Affichage des articles dont le libellé est Hadès. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Hadès. Afficher tous les articles

mercredi 21 octobre 2020

De la corne d’abondance à une mangouste…


Perséphone et Hadès, vase 500-400 av. J.C., British Museum

La corne d’abondance serait d'abord apparue au Ve s. av. J.-C. comme un attribut du dieu Hadès ou dans le contexte de ce dieu. On la voit représentée quand Perséphone est avec Hadès dans le royaume souterrain pendant six mois. Il s’agit peut-être d’un attribut temporaire, emprunté pendant six mois... Le nom latin de Hadès est Pluto(n), ce qui signifie “le riche”. 


Hadès fertilise la terre avec la corne,
Perséphone tient un caducée et une charrue


C’est un dieu qui stocke ses richesses cachées sous la terre (humus). Perséphone et Hadès font des banquets, quand ils sont ensemble. Perséphone lui sert à boire, et Hadès vide sa corne d’abondance devant elle. 

Almathée nourrissant Zeus avec la corne

Selon la tradition la plus populaire, la corne d'abondance ornait le front de la chèvre Amalthée, qui nourrit Zeus dans son enfance (Wiki). Il arrive donc que l’on voit Zeus avec la corne d’abondance. 

Le jeune Ploutos en compagnie de Déméter

Il y a encore un troisième dieu qui arbore cet attribut. Il s’agit de Plutus/Ploutos le dieu de la richesse. La généalogie (et les noms) de Plutus varient, mais il est généralement présenté comme le fils de Déméter et de Jason. Plutus est souvent représenté comme un jeune enfant, en présence de la corne d’abondance, et de la déesse Tyché. 


Déméter sous les traits de Tyché et son fils Ploutos

A partir du IVème siècle, on commence à voir changer la corne d’abondance de main iconographiquement. C’est la déesse Tychè (en latin Fortuna) qui l’arbore. La notion de “fortune” s’individualise progressivement, et on voit cette déesse apparaître sous divers noms, lorsqu’elle est rattachée à des villes spécifiques.
Tyché devient la « Fortune de la cité », en grec ancien, Τύχη τῆς πόλεως, divinité féminine porteuse de la corne d'abondance, le front ceint d'une couronne murale.” (Wikipédia

La Tyché d'Antioche, dont l’original est d’Eutychides date du IIIème siècle av. J.-C., est intéressante du fait que son pied droit écrase un jeune homme[1], qui est la personnification du fleuve Oronte, qui prend sa source au centre du Liban. 

Ardoksho/Tyché & Pharro/Pañcika, Gandhara I-IIème s.

Une sculpture de la déesse Ardoksho locale au Gandhara à l’époque Kouchan, serait à la fois l’équivalent de la déesse grecque Tyché, la déesse perse Anahita, la déesse indienne Śrī, et la déesse Hārītī au Gandhara. Ardoksho/Tyché est ici en compagnie du dieu local Pharro, dans une situation de banquet. C’est Ardoksho, qui tient la corne d’abondance. C'est le nom Hārītī (une yakṣī), qui est le plus souvent utilisé dans cette région pour la déesse ambivalente Tyché/Déméter. Compagne et mère à la fois. On pourrait deviner que le petit enfant touchant son genou est l'équivalent de Ploutos. Cherche-t-il a récupérer la corne ? Quelques variantes du "même" couple. Pañcika/Kubera est le commandant en chef de l'armée de yakṣa de Vaiśravaṇa, ainsi que de 27 autres généraux yakṣa. On représente souvent Pañcika (équivalent de Kubera) tenant une lance et un sac de joyaux (wiki).

Pañcika & Hārītī, couple yakṣa, Gandhara I-IIème s.
 
Pañcika & Hārītī, l'enfant a disparu. Pañcika a
un bâton (de  maréchal/daṇḍa) posée contre sa jambe droite

Hārītī une grappe de raisins à la main,
entourée d'enfants (photo Elisa Iori), Barikot, Pakistan, Swat Valley

Nana (Ishtar), déesse Kouchane

Pour l'anecdote, et pour montrer le caractère non-exhaustif des variantes. Un autre nom de la déesse kouchane Ardoksho est Nana (V-VIème, période hephtalite ou turque), un aspect tenant le même attribut que Tyché d’Antioche, des épis de blé, ou une “palmette” en forme de corne d’abondance, selon le commentaire du Metropolitan Museum, assise sur un lion. 


Vishnu & Lakṣmī, Hoysaleswara Temple à Halebidu, Karnataka

En Inde, l’équivalent de Tyche est Śrī, ou Śrī Lakṣmī, en tibétain “dpal lha mo”, l’aspect paisible. 

dPal Lha mo (détail), entourée de troupiers yakṣa HA9177

Pel lhamo tient une flèche (le caducée de Demeter ?) de la main gauche, et un panier de joyaux et de cornes dans la main gauche, mais les attributs peuvent varier. On voit parfois en plus du panier de joyaux, ou au lieu du panier de joyaux une mangouste qui crache des joyaux (tib. ne ‘u le skt. nakula). On a l’impression que la déesse paisible Phal Lha mo[2] est assez récente, également à en juger par ses représentations.

dPal Lha mo/Hārītī avec mangouste et enfant HA2196

On retrouve la même mangouste cracheur de joyaux sur les icônes de Kubera/Jambhala/Vaiśravaṇa, nettement plus anciennes, dont certaines représentations pourraient suggérer un lien iconographique directe avec notre corne d’abondance. Les trois dieux mentionnés sont des aspects du dieu de richesses à l’instar de Plutus. Ils ont souvent une apparence yakṣa, et peuvent avoir pour monture un lion, ou un makara. Les icônes tibétains représentent le plus souvent Jambhala et Vaiśravaṇa. Kubera est le dieu de richesses bouddhiste non-tantrique indien (Jeff Watt).

Kubera tenant un sac d'argent,
main droite faisant le geste de protection, Ier s.,
Mathura, photo de Biswarup Ganguly


Kubera, tenant un sac long, une peau de mangouste ?
Madhya Pradesh, Xème s. Norton Simon Museum

 
Jambhala noir, mangouste crachant HA65174

Jambhala jaune, assis sur une conque,
tenant le fruit bījapūraka et mangouste HA90718

Jambhala blanc, assis sur un makara,
entourée des 4 dakini HA81650


Jambhala blanc chinois,
assis sur un makara HA3314900

Jambhala jaune avec parèdre,
fruit bījapūraka et mangouste HA65330


Quel est ce fruit bījapūraka, ou mātuluṅga (Citrus medica) que tient dans la main Jambhala, jaune comme la mort ? C'est un cédrat, utilisé pour combattre la fièvre. J'aurais aimé que ce soit une pomme grenade, "abondant en grains", car bījapūraka signifie "plein de pépins".
"Hadès avait appris qu'on voulait venir lui reprendre Perséphone, qui était devenue sa femme. Or, personne ne pouvait quitter les Enfers s'il y avait fait au moins un repas. Hadès offrit donc une grenade à son épouse. Quand Hermès vint la chercher, Perséphone avait déjà mangé six pépins, et ne pouvait donc plus quitter les Enfers." (Vikidia)
Et que penser de Budai ou Hotei avec son sac de bonheur, et accompagné d'un enfant, ou parfois six enfants ?


Ceux qui souhaitent obtenir les siddhi ont l'embarras du choix.
 
Dévot de Vaiśravaṇa recueillant les siddhi aux pieds de son dieu HA24467

Lire aussi Les pérégrinations d'un sage populaire du 30 janvier 2017 et Enchanter, sur "le petit garçon doré" (Shan Cai Tong Zi) du 26 janvier 2016.



***

[1] Héraclès arracha la corne d’abondance à Achéloos (alors qu'il était transformé en taureau) lors de sa victoire sur le dieu fleuve (wiki).

[2] Sa contrepartie courroucé étant la déesse dpal ldan lha mo dud gsol ma ou Kālī, avec son sac à maladies et autres attributs.







samedi 4 novembre 2017

Au-delàs intégrés et intégrables

Fond d'écran, artiste inconnu
En ce qui concerne l’au-delà, la Bible enseigne dans le Livre de Job (3,3-19) que tous les morts disparaissent dans l’obscurité (sheol), au mieux le lieu des morts, au pire un puits d’oubli. C’est « le rendez-vous de tous les êtres vivants » (Job, 30,23). C’est la destruction du second temple qui semble avoir été à l’origine d’un au-delà meilleur, l’anti-chambre du « monde à venir » (Pirkei Avot 4:21), et que si l’on souffre dans ce monde-ci, la récompense n’en sera que plus grande dans l’autre monde (Leviticus Rabbah 27:1).

Dans l’évangile de Luc, Jésus dit à l’un des malfaiteurs crucifiés en même temps que lui « Je te le dis en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. » (Luc, 24,43). Le Paradis ou le Royaume, qui n’est pas de ce monde, où l’on rejoint « Notre Père qui êtes aux cieux ». L’idée judaïque du « monde à venir » au prix des souffrances ici-bas a sans doute contribué au culte des martyrs aux débuts du christianisme, et qui a précédé le culte des saints. Aux débuts du christianisme, il y avait deux destinations après la mort : les Cieux, le Paradis, ou encore le Royaume, ou bien  l’Obscurité et l’Oubli. Mais comme l’idée de récompense appelle l’idée de son contraire, la punition, le puits de l’oubli, où selon le Livre de Job, « je suis couché maintenant, je serais tranquille, Je dormirais, je reposerais » (Job 3,13), et où « je n'existerais pas, je serais comme un avorton caché, Comme des enfants qui n'ont pas vu la lumière. » (Job 3,16), allait se remplir de toutes sortes de souffrances.

Ceux qui suivaient le Christ, en témoignant (mártys) de sa résurrection (Actes 1,22), allaient au Paradis après leur mort, les autres se retrouvaient dans le Hadès. Ceux qui mourraient à cause de leur témoignage pendant les persécutions devenaient officiellement des martyres.
« Le culte des martyrs prenait déjà une place si considérable, que les païens et juifs en faisaient une objection, soutenant que les chrétiens révéraient plus les martyrs que le Christ lui-même. On les ensevelissait en vue de la résurrection, et on y mettait des raffinements de luxe qui contrastaient avec la simplicité des moeurs chrétiennes; on adorait presque leurs os. À l'anniversaire de leur mort, on se rendait à leur tombeau: on lisait le récit de leur martyre; on célébrait le mystère eucharistique en souvenir d'eux. » (Ernest Renan, Le culte des martyrs).
Le culte des martyrs et le culte associé des reliques deviendra le culte des saints. Dès le IVe siècle, les Églises orientales célèbrent leur fête le dimanche après la Pentecôte. Au Vème siècle, l’église de Rome suivra, en le célébrant le même jour. A partir du VIIIème siècle, la Toussaint est célébrée au 1er novembre par l’église de Rome, et vers 835-837, le pape Grégoire IV ordonna que cette fête soit célébrée dans le monde entier.[1] L’idée d’un troisième au-delà entre les Cieux et l’Enfer se développa, un entre-deux, où séjournaient les morts en attendant le Jugement dernier. Tout n’était pas perdu, il était possible de prier pour le salut des morts dans le Purgatoire, bien que ce terme ne soit pas encore connu.[2] Saint Odilon de Cluny (962-1048) instaura en 998 la commémoration liturgique des morts, célébrée au lendemain de la fête de la Toussaint, le 2 novembre. A la fin du XIIe siècle, le Purgatoire devient un lieu proprement dit. Il fera l'objet des solutions les plus créatives et lucratives pour sauver les âmes des morts, mais qui seront refusées par la Réforme amorcée au XVIe siècle. Si ce n’est pas la fin de l’idéal du martyr, « témoin », ce sera la fin théorique des cultes associés et du Purgatoire. Les voies plus mystiques (mystique Rhénane, etc.) avaient préparé le terrain.

Le troisième niveau entre Ciel et Terre, avec ses cultes associés, est souvent un champ de bataille entre différentes croyances au sein même d’une religion. Si l’on admet la dualité corps-esprit, et si la mort est la séparation du corps (mortel) et de l’esprit (immortel), il faut bien que l’esprit du défunt séjourne quelque part. Dans la religion védique aussi, il n’y avait que le ciel et la terre (et le puits de ténèbres après la mort), jusqu’à la découverte du monde des mânes (pitṛloka) par Yama, qui l’aménagea pour eux en attendant leur passage au ciel de Brahma. L’au-delà n’allait pas de soi. Une fois qu’il y a un monde bien déterminé pour les mânes, les survivants peuvent s’y tourner pour les remémorer, voire essayer de les sauver en accélérant leur passage au monde de Brahma.

Jusqu’au XIIème siècle environ, quand le bouddhisme tibétain recevait l’apport du bouddhisme indien (Atiśa etc.), la « voie de la connaissance » et ses méthodes contemplatives prédominaient, ainsi que la vue que les phénomènes n’avaient aucun fondement (S. (sarvadharma)-apratiṣṭhānavāda T. chos thams cad rab tu mi gnas pa), un courant de l’école Mādhyamaka. Le manque de l’importance du culte des dieux et démons et des siddhis associés fut noté par l’hagiographe Gyadangpa (env. 1258-66). Réchungpa était celui qui allait les réhabiliter pour les écoles Kagyupa. Pour l’école Nyingmapa, dont le Dzogchen « appauvri » manquait également de moyens, c’est Karma Lingpa (1326–1386) avec son Cycle des Bardo (bar do drug gi khrid yig), qui introduira un troisième niveau, un état intermédiaire spécifique appelé l’état intermédiaire du dharmatā (tib. chos nyid bar do) et qui révèle que le corps subtil est le maṇḍala de 100 divinités paisibles et courroucées (tib. zhi khro), où les âmes des morts peuvent trouver le salut, et où leurs proches peuvent les aider à passer le cap, grâce aux cultes des saints et aux cultes des morts, rendus possibles par ce niveau. Ces pratiques seront l’objet d’un deuxième volet du Dzogchen, appelé le « Franchissement du Pic » (tib. thod brgal). La pratique Dzogchen qui inclue les pratiques du « troisième niveau » sera appelé « holistique » par Sam van Schaik dans l’article Holistic or Radical Dzogchen, et celle qui ne les inclue pas « appauvri ».

Comment le christianisme et le bouddhisme (tibétain) « appauvris » se sont-ils « enrichis » au moyen-âge ? Le christianisme européen s’est « enrichi » en puisant dans la culture celtique. Le samain/samhain[3] « est la première des quatre grandes fêtes religieuses de l’année celtique protohistorique, fêtée aux environs de notre 1er novembre ». « C’est une fête de transition — le passage d’une année à l'autre — et d’ouverture vers l’Autre Monde, celui des dieux. ».
« Pour les Celtes, cette période est entre parenthèses dans l’année : elle n’appartient ni à celle qui s’achève ni à celle qui va commencer ; c’est une durée autonome, hors du temps, « un intervalle de non-temps ». C’est le passage de la saison claire à la saison sombre, qui marque une rupture dans la vie quotidienne : la fin des combats pour les guerriers et la fin des travaux agraires pour les agriculteurs-éleveurs, par exemple. » (wikipedia)
Des hommes exceptionnels peuvent se rendre dans l’Autre Monde, la résidence des dieux (le Sidh, Evans-Wentz s'y intéressa), généralement à l’invitation d’une Bansidh, une « messagère de la mort ». Le passage pendant cette période n’était pas à sens unique : les morts pouvaient descendre pour visiter la terre. Aussi, pendant la fête des morts Samain, on plaçait devant sa porte des nourritures destinées aux morts (« trick or treat »), pour les empêcher de faire du mal. On portait des costumes autour d’un feu rituel. Les cendres étaient remportés à la maison dans des navets creusés. La création de la commémoration liturgique des morts, au lendemain de la Toussaint, permettait donc d’intégrer des coutumes celtiques récalcitrantes dans le culte chrétien. Le premier jour était chrétien (« appauvri »), le jour suivant celtique (« enrichi »). Actuellement, le 1er novembre est le jour de Halloween (« Alholowmesse » en anglais moyen.

Pour « enrichir » le bouddhisme tibétain du XIIème siècle qui manquait de siddhis, les tibétains ont fait appel à des croyances et des cultes prébouddhiques ou non-bouddhistes, qu’ils ont intégré dans le cursus bouddhiste tibétain « holistique ».

***

Voir le billet Un roi qui fait la pluie et le beau temps pour un exemple indien d'une fête comme le samain celte, où les limites entre les divers mondes sont temporairement suspendues, et où les dieux, les démons/esprits et les humains peuvent se rencontrer. Dans le Manimékhalaï, traduit en français par Alain Daniélou avec le concours de T.V. Goapala Iyer, on rencontre le même type de phénomène.

[1] Wikipedia Toussaint

[2] « Pour Augustin, seuls certains chrétiens, déjà acceptés au paradis, sont soumis à la purgation comme épreuve de purification, entre le jugement individuel se situant à la mort et le Jugement dernier, collectif15. Il souligne que les peines y sont très pénibles. Augustin fait la distinction entre un « enfer inférieur » et un « enfer supérieur » (ce qui perdurera entre le vie et le xiie siècle), ce qui se transformera en une « localisation » du Purgatoire en un lieu « au-dessus » ou « proche » de l’Enfer, avec des peines qui y ressemblent beaucoup, ce qui deviendra à la fin du xiie siècle, le Purgatoire proprement dit. » Wikipedia Purgatoire

[3] « On la retrouve en Gaule sous la mention Tri nox Samoni (les trois nuits de Samain), durant le mois de Samonios (approximativement le mois de novembre), sur le calendrier de Coligny. »

vendredi 16 septembre 2016

Le puits de l'Oubli


Le chaos est le dés-ordre primordial, la con-fusion. C’est l’Intelligence qui crée de l’ordre en séparant le haut et le bas, le Ciel et la Terre. Tout le reste, la vie et la mort, a lieu dans ce cadre.

L’Enfer c’est le lieu souterrain où séjournent traditionnellement les morts. Première surprise, « les morts » séjournent quelque part, et plus précisément dans un monde souterrain ? Les morts ne seraient donc pas tout à fait morts ? Notons, que l’Enfer n’a pas toujours été associé avec la souffrance, autre que l'oubli, ce n’est pas forcément un « lieu où les damnés subissent le châtiment éternel », mais tout simplement le lieu des morts.

Évidemment, quand les morts sont enterrés, ils séjournent six pieds sous terre. Mais il n’est pas question de cela quand on parle du monde souterrain. Chez les Grecs, l’Enfer s'appelait l’Hadès, un mot composé du préfixe négatif a- et d’eido, qui signifie percevoir (avec les sens), connaître, avoir une attention sur… Ce serait donc un lieu, où l’on ne perçoit pas, où l’on ne connaît pas et où l’on n’a plus d’attention. Voire, un lieu où l’on n’est plus vu, ni connu. Un lieu d’oubli, l’Oubli.

L’ordre créé par l’Intelligence est dit dans la Vérité (Alétheia). Marcelle Detienne[1] explique que seuls trois sortes d’individus étaient habilités à dire la Vérité dans la Grèce archaïque. Tout le monde peut dire sa vérité, mais seuls le devin, le poète (aède, chantre, ṛṣi) et le roi de justice pouvaient dire la Vérité. Le mot Vérité en grec se dit alétheia, de nouveau un mot composé du préfixe a- et de lèthè, oubli, donc littéralement le non-oubli. Le poète a une double fonction : célébrer les dieux (immortels) et célébrer « les exploits des hommes vaillants », qui ainsi passent à l’immortalité. Rendre immortels, faire passer à l’immortalité signifie en fait empêcher qu’ils tombent dans l’oubli. Le poète empêche que quelqu’un tombe dans l’oubli, en le « célébrant », en faisant son éloge, régulièrement, à des moments de commémoration. Autrement dit, il dit la Vérité.

Célébrer les dieux, c’est empêcher de les oublier. Cet aspect existe aussi dans le bouddhisme, dans le souvenir du Bouddha (Buddhānusmṛti). Un calendrier est établi pour fixer les jours où l’on sort les dieux de l’oubli, où on les maintient en vie et dans la lumière. Le conseil des dieux décide quel héros peut les rejoindre et passer à l’immortalité. Comment les simples mortels apprennent-ils la nouvelle ? Par les devins et les poètes qui disent la Vérité.

Par le chantre Homère[2], nous savons que les morts dans le Tartare sont des ombres ou des images (εἴδωλον).
« Dans l’Iliade, Homère connaît le Tartare, dont il parle à propos des Titans comme l’endroit le plus profond des Enfers, où quelques criminels mythiques célèbres reçoivent leur punition (les Danaïdes, Ixion, Sisyphe, Tantale, etc.) C’est aussi la prison des dieux déchus comme les Titans et des Géants, et tous les anciens dieux qui s’étaient opposés aux Olympiens. » (Wikipédia)
Les Titans sont des dieux anciens, que les chantres des nouveaux dieux que sont les Olympiens, ont mis dans l’Oubli le plus profond (Tartare). De même, les nouveaux chantres du Zoroastrisme avaient mis leurs anciens dieux (daeva) dans la Maison des Druj/dēw qui est l’Enfer profond des zoroastriens (Gathas, Yasna 30:11). Au lieu de continuer à célébrer les Titans et les dēw, les chantres grecs et perses les mettent dans l’Oubli, et ils diront désormais la Vérité des Olympiens et d’Ahura Mazdâ. Les prophètes, qui disent la Vérité chez les hébreux, avaient fait passer tous les autres dieux (idoles) à l’Oubli, en n’admettant plus que le culte du seul Iahvé. L'Oubli y est appelée la Géhenne[3]. Mahomet aurait détruit 360 idoles installées dans la Kaaba par les tribus préislamiques locales et le verset 24 de la sourate XXIX, dite «de l'araignée» déclare :
« Vous avez pris à côté de Dieu des idoles pour l’objet de votre culte, par l’amour de ce monde, qui existe chez vous ; mais, au jour de la résurrection, une partie de vous reniera l’autre, les uns maudiront les autres; le feu sera votre demeure, et vous n’aurez aucun protecteur. »
On note que les anciens dieux d’une civilisation méritent souvent des punitions exemplaires, et dans un endroit spécifique de l’Enfer. Sans doute furent-ils punis davantage, s'ils étaient plus difficiles à oublier ? L’Oubli ne suffisant pas non plus toujours pour inspirer la crainte aux fidèles, il fallait frapper fort avec des punitions créatives. Et il faut dire que les religions établies se sont vraiment surpassées dans ce domaine !

Dans un passé récent encore, les livres, dont la vérité ne s’accordait pas avec la Vérité, furent placés dans l’Enfer bibliothécaire, ou devaient brûler dans le feu (autodafé).

La porte d'Orcus dans les jardins de Bomarzo, Italie, xvie siècle

Pour marquer l’aspect punitif des Enfers, on inventa Orcus en latin ou Horkos en grec. C’était un dieu chargé de punir les parjures ou ceux qui avaient brisé leurs serments. Orcus serait à l’origine du mot ogre. Notons que le vajrayāna, où les « serments » (samaya) sont essentiels, réserve aussi un enfer spécifique (tib. rdo rje'i dmyal ba) aux transgresseurs de samaya (tib. dam sri).[4] Mais quand les temps, les devins, et la Vérité changent, même Orcus peut être mis aux oubliettes. Saint Eloi l’aurait jeté personnellement dans l’Enfer ensemble avec d'autres dieux anciens.
« Que personne n’ait l'audace d'ajouter foi à des noms de démons, soit Neptune, Orcus, Diane, Minerve, ou les génies, ou autres niaiseries de ce genre, ou bien de les invoquer... Qu’aucun chrétien n'allume des lampes devant des lieux sacrés, soit pierres, sources, arbres, bornes ou aux carrefours, ou n’ait l'audace d'y faire des offrandes. Que personne n'ose mettre un pendentif au cou d'un homme ou d'un animal quelconque, même fabriqué par des clercs, même si l'on dit que l'objet est sacré et contient des formules divines, car ce n'est pas le remède du Christ, mais le poison du diable qui s'y trouve. Que personne n'ose faire des purifications ni ensorceler des herbes... Qu’aucune femme n'ose accrocher à son cou des parures d'ambre ni mentionner sur la toile ou un tissu teint ou n'importe quel ouvrage, Minerve ou d'autres personnages funestes, mais quelle ait à coeur de souhaiter que la grâce du Christ soit présente dans chacun de ses ouvrages et de garder confiance de toute son âme en la vertu de son nom. »[5]
L’idée diabolique des poètes est alors de non seulement enfermer les anciens dieux dans l’Enfer, mais encore d’en faire les tortionnaires infernaux et des démons haïs.

Les gens ordinaires, que les devins et les poètes ne rendront pas immortels, seront voués à l’Oubli, sauf s’ils ont des enfants pour les commémorer (cultes ancestraux). L’idée (sumérienne) des mânes « vivants » de parents morts souffrant de la soif dans l’Enfer là-bas et pouvant être désaltérés par des libations d’eau ici, a pour avantage que, le temps du rituel, ils seront sortis de l’Oubli, de l’Enfer. Tout ça pour ça, pourrait-on dire.

Humbaba, l'ogre de l'épopée de Gilgamesh

***

[1] Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque, Livre de poche, Références

[2] Odyssée, Livre XI

[3] « La vallée [de Hinnom] est associée de longue date à des cultes idolâtres, dont l'un inclut la pratique d'infanticides rituels dans le feu. Convertie ensuite en dépotoir dont la pestilence émane à des lieues à la ronde, la Géhenne acquiert dans la littérature juive ultérieure, tant apocalyptique que rabbinique et chrétienne, une dimension métaphorique, devenant un lieu de terribles souffrances, puis de demeure après la mort pour les pécheurs. Elle fut également réputée pour être le lieu de réclusion des lépreux et pestiférés. Toutefois, alors qu'elle n'est qu'un lieu de passage, voire la dénomination d'un processus de purification des âmes dans la pensée juive, elle se confond, sous l'influence de la pensée grecque, avec l'Enfer dans la pensée chrétienne, puis musulmane, le Jahannam du Coran n'ayant plus aucune parenté avec le Wadi er-Rababi. » Wikipédia

[4] Trungpa sur l’enfer vajra « Telling students they will go to vajra hell if they break samaya ("Trungpa told us that if we ever tried to leave the Vajrayana, we would suffer unbearable, subtle, continuous anguish, and disasters would pursue us like furies") and will have a bad time in the bardo, seems to be old hat in the Tibetan tradition, and as you say, it is a fairly conventional Vajrayana view »

[5] Vie de saint Eloi, évêque de Noyons , II, 16, MGH, Script. Rer. Merovingic., t. IV, p. 706-707 , Trad: Jacques Melchionne et Martine Coquet.