. This is top-grade killing. »

[4] Aussi : byams pa chen po, snying rje chen po, dge ba'i rtsa bas mi ngoms shing dge ba'i rtsa ba thams cad ngas yongs su bsngo ba, nyes pa brdul bas 'chags pa, theg pa gzhan mi 'dod, dont la dernière est de ne pas suivre d’autres véhicules, c’est-à-dire d’autres religions.

[5] Foi (scr. śraddha), vigueur (scr. virya), pleine conscience (scr. smṛti), absorption (scr. samādhi) et sagesse (scr. prajñā)

[6] « O good man! Because the Icchantikas are cut off from the root of good. All beings possess such five roots as faith, etc. But the people of the Icchantika class are eternally cut off from such. Because of this, one may well kill an ant and gain the sin of harming, but the killing of an Icchantika does not [constitute a sin]. »
"O World-Honoured One! The icchantika possesses nothing that is good. Is it for this reason that such a person is called an "Icchantika"?
The Buddha said: "It is so, it is so!" »

[7] 1. avoir des relations sexuelles,
2. voler un objet de valeur, arnaquer ou omettre intentionnellement de payer une taxe,
3. tuer,
4. prétendre avoir réalisé les niveaux les plus élevés du jhana sans en avoir atteint aucun.

[8] Tuer son père, sa mère, un arahat, diviser la communauté bouddhique et blesser un Bouddha par une pensée haineuse

[9] [The Buddha] said: A monk, nun, male or female lay disciple may be one. One who having rejected the scriptures with unpleasant speech does not, subsequently, even ask for forgiveness has entered into the path of the Icchantika. Those who have committed the four parajikas and those who have committed the five sins of immediate retribution, who even if they are aware that they have entered into a fearful place do not perceive it as fearful, who do not attach themselves to the side of the true teachings and without making any efforts at all think ‘‘let’s get rid of the true teachings,’’ who proclaim even that that very [teaching] is blame-worthy - they too have entered into the path of the Icchantika. Those who claim ‘‘There is no Buddha, there is no teaching, there is no monastic community’’ are also said to have entered the path of the Icchantika.

[10] Egalement dans le Śrīmad Bhāgavatam 10.66.30-31

[11] To Meditate Upon Consciousness As Vajra: Ritual "Killing And Liberation" In The Rnying-Ma-Pa Tradition, de Cathy Cantwell, Canterbury

[12] Wikipedia

[13] P.e. les fidèles de Dordjé Shougdèn.

[14] Archives de Sciences Sociales des Religions, Brian Daizen Victoria, Zen War Stories London, RoutledgeCurzon, 2003, 268 p. Fabienne Duteil-Ogata p. 191-321

[15] LE ZEN EN GUERRE: y aurait-il un djihad bouddhique? http://deuxversants.com/old-site/zenenguerre.html

[16] Leçons sur Tchouang Tseu, Jean-François Billeter, pp. 15-16. Comparer avec « The sword is generally associated with killing, and most of us wonder how it can come into connection with Zen, which is a school of Buddhism teaching the gospel of love and mercy. The fact is that the art of swordsmanship distinguishes between the sword that kills and the sword that gives life. The one that is used by a technician cannot go any further than killing, for he never appeals to the sword unless he intends to kill. The case is altogether different with the one who is compelled to lift the sword. For it is really not he but the sword itself that does the killing. He had no desire to do harm to anybody, but the enemy appears and makes himself a victim. It is as though the sword performs automatically its function of justice, with is the function of mercy…the swordsman turns into an artist of the first grade, engaged in producing a work of genuine originality. » (Brian Victoria, p. 110)

jeudi 8 janvier 2015

Les six versets du Naturel (Sahajaṣaṭaka) d'Advayavajra



En langue indienne : Sahajaṣaṭaka
En tibétain : lhan cig skyes pa drug pa
En français : Les six versets du Naturel

Hommage au détenteur du Foudre (scr. vajradhara)

1. L'essentiel (scr. tattva) avait été expliqué par les Bienheureux
Comme étant la liberté des extrêmes de l'éternalisme et du nihilisme.
Au sujet de choses engendrées naturellement
Certains ont parlé en long et en large en termes de démonstration (scr. sadhaka) ou d'exclusion (scr. apoha)

2. On les appelle ceux-qui-croient-que-tout-existe (scr. sarvāstivādin)
Tandis que ceux qui avancent que rien n'existe en dernière analyse
Sont appelés ceux-qui-croient-que-rien-n'existe (scr. nāstikavādin).
Mais en dernière analyse, tout existe[1].

3. En fonction des dénominations fictives (scr. prajñapta) que l’on suit
L'essentiel (scr. tattva) sera intégré conformément[2]
Mais en fonction de ces mêmes dénominations fictives
Cette réintégration sera détruite[3]

4. Car le Naturel (scr. sahaja) ne se fabrique pas.
C'est parce que l'absence de crainte est naturelle
Que le Naturel n'est pas autre que la plénitude
Et la plénitude a pour caractéristique d’être absence de crainte.

5. Comme [la plénitude] est une intelligence, le soi sans crainte
Qui y accède sans s’en dissocier est efficace (scr. sādhu).
Celui qui accède à la reconnaissance du multiple
Disparaît dans l'océan du Naturel.[4]

6. Celui qui réintègre l'essentiel des mantras
S'investit entièrement dans le principe de l'absence de crainte
Et l'existence même sera son Maître
Qui lui révèlera cet objet de l'absence de crainte.

Les six versets du Naturel ont été composés par maître (scr. guru) Maitrīpa. Ils ont été traduits par le maître (scr. upādhyāya) indien Vajrapāṇi et le traducteur tibétain bhikṣu Mtshur jñānākara[5].

***

[1] Tout existe comme une réalité nominale (scr. prajñapta)

[2] La réalité telle que l’on se la figure et telle qu’on l'actualise se réalisera conformément.

[3] Car engendré par des moyens artificiels

[4] Comme le soleil qui se couche dans la mer

[5] Revu par le traducteur attitré d’Atiśa, rgyal ba tshul khrims.

Texte tibétain (Wylie)

rgya gar skad du/ sa ha dza ṣa ṭa ka/
bod skad du/ lhan cig skyes pa drug pa/

rdo rje 'dzin pa la phyag 'tshal lo//

1. rtag dang chad las nges grol ba//
de nyid bder gshegs rnams kyis bzhed//
rang bzhin las skyes chos rnams la//
sgrub dang sel bar phyug ni brjod//

2. yod par smra ba rnams la brjod//
thams cad rnam par dpyad na med//
med par smra ba la brjod pa//
rnam par dpyad na thams cad yod//

3. ji lta ji ltar sgro btags pa//
de nyid rnal 'byor pa rnams skye//
de lta de ltar sgro btags pa//
rnal 'byor de nyid kyis ni 'joms//

4. gang phyir lhan cig skyes ma bcos//
de phyir dogs med lhan cig skyes//
bde las lhan cig skyes gzhan min//
bde ba dogs pa med mtshan nyid//

5. shes phyir dogs pa med pa'i bdag//
dbyer med rtogs pa dam pa ste//
sna tshogs rang rig rtogs byas pas//
lhan cig skyes pa'i rgya mtshor nub//

6. sngags kyi de nyid rnal 'byor pa//
dogs med don la rab tu gnas//
srid pa yang ni bla mar byas//
dogs pa med pa'i yul 'di ston//



lhan cig skyes pa drug pa bla ma mai tri pas mdzad pa rdzogs so////rgya gar gyi mkhan po badzra pā ṇi dang / bod kyi lo tsā ba mtshur dge slong dzha na a ka ras basgyur ba'o//

vendredi 2 janvier 2015

L'Éveillé



Extrait de l'oeuvre complet de Gampopa, et du texte intitulé

Les instructions sur le principe du coeur (hṛdayārtha), intitulées la quintessence du vase du Sceau universel

Hommage au Guide

Seigneur, qui protégez les êtres par compassion,
Et qui avez la mahāmudrā pour dharma,
Vous qui sans cesse [demeurez] dans la Lumière manifeste
Seigneur méditant de snyi, je vous rends hommage.

La Pensée-vajra est le corps réel (dharmakāya) comme Guide
Devant sa Lumière manifeste originelle (nija) je m'incline.

C'est pour les générations futures d'êtres fortunés
que j'écris les instructions sur le fondement de la pensée individuelle (svacitta).

Ces instructions qui introduisent à l'état originel de la pensée
Et qui permettent d'identifier l'Intelligence (t. rig pa)
Avaient été données à l'être chanceux Shes rab byang chub
Par le lama réalisé, le méditant de snyi.

C'est à travers la transmission qu'elles sont arrivées à moi[1].
Ces instructions telles qu'elles étaient données par le lama
Cherchent à habiter la pensée d'un chercheur
Pour lui permettre d’atteindre l'Intelligence dans ses points-clefs (t. gnad).

Elles doivent être répétées jusqu'à ce que ce but soit atteint.
La perception (t. shes pa) qui est en train d'écouter ce que je dis en ce moment même,
Sans distraction, en toute limpidité, est l'Intelligence manifeste
Inobstruée, elle est le corps réel (dharmakāya).

Par la suite, en te levant et en marchant
Ou même (t. ma tshad du) en te reposant,
Ou en te couchant au lit, elle sera encore la même.
Même quand tu meurs, tu n'en es pas séparée
Même malade, tu n'en es pas séparée
Même quand tu dors, tu n'en es pas séparée.

Ces instructions qui montrent et revèlent l'état originel
Et qui permettent d'identifier l'Intelligence
Sont l'instruction qui surgit d'elle-même et qui montre que la pensée individuelle est le Sceau universel (mahāmudrā).
Ce sont les instructions du Seigneur lama, le méditant de snyi.

L'introduction qui permet l'identification de l'intelligence est le Sceau universel.
L'introduction qui permet l'identification de l'accès définitif est la rejonction de l'ingendré (t. skyes sbyor).
L'introduction qui permet l'identification du repos mental (śamatha) est la voie de la Science (upāyamarga).
Mais même si le repos mental est de qualité, on le perdra au moment de la mort.
Si des obstacles surgissent, on perd la méditation.
L'introduction, elle, est enseignée différemment
La méditation qui voit l'essence ne se perdra jamais.

En voyant l'essence, on trouve la libération
Tandis que le repos mental, s’il était seul, perpétuerait l'existence cyclique...
Mais quelque soit la qualité de cette méditation-ci[2], elle sera suffisante.
Quelque soit la durée de cette méditation-ci, elle sera suffisante.

En revanche, si tu ne vois pas l'essence,
Quelle que soit ta méditation, elle t’égarera
Et il serait impossible de trouver la libération.

Les instructions de l'introduction à l'état originel, sont les instructions orales du lama.
Le Naturel (sahaja), c'est la perception ordinaire.
libre d'intervention,
intacte (nija),
il est le corps réel (dharmakāya),
l'Éveillé.
C'est ce qui reconnaît (t. ngo shes pa).
En laissant la perception ordinaire se dérouler naturellement,
aucune distraction extérieure ou intérieure ne lui portera préjudice.

***

[1] Shes rab byang chub

[2] Regarder l’essence


po lha rje'i gsung/ snying po don gyi gdams pa phyag rgya chen po'i 'bum tig bzhugs so//

na mo gu ru/
rje 'gro ba'i mgon po thugs rje can/
chos phyag rgya che la mnga' brnyes pa/
'od gsal gyi ngang la rgyun chad med/
rje snyi sgom de la phyag 'tshal lo/
bla ma chos sku rdo rje'i thugs/
'od gsal gnyug ma de la 'dud/
skal ldan phyi rabs don ched du/
rang sems rtsa ba'i man ngag bri/
rang sems gnyug ma ngo sprod cing/
rig pa ngos 'dzin man ngag 'di/
skal ldan shes rab byang chub la/
rtogs ldan bla ma snyi sgom gsungs/
de nas brgyud nas bdag dang 'phrad/
man ngag bla ma'i gsung bzhin du/
slob ma'i sems kyi gnas btsal ba/
rig pa gnad du gdab par bya/
ma thebs bar du skyor gyin gdab/
da lta nga'i kha la chos nyan pa'i shes pa/
ma yengs par sing nge ba rig pa gsal la ma 'gags pa 'di chos sku yin/
'di nas langs nas 'gro ba'i dus dang/
de nas ma tshad du ngal gso ba'i dus dang/
de nas phug par mal du 'dug tsa na yang de rang yin no gsung/
da khyod 'chi yang 'di dang mi 'bral la/
na yang 'di dang mi 'bral/
gnyid log kyang 'di dang mi 'bral lo gsung/
gnyug ma mdzub tshugs su bstan cing ngo sprad pa dang/
rig pa ngos 'dzin pa'i man ngag/
rang sems phyag rgya chen po rang chas su 'char ba'i gdams pa/
bla ma lha rje snyi sgom gyi man ngag go/
rig pa ngos 'dzin ngo sprod phyag chen yin/
rtogs pa ngos 'dzin ngo sprod skyes sbyor yin/
zhi gnas ngos 'dzin ngo sprod thabs lam yin/
zhi gnas bzang yang 'chi khar 'bral/
bar chad byung na sgom dang 'bral/
de la ngo sprod logs nas ston/
ngo bo mthong ba'i sgom la 'chor 'bral med/
ngo bo mthong nas thar pa thob/
zhi gnas rkyang pa 'khor ba'i rgyu/
sgom ji ltar bzang yang rung/
ci tsam bsgom kyang rung ste/
ngo bo ma mthong na/
bsgoms tshad gol sar 'gro ba las/
thar pa thob mi srid pa yin gsung ngo /
gnyug ma'i ngo sprod kyi gdams ngag bla ma'i zhal nas gdams so/
lhan cig skyes pa ni tha mal gyi shes pa yin/
de ma bcos pa yin/
de gnyug ma yin/
de chos sku yin/
de sangs rgyas yin/
de ngo shes par byed pa yin/
tha mal gyi shes pa rang gar bzhag pas/
phyi nang gi g.yeng bas mi gnod pa yin no/
zhes gsungs so/

mercredi 31 décembre 2014

L'ingénierie du bardo pour finir l'année



On a théorisé depuis longtemps sur le passage de la mort à la vie dans le cadre d’une naissance/ « réincarnation ». Contrairement à ce que l’on lit quasiment partout, les textes bouddhistes parlent de naissance (S. jati T. skye ba). Ce terme ne comporte aucune notion de ré-, ni y-est-il question d’un « retour dans la chair », in carnem… Qu’est ce qui retournerait dans une forme charnelle, qu’est-ce qui naîtrait de nouveau ? Quelle serait l’identité de cette entité ? Y a-t-il bien une entité ? Les bouddhistes ne parlent-ils pas plutôt d’agrégats, d’anatta et de vacuité ?

En concevant des méthodes de salut, il faut souvent partir du concret et utiliser du concret, pour arriver à des résultats aussi concrets. On peut en arriver à appliquer des notions spatiotemporelles à ce qui n’en a pas. On peut quelquefois se laisser emporter par son enthousiasme et oublier que les mots et les symboles n’ont pas toujours des référents concrets. La vie est alors une chose et la mort en est une autre, c’est même son contraire ! On peut recevoir la vie et la perdre. La vie c’est ici et la mort c’est là bas. Pour se rendre de l’une à l’autre on se prépare comme si on partait en voyage en disant adieu à tout le monde. Tout cela est investi de nombreuses images - qui nous déterminent par la suite ! - et que l’on peut mettre dans tous les sens. On peut alors imaginer faire le voyage dans l’autre sens, de la mort à la vie, retrouver ceux à qui on avait dit adieu, être reconnu par eux, quelle belles retrouvailles, quelle joie ! En plus, c’est rassurant de savoir que l’on ne meurt pas pour de vrai !

Ainsi la vie, la conscience, la pensée ce sont des choses pouvant se déplacer dans l’espace, dans le temps. Elles peuvent être contenues dans des supports, et en être éjectées. Le yoga c’est la mise en pratique d’une théorie, un ensemble de sciences appliquées, mais dans le domaine de la spiritualité... Elles permettent de quantifier et de mesurer le degré de vie, de conscience, d’Intelligence... de faire du monitoring du progrès. Elles montrent comment on peut renforcer la vie, la prolonger, en augmenter l’énergie… et quand il est l'heure de quitter « la chair » et qu’il faut se préparer au voyage, elles enseignent comment éjecter la conscience et l’envoyer dans un des mondes purs du plérôme, là-bas… Si on rate son cible, elles permettent de rattraper le coup, afin d’empêcher que la conscience ne descende et « retourne » dans une « chair », qu’il vaudrait mieux éviter. Toute cette science est disponible auprès d’un concessionnaire agréé. Une des séries les plus connues de yoga bouddhiste, sont les « Six yogas de Naropa ».

Il s’agit selon la tradition de six yogas que Naropa aurait reçus de son maître Tailopa (988-1069) et que l’on trouve énumérés dans un texte intitulé Instruction des six dharma (S. saddharmopadeśa T. chos drug gi man nag, attribué à Tailopa. Dans ce texte, il est précisé que Tailopa aurait reçu respectivement les yogas du 1. corps illusoire (T. sgyu lus) et de 2. la Lumière manifeste (T. ‘od gsal) de Nāgārjuna, celui du 3. caṇḍalī (T. gtum mo) de Caryapa, celui du 4. rêve de Lvavapa et ceux de 5. l’état intermédiaire (T. bar ma do’i srid pa S. antarābhava et du 6. Transfert de conscience (T. ‘pho ba S. citta-saṃkranti) de Pukasiddhi.

Comme le note Henk Blezer[1], le yoga de l’état intermédiaire de cette série de 6 yogas, ne fait aucunement mention du maṇḍala des divinités paisibles et courroucées (T. zhi khro) des enseignements Bardo de l’école des Anciens, et présente une série de trois états intermédiaires : 1. L’état intermédiaire entre la naissance et la mort (T. skye shi bar do), 2. L’état intermédiaire du rêve (T. rmi lam bar do) et 3. L’état intermédiaire du devenir (T. srid pa’i bar do).

Le premier (1) est le corps en chair et en os, résultat de la maturation karmique, le deuxième (2) est le corps subtil qui est un mélange du souffle vital (S. prāṇa) et de la pensée (S. citta) et le troisième (3) est le corps mental (manomaya) du gandharva. Trois états qui correspondent à une réalité physique, verbale et mentale et aux trois niveaux du triple monde, sensible, forme et sans forme.

Le livre de Blezer porte plus particulièrement sur un type d’état intermédiaire que l’on trouve dans le texte intitulé Chos nyid bar do'i gsal 'debs thos grol chen mo, que l’on trouve quelquefois orthographié comme chos nyid bar do'i gsol 'debs thos grol chen mo, ou le mot prière (gsol ‘debs) remplace guide (gsal ‘debs). Ce texte forme ensemble avec le srid pa'i bar do ngo sprod gsol 'debs thos grol chen mo ce que l’on a appris à connaître sous le nom de Livre tibétain de la mort ou la libération par l’écoute pendant l’état intermédiaire (T. bar do thos grol). Les deux textes appartiennent au cycle de Karma Lingpa (1326–1386), intitulé zab chos zhi khro dgongs pa rang grol. C’est donc dans ce texte, que Karma Lingpa aurait redécouvert, que l’on trouve un nouvel état intermédiaire spécifique appelé l’état intermédiaire du dharmatā (T. chos nyid bar do) et qui revèle que le corps subtil est le maṇḍala de 100 divinités paisibles et courroucées (T. zhi khro), rappellant des pratiques de mahāyoga, notamment le Guhyagarbha Tantra (T. gsang ba’i snying po).

Le système de Karma Lingpa présente une série de six états intermédiaires (voir bar do drug gi khrid yig) :

1. l’état intermédiaire du lieu de naissance (ou sanctuaire selon Jean-Luc Achard)(T. skyes gnas bar do)
2. L’état intermédiaire du rêve (T. rmi lam bar do)
3. L’état intermédiare de la méditation (T. bsam gtan bar do)
4. L’état intermédiaire de la mort (T. ‘chi kha’i bar do), qui comporte ici des instructions sur les signes de la mort, les rituels de rançon et le transfert de la conscience.
5. L’état intermédiaire du dharmatā[2] (T. chos nyid bar do), où se manifeste la Lumière manifeste du dharmatā (chos nyid kyi ‘od gsal)
6. L’état intermédiaire du devenir (T. srid pa’i bar do)

Le nouvel état intermédiaire est inséré entre celui de la mort et du devenir et consiste en une série de visions de maṇḍalas de divinités paisibles et courroucées. Il semble constituer une sorte de plérôme[3] et qui n’est pas forcément le résultat d’une expérience visionnaire.[4] Au lieu d’avoir le cycle bouddhiste classique, où l’instant de la mort est suivie (peut-être d’abord d’un blanc, et puis) de la naissance, la conscience (citta) passe d’abord par un état intermédiaire où elle a l’occasion de s’unir à des Intelligences agentes, avant de passer à un autre état intermédiaire qui conduira à un retour dans la chair. Cet état intermédiaire de la Lumière manifeste permet ainsi d’intégrer toute une série de pratiques (T. man ngag sde) permettant aux initiés de s’unir avec les Intelligences agentes et ainsi de se libérer.

Le chapitre sur l’état intermédiaire du dharmatā dans le Guide des six états intermédiaires (T. bar do drug gi khrid yig) de Karma Lingpa, contient d’ailleurs une grande quantité de citations très similaires au Trésor du Processus fondamental (T. gnas lugs mdzod) de Longchenpa. Il s’agit de très nombreuses citations des 17 tantras de la Section des transmissions (man ngag sde), constituant la base des pratiques de l’Essence séminale (T. snying thig) et du Franchissement du Pic (T. thod brgal).

Voici le dernier blog de l’année 2014. L’année 2015 serait-elle la réincarnation de 2014 ? Dans ce cas excellent 2014 tulkou rinpoché ! Sinon bonne découverte d’une nouvelle année toute fraîche ! Bonne fête de bardo!

***

[1] 1997, Kar gling Zhi khro: A Tantric Buddhist Concept, Research School CNWS, School of Asian, African, and Amerindian Studies, p. 27

[2] Dharmatā n’a pas sons sens habituel dans ce cycle. Il correspond ici à la Lumière manifeste, mais qui se manifeste sous la forme de maṇḍalas de divinités. C’est la réalité pure par opposition à la réalité impure de l’existence ordinaire.

[3] L’introduction du Chos nyid bar do'i gsal 'debs thos grol chen mo parle de longs spyod rdzogs sku padma'i zhi khro lha.

[4] « But however much this autograph is appreciated. the point I am trying to make here is that contrary to some experiences in the Chos nyid bar do’i gsal 'debs, like for instance the experiences of light and sound translated above, I would not advise to try and interpret the description of the zhi khro-maṇḍala as a probable experience certainly not for an uninitiated subject (quite contrary to the effort of Leary et al. (1964)). The descriptions of the kar gling zhi khro though based on visualisation-practice are highly theoretical in nature. The order of appearance of the deities and their corresponding categories, for instance, need not necessarily represent a sequence probable from the point of view of "lived" visionary experience. The order of appearance, the lay-out of the maṇḍala, and the filling in of details were very much subject to the conventions used at that time in the traditions involved. If we want to understand or interpret the order, lay-out, or the iconographical details of the maṇḍala we need to rely on traditional "interpretations" in the relevant lines of transmission, like for instance gathered by, amongst others, Lauf (1975) and Govinda (1956), Snellgrove (1957). But we should be careful not to neglect the factor time. An interpretation adhered to by a present-day bla ma or another representative of tradition (even if representing the exact tradition, the mandala pertains to) might not accurately cover the state of knowledge of centuries ago. » Blezer, pp. 125-126

samedi 27 décembre 2014

L’éclectisme et le syncrétisme selon Diderot



La philosophie éclectique, qu'on appelle aussi le Platonisme réformé et la philosophie alexandrine, prit naissance à Alexandrie en Égypte, c'est - à - dire au centre des superstitions. Ce ne fut d'abord qu'un syncrétisme de pratiques religieuses, adopté par les prêtres de l'Égypte, qui n'étant pas moins crédules sous le règne de Tibère qu'au temps d'Hérodote, parce que le caractère d'esprit qu'on tient du climat change difficilement, avaient toujours l'ambition de posséder le système d'extravagances le plus complet qu'il y eût en ce genre. Ce syncrétisme passa de - là dans la morale, et dans les autres parties de la philosophie. Les philosophes assez éclairés pour sentir le faible des différents systèmes anciens, mais trop timides pour les abandonner, s'occupèrent seulement à les réformer sur les découvertes du jour, ou plutôt à les défigurer sur les préjugés courants: c'est ce qu'on appela platoniser, pythagoriser, etc.

Cependant le Christianisme s'étendait; les dieux du Paganisme étaient décriés; la morale des philosophes devenait suspecte; le peuple se rendait en foule dans les assemblées de la religion nouvelle; les disciples même de Platon et d'Aristote s'y laissaient quelquefois entraîner; les philosophes syncrétistes s'en scandalisèrent, leurs yeux se tournèrent avec indignation et jalousie, sur la cause d'une révolution, qui rendait leurs écoles moins fréquentées; un intérêt commun les réunit avec les prêtres du Paganisme, dont les temples étaient de jour en jour plus déserts; ils écrivirent d'abord contre la personne de Jésus - Christ, sa vie, ses mœurs, sa doctrine, et ses miracles; mais dans cette ligue générale, chacun se servit des principes qui lui étaient propres: l'un accordait ce que l'autre niait; et les Chrétiens avaient beau jeu pour mettre les philosophes en contradiction les uns avec les autres, et les diviser; ce qui ne manqua pas d'arriver; les objets purement philosophiques furent alors entièrement abandonnés; tous les esprits se jetèrent du côté des matières théologiques; une guerre intestine s'alluma dans le sein de la Philosophie; le Christianisme ne fut pas plus tranquille au - dedans de lui - même; une fureur d'appliquer les notions de la Philosophie à des dogmes mystérieux, qui n'en permettaient point l'usage, fureur conçue dans les disputes des écoles, fit éclore une foule d'hérésies qui déchirèrent l'Église. Cependant le sang des martyrs continuait de fructifier; la religion chrétienne de se répandre malgré les obstacles; et la Philosophie, de perdre sans cesse de son crédit. Quel parti prirent alors les Philosophes? Celui d'introduire le Syncrétisme dans la Théologie païenne, et de parodier une religion qu'ils ne pouvaient étouffer. Les Chrétiens ne reconnaissaient qu'un Dieu; les Syncrétistes, qui s'appelèrent alors Éclectiques, n'admirent qu'un premier principe. Le Dieu des Chrétiens était en trois personnes: le Père, le Fils, et le S. Esprit. Les Éclectiques eurent aussi leur Trinité: le premier principe, l'entendement divin, et l'âme du monde intelligible. Le monde était éternel, si l'on en croyait Aristote; Platon le disait engendré; Dieu l'avait créé, selon les Chrétiens. Les Éclectiques en firent une émanation du premier principe; idée qui conciliait les trois systèmes, et qui ne les empêchait pas de prétendre comme auparavant, que rien ne se fait de rien. Le Christianisme avait des anges, des archanges, des démons, des saints, des âmes, des corps, etc. Les Éclectiques, d'émanations en émanations, tirèrent du premier principe autant d'êtres correspondants à ceux - là: des dieux, des démons, des héros, des âmes, et des corps; ce qu'ils renfermèrent dans ce vers admirable:


De - là s'élance une abondance infinie d'êtres de toute espèce. Les Chrétiens admettaient la distinction du bien et du mal moral, l'immortalité de l'âme, un autre monde, des peines et des récompenses à venir. Les Éclectiques se conformèrent à leur doctrine dans tous ces points. L'Épicuréisme fut proscrit d'un commun accord; et les Éclectiques conservèrent de Platon, le monde intelligible, le monde sensible, et la grande révolution des âmes à - travers différents corps, selon le bon ou le mauvais usage qu'elles avaient fait de leurs facultés dans celui qu'elles quittaient. Le monde sensible n'était, selon eux, qu'une toile peinte qui nous séparait du monde intelligible; à la mort, la toile tombait, l'âme faisait un pas sur son orbe, et elle se trouvait à un point plus voisin ou plus éloigné du premier principe, dans le sein duquel elle rentrait à la fin, lorsqu'elle s'en était rendue digne par les purifications théurgiques et rationnelles. Il s'en faut bien que les idéalistes de nos jours aient poussé leur extravagance aussi loin que les Éclectiques du troisième et du quatrième siècle: ceux - ci en étaient venus à admettre exactement l'existence de tout ce qui n'est pas, et à nier l'existence de tout ce qui est. Qu'on en juge sur ces derniers mots de l'entretien d'Eusèbe avec Julien:


Il n'y a de réel que ce qui existe par soi - même (ou les idées); tout ce qui frappe les sens n'est que fausse apparence, et l'œuvre du prestige, du miracle, et de l'imposture. Les Chrétiens avaient différents cultes. Les Éclectiques imaginèrent les deux théurgies; ils supposèrent des miracles; ils eurent des extases; ils conférèrent l'enthousiasme, comme les Chrétiens conféraient le S. Esprit; ils crurent aux visions, aux apparitions, aux exorcismes, aux révélations, comme les Chrétiens y croyaient; ils pratiquèrent des cérémonies extérieures, comme il y en avait dans l'église; ils allièrent la prêtrise avec la philosophie; ils adressèrent des prières aux dieux; ils les invoquèrent; ils leur offrirent des sacrifices; ils s'abandonnèrent à toutes sortes de pratiques, qui ne furent d'abord que fantasques et extravagantes, mais qui ne tardèrent pas à devenir criminelles. Quand la superstition cherche les ténèbres, et se retire dans des lieux souterrains pour y verser le sang des animaux, elle n'est pas éloignée d'en répandre de plus précieux; quand on a cru lire l'avenir dans les entrailles d'une brebis, on se persuade bientôt qu'il est gravé en caractères beaucoup plus clairs, dans le cœur d'un homme. C'est ce qui arriva aux Théurgistes pratiques; leur esprit s'égara, leur âme devint féroce, et leurs mains sanguinaires. Ces excès produisirent deux effets opposés. Quelques chrétiens séduits par la ressemblance qu'il y avait entre leur religion et la philosophie moderne, trompés par les mensonges que les Éclectiques débitaient sur l'efficacité et les prodiges de leurs rites, mais entraînés sur - tout à ce genre de superstition par un tempérament pusillanime, curieux, inquiet, ardent, sanguin, triste, et mélancolique, regardèrent les docteurs de l'Église comme des ignorants en comparaison de ceux - ci, et se précipitèrent dans leurs écoles; quelques éclectiques au contraire qui avaient le jugement sain, à qui toute la théurgie pratique ne parut qu'un mélange d'absurdités et de crimes, qui ne virent rien dans la théurgie rationnelle qui ne fût prescrit d'une manière beaucoup plus claire, plus raisonnable, et plus précise, dans la morale chrétienne, et qui, venant à comparer le reste de l'Éclectisme spéculatif avec les dogmes de notre religion, ne pensèrent pas plus favorablement des émanations que des théurgies, renoncèrent à cette philosophie, et se firent baptiser: les uns se convertissent, les autres apostasient, et les assemblées des Chrétiens et les écoles du Paganisme se remplissent de transfuges. La philosophie des Éclectiques y gagna moins que la théologie des Chrétiens n'y perdit: celle - ci se mêla d'idées sophistiques, que ne proscrivit pas sans peine l'autorité qui veille sans cesse dans l'Église à ce que la pureté de la doctrine s'y conserve inaltérable. Lorsque les empereurs eurent embrassé le Christianisme, et que la profession publique de la religion païenne fut défendue, et les écoles de la philosophie éclectique fermées; la crainte de la persécution fut une raison de plus pour les philosophes de rapprocher encore davantage leur doctrine de celle des Chrétiens; ils n'épargnèrent rien pour donner le change sur leurs sentiments et aux PP. de l'Église et aux maîtres de l'état. Ils insinuèrent d'abord que les apôtres avaient altéré les principes de leur chef; que malgré cette altération, ils différaient moins par les choses, que par la manière de les énoncer: Christum nescio quid aliud scripsisse, quam Christiani docebant, nihilque sensisse contra deos suos, sed eos potius magico ritu coluisse; que Jésus - Christ était certainement un grand philosophe, et qu'il n'était pas impossible qu'initié à tous les mystères de la théurgie, il n'eût opéré les prodiges qu'on en racontait, puisque ce don extraordinaire n'avait pas été refusé à la plupart des éclectiques du premier ordre. Porphyre disait: Sunt spiritus terreni minimi, loco quodam malorum doemonum subjecti potestati; ab his sapientes Hebroeorum quorum unus etiam iste Jésus fuit, etc. Ils attribuaient cet oracle à Apollon, interrogé sur Jésus - Christ:


Mortalis erat, secundum carnem philosophus ille miraculosis operibus clarus. Alexandre Sévère mettait au nombre des personnages les plus respectables par leur sainteté, inter animas sanctiores, Abraham, Orphée, Apollonius, et Jésus - Christ D'autres ne cessaient de crier: Discipulos ejus de illo fuisse revera mentitos, dicendo illum Deum, per quem facta sunt omnia, cum nihil aliud quam homo fuerit, quamvis excellentissimoe sapientioe. Ils ajoutaient: Ipse vero pius, et in coelum sicut pii, concessit; ita hunc quidem non blasphemabis; misereberis autem hominum dementiam. Porphyre se trompa; [p. 273] ce qui fait grande pitié à un philosophe, c'est un éclectique tel que Porphyre, qui en est réduit à ces extrémités. Cependant les éclectiques réussirent par ces voies obliques à en imposer aux Chrétiens, et à obtenir du gouvernement un peu plus de liberté; l'Église même ne balança pas à élever à la dignité de l'épiscopat Synesius, qui reconnaissait ouvertement la célèbre Hypatia pour sa maîtresse en philosophie; en un mot il y eut un temps où les Éclectiques étaient presque parvenus à se faire passer pour Chrétiens, et où les Chrétiens n'étaient pas éloignés de s'avouer Éclectiques. C'était alors que S. Augustin disait des Philosophes: Si hanc vitam illi Philosophi rursus agere potuissent, viderent profecto cujus autoritate facilius consuleretur hominibus, et paucis mutatis verbis, Christiani fierent, sicut plerique recentiorum nostrorumque temporum Platonici fecerunt. L'illusion dura d'aurant plus longtemps, que les Éclectiques, pressés par les Chrétiens, et s'enveloppant dans les distinctions d'une métaphysique très subtile à laquelle ils étaient rompus, rien n'était plus difficile que de les faire entrer entièrement dans l'Église, ou que de les en tenir évidemment séparés; ils avaient tellement quintessencié la théologie païenne, que prosternés aux pieds des idoles, on ne pouvait les convaincre d'idolâtrie; il n'y avait rien à quoi ils ne fissent face avec leurs émanations. Étaient- ils matérialistes? Ne l’étaient- ils pas? C'est ce qui n'est pas même aujourd'hui trop facile à décider. Y a- t- il quelque chose de plus voisin de la monade de Leibnitz, que les petites sphères intelligentes, qu'ils appelaient yunges:


Intellectoe yunges à patre, intelligunt et ipsoe, consiliis ineffabilibus motoe, ut intelligant. Voilà le symbole des éléments des êtres, selon les Éclectiques; voilà ce dont tout est composé, et le monde intelligible, et le monde sensible, et les esprits créés, et les corps. La définition qu'ils donnent de la mort, a tant de liaison avec le système de l'harmonie préétablie de Leibnitz, que M. Brucker n'a pu se dispenser d'en convenir. Plotin dit L'homme meurt, ou l'âme se sépare du corps, quand il n'y a plus de force dans l'âme qui l'attache au corps; et cet instant arrive, perditâ harmoniâ quam olim habens, habebat et anima. Et M. Brucker ajoute: en vero harmoniam proestabilitam inter animam et corpus jam Plotino ex parte notam.

On sera d'autant moins surpris de ces ressemblances, qu'on connaîtra mieux la marche désordonnée et les écarts du Génie poétique, de l'Enthousiasme, de la Métaphysique, et de l'Esprit systématique. Qu'est-ce que le talent de la fiction dans un poète, sinon l'art de trouver des causes imaginaires à des effets réels et donnés, ou des effets imaginaires à des causes réelles et données? Quel est l'effet de l'enthousiasme dans l'homme qui en est transporté, si ce n'est de lui faire apercevoir entre des êtres éloignés des rapports que personne n'y a jamais vus ni supposés? Où ne peut point arriver un métaphysicien qui, s'abandonnant entièrement à la méditation, s'occupe profondément de Dieu, de la nature, de l'espace, et du temps? À quel résultat ne sera point conduit un philosophe qui poursuit l'explication d'un phénomène de la nature à - travers un long enchaînement de conjectures? qui est - ce qui connait toute l'immensité du terrain que ces différents esprits ont battu, la multitude infinie de suppositions singulières qu'ils ont faites, la foule d'idées qui se sont présentées à leur entendement, qu'ils ont comparées, et qu'ils se sont efforcés de lier. J'ai entendu raconter plusieurs fois à un de nos premiers philosophes, que s'étant occupé pendant longtemps d'un phénomène de la nature, il avait été conduit par une très longue suite de conjectures, à une explication systématique de ce phénomène, si extravagante et si compliquée, qu'il était demeuré convaincu qu'aucune tête humaine n'avait jamais rien imaginé de semblable. Il lui arriva cependant de retrouver dans Aristote précisément le même résultat d'idées et de réflexions, le même système de déraison. Si ces rencontres des Modernes avec les Anciens, des Poètes tant anciens que modernes, avec les Philosophes, et des Poètes et des Philosophes entre eux, sont déjà si fréquentes, combien les exemples n'en seraient - ils pas encore plus communs, si nous n'avions perdu aucune des productions de l'antiquité, ou s'il y avait en quelque endroit du monde un livre magique qu'on pût toujours consulter, et où toutes les pensées des hommes allassent se graver au moment où elles existent dans l'entendement? La ressemblance des idées des Éclectiques avec celles de Leibnitz, n'est donc pas un phénomène qu'il faille admettre sans précaution, ni rejeter sans examen; et la seule conséquence équitable qu'on en puisse tirer, dans la supposition que cette ressemblance soit réelle, c'est que les hommes d'un siècle ne diffèrent guère des hommes d'un autre siècle, que les mêmes circonstances amènent presque nécessairement les mêmes découvertes, et que ceux qui nous ont précédé avaient vu beaucoup plus de choses, que nous n'avons généralement de disposition à le croire.