samedi 30 novembre 2013

Partir ou ne pas partir (ailleurs)...



L’univers traditionnel est diversement représenté : comme l’Homme cosmique (lokapuruṣa), comme une montagne, un arbre[1]… Comme un ensemble constitué de diverses parties, ou bien les diverses parties considérées comme un ensemble. En haut, c’est l’esprit qui domine, en bas la matière. Plus on monte, et plus l’univers devient éthéré.

Cet univers, le bouddhisme le divise généralement en trois parties : les cinq (plus tard six) destinées, en bas, sont gouvernées par le sensible et la physique (S. kāmadhātu), les quatre méditations (S. dhyāna) sont sa partie psychique (S. rūpadhātu) et les quatre recueillements (P. āyatana, samāpatti) informels (S. arūpadhātu) sa partie spirituelle. En tout, treize niveaux, autant de marches qu’il convient de gravir, pour se libérer, c’est-à-dire pour se débarrasser péniblement (tapas) de toute matérialité et devenir pur esprit. Mais ça c’était avant…


En fait, ce « pur esprit », ce corps spirituel (dharmakāya) est ce qui fait l’unité (le corps) de cet ensemble des treize niveaux. L’homme qui ne peut s’empêcher de produire des images (de préférence à son propre image), l’imagine comme un corps humain. De couleur bleu, comme le ciel, comme l’éther. Et tout comme l’éther, l’Homme est présent dans toutes les parties de son corps, dans tous les treize niveaux, jusqu’à dans les cellules. C’est pourquoi on L’appelle quelquefois « le quatorzième présent dans tous les treize niveaux » (S. caturdaśa). Et pour symboliser cette omniprésence dans les treize niveaux, dans tout l’univers, on imagine qu’il est orné de treize parures.


Comme le quatorzième niveau est déjà présent dans les treize niveaux, plus besoin de gravir l’échelle. Mais il est cependant nécessaire d’être en relation avec cette présence, sinon on serait écartelé entre le physique, le psychique et le spirituel. C’est le message de la Mahāmudrā et du Dzogchen quelquefois dit radical, pour qui le physique, le psychique et le spirituel ne sont pas un fardeau, mais des parures (ou des cercles). Samantabhadra, le tout excellent, n’a pas les treize parures de Vajradhara, qui tient le foudre, mais il est enlacé à la Nature. C’est la Nature, « qu’il baise de sa bouche », qui est sa parure.


Ceux qui cherchent une autre gnose que celle-ci, pensent que le physique et le psychique sont des fardeaux, dont il faut se débarrasser. La gnose est selon eux un moyen qui permet de gravir d’un coup (T. thod bgral) les treize niveaux. L’impur est alors transformé en pur. Les images impures du psychisme sont transformées en les lumières d'un plérôme, et les éléments du corps sont écartés, afin d'accéder au corps de lumière. Avec ce corps de lumière, débarrassé de toute matérialité, ils feront leur ascension sans passer par l’échelle. Où vont-ils ? Je ne sais pas, il faudra le leur demander.

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[1] « [Le Seigneur, Maheśvara] est plus haut que l’arbre du monde et différent de toutes les formes (qui y apparaissent), ainsi que du temps ; mais c’est de lui que tout ceci procède. Il est source de toute vertu, destructeur de toute souillure, maître de la prospérité ; connais-le comme établi en ton propre Atman, comme refuge immortel pour tous les êtres. » Śvetāśvatara Upaniṣad 6.6, trad. Martine Buttex




vendredi 29 novembre 2013

Marier ciel et terre



Ciel et terre se rapportent l’un à l’autre comme une lumière et son reflet dans un miroir. Le reflet étant indissociable de la lumière.
« Seulement lorsque les hommes seront capables d’enrouler le ciel comme un parchemin, verra-t-on alors la fin de leurs misères sans qu’ils aient besoin de réaliser la Divinité. » [Śvetāśvatara Upaniṣad, 6, 20][1] (trad. Martine Buttex)
Si l’espace - qui contient ciel et terre - était comme un morceau de cuir, en le pliant, le ciel et la terre (lumière et reflet), la carte et le territoire, seraient réunis en collant exactement l’un contre l’autre.

Dans le texte gnostique Ecrit sans titre (NH II, 5 ; XIII, 2), au commencement, le chaos n’était pas, du moins il n’était pas seul. Le chaos, qui est ténèbre, y est une ombre. Et qui dit ombre, dit lumière. L’ombre dépend donc de la lumière. Ensuite c’est le désir de Sagesse qui se déploie comme le ciel, mais « l’éon de vérité ne produit pas d’ombre au dehors, car la lumière incommensurable est partout en lui. Son dehors, en revanche, est ombre ; c’est pourquoi on l’a appelé ‘ténèbre’. »

« Or cette ombre, les puissances qui sont venues après, l’ont appelé ‘le chaos sans limite’. De ce dernier, toute race de dieux a germé. » A la Lumière sans limite correspond donc une ombre sans limite. Tout comme Brahma pensa être le premier, les dieux apparus après l’apparition de l’ombre, n’ont connu que celle-ci et la pensent primordiale. Mais l’ombre est au dehors, la Lumière au-dedans.

La Lumière est sans division ni différenciation, mais tout ce qui est dans la Lumière a son équivalent (déformé) dans les ténèbres. Les reflets (T. ma dag pa) dans le miroir métaphorique correspondent donc à des lumières (« anges », « époux ») dans le plérôme (T. dag pa). En pliant l’espace en deux, les deux moitiés, reflets et lumières, terre et ciel, devraient se réunir en se collant l'une à l'autre.

Mais dans un cadre narratif théiste, ce qui est en haut n’est pas connu par ce qui est en bas, à cause de l’ombre. Un Sauveur est alors envoyé des cieux, pour enseigner ce qui est en haut. Il doit pour cela envelopper son corps de lumière d’ombre (les quatre éléments). Dans le sens inverse, il devrait quitter son corps d’ombre pour retrouver son corps de lumière. Ceux d’en bas, en apprenant les images de ce qui est en haut, pourront grâce aux images enseignées et à la sympathie qui les réunie aux lumières (anges) d’en haut, connaître ce qui est en haut. La sympathie est ce qui lie une image à sa lumière d’origine. Elle est ce qui fait « plier le parchemin de l’espace », ou encore le pli où haut et bas se rejoignent. « Il faut vraiment naître à nouveau par l’image. [ ] C’est par l’image qu’ils doivent pénétrer dans la vérité. C’est cela la restauration » dit l’Évangile selon Philippe.[2]

Les « images » qui sauvent, car reliées par la sympathie aux lumières dont elles sont originaires, sont alors transmises dans des mystères auxquels sont initiés les élus (T. skal ldan). En se saisissant de ces images, on pourrait alors réintégrer les lumières originaires. Voir aussi la notion de la Base et des reflets dans la tradition du dzogchen.

Quand nous lisons des textes anciens, comme le sont les textes bouddhistes, nous pouvons prendre les métaphores en les comprenant selon le sens qu’elles ont à notre époque. Un miroir est alors un simple miroir, qui reflète ce qui s’y trouve devant, tel qu’il est. Le « tel qu’il est » peut alors être pris pour la chose devant le miroir correctement perçue par les sens et correctement conçue par le mental sans quelle soit déformée par les rémancences (vāsāna) ou les schémas habituels (samskāra). Mais dans les formes plus ésotériques et théistes du bouddhisme, le « tel qu’il est » correspond à l’aspect authentique (T. dag pa S. śuddha) d’une chose, et il s’agit alors de son aspect céleste ou « de gnose ».

Toute pratique ésotérique d’une divinité explique le symbolisme des éléments médités. « Le mot « symbole » est issu du grec ancien sumbolon (σύμβολον), qui dérive du verbe sumbalein (symballein) (de syn-, avec, et -ballein, jeter) signifiant « mettre ensemble », « joindre », « comparer », « échanger », « se rencontrer », « expliquer » » Dans le symbole sont alors joints l’image (T. ma dag pa) qui représente « l’objet réel » et cet « objet réel » même (T. dag pa, don), le signifiant et le signifié. Le bouddhisme ésotérique a pour objet de « transformer » (T. bsgyur lam) le terrestre (T. ma dag pa) en céleste (T. dag pa). Et cela, en se remémorant continuellement l’aspect céleste (T. dag pa dran pa), jusqu’à ce que l’on ait « la vision pure » (T. dag snang).

La personne qui réussit cet exploit aurait alors « plié le parchemin » et tout acte terrestre intégrera son pendant céleste. Comment est-ce possible ? Par la sympathie universelle, comme expliqué dans un billet précédent. « Les enfants qu’engendrera la femme ressemblent à celui qu’elle aime. » C’est-à-dire, que même si elle fait l’amour avec son mari, si elle pense à un amant (à travers l’image), les enfants ressembleront à l’amant (par l’image).

Le mot dag pa signifie « correct, authentique, juste » (T. yang dag S. samyak) dans le contexte général (scolastique) du mahāyāna, mais dans le contexte ésotérique il renvoie souvent à une réalité céleste. En quoi, les « mondes purs » (T. dag pa'i zhing khams) sont-ils « purs » ? En ce qu’ils sont des mondes célestes, de l’autre côté du pli, dans le plérôme. Nous sommes toujours dans la dualité, et c’est à se poser la question si l’approche théiste (mono-, poly-, pan-,…) permet réellement de sortir de la dualité, car il est difficile de voir comment elle pourrait se défaire de l’opposition pure et impure (esprit – matière) sans perdre son âme. 

Une autre métaphore qui demande à être interprétée est celle de « l’espace ». Modernes comme nous sommes, nous pensons à l’espace, une immensité spacieuse, une liberté… Mais, il serait plus approprié de traduire par « éther », l’élément espace, afin de s’approcher davantage du sens que ce mot avait à l’époque des textes bouddhistes que nous lisons. Tout comme l’éther s’étend, mais surtout pénètre (et anime), tout, la nature de bouddha imprègne tous les êtres. C’est en cela que l’esprit est semblable à l’éther. Sinon, on aurait pu prendre n’importe quel autre élément que l’on trouve également – en tant qu’élément - partout ici bas. Contrairement aux autres éléments inertes, l’éther est « la substance ou la manifestation matérielle du principe qui l'anime ». Cette part active qui anime est proprement divin. De toute façon, quand on parle des quatre ou cinq éléments, on s’inscrit forcément dans le cadre narratif d’où ils sont issus, et ce cadre est théiste.

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[1] David Dubois traduit : « Quand les hommes seront capable de plier l'espace comme un morceau de cuir, alors seulement le mal-être pourra être guérir sans que l'on connaisse d'abord le Maître ».

[2] Évangile selon Philippe, Écrits gnostiques, p. 360

jeudi 28 novembre 2013

Un bouddhisme théiste


Nous partageons le même ciel avec les mêmes corps célestes. Dans quasiment toutes les civilisations, on attribuait un lien de cause à effet entre le cours des corps célestes et les événements sur la terre. Le même statut d’agent (intermédiaire) était attribué à des forces ou à des phénomènes de la Nature.
« Il nous suffira de savoir qu’après avoir fait de la matière une cause première, un Dieu, on a divinisé la terre, ses parties principales, les montagnes, les mers, les fleuves, les fontaines. On a fait des quatre éléments des génies présidant aux quatre saisons ; on a été jusqu’à les faire présider à tels signes du zodiaque, à telles constellations. On ne s’en est pas tenu là : on a affecté au feu le principe du chaud, à l’air celui du froid, à l’eau celui de l’humide, et à la terre celui du sec. On a personnifié ces quatre principes, et on a imaginé qu’ils dominaient chacun dans des astres, et que ces signes, ces astres, et ces principes, modifiaient et gouvernaient toutes les choses d'ici-bas. Tout cela a fourni ample matière à l’astrologie, et a donné lieu à d'immenses généalogies de dieux, et à de nombreuses fables : c’est tout ce que nous avons besoin d’en savoir. » [Extrait de chapitre 4 de l'Analyse raisonnée de l'origine de tous les cultes, ou Religion universellepar Antoine Louis Claude Destutt de Tracy]
Pour Thomas McEvilley (Shape of Ancient Thought, p. 301), le passage du polythéisme (agents multiples) au monothéisme (cause unique avec des agents multiples) passe souvent par une explication de la façon de la quelle un agent intentionnel surnaturel puisse avoir une emprise sur la Nature, sur la « matière ». Et cette explication introduit souvent quatre ou cinq éléments inengendrés et incorruptibles, qui produiront, par leurs combinaisons, toutes les choses naturelles qui sont engendrés et corruptibles.

Chaque chose naturelle porte alors la marque ou la griffe des quatre ou cinq agents et par là de la cause unique et première. Sans la cause unique et ses agents, rien n’aurait la capacité de se mouvoir. Tout ce qui est mouvement (une volonté) est en dernière échéance dans leurs mains, si pour autant ils en ont.

Justin Barrett, chercheur en anthropologie à l’université d’Oxford, « attribue l’émergence de la pensée religieuse à un mécanisme cognitif mis en branle par notre cerveau, le «hypersensitive agency detection device» (HADD). Lorsque le cerveau s’avère incapable d’expliquer un phénomène de manière intuitive, il l’attribuerait à des agents intentionnels non naturels (esprits, dieux) qui lui fournissent une explication cohérente à des évènements inhabituels (maladie, catastrophe naturelle, survie inespérée, etc.). Le succès de la religion pourrait, selon lui, être dû au fait qu’elle donne un sens aux expériences HADD. »[1]


Cette détection hypersensible d’agents intentionnels n’est qu’une version hypersensible de la détection d’agents intentionnels, nécessaire au bon fonctionnement de tout être vivant. C’est cette faculté que l'on croit être déficiente dans l’autisme.[2] Mais dans une détection hypersensible (HADD) on détecte des agents intentionnels là où il n’y en a pas, ou que l’on dit « surnaturels ». Des hypersensibles comme Platon, pensaient non seulement pouvoir détecter des agents intentionnels, mais ils étaient même capables de distinguer « un mouvement », ou une volonté dans les corps en mouvement. Ce qui « mouvait » la matière, comme des ficelles faisant bouger une marionnette, était pour eux une force totalement séparée d’elle. A la mort, cet « automoteur » se séparerait de la matière pour repartir là d’où il était venu. Chacun des (4 ou 5) éléments dont est constitué le corps repart là d’où il était venu. La terre vers la terre, l’eau vers l’eau etc. et l’éther vers l’éther. L’éther lui, était originairement issu du Soi (Taittirīyopaniṣad). L’éther est justement l’élément spirituel capable de mélanger et de se mélanger aux autres éléments et effectue l’alliance Esprit-Matière. La création est alors plus précisément une formation ou information de la matière par l'Esprit.

C’est donc l’éther qui représente la part directement divine (qui meut) en toute chose composée. Il est alors au centre du maṇḍala. Comme par exemple dans celui d'Avalokiteśvara (Tchenrézi, Guānyīn,..) dans sa forme à quatre bras. Je fais exprès ici de laisser parler l'image et non son interprétation traditionnelle, où les Tathāgata représentent les skandhas. Dans la représentation des divinités bouddhistes, il y a bien une émanation et un ordre d'émanation (d'hypostases) qui est représenté.


Habituellement, on voit la Lumière infinie (Amitābha) couronner la tête d'Avalokiteśvara. Sur ce thangka, la Lumière infinie se trouve dans le chignon d'Avalokiteśvara. Au-dessus, on voit un lotus avec un cintāmani entouré d'une aura de flammes. Le cintāmani est de couleur sombre, il est sans doute du béryl bleu (vaidūrya), dont l'éclat est une lumière invisible, "noire". 


Le thangka représente donc trois phases d'émanation : Lumière invisible, Lumière infinie et Lumière incarnée dans la matière, les éléments (le Sauveur). C'est une trinité plutôt universelle. Mais les ressemblance ne s'arrêtent pas là. 

Macrobe (4ème s.) est l’auteur néoplatonicien des Saturnales, contenant un fameux commentaire sur le Songe de Scipion. Quand il écrit (Saturnales, I, 18) sur la fabrication d’une statue de dieu, il explique
« Exécuter tout cela, groupant autour l'équipement, corps du Dieu, image du glorieux soleil : en premier lieu donc jeter sur lui un péplos de pourpre, semblable aux rayons de flamme, pareil au feu ; de plus par-dessus attacher la large peau bariolée et mouchetée d'un faon sauvage sur l'épaule droite, image des astres artistement façonnés et du ciel sacré. Puis par-dessus jeter le baudrier d'or d'une bride, à porter étincelant autour de la poitrine, emblème insigne, aussitôt que des confins de la terre le Dieu du jour se levant frappe de ses rayons d'or les flots de l'Océan et que son éclat est indicible, et que mêlé de rosée il illumine le tourbillon, s'enroulant en cercle au devant du Dieu ; baudrier sur une poitrine immense apparaît le cercle de l'Océan, grande merveille à contempler. »
Avalokiteśvara pourrait-il aussi être représenté entouré de lumière solaire, un péplos de pourpre sur les épaules, représentant le ciel du matin ou du soir ( ?), avec une peau de faon[3] sur l’épaule dont les taches mouchetées représentent les étoiles. Un baudrier d’or, comme le baudrier d’Orion sur la poitrine. Et alors peut-être, protégeant de ses mains, le cintāmani comme un œuf cosmique (comme l'oeuf de Brahma) ? Il serait alors vraiment le bien nommé Seigneur du monde (lokeśvara = loka-iśvara).

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MàJ 14032019 Dieu sur un mode scientiste. La convergence de perspectives créationniste et cognitiviste sur le divin, Baudouin Dupret

[1] D’où vient la pensée religieuse ? Jean-Pierre Geets et Annick M’Kele

[2] Source

[3] Le faon d'Avalokiteśvara est un Krishnasara (T. khri snyan sA ra), "the spotted antelope" (antelope cervicapra), aussi appelé Baliharina ou kala Baudia.

dimanche 24 novembre 2013

Parler de la Nature en des termes mythologiques



A la fin de l'Antiquité romaine, les sciences qui tentent de découvrir les lois de la Nature doivent le faire en utilisant le langage et les images à leur disposition.

"les dieux qui correspondent aux différentes puissances de la nature tiennent absolument à être connus et honorés selon le culte traditionnel en honneur dans la cité. Cela signifie, d’une part, que les philosophes doivent parler de la nature en conservant les noms des dieux liés traditionnellement aux éléments et puissances de la nature, et, d’autre part, que renoncer aux cultes traditionnels, comme le font les chrétiens, c’est s’interdire la possibilité de connaître la Nature. La religion traditionnelle est une physique en images, présentée aux peuples dans les mythes et les statues des dieux, une physique mythique révélée par les dieux aux origines de l’humanité et dont seuls les sages comprennent le sens par l'interprétation allégorique.

Au premier abord, une telle idée peut paraître totalement aberrante. Quel rapport peut-il y avoir entre les rites religieux de l’hellénisme et la connaissance de la Nature ? Comment peut-on concevoir que ce soit la même Nature qui s’enveloppe à la fois dans les formes vivantes, les statues des dieux et les rites religieux ? Mais, à la réflexion, puisque les différentes religions avaient donné aux dieux des formes humaines, animales ou végétales, un philosophe antique pouvait légitimement se demander si ce n’était pas la même puissance incorporelle qui se manifestait dans les formes sensibles de la nature ou dans les statues des dieux. Par ailleurs, les naturalistes modernes ont insisté sur le caractère ostentatoire des formes vivantes et sur l’existence de rites et de cérémonials dans le règne animal. Un philosophe moderne pourrait donc admettre qu’il y a un rap­port entre certains comportements des êtres de la nature et les rites religieux. On pourrait ainsi penser à une continuité entre rites humains et rites de la nature. Ce que l’on pourrait croire conventionnel, artificiel, arbitraire : le rite, le mythe, la fiction, l’art, la poésie, la religion, ne peut-on pas imaginer que cela soit déjà préinscrit dans le processus de la genèse des formes vivantes naturelles et de leur comportement ? L’imagination créatrice humaine prolongerait ainsi le pouvoir qu’a la nature de créer des formes."

Extrait de Pierre Hadot, Le voile d'Isis (pp 82-83)

Sur la théurgie, le meltingpot helléniste, les mystères, la sagesse et la gnose, et les révélations diverses, qui semblent être reliés à des zones d'influence de l'empire perse.   

vendredi 22 novembre 2013

Jacqueries et messianisme sur la route de la soie



Kavadh 1er (449-531) fut un roi sassanide de Perse qui avait eu deux périodes de règne (488 à 496 et de 499 à 531) entrecoupées par un séjour chez les Huns hephthalites. Sous l’influence du réformateur zoroastrien Mazdak (mort en 528), il veut « briser la puissance de la noblesse et de l'église mazdéiste, abolir l'inégalité sociale en établissant le partage des terres et la mise en commun les femmes ». Il échouera et sera déposé en 496 par les nobles et le clergé. Il s’évade et remontera sur le trône en 499. Les mazdakites, les disciples de Mazdak, sont placé à des postes importants. Les biens des aristocrates sont saisis et rédistribués au peuple. Dans les années 520, il se réconcilie avec les élites. Fin 528 (ou début 529), en intervenant contre les pillages et les jacqueries des mazdakites, il fera exécuter Mazdak. Avec l’aide du clergé zoroastrien, il arrive à faire désigner son fils Khosrau comme successeur.

Le mazdakisme serait un un dérivé du manichéisme ou du mazdéisme. Sa doctrine est dualiste, de type zoroastrien avec une opposition entre Lumière et ténèbres, bien et mal. C’est la Lumière/le bien qui doit se répandre. Cela passe pour Mazdak par une conduite morale (ascèse, interdiction de tuer, végétarisme,...). Les injonctions aider les nécessiteux et ne pas chercher à s'enrichir aux dépens des siens semblent être prises très au sérieux. Mazdak met en cause le clergé pour l’injustice dans la société de l'Empire sassanide et veut bâtir un nouvel ordre social.

A la même époque, à Chiang-nan et dans le nord de la Chine, un mouvement similaire a lieu. Des moines dissidents mènent la rébellion du peuple. Ils se reclament de Prince Clair-de-lune (Candraprabha) et de Maitreya, le Bouddha futur. Dans un sūtra apparu à cette époque (le Discours sur l’extinction de la doctrine, Fa miejin jing, Taishô 396, avant 515), le Bouddha explique que pendant la période de déclin de la doctrine, les démons prendraient l'aspect de moines, afin de détruire la doctrine. Mauvais temps pour le clergé de type « zoroastrien » proche de l'aristocratie un peu partout dans le monde. Une première révolte sera vaincue, mais Il y eut d’autres rebellions par la suite.[1]

Y a-t-il un lien entre ces rebellions contre le clergé et l’aristocratie en Perse et en Chine ? Entre le dieu de la Lumière, qui vit au Paradis, situé au Ciel, vénéré par les Mazdakites et Maitreya/Prince Clair de lune ? Et d’où lui venait cette drôle d’idée, au roi tibétain Mu ne btsan po (nom en langue de Zhang Zhung, 762-799), de redistribuer les richesses ? Est-ce qu’il s’était inspiré d’idées des uns ou des autres ? Ou avait-il cédé à des pressions venues du peuple ?

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Màj 15072014 Mythes, messies et millénarisme

[1] P.e. 613: The monk Xiang Haiming claimed to be Maitreya in Fufeng prefecture (western Shaanxi) and led a rebellion. The elite of the Chang’an area hailed him as a holy man (dasheng) because they had auspicious dreams after following him, and his army swelled to several tens of thousands before he was defeated by government troops.[Buddhist Political Ideology in the Mahayana Rebellion and Moonlight Child Incident of 6th century China, China History Info. Retrieved 29 November 2006.]

dimanche 17 novembre 2013

A travers le miroir



Dans un monde où des forces du bien et du mal s’opposent, il y a un pur et un impur. Et le pur et l’impur ont leurs propres lieux : les cieux et la terre, la lune étant la frontière. Sous la lune, l’impur (S. aśuddha), et au-dessus le pur (S. śuddha), la plénitude, le plérôme. Le pur est pur car il est purement spirituel, feu non-mélangé. Quand ce « feu » descend au-dessous de la lune, il se mélange et devient impur. Il se mélange avec « la matière », c’est-à-dire qu’il se mélange avec les quatre éléments. Il devient alors corporel, manifeste, visible. L’âme est une parcelle du feu céleste (logos, semence) qui en se mélangeant avec les éléments, peut se trouver empêtrée dans la matière et s’y perdre. Mais la petite parcelle de feu céleste se sentira toujours attirée par la source du feu céleste, cette attirance sera son guide. Pour se dépêtrer de la matière, pour se « libérer », la petite parcelle de feu céleste doit prendre le chemin inverse. « E.T. téléphone maison ». Elle doit se défaire des éléments qui l’alourdissent, afin de remonter comme une pure lumière.

C’est l’idée de base de la plupart des religions et même de courants philosophiques. Elle peut prendre des formes très variées. Le problème est que l’on ne peut pas montrer ici bas comment cela se passe, sans passer par des images. Et donc, tous les mystères sont obligés d’utiliser de grossières représentations pour le montrer, sans aucun lien avec ce qui se passe en réalité, d’ailleurs tout comme les termes que j’utilise ici « se passer » et « réalité ». Une des tentatives pour représenter « ce qui se passe » est l’idée de la « chambre nuptiale » (judaïsme/christianisme/gnosticisme...taoïsme ? la "chambre à coucher" (Fang-tchong) ). Avec de gros morceaux de Platon et de Plotin dedans…

Dans le gnosticisme, la chambre nuptiale (d’ici bas) est le laboratoire où l’on travaille avec les énergies créatrices, autrement dit les éléments, la matière. Sur cette « seconde naissance », l’Evangile de Philippe dit :
« Tous ceux qui entreront dans la chambre nuptiale feront briller la lumière car ils ne sont pas comme les mariages qui se font dans la nuit, dont le feu s’allume seulement dans la nuit puis s’éteint. Mais les mystères de ce mariage s’accomplissent dans le jour et la lumière, ce jour et cette lumière qui ne s’éteignent pas. Si quelqu’un devient un fils de la chambre nuptiale, il recevra la lumière. Si quelqu’un ne la reçoit pas tant qu’il est dans ces lieux, il ne pourra la recevoir nulle part ailleurs. Celui qui recevra cette lumière-là ne sera ni vu ni compris. »
Certains[1] semblent dire que la chambre nuptiale est une « métaphore recouvrant l’ensemble des rites du baptême, de l’onction, de l’eucharistie et du baiser mutuel, et non un sacrement en soi ».[2] Mais le passage sur les trois édifices de Jérusalem (ci-dessous) semble suggérer que le troisième édifice, le Saint des Saints, était destiné à la chambre nuptiale. Celle-ci n’est cependant que l’image de la chambre nuptiale d’en haut.
« Voilà pourquoi son voile[3] se déchira de haut en bas, car il fallait que quelques-uns allassent de bas en haut. »
« (125) La chambre est cachée ; C’est le Saint dans le Saint. Le voile cachait comment Dieu administrait la création. Mais si le voile se déchire et que ce qui était à l’intérieur apparaisse, alors on abandonnera cette maison déserte, bien plus, on la détruira. Et la divinité entière fuira ces lieux, non pas dans les Saints des Saints, car elle ne pourra pas se mélanger à la lumière sans mélange, ni au Plérôme sans déficience, mais elle restera sous les ailes de la croix et sous ses bras. »[4]
Dans la chambre nuptiale, « on se revêtira de la lumière dans le mystère de l’union ». « Et la femme s’unit à son mari dans la chambre nuptiale. Et ceux qui s’unissent dans la chambre nuptiale ne se sépareront plus. »[5] Dans la chambre nuptiale sont réunis ceux qui furent séparés.

« C’est de l’eau et du feu que l’âme et l’esprit sont issus ; le fils de la chambre nuptiale, c’est de l’eau, du feu et de la lumière. Le feu, c’est le chrême[6] ; la lumière, c’est le feu. »[7] Le feu véritable est invisible, représenté par le chrême d’où sortira le feu visible[8]. Le feu devient visible, lumière, en se mélangeant. Le feu véritable ne peut pas se manifester tel qu’il est. « La vérité n’est pas venue dans le monde nue, mais c’est en types et en images qu’elle est venue. » « [Le fils de la chambre nuptiale] ne la recevra pas autrement. »[9] De nouveau, nous retrouvons le couple esprit-matière (ciel-terre), représenté par le feu et l’eau, et qui, séparés, sont réunis dans la chambre nuptiale. C’est aussi dans cette chambre qu’a lieu la résurrection[10] (par l’image, car la vérité ne peut pas être nue). C’est par l’image que le Sauveur vient rendre semblable les choses d’en bas aux choses d’en haut (le plérôme).[11]

Ainsi, on purifie par l’eau et le feu, « ce qui est visible par ce qui est visible »[12].
« Le chrême est supérieur au baptême, car nous nous appelons « chrétiens » à cause du chrême, et non à cause du baptême. Et c’est à cause du chrême qu’on a donné son nom au Christ. Car le Père oignit le Fils, le Fils oignit les apôtres, et les apôtres nous oignirent. Celui qui a reçu le chrême possède toutes choses ; il possède la résurrection, la lumière, la croix. »[13] …  l’Homme véritable et le Fils de l’homme et la semence du Fils de l’homme. Cette race véritable est renommée dans le monde. Ceux-ci sont le lieu où habitent les fils de la chambre nuptiale. »[14]
Au sujet du symbole de la croix : on acquiert les personnes de la trinité par le chrème…de la vertu de la croix, que les apôtres appelaient « la droite et la gauche » [esprit et matière]. Celui qui a reçu le chrême, les personnes de la trinité, « n’est plus un chrétien, mais un Christ. »[15]

Le baptême par l’eau purifie/libère de la matière (Exposé du mythe valentinien, p. 1531).
« Le premier baptême c’est la rémission des péchés. Par celui-là nous sommes emmenés de ceux de la gauche parmi ceux de la droite, de la corruption dans l’incorruptibilité, c’est-à-dire le Jourdain… c’est le lieu…le monde.Ainsi nous avons été emmenés du monde dans l’éon. » 
Sortir du monde pour entrer dans l’éon.
« (31) En effet, les parfaits, c’est par un baiser qu’ils conçoivent et engendrent. C’est pourquoi nous aussi nous nous embrassons mutuellement, et c’est par la grâce qui est en nous mutuellement que nous recevrons la conception. »[16]
« 60) S’il existe une chose dans l’ordre du mystère, le mystère du mariage en est une grande, car sans lui, le monde n’existerait pas. »[17]
« (61) Les formes que revêt l’esprit impur peuvent être mâles ou femelles. Les mâles sont celles qui s’unissent aux âmes qui habitent une forme féminine, et les femelles sont celles qui s’accouplent avec celles qui ont un forme mâle d’une manière inconvenante. Et nul ne peut leur échapper quand il est pris, à moins de recevoir une puissance mâle et femelle, le fiancé et la fiancée. On les reçoit dans une image de la chambre nuptiale. » … Il en va de même si l’image et l’ange s’unissent l’un à l’autre : nul ne pourra oser s’introduire auprès de l’homme ou de la femme. »
« (66) Il y a renaissance et image de renaissance. Il faut vraiment naître à nouveau par l’image. Qu’est-ce que la résurrection et l’image de la résurrection ? – C’est par l’image qu’elle doit ressusciter. – La chambre nuptiale et l’image de la chambre nuptiale ? – C’est par l’image qu’ils doivent pénétrer dans la vérité. C’est cela la restauration. »[18]
Les Sauveurs qui veulent sauver les créatures doivent, pour se manifester ici-bas, passer par la chambre nuptiale, afin de « s’incarner », se mêler à de la « matière », se revêtir d’un corps.[19]  A l’opposé, ceux qui veulent sortir du monde, doivent passer par la chambre nuptiale pour se revêtir de lumière. Et l’amour spirituel les édifiera. « L’amour spirituel est un vin et un parfum. Tous ceux qui s’en oignent en tirent agrément. » « Les enfants qu’engendrera la femme ressemblent à celui qu’elle aime. » C’est-à-dire, que même si elle fait l’amour avec son mari, si elle pense à un amant (image), les enfants ressembleront à l’amant (image). « Vous qui vivez avec le Fils de Dieu, n’aimez pas le monde, mais aimez le Seigneur afin que ceux que vous engendrerez ne ressemblent pas au monde mais ressemblent au Seigneur. »[20]

Le monde impur est l’image (déformée et réfléchie) du monde pur, comme dans un miroir. « C’est par l’image que le Sauveur vient rendre semblable les choses d’en bas (le plérôme) aux choses d’en haut »[21] Chaque être/image/Épouse en bas a son original (ange, Époux) en haut. Les images (comme dans les pratiques visionnaires de type Franchissement du Pic thod brgal) ont alors pour but de guider les êtres vers la chambre nuptiale. La « restauration » consiste à réunir toutes les images avec leurs sources.
« Tout l’édifice de la création des images, ressemblances et imitations est advenu en vue de ceux qui ont besoin de nourriture, d’instruction et de formation, afin que leur petitesse crût progressivement, comme à travers le reflet d’un miroir. »[22]
Comme les images n’ont rien de matériel, et sont « pure gnose » (T. ye shes) elles n’encombreront pas la « petite parcelle de feu » (« élément pneumatique ») et ne la retiendront pas. Comme dans la citation ci-dessus, par la similarité avec leurs originaux, les images feront en sorte que l’âme soit attirée par leurs originaux correspondants (Époux) du Plérôme.
« Quant aux pneumatiques, ils se dépouilleront de leurs âmes et, devenus esprits de pure intelligence, ils entreront de façon insaisissable et invisible à l'intérieur du Plérôme, pour y être donnés à titre d'épouses aux Anges qui entourent le Sauveur. » (Irénée,Contre les Hérésies Liv.1 ch.5)

Dans la conception gnostique du Dzogchen séminal, il ne suffit pas de faire la Percée (Trancher la solidité T. khregs gcod) afin de se libérer, ce qui correspondrait au baptême par l'eau, mais il faut s'engager dans le chemin visionnaire du Franchissement du Pic (T. thod brgal) en vue du mariage spirituel dans le plérôme, ce qui correspondrait au chrême. C'est selon ce point de vue "gnostique" que le dzogchen radical de la Section de la pensée éveillée est jugé insuffisant. C'est un bon début, mais le principal reste à faire. Fini la détente dans l'autolibération, le non-agir et la perfection naturelle. Au boulot !


***

[1] Louis Painchaud, citant Sevrin (Les Noces),

[2] Écrits gnostiques, p. 339

[3] "Rabbi Katina said, 'When the Israelites would ascend [to the Holy Temple] on the festival, [the priest/kohen] would roll up the curtain for them, and display for them the cherubs, who were joined together [in an embrace].' The priest/kohen would then tell them, 'Behold the beloved feelings for you on the part of the Omnipresent are like the beloved feelings of a male for a female' " (B.T. Yoma 54a). The Talmud queries which temple is under discussion; after all, the First Temple did not have a curtain between the Holy of Holies and the Sanctuary, only a stone wall, and the golden cherubs never made it to the second. Rabbi Aha Bar Ya'acov explained that Rabbi Katina is indeed discussing the Second Temple, which had a curtain in front of the Holy of Holies, and this curtain was indeed rolled up during the pilgrim festivals; the cherubs on display were painted engravings on the wooden panels which covered the stone walls of the Holy of Holies - engravings which harked back to the First Temple. As the Bible records: "All the walls of the Temple were surrounded by designs, [an engraved network of] cherubs, palm trees and blossoming flowers... and he overlaid [them] with gold; [the cherubs]... were as the joining of a man, accompanied" (I Kings 6:29, 35 and 7:36). How are we to understand this last phrase, "…as the joining of a man, accompanied?" In the discussion of the talmudic segment that deals with our question, Rabba bar Rav Shila explains that "[The cherubs appeared in the engravings] as a man joined in an embrace with his female companion" (B.T. Yoma 54b). Extrait de Parashot Vayakhel-Pekudeui: Sacred sex, article dans le Jerusalem Post, de Shlomo Riskin
14/03/2007

[4] Écrits gnostiques, p. 375

[5] Écrits gnostiques, p. 363

[6] « est un mélange d'huile d'olive et de parfum, destiné à l'onction et utilisé dans certains sacrements chrétiens, comme le baptême, la confirmation, ou l'ordination. » L’onction faite avec le chrême est comme un « baptême par le feu ». http://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_chr%C3%AAme

[7] Écrits gnostiques, p. 360

[8] Écrits gnostiques, p. 350

[9] Écrits gnostiques, p. 360

[10] « Ceux qui disent qu’ils mourront d’abord, puis qu’ils ressusciteront, se trompent. S’ils ne reçoivent d’abord la résurrection de leur vivant et s’ils meurent, ils ne recevront rien. » Écrits gnostiques, p. 361

[11] Écrits gnostiques, p. 360

[12] Écrits gnostiques, p. 350

[13] Écrits gnostiques, p. 366

[14] Écrits gnostiques, p. 367

[15] Écrits gnostiques, p. 360

[16] Écrits gnostiques, p. 352

[17] Écrits gnostiques, p. 358. Commentaire : « Il faut transformer le corps psychique (corps et âme) en l’unissant par une sorte de mariage avec Le Saint Esprit et devenir ainsi vraiment un homme pneumatique (pneuma = souffle =esprit ) ou spirituel. » 

[18] Écrits gnostiques, p. 360

[19] Philippe, Écrits gnostiques p. 363

[20] Philippe, Écrits gnostiques p. 370

[21] Écrits gnostiques, p. 360

[22] Traité tripartite, Écrits gnostiques p. 174

L'envol des deux ailes du bien et du mal



Les religions influencées par le zoroastrisme (qui a des racines plus profondes dans les religions de Mésopotamie) ont pour caractéristique d’affirmer une dualité entre la Lumière et les ténèbres, le bien et le mal, les cieux et la terre. Dans la religion sumérienne, la terre appartenait ultimement aux dieux. Le roi, ou roi-prêtre annexe chef de guerre, en était simplement le gérant. Avec le zoroastrisme (entre 1000 et 600 avant JC), qui est une réforme du mazdéisme, on passe du polythéisme à un monothéisme « polythéisante » centré autour d’Ahura Mazda, entouré de Spenta Mainyu, l’esprit du bien et Ahra Mainyu (Ahriman), l’esprit du mal. L’homme est en quelque sorte le champs de bataille où s’opposent ces deux forces.

Zoroastre/Zarathoustra s’opposa notamment aux sacrifices, au sacrifice de bœufs (animaux utiles à l’homme) et à la pratique du "haoma" (boisson enivrante), car l’homme ivre ne sait plus choisir entre le bien et le mal. Mais en Médie, avec les conquêtes des Achéménides (vers 556 av. J.-C.), les mages (mobed de "magupat") peuvent résister à son influence et continueront le sacrifice d’animaux et la pratique du "haoma". Des dieux anciens vont reprendre du service, tels Anahita/Nahid (≈Ishtar), déesse de l'eau et des fleuves, et Mithra, dieu solaire de la guerre. C’est Mithra qui présidera les sacrifices de taureaux et les rites liés au "haoma"[1]

La religion dominante des sogdiens semble avoir été le zoroastrisme, mais grâce à leur position géographique stratégique et leur langue étant la lingua franca (entre le 6ème et le 10ème siècle) sur la route de la soie, ils étaient très ouverts à d’autres formes de pensée et à d’autres religions : manichéisme, bouddhisme, nestorianisme, judaïsme. Ce qui ne les empêchait pas d'êtres de bons vivants.

« …le seul royaume de Samarcande, disent les Chinois, ne compte pas moins de trente grandes villes et de trois cents petites. Elles nous montrent ces aristocrates non seulement comme nous les avons vus sous l'habit de chevaliers et de guerriers, et les informateurs chinois ou musulmans les confirment, mais encore comme des hommes habillés avec soin, non avec recherche, et des femmes parées de somptueux bijoux, bracelets, colliers, diadèmes incrustés de pierres précieuses, tous amateurs de vin, de banquets, de musique, de danses, de chants, de conversations galantes, dont émane une noblesse naturelle qu'expriment les attaches fines, les doigts longs et déliés, la pureté du visage. Leur musique est appréciée partout. Leurs courtisanes ont des amants par toute la terre. »[2]

Tous les alphabets sogdiens étaient dérivés de l’alphabet araméen. De nombreux textes bouddhistes chinois furent traduits par des sogdiens, apparemment pas toujours de manière objective[3].

Le zoroastrisme a influencé les religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islam), mais aussi le bouddhisme avec sa « bonne pensée », « bonne parole » et « bonne action ». Malgré sa tendance monothéisante, les dieux du polythéisme qui le précédait n’avaient pas dit leur dernier mot. Entre le monothéisme et le polythéisme, on trouve souvent une phase pendant laquelle les dieux (ou génies) du système polythéiste constituent ensemble le corps du Dieu unique. Ou bien au cours de l’histoire d’une religion, il peut y avoir des retours ("néo-") à la situation originelle et « authentique » de cette religion. Mais cette « situation originelle » est alors le plus souvent de l’ordre de l’imaginaire.

Pour qu’une religion soit réellement fédératrice, elle comporte et maintient souvent des liens avec toutes les filières de ses origines. Il n’est donc pas étonnant de voir que l’esprit du bien et l’esprit du mal entourant le Dieu unique deviennent des camps du bien et du mal, constitués d’êtres surnaturels qui s’opposent. Ce qui avait commencé à être intériorisé par le zoroastrisme, est de nouveau extériorisé dans un plérôme et de son combat contre les forces du mal, et qui permet à une caste des prêtres de sortir de son chômage technique et de conduire des rituels d’offrandes aux dieux et aux démons.

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[1] Source

[2] Les Sogdiens : une chevalerie raffinée au carrefour des cultures, Jean-Paul Roux

[3] Sogdian Translators in Tang China: An Issue of Loyalty par Rachel Lung