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mardi 26 mai 2026

Le défi des exégètes Kagyupa

L'obtention de la transmission aurale de Cakrasaṃvara de Luyipa (détail HA59652)
On voit la tête de Réchungpa sur le devant

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Mise à jour transmissionnelle de fond en comble

Dans un des textes des Œuvres complètes des hiérarques de Daklha Gampo, attribués à Layakpa, Les Quatre Clous[1], se trouve la synthèse doctrinale de l’école Kagyupa au XVIème siècle. Elle s’appuie sur de subtils glissements entre les différents systèmes de pensée indiens pour asseoir la supériorité de la voie instantanée de la Mahāmudrā tantrique. Les points de vue s'emboîtent hiérarchiquement, sans que le lecteur s’en aperçoive. Le Tathāgatagarbha fournit la base ontologique, le Yogācāra explique la phénoménologie de la pensée, le Madhyamaka protège contre la réification de tout cela, et l'Anuttarayogatantra (via la tradition des Siddhas) offre la méthode ultime de réalisation (s. parama-siddhi). C’est comme si cette doctrine unifiée avait depuis toujours été le message du Bouddha, et qu’elle devait être utilisée ainsi pour interpréter correctement tous les stades de l’évolution de la doctrine du Bouddha. Ab initio, comme dirait Eliade, comme si le temps était aboli. Souvent ce genre de synthèse procède par une stratégie de saturation conceptuelle, de citations bien choisies et de Name dropping.

Si on veut réellement comprendre comment les concepts bouddhistes étaient compris à différentes époques, dans différents contextes et par les différents acteurs, il faudrait appliquer des principes de l’histoire des idées ou de l’histoire de la réception (Markus Vinzent), et faire une lecture rétrospective et contextuelle des sources.

D’un simple potentiel à l’essence de tout

LEmbryon de Bouddha (s. tathāgatagarbha) en est le socle. Les théories dérivées de ce concept justifient qu'il n'y a rien à créer ni à modifier, mais seulement à reconnaître. Layakpa affirme que le non-savoir (t .khrul pa) et le savoir primordial (t. ye shes) existent depuis toujours dans le courant de conscience de tous les êtres incarnés (t. lus can), utilisant pour cela la célèbre métaphore des graines de sésame et de l'huile de sésame.
“Puisqu'elles surgissent comme l'essence même de tout ce qui apparaît et résonne, elles sont pareilles à la lampe et à la lumière de la lampe. La pensée et la réalisation (t. sems dang rtogs pa) sont indifférenciées, pareilles à l'eau et aux vagues de l'eau. Par le fait de la réalisation ou de la non-réalisation, tous les phénomènes de l’Errance et de la Quiétude (s. nirvāṇa) ont une seule et même saveur (s. ekarasa), pareils à l'eau et à la glace (t. chu dang 'khyag rom lta bu).[2]
Au moment où naît la certitude (s. niścaya t. nges shes), tous les phénomènes fabriqués auparavant par l’intellect s'évanouissent complètement (t. phyi shar song). En voyant l'essence de sa pensée, il se produit une "reconnaissance certaine" semblable à la rencontre fortuite sur le chemin avec une personne que l'on connaissait déjà autrefois (t. sngar 'dris kyi mi dang lam khar phrad pa lta bu). Il est dit à ce sujet :
“Si l'on réalise cela de manière ininterrompue, c'est cela !
Si cela se manifeste sans aucune identification conceptuelle, c'est cela !
Si cela est égal comme l'espace céleste, c'est cela ! »
Si la pensée-en-soi est perçu comme le Bouddha (t. rang sems sangs rgyas su mthong na), c'est cela ![3]
Le non-savoir (t. khrul pa) elle-même est redéfinie de manière radicale selon ce prisme : le non-savoir sous l’aspect du triple univers (t. traidhātuka-avidyā) est déclaré lui-même être le savoir primordial (t. ye shes), car il n'y a absolument rien à rejeter ou à abandonner[4]. "Que l’erreur se manifeste comme gnose", le quatrième Dharma de Gampopa.

La fusion de l’Embryon du tathāgata et le corps adamantin par Karmapa 3

Dans son Traité expliquant le tathāgatagarbha[5], Karmapa 3 Rangjung Dorje (d'ailleurs né dans une famille Nyingmapa) établit une identité fonctionnelle entre l’Embryon du tathāgata et le corps subtil (t. rtsa rlung thig le), les Corps formels du Bouddha (s. rūpakāya) et les deux stades de la voie de la Méthode (t. bskyed rim, rdzogs rim).
“Ainsi, les canaux (t. rtsa), les souffles (t. rlung) et les essences-gouttes (s. thig le) sont, une fois purifiés, "le Kāya de forme pur" ; non purifiés, ce sont les kāyas de forme impurs.[6]
Dans sa conclusion, Rangjung Dorje termine par :
“Ainsi s’achève l’ “Établissement de la nature de bouddha”, l’essence du Vajrayāna (t. rdo rje theg pa’i snying po).[7]
Le troisième Karmapa Rangjung Dorje est aussi l’auteur de "La Réalité intérieure profonde" (t. zab mo nang don[8]). C’est un texte fondateur du bouddhisme tibétain qui établit une synthèse entre la philosophie de l’Embryon du tathāgata et la pratique tantrique du corps subtil. Son contenu couvre l'ensemble du chemin du Vajrayāna, depuis les bases mytho-cosmologiques jusqu'aux stades les plus élevés de la pratique yoguique. Le texte s'ouvre sur les causes du saṃsāra et du nirvāṇa, puis détaille le développement du corps dans le ventre maternel, les canaux, les souffles et les essences-gouttes. Il traite ensuite des états de conscience, des correspondances entre macrocosme et microcosme, des divinités (s. iṣṭa-devatā), des chemins de purification, des terres spirituelles ("réalisations" s. bhūmi) et de la dissolution finale. Cette purification n'est pas une métaphore : elle s'opère concrètement par les deux phases de la voie de la Méthode (s. Upāya-mārga). Pendant la phase de génération le yogi visualise et projette les canaux, souffles et essences comme le maṇḍala des déités, transformant ainsi son impureté naturelle en pureté surnaturelle. Pendant la phase d'achèvement, le yogi travaille directement sur les canaux, les souffles et les gouttes de son corps subtil pour faire fondre les énergies grossières, réaliser le Mahāsukha, une dimension de type "Mysterium Magnum" (Boehme, Paracelse) ou de type "Monde imaginal" (Corbin), en fonction du point de vue de la "substantialité lumineuse" (je reviendrai sur l'Absolu mêlé), et finalement émaner spontanément les corps formels (s. rūpakāya).

La voie des tantras se veut être une solution au problème de la dualité sujet-objet, qui est présente en toute forme de connaissance intellectuelle ET contemplative (t. bsam gtan). Elle cherche donc des solution non-intellectuelles dites “non-duelles”, mais qui aboutissent sans faille au monisme, quoi qu’en disent les exégètes de la Méthode proposée. Le corps physique étant impermanent, à quoi bon investir dans un corps impermanent. Le corps subtil, offre de meilleures possibilités et espoirs.

La pensée comme unique réalité (à intuiter immédiatement)

Retour aux Quatre Clous (t. gNad kyi gzer bzhis man ngag bdr:MW1AC309_CDA7A4) de Layakpa. Pour décrire la mécanique de la méditation et la résorption des apparences, le texte glisse vers un vocabulaire purement Yogācāra et Cittamātra. La pratique exige de ne pas diviser l'évidence vécue en "objet à méditer et sujet méditant" (la fameuse dualité grāhya-grāhaka), car cette erreur structurelle empêche toute libération de la dualité captive. Le processus méditatif est décrit comme une démarche où l'on introduit (t. ngo sprod) la pensée à la pensée, et ce, "tant que les apparences ne se sont pas résorbées dans la pensée", ce qui décrit un processus purement Vijñaptimātra où l'objet se dissout dans la conscience.

Layakpa cite, c'est ainsi que le Seigneur Marpa a déclaré :
“Les apparences extérieures, cet engrenage illusoire (t. sgyu ma'i 'khrul 'khor 'di),
Je les ai réalisées comme la grande félicité non-née (t. skye med bde ba chen po s. anutpāda-mahāsukha).
À l'intérieur, cette conscience mentale qui saisit [les apparences],
Est pareille à la rencontre fortuite avec un ami de longue date.
La pensée-en-soi (t. sems nyid s. cittatā) connaît sa propre essence/face par elle-même (t. ngo rang s. svarūpa)[9].”
Le concept de svasaṃvedana (t. rang rig, la conscience réflexive, fondation de l'épistémologie Yogācāra) est sublimé : il n'est plus une simple fonction relative de la conscience, mais devient l'Absolu lui-même, identifié par le Saraha trilogiste[10] comme la "gnose de l’intelligence s'intelligeant elle-même[11] " (t. rang rig ye shes s. svasaṃvedana-jñāna), et donc positive et permanente.

La sceau bouddhiste obligatoire de la vacuité

Pour éviter d’affirmer trop positivement une gnose, ou un Absolu "sans second" dans sa bulle moniste, le texte doit rappeler les critères de la vacuité madhyamika. D'un côté, il rappelle que les phénomènes sont vides d’essence et non-produits (t. skye med), et que la vacuité est la simple désignation de l'absence de toute élaboration conceptuelle (t. spros bral). Et de l'autre côté, il adresse une critique au Madhyamaka purement scolastique, auquel il manquerait le "sens définitif" (t. nges don s. neyārtha) par une expérience "immédiate". Nous reviendrons sur "immédiat". Nous verrons également plus loin comment le concept de non-produit, puis non-production, a été transformé en quelque chose d’ontologiquement positif : “le non-né”[12].

Le texte condamne aussi l'approche des "logiciens" (t. rtog ge rnams) qui tentent d'utiliser la perception directe et l'inférence rationnelle (t. mngon sum dang rjes dpag) pour comprendre la réalité, affirmant que rester lié à ces conventions verbales empêche toute chance de voir naître le véritable chemin de la vision.

A quel point l’évidence vécue est-elle "immédiate" ou "unique[13]" ?

Le svasaṃvedana yogācārin (toute conscience s’accompagne d’une conscience réflexive) est ici transfiguré : il ne s’agit plus d’un simple retour de la conscience sur elle‑même, mais d’une présence lumineuse immédiate, et au fond permanente, sans sujet ni objet, sans distance, certainement pas logique (t. rtog ge ba). L’ésotérisme bouddhique entend justement gommer toute réflexivité (car elle maintiendrait une dualité vi-), pour atteindre un mode d’expérience surnaturelle, immédiate, non médiatisée, que l’on peut appeler "Lumière" ("être"), mais dont on est prié de ne pas confondre avec un Soi ou un Brahman substantialiste. Un quasi-Soi, un Soi qui ne dit pas non nom, mais qui a tout d'un Soi. C’est une Lumière vide, spontanément présente en tout. Pour véritablement sortir de toute réflexivité, il faut d'abord sortir du domaine naturel sublunaire, pour être prêt accueillir une Lumière surnaturelle, qui n’est pas vide d'elle-même (Karmapa 3, Longchenpa, Dolpopa, Tāranātha, ... voir Michael R. Sheehy).

Pour que l’expérience de l’éveil soit immédiate, non médiatisée, non réflexive, il faut que la vacuité et la luminosité soient inséparables (t. dbyer med) et co-essentielles (t. ngo bo gcig pa). Si ces deux étaient distincts, l’accès serait dualiste. Or l’accès est non-duel. Donc ils ne sont pas deux. Cependant, ils ont besoin d'être "un" pour un accès immédiat. C'est le koan du Vajrayāna... 

Le défi des exégètes Kagyupa

L’entreprise de l’école Kagyupa qui consiste à répondre aux attaques de sa méthode sans Méthode (s. Upāya), et en même temps mettre à jour sa méthode initiale (Gampopa et son siège) en se “yogifiant” en intégrant la voie de la Méthode (t. thabs lam) dans ce qui était devenu LA Méthode du bouddhisme tibétain dans son ensemble, pour devenir un Bouddha Prémium Plus, avait pris plusieurs siècles. L’apport du troisième Karmapa était considérable, mais il restait des lacunes à combler, notamment justifier l’authenticité de la transmission elle-même et de l’adhiṣṭhāna transmise de maître à disciple par son biais, à partir de Milarépa et Gampopa, du moins pour la partie tibétaine.  

A suivre…

***


[1] gNad kyi gzer bzhis man ngag gi gces pa bsdus pa zhes bya ba bla ma'i man ngag gi rnam par bshad pa snying po gsal ba'i rgyan, vol. 4, pages 109 à 118.

[2] Don du na 'khrul pa dang ye shes tha mi dad pas/ dper na til dang til mar ltar lus can thams cad kyi rgyud la ye nas yod la/ snang grags thams cad kyi ngo bor shar bas mar me dang mar me'i 'od lta bu/ sems dang rtogs pa tha mi dad pa chu dang chu'i rlabs lta bu/ rtogs pa dang ma rtogs pa'i dbang gis 'khor ba dang mya ngan las 'das pa'i chos thams cad ro gcig pa chu dang 'khyag rom lta bu/

[3] Nges shes skyes pa'i tshe na sngar gyi blos byas pa'i chos thams cad phyi shar song nas rang gi sems kyi ngo bo mthong la nges shes skyes pa sngar 'dris kyi mi dang lam khar phrad pa lta bu zhig 'byung ste/
rgyun chad med par rtogs na yin/ /
ngos bzung med gsal na yin//
nam mkha' lta bur mnyam na yin//
rang sems sangs rgyas su mthong na yin//
zhes pa dang /

[4] De'i don nyon mongs pa dang de kho na nyid tha mi dad pa ste/ khams gsum pa'i ma rig pa ye shes yin te/ ji zhig spang du med pa'i phyir ro// zhes gsungs pa'i don to/

[5] De bzhin gshegs pa'i snying po bstan pa'i bstan bcos, https://rywikitexts.tsadra.org/

[6] De bas rtsa rlung thig le rnams//
Dag pa dag pa'i gzugs sku ste//
Ma sbyang ma dag gzugs sku'o//

[7] Sangs rgyas kyi snying po gtan la dbab pa rdo rje theg pa'i snying po rdzogs so// //shu b+haM/

[8] Zab mo nang don gyi rtsa 'grel, une collection de textes autour de la réalité interne profonde, qui inclue son Traité sur l’Embryon du tathāgata. Le texte et son commentaire par Jamgön Kongtrul Lodrö Thayé (1813–1899) ont été traduits en anglais par Elizabeth M. Callahan. The Third Karmapa (2013). The Profound Inner Principles. Translated by Elizabeth M. Callahan. Snow Lion.

[9] rJe mar pas kyang*/
phyi snang ba sgyu ma'i 'khrul 'khor 'di//
skye med bde ba chen por rtogs//
nang 'dzin pa yid kyi rnam shes 'di//
sngon chad mdza' bo phrad pa bzhin//
sems nyid rang ngo rang gis shes//
lkugs pa'i rmi lam rmis pa bzhin//
brjod du med pa'i don gcig rtogs//
zhes gsungs pa lta bu'o/

[10] Il s’agit de la transmission “trilogiste” de Asu le Newar, passée par Réchungpa. Le verset cité se trouve dans le Commentaire de la trilogie de distiques de Saraha, compilé et composé par Karma Trinlépa (1456 - 1539). Layakpa et Dagpo Namgyal Tashi ont sans doute utilisé la version trilogiste.
"Kyého ! Cela est la gnose de l’intelligence s'intelligeant elle-même (t. rang rig ye shes s. svasaṃvedana-jñāna) !
Ne vous laissez pas égarer par les doutes et les concepts à son sujet.
L'existence concrète comme la non-existence sont des chaînes pour le Sugata.
Sans séparer l'existence cyclique (t. srid pa) et l'équanimité (t. mnyam nyid),
Regarde uniquement et fixement le mental naturel (t. gnyug ma'i yid), ô yogi !
Tout comme le beurre dans le beurre ou l'eau dans l'eau,
Sache qu'il en va de même pour l’Ainsité (t. de bzhin nyid s. tathatā) à travers cette métaphore."
dPal sa ra ha pas kyang*/
kye ho 'di ni rang rig ye shes te//
'di la the tshom rtog pas ma 'khrul cig/
dngos dang dngos med bde bar gshegs pa 'ching ba ste//
srid dang mnyam nyid tha dad ma byed par//
gnyug ma'i yid la gcig tu ltos dang rnal 'byor pa//
mar la mar dang chu la chu bzhag bzhin//
dpes mtshon de bzhin nyid du shes par gyis// 
zhes bstan pa'o/

Aussi dans Do ha skor gsum gyi tshig don gyi rnam bshad sems kyi rnam thar gsal bar bston pa'i me long, par Jetsun Karmatrinlépa, Commentary on the three cycles of doha composed by the Indian mahasiddha poet Saraha. Written by the Kamtsang Kagyu master Karma Trinle (1456-1539)., bdr:MW1KG4306, p. 53

dMangs do ha'i rnam bshad :
Kye ho 'di ni rang rig yin pa ste//
'di las 'khrul pa ma byed cig/
dngos dang dngos med bde bar gshegs pa'i 'ching ba ste//
srid dang mnyam nyid tha dad ma 'byed par//
gnyug ma'i yid ni gcig tu sdaud dang rnal 'byor pa//
chu la chu bzhag bzhin du shes par byos//
zhes gsungs te/

[11] Flammarion Corpus GF, 2004
Plotin, Traités : Tome 3, 22-26 : 22, Sur la raison pour laquelle l'être, un et identique, est partout tout entier ; 23-24, Sur le fait que ce qui est au-delà ... premier et second d'intellection ; 25,
"1. Il faut distinguer deux cas : lorsqu'une chose en intellige une autre, et lorsqu'une chose s'intellige elle-même, ce qui s'écarte déjà plus de la dualité. Dans le premier cas mentionné, ce qui intellige veut aussi s'intelliger soi-même, mais il en est moins capable. Car il possède en lui-même ce qu'il voit, mais cet objet est néanmoins autre que lui. Dans le second cas, en revanche, ce qui intellige n'est pas séparé [5] réellement de son objet, mais, uni à lui, il se voit lui même. Il devient donc deux, bien qu'étant un. Par conséquent il intellige plus véritablement parce qu'il possède ce qu'il intellige, et il intellige en premier, parce que ce qui intellige doit à la fois être un et double. Car s'il n'est pas un, autre sera ce qui intellige, autre ce qui est intelligé. Il ne sera donc pas ce qui intellige en premier, parce que s'il reçoit son intellection d'autre chose, il ne peut être ce qui intellige en premier ; [10] ce qu'il intellige, il ne le possédera pas comme si cela était à lui, de sorte qu'il ne s'intelligera pas non plus lui-même. Ou alors, s'il possède ce qu'il intellige comme étant soi-même, afin qu'il intellige au sens propre, les deux choses seront une. Il faut par conséquent que ce qui est double soit un. Mais s'il est un, il ne sera donc plus deux, et ce qu'il intelligera, il ne le possédera pas ; aussi ne sera-t-il pas même intelligent. Par conséquent, il faut qu'il soit simple et non simple."
[12] Par exemple Udāna (VIII.3) : “Il y a, ô moines, un non‑né, un non‑devenu, un non‑composé, un non‑conditionné.” Le “non‑né” n’est pas un quelque chose. C’est une négation pure de la naissance intrinsèque, ce qui revient à dire : aucun phénomène n’a de véritable naissance. Il n’y a pas d’entité “non‑née” à côté des entités “nées”. Le non‑né n’est que la vacuité de la naissance.

[13] Friedrich Schleiermacher (1768-1834), auteur des Discours sur la religion et l’inventeur de la théologie du sentiment :
"Tant que l’homme ne s’unit pas à l’être éternel, dans l’unité immédiate de l’intuition et du sentiment, il en demeure éternellement séparé, dans l’unité dérivée de sa conscience."


mercredi 2 décembre 2015

Passage de la décroissance à la croissance


Gampopa à Dvags lha sgam po, tel qu'il ne l'a jamais connu...
Gampopa, le principal disciple de Milarepa, était né en 1079. Il apprit la médecine, se maria, et avait un enfant. Quand il avait 25 ans (1104), sa femme et son enfant moururent. Gampopa décida de se faire moine (1105). Il étudia auprès de plusieurs maîtres kadampa et il pratiqua la méditation. A une occasion, il fut capable de rester en absorption pendant 13 jours (BA p. 453). Quand il raconta cet exploit à Milarepa (qu’il aurait rencontré en 1110), ce dernier ne fut pas impressionné : les dieux des mondes des formes et sans formes étaient capables de faire cela pendant des éons, mais sans toutefois trouver l’éveil ! Quand Milarepa apprit le nom de moine de Gampopa, "Précieux mérite" (tib. bsod nams rin chen), il lui dit « Mérite, Mérite, Mérite, sors de l’accumulation de mérite ». Il l’instruit et lui conseille de se mettre en retraite dans des lieux solitaires (sGam po dar, ‘o de gung rgyal). Gampopa quitta Milarepa en 1111, à l’âge de 32 ans.

Site de Gampo
Il passa ensuite le plus gros de son temps en retraites et s’installa définitivement à sGam po dar en 1121 (il a dû avoir 42 ans), où il avait déjà médité en solitaire dans un ermitage (tib. spyil bu ou spyil pu sct. kuṭī or kuṭikā) auparavant, et qui deviendra son siège Daklha Gampo (tib. dvags lha sgam po). D’autres se joignirent à lui, chacun vivant dans sa hutte[1]. Le lieu se remplit bientôt d’ermitages. Gampopa donna des instructions de méditation, aux uns et aux autres qu'ils mirent en pratique dans leurs huttes. Ils le rencontraient de temps à autre pour l’interroger sur leur pratique. Il existe une série de notes des questions demandées à cette occasion, ainsi que les réponses de Gampopa.[2] Il s’agit principalement de questions portant sur la méditation contemplative.

Les neveux de Gampopa, Gomtshul (sGom pa tshul khrim snying po 1116-1169) et Gomchung (sLob dpon sgom chung shes rab byang chub 1127-1171) se joignirent également à lui. Gomtshul aurait eu une expérience de mahāmudrā à l’âge de 18 ans, donc en 1134. On peut donc assumer qu’il fut en compagnie de son oncle autour de cette année. Quand Gomtshul avait 35 ans, donc en 1151, Gampopa lui confia (tib. gdan sar dbang bskur) la charge de Gampo. Gampopa se retira et se mit en retraite, jusqu’à sa mort en 1153.

Ceux qui rencontrèrent Gampopa vers la fin de sa vie furent aussitôt introduits (tib. ngo sprod) à la nature de l’esprit (sct. citattva) et invités à approfondir leur expérience en retraite. Même si on était un grand érudit accompli comme Pamodroupa (1110-1170), qui n’avait connu (à partir de 1150) Gampopa que pendant les dernières années de sa vie. Il reçut le même traitement et les mêmes instructions. Quand Pamodroupa lui raconte sa vie passée à Sakya, ses études et expériences, Gampopa lui montra une boule de farine d’orge grillée et lui disant que cette boule valait mieux que la réalisation de Pamodroupa. Il lui aurait demandé par la suite de s’installer sur un rocher, et de se concentrer sur son esprit sans créer aucune forme.[3]

Quelle que soit la réalité de ce genre d’anecdotes, elles nous apprennent quelque chose sur l’approche directe de Gampopa. Il semblait vouloir aller directement à l’essentiel, pas de temps à perdre. Et pour lui l’essentiel n’était pas de « créer des formes », ni l’upāya-marga. C’est pour cette raison sans doute que les lignées descendant de Gampopa aimaient à s’appeler la « lignée de pratique » (tib. sgrub brgyud) en y opposant une « lignée d’exégèse » (tib. bshad brgyud).

Après leur formation, les grands disciples de Gampopa repartirent pour se mettre en retraite et furent rapidement entourés de leurs propres cercles de disciples. Pamodroupa s'installa dans une hutte à Gdan sa mthil dans la vallée du Ngam shod. Dusum Khyenpa fut d’abord envoyé à Kampo Nenang (tib. skam po gnas nang) (BA p 479) et aurait ensuite été envoyé par Gampopa pour « fonder de nombreux monastères » (BA 479). Drigoungpa Jigten Sumgön (tib. skyob pa 'jig rten gsum mgon 1123-1217) rejoignit Pamodroupa en 1148 à Gdan sa mthil, avant de fonder son propre monastère à Drigoung en 1179.

Il semblerait qu’au temps de Gampopa, le « siège » Daklha Gampo, n’était qu’un ensemble d’ermitages avec une hutte qui servit de temple. Après la mort de Gampopa, Gomtshul, le deuxième « abbé », fit construire un dortoir pour les moines, et encore plus tard un temple légèrement plus grand. Le quatrième abbé (de 1173 à 1213), et le premier à se faire appeler ainsi, fut le "maître du Vinaya" Duldzinpa (tib. 'dul ba 'dzin pa S. vinayadhara), personnage contesté par les autres moines, qui tentèrent même de l’empoisonner. Contesté par les moines, il se serait enfui à Tshurpu (le monastère fondé par Karmapa Dus gsum mkhyen pa en 1189). Drigoungpa Jigten Sumgön, le fondateur de la lignée Drigoung l’aide à le réinstaller comme abbé à Daklha Gampo et à construire une véritable salle de réunion à quarante piliers. Dusum Khyenpa envoya des offrandes substantielles à Gampo (BA, p. 479) ainsi que des textes : quatre volumes du Śatasāhasrikā-Prajñāpāramitā et le mdo mangs[4] en 108 volumes. Et en 1209, Drigoungpa Jigten Sumgön y avait déménagé toute la bibliothèque de Pamodroupa qui se trouva encore à Gdan sa mthil.

Situation géographique de Gampo et Densathil

Pourquoi les ermites de Daklha Gampo se rebellèrent contre leur quatrième « abbé » ? On remarque la mort prématurée des deux neveux de Gampopa, Gomtshul à 54 ans en 1169, et Gomchung à 44 ans en 1171. Puis l’arrivée du maître de vinaya Duldzinpa (dvags po 'dul ba 'dzin pa), qui contrairement aux autres prend le titre d’abbé (tib. mkhan po), et qui fera de Daklha Gampo un véritable monastère, soutenu en cela par Karmapa Dusum Khyenpa et Drigoungpa Jigten Sumgön, qui envoyaient des fonds conséquents. La résistance contre Duldzinpa était-elle dirigée contre la personne de Duldzinpa ? Pourquoi avait-on tenté de l’empoisonner ? Y avait-il donc du poison à Daklha Gampo ? Y eut-il peut-être d’autres cas d’empoisonnement à Daklha Gampo ? Ou peut-être les ermites n’appréciaient-ils pas trop les projets de Duldzinpa ou manqua-t-il simplement d'autorité ou de charisme ? On connaîtrait d'ailleurs le nom de la personne qui lui avait administré le poison : Nyelpa Jangchub Bum (tib. gnyal pa byang chub 'bum) du clan de gNyal, le motif aussi ? La source de l'article d'Alexander Gardner mentionnant ce fait est Grags pa ’byung gnas. 1992. Gangs can mkhas grub rim byon ming mdzod. Lanzhou: Kan su’u mi rigs dpe skrun khang, pp. 842-843.

Un phénomène similaire eut lieu au siège de Pamodroupa après sa mort (voir Dan MartinThe Book moving Incident). Les moines quittèrent le siège, pour s’installer ailleurs. Surtout après que deux de ses principaux disciples Jigten Sumgön et Tagloungpa (Stag lung thang pa bkra shis dpal 1142-1210) avaient fondé leurs propres monastères. Les habitants de la région (Ngam shod) et Tagloungpa furent très mécontents du transfert de la bibliothèque de Pamodroupa à Daklha Gampo. Peut-être la raison de leur transfert fut aussi partiellement pour donner un certain attrait à Daklha Gampo, après la disparition des grandes lumières de ce lieu et les problèmes qui s'en étaient suivis.

Mais cela n’explique toujours pas pourquoi on avait tenté d’empoisonner Duldzinpa. ‘Gos l’historien ne lance aucune accusation, mais il est évident qu’il aurait préféré voir un autre successeur à Daklha Gampo, notamment Sho sgom ‘phags pa (BA p. 464), dont ‘Gos dit ultérieurement (BA p. 467) que des hommes comme lui auraient fait un très bon détenteur du siège, à l’instar de Duldzinpa, qui eut une différence de vue avec ācārya sGom pa sur la non-tenue de gaṇacakras avec des bienfaiteurs (BA p. 466-467). Pour l'anecdote : un jour, lors de la tenue d’un gaṇacakra, deux bienfaiteurs se disputèrent et firent du vacarme. Gompa fut très mécontent et dit à Duldzinpa, que désormais, il s’abstiendrait de la tenue de gaṇacakra, et qu’il lui confessa[5] la tenue de gaṇacakra jusqu’alors. Mais Duldzinpa ne donna pas suite à la demande de Gompa. Il lui demanda encore : "Désormais, tu devras t’occuper du siège"[6]. ‘Gos insinue : Duldzinpa réfléchissait à comment il pourrait devenir abbé, et voilà que quelques années plus tard, sGom pa meurt à l’âge de 54 ans. Son frère, qui le succède, meurt deux ans plus tard à l’âge de 44 ans. La suite des événements étonne un peu…

Gampopa et ses neveux sont présentés comme des abbés malgré eux, la gestion du siège leur est une charge. Gampopa s’était installé à sGam po dar pour méditer. D’autres s’étaient joints à lui. A un certain moment, pour entretenir le lieu et ses contemplatifs, il fallait bien des bienfaiteurs. Ceux-ci aiment la cérémonie (gaṇacakra). Mais il fallait un lieu pour héberger ce beau monde, et donc de l'immobilier. Ces réunions venaient apparemment avec leurs lots de tensions. Gompa demanda à Duldzinpa d'arrêter les gaṇacakra et il n'y donna pas suite. Gompa lui demanda de prendre en charge le siège, et il y réfléchit. Quand Duldzinpa tient finalement les rennes avec l'aide de Drigoungpa, le monastère se développe en s’éloignant progressivement de son objectif initial de lieu de retraite. Comme dans la nouvelle de Tolstoi, Le père Serge.

Serait-il possible que les ermites rebelles de Daklha Gampo aient pu tenir Duldzinpa en quelque sorte rigueur de son refus d'arrêter les gaṇacakra, voire responsable de la mort des deux neveux, pour vouloir l’empoisonner ? L’histoire des trois hommes du Kham fait-il suite à l'épisode du gaṇacakra ? Leur départ aurait-il un lien avec cet événement ? Quoi qu’il en soit, après la mort de Gomchung, Jigten Sumgön se manifeste et investit dans le lieu : construction d’un grand temple, transfert des thankas du vieux temple (de gDan sa thil ?) au nouveau temple, transfert de la bibliothèque de gDan sa thil à Daklha Gampo (BA, p. 468). Tout cela avec le soutien également de Karmapa Dusum Khyenpa. Jigten Sumgön fit les louanges de Duldzinpa en le désignant comme le fils spirituel du vénérable oncle et les deux neveux et en l’adressant comme géshé. Drigoungpa le recommanda de rester en charge du siège, puisque personne ne serait mieux en cette fonction que lui. Duldzinpa sera brièvement succédé (en 1218) par "le neveu" de Drikhoungpa, Drikhoung Lingpa Shérab Dyoungné ('bri gung gling pa shes rab 'byung gnas, 1187-1241).

Après la disparition de « l’oncle et des deux neveux » (Gampopa et ses neveux), la contemplation en solitaire semblait avoir perdu de son importance, pour laisser place à la poursuite d’autres intérêts.

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Selon Gene Smith, ensemble avec Chag lo tsāva Chos rje dpal, Jigten Sumgön s’impliqua énormément dans le réveil culturel du Tibet central, où la pureté sociologique de la pratique et l’authenticité des lignées avec preuves à l’appui devenaient d’importance vitale.[7]
[1] D’abord deux amis de bien, Géshé Gyalwa Cungtsang et Géshé Nyanak Marpo, puis soixante autres, puis des disciples de partout, de U, Tsang, Khams et ailleurs. The Life of Gampopa, traduit en anglais par Jampa Mackenzie Stewart, p. 91

[2] rje dwags po'i zhal gdams dang / rje sgom tshul gyi zhu lan. Dus gsum mkhyen pa'i zhu lan. rJe phag mo gru pa'i zhus lan. rNal 'byor chos 'byung [i.e., chos g.yung] gi zhus lan.

[3] The Life of Gampopa, p. 92

[4] « Sur ce principe, plusieurs monastères, mais aussi plusieurs maisons royales composèrent des collections de textes canoniques qui formaient un proto-kanjur. Il ne s'agissait pas de collections complètes au sens du Kanjur tel qu'on le connait aujourd'hui, mais plutôt de collections partielles (soit que des sutras (mdo mangs) ou alors des textes de la prajnaparamita principalement). » Wikipédia
[5] Cela fait écho au vœu de Gampopa de ne plus enseigner les sādhana et les six yoga, et uniquement la mahāmudrā. Voir l’hagiographie de Mogchokpa. « Ensuite Gampopa dit : "Etudiez plutôt le cycle des six yogas (T. chos drug tshar gcig) avec Gomtshul (T. sgom pa tshul khrim snying po 1116-1169) . J'ai personnellement fait le vœu de ne pas enseigner les sādhana et les six yogas. » ngas sgrub thabs dang chos drug 'di mi bshad pa'i dam bca' gcig byas yod gsungs pas p. 182

[6] De nas nya mo khar slob dpon sgom pas tshogs shig mdzad pa’i thse/ mdo sde dkar dang srad ma dkar po bya ba’i yon bdag gnyis ‘thabs nas ku co chen po byas pas/ slob dpon sgam po thugs skyo ste/ ‘dul ba ‘dzin pa la shog gsung nas/ da phyin chad tshogs mi byed/ sngar byas pa rnams kyang khyod kyi mdun du bshags/ nga’i gdan sa yang khyod kyis gyis gsung ba las/ tshogs mi shol bar gsol ba btab kyang ma gnang*/ gdan sa dang ga la ‘ong snyam yod pa’i lo mang po ma lon par slob dpon sgam po gshegs/

[7] Ṥata-Piṭaka series, Indo-Asian Literatures volume 80, Gene Smith, The shes bya kun khyab and its place in the ris med tradition

Articles :

Gdan sa chen po dpal dwags lha sgam po’i ngo mtshar gyi ’bod pa dad pa’i gter chen [The Great Treasury of Faith: Exclaiming the Marvellousness of the Great Seat Daklha Gampo] (text G), in Sørensen and Dolma, Rare Texts, 206 (folios 32a3-33a3).

Dan Martin, “The Book-Moving Incident of 1209,” in Edition, éditions: l’écrit au Tibet, evolution et devenir, edited by Anne Chayet, Cristina Scherrer-Schaub, Françoise Robin, and Jean-Luc Achard, Collectanea Himalayica 3 (Munich: Indus Verlag, 2010): 197-217.

The Significant Leap from Writing to Print: - Editorial Modification in the First Printed Edition - of the Collected Works of Sgam po pa Bsod nams rin chen, Leiden University