Affichage des articles dont le libellé est hagiographie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est hagiographie. Afficher tous les articles

jeudi 12 mai 2022

"Tout ce que tu veux croire est acceptable"

Réchungpa (à cause du chapeau pointu) et Milarepa discutent en se baladant (détail Himalayan Art 68329)

J’ai parlé de la vérité historique des sources hagiographiques, annales, chroniques tibétains dans deux blogs précédents :

Chapitre 13 du Discours du roi pancréateur, personnification de la conscience éveillée (S. bodhicitta), selon ses propres dires la source commune de toutes les traditions (T. chos thams cad kyi spyi lung), explique qu’il y a cinq principes d’enseignement (T. bshad lugs rnam lnga), qu’une transmission religieuse doit suivre. Ces cinq sont respectivement 1. Le principe historique (T. lo rgyus don) 2. le principe fondamental (T. rtsa ba'i don ) 3. Le principe yoguique (T. yo ga'i don) 4. le principe fonctionnel (T. dgos pa'i don) 5. Le principe descriptif (T. tshig gi don), qui a pour but de conduire à l’expérience non-discursive (T. mi rtog don). Voir l'article de Jim Valby. Je me limiterai ici au principe historique, qui a pour fonction d’inspirer confiance (T. yid ches pa'i khungs).

« Hé, grand être !
La raison du principe historique
Est de commencer par inspirer confiance en la source
La transmission du principe historique explique
La transmission de la grâce naturelle
La transmission de l’autorévélation de l’essence
La transmission des descriptions du sens. »[1]

Le terme « lo rgyus » n'est sans doute pas la meilleure traduction et ne peut pas traduire notre « histoire » dans le sens de « Recherche, connaissance, reconstruction du passé de l'humanité sous son aspect général ou sous des aspects particuliers, selon le lieu, l'époque, le point de vue choisi; ensemble des faits, déroulement de ce passé. » (Atilf). La fonction de « lo rgyus » est d’inspirer « confiance en la source », tandis que l’histoire aurait plutôt pour but de ré-établir des faits historiques et leur déroulement chronologique.

Andrew Quintman[2] résume un peu les échanges en matière de « lo rgyus » qui ont eu lieu parmi quelques tibétologues. Le niveau historique des textes qui sont dits appartenir au genre « lo rgyus », est souvent celui de la « Légende dorée » de Jacques de Voragine. Ils peuvent contenir des faits historiques, mais il est difficile de faire la part entre fait historique et la légende. La Légende dorée a d’ailleurs un objectif très proche du « principe historique » du Roi pancréateur : inspirer confiance en la source. C’est donc plutôt de l’histoire édifiante que de l’histoire
.” Extrait de Vérité historique et histoires édifiantes
A cela, on peut encore ajouter cette citation d’une hagiographie de Milarepa[1] par Zhi byed ri pa (né ca 1320), ancienne de plus d’un siècle que la célèbre version de Tsangnyön Heruka.
Lorsque [Mi la] transmettait l'initiation-vase des cinq Familles de Vajrasattva à Ras chung pa, ce dernier demanda : "Combien de fois le Rje btsun est-il allé en Inde ?". " Six fois ", répondit [Mi la ras pa]. "Au cours de ces séjours, quelles sortes de bouddhas ou de maîtres accomplis avez-vous rencontrés ?". "La première fois, j'ai rencontré le maître Ārya Nāgārjuna en vision pure, et j'ai reçu de nombreux enseignements du dharma sur le Madhyamaka et ainsi de suite. La deuxième fois, j'ai rencontré Ārya Āryadeva au Śrī Laṅka et il a enseigné les pāramitās. Lors du troisième voyage, j'ai rencontré le grand maître Lawapa [Kambala] sur les rives du Gānga en Inde et il a enseigné "les phénomènes comme une illusion." Lors du quatrième voyage, j'ai rencontré Candrakīrti et il a enseigné le sādhana pour Mārīcī Devī (lha mo 'od zer can). Lors du cinquième voyage, j'ai rencontré Matangi et il a enseigné sur Amoghapāśa. La sixième fois, j'ai rencontré Ḍoṃbipa et il a donné les instructions sur la Voie et le Fruit du puissant Seigneur des Yogins, le glorieux Birwapa [Virūpa]." Ras chung pa demanda en réponse : "Le Rje btsun a-t-il voyagé au moyen d'une manifestation miraculeuse ou s'y est-il rendu lui-même ?" Mi la a répondu : "Quoique tu veux bien croire est acceptable.[2] "
La réalité historique (un personnage historique, voyage dans son corps physique dans un lieu historique, où il rencontre un autre personnage historique, et reçoit des instructions de lui) importe peu, c’est la foi en la source qui est essentiel d’un point de vue religieux. Cet argument peut être recevable pour les adeptes d’une religion, qui croient en la possibilité de révélations autres qu’historiques.

Quand on veut faire de l’histoire, autre que de l’histoire religieuse pour l’édification des adeptes, on ne peut pas reprendre les données religieuses et hagiographiques telles quelles, sans filtres. Cela a l’air d’être évident. Établir l’historicité de sources indiennes et tibétaines est très/trop laborieux. Il me semble cependant que ce travail est indispensable, ne serait-ce que pour faire prendre conscience aux adeptes bouddhistes contemporains de ce que semblaient comprendre déjà des auteurs et hagiographes du Moyen-Âge.
***

[1] Rje btsun mid la ras pa’i rnam par thar pa gsal byed nyi zla’i ’od zer gyi sgron ma
Andrew Quintman, “Between History and Biography: Notes on Zhi byed ri pa’s Illuminating Lamp of Sun and Moon Beams, a Fourteenth-Century Biographical State of the Field”, Revue d’Etudes Tibétaines, no. 23, Avril 2012, pp. 5-41.

[2]When [Mi la] was imparting the vase initiation of the five families Vajrasattva to Ras chung pa, Ras chung pa asked, “How many times did the Rje btsun go to India?” “Six times,” replied [Mi la ras pa]. “During those times, what sort of buddhas or accomplished masters did you meet?” “The first time, I met Master Ārya Nāgārjuna in pure vision and I received many dharma teachings on Madhyamaka and so forth. The second time, I met Ārya Āryadeva in Sri Lanka and he taught the pāramitās. During the third trip, I met the great master Lawapa on the banks of the Gānga in India and he taught “phenomena like an illusion.” During the fourth trip, I met Candrakīrti and he taught the sādhana for Mārīcī Devī (lha mo ’od zer can). During the fifth trip, I met Matangi and he taught on Amoghapāśa. The sixth time, I met Ḍoṃbipa and he gave the instructions on the Path and Fruition of the Powerful Lord of Yogins, the glorious Birwapa.” Ras chung pa asked in response, “Did the Rje btsun travel by means of miraculous manifestation or did he actually go himself?” Mi la replied, “Whatever you like to believe is okay.”

Zhi byed ri pa, NDO, 31. yang ras chung ba <pa> la| rdo rje sems dpa’ rigs lnga’i bum dbang dngos su gnang dus na| rang <ras> chung pas rje btsun gyis rgya gar du lan du byed zhus pas| thebs drug phyin gsung| de’i dus na sangs rgyas sam grub thob ci ’dra dang mjal zhus pas| dang po re la slob dpon ’phags pa klu grub dang dag snang gis mjal| dbu ma la sogs chos mang po thob gsung| lan gnyis pa’i dus su| rgya gar seng ga la na ’phags pa arya de ba dang mjal nas phar phyin gnang gsung| lan gsum pa’i dus na| rgya gar gang gā’i ’gram na slob dpon chen po la ba pa dang mjal nas| sgyu ma lta bu’i chos gnang gsung| lan bzhi pa’i dus na| zla ba grags pa dang mjal nas| lha mo ’od zer can gyi sgrub thabs gsungs| lan lnga pa’i dus na ma tang gi dang mjal nas don zhags gnang gsung| lan drug pa la ḍom bhi pa dang mjal nas| rnal ’byor gyi dbang phyug dpal ldan bir wa pa’i lam ’bras kyi gdams ngag rnams gnang gsungs| der ras chung pas rje btsun chen pos rdzu ’phrul gyis byon pa lags sam| dngos su byon la <pa> lags zhus pas| mi la’i zhal nas de ci yin ’o na yang khyod rang gang dga’ ba byas pas chog pa mi ’dug gam gsung|.

mercredi 11 mai 2022

Les fils narratifs de la lignée de Dampa Sangyé

Métier à tisser (photo)

Que savons-nous au juste de Kamgom (XI-XIIème s.) ? pas grand chose à part qu’il étudiait la prajñāpāramitā auprès de Géshé Drapa (Gr(w)a pa), et qu’il fut un disciple de Dampa Sangyé, en présence de qui il aurait passé 14 jours. Il faut un véritable travail d’archéologie scripturale et diverses grilles de lecture gros calibre, pour voir apparaître les contours d’un semblant de vérité sur ce personnage et sa transmission. Il faut se mettre dans la peau d’un hagiographe, et penser comme un hagiographe, et faire de l’ingénierie inverse. Je suis pour cela un biais “sapientiel” et “non-Gnostique”, pour avoir une petite chance de passer à travers les couches hagiographiques Gnostiques, tel un rayon X. La Gnose ne se réduit pas aux tantras (indiens) et peut comprendre d’autres matériaux (padmaïstes, taoïstes, nāthistes, alchimistes, etc.). L’ensemble de ces instructions ésotériques constituent alors une Gnose, dont la connaissance (de choses cachées, etc.) permet de se libérer, contrairement à la sapience, qui n’a pas de contenu qui se transmet.

Kamgom se distingue des autres détenteurs de la Pacification (zhi byed), car il avait rencontré Dampa Sangyé (“le mahāsiddha tibétain”), pour recevoir de lui une transmission relativement simple (comparée aux autres), et appelé après lui, “sKam lugs”, le “système de Kam”. Dampa Sangyé est réputé pour avoir enseigné à la fois la perfection de la sapience (prajñāpāramitā) et les tantras. Le seul qui semble avoir réellement reçu une instruction “sapientielle” (prajñāpāramitā) et non explicitement “Gnostique” (tantra, Gnose/jñāna) est Kamgom. Les hagiographes semblent plus ou moins confirmer cela, même si, pour eux, recevoir des instructions purement sapientielles d’un “mahāsiddha” comme Dampa, n’est pas possible. Comment empêcher ou résister à la transmission de siddhi ou de grâce, au contact d’un mahāsiddha ?

Mon intuition par rapport à la lignée de la Pacification (zhi byed), et elle ne se limite pas à cette lignée tibétaine singulière, est que les événements historiques (dans la mesure où ils sont accessibles) sont souvent éclipsés par des manœuvres lignagères et hagiographiques plus tardives. Le critère traditionnel par excellence de la validité d’une tradition tibétaine est la traçabilité de celle-ci. L’instruction qu’un détenteur reçoit d’un autre doit pouvoir être retracée jusqu’au Bouddha, pour qu’elle puisse être authentique. Tout, absolument tout est mis en œuvre pour qu'il en soit ainsi dans les hagiographies. C’est le travail des détenteurs et d'intellectuels religieux tibétains, véritables ingénieurs en réseaux lignagers. Dans la tradition tibétaine, les instructions Gnostiques (tantras et autres révélations considérés comme “parole du Bouddha” ou équivalent) sont considérées supérieures aux instructions sapientielles (sūtra, śastra), du moment qu’elles ont une origine indique attestée (canoniquement et/ou hagiographiquement). C’est pendant la Renaissance tibétaine (deuxième propagation) que la transition tantrique devient complète. Certains maîtres bouddhistes réputés pour l’importance qu’ils accordaient à des instructions sapientielles ont dû être hagiographiquement mis à jour pour participer à la transition tantrique, souvent plusieurs siècles plus tard.

Il fallait montrer pour le moins que ces maîtres avaient pu avoir accès à des systèmes tantriques apparus ou diffusés après eux, ou qu’ils avaient pu rencontrer leurs propagateurs emblématiques, afin qu’ils puissent fonctionner comme des rouages opérationnels dans les transmissions tantriques. Il y a de nombreux outils hagiographiques pour créer et réparer des transmissions défectueuses. Ce ne sera pas le sujet de ce blog.

La donne du départ c’est qu’il y aurait eu au XIIème siècle un maître indien, Dampa Sangyé dit “l’Indien”, actif au Tibet. Il serait mort à Dingri en 1117 (ou un peu plus tôt). Son enseignement était conforme à l’enseignement répandu à son époque à quelques innovations prêt (forcer l’arrêt du cours des pensées discursives, méthodes thérapeutiques contre-intuitives gya-log, etc.). Dampa semblait avoir eu un faible pour la perfection de la sapience[1]. Mais c' était aussi un thaumaturge itinérant. Quand Dampa rencontre Kamgom, Dampa lui enseigné la perfection de la sapience, notamment des instructions pour la mettre en pratique.

Jamgon Kongtrul explique dans son Trésor de la connaissance (shes bya kun khyab mdzod, Livre 8, partie IV Instructions ésotériques) que le système de Kam consistait en la Guidance vers le sens du Sūtra du Coeur (tib. sher phyin snying po don gyi khrid) en six parties, dont quatre parties plutôt rituelles, probablement sous forme de prières et d’offrandes. Puis, une partie consacrée à la motivation pour la pratique (amour, compassion, bodhicitta), qui débouche sur la pratique de la méditation et la prolongation de la méditation en action.

1. Prières (tib. gsol 'debs) à la lignée
2. Aspiration (tib. mos gus)
3. Purification d’obnubilations (tib. sgrib sbyong)
4. Accumulation de mérite (puṇya) et de "méditation" en action (jñāna) (tib. tshogs bsags),
5. Développer l’amour et la compassion (tib. byams snying rje bsgom pa),
6. Engendrer la pensée éveillée (tib. sems bskyed) Cette dernière partie se divise en deux :
- a. pendant le recueillement, couper les pensées discursives avec force (tib. mnyam gzhag tu rnam par rtog pa btsan thabs su gcod),
- b. après le recueillement, en activité, considérer les pensées discursives en leur nature (dharmatā) (tib. rjes thob rnam rtog chos nyid du khyer).

Cela semble être le socle commun de la pratique de la Pacification (zhi byed). Celui-ci peut être étoffé, et il a été étoffé, notamment par des méthodes Gnostiques (tantra). C’est la transmission de méthodes Gnostiques qui impose un cadre strict (révélation surnaturelle, lignée, guru, etc.). Dans la transmission de la Pacification (zhi byed) et plus tard du Déracinement[2] (gCod), l’aspect Gnostique semble prendre le dessus sur le côté sapientiel, en précisant immédiatement que l’on ne connaît jamais le for intérieur d’un pratiquant quel qu’il soit.

A mon avis, cette pratique de base de la Pacification (qui comprend le principe de gCod, 6a ci-dessus) est la forme la plus ancienne de l’enseignement de la Pacification de Dampa. Ce sont les hagiographes (Rog Sherab Eu, etc.) qui ont créé la transmission en plusieurs lignées, tout en donnant la primauté à une lignée Cachemirienne (kha che lugs)[3], garante de l’authenticité de la doctrine de la Pacification, puisqu’elle serait d’origine indienne et tantrique, conformément à l’idéal de la Renaissance tibétaine. La lignée intermédiaire, ce sont les transmissions des disciples tibétains de Dampa Sangyé (à savoir So, rMa et sKam). Puis, diverses lignées supplémentaires, tardives et mineures. Je reviendrai sur les différents points de ma thèse dans d’autres blogs.

Je laisse de côté la transmission indienne pour l’instant, et je reviens sur les “lignées intermédiaires” tibétaine, ses trois détenteurs et leurs lignées de transmission respectives, telles qu’elles sont racontées par la tradition tibétaine.

Cela donne pour rMa (chos kyi shes rab), détenteur de la lignée aurale de la mahāmudrā : Vajradhara > Mañjuśrī Vādisiṃha > Dampa l’Indien > rMa > Sog po mdo sde grags > Siddha rGyal ba te ne > Rog Shes rab 'od[4]

Pour So (dge 'dun 'bar), détenteur de la lignée qui guide vers la vision nue du Discernement (rig pa) : Mañjuśrī Vādisiṃha > Bindarapa > Āryadeva (le brahmane)[5] > Dampa Sangyé > So dge 'dun 'bar > Sha mi smon lam 'bar > 'khrul zhig mes ston nam
ou à partir de Sha mi > Chus pa l’ancien dar ma brtson 'grus > Chus pa le jeune btson seng > mes ston > Rog shes rab 'od[6]

Ces deux lignées aurales sont peut-être des apports (ou mis à jour) kagyu/nyingma. Elles sont “aurales” (snyan brgyud, des révélations) car elles ont leur source en une entité surnaturelle[7], dont Dampa aurait été le premier récipiendaire humain. 

La lignée sapientielle de sKam en revanche se base sur la pratique du “sens essentiel du Sūtra du Coeur” : Bouddha Śākyamuni > Maitreya > Asaṅga > Vasubandhu > Āryadeva (le brahmane) > Dampa Sangyé > sKam Ye shes rGyal mtshan > khu ston dbang phyug bla ma > chags ston rin chen grub > stod ston shAkya seng ge > rong ston dar ma bsod nams > rje go brag > mtshan ldan ri khrod dbang phyug > mkhan chen dus gsum sangs rgyas > drin chen sangs rgyas dbon > kun mkhyen sku mched > etc. 

La lignée sapientielle de sKam remonte à Bouddha Śākyamuni, et c’est une lignée bouddhiste de patriarches plutôt habituelle, comme on peut en trouver dans le bouddhisme chinois (Chan) par exemple. Ce type de lignée peut avoir ses propres trous et déficiences, mais la source est humaine, pour autant que l’on considère Bouddha Śākyamuni comme un humain. Les deux autres lignées Gnostiques passent par Mañjuśrī Vādisiṃha, et Vajradhara pour la lignée de mahāmudrā.

Revenons maintenant à la lignée cachemirienne, que les hagiographes donnent comme “la plus ancienne”, authentique et tantrique (smin grol gsan pa'i brgyud pa) : Āryadeva > Dampa Sangyé > le cachemirien Jñānaguhya > dbon po dPal ldan Shes rab > dbus pa lo ston btsun chung (le traducteur tibétain) > sras rdo rje rgyal mtshan > chus pa (l’ancien) dar ma brtson 'grus > chus pa (le jeune) dar ma seng ge > rog shes rab 'od. Il s’agit d’une transmission de maîtres et disciples humains qui ont reçu par audition (gsan pa) et transmis les méthodes de “maturation et libération” (smin sgrol) de la Pacification. La “maturation” correspond aux consécrations tantriques (tib. smin byed kyi dbang dang) et la “libération” au guidage qui libère (grol byed kyi khrid).

De manière générale on peut dire en ce qui concerne la Pacification, que les lignées humaines passent par “Āryadeva le brahmane” et les lignées aurales par Mañjuśrī Vādisiṃha. Āryadeva le brahmane est le garant d’authenticité de l’origine indienne. Le texte qui lui est attribué, Les instructions sur la perfection de la sapience (tib. ‘phags pa shes rab kyi pha rol tu phyin pa’i man ngag, Skt. Ārya-prajñāpāramitā-upadeśa), est un texte canonique (Q5871, GT3884)[8]. Le titre original serait “Ārya de bas mdza pa’i shes rab pha rol tu phyin pa’i tshigs su bcad pa chen mo[9]. Le colophon du Tengyur (Pékin et gSer bris ma) mentionnent māhapaṇḍita Mipham Goeunpo comme son traducteur tibétain (sgra rang 'gyur du mdzad pa), qui serait un maître Droukpa Kagyu (?). Un fichier PDF de la traduction en deux colonnes (police tibétaine) peut être téléchargé ici.
Le texte aurait été introduit au Tibet par Dampa Sangyé, qui l’aurait traduit lui-même, puis reçu et édité par le traducteur tibétain Zhama lotsāva (zhwa ma chos kyi rgyal po). Ron Davidson[1] classe les textes, souvent attribués à des mahāsiddhas, produits par Dampa Sangyé et Zhama lotsāva parmi ce qu’il appelle lui-même « des textes gris », autrement dit des apocryphes[10].
Sans “Āryadeva le brahmane”, que resterait-il de la lignée cachemirienne ? Selon un des textes des “manuscripts de Phadampa rédécouverts”, attribué à Rog Sherab Eu, la lignée cachemirienne[11] serait la première transmission (tib. rgyud pa dang po), qui a pour sujet “le Cycle des lampes de la Pacification” (tib. zhi byed sgron ma'i skor bya ba), et qui aurait été enseigné par le paṇḍit cachemirien Jñānaguhya à Dampa Sangyé. Nous avons vu qu’il s’agit du Cycle des neuf lampes, qui a été incorporé dans le Tengyur, mais attribué à Kamalaśīla ou Kamalaśrī, et que ce même paṇḍit aurait également enseigné à Drapa (Ngeunshé), un “superdétenteur”. 

Les Annales bleus expliquent dans le chapitre sur Zhi byed (BA871) que la première lignée cachemirienne consiste en le sādhana de Yamāntaka et les “Trois (sic !) cycles deZhi byed sgrol ma” (= sgron ma), et que cette lignée aboutit chez Rog Sherab Eu. Gö Lotsawa a donc probablement compulsé une hagiographie de la lignée de Rog. Trois cycles de lampes, que Dampa transmet à Jñānaguhya, et quand ce dernier transmet le Cycle des Lampes, il y en a neuf.

Voilà donc la lignée “cachemirienne”, la transmission “la plus ancienne” de la Pacification de Dampa…

La dernière et cinquième lignée de Pacification est celle qui part de Byangs sems Kun dga’ (BA920), et dans laquelle on retrouve rGyal-ba Ten-ne (1127-1217), dont Rog Sherab Eu récupère toute la transmission en personne[12].

Le maître nyingmapa Rog Sherab Eu est un “superdétenteur”. Non seulement, il “récupère” les deux lignées Gnostiques “intermédiaires”, ainsi que la lignée “cachemirienne” “première”, mais son hagiographie précise qu’il récupère aussi la lignée sapientielle de sKam, ainsi que toutes les transmissions de “Siddha rGyal ba te ne”. Cela comprend la cinquième lignée (via Kunga), qui était une lignée “unitransmissible” (chig brgyud BA929 & BA938). Cela veut dire que durant sept générations de patriarches, une seule transmission était possible. Asaṅga > Vasubandhu > Āryadeva le brahmane > Dampa Sangyé > Kun dga’ > Pa tshab > Ten ne. A partir de Ten ne, la transmission était libre, et Rog Sherab Eu était là pour la recevoir. Pour ceux que cela intéresse, le nombre sept des sept générations correspond aux sept sceaux avec lesquels les volumes de la Prajñāpāramitā étaient scellés lors de leur découverte (BA938).

Il se passe donc quelque chose de très important avec ce superdétenteur de toutes les lignées de la Pacification, et qui les réorganise de fond en comble. La lignée sapientielle (sKam), la plus basique (mais pas la plus durable), devient une des trois lignées intermédiaires tibétaines, dont le message sapientiel de Pacification est noyé dans le vacarme Gnostique des autres lignées. Même la rencontre relativement simple de Kamgom et Dampa (BA896, DN1047) a été noyée dans des détails hagiographiques ((BA95 DN124 et BA905-906), dont Rog Sherab Eu semble être la source, ou un propagateur important[13].

Tout cela évidemment du point de vue d’un archéologue scriptural, qui tente de sortir une réalité très fragile et incertaine d’en dessous de nombreuses couches hagiographiques successives. L’objectif étant plutôt de susciter une petite prise de conscience plutôt que de fournir des “preuves” de toute façon trop fragiles.

***

[1] L’abréviation de “Dam chos sdug bsngal zhi byed”, le parfait dharma qui apaise la souffrance, est dérivé d’un épithète du “mantra-coeur de la perfection de la sapience” (skt. bhagavatīprajñāpāramitāhṛdaya, tib. bcom ldan ’das ma shes rab kyi pha rol tu phyin pa’i snying po (Toh. 21).

[2] Basé sur le sens de couper la racine/les racines. Mais gCod signifie aussi le dépeçage, du corps p.e.

[3] de nas rje dam pa des rgyud pa ji ltar bzhag pa ni / snga phyi bar pa gsum las / rgyud pa dang po zhi byed sgron ma'i skor bya ba / kha che dznya na pan 'gri ta la rgya gar du gsungs pa lags skad //
Pha-dam-pa'i Gsung Drametse Thorbu 041, Title 1 brgyud pa bar pa'i lo rgyus kyi rim pa, 
by courtesy of Dan Martin

[4] rma yi phyag rgya chen po snyan brgyud kyi gdams ngag : rdo rje 'chang /'jam dbyangs smra seng / dam pa rgya gar/ rma sgom chos kyi shes rab/ sog po mdo sde grags/ grub thob rgyal ba te ne/ rog shes rab 'od. Source : dpe war dgon pa'i dpe tshogs, rédigé par Khenpo sKal ldan Tshe ring (1971-), Sakya Research Center

[5] Présenté dans certaines hagiographies comme son oncle maternel de l’Inde du Sud. Les mêmes pour qui Dampa est Kamalaśīla et aurait eu une longévité impressionnante.

[6] rig pa gcer mthong gi khrid ni : 'jam dbyangs smra seng / bin+d+ra pa/ Ar+ya de wa/ dam pa sangs rgyas/ so dge 'dun 'bar/ sha mi smon lam 'bar/ 'khrul zhig mes ston nam/ yang na sha mi nas/ chus pa dar ma brtson 'grus/ chus pa btson seng / de dang mes ston gyis rog shes rab 'od.

[7] Ou simplement une inspiration attribuée à Mañjuśrī dans son aspect de Mañjuśrī Vādisiṃha. Dans ce cas, il faudrait traiter ces révélations comme des inspirations, et non comme des transmissions historiques, à une date historique, par un personnage historique.

[8] Dans les collections canoniques tibétaines, un autre texte avec le même nom (DG 2642) est attribué au mahāsiddha Lavapa/dpal kam+ba la pa et à Atiśa.
'phags pa shes rab kyi pha rol tu phyin pa'i man ngag rdo rje lta bu zhes bya ba dpal kam pa las mdzad pa rdzogs so/ /rgya gar gyi mkhan po dI paM ka ra shrI dz+nyA na'i zhal snga nas dang bod kyi sgra bsgyur gyi lo tsA ba dge slong dge ba'i blo gros kyis zhus pa

[9] Machig Labdrön and the Foudnations of Chöd, Jérôme Edou, p. 177, n.1

[10] Blog Aryadeva le brahmane sur le déracinement du 23 septembre 2011. Tibetan renaissance: Tantric Buddhism in the rebirth of Tibetan culture Par Ronald M. Davidson, p. 150

[11] de nas rje dam pa des rgyud pa ji ltar bzhag pa ni / snga phyi bar pa gsum las / rgyud pa dang po zhi byed sgron ma'i skor bya ba / kha che dznya na pan 'gri ta la rgya gar du gsungs pa lags skad // Source Padampa, “Drametse Thorbu 041 TOC & My Notes”, transcription gentiment fournie par Dan Martin

[12] Ten-ne serait mort en 1127 selon Treasury of Lives, José Cabezón, il s’agit sans doute d’une simple erreur. Selon le BA938 en 1217.

[13] On retrouve ces détails hagiographies dans un manuscrit Zhi byed (Pha-dam-pa'i Gsung Drametse Thorbu 041), découvert récemment dans le monastère nyingma Drametse en Bhoutan oriental, et qui fait désormais partie du projet Endangered Archives Project (EAP) du British Library. Source : New Padampa Manuscripts, Dan Martin. Il semblerait que Rog soit l’auteur des hagiographies concernées par ce manuscrit. Toutes les lignées se terminent par Rog Shes rab 'od, et le colophon d’un des manuscrits le confirme.

dimanche 20 mai 2012

L’imitation peut-elle être une voie spirituelle ?



L’imitation est" l’action d'imiter (un bruit, un comportement, une personne ou bien un animal en essayant de reproduire les attitudes, les façons de s'exprimer) ainsi que le résultat de cette action" (Atilf). Le très célèbre « Imitation de Jésus-Christ » (De imitatione Christi) avait été écrit (par Thomas a Kempis) pour des moines. Le premier chapitre expose la nécessité d’imiter Jésus-Christ, et de mépriser toutes les vanités du monde. Les deux éléments semblent suggérer une équivalence, c’est-à-dire, que l’on imite réellement Jésus-Christ en méprisant toutes les vanités du monde.
« Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, dit le Seigneur. Ce sont les paroles de Jésus-Christ, par lesquelles il nous exhorte à imiter sa conduite et sa vie, si nous voulons être vraiment éclairés et délivrés de tout aveuglement du cœur. »[1]
Il ne s’agit pas d’imiter les actes et la conduite extérieure du Christ, mais de marcher dans la lumière en méprisant les vanités du monde, qui constituent les ténèbres. Tout le livre parle de la vie intérieure, de l’entrée et du progrès dans celle-ci. 
« Appliquez-vous donc à détacher votre cœur de l’amour des choses visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles, car ceux qui suivent l’attrait de leurs sens souillent leur âme et perdent la grâce de Dieu. »[2]
Les symboles et les actes symboliques sont souvent utilisés dans les religions. Un symbole « est un objet sensible, fait ou élément naturel évoquant, dans un groupe humain donné, par une correspondance analogique, formelle, naturelle ou culturelle, quelque chose d'absent ou d'impossible à percevoir » (Atilf). Un symbole peut être utilisé pour représenter le divin, l’amour, une vertu… dans des actes symboliques. Ils sont du visible qui pointe vers de l’invisible. Prendre les symboles et les actes symboliques pour la chose vers laquelle ils pointent est évidemment une erreur. Le fameux doigt qui pointe vers la lune. Dans les symboles, il ne s’agit pas de leurs signes visibles, comme de simples choses visibles (dharma), mais de l’invisible (dharmatā) vers lesquels ils pointent.

Dans l’imitation d’un modèle spirituel, il ne s’agit pas d’imiter les signes visibles qui lui sont propre, mais de « détacher son cœur de l’amour des choses visibles » et de développer ses qualités spirituelles invisibles. D’ailleurs, malgré tout ce qui a été dit et écrit au sujet de leurs vies, nous ne savons rien ou pas grand-chose sur la vie du Bouddha ou du Christ. Leurs vies, du moins telles qu’elles ont été transmises, foisonnent d’éléments et d’actes symboliques. Les hagiographes d'autres saints bouddhistes aiment d’ailleurs s’inspirer de la vie légendaire du Bouddha (douze actes) pour en faire des copies quasi conformes. Il n’est d'ailleurs pas toujours besoin d’un personnage historique, une figure mythologique peut très bien faire l’affaire. Les siddha, vidyādhara, yoginī, ḍākinī… mythologiques ont inspirés des êtres humains pour devenir à leur tour des siddha, vidyādhara, yoginī, ḍākinī… En écrivant les hagiographies des siddhas ou mahāsiddhas, ayant réellement vécu ou non, les hagiographes ont pris soin d’y faire figurer des éléments et des actes symboliques, caractéristiques des êtres mythologiques d’origine, dont leurs protagonistes auraient réalisé les pouvoirs (siddhi) et dont ils seraient devenus les égaux.

Beaucoup de mouvements importants du passé ont connus un nouvel essor, une renaissance, à des époques ultérieures. Inspirés par des maîtres charismatiques du passé ou par leurs idées, les « néos » fabriquent du neuf avec du vieux, en le faisant quelquefois passer pour un retour aux sources, à une intention originelle, à la pureté de la doctrine. Ainsi le néo-pythagorisme, le néo-platonisme, le néodarwinisme, le néolibéralisme etc. qui ont l’avantage de la clarté du préfixe néo-. D’autres « néo-ismes » se cachent sous des noms qui n’en laissent rien paraître ou qui cachent même leurs origines. Ce phénomène de "renaissance" existe aussi dans le bouddhisme.

On pourrait voir Buddhaghoṣa comme l’instigateur d’un néo-« bouddhisme ancien ». Quelle école s’appellerait « l’école des anciens » (P. theravāda S. sthaviravāda), s’il n’y a pas d’école nouvelle de laquelle on aimerait se démarquer ? Idem pour l’école nyingmapa (rnying ma = ancien) qui suivrait des tantras anciens, anciens par rapport aux tantras nouvellement apparus à partir du 11ème siècle. En fait ce sont plutôt des néo-anciens. L'école de la forêt est un autre mouvement néo, initié au début du 20ème siècle par Ajahn Sao Kantasilo Mahathera, prônant le retour à la forêt comme cadre propice à la vie monastique. Cette tradition renoue avec les pratiques préconisées dans les corbeilles des Sutta et du Vinaya. 

Tout retour à l'autorité des ressources anciennes dans le but de ranimer la flamme, ou une flamme spécifique, n'est pas sans risque de fondamentalisme. Quelquefois, voire peut-être même toujours, une tradition a évolué pour de "bonnes" raisons. La situation change, l'époque change, les mentalités changent et il faut bien s'adapter. On ne peut pas simplement ignorer tous les facteurs qui ont conduit à ces changements progressifs et vouloir retourner à une pureté originelle, qui a sans doute seulement existé dans les écritures, où toutes les aspérités ont été gommées, qui ont été homogénéisées, sacralisées en y incorporant des éléments symboliques, mythologiques, des prédictions réalisées...  Bref, retourner à une fiction et la prendre au premier degré.   

Quand le personnage de Cervantès, Don Quichotte, lit des romans chevaleresques d’époques longtemps revolues, il rêve de raviver la flamme de la chevalerie et s’imagine être un chevalier qui se donne la mission de redresser les torts. Il rêve de reformer la société en réinstaurant les valeurs chevaleresques.

C’est probablement en entendant ou en lisant les hagiographies de mahāsiddhas, que les adeptes du mouvement des yogis fous (smyon pa) du 15ème siècle au Tibet ont eu l’idée de réformer leurs écoles en accordant une plus grande place à ce qu’ils croyaient être les enseignements originaux de leurs écoles et en imitant le modèle du heruka ou du yogi ascète répa (ras pa). gTsang-smyon, le fou du Tsang, comme Don Quichotte, est allé jusqu’au bout de son rêve. Lui et ses disciples, ont réinventé et exploité le genre de l’hagiographie, qu’ils affectionnaient particulièrement, probablement parce qu’ils connaissaient son pouvoir inspirateur.

De nombreux tibétains, ayant lu leurs hagiographies, s’en sont inspirés pour imiter l’exemple de Milarepa, Rechungpa, et d’autres yogis célèbres. Et cela est toujours vrai de notre époque et en occident, avec des résultats variables et incertains. Tulku Urgyan Tenpa Rinpoche et David Dubois ont écrit des billets sur la mésaventure de la yoginī /lama Chistie McNally.

Toutes les hagiographies baignent dans la fiction et le symbolisme. Nous ne connaissons pas les figures historiques à l’origine du bouddhisme. Ce que nous en connaissons est basé sur des légendes, dont les hagiographies des saints bouddhistes se sont inspirées à leur tour. En outre, les vies des mahāsiddha foisonnent d’éléments mythologiques. Et les vies de nombreux maîtres tibétains contiennent des éléments des vies de mahāsiddhas. Tout cela est hautement symbolique. Prendre modèle sur des éléments fictifs n’est sans doute pas très prudent, prendre ce qui est symbolique à la lettre non plus. Il est important de faire la part des choses.

L’invitation à imiter le Bouddha, le Christ, un Heruka, une yoginī… n’est évidemment pas une invitation à imiter leurs signes, actes et comportements extérieurs et visibles.

« Le Bovarysme (d'après le roman Madame Bovary de Flaubert) est la faculté départie à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est, en tant que l'homme est impuissant à réaliser cette conception différente qu'il se forme de lui-même." (Jules de Gaultier)

MàJ06092013 Shinzen Young sur l'utilisation d'archétypes dans le vajrayana


[1] L’imitation de Jésus-Christ, traduction de F. de Lamennais, Seuil, p. 12
[2] L’imitation de Jésus-Christ, traduction de F. de Lamennais, Seuil, p. 12