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vendredi 23 février 2024

Il suffit de passer le pont...

"Dignitaires passant le pont vers la Terre pure" (détail Bridge of the Seven Treasures)
"Deux diables Courte-vie et Prompte-mort, précipitent dans les flots les âmes qui s’y engagent"

Sans syncrétisme pas de religion. Cependant, le mot syncrétisme prend souvent un sens péjoratif dans une religion qui se respecte.
“Fusion de différents cultes ou de doctrines religieuses; en partic., tentative de conciliation des différentes croyances en une nouvelle qui en ferait la synthèse.”
Et pourtant, sans "syncrétisme" aucun culte, aucune religion ou spiritualité n’existerait. Le syncrétisme semble poser moins problème dans l’art, la musique, la gastronomie. Quand on touche aux croyances et aux identités culturelles, cela devient nettement plus sensible. Le terme syncrétisme semble alors vouloir dire “Chacun chez soi et les cochons seront bien gardés”, car la fusion termine si souvent en con-fusion.

Dans de nombreuses religions, sept est le nombre de perfection, et même la gamme diatonique de Pythagore consiste en 7 notes. Car il y avait initialement sept planètes connues dans notre cosmos. Toutes les religions, anciennes ou nouvelles, tiennent toujours au nombre ancien. Il ne faut pas toucher un système qui fonctionne : if it ain't broke, don't fix it. Donc la terre, les sept planètes, les dieux-planètes, et les Parfaits et Dieu au-delà, n’y touchons pas. Les sept jours de la semaine nommés d’après les sept planètes sont très bien comme ils sont. 

Les religions s’intéressent surtout à la vie de l’âme (tib. bla) après la mort et à l’au-delà. L’âme est une étincelle de lumière, ou autre semence, embourbée temporairement dans un corps, et qui aspire à retourner dans l’au-delà afin de rejoindre la Lumière divine ou l'Un.

Screen capture from Prof. dr. Wouter Hanegraaff

Les religions ainsi que les platoniciens et néoplatoniciens[1] s’intéressent notamment au voyage retour. Il faudrait que l’âme (re)traverse les sept planètes, disons sept jours pour traverser chaque sphère planétaire et les entités qui la fréquentent, soit sept fois sept, quarante-neuf jours, un long voyage, pour une âme solitaire sans boussole. Et de quoi vivra-t-elle ? Les religions offrent tous les services dont pourrait avoir besoin une âme transmigrante. Les taoïstes et les bouddhistes en Chine sont parmi les mieux outillés dans ce domaine[2]. Leur saṃsāra se limitait encore à cinq destinées, là où le bouddhisme tibétain en compte six. Les religieux ont pour tâche d’empêcher que les âmes de trépassés soient agressées lors de leur périple ou transmigrent dans de mauvaises destinées, et veillent à leur confort optimal pendant le voyage qui dure au maximum 49 jours, soit sept semaines.

Henri Doré fig. 60 la roue de la métempsychose avec 5 mondes

Grâce au système des révélations terma (gter ma), le bouddhisme tibétain, à force de multiples fusions successives à différentes époques (notamment aux XVI-XIXème siècles), a su rattraper son retard en complétant et en ajustant son outillage GPS post-mortem, et prendre même de l’avance sur toutes les autres religions. Quasiment toutes les options sont disponibles.

Henri Doré, cercueil, autel avec tablette de nom (Chine) 

Je vais me limiter dans ce qui suit aux Guides de géolocalisation mythocosmique (rigs drug gnas 'dren) et à la pratique de Korwa Dongtrouk[3] que l’on trouve dans la collection du Rinchen Terdzö de Jamgön Kongtrul (1813-1899). Comme dans les Recherches sur les superstitions en Chine (première partie) de Henri Doré, on y trouve une petite table-autel avec une tablette nominale (Tib. ming byang C. Ji Ling 祭灵), qui sert de “siège de l’âme” temporaire, le temps des rituels. “C’est une tablette en papier, une sorte de poche ou de grande enveloppe rouge rectangulaire, censée contenir l’âme [tib. bla] du défunt dont on a écrit le nom dessus” (H.Doré). 
“Nous avons ici le principe de l'effigie nominale représentant le défunt, qui sert de support pour fixer son principe conscient, lequel pourra ensuite être aisément instruit. Ce substitut du corps est ici représenté par des morceaux de vêtement ayant appartenu à l'individu ou même par des fragments de ses os si les funérailles sont achevées, et par l'écriture du nom du défunt. La mention du la (tib. bla) errant, sorte d'âme vitale d'origine non-bouddhiste, est un indice de l'ancienneté probable d'un procédé qui fut par la suite adapté aux doctrines bouddhistes et approchantes du Youngdroung bön. On notera aussi la mention selon laquelle cette pratique doit être faite chaque semaine après le décès. Enfin, l'allusion aux déités paisibles et courroucées montre le lien étroit de ces rituels avec la période post mortem, lien confirmé par l'existence du Bardo Thödröl de la transmission orale (tib. sNyan rgyud bar do thos sgrol) chez les Bönpo dès le XI siècle[4].”
Dans les pratiques tibétaines, on peut trouver à la fois des éléments taoïstes, Bön, manichéens, zoroastriens, tantriques indiens (sādhana, abhiṣeka), etc. Philippe Cornu a assisté à des rituels “Nédren” (tib. gnas ‘dren), et en donne une description dans son livre.
“Il m'a été donné plusieurs fois d'assister à un rituel de nédren, notamment en 1989 où celui-ci était présidé par le IVe Dodroupchen rinpoché ; en 1996 également avec l'actuel VII dzogchen rinpoché ; et en 1997, où le rituel était accompli par Tülkou Pégyal rinpoché, un maître rattaché à la tradition du monastère dzogchen et spécialisé dans les rituels des défunts. Dans tous les cas, le corps étant absent, on fabrique d'abord une carte-support portant le nom du défunt, le mingtchang ou tsentchang (tib. mtshan byang), monté sur un bâtonnet vertical : l'ensemble constitue le tchangbou (tib. byang bu). La carte-support est une feuille de papier rectangulaire sur laquelle figure le dessin du défunt assis sur un lotus, les mains en prière, surmonté d'un parasol, les syllabes Ā SU NṚ TRI PRE DU étant apposées respectivement au niveau du front, de la gorge, du cœur, de l'ombilic, du sexe et des plantes des pieds de la représentation. Ces syllabes sont celles des différentes destinées du samsara. L'idée est de purifier ces empreintes karmiques figurées sous forme de lettres, afin d'éviter que le défunt ne soit entraîné à renaître dans l'une de ces destinées. Une baguette de bois horizontale, collée en haut du dessin, permet de fixer celui-ci sur un axe vertical en bois ou en bambou planté dans un bol de riz, d'orge ou de sable. La baguette horizontale est alors recouverte d'une étoffe, si possible provenant d'un vêtement ayant appartenu au défunt. Puis un miroir, symbole de l'esprit, est soit attaché au sommet du mingtchang, soit disposé dans une coupelle placée à côté.[5]”

 

Tablette nominale (ming byang) (photo : P.Cornu IV.13)
Colonne des syllabes sur la droite A Ni Tir Pre et Du 

D’abord, la conscience, ou le “continuum de conscience” pour tenter de rester dans un cadre axiomatique bouddhiste, est convoqué et fixé dans le support, la “tablette nominale” (ming byang). Impossible pour une conscience en dérive dans le bardo d’y résister. Philippe Cornu précise que les maîtres nyingmapa arrivent même, au-delà des 49 jours, à capturer des âmes (bla) ou des "continuum de conscience" dans leur nouvelle destinée misérable, et de les fixer avec le mantra NṚ YAṂ VAJRA AṄKUŚA[6] JA JA dans le “siège de l’âme” (p. 725), afin de les sauver par un Nédren de la deuxième chance. Une fois capturée, l’âme, par le biais de son “siège”, ainsi que son esprit-miroir sont purifiés par l’eau consacrée versée sur le miroir rituel. Les syllabes marqués aux différents endroits du siège-corps, Ā SU NṚ TRI PRE DU, représentent les six mondes : les dieux (Ā), les demi-dieux (SUra), les humains (NARa), les animaux (TIRyak), les mânes (PREta) et les états misérables (DUrgati). Ces syllabes-mantras correspondent à “l'énergie sonore de la Réalité”. La Réalité vibre en effet en Sanskrit.
“Dans le Vajrayana, on conçoit donc deux registres de perception de la réalité relative : la réalité relative impure, conditionnée par les forces opérantes, biaisée par les obscurcissements de la connaissance et des passions, et perçue par les êtres ordinaires piégés dans le cycle des existences; et la réalité relative pure, c'est-à-dire la manifestation incomposée et inconditionnée des précédents phénomènes, sous la forme des déités vides et lumineuses. Cette dernière est l'expression formelle de la vacuité ou réalité absolue.

Toute l'efficience de la pratique repose sur le fait qu'elle n'est que le rétablissement de la perception pure de la réalité relative : l'exercice répété de la visualisation, associé à la récitation des mantra, l'énergie sonore de la Réalité, purifie et transforme peu à peu la perception ordinaire qui finit par s'effondrer ou se déchirer comme un rideau usagé pour faire place à la vision pure. L'union indivisible de la vacuité et de la clarté se manifeste alors pleinement comme les formes pures du tathāgatagarbha enfin actuali
sé.” (p. 180-181)
Rencontres du troisième type. Communiquer grâce à l'énergie sonore de la Réalité : 
Ā SU NṚ TRI PRE DU

Comment l’âme, ou le “continuum de conscience”, est-elle empêchée de transmigrer dans une des six destinées ? Pardi, en brûlant leurs six syllabes-germe marqués sur le support ! Après avoir été lavée par l’eau consacrée ("ignée"), et en brûlant les germes des six mondes, il est tout simplement impossible que ceux-ci se matérialisent de nouveau pour l’âme sauvée. L’effigie vide sera incinérée, mais l’âme aura déjà passé le pont.

Les Guides de géolocalisation mythocosmique (rigs drug gnas 'dren) consistent en plusieurs parties en fonction des versions extensives ou condensées :
Les préparatifs et la création du support
La convocation de la conscience et sa fixation dans le support
La séparation des influences négatives
Les ablutions et purifications des obstacles et des actes négatifs
L’extirpation des poisons (tib. dug phyung, d’origine Bön)
Refuge et consécration
Hommages et offrandes
Incinération des nourritures et boissons (zas bsngo bsregs)
Montrer la voie (lam sbyong bstan pa)
Projection de la conscience dans un champ pur (rnam shes spar ba)
Crémation de l’effigie, rassembler les cendres de l’effigie et en faire des offrandes votives tsatsa en les mélangeant avec l'argile.
 
Korwa Dongtrouk (Samye Ling)

La pratique de Nédren est encadrée dans un rituel tantrique (sādhana), comme celui de “Avalokiteśvara rouge”, Rituel très condensé de la tablette nominale associé au rituel de l’aiguière du Grand compatissant qui secoue les tréfonds du saṃsāra[7]. Les ”tréfonds du saṃsāra” sont secoués par l’incinération des syllabes-germe des six mondes, et l’eau consacrée de l’aiguière lave l’esprit et “la conscience” (bla). Mais la conscience est d'abord attirée et fixée dans le support : 
"Par la vérité des Trois Joyaux
Par la vérité du dharmatā parfaitement authentique
Par la vérité de l'infaillibilité des liens de l'harmonie universelle (brten 'brel)
Par la vérité du Bienheureux Grand compatissant qui secoue les tréfonds du saṃsāra
Et par la puissance de la vérité universelle (bden pa chen po), où que se trouve la conscience de l'individu qui est passé de ce monde à son existence suivante, où que ce soit dans une des six destinées ou dans l'état intermédiaire, qu'elle se pointe ici sur le champ ! NṚ VAJRA-AṄKUŚA JA (trois fois)"
L’officiant qui se visualise comme “Avalokiteśvara rouge” imagine les sommets de ses mains jointes comme les Pères-Mères des Cinq Familles. Des interstices entre les dix doigts joints fusent des lumières de gnose qui brûlent les syllabes des six destinées, aux six emplacements du corps-support du trépassé, du même coup réduisant en cendres (bhasmi) ses actes négatifs (pāpaṃ) et obnubilations (avaraṇa) par la grâce de tous les tathāgata. Oṃ sarva tathāgata adhiṣṭhāna-adhiṣṭhite sarva pāpaṃ avaraṇa bhasmiṃ kuru svāhā, et le tour est joué. Le performatif est rendu possible grâce à l'énergie sonore de la Réalité réelle (mantra). Le mantra à six syllabes d’Avalokiteśvara purifie les six passions qui sont à l’origine de la transmigration dans les six mondes. Le rituel très condensé contient un transfert direct dans la Lumière infinie. Pas de transfert de la conscience dans un champ pur, ou dans le “point d’union d’Amitābha uni à son épouse, devenant ainsi un fils de Vainqueur"[8]”. Amitābha, la Lumière illimitée, le Noûs.

Longchen Rabjam explique dans le Trésor du véhicule suprême :
“Selon le degré de richesse des donateurs, qui peut être supérieur, moyen ou médiocre, les médiocres feront effectuer le rituel pour guider hors des six destinées [rigs drug gnas ‘dren], présenté plus haut, un jour durant, les moyens sept jours et les supérieurs sept semaines.[9]”
Philippe Cornu ajoute :
“Il faut rappeler que, dans le bouddhisme en général, il est d'usage pour les laïcs de prodiguer leur offrandes aux moines ou aux yogis afin d'accumuler des mérites en échange des services rituels qui leur sont offerts. Cette ‘économie’ propre au rapport social entre fidèles laïcs et communauté monastique joue évidemment un rôle lors de la mort d'un membre de la famille et il n'est pas rare que celle-ci fasse des dons considérables en échange du rituel funéraire effectué par les lamas et les moines. Le mérite accumulé est alors dédié au défunt.[10]”
Il en allait de même dans la Chine de H. Doré avec le rituel taoïste/bouddhiste pour "passer le pont en argent et en or" (过“金银桥). Ces ponts sont d'ailleurs disponibles en ligne comme des artéfacts religieux. 
“3° Cérémonie du Fong-ling.

Le troisième ou le cinquième jour après la mort, les riches invitent les bonzes, pour aider l’âme à passer le pont (sans doute le pont de la douleur, jeté sur le torrent rouge, et du haut duquel les deux diables Courte-vie et Prompte-mort, précipitent dans les flots les âmes qui s’y engagent)
[voir la première illustration].

Les bonzes viennent en procession, puis, quand la nuit est venue, ils vont se placer devant la demeure du défunt. En avant de la porte d’entrée, un simulacre de pont a été construit avec des tables, placées les quatre pieds en haut ; chaque pied de table soutient une lanterne allumée.

A la tête du pont a été dressé un siège élevé, où monte le principal bonze, la tête ceinte du chapeau à cinq cornes. Du haut de ce siège, il marmotte des incantations, puis jette des gâteaux que les curieux se disputent les uns aux autres ; les bonzes s’en vont, et la cérémonie est finie
[11].”
Syncrétisme ou non, les religions ont beaucoup de choses en commun. La cosmologie, leurs sciences surannées, les hiérarchies, les clercs, les sermons sur le mérite et le démérite, la tare innée d'un être humain (péché originel, avidyā, manque, dette ...), dévalorisation de ce qui est terrestre, survalorisation de ce qui est céleste, la rédemption, les indulgences, … la reproduction des moyens de production. Quel est le bénéfice réel de ces croyances et rituels, qui en sont un condensé ? Leur propre maintien. Et la continuation du réincarnationisme ou du "continuum de conscience" qui est le nerf de la guerre du bouddhisme.

Manuscrit Le pont des sept trésors avec 11 dignitaires qui le traversent (détail Bridge of the Seven Treasures)

De gauche à droite :
1.Nonne bouddhiste
2.Femme chaste
3.Filiale et respectueuse des ancêtres
4.Aime faire l'aumône et soulager les gens
5.Conseille les autres pour qu'ils fassent le bien
6.Propage le taoïsme
7.Comprend la bonté et récompense sa source
8.Il trouve de la joie dans la bonté et se réjouit de la partager
9.Construit des temples et des sanctuaires, des salles et des monastères
10.Il a éclairé son esprit et vu sa nature
11.Cultive le dao pendant son mandat

Devenir une simple âme vierge, sans ignorance, dualisme, passions, actes "négatifs", puisque tous ces éléments doivent être éliminés durant la vie ou sinon en urgence au moment de la mort (en brûlant la syllabe NṚ), ce serait le plus haut degré de perfection d'un être humain ?

Kalou R II pratiquant Korwa Dongtrouk à Hawai
 (capture d'écran 2022) 

***

[1] Au-delà des sept sphères planétaires, ils imaginent une huitième (ogdoade), une neuvième (ennéade) et même une dixième sphère, l’Un. Il faudrait s’appeler Buzz l'Éclair pour aller plus loin.

[2] Voir p.e. H. Doré : Recherches sur les superstitions en Chine, première partie

[3] Thugs rje chen po 'khor ba dong sprug gi bum chog dang 'brel ba'i byang chog shin tu bsdus pa

[4] Philippe Cornu, Le Livre des morts tibétain, Buchet-Castel, 2009, p. 717

[5] Philippe Cornu, Le Livre des morts tibétain, p. 722

[6] Le “crochet adamantin”.

[7] Thugs rje chen po 'khor ba dong sprug gi bum chog dang 'brel ba'i byang chog shin tu bsdus pa

[8] Philippe Cornu, Le Livre des morts tibétain, p. 759. “La conscience du défunt devient un HRĪḤ rouge, l’essence de l’esprit”.

“Ecoute fils défunt de bonne famille
Quel que soit le lieu où tu naîtras dans le cycle des existences
Il aura la triple souffrance pour nature
Sans s'attacher à, et réifier cette [existence]
Produis l'éminente pensée d'éveil
Et remémore la Réalité réelle [symbolique]
Les cinq chemins [du petit véhicule] n'ont pas d'essence propre
Perfectionne les dans un état semblable à une illusion
Et ton corps mental au Coeur lumineux
Ira dans le Champ Arrangment-de-lotus
Puisse tu t'y éveiller manifestement
De façon indifférencie de la Gnose de Lumière infinie
Ta conscience qui a pris l'aspect de la lettre A blanche
Est transférée ('pho) dans le Coeur blanc de Lumière infinie
Tes reliefs (snyigs ma) seront purifiés par les flammes de Gnose
En l'Elément primordial (ka dag) profond [au niveau de la racine hypostatique] et lumineux.”

Nyon cig tshe 'das rigs kyi bu
'khor ba'i gnas ris gar skyes kyang
sdug bsngal gsum gyi rang bzhin yin
de la ma chags ma zhen par
byang chub mchog tu sems bskyed nas
chos nyid bden pa dran par gyis
lam lnga rang bzhin med pa ste
sgyu ma lta bu'i ngang du rdzogs
'od gsal snying po yid kyi lus
padmo bkod pa'i zhing du song
snang ba mtha' yas ye shes dang
dbyer med mngon par byang chub shog
rnam shes aa yig rnam pa ni
'od dpag med kyi thugs kar 'pho
snyigs ma ye shes me lce yis
gting gsal ka dag dbyings su sbyang

[9] Philippe Cornu, Le Livre des morts tibétain, p. 719-720

[10] Philippe Cornu, Le Livre des morts tibétain, p. 720

[11] H. Doré : Recherches sur les superstitions en Chine, première partie, page I.60

[12] "In general, the head (of the body) is described as the essence of the Tathāgata (Vairocana), the right hand as that of Akṣobhya,[1] the left hand as that of Ratnasambhava, the left foot as that of Amitābha, and the right foot as that of Amoghasiddhi. Then, among the fingers which are the appendages (of those hands), the middle one represents the enlightened family of indestructible reality, the index finger represents the enlightened family of the tathāgata, the thumb represents the enlightened family of gemstones, the fourth finger represents the enlightened family of the lotus, and the little finger represents the enlightened family of activity.

In this context, the hand-gesture known as the "indestructible palms" (rdo-rje thal-mo) is the causal basis of the seals or hand-emblems. It is described as follows: On the tips of the five fingers of the right hand or Akṣobhya (mi-bskyod), on the five solar disks (nyi-ma'i dkyil), the size of round grains, are respectively the syllables (yi-ge) HŪṂ, OṂ, SVĀ, ĀṂ, and HĀ. These are the five (seed)-syllables of the male consorts of skillful means. And on the five fingers of the left hand or Ratnasambhava (rin-chen), on five lunar disks (zla-ba'i dkyil) the size of grains or amulets there are respectively arrayed the five syllables (yi-ge) MŪṂ, LĀṂ, MĀṂ, PĀṂ, and TĀṂ which belong to the female consorts of discriminative awareness. The union (sbyar-bas) in the gesture of "indestructible palms" which comes about through (las) the respective combination (zung-du sprad-pa) of those two sets of five (lnga-gnyis), namely, the five fingers of the right hand and those of the left hand, is the causal basis for the emergence of ('byung-ba'i rgyu) the seals or hand-emblems (phyag-rgya) belonging to the different deities
." Guhyagarbha Tantra (with Commentary), Gyurme Dorje, 1987

vendredi 8 avril 2022

Les promesse d'un au-delà virtuel

Montage Financial Times/Getty Images

Les religions s’intéressent à “l'au-delà”, l’anticipent, l’imaginent, la mettent en scène, interagissent avec, le tout de façon virtuelle. Elles imaginent que l’homme est un esprit dans un corps périssable. Selon elles, l'esprit continue au-delà de la disparition du corps. Les idées sur la continuation de l’esprit dans un environnement “spirituel” alimentent les croyances et la théorie de “l’au-delà”, qui diffère selon les religions. Comme il s’agit de croyances[1] et pas de science, les opinions et la foi diffèrent.

Les śramaṇa[2] (Renonçants) étaient des ascètes vivant de la mendicité (mendiants) en marge de la société (védique, ou brahmanique), qui avaient en commun de rejeter l’autorité des Vedas (Révélations), même si initialement (avant -600) ils avaient pu en faire partie selon certains. Selon le Samaññaphala Sutta, les croyances des śramaṇa pouvaient varier d’une vue nihiliste (pas de moralité, pas d’actes négatifs et positifs), matérialiste (pas d’esprit séparé du corps, pas d’au-delà, …) à une vue Jain, la plus extrême, qui croyait en une substance de l’âme, du karma, … De manière générale, sur le spectre āstika-nāstika, les śramaṇa étaient plutôt du côté nāstika. La voie du Bouddha prenant une position médiane.

Avec la disparition progressive des vues critiques et sceptiques pendant le premier millénaire indien, le bouddhisme a évolué nettement vers le côté āstika du spectre, et, tournant le dos à ses origines śramaṇa, il est devenu la religion-soeur du brahmanisme à la fin de sa période indienne, tout en préservant certains caractéristiques śramaṇa.

Il faut distinguer entre “l’au-delà” āstika commun de la société indienne et “l’au-delà” du bouddhisme, conformément à son objectif nāstika śramaṇa. Le nirvāṇa bouddhiste n’est pas un “au-delà” commun. Si l’on suivait le Bouddha en mettant en pratique ses instructions, on échappait à “l’au-delà” ordinaire, d’une manière ou d’une autre. Les croyances en matière du nirvāṇa ont divergé énormément (Louis de la Vallée Poussin, Nirvāṇa), y compris sur le spectre āstika-nāstika.

Tant que le parinirvāṇa ultime était hors d’atteinte, et plus celui-ci était défini comme transcendant, les adeptes bouddhistes on dû se contenter en attendant de réalisations (terres-bhūmi, mondes célestes, Terres pures) moindres, parfois situées dans “l’au-delà” commun, avec un “esprit” autonome qui se comportait de tous points de vue comme une “âme”.

Quoi qu’il en soit, dans la situation actuelle du bouddhisme (tibétain) en Asie et en Occident, il y a bien un “au-delà” qui n’a rien à envier aux “au-delà” āstika des autres religions, où évoluent des âmes assez substantielles en toute autonomie, ou avec leur propre petit corps subtil intégré, afin de pouvoir  fonctionner de façon pleinement “sensoriellement” et “psychiquement”.

Cet “au-delà” est comme un monde virtuel, qui fait déjà partie du nôtre, et qui y joue un rôle. Dans le bouddhisme (tibétain), cet au-delà virtuel joue un rôle très important, car le but (bouddhiste) de la vie est de se préoccuper en priorité de l’au-delà (en tibétain tshe ‘di blos gtong). Toute l’attention et tous les efforts doivent être dirigés vers l’au-delà, vers son salut futur et celui des autres. Cette vie-ci, la terre sur laquelle nous vivons, notre “destinée” (jati), est passagère, le fruit de notre karma passé. Il faut en profiter au maximum pour créer les conditions d’un avenir plus radieux, paisible et stable dans l’au-delà. A partir d’une Terre pure, etc., on pourrait par la suite opérer ici-bas, pour soulager les souffrances, dans de bien meilleurs conditions, avec des moyens surnaturels. Vouloir améliorer quoi que soit dans notre situation actuelle, avec nos moyens actuels, serait du bricolage, et pour vrai dire désespéré. La maison brûle, sauvons nous-mêmes et les autres, en fixant l’au-delà, et en essayant de s’y préparer le mieux possible, en intégrant déjà ici-bas de l’au-delà” ce qui peut l’être, “en prenant le fruit sur le chemin”...

Il n’y a pas de mal à rêver d’un monde meilleur, même s’il est ailleurs (utopie), au-delà de sa personne et de sa vie. Il n’y a pas de mal à élargir les horizons, les possibilités et de familiariser sa pensée avec ces utopies, y compris l’au-delà, et de créer de l’espace et de l’air. Cela peut même faire du bien.

Mais négliger sa vie et son monde, en le dévaluant comme une illusion ou un pis aller, tout en priorisant un au-delà virtuel me semble un mauvais pari. J’ai des doutes sur les motivations derrière l’effort de persuader les autres de faire de même. En revanche, exploiter le désespoir, le chagrin et la crédulité d’autrui est criminel d’un point de vue humain. Certainement s’il s’agit d’un abus de faiblesse.

La création, le développement et la déclinaison de produits d’au-delà virtuel, façon options, pour des raisons pécuniaires, de la part des religions est immorale. L’au-delà virtuel ne peut pas exister par lui-même, et demande des efforts continus pour lui permettre de perdurer. Les efforts et l’argent que l’on investit dans l’au-delà virtuel ne sont pas investis dans ce monde-ci et ses habitants. L’économie de l’au-delà pèse sur la notre. Quand l’économie de l’au-delà se porte bien, la Terre se porte-t-elle mieux ?

FB Metaverse

Le bouddhisme (chinois) a développé très tôt son monde virtuel de l’au-delà façon Les Sims. Je me baserai ici sur les livres du Père Henri Doré, malgré tout leur orientalisme, ethnocentrisme, colonialisme, etc. C’est une caricature voulue et avouée, pour essayer de souligner des désavantages d’un au-delà virtuel. Il s’agit de vouloir éveiller les gens au lieu de les pousser vers ce que le Père catholique Henri Doré appelle des “superstitions”.

Zuckerberg choisit son avatar dans Metaverse

Quand un individu est mort, il n’est plus. Son esprit/âme est dans “l’au-delà”. Pour représenter cet “au-delà” “réel” ici-bas, il faut créer un “au-delà” virtuel. L’esprit de l’individu défunt a besoin d’un support virtuel (tib. bla rten), le “Siège transitoire de l’âme” (fig. 38 I.87), qui va servir de support et de point focal des “cérémonies”[3]. Son “vrai” esprit/âme est quelque part dans les limbes, totalement seul et dépourvu de tout, sans avoir rien à manger et à boire… Un “avatar” Sims pour l’instant sans attributs. La famille en deuil fait appel au clergé bouddhiste pour doter cet avatar d’attributs, et de devises d’au-delà. Les clercs bouddhistes rendent ce service pour accompagner la famille dans leur processus de deuil. En fonction des offrandes, la famille peut plus ou moins bien venir en aide au membre de famille dans les limbes, en le dotant, par cérémonies interposées, de tout ce dont il a besoin pour “évoluer” en tout confort et sécurité.

Siège transitoire de l'âme (fig. 38 I.87)

Voici une liste d’articles d’au-delà (non-exhaustive), cérémoniellement transmissibles, par des prestataires de services d’au-delà (bonzes ou tao-che). Chez le Père Doré, ces articles s’appellent le plus souvent “talismans-suppliques” (Tche-ma tien).
“Ces suppliques-talismans sont imprimées dans les boutiques nommées Tche-ma tien où se vendent tous les papiers superstitieux en usage parmi le peuple. Quand quelqu’un va mourir, on court acheter des suppliques pour informer le roi des enfers que quelqu’un va bientôt se présenter devant son tribunal. Dès qu’il est mort, les pétitions varient suivant la cause de sa mort : il y en a pour tous les cas, pour les pendus, pour les noyés, pour les tués, etc.

Quand les bonzes ou les tao-che vont faire leurs cérémonies pour le mort, ils brûlent ces talismans-suppliques, qu’il confient au feu, disent-ils, pour qu’il les transmette rapidement au dieu destinataire
.” (Doré, I.76[4])
1. Talisman de T’ai-chang Lao-kiun, pour purifier et sauver l’âme des défunts (fig. 30 I.77)
2. Talisman-supplique en l’honneur de Ngo-mi-t’ouo-fou [Amitābha] et Ti-t’sang wang [Kṣitigarbha] (I.78)
Une supplique adressée aux 10 fonctionnaires infernaux de permettre le retour de l’âme du défunt à la “patrie des Immortels”. C’est un imprimé en bonne et due forme, à remplir intégralement.
3. Supplique à Kṣitigarbha, qui a pour Voeu de vider les enfers (fig. 31 I.79)


4. Fig. 31bis. Passe-port pour l’autre vie. Brûlé en l’honneur de Ti-t’sang-wang/Kṣitigarbha (fig. 31bis I.80)
5. Talisman-supplique pour une bonne réincarnation (fig. 32 I.81)
6. Passe-debout pour la douane sur la route des enfers (fig. 33 I.82) C’est un ordre intimé aux douaniers, qui ne devront s’opposer en rien à son passage.
7. Le passe-port de l’âme (Lou-yn). Le mort, grâce à cette feuille de route, passe franc de port aux octrois, et est assuré d’une protection efficace sur tout le parcours (fig. 34 I.83)
8. Supplique en faveur des âmes errantes et vagabondes, qui n’ont pu trouver le chemin de la réincarnation dans le sein d’une mère (fig. 35 I.84)
9. Carte Joker pour âmes en peine. La clef du ciel (K’ai t’ien). Il tire des enfers l’âme en faveur de laquelle on l’expédie, et ouvre toutes grandes les portes du paradis bouddhique. (fig. 36 I.85)
10. Certificat de bonne conduite envoyé au dieu des enfers (fig. 37 I.86)
11. La bourse de l’âme, qui constitue le droit d’héritage des héritiers, pour prouver leur droit à l’héritage du défunt en question (fig. 39 I.88)


12. Des habits de papier à brûler pour que l’âme dans les limbes puisse les porter (fig. 40 I.89). Sans doute bientôt disponibles en versions grandes marques (Gucci, Balenciaga and Fendi)... 

Minage de papier-monnaie

13. Un coffre-fort en papier à brûler. “Dans ce royaume des pots-de-vin et des friponneries, un coffre-fort n’est pas inutile, pour se mettre à l’abri des cambrioleurs” écrit le Père Doré (fig. 41 I.90) Il sert notamment à protéger le “papier-monnaie” (Tche-t’sien I.122)

"Papier-monnaie" (Zuck Buck)

14. Spécial pour les femmes/mères, le talisman-supplique pour sortir de l’enfer du “Lac Sanglant” (fig. 42 I.91-92)
15. Supplique pour une femme morte en couches (fig. 43 I.94)

Cas particuliers

16. Charme libérateur brûlé pour l’âme d’un pendu (fig. 44 I.96)
17. Supplique pour la victime d’un assassinat (fig. 45 I.97)
18. Supplique pour l’âme de quelqu’un mort ensorcelé (fig. 46 I.98)
19. Supplique pour la victime d’un procès (fig. 47 I.99) Pour des personnes endettées et poursuivies par la justice s’étant suicidées
20. Supplique pour un homme mort par suite de blessures dans un guet-apens (fig. 48 I.100)
21. Supplique pour les noyés (fig. 49 I.101)
22. Supplique pour ceux qui meurent en prison (fig. 50 I.102)
23. Supplique pour les victimes de calomnies (fig. 51 I.103), avec garantie de punition de ses calomniateurs
24. Supplique pour l’âme d’un homme mort empoisonné par les médecins (fig. 52 I.104)

D’autres rituels funéraires ne sont pas spécifiques à la doctrine bouddhiste de la réincarnation, de la roue d’existence et notamment aux enfers et aux mondes des esprits preta. Le Père Doré imagine même un dialogue entre un Chinois pro-rituels et un Européen sceptique (I.126-128).

Qualifier de “protestante” la pratique d’un bouddhisme, qui ignore, laisse de côté ou condamne ce genre de croyances et pratiques, non pas au nom d’un bouddhisme “pur”, mais au moins d’un bouddhisme “éclairé”, comme si des bouddhistes asiatiques eux-mêmes, longtemps avant les Lumières, étaient incapables, sans l’aide ou la pression de l’Occident, de juger par eux-mêmes de telles croyances et pratiques de superstitieuses, est insultant, surtout de la part de personnes qui connaissent bien le bouddhisme.

Voir aussi mon blog La réincarnation de Steve Jobs du 28/08/2021 

***

[1] “Il y a dans la croyance (Fürwahrhalten) les trois degrés suivants : l'opinion (Meinen), la foi (Glauben), et la science (Wissen)." Atilf

[2] “The Śramaṇa tradition includes Jainism, Buddhism, and others such as the Ājīvika, Ajñanas and Cārvākas.” wikipedia

[3] Il y aussi la possibilité qu’un proche sert de substitut (che) au défunt (I. 106).

[4] RECHERCHES SUR LES SUPERSTITIONS EN CHINE, Première partie : les pratiques superstitieuses, chapitres I à V, par le père Henri DORÉ (1859-1931) Variétés sinologiques n° 32, Imprimerie de la Mission catholique à l’orphelinat de T’ou-sé-wé, Chang-hai, 1911, XII+VI+146 pages+75 illustrations+10 photos.

samedi 4 novembre 2017

Au-delàs intégrés et intégrables

Fond d'écran, artiste inconnu
En ce qui concerne l’au-delà, la Bible enseigne dans le Livre de Job (3,3-19) que tous les morts disparaissent dans l’obscurité (sheol), au mieux le lieu des morts, au pire un puits d’oubli. C’est « le rendez-vous de tous les êtres vivants » (Job, 30,23). C’est la destruction du second temple qui semble avoir été à l’origine d’un au-delà meilleur, l’anti-chambre du « monde à venir » (Pirkei Avot 4:21), et que si l’on souffre dans ce monde-ci, la récompense n’en sera que plus grande dans l’autre monde (Leviticus Rabbah 27:1).

Dans l’évangile de Luc, Jésus dit à l’un des malfaiteurs crucifiés en même temps que lui « Je te le dis en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. » (Luc, 24,43). Le Paradis ou le Royaume, qui n’est pas de ce monde, où l’on rejoint « Notre Père qui êtes aux cieux ». L’idée judaïque du « monde à venir » au prix des souffrances ici-bas a sans doute contribué au culte des martyrs aux débuts du christianisme, et qui a précédé le culte des saints. Aux débuts du christianisme, il y avait deux destinations après la mort : les Cieux, le Paradis, ou encore le Royaume, ou bien  l’Obscurité et l’Oubli. Mais comme l’idée de récompense appelle l’idée de son contraire, la punition, le puits de l’oubli, où selon le Livre de Job, « je suis couché maintenant, je serais tranquille, Je dormirais, je reposerais » (Job 3,13), et où « je n'existerais pas, je serais comme un avorton caché, Comme des enfants qui n'ont pas vu la lumière. » (Job 3,16), allait se remplir de toutes sortes de souffrances.

Ceux qui suivaient le Christ, en témoignant (mártys) de sa résurrection (Actes 1,22), allaient au Paradis après leur mort, les autres se retrouvaient dans le Hadès. Ceux qui mourraient à cause de leur témoignage pendant les persécutions devenaient officiellement des martyres.
« Le culte des martyrs prenait déjà une place si considérable, que les païens et juifs en faisaient une objection, soutenant que les chrétiens révéraient plus les martyrs que le Christ lui-même. On les ensevelissait en vue de la résurrection, et on y mettait des raffinements de luxe qui contrastaient avec la simplicité des moeurs chrétiennes; on adorait presque leurs os. À l'anniversaire de leur mort, on se rendait à leur tombeau: on lisait le récit de leur martyre; on célébrait le mystère eucharistique en souvenir d'eux. » (Ernest Renan, Le culte des martyrs).
Le culte des martyrs et le culte associé des reliques deviendra le culte des saints. Dès le IVe siècle, les Églises orientales célèbrent leur fête le dimanche après la Pentecôte. Au Vème siècle, l’église de Rome suivra, en le célébrant le même jour. A partir du VIIIème siècle, la Toussaint est célébrée au 1er novembre par l’église de Rome, et vers 835-837, le pape Grégoire IV ordonna que cette fête soit célébrée dans le monde entier.[1] L’idée d’un troisième au-delà entre les Cieux et l’Enfer se développa, un entre-deux, où séjournaient les morts en attendant le Jugement dernier. Tout n’était pas perdu, il était possible de prier pour le salut des morts dans le Purgatoire, bien que ce terme ne soit pas encore connu.[2] Saint Odilon de Cluny (962-1048) instaura en 998 la commémoration liturgique des morts, célébrée au lendemain de la fête de la Toussaint, le 2 novembre. A la fin du XIIe siècle, le Purgatoire devient un lieu proprement dit. Il fera l'objet des solutions les plus créatives et lucratives pour sauver les âmes des morts, mais qui seront refusées par la Réforme amorcée au XVIe siècle. Si ce n’est pas la fin de l’idéal du martyr, « témoin », ce sera la fin théorique des cultes associés et du Purgatoire. Les voies plus mystiques (mystique Rhénane, etc.) avaient préparé le terrain.

Le troisième niveau entre Ciel et Terre, avec ses cultes associés, est souvent un champ de bataille entre différentes croyances au sein même d’une religion. Si l’on admet la dualité corps-esprit, et si la mort est la séparation du corps (mortel) et de l’esprit (immortel), il faut bien que l’esprit du défunt séjourne quelque part. Dans la religion védique aussi, il n’y avait que le ciel et la terre (et le puits de ténèbres après la mort), jusqu’à la découverte du monde des mânes (pitṛloka) par Yama, qui l’aménagea pour eux en attendant leur passage au ciel de Brahma. L’au-delà n’allait pas de soi. Une fois qu’il y a un monde bien déterminé pour les mânes, les survivants peuvent s’y tourner pour les remémorer, voire essayer de les sauver en accélérant leur passage au monde de Brahma.

Jusqu’au XIIème siècle environ, quand le bouddhisme tibétain recevait l’apport du bouddhisme indien (Atiśa etc.), la « voie de la connaissance » et ses méthodes contemplatives prédominaient, ainsi que la vue que les phénomènes n’avaient aucun fondement (S. (sarvadharma)-apratiṣṭhānavāda T. chos thams cad rab tu mi gnas pa), un courant de l’école Mādhyamaka. Le manque de l’importance du culte des dieux et démons et des siddhis associés fut noté par l’hagiographe Gyadangpa (env. 1258-66). Réchungpa était celui qui allait les réhabiliter pour les écoles Kagyupa. Pour l’école Nyingmapa, dont le Dzogchen « appauvri » manquait également de moyens, c’est Karma Lingpa (1326–1386) avec son Cycle des Bardo (bar do drug gi khrid yig), qui introduira un troisième niveau, un état intermédiaire spécifique appelé l’état intermédiaire du dharmatā (tib. chos nyid bar do) et qui révèle que le corps subtil est le maṇḍala de 100 divinités paisibles et courroucées (tib. zhi khro), où les âmes des morts peuvent trouver le salut, et où leurs proches peuvent les aider à passer le cap, grâce aux cultes des saints et aux cultes des morts, rendus possibles par ce niveau. Ces pratiques seront l’objet d’un deuxième volet du Dzogchen, appelé le « Franchissement du Pic » (tib. thod brgal). La pratique Dzogchen qui inclue les pratiques du « troisième niveau » sera appelé « holistique » par Sam van Schaik dans l’article Holistic or Radical Dzogchen, et celle qui ne les inclue pas « appauvri ».

Comment le christianisme et le bouddhisme (tibétain) « appauvris » se sont-ils « enrichis » au moyen-âge ? Le christianisme européen s’est « enrichi » en puisant dans la culture celtique. Le samain/samhain[3] « est la première des quatre grandes fêtes religieuses de l’année celtique protohistorique, fêtée aux environs de notre 1er novembre ». « C’est une fête de transition — le passage d’une année à l'autre — et d’ouverture vers l’Autre Monde, celui des dieux. ».
« Pour les Celtes, cette période est entre parenthèses dans l’année : elle n’appartient ni à celle qui s’achève ni à celle qui va commencer ; c’est une durée autonome, hors du temps, « un intervalle de non-temps ». C’est le passage de la saison claire à la saison sombre, qui marque une rupture dans la vie quotidienne : la fin des combats pour les guerriers et la fin des travaux agraires pour les agriculteurs-éleveurs, par exemple. » (wikipedia)
Des hommes exceptionnels peuvent se rendre dans l’Autre Monde, la résidence des dieux (le Sidh, Evans-Wentz s'y intéressa), généralement à l’invitation d’une Bansidh, une « messagère de la mort ». Le passage pendant cette période n’était pas à sens unique : les morts pouvaient descendre pour visiter la terre. Aussi, pendant la fête des morts Samain, on plaçait devant sa porte des nourritures destinées aux morts (« trick or treat »), pour les empêcher de faire du mal. On portait des costumes autour d’un feu rituel. Les cendres étaient remportés à la maison dans des navets creusés. La création de la commémoration liturgique des morts, au lendemain de la Toussaint, permettait donc d’intégrer des coutumes celtiques récalcitrantes dans le culte chrétien. Le premier jour était chrétien (« appauvri »), le jour suivant celtique (« enrichi »). Actuellement, le 1er novembre est le jour de Halloween (« Alholowmesse » en anglais moyen.

Pour « enrichir » le bouddhisme tibétain du XIIème siècle qui manquait de siddhis, les tibétains ont fait appel à des croyances et des cultes prébouddhiques ou non-bouddhistes, qu’ils ont intégré dans le cursus bouddhiste tibétain « holistique ».

***

Voir le billet Un roi qui fait la pluie et le beau temps pour un exemple indien d'une fête comme le samain celte, où les limites entre les divers mondes sont temporairement suspendues, et où les dieux, les démons/esprits et les humains peuvent se rencontrer. Dans le Manimékhalaï, traduit en français par Alain Daniélou avec le concours de T.V. Goapala Iyer, on rencontre le même type de phénomène.

[1] Wikipedia Toussaint

[2] « Pour Augustin, seuls certains chrétiens, déjà acceptés au paradis, sont soumis à la purgation comme épreuve de purification, entre le jugement individuel se situant à la mort et le Jugement dernier, collectif15. Il souligne que les peines y sont très pénibles. Augustin fait la distinction entre un « enfer inférieur » et un « enfer supérieur » (ce qui perdurera entre le vie et le xiie siècle), ce qui se transformera en une « localisation » du Purgatoire en un lieu « au-dessus » ou « proche » de l’Enfer, avec des peines qui y ressemblent beaucoup, ce qui deviendra à la fin du xiie siècle, le Purgatoire proprement dit. » Wikipedia Purgatoire

[3] « On la retrouve en Gaule sous la mention Tri nox Samoni (les trois nuits de Samain), durant le mois de Samonios (approximativement le mois de novembre), sur le calendrier de Coligny. »