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vendredi 8 décembre 2023

Classes philo, cours d'empathie, pratique de l'attention, etc. à l'école

Le futur ministre de l'Education à Trappes avec la fondation SEVE en fév 2020 (photo : FB G.Attal)

Les entrepreneurs attentionnels sont toujours très actifs et les rapports avec l’ancien ministre de la santé Agnès Buzyn, l'écologiste Delphine Batho et le nouveau ministre de l’éducation nationale Gabriel Attal sont excellents. Cela malgré la lettre ouverte envoyée par une quinzaine d’associations et de syndicats au ministre de l’époque (18/01/2022), Jean-Michel Blanquer. Parmi les signataires figuraient “la Ligue des droits de l’Homme, celle de l’Enseignement, les syndicats FSU, CGT et Unsa, la fédération de parents d’élèves FCPE et l’association de lutte contre les dérives sectaires Unadfi.” Ils écrivent notamment :
“la pratique sur des enfants mineurs d’une méthode qui peut aboutir à un conditionnement avec perte d’esprit critique et assujettissement de l’individu engendre (…) des risques importants qui ne peuvent être négligés.”
Trappes, avec F. Lenoir, G. Attal et J. Lenormandie en fév 2020 (photo : FB G.Attal)

Gabriel Attal avait déjà rencontré Frédéric Lenoir,
le président de la fondation SEVE (Savoir Être et Vivre Ensemble) avant d’être ministre, en février 2020, et fut très impressionné par les “ateliers philo”, et de “pratique de l’attention”, une autre façon de faire référence à la méditation de la pleine conscience (MPC), introduite en France par le moine bouddhiste Matthieu Ricard, le psychiatre Christophe André, qui sont les “parrains” de la fondation, avec quelques autres célébrités comme Boris Cyrulnik, Edgar Morin, Abdennour Bidar, etc.


F. Lopez, Ilios Kotsou (Mindful Leadership SBS-EM), M.Ricard, F. Lenoir, C. André,
Journée Emergences à Bruxelles "Se changer, changer le monde"

Certains oiseaux de malheur considèrent que ces initiatives privées de la part de “lobbies ésotériques” ou plutôt “philo-spirituels” n’ont pas leur place dans l’école républicaine, et considèrent ces tentatives comme de l’ “entrisme”. Ces initiatives sont néanmoins soutenues par les plus grandes entreprises mondiales et par des acteurs hors pair de “l'entrepreneuriat social”, comme la fondation Ashoka fondée par Bill Drayton, un ancien de McKinsey & Company. La présidente de la branche française Ashoka France, Martine Roussel-Adam, est même la Vice-Présidente de SEVE.
“Car l'aide d'Ashoka, association créée en 1980 en Inde par un Américain, Bill Drayton, ancien consultant du cabinet de conseil en stratégie McKinsey, est de "soutenir des personnes dont les idées et les ambitions sont à même de propager de nouvelles solutions aux problèmes sociaux et environnementaux". L'association leur met le pied à l'étrier. Son apport n'est pas seulement financier, mais aussi intellectuel grâce à son réseau de partenaires, entreprises et particuliers. Les cabinets de conseil les plus réputés lui prêtent main-forte : McKinsey, bien sûr, mais aussi Latham & Watkins dans le domaine juridique, Hill & Knowlton (communication), Ernst & Young (financier), Egon Zehnder (ressources humaines).

Des particuliers apportent également un soutien financier (10 000 euros par an chacun) et du temps. "La crise montre bien l'importance de ces nouveaux modèles. Participer à leur émergence m'apporte beaucoup", confirme Martine Roussel-Adam, entrepreneuse elle-même
.” Le Monde, 14/10/2009, Annie Kahn.
Un des objectifs d’Ashoka France est de Transformer L'Expérience Éducative, parce que “les nouvelles générations doivent acquérir des compétences et des qualités essentielles telles que la prise d’initiative, la collaboration ou l’empathie”, pour en faire les “acteurs de changement” (Changemakers) de demain, “des bâtisseurs du futur”, et “des citoyens conscients, actifs et éclairés”.

Ce en quoi, l’école telle que nous la connaissons semblerait échouer sans l’aide du secteur privé. Un coup de main philanthropique n’a donc pas de refus. Qui sait, si les classes de philosophie, de “pratique de l’attention”, et de “développement de la pensée réflexive” et d’empathie sont un succès, ces entrepreneurs sociaux et attentionnels pourraient jouer un plus grand rôle dans les écoles de la République, en développant l’attention, l’empathie, la résilience, une meilleure gestion individuelle sociale et émotionnelle, etc., en soulageant les professeurs et les budgets toujours sous pression. Le développement de compétences entrepreneuriales parmi eux serait évidemment un plus, et ferait d’eux des citoyens conscients, éclairés, prêts à mettre la main à la pâte.

Le lien école de la République-secteur privé est gagnant-gagnant. Les matériaux, les contenus et les applications “attentionnels” ("attentionique", "conscientique" ?) et la logistique nécessaires aux animations et formations permettent de financer celles-ci, de créer de l’emploi, et de faire un peu de profit aux philanthropes, qui sera éventuellement reversé à des charités. La "conscientique" et le coaching spirituel sont des marchés porteurs (voir mes blogs L'impitoyable marché de la méditation 03/06/2019 et La pleine conscience peut-elle casser des briques ? 30/03/2020).

Vidéo de BFM TV mise à disposition sur le site de SEVE

Après sa rencontre en février 2020 avec Frédéric Lenoir, et avant même de devenir Ministre de l'Education nationale, Gabriel Attal faisait de nouveau référence aux ateliers SEVE sur BFM TV, le 18/10/2020, suite au meurtre de Samuel Paty.
“Il faut faire plus, il y a aujourd’hui de très bonnes initiatives qui sont prises, dans certains établissements”. Pour un cadre général, on peut s’inspirer d’initiatives qui sont prises dans certains établissements. Un exemple, quand j’étais secrétaire d’état à l’Education, j’étais voir des établissements scolaires, ce que fait une fondation, la fondation SEVE, qui est porté par un philosophe qui s’appelle Frédéric Lenoir, qui met en place ce que l’on appelle “les ateliers philo”. C’est des ateliers qui permettent d’étayer l’esprit critique des élèves, et d’aborder avec eux des questions difficiles, comme celle-ci [le meurtre de l’enseignant Samuel Paty], pour faire progresser la conscience de chacun.”
Dans l’esprit de Gabriel Attal, il semble s’agir de classes philosophiques de type éducation civique, qu’il faudrait selon lui commencer dès la primaire, pour parler de liberté d’expression, de tolérance, du racisme, de l’antisémitisme, de la radicalisation...


Le 17 octobre 2023, lors de la Commission des affaires culturelles ((à2:34:13), le Ministre, en parlant des "cours d'empathie", réaffirme sa confiance en "les méthodes extrêmement intéressantes" de la fondation SEVE et F. Lenoir, sur lesquelles "il faudra s'appuyer pour déployer l'apprentissage de l'altruisme, de l'altérité et de la tolérance à l'École".

Dans la dernière intervention de Frédéric Lenoir à l’institut Diderot (01/12/2023), celui-ci semble cependant viser une approche davantage entre “la philosophie et la spiritualité” (1:36:37), la philosophie seule ne suffit pas. Il y revient aussi sur le projet SEVE, et mentionne avoir revu récemment Gabriel Attal, cette fois-ci Ministre de l’Education, avec qui il avait déjeuné.
“ [Le Ministre de l'Education Gabriel Attal] m'a dit qu'il souhaite développer de plus en plus “les ateliers philo” [SEVE] dans les écoles, parce que cela développe les compétences psychosociales et cognitives.”
Cela tombe bien, car Frédéric Lenoir raconte également à la fin de sa conférence comment ils ont “formé 5000 animateurs en 7 ans” (1:41:27), et qu’ils travaillent désormais avec l'Éducation nationale. La formation d’un animateur SEVE est sans doute beaucoup plus rapide, et moins coûteuse, que celle d’un enseignant fonctionnaire, puisque les animateurs paient pour leur propre formation.
“Le Parcours SEVE est construit autour de trois modalités pédagogiques :

- 8 journées en présentiel en pédagogie active pour un total de 48 h

- Un parcours e-Learning complémentaire d'environ 8h, accessible en ligne sur une plateforme pédagogique dédiée (extranet participant)

- Une mise en pratique de l'animation d'ateliers philo et pratique d'attention en relation bienveillante à l'enfant, avec 3 animations et 3 observations auprès de groupes d'enfants ou adolescents.”

Un parcours dure 65h30m et coûte actuellement “650 € Net de taxe
”.
Au terme de ce parcours, l’animateur SEVE pourra intervenir dans les écoles. Je ne sais pas s’il y a d’autres conditions[1], formation continue, etc.

Pour revenir sur la tendance “entre philosophie et spiritualité”, il faudrait regarder toute la conférence, mais à la fin de la conférence, Frédéric Lenoir résume sa pensée.
“1:36:37 On est entre la philosophie et la spiritualité. En tout cas, c'est une exigence personnelle que nous pouvons avoir chacun, pour nous engager. Si l’on se dit que l’on veut juste recevoir des avantages, mais qu'on est prêt à ne rien donner au collectif on va imploser. C'est cela, la grande crise des démocraties modernes. C'est l'individualisme triomphant qui devient narcissique, et c'est d'ailleurs un danger qui guette les spiritualités. Les spiritualités individuelles, j'en ai dit plutôt du bien, mais il faut bien voir qu'elles sont complètement menacées par le narcissisme individuel, et qu'au fond aujourd'hui, vous pouvez avoir des individus qui vont faire du yoga, de la méditation machin, mais en se fichant complètement de ce qui se passe dans le monde. Ce n’est pas un progrès.

La personne qui l'avait très bien dénoncé, c'est un lama tibétain qui s'appelle Lama Chogyam [Trungpa] Rinpoché, qui est le premier Lama à venir en Occident[2]. Après 5 ans de vie aux États-Unis, où il avait un succès colossal. Il faisait de grands enseignements, il y avait des dizaines de milliers de personnes, il remplissait des stades. Puis au bout de 5 ans, il a écrit un livre qui s'appelle “Le matérialisme spirituel[3]”, et dans lequel il dénonce ce narcissisme.

Il dit, au fond, vous les Occidentaux vous êtes des consommateurs. Vous consommez des objets, mais vous consommez aussi de la spiritualité. Donc vous allez faire des grandes initiations bouddhistes, vous allez pratiquer le yoga, vous allez faire du néochamanisme et cetera, mais si cela ne vous transforme pas, cela ne sert à rien. Cela devient simplement un trophée. Vous dites voilà j'ai fait un stage de Vipaśyanā, j'ai fait un stage de ci, mais ça doit vous transformer, ça doit vous changer votre Être. Vous devez progresser en tant qu'être humain, et si c'est juste une accumulation, eh bien vous êtes dans l'avoir. Il conclut son livre en disant vous êtes des boutiquiers[4]. Au final, il montre à quel point le consumérisme contemporain menace la spiritualité, parce qu'on devient des consommateurs de spiritualité au lieu d'être des humains qui sont transformés par la spiritualité, donc là il y a aussi un vrai danger
.”
Le livre auquel fait référence Frédéric Lenoir date de 1973, Chogyam Trungpa est mort en 1987. Cela ne s’est pas du tout bien passé avec lui, son régent, son fils, certains de ses disciples, ses organisations, mais Frédéric Lenoir, ancien directeur du Monde des religions (2004-2013), ne semble pas être au courant. Trungpa et ses organisations ne manquaient pas de narcissisme justement. Ce que Trungpa reproche au fond aux occidentaux, c’est leur “cherry picking” : “Sélectionner uniquement les éléments les plus désirables d'un ensemble, choisir sur le volet (comme on cueille des cerises, cherry).”

Chogyam Trungpa avec un jeune disciple à genoux (photo: Elephant Journal)

Trungpa demandait à ses disciples de choisir leur voie et leur maître une fois pour toutes, et de s’y tenir, quoi qu’il arrive, et il en est arrivé des choses. Trungpa, Sogyal, Robert Spatz, etc., n’étaient pas de bonnes “cerises”. Ils ne demandaient pas à leurs disciples de développer un esprit critique, au contraire. Pourquoi faire référence à une citation d’un maître religieux, narcissique et sectaire, dangereux pour les enfants en plus, dans le cadre d'une réponse sur les classes de philo, pour apprendre “à avoir une tête bien faite” ? C'est étonnant et inquiétant.

Mes blogs anciens sur Chogyam Trungpa (liste non-exhaustive) :

Il est des nôtres… 2014
Finie la lune de miel ? 2016
L'art d'enfumer 2016
Folle sagesse 2017
Réussir (siddhi) 2017
Shambala et Gésar de Ling, modèles pour une société éveillée séculière ? 2017
Transmissions célestes 2017
Un gourou pour insulter l'ego (II) 2017
Insulter l'ego en torturant des animaux 2018
Noyades en série dans eaux de bain 2019
La pratique d'une idéologie 2019
"Faire les choses, sans les faire vraiment" 2021
La réhabilitation d'un détenteur de lignée déchu 2021
La Trungpamanie fait de la résistance 2021
L'autre livre sur le Vajradhatu-Shambala de Trungpa 2021
Gabriel Attal parmi des volontaires du Service National Universel (SNU) (photo AFP)

"Mais en tout cas, je crois profondément que nous devons aller vers la généralisation du service national universel pour que l'école puisse assumer pleinement cette mission et nous en partageons tous, je crois, l'objectif de former une communauté de républicains et de citoyens éclairés et unis" Gabriel Attal à l'Assemblée nationale, le 17 octobre 2023

Sur le port de l'uniforme à l'école : "Selon le ministère, « le port d’une tenue vestimentaire commune est susceptible de créer une atmosphère de travail et d’égalité au sein de l’établissement ». C’est aussi « un moyen de valoriser l’image de l’école et de l’établissement en créant un sentiment d’appartenance et d’unité entre les élèves », selon le guide." Uniforme à l’école : le ministère de l’éducation précise les contours de l’expérimentation, Le Monde 11/12/2023

Uniformes et pensées uniformes ?


***

[1] Conditions de pré-inscription :

“-un extrait de casier B3 pour que la demande soit traitée

- un CV nous permettant de mieux vous connaître (compétences et expériences)

- une lettre précisant votre motivation à suivre ce parcours et également votre objectif personnel et/ou professionnel. Dans quel cadre pensez-vous expérimenter l'animation d'atelier philo ?”

[2] Voir le titre de l’hagiographie de Fabrice Midal : Trungpa, L'homme qui a introduit le bouddhisme en Occident.

[3] En France : Pratique de la voie tibétaine : au-delà du matérialisme spirituel

[4] “En fait, nous avons simplement monte une boutique, une boutique d'antiquités. Peut-etre nous sommes-nous spécialisés dans les objets orientaux, les antiquités du Moyen- ge chretien, ou les vieilleries de telle culture à telle époque, mais, quoi qu’il en soit, nous sommes des boutiquiers. Avant d'être bourrée d ’objets, la pièce etait belle : des murs blancs, un simple plancher, et une lampe au plafond. Un objet d’art tronait au milieu de la pièce et c’était beau. Tout le monde venait jouir de cette beauté, a commencer par nous. Mais nous n'étions pas satisfaits. Nous pensions : « Si ce seul objet embellit tellement ma chambre, plus j ’en aurai, plus ce sera beau. » Alors, nous avons commencé à collectionner et le résultat fut chaotique. Nous avons parcouru la planète entière à la recherche de beaux objets - l’lnde, le Japon, et les contrées les plus diverses. Et, a chaque fois que nous trouvions une pièce rare, comme nous n’en découvrons qu’une a la fois, nous la trouvions belle et pensions qu’elle ornerait notre boutique. Mais, lorsque nous rentrions avec l’objet, il venait s’ajouter a notre bazar heteroclite. L’objet n’irradiait plus aucune beauté des lors qu’il était perdu au milieu de tant de choses merveilleuses. Il ne signifiait plus rien. Et notre chambre magnifique prenait figure de débarras!”

L’original en anglais :

“But we have simply created a shop, an antique shop. We could be specializing in oriental antiques or medieval Christian antiques or antiques from some other civilization or time, but we are, nonetheless, running a shop. Before we filled our shop with so many things the room was beautiful: white- washed walls and a very simple floor with a bright lamp burning in the ceiling. There was one object of art in the middle of the room and it was beautiful. Everyone who came appreciated its beauty, including ourselves. But we were not satisfied and we thought, "Since this one object makes my room so beautiful, if l get more antiques, my room will be even more beautiful." So we began to collect, and the end result was chaos. We searched the world over for beautiful objects-India, Japan, many different countries. And each time we found an antique, because we were dealing with only one object at a time, we saw it as beautiful and thought it would be beautiful in our shop. But when we brought the object home and put it there, it became just another addition to our junky collection. The beauty of the object did not radiate out any more, because it was surrounded by so many other beautiful things. It did not mean anything anymore. Instead of a room full of beautiful antiques we created a junk shop! Proper shopping does not entail collecting a lot of informa- tion or beauty, but it involves fully appreciating each indi- vidual object. This is very important. If you really appreciate an object of beauty, then you completely identify with it and forget yourself. It is like seeing a very interesting, fascinating movie and forgetting that you are the audience. At that moment there is no world; your whole being is that scene of that movie. It is that kind of identification, complete involvement with one thing. Did we actually taste it and chew it and swallow it properly, that one object of beauty, that one spiritual teaching? Or did we merely regard it as a part of our vast and growing collection?”

mercredi 8 mai 2019

L'entrepreneuriat attentionnel


Photo : Radio-Canada / Danny Braün


Un message hier sur le timeline FB de Vincent Cespedes (public) m’avait alerté. Je l’ai partagé sur mon timeline Hridayartha. Ce message m’a fait me lancer dans des recherches sur l’association SEVE.

Les associations (SEVE, Chemins d’enfances, Ashoka France, etc.) vivent de dons déductibles des impôts.
“Votre don ouvre droit à déduction fiscale, à hauteur de 66% de votre impôt sur le revenu. Un don de 100€ par exemple ne vous coûte en réalité que 34€ (66€ sont déduits de vos impôts).
En tant qu’entreprise, vous bénéficiez d’une réduction d’impôt à hauteur de 60 % de votre don, dans la limite de 0,5 % de votre chiffre d’affaire HT
.” Source
Mention SEVE avant l'abolition de l'ISF : "ISF : Impôt de Solidarité sur la Fortune, déduction à hauteur de 75%”

Les entreprises ou donateurs qui font des dons (“mentors philantropes”), qui permettent de réduire leurs impôts de façon significative en choisissant la cause/charité privée qui a leur préférence. Ces dons viennent donc amoindrir le budget de l’état pour sa gestion (dépenses, remboursement des dettes etc.). L’argent qui était destiné au public va donc finalement vers des initiatives privées, qui peuvent avoir leurs propres critères pour sélectionner les bénéficiaires de leurs causes/charités. Cela a pour conséquence de diminuer la capacité de l’état pour gérer ses propres projets, voire pour rembourser ses dettes.

Cela fait entrer sur la scène toutes sortes d’initiatives privées qui capturent l’argent des “mentors philantropes” avant que celui-ci n’aille sous forme d’impôts vers l’état. Et ceux à l’origine de ces initiatives auront tenteront leurs chances d’obtenir gain de cause auprès des “mentors philantropes”. Si c’est le cas ce sera une relation gagnant-gagnant aux dépens de l’état. Cette logique conduirait à terme à la reprise des activités sociales par le secteur privé. D’où le phénomène d’entrepreneuriat social, inventé par Bill Drayton, un ancien employé de McKinsey and Company et inventeur de la devise : "l'entrepreneur social ne se contente pas de donner un poisson, ou d’apprendre à pêcher : il ne sera satisfait que lorsqu’il aura révolutionné toute l’industrie de la pêche". Avec son fonds Ashoka, et projets annexes, il veut préparer les “acteurs de changement” (Changemakers) de demain, dès l’école primaire.
"Ashoka aide les entrepreneurs à travailler ensemble, ainsi qu’avec des partenaires dans des entreprises, gouvernements, universités et d’autres institutions influentes, afin de mobiliser et démontrer le pouvoir de l’entrepreneuriat collaboratif."
Cela implique que l’éducation nationale serait incapable de préparer les “acteurs de changement” de demain ? A moins qu’elle ne manque de moyens, à cause de problèmes de budget… Les entreprises et les “mentors philantropes” ont certes plus de moyens, entre autres grâce aux déductions d’impôts associées à leurs dons aux causes privées, mais non seulement. Avec ses demandes incessantes de dé-régularisations, le secteur privé sape les moyens (et l’autorité) de l’état, dans tous les domaines, y compris l’éducation nationale. En plus de manquer des moyens, les écoles seraient incapables de préparer les “acteurs de changement” de demain et auraient besoin d’un coup de main dans ce domaine. Quel sorte de changement d'ailleurs, qui en décide ?

La présidente du Fonds Ashoka France pour l’entrepreneuriat social, Martine Roussel Adam, avait en 2016 co-fondé l’association SEVE (Savoir Être et Vivre Ensemble) avec le philosophe expert en religions Frédéric Lenoir. SEVE propose aux écoles primaires etc. d’animer des classes de philo-méditation, officiellement “Ateliers de philosophie et pratique de l’attention”. Les animateurs/animatrices de ces “ateliers philosophiques” ont suivi une formation SEVE (8 jours, 500 €) au préalable. “Au terme du parcours, une attestation est remise à chaque stagiaire ayant suivi complètement le parcours.”

Quels que soient le contenu et les effets de ces ateliers, “l'entrepreneuriat social” fait ainsi son entrée dans l’éducation nationale, avec une activité plutôt sympathique, mais apparemment pour combler une lacune… La philosophie enseignée par les professeurs serait-elle déficiente par rapport à celle enseignée par les animateurs SEVE ? La “pratique de l’attention” demanderait-elle des interventions d’animateurs externes co-financées par Ashoka ou des “mentors philantropes” ? Est-ce le livre Philosopher et méditer avec les enfants de Frédéric Lenoir qui servira de guide ? Voici la présentation de ce livre :
"Ce livre raconte l'aventure extraordinaire que j'ai vécue avec des centaines d'enfants à travers le monde francophone, de Paris à Montréal, en passant par Molenbeek, Abidjan, Pézenas, Genève, Mouans-Sartoux, la Corse et la Guadeloupe. Pourquoi, en effet, attendre la classe de terminale pour aborder le questionnement des thèmes existentiels : l'amour, le respect, le bonheur, le sens de la vie, les émotions, etc. ? Ces ateliers philosophiques montrent une étonnante capacité des enfants de 6 à 10 ans à penser. Au-delà des concepts, ils y apprennent les règles du débat d'idées et développent leur discernement et une réflexion personnelle.
Parce que les enfants ont souvent du mal à se concentrer, je fais précéder les ateliers d'une courte méditation, ou pratique de l'attention, qui permet à chacun de retrouver sa réceptivité sensorielle et d'être présent dans l'instant.
Cet ouvrage propose une méthode et des outils concrets pour tous ceux qui, parents, enseignants, amis, souhaitent accompagner les enfants dans cette pratique de l'attention et des ateliers philosophiques.
"
Ces sujets ne sont-ils jamais abordés dans l’école ? Peut-être pas comme on le souhaiterait ? Le “sens de la vie”, est-ce que cela s’enseigne à l'école laïque ?

Le plus grand désavantage en tout cela est que “l’attention” y est fétichisée ou transformée en marchandise (commodified). En fait, cette association ainsi que d’autres “entrepreneurs attentionnels” ou “producteurs d’attention” en font un produit. Il y a une offre et une demande en matière d’attention. Ceux qui se sentent en manque d’attention peuvent faire appel à des professionnels de l’attention pour combler leur manque par le biais d’ateliers, de coaching etc. Le manque d’attention et l’attention deviennent quasiment mesurables. Il suffit de trouver à “l’intérieur de soi-même” (les causes ne se trouvent jamais à l’extérieur !) le bouton pour l’augmenter. Chacun est responsable de son attention ou déficit d’attention, quelles que soient les conditions de son environnement et milieu. Que celles-ci deviennent invivables (ou pas !), que les cadences, les sollicitations et les responsabilités augmentent ne devraient empêcher personne de bien fonctionner, pourvu qu’il/elle ait l’attention. Et l’attention ne regarde que l'individu, qui en est entièrement responsable.

La “méditation” (pleine conscience etc.) est la méthode remède qui permet de “développer” et “renforcer” l’attention. Si les enfants, les employés, les traders, les DRH, les forces de l’ordre etc. ont du mal à se concentrer c’est-à-dire à fonctionner conformément, il leur suffirait d’une “courte méditation” pour être de nouveau en état de bien fonctionner...

La concentration ou l’attention sont pourtant naturelles (Buddhadasa). Si elles ne se produisent pas naturellement, il faudrait revoir les conditions, y compris externes. Les méthodes bouddhistes anciennes accentuent l’importance des “préparatifs” de la “méditation”, l’octuple chemin, où “la pratique”, est octuple… Si la concentration et l’attention “justes” font défaut, il se peut que l’effort ne soit pas juste, ou sinon les moyens d’existence, l'action, la parole, la pensée, la compréhension… Si c’est le cas, on se demande ce que pourrait bien faire une “courte méditation” avant de retourner dans le manque de compréhension juste, de la pensée juste, de la parole juste, de l’action juste, des moyens d’existence justes…

Il ne s'agit évidemment pas de signaler un manque de contenu bouddhiste dans le projet SEVE ou de regretter l'enseignement du bouddhisme orthodoxe à l'école. Une fois de plus, la pleine conscience, le Mindfullness, l'attention (altruiste ou non) semblent se prêter à être utilisées comme une sorte de cheval de Troie d'autres projets de disponibilité de cerveau pour le "changement", dès le jeune âge. Pourquoi des grandes entreprises à but lucratif, demandant toujours plus de dérrégularisations et moins d'impôts et de services publics, sont-ils si généreux avec leurs dons déductibles aux associations d'entrepreneurs sociaux cherchant à s'immiscer dans des activités sociales généralement réservées à l'état ?

Jean-Michel Blanquer alerté sur des ateliers de «méditation de pleine conscience» dans les collèges, Le Parisien avec AFP, 18/01/2022 à 16h44



***

Message sur FB Vincent Cespedes

Un message privé Twitter de Katia, que je vous partage (et que je partage à 100%).
ALERTE !!!
Le film « Le cercle des petits philosophes » (déjà retransmis sur France 2) est une imposture.
Il faut rester vigilant car la pseudo-association* SEVE qui se trouve derrière ce documentaire a élaboré une stratégie de communication de masse devant lui apporter visibilité, légitimité et pérennité. Le film est tourné dans deux écoles car l’institution scolaire est l’une de ses cibles. Les médias applaudissent, la philo est à la mode et les parents veulent croire à cette solution-miracle. Si la « philo-méditation » entre dans les écoles primaires, quel formidable débouché pour vendre leurs formations clés en main (aujourd’hui, SEVE donne aux candidats son auto-certification d’animateur philo-méditation après 4 we et paiement de 500 € !!).
Mais dans « Le cercle des petits philosophes », de quelle philo s’agit-il ? N’y a-t-il pas une idéologie derrière ? Pourquoi l’associer à la méditation ? Est-ce un hasard si les fondateurs, dirigeants de cette association, sont les diffuseurs à grand succès de la psychologie positive, de la méditation et de l’injonction au bonheur ? On est en droit de se s’inquiéter. Car derrière les mots magiques auxquels tout le monde adhère : paix, bonheur, vivre ensemble, bien, bon, bienveillance, science, civilisation, progrès, liberté, démocratie…, se cache une idéologie perverse qui responsabilise les individus de se sentir heureux ou malheureux, de réussir leur vie ou pas. Allez dire aux Gilets Jaunes qu’ils ne doivent plus essayer de changer leurs conditions de vie collectivement mais tout simplement leur sentiment individuel vis-à-vis de leurs conditions de vie !
Le néo-libéralisme a trouvé là un moyen de promouvoir l’individu tout-puissant afin que le politique, l’État, puisse se désengager de ce qui est pourtant de son ressort. Affligeant. Remettre en question cette forme de tyrannie est un devoir. À la psychologie positive et tout le tralala New Age qui veut infiltrer tous les secteurs de la société (santé, travail, justice, éducation), je préfère les gens qui s’intéressent – comme vous – à la psychologie « négative » !
* (pas d’adhésion possible, pas d’AG depuis 3 ans d’existence)



Mes premières réactions

Chacun peut faire son enquête. J’ai commencé la mienne, et je trouve cela inquiétant. L’association SEVE (avec la fondation SEVE) a été fondée par Frédéric Lenoir et Martine Roussel Adam, qui est aussi présidente du Fonds Ashoka pour l’entrepreneuriat sociale.L’inventeur de l’entrepreneuriat social (et des réseaux de mentors philantropes - Microsoft etc. - qui vont avec) est Bill Drayton. Entrepreneuriat social rime avec conservatisme compassionnel et capitalisme progressiste (si si). Une des missions d’Ashoka est de préparer la prochaine génération d’acteurs de changement du privé pour filer des coups de main au public, faire mieux que le public voire le remplacer tout à fait.

Côté “recherches”, Frédéric Lenoir (à titre personnel) et maintenant SEVE semblent s’intéresser aussi à l'Institut Suisse des Sciences Noétiques (ISSNOE), qui avait découvert et fait la promotion du passe-muraille Nicolas Fraisse.

Je pense que l’idéologie néo-libérale tout englobante avec son culte de l’entrepreneuriat en tout genre a fait assez des dégâts. Pas besoin d’entrepreneuriat sociale, écologique, méditationnel etc.

Pour l’entrepreneuriat social https://www.ashoka.org/fr-FR/file/41915/download...
Pour les recherches sur l’existence de l’âme https://www.cath.ch/.../lexistence-de-lame-revelee-a-geneve/



"En 1996, Ashoka a établi un partenariat avec McKinsey & Company pour fonder le centre Ashoka/McKinsey pour l’entrepreneuriat social à São Paulo, au Brésil, afin d’aider Ashoka à apprendre à travailler efficacement au sein du secteur des entreprises et d’aider McKinsey à établir une activité dans le secteur social. La même année, ayant vu la majorité des Fellows Ashoka lancer leurs premières initiatives liées aux adolescents, Ashoka a lancé Youth Venture avec pour point de départ l’idée que la seule façon d’augmenter de manière significative la proportion d’adultes qui se considèrent comme des acteurs de changement et maîtrisent des compétences sociales fondamentales, indispensables et complexes, est de modifier la manière dont tous les jeunes grandissent. Youth Venture a commencé à s’investir auprès des jeunes afin qu’ils deviennent des acteurs de changement par le biais d’une expérience transformatrice, en lançant et en dirigeant leur propre projet durable."

"En 2018, McKinsey a été classé à la première position du classement Vault des cinquante meilleurs cabinets de conseil mondiaux, et a été jugé l'employeur post-MBA le plus attrayant par les diplômés des dix programmes MBA les plus sélectifs. En 2007, seize CEO d'entreprises mondiales cotées à plus de 2 milliards de dollars étaient des anciens de McKinsey & Company, classant l'entreprise comme la plus fertile en futurs CEOs (classement USA Today 20085).

En 2002, McKinsey conseille 147 des 200 premières entreprises mondiales. La firme participe également à un certain nombre de projets pro bono pour des organisations humanitaires. Forbes a estimé le chiffre d'affaires de l'entreprise à 7,8 milliards de dollars pour 2013."

https://fr.wikipedia.org/wiki/McKinsey_%26_Company

Autre manière de "traiter" le problème de l'inattention "la pilule de l'obéissance" (Monde Diplo)