mardi 23 décembre 2014

Derrière les coulisses du Discours de la Lumière dorée



Le Discours de la Lumière dorée (S. Suvarṇaprabhāsottamasūtrendrarājaḥ) apparaît la première fois dans la traduction chinoise de Dharmakṣema (Zhú Fǎfēng) qui vécut de 385 à 433. Dharmakṣema était un moine indien qui partit en Chine après avoir fait des études au Cachemire et au Kucha. Sa maîtrise du chinois aurait été telle qu’il fut capable de fournir le premier jet des traductions par lui-même. Il avait résidé quelques années à Dunhuang, avant que cette ville fût prise en 420 par Juqu Mengxun (沮渠蒙遜 368–433), roi du Liang du nord, qui l’amena avec lui à Guzang, où il fit de nombreuses traductions, tout en étant son conseiller et chapelain bouddhiste.

Il semble avoir été apprécié pour ses dons prophétiques, sa science magique et tthaumaturgiqueet aurait sauvé la ville d’une horde de démons porteurs de la peste. Sa réputation fut telle que l’empereur voisin de Wei, Tuoba Tao, exigeait de Juqu Mengxun de le mettre à son service. Le troisième empereur de la dynastie Wei du Nord qui avait règné de 424 à 451 proclama en 438 « un édit de laïcisation contre les moines bouddhistes, renforcé en 446 par de véritables mesures de persécution. Il tente de fusionner les croyances altaïques avec les cultes confucéens. »[1] Les croyances altaïques sont celles des peuples altaïques, à savoir les peuples turco-mongols dont une des croyances étaient le culte du Dieu-Ciel Tengri, qui semble avoir été assimilé avec divers chefs de de dieux d’autres traditions (le dieu zoroastrien Ormuzd/Hormusda, le dieu bouddhiste Indra…). Ainsi, dans des chroniques mongoles du XVIIe siècle, « Altan-Tobchi », Genghis Khan était considéré comme l’incarnation de Hormusta-tengri. Bref, pour des raisons politiques, Tuoba Tao cherchait à fusionner diverses religions pour en faire une seule, sans doute favorable au pouvoir royal qu’il exerca.

Et Dharmakṣema était sans doute pour lui un élément utile à ce projet. Parmi les traductions de Dharmakṣema figure donc le Discours de la Lumière dorée, un sūtra généralement très apprécié par la royauté. Traditionnellement, sa récitation est censée protéger un pays contre toutes sortes de désastres naturelles. Et sa récitation fut instaurée comme un rituel impérial à la cour des Tang autour de l’an 600.[2] Au Japon, l’empereur Shōmu fonda en 741 des monastères dans chaque province[3], appelés « Temple pour la protection d’état par les quatre rois célestes du Discours de la Lumière dorée (金光明經四天王護国之寺). On y récita le sūtra pour protéger le pays. Comme le sūtra fut traduit en chinois, sace ("khotanais"), ancien turcique, ancien ouïgour, tangout, tibétain, mongole, mandchou, coréen et japonais, on peut présumer que ce fut pour des raisons similaires. Notons qu’il s’agit principalement de pays du « bloc tantrique » selon la dénomination de Johan Elverskog.



Dans le chapitre 12 d’une des versions du Discours (traduite en français par C. Charrier), il est expliqué ce qui arrive à un royaume, dont le roi ne rend pas service à la justice ainsi que les bénéfices des rois menant une vie exemplaire. Le chapitre 7, un des plus longs du Discours, met en scène une sorte de contrat entre le Bouddha et les quatre rois célestes. En résumé, les quatre rois célestes promettent au Bouddha de protéger tous ceux qui suivent les préceptes du Discours de la Lumière dorée, et notamment les rois qui protègent sa divulgation et récitation. Nous avions déjà vu le précédent d’une telle rencontre entre les quatre rois célestes et le Bouddha dans l’Atanatiya Sutta et le Maha-samaya Sutta du canon pāli. Le chapitre 14 du Discours de la Lumière dorée, « L'entière protection des yakshas » propose le même type de protection (P. paritta) contre les yakṣa. La rencontre se déroule à peu près de la même façon, ce sont les quatre rois qui parlent et le Bouddha donne son accord.[4] A condition que les rois de la terre vivent en paix, sans « se porter de préjudices mutuels pour accumuler des richesses », soutiennent la doctrine de la Lumière dorée et du Bouddha ainsi que ceux qui vivent selon ses préceptes, « ce roi des hommes recevra une grande protection. Il sera pleinement protégé, soutenu, assisté, défendu. Sans obstacle, il obtiendra paix et bonheur. La reine, les princes, la cour et le palais tout entier recevront une grande protection. Ils seront pleinement protégés, soutenus, assistés, défendus. Sans obstacle, ils obtiendront paix et bonheur. Toutes les divinités du palais royal deviendront plus splendides et plus puissantes encore, jouiront d'un bonheur physique et mental inconcevable, goûteront à divers plaisirs. Les villes et les régions du pays seront protégées et gardées à l'abri des dangers, des calamités, des révoltes, des ennemis et des invasions. »

Le Discours de la Lumière dorée expose également la promesse des trois déesses Sarasvatī (Verbe/culture), Lakṣmī (prospérité) et Dṛḍhā (Terre) de protéger les moines qui l’enseigneront.

La raison de la composition du Discours est la question que se posa le bodhisattva Ruciraketu (Summum de Beauté) à Rajagriha concernant la brièveté de la vie du Bouddha. Il n’avait vécu que 80 années... Le moment du Discours a donc lieu après le nirvāṇa de Shakyamuni. Par la pensée vertueuse de Ruciraketu, la ville de Rajagriha est transformée et devient l’épiphanie du plérôme céleste.[5] Le bodhisattva Ruciraketu voit tous les bouddhas du passé, du présent et du futur qui lui répondent de ne pas penser ainsi, car personne hormis les bouddhas, « ne peut prendre la pleine mesure de la durée de vie du Tathagata, Vainqueur transcendant, Shakyamuni. » Aussitôt, la maison de Ruciraketu se remplit des dieux des mondes du désir et de la forme qui lui expliquent comment la vie du Bouddha est incommensurable. Un brahmane du nom de Kaundinya, présent dans la maison de Ruciraketu, s’émeut du nirvāṇa de Shakyamuni et veut lui demander une faveur. Un prince Litsavi /Licchavi du nom de Sarvalokapriyadarshana, lui demande pourquoi il adresse cette requête à Shakyamuni, car lui le prince, serait tout à fait en mesure de la lui accorder. Pourquoi s’adresser au Bouddha, quand on peut très bien s’adresser à un de ses subalternes ou délégués terrestres semble-t-il suggérer.[6] Le brahmane répond alors que celui qui vénère ne serait-ce qu'un fragment de relique du Bouddha, obtiendra gaine de cause et qu’il aimerait obtenir un tel fragment. Le prince Licchavi, lui répond par une boutade sur le thème de quand les cochons auront des ailes, que cela ne se produira pas. Le brahmane est d’accord et admet que sa question n’était qu’une mise en scène pour faire surgir la vérité. Cette vérité étant que les rois terrestres pourront à la place du Bouddha accorder des faveurs à ceux qui les leur demandent. D’autant plus quand le Bouddha aurait fait des prophéties à leur sujet quant à leur propre éveil...

Un des objectifs principaux du Discours de la Lumière dorée semble donc être le passage de pouvoir du Bouddha, Vainqueur transcendant, à ceux qui passent pour être ses représentants sur terre.
« Le Vainqueur transcendant n'a pas été créé,
Le Tathagata n'est pas né.
Son corps, aussi dur que le diamant,
Se révèle par le Corps d'émanation
. »
Bien que l’article Wikipedia affirme que le Discours de la Lumière dorée fut rédigé en sanscrit puis traduit en les autres langues[7], cela n’est pas certain. Un article en ligne de Dr. Radha Banerjee présente un manuscrit khotanais de ce Discours. La version originale présumée du Discours est une composition en sanscrit hybride bouddhiste, dont les premières traductions en sanscrit proviendraient du territoire chinois en Asie centrale (Xinjiang) et du Népal. Au Nepal, un royaume jusqu’à très récemment, ce Discours fait partie des Neuf Dharmas (Navagrantha)[8]. Le clan des Licchavi du Bihar avait obtenu « une partie des reliques du Bouddha et la moitié de celles d'Ananda et de Mahaprajapati Gautami ». Cela explique la demande de reliques par le brahmane Kaundinya au prince Licchavi Sarvalokapriyadarshana. Les rois de la dynastie Licchavi qui avait gouverné le Népal de 400 à 750, sont dits être originaires de l'Inde, mais on ne sait pas s'ils ont des liens avec le clan Licchavi du Bihar.

***

[1] Wikipedia

[2] Wikipedia

[3] « Vénérable Vainqueur transcendant, lorsqu'un roi des hommes qui a écouté attentivement l'Excellente Lumière dorée, roi du recueil des soutras, protège, soutient, appuie et défend pleinement, contre tout adversaire, les moines qui détiennent la puissante collection des soutras, Vénérable Vainqueur transcendant, nous, les quatre grands rois, protègerons, soutiendrons, appuierons et défendrons pleinement les êtres qui vivent sur le territoire de ce roi des hommes pour leur offrir paix et bonheur. » « Vénérable Vainqueur transcendant, lorsqu'un roi des hommes rend heureux quelqu'un qui détient le roi du recueil des soutras – un moine ou une nonne, un homme ou une femme ayant des vœux laïques – et lui fournit toutes les commodités, Vénérable Vainqueur transcendant, nous, les quatre grands rois, rendrons heureux et fournirons d'excellentes commodités à tous les êtres qui vivent sur le territoire de ce roi des hommes. » « – Vénérable Vainqueur transcendant, à l'avenir, où que l'Excellente Lumière dorée, roi du recueil des soutras, aille, quel que soit le village, la ville, le district, la région, la province, le palais ou la résidence d'un roi des hommes qu'il atteigne, Vénérable Vainqueur transcendant, quel que soit le roi humain gouvernant selon le traité de souveraineté intitulé Engagements des rois divins ; celui qui écoute, respecte et vénère continuellement l'Excellente Lumière dorée, roi du recueil des soutras, respecte, vénère, adore, honore d'offrandes moines ou nonnes, hommes ou femmes ayant des vœux laïques, qui détiennent le roi du recueil des soutras, essence du nectar de la Doctrine, rivière de l'écoute des enseignements ; nous, les quatre grands rois, nos sujets et un entourage composé de plusieurs centaines de milliers de yakshas, verrons la grande splendeur de notre corps se magnifier. Nous obtiendrons aussi enthousiasme, force, grand pouvoir, acquérant encore davantage de splendeur, de gloire et d'excellence. »  Traduction C. Charrier

[4] « Vous, les quatre grands rois, avec vos troupes et vos sujets, dans ce continent de Jambudvipa qui vous appartient, lorsque dans les quatre-vingt-quatre mille cités, les quatre-vingt-quatre mille rois seront heureux dans leur propre région et satisfaits de la souveraineté qu'ils exercent sur leur royaume, ne se porteront pas de préjudices mutuels pour accumuler des richesses, ne se haïront pas, seront heureux du pouvoir royal qu'ils ont obtenu par leurs actions accumulées dans le passé, ne se terroriseront pas mutuellement, ne s'affronteront pas pour détruire le pays ; lorsque dans les quatre-vingt-quatre mille cités de ce continent de Jambudvipa, les quatre-vingt-quatre rois se voueront un amour réciproque, s'apporteront un soutien mutuel et bienveillant, profiteront de leur royaume sans querelle ni conflit, sans luttes ni hostilité ; alors, sur ce continent de Jambudvipa qui vous appartient, vous, les quatre grands rois, vos armées et votre cour, serez florissants ; les années seront fertiles, la joie régnera et la terre, peuplée d'hommes, sera un lieu agréable. Saisons, mois, changements de lune et années se dérouleront normalement. Jour et nuit, planètes, constellations, lune et soleil, suivront leur course sans dérèglement. Les pluies se déverseront sur la terre au moment propice. Les êtres qui habitent tout le continent de Jambudvipa deviendront riches de biens et de récoltes, leur bonheur augmentera et la jalousie disparaîtra de leur cœur. Généreux, ils suivront la voie des dix actions bénéfiques et la plupart d'entre eux renaîtront dans les états fortunés des mondes supérieurs. Les résidences célestes seront peuplées de dieux et de fils de dieux. Grands rois, lorsqu'un roi des hommes écoutera, respectera et vénèrera l'Excellente Lumière dorée, roi du recueil des soutras, respectera, vénèrera et honorera d'offrandes les détenteurs de ce Discours – moines ou nonnes, hommes ou femmes ayant des vœux laïques – et que, par sympathie pour vous, les quatre grands rois, vos armées, sujets et nombreuses centaines de milliers de yakshas, il écoutera constamment l'Excellente Lumière dorée, roi du recueil des soutras, essence du nectar de la Doctrine, ce courant qu'est l'écoute de la Doctrine emplira votre corps de satisfaction, augmentera la splendeur de votre corps divin, produira en vous enthousiasme, force et puissance, magnifiera pleinement votre éclat, votre gloire et votre rayonnement. Pour moi, le Tathagata, l'Arhat, le Bouddha parfaitement accompli, Shakyamuni, ce roi des hommes présentera une multitude d'offrandes vastes et inconcevables. Il présentera aussi une multitude d'offrandes vastes et inconcevables aux centaines de milliers de millions de Tathagatas passés, présents et futurs. Ainsi, ce roi des hommes recevra une grande protection. Il sera pleinement protégé, soutenu, assisté, défendu. Sans obstacle, il obtiendra paix et bonheur. La reine, les princes, la cour et le palais tout entier recevront une grande protection. Ils seront pleinement protégés, soutenus, assistés, défendus. Sans obstacle, ils obtiendront paix et bonheur. Toutes les divinités du palais royal deviendront plus splendides et plus puissantes encore, jouiront d'un bonheur physique et mental inconcevable, goûteront à divers plaisirs. Les villes et les régions du pays seront protégées et gardées à l'abri des dangers, des calamités, des révoltes, des ennemis et des invasions. » Traduction C. Charrier

[5] « Alors, la grande cité de Rajagriha se trouva enveloppée d'une lumière resplendissante qui illuminait également les trois mille grands milliards de mondes et la sphère des mondes en nombre égal aux grains de sable du fleuve Gange dans les dix directions. Par le pouvoir du Bouddha, une pluie de fleurs célestes se déversa, la mélodieuse musique des dieux retentit et une joie divine emplit tous les êtres de la sphère des mondes du trichiliocosme1. Ceux qui étaient privés de certaines facultés sensorielles les obtinrent intégralement ; les aveugles purent voir les formes, les sourds entendirent les sons, les insensés recouvrèrent la raison, les inconscients reprirent conscience, ceux qui étaient nus purent se vêtir, les affamés eurent le ventre plein, les assoiffés furent désaltérés, les malades guérirent de la maladie qui les emprisonnait et ceux qui avaient une tare physique obtinrent un corps parfait. Ainsi, dans le monde, quantité de miracles se produisirent. » Traduction C. Charrier

[6] « Alors, par le pouvoir du Bouddha, dans l'assemblée, un prince Litsavi, connu sous le nom de Sarvalokapriyadarshana (Que Tous Aiment à Voir), demanda avec assurance au brahmane Kaundinya, le maître qui enseigne les écritures : – Pourquoi, grand brahmane, demandes-tu au Vainqueur transcendant de te concéder une faveur ? Ne pourrais-je pas te l'accorder moi-même ? » Traduction C. Charrier

[7] « The sutra was originally written in India in Sanskrit and was translated several times into Chinese by Dharmakṣema and others, and later translated into Tibetan and other languages. »

[8] 1. Aṣṭasāhasrikā Prajñāpāramitā Sūtra 2. Gaṇḍavyūha Sūtra 3. Daśabhūmika Sūtra 4. Samādhirāja Sūtra 5. Laṅkāvatāra Sūtra 6. Saddharma Puṇḍarīka Sūtra 7. Tathāgataguhya Sūtra 8. Lalitavistara Sūtra 9. Suvarṇaprabhāsa Sūtra

jeudi 18 décembre 2014

Chasser l’ennui en accommodant sa vie et l’au-delà



Gyadangpa (rgya ldang pa bde chen rdo rje) est l'auteur de l'hagiographie la plus ancienne (env. 1258-66) de Réchungpa (ras chung rdo rje grags pa 1083/4-1161), un disciple de Milarepa. Celle-ci raconte comment Réchungpa voyage avec un groupe de gens parmi lesquels figure le maître Dzogchen Kyis ston qui avait un grand nombre de disciples laïques. Quand le groupe loge dans la vallée de Katmandu, peut-être à Thamel Vihara, le maître donne une série d'enseignements sur le Dzogchen, que Réchungpa suit. Réchungpa aperçoit à cette occasion une jeune femme Newar, qui est initialement intéressée par les propos du lama, puis qui commence à s'ennuyer et ne l'écoute plus. Elle dit alors à Réchungpa que le Dzogchen est une pratique que l'on trouve uniquement parmi les yogis tibétains et que c'est une pratique erronée, car elle nie l'existence des dieux et des démons qui sont la source de tous les siddhi… ou alternativement de tous les ennuis.

Réchungpa demande alors à Bharima, car c'est son nom, quelle est sa propre pratique secrète. Elle est choquée qu'il ose même la lui demander et refuse de répondre. Réchungpa se tourne alors vers sa servante qui lui donne une indication en mimant Vajrayoginī. Ladite Bharima s'avérera plus tard être une disciple de Tipupa, un ancien élève de Nāropa, qui transmettra plus tard à Réchungpa le Cycle des neuf cycles de la ḍākinī incorporelle (T. lus med mkha' 'gro skor dgu S. ḍāka-niṣkāya-dharma). Il s'agit des instructions que Tilopa/Tillipa aurait reçues directement de Vajravarāhī. Il les aurait ensuite transmis à Nāropa, qui en aurait transmis quatre à Marpa et le cycle entier à Tipupa. C'est grâce à Réchungpa que le cycle a pu être (ré)intégré dans son intégralité dans la lignée Kagyupa. Il s’agit ici d’une transmission aurale (T. snyan brgyud), qui sonne le retour des « dieux et des démons qui sont la source de tous les siddhi ». Il faut entendre « siddhi » dans le sens de réussites relatives à la fortune, la santé, la longévité, le charisme…

Le Dzogchen « ennuyeux » qu’enseigna Kyis ston était sans doute un cycle d’instructions sur la Pensée éveillée comme celui qui sera rétroactivement nommé « Section de la Pensée » (T. sems sde) et qui appartient à la même catégorie que le Discours du Roi pancréateur (kun byed rgyal po). Certains, comme Keith Dowman, appellent ce type de Dzogchen, le Dzogchen radical. Le message de ce Dzogchen, comme d’ailleurs celui de la Mahāmudrā « radicale », est toujours le même, depuis Saraha qui dit dans ses distiques inlassablement repéter la même chose. Et il est vrai que le Dzogchen et la mahāmudrā « radicaux » se soucient peu des réussites (siddhi), et de ceux qui sont censé les accorder en échange de sacrifices. Milarepa et d’autres ascètes de cette époque, en cela en accord avec les préceptes de l’école Kadampa, iront même jusqu’à dire que l’infortune, la maladie etc. SONT les véritables siddhi… Milarepa ne veut pas des siddhi d’un Bari lotsāva. Mais celui-ci et les méthodes susceptibles de donner accès à toutes les réussites étaient de plus en plus populaires et continuaient d’affluer du Népal, de l’Inde et ailleurs. Les tibétains en redemandaient, encore et encore.

La Percée (Durchbruch)[0] que permettent le Dzogchen et la Mahāmudrā « radicaux » «étaient désormais considérées comme une bonne entrée en matière pour « éradiquer la rigidité » (T. khregs chod), pour déchirer le voile et pour avoir accès à la lumière. La lumière justement, parlons-en. Elle est au centre des discussions, tous les voisins théistes (shivaïstes, soufis, taoistes) en parlent : prakāśa, ābhāsavāda, la théorie de l’illumination de Sohrawardī et ses Terres de lumière… Elle est d’origine divine. La Terre, sublunaire, est couverte d’ombres ; la vraie lumière extirpée de la matière, la Claire Lumière, se trouve là-haut. Là-haut, où vivent également les dieux, sources des siddhi. Après l’interlude ennuyeux du Dzogchen et de la Mahāmudrā « radicaux », on voit apparaître ou ré-apparaître toutes sortes d’instructions pour « monter là-haut », macro et microcosmiquement, afin d’y rencontrer les dieux et de recevoir des siddhi d’eux. Pour garder le tout dans un cadre canoniquement bouddhiste, on se basera sur « la luminosité naturelle de la Pensée », parole de Bouddha ![1]

Dans un premier temps les instructions nouvelles se présenteront comme des transmissions aurales, puis elles arriveront par des visionnaires ayant voyagé dans les terres pures, sous forme de trésors redécouverts (T. gter ma), par des visions ou des rêves, et finalement tout simplement par inspiration dans des êtres considérés comme avatars.

Les instructions qui arrivent par ce biais se présentent souvent comme une nouveauté, une nouvelle méthode, souvent de type yogique ou alchimique, pour réussir ceci ou cela, que l’on trouva peut-être chez les voisins, mais pas encore dans le bouddhisme, ou qui sont présentée sous une forme plus adaptée. Tout cela est possible grâce aux Terres de lumière et les dieux qui y résident. On est désormais affranchi de l’obligation de l’authenticité d’une instruction en prouvant par a+b qu’elle dérive du Bouddha ou d’un autre être terrien éveillé ou céleste.

Cela a pour avantage apparent de pouvoir fédérer des bouddhistes ou candidats-bouddhistes aux tendances théistes naturelles, qui ont besoin d’un coup de main de là-haut pour réussir, avec des bouddhistes qui voient cela plutôt comme des moyens habiles (upāya), en interprétant symboliquement le plérôme et/ou en le justifiant par la luminosité naturelle de la Pensée. Cet intermonde illuminé a pour autre avantage de fournir une explication pour l’apport continu de nouvelles instructions et de nouveaux sauveurs. Par ailleurs, parfaitement adapté à notre société de consommation.

Vous voulez quelques exemples concrets ? Regardez la production des instructions (T. gnam chos) du jeune médium Mingyour Dordjé, qui partagéa la retraite de Karma Chagmé, qui intégra les instructions illuminantes du Franchissement du Pic (T. thod brgal) dans la lignée kagyupa.

i) offrandes rituelles (offrandes de fumée pour les dieux (bsang), offrandes aux mânes et aux preta (chab gtor), fabrication d’un vase de trésor (bum gter) ;
ii) rituels de purification pour les morts (byang chog);
iii) initiations pour obtenir longue vie (tshe dbang), santé (sman lha dbang) fortune (nor dbang);
iv) rituels pour la fabrication de cordes de protection et d’amulettes (mdos, srung ba);
v) cultes de dieux protecteurs (chos skyong), génies (zhing skyong S. kṣetrapala), gardiens de trésor (gter srung), démons (btsan, gnod sbyin, bdud), dieux célestes (lha), dieux des montagnes et des plaines (spom ri, thang lha), nāgas (klu) et esprits telluriques (sa bdag);
vi) diverses type de divination et astrologie (rde’u dkar mo, spar kha, rtsis);
vii) pratiques préliminaires des tantras (sngon ’gro);
viii) pratiques tantriques (rmi lam, 'pho ba, gtum mo, phur ba, gcod) et leurs commentaires (rgyud ’grel);
ix) Pratique de Terres pures (zhing khams sgrub) des centaines de pratiques de divinités paisibles et courroucées (zhi khro),
x) Des instructions de Dzogchen (khrid)

On ne s’y ennuie pas en effet. Karma Chagmé, rappela que les pratiques de la Section des Instructions (T. man ngag sde), alias tantras de la Lumière, alias les cycles Nyingthik, alias le Franchissement du Pic (T. thod bgral) sont indispensables et supérieures aux autres yāna, même si la Percée est nécessaire pour l’aborder correctement.
« Sans trancher la rigidité, pas de franchissement du pic.
Sans franchissement du pic, pas de trancher la rigidité
. »[2]
Le même message est toujours de mise de nos jours, où Urgyen Tulku Rinpoché (le père du tulkou de Mingyour Dordjé) déclara qu’en dernière analyse le Dzogchen est supérieur à toutes les autres méthodes par le Franchissement du Pic. Supérieur à la mahāmudrā, dont seul le troisième type, la mahāmudrā essentielle (snying po'i lugs), est égale au Dzogchen (« radical »). Mais en comprenant bien que le Dzogchen consiste en quatre sections et que seule la section du Franchissement du pic (T. thod rgal) est supérieure à tous les yāna.

Le Dzogchen est aimé de nos jours, même par des athées comme Sam Harris. Mais ceux qui font les louanges du Dzogchen semblent le plus souvent s’arrêter au Dzogchen « radical », actuellement considéré comme incomplet par les maîtres de Dzogchen, sans s’encombrer de la deuxième phase proprement religieuse des Terres de lumière, avec des êtres et des pouvoirs surnaturels. Ce Dzogchen incomplet et imparfait est celui de Kyiteun (kyis ston), le maître Dzogchen de Réchungpa, qui faisait bailler Bharima, et « qui nie l’existence des dieux et démons, source de tous les siddhi ». Ou encore le Dzogchen qu'avait appris Milarepa. C’est pourtant le Dzogchen dénudé qui se laisse aborder, admirer et aimer le plus facilement à cause de sa grande ouverture. En comparaison, le seizième Karmapa disait que de toutes les méditations, la Mahāmudrā sera la plus profitable aux occidentaux, parce qu'elle approche la conscience directement et que de ce fait elle est accessible à toutes les cultures.

On pourrait dire généralement pour le bouddhisme tibétain qu’il comporte une partie spirituelle, qui est le socle commun du bouddhisme, et qui concerne des pratiques de la stabilisation mentale (śamatha), de la perspicacité (vipaśyanā), la culture mentale (mettabhāvana, entraînement spirituel –blo sbyong), Dzogchen et mahāmudrā « radicaux », bien que ces derniers dérivent des tantras qui ont leur cadre mythologique et rituel. Et une partie proprement religieuse avec des Terres de lumière, des êtres de lumière, qui peuvent accorder des siddhi comme la longévité, la santé, les richesses, le charisme, ainsi que l’immortalité/résurection en échange de sacrifices. C’est cette dernière partie qui permet d’affirmer sans hésitation que le bouddhisme tibétain est une religion. On pourrait sans doute affirmer la même chose pour le Dzogchen et la mahāmudrā « radicaux », mais il est tout à fait possible d’imaginer leur pratique sans cadre religieux.

Surtout qu’à la lecture des textes jusqu’au 12ème siècle environ, on a l’impression d’un dzogchen et mahāmudrā « moins religieux ». Au cours des siècles suivants, le discours changea à plusieurs niveaux. Il y eut un retour très net d’un plérôme avec ses hiérarchies de sauveurs, dieux et démons et les siddhi qui vont avec, ainsi que du rôle des clercs qui servaient d’intermédiaire et qui conduisaient les rituels. Il y avait une fascination pour le glorieux passé impérial, avec la volonté généalogique de se rattacher à ses lignées royales. Ces deux éléments sont inextricablement mêlés avec les pratiques visionnaires de catégorie religieuse. Avec la singularité tibétaine, jusqu’à récemment, que les pouvoirs temporel et religieux se trouvaient souvent entre les mêmes mains. L’invasion chinoise de 1959 a changé cela. Quel que soit le futur du Tibet, cette société théocratique ne reviendra pas.

C’est aux tibétains de décider de leur sort en matière religieuse, moderniser ou pas, réformer ou pas ? Mais nous occidentaux, récipiendaires du package « Dzogchen » et d’autres packages similaires, avons notre mot à dire sur ce qui est acceptable et assimilable, et sur le bouddhisme que nous souhaitons, sans mettre cela automatiquement sur le compte d’un fort égo et d’un orgueil déplacé. Avec tout le respect pour les dynasties tibétaines, même de dharmarajas, ce ne sont pas les nôtres. De même pour les dieux et démons du Tibet, nous avons déjà quoi faire avec nos propres démons et idoles. Le seizième Karmapa (ci-desus) avait dit de la Mahāmudrā (« radicale ») qu’elle était adaptée aux occidentaux. Et il se trouve que le Dzogchen et la Mahāmudrā avaient une forme plus dénudée à leurs débuts. Il ne s’agit pas tant de se séparer des pratiques religieuses, visionnaires, yoguiques et alchimiques mais, au moins, de ne plus déclarer qu’elles sont supérieures et inclusives des « yāna inférieurs ». En théorie, peut-être, dans la pratique, rien n'est moins sûr...

Ces pratiques religieuses sont censées correspondre à l’éveil en pratique. C’est évidemment nécessaire que l’éveil soit en action, mais au lieu de s’exprimer en des actes religieux non nécessairement dépourvus de pensée magique et de croyances, ou en des récitations de souhaits, il pourrait s’exprimer en des actions altruistes concrètes.

Certains n’on pas attendu de plaider la cause de l’altruisme, des animaux, de l’environnement… Ce ne sont pas les causes qui manquent.

***
[0] Pour un essai comparatif entre Maître Eckhart et bouddhisme Zen

[1] Dans l’Anguttara Nikaya (A.I.8-10) l’Éveillé déclare : "la pensée est naturellement lumineuse (cittam prabhāsvaram), mais peut être souillée (kliṣṭa) par les passions (kleśa), ou libérée (vipramukta) des passions."

[2] Sanghaforum

samedi 13 décembre 2014

Le Franchissement du pic dans la lignée Kagyu


Karma Chagmé (1613-1678)

Le terme « Dzogchen nyinthig » se réfère au contenu de la Section des transmissions tantriques (man ngag sde) qui consiste en 17 textes (quelquefois 18). Cycle que l’on appelle aussi quelquefois les dix-sept tantras de la Claire lumière (T. yang gsang 'od gsal gyi rgyud bcu bdun).[1] Il n’est pas très clair à partir de quelle époque ce terme a fait son apparition. On le voit néanmoins dans les biographies de maîtres rattachés (ultérieurement ?) à l’école nyingmapa. Zhangton Tashi Dorje (1097-1167) fut l’auteur de la Grande histoire du Dzogchen Nyingthik (T. rdzogs pa chen po snying thig gi lo rgyus chen mo), dans lequel ce terme apparaît dans le titre. Les 17 tantras de ce cycle auraient été découverts par Dangma Lhungyel (ldang ma lhun rgyal) au 11ème siècle dans un temple au nord de Lhasa (zhwa'i lha khang). Ils auraient été cachés à cet endroit par Nyang Tingdzin Zangpo (myang ting 'dzin), un disciple de Vimalamitra (8ème siècle). On ne sait pas grand-chose de ce découvreur du « Dzogchen nyinthig », excepté le fait qu’il l’aurait transmis à Chetsun Sengge Wangchuk (lce btsun seng ge dbang phyug, 12ème siècle). Ce maître aurait eut des visions de Vimalamitra et caché à son tour le « Dzogchen nyinthig » à trois endroits différents.[2] A plus de cent ans d’âge, il transmit le cycle à notre historien Zhangton Tashi Dorje (1097-1167), et atteint le corps d’arc-en-ciel dans une grotte à Oyuk (?). Zhangton passa le cycle à son fils Nyima Bum (1158-1213). Celui-ci le transmit à son neveu Guru Jober (gu ru jo 'ber 1196-1255). Ce cycle passa successivement à Trulzhik Sengge Gyabpa ('khrul zhig seng ge rgyab pa 13ème s.), Melong Dorje (me long rdo rje 1243-1303), Kumārāja (1266-1343), qui transmit le « Dzogchen nyinthig » au 3ème Karmapa (1284-1339) et à Longchenpa (1308-1364) approximativement en 1136.

Un autre maître du 3ème Karmapa fut Orgyenpa Rinchen Pel (o rgyan pa rin chen dpal 1229/1230-1309), qui était éduqué comme un nyingmapa dans sa jeunesse, mais n’avait cependant pas eu accès au « Dzogchen nyinthig ». Il auraît fait un voyage à Oḍḍiyāna, où il eut une vision de Vajravarahī qui lui donna le cycle de “l’Approche et l’accomplissement du triple vajra” (T. rdo rje gsum gyi bsnyen sgrub, alias o rgyan bsnyan sgrub). Le triple vajra est d’ailleurs aussi le thème principal du Dzogchen nyingthik. C’était Orgyenpa qui avait reconnu le 3ème Karmapa, et qui pourrait être le concepteur de la lignée des Karmapa.

Le premier élément solide de la lignée du Dzogchen nyingthik semble être Zhangton Tashi Dorje (1097-1167), par ailleurs l’auteur de la Grande histoire du Dzogchen Nyingthig. Rétroactivement, avec l’apparition des autres Nyingthik, celle-ci sera (re)nommée Vima Nyingthik. Cela n’empêche pas que la lignée du « Dzogchen Nyingthik » remonte traditionnellement à Garab Dordjé par le biais de Padmasambhava. Selon la tradition, ces textes auraient été cachés par un disciple de Vimalamitra, Nyang Tingdzin Zangpo (myang ting 'dzin) du clan de Nyang et un ministre du roi Tri Songdetsen. Un autre membre de ce clan illustre, Nyangrel Nyima Ozer (myang ral nyi ma 'od zer 1124/1136-1192/1204) jouera un rôle capital pour la lignée nyingmapa, notamment pour le culte de Padmasambhava. Il aurait découvert le lieu (brak srin mo sbar rje), qui abritait le trone de Padmasambhava avec de nombreux attributs et trésors. Il y découvra des cycles comme celui de la Grande compassion (thugs rje chen po) connu sous le nom de Maṇi Kambum (ma ṇi bka' 'bum), qui déclara Avalokiteśvara comme le patron du Tibet. Son fils prit sa relève et transmit les cycles à Gourou Cheuwang (chos kyi dbang phyug (1212-1270), qui établit une sorte de charte pour la tradition des découvreurs de trésors [3]et composa une pratique de Padmasambhava (bla ma gsang 'dus).

Comme le 3ème Karmapa avait reçu le « Dzogchen Nyingthik », rétroactivement Vima Nyingthig, de Kumārāja, et que son père était un nyingmapa, il est présenté comme quelqu’un qui avait fait converger les courants Mahāmudrā et Dzogchen, mais on ne trouve pas vraiment des écrits confirmant cela dans la liste de ses œuvres (gsung ‘bum).

Il en va autrement pour le maître Karma Chagmé (1613-1678), dont le père Anu Pema Wang descendrait du roi Trisong Detsen. C’était un auteur prolifique de 77 volumes sur la Mahāmudrā et le Dzogchen ainsi qu’un découvreur de trésors inspirés, au cours de sa retraite de douze ans. Pendant les sept dernières années de cette retraite, il fut rejoint par un jeune disciple Mingyur Dorje (1645-1667), descendant d’un ministre de Trisong Detsen), qui avait des visions que Karma Chagmé répertoria dans les treize volumes d’Instructions célestes (gnam chos).

Karma Chagmé respecte la charte de Gourou Cheuwang, car son cycle comporte les trois éléments gourou yoga, Dzogchen et pratique d’Avalokiteśvara, le pivot central de son enseignement. Et le Dzogchen qu’il propose est bien la combinaison de l’Éradication de la rigidité (T. khregs chod) et du Franchissment du pic (T. thod brgal). Nous sommes au 17ème siècle et après le déclassement de la mahāmudrā de Gampopa.
« Ainsi, l’union de la double vision de la base – c'est-à-dire, assister à l’essentielle nature de trancher la rigidité, mahamoudra – et de la voie – c'est-à-dire, la claire lumière du franchissement du pic – est le pinacle des neuf yanas. »[4]
Karma Chagmé semble dire ici que la mahāmudrā correspondrait à la première phase de l’Éradication de la rigidité et qu’elle doit être suivie par la pratique visionnaire du Franchissement du pic de la Claire lumière, qu’il explique par la suite. La suite est la copie conforme (mais sans mentionner l’original) du trésor de Karmalingpa (1326–1386) « Le manuel d'instruction de l'état intermédiaire de la réalité-en-soi, l'autolibération de la vision » (chos nyid bar do'i khrid yig mthong ba rang grol). Le cycle de Karma Chagmé semble avoir eu pour objectif d’intégrer les instructions nyingmapa relatives au Franchissement du pic (T. thod brgal) dans le cursus kagyupa.

Par ailleurs, Mingyour Rinpoché est considéré comme le tulkou du jeune Mingyur Dorjé (1645-1667. L’actuel tulkou est le fils d’Urgyen Rinpoché (1920-1996), tulkou de Gourou Cheuwang (ci-dessus) et de Noubchen Sangyé Yéshé.

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[1] « The eighteen are The Penetrating Sound Tantra (Tibetan: sgra thal ‘gyur),[7] to which was appended the Seventeen Tantras of Innermost Luminosity (Tibetan: yang gsang 'od gsal gyi rgyud bcu bdun). » http://en.wikipedia.org/wiki/Seventeen_tantras

[2] « Langdro Chepa Takdra (lang gro'i chad pa ltag), Uyuk (u yug), and Jelphug (jal gyi phug), all in U. Shangpa Repa revealed the treasures hidden at Langdro; Shang Tashi Dorje discovered those at Uyuk in 1117, as well as those at Jelphug. »

[3] P.e. le fait que chaque cycle de trésor devait comporter les trois éléments gourou yoga, Dzogchen et pratique d’Avalokiteśvara (bla rdzogs thugs gsum), et qu’un découvreur de trésor devait d’abord ouvrir son canal médian par la pratique du yoga sexuel.

[4] « [705] Thus, the union of the twofold vision of the ground—namely, attending to the essential nature of the Breakthrough, Mahamudra—and the path—namely, the clear light of the Leap-over—is the pinnacle of the nine yanas. » Naked Awareness: Practical Instructions on the Union of Mahamudra and Dzogchen par Karma Chagme,Karma Chagme, Gyatrul Rinpoche, B. Alan Wallace, p. 154

lundi 8 décembre 2014

Bornages et ouverture ?



Le monde actuel est (entre autres) partagé en grandes religions, avec des chefs de religion, qui se reconnaissent mutuellement. Les différences sont respectées et les points d’accord soulignés, des rencontres œcuméniques sont tenues. Mais œcuménisme ne veut pas dire syncrétisme. Il n’existe pas vraiment de définition pour une « grande religion », qui est le plus souvent une religion ancienne avec de nombreux fidèles, qui est devenue une institution ou tout comme.

Le mot religion, que l’on applique maintenant aux diverses croyances du monde, avait été forgé pour le cas spécifique du christianisme dans l’empire romain. Les critères de ce qui constitue une religion ont été modelés sur lui, dès lors qu’il était devenu une croyance officielle, voire la croyance officielle, quand l’Édit de Constance proclame la Religio christiana romanaque la seule religion licite et « que la superstition soit pourchassée. »[1] Les « religions » sont donc des croyances intimement reliées au pouvoir temporel qui peut les approuver ou reprouver et en faire des religions d’état.

Mais même si elle prétend le contraire, toute « religion » ou « grande religion » est un ensemble de cultes et de croyances qui s’est constitué au cours des siècles en s’adaptant et en faisant des emprunts. Une religion est déjà à elle toute seule un « syncrétisme ». La Bible mentionne le syncrétisme entre la Loi Mosaïque et « la religion des nations d'où on les avait emmenés en exil » (2 Rois 17). Le mot « religion » dans cette citation est d’ailleurs דת (dat) en hébreu, qui signifie « loi, décret, édit royal, coutume » et qui est considéré d'origine persane.[2] A l’époque d’Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C. à Babylone) et de ses généraux prenant la suite, il y avait une forte volonté de fusionner les cultures grecque et orientale. Les Romains, qui ont inventé le mot religion, « avaient pour politique d'incorporer les dieux locaux des pays qu'ils conquéraient au panthéon romain ». (wiki). Les édits de l’empereur Ashoka (250 av. j.c.) prouvent qu’en Inde aussi le spirituel et le temporel sont intimement mêlés. Les rois indiens, les empereurs chinois, les empereurs et rois tibétains ont tous contribué à faire et à défaire des « religions » : il en allait souvent de leur survie.

Quand une religion est reconnue en tant que tel, elle défend ses patrimoines et ses intérêts. Elle se profile en se racontant. Elle se présente alors comme une loi divine, qui doit rester pure, c’est-à-dire telle qu’elle était au moment de sa révélation, conforme à sa doctrine, orthodoxe. Elle est peut-être le produit de syncrétisme (ce qu’elle tentera de dissimuler de toutes ses forces), mais du moment qu’elle est une « religion » elle refusera tout nouveau syncrétisme, pour se préserver. Entre « religions » on se respecte en tant que telle, afin de se préserver car « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c'est la loi et les prophètes. » (Matthieu 7 :12)

Nous nous trouvons donc avec des religions qui veillent à leur orthodoxie en refusant tout « syncrétisme ». En dehors du syncrétisme (mimétisme) naturel que l’on trouve le long de l’histoire de chaque religion, il y a un syncrétisme intentionnel. Il peut être le fait du pouvoir temporel (voir ci-dessus les romains etc.), ou il peut être une initiative de prophètes illuminés. Certains on réussi et leurs efforts ont abouti à des « religions » et même de « grandes religions », d’autres ont échoués, souvent aux dépens de leur vie (Mani etc.).

Le manichéisme aurait été introduit en Chine en 694 et apprécié par l'impératrice Wu Tso-t'ien de la dynastie T'ang (618-907). Mais plus tard, un édit impérial de l'empereur 732 Hiuan-tsong la considéra comme une «doctrine hérétique » qui se fit passer pour du bouddhisme.
« En 731, l'empereur de Chine, Xuanzong (712-756), avait ordonné qu'on lui présentât un exposé de la doctrine avant d'autoriser, en 732, aux seuls étrangers, l'exercice de cette religion «perverse» qui était celle des Ouïgours. La pratique personnelle de cette religion était cependant tolérée. A partir de 843, le manichéisme fut interdit en Chine, avec toutes les autres religions étrangères, y compris le christianisme et le bouddhisme. »[3]
La doctrine manichéenne fut également présente au Tibet, comme en témoigne un texte attribué au roi Khri song lde btsan (755–797), intitulé « bka' yang dag pa'i tshad ma'i mdo btus pa »[4]. Il y est exposé comment un imposteur perse Mar Mani, se rendit coupable d’une escroquerie intolérable, ayant fabriqué un culte à partir de cultes différents.[5] Le même roi établit d’ailleurs le bouddhisme comme religion d’état, à l’exclusion de toutes les autres, y compris le « Bön », qui n’existait pas encore en tant que tel... A tout roi qui gouverne en accord avec la loi bouddhiste et qui protège les bouddhistes, ces derniers ont accordé le titre Dharmarāja. Les dharmapala exerceront leur pouvoir à un niveau plus psychologique. Le premier ministre indien Modi est peut-être un nouveau candidat pour le titre de dharmaraja...

Afin de protéger la pureté de la foi, des inventaires d’écrits canoniques sont dressés. Et quand ce processus s’est terminé et que la liste des Paroles du Bouddha (buddhavacana) est désormais close, il faut se tourner vers d’autres moyens pour adopter, réformer et mettre à jour la Doxa, au rythme des innovations religieuses des concurrents qui jouissent d’une certaine popularité auprès des élites ou du public, et qu’il convient d’intégrer pour rester un acteur sur ce marché. C’est en quelque sorte encore un syncrétisme, malgré soi.

Quand les canons sont établis, c’est à travers des commentaires, des textes « redecouverts » (p.e. Maitrīpa qui avait redécouvert deux traités de Maitreya), des pseudépigraphes et des apocryphes, des transmissions aurales, des termas et des révélations visionnaires que la Doctrine est remise au goût du jour jusqu’au siècle dernier. Mais avec les progrès actuels de la science, l’informatique etc., les changements sociaux et politiques, il devient impossible de continuer à combler les écarts, il faudrait sans doute changer d’optique pour simplement survivre, voire plus si affinité.

***

[1] Les communions humaines, Régis Debray, p. 48-49

[2] Source

[3] Filosofía de la India: Del Veda al Vedanta. El sistema Sāṃkhya, de Fernando Tola,Carmen Dragonett, pp. 520-524

[4] Il aurait même un titre en sanscrit : Samyagvakpramanoddhrtasūtra

[5] par sig g.yon chen mar ma ni/ g.yon mi bzod pas gtsug lag kun dang mi mthun pa gcig bya ba'i phyir gtsug lag kun nas drangs te/ byas pa lta bu ched du mi mthun par sbyar na/ gtsug lag gzhan gyis grub pa'i mtha' yod par gyur te/ ma grub pa la sogs pa'o/. gyon can = rogue, fornicateur, démon, intrigant, intrigue, escroc (S. dhūrtaka)

samedi 6 décembre 2014

De la résurrection chez les bouddhistes du Tibet



Dudjom Lingpa (1835-1904) était un maître dzogchen « découvreur de trésors ». Il est l’auteur d’un « trésor inspiré » intitulé Rang bzhin rdzogs pa chen po’i rang zhal mngon du byed pa’i gdams pa zab gsang snying po, traduit et publié en anglais sous le titre Buddhahood Without Meditation: A Visionary Account Known as Refining one’s perception (en abrégé : snang sbyang, l'entraînement en les épiphanies). Il est également l’auteur d’une autobiographie[1] où le surnaturel abonde et où il explique que dès l’âge de trois ans, il eut la vision de nombreuses ḍākinī et dharmapala, qu’un jour une des ḍākinī l’emporta avec elle à Oḍḍiyāna, où il rencontra Vajravarāhī qui le bénit, que pendant sa jeunesse il passa une journée humaine sur le continent de Cāmaradvīpa (T. rnga yab gling), le paradis de Gourou Rinpoché, où il reçut des instructions de Padmasmbhava et où Yéshé Tshogyel prit soin de lui comme s’il était son enfant.

Son trésor inspiré est la compilation des instructions reçues au cours de visions de quatorze maîtres différents. Chacun y va de sa méthode spécifique pour reconnaître le caractére illusoire et vide de tous les phénomènes et l’éternelle présence naturelle du « fond de l’être[2] ».

Il avait sept/huit fils [spirituels ?] connus, parmi lesquels Dodrupchen Jikmé Tenpé Nyima (T. rdo grub chen 'jigs med bstan pa'i nyi ma), le troisième Dodrupchen Rinpoche (1865-1926). Dudjom Lingpa atteint la plus haute réalisation et treize de disciples auraient atteint le corps d’arc-en-ciel. Mille autres devinrent des vidyādhara. Dudjom Rinpoché (bdud 'joms 'jigs bral ye shes rdo rje 1904-1987) fut son tulkou et successeur. C’est lui qui édita le trésor de Dudjom Lingpa et rédigea un commentaire, traduit en anglais sous le titre The Diamond Heart Tantra: A Tantra Naturally Arisen from the Nature of Existence from the Matrix of Primordial Awareness of Pure Perception (T. Dag snang ye shes drva pa las gnas lugs rang byung gi rgyud rdo rje'i snying po).

Dans ce commentaire Dudjom Rinpoché (tulkou) explique la généalogie spirituelle de son grand prédécesseur[3] qui remonte à la Première Intelligence. Dudjom Lingpa a eu accès au Tantra du Cœur-vajra grâce aux pratiques visionnaires du Franchissement du pic (T. thod rgal).[4] Pour avoir accès aux maṇḍala du plérôme, il faut d’abord retrancher les illusions au sujet de son propre corps physique et transformer ensuite les 5 éléments en leurs quintessences[5] par une perception/illumination supérieure. Les quintessences sont ensuite perçues/illuminées comme des sphères (bindu) de couleurs, qui remplissent le canal de crystal Kati ensemble avec la forme de la sphère indestructible qui y est présente. En fixant cette dernière, elle devient manifeste et surgit à la manière de formes extérieures. Si on ne saisie (S. grāhana) pas celles-ci, tous les canaux de son corps [subtil] seront illuminés d’eux-mêmes. Si l’on saisie les visions de la nature absolue comme étant à l’extérieur, ou la conscience comme à l’intérieur, on rechutera dans la saisie dualiste.[6]

En pratiquant de la sorte, la réalité de la Claire Lumière (T. ‘od gsal), qui n’est pas celle de la lumière intérieure (T. nang ‘od) au Cœur, se manifestera à vos sens. Et cela permet de transformer toutes les apparences/épiphanies et états mentaux (citta et caitta) du saṃsāra et du nirvāṇa en la nature absolue de la réalité-en-soi. Cette transformation s’appelle le Grand transfert et le résultat est le corps d’arc-en-ciel du Grand Transfert (T. 'ja lus 'pho ba chen po). A ne pas confondre avec le corps d’arc-en-ciel ordinaire, où le corps devient de plus en plus petit et se dissoud tout en émanant des lumières d’arc-en-ciel. Seuls les cheuveux et les ongles resteront. Mais dans le cas du corps d’arc-en-ciel du Grand Transfert, le corps du maître se dissout en lumière d’arc-en-ciel et continue d’aider les autres, comme ce fut le cas de Padmasambhava, Vimalamitra, Nyang Tingdzin Zangpo and Chetsün Senge Wangchuk etc. ainsi que des maîtres dont Dudjom Lingpa avait eu la vision au 19ème siècle.

Les pratiques visionnaires du Franchissement du pic (T. thod rgal), ont donc pour objectif de réaliser un corps d’arc-en-ciel, qui permet de voyager vers des mondes purs, où l’on peut rencontrer des membres du plérôme, afin de recevoir des instructions permettant de réussir le Grand Transfert et de continuer à aider les autres ainsi.

A noter que le terme Grand Transfert s’oppose sans doute à un Petit Transfert (T. ‘pho ba chung ngu), qui pourrait correspondre à la pratique du Transfert qui s’inscrit dans le cadre des Six yogas de Naropa ou des Six Instructions du Bardo de Karma Lingpa. Voici quelques explications données par Shardza Tashi Gyaltsen (shar rdza bkra shis rgyal mtshan, 1859 - 1933[1] or 1935), Shardza Rinpoché, à ce sujet, dans un article de Jean-Luc Achard

« On distingue en réalité quatre types de Corps d’Arc-en-ciel :

— le Corps du Grand Transfert (‘pho ba chen po’i sku ou ‘pho ba chen mo’i sku) ;
— le Grand Corps d’Arc-en-ciel (‘ja’ lus chen po ou ‘ja’ lus chen mo) ;
— le Petit Transfert (‘pho ba chung ngu) ; et
— le Petit Corps d’Arc-en-ciel (‘ja’ lus chung ngu)

La gradation dans l’obtention de ces Corps est évidemment exprimée en fonction des capacités des adeptes : les meilleurs obtiennent le corps du Grand Transfert ou celui du Grand Corps d’Arc-en-ciel ; les moyens obtiennent le Petit Transfert ; et ceux de capacités inférieures, le Petit Corps d’Arc-en-ciel. La différence dans ces corps se manifeste également en termes de résidus (lhag ma) qui demeurent après le nirvāṇa de l’adepte et qui peuvent être utilisés par les disciples comme reliques. »
(Le corps d’arc-en-ciel (‘ja’ lus) de Shardza Rinpoche illustrant la perfection de la voie rdzogs chen par Jean-Luc Achard (CNRS))

Ce n’est pas tout à fait le même sujet, mais j’aimerais mettre cela en regard avec les notions de « résurrection mineure » et « résurrection majeure » dans le soufisme.
« La résurrection mineure débute à la mort : « Il y a une résurrection pour quiconque meurt », disent sans cesse les soufis. La mort est un passage d’un état d’être à l’autre, ce passage implique une mort physique dans le monde sensible et une résurrection dans les intermondes post-mortem. »[7]
La grande résurrection est « l’annihilation en l’Essence ». Et il y a encore une résurrection intermédiaire qui correspond à peu près à l’état du libéré-vivant, le jīvan-mukti.

En ce qui concerne les « résidus » (T. lhag ma) dont dépend le degré de transfert, voici un passage éclairant, qui nous ramène à la théorie de l’illumination, notamment la version de Dāya Rāzī/Dâyeh Râzî (mort en 1256), l’auteur de la Grande route des hommes de Dieu (Mirṣād al-Ibād). Dans le chapitre 17 de ce livre, il traite des lumières ou épiphanies photiques que pourrait percevoir le mystique et qui l’informent de son avancement spirituel, car c’est Dieu qui se communique lui-même à travers ce médium perceptible. « la lumière dérivée des lumières des lumières de Dieu, dont le cœur est témoin servent à Le faire connaître au cœur. Il Se fait connaître Lui-même à Lui-même. »[6] Les formes de lumières et photismes colorés que l’on perçoit sont en fait dû à la pollution de la vue par les voiles des attributs humains. Quand elles sont vues par la pure spiritualité, une radiance sans couleur ni forme devient visible, sans aucun attribut humain.

Quand il n’y a plus aucune reste (T. lhag ma), plus aucun photisme coloré - sphère (bindu) – ou lumière visible, il n’y a plus aucune détermination/résidu, et il y a accès/annihilation à/dans la Lumière (T. ‘od gsal). Sinon, il y aura occasion de continuer à se parfaire dans l’intermonde‘ālam al-mithāl), situé (symboliquement ?) entre le monde intelligible des êtres de pure Lumière et le monde sensible.[8]

Tout cela vous rappelle-t-il quelque chose ?

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[1] Autobiography of the Terton dud jom Ling pa (1835-1904) gTer chen chos kyi rgyal po khrag 'thung bdud 'joms gling pa'i rnam par thar pa zhal gsung ma. Composé par Dudjom Lingpa. Publié par Dupjung Lama, 1978)

[2] Ground of being (T. gzhi), que Jean-Luc Achard traduit par la Base.

[3] 1. Nus ldan rdo rje 'chang: the Buddha who bestowed empowerments upon all the thousand Buddhas of this fortunate eon.
2. Sariputra
3. Saraha
4. Krsnadhara
5. Humkara
6. 'Drogpen Kyeuchung Lotsa (Tib. Brog pan khye'u chung lo tsa)
7. Smrtijnana
8. Rongzom Chokyi Zangpo (Tib. Rong zom chos kyi bzang po)
9. Dampa Deshek (Tib. Dam pa bde gshegs )
10, Lingje Repa (Tib. gLing rje ras pa)
11. Chogyal Pagpa (Tib. Chos rgyal 'phags pa)
12. Drumgyi Karnagpa (Tib. Grum gyi mkhar nag pa)
13. Hepa Chojung (Tib. He pa chos 'byung)
14. Tragtung Duddul Dorje (Tib: Khrag 'thung bdud 'dul rdo rje)
15. Sodnam Deutsen (Tib. bSod nams lde'u btsan)
16. Duddul Rolpa Tsel (Tib. bDud 'dul rol pa rtsal)
17. Garwang Dudjom Pawo (Tib. Gar dbang bdud 'jomgs dpa' bo)

[4] « Here is the way this tantra first arose. On the evening of the fifteenth day of the first lunar month of the Male Water Dog Year, due to the power of the profound, swift path of the Leap-over, the direct vision of reality-itself appeared; and as a result of a little practice of the path of the method of the stage of generation, I reached the ground of a fully matured vidyadhara. By the power of arriving there, all appearances and mental states dissolved into primordially pure reality- itself, the absolute nature free of conceptual elaboration. Then the very face of the dharmakaya became manifest. » Commentaire.

[5] « To transform the five inner elements into quintessences, the element of the quintessence of the mind is transformed into blue and it appears as such; the element of the quintessence of the blood transforms into the color white and appears as such; the element of the quintessence of the flesh transforms into the color yellow and appears as such; the element of the quintessence of warmth transforms into the color red and appears as such; and the element of the quintessence of the breath transforms into the color green, and appears as such. » Commentaire

[6] « The interior of the so-called hollow crystal kati channel is filled with the lights of the five quintessences, and a form of an indestructible bindu is present in that space. By gazing at that with the eye of wisdom, the interior of that channel becomes evident and arises in the form of outer appearances. Without grasping onto them, your own channels will illuminate themselves. If you grasp onto the visions of the absolute nature as being external and onto awareness as being internal, you will fall into the error of dualistic grasping. » Commentaire

[7] Hindouisme et soufisme de Daryush Shayegan, p. 204-205

[8] Henry Corbin, Histoire, p. 297

vendredi 5 décembre 2014

Le monde imaginal



Dans l’Histoire de la philosophie islamique, Henry Corbin utilise des termes comme gnoséologie, angéologie, prophétologie, imâmologie… Dieu étant inaccessible (al-ghayb) et transcendant. Il s’agit respectivement de l’étude des intelligences, des anges/agents, des prophètes/révélateurs et des guides (imâm). La philosophie islamique a subie des influences grecques, iraniennes, indiennes… et notamment néoplatoniciennes. Sohravadrî, le père de la théorie orientale de l’illumination admet toutes ses influences.

Dans les religions monothéistes, Dieu est le créateur et le(s) monde(s) sa création. Mais le Principe, lui-même n’est pas, il est Super-être, désigné négativement (Abîme etc. T. med pa). En sortan de son « abîme d’incognoscibilité », a lieu la « première épihanie divine », d’où écloront toutes les hiérarchies célestes. Cette première épiphanie est la Première Intelligence. C’est de celle-ci que sont dérivées toutes les autres. Une épiphanie est la manifestation d'une réalité cachée et l'action est une épiphanie de l'être.[1] L’épiphanie, la manifestation de la réalité cachée, est à la fois, lumière, intelligence et acte/cause. La manifestation de ce Dieu est la Grande Lumière, la Lumière des lumières, la Première Intelligence et la Première Cause. De celles-ci éclosent toutes les lumières, intelligences et agents/anges.

Ces diverses catégories de degrés de manifestation servent à accentuer les divers aspects du Divin, issus de différentes filières religieuses et/ou philosophiques, refondés en un seul système religieux. Celui-ci expliquera les correspondances entre les anges, les gnoses, et les causes.

On se bornera pour l’instant à la gnoséologie, l’étude des intelligences. Toute connaissance vraie est une épiphanie ou théophanie, si la réalité cachée est divine, une connaissance suprasensible. Ce sont les organes sensoriels qui connaissent la réalité sensible, mais c’est le cœur (l’organe subtil de lumière) qui accueille « la réalité spirituelle de tous les cognoscibles [jñeya] »[2]. L’œil se charge de la vision extérieure et le cœur de la vision intérieure. « Sans l’illumination du soleil, l’œil ne peut voir. Sans l’illumination de l’Ange-intelligence, l’intellect humain ne peut connaître. »[3] Selon la théorie de perception/illumination, dans la perception normale, ce n’est pas l’âme qui a « la vision d’une forme qui serait dans la matière extérieure », mais « les formes à l’extérieur sont causes de l’apparition d’une forme qui ‘symbolise avec elles’ pour la conscience imaginative. » De même, pour rendre présents les cognoscibles spirituels, il faut passer par l’Imagination. Dans le cas de « formes extérieures » celles-ci peuvent ne pas s’accorder avec la forme-image [S. ākāra T. rnam pa], mais les formes-images « écloses de la contemplation dirigée sur le suprasensible et de l’illumination du monde du suprasensible ‘imitent’ parfaitement les choses divines ».[4] C’est ce qui fonde et justifie les pratiques visionnaires qui « illuminent » le « monde imaginal ».

Ce qui permet l’illumination du monde imaginal est la lumière intérieure du Cœur. Le sens premier du mot yoga est effort. Le yoga est en fait la mise pratique ou l’application d’une théorie avec tout son être, corps parole et esprit. Le yoga et notamment le haṭḥayoga dans sa forme exportée au Tibet utilise tous les symboles qu’évoque la théorie. Il les rend concrets, très concrets. Les trois Lampes permettant l’illumination/perception du monde imaginal sont imaginées très graphiquement et considérées en quelque sorte plus réelles que les organes du corps, mais tout en s’appuyant sur eux.

Trois « organes » interviennent dans l’illumination du monde imaginal : 1. le Cœur (citta), « la Lampe de Chair du Cœur », 2. le canal dit « la Lampe du Canal Blanc et Souple » reliant le Cœur aux yeux, et justement 3. les yeux, appelés donc « la Lampe d’Eau du Lointain-Lasso ». Ils sont mentionnés dans les tantras de la Section man ngag sde. Mais la description la plus détaillée est sans doute donnée par les termas du terteun Dudjom Lingpa (1835-1903) et les commentaires rédigés par son tulkou et successeur Dudjom Rinpoché (bdud 'joms 'jigs bral ye shes rdo rje 1904-1987). Le canal dit « la Lampe du Canal Blanc et Souple » y est appelé le canal Kati, décrit en détail. Ceux qui veulent connaître les détails peuvent les trouver dans la traduction anglaise du commentaire de Dudjom Rinpoché intitulé The Vajra Heart Tantra, A Tantra Naturally Arisen from the Nature of Existence from the Matrix of Primordial Awareness of Pure Perception, traduit par Gyatrul Rinpoche et B. Alan Wallace.

En lisant ce livre, qui expose la doctrine nyingmapa telle qu’elle est enseignée et pratiquée de nos jours, on mesure d’ailleurs la grande distance qu’a parcourue le bouddhisme, et notamment l’école des Anciens, au cours du dernier millénaire. Cette doctrine n’a plus rien à envier aux grands monothéismes sous leurs formes les plus ésotériques et se positionne très clairement comme une religion, le doute n’est pas possible ici. Elle explique à la façon d’un manuel d’utilisateur comment les cinq éléments du corps physique sont transformés en les cinq quintessences, et quelles en seront les conséquences. Le discours ne semble ne plus se situer au niveau symbolique ; l’approche yoguique semble avoir basculé dans un réalisme naïf. Le « monde imaginal » est aussi réel, en fait plus réel, que le nôtre. Certes la dualité est une illusion, mais cela ne veut pas dire que tout va. C’est-à-dire remplir le temps, l’espace et le mental de produits du monde imaginal, en espérant que cette imprégnation continue provoquera le déclic. Le terma dit que ceux qui s’entraînent à illuminer le monde imaginal et qui meurent avant d’avoir perfectionné leur art, n’y accéderont pas après leur mort, mais renaîtront ici comme un tulkou pour finir le travail. Dans ce type d’affirmation[5], on ne fait plus la part des choses entre les deux niveaux. Et cela n’a pas pour résultat la descente du monde imaginal ou du Royaume ici-bas, mais simplement la confusion.

Le Dzogchen est à la mode, parce qu’il serait cool et space. Même l’athéiste nouveau Sam Harris qui s’attaque à toutes les religions, mais plus particulièrement à l’Islam, pense du bien du Dzogchen, qu'il aurait pratiqué parce qu’il avait fait des stages avec un maître authentique. Seulement, il s’est arrêté après avoir à peine commencé. Au bout de quelques minutes, Urgyen Tulku lui avait fait comprendre qu’il n’avait pas de soi à transcender.[6] Et il écrit dans la foulée qu’il n’y a rien de surnaturel, ou même mystérieux dans cette transmission de sagesse [gnose ?] entre maître et disciple. Sa formation semble s’être arrêtée là. Comme le dit son maître, il n’avait même pas fait la moitié du chemin, la première moitié étant l'Éradication de la Rigidité (T. khregs chod), qui correspond grosso modo à une approche négative (apophatique) que l’on trouve dans toutes les religions qui ont pignon sur rue. Pour voir le surnaturel, il aurait dû rester pour le stage du Franchissement du pic (T. thod rgal), ou simplement regarder à quoi les maîtres et leurs disciples passent le plus grand de leur temps. Il en aurait eu pour son argent.

Bien sûr, on peut interpréter symboliquement ou psychologiquement toutes les instructions, initiations, rituels, récits mythologiques, divination astrologie, magie, la croyance en la réincarnation, en les six destinées, le corps d’arc-en-ciel, mais est-ce que ceux qui doivent nous transmettre la sagesse les comprennent symboliquement ou psychologiquement ? Et que signifie alors transmettre ? Qu’est-ce qui est transmis ? « Oui, le maître dit ceci, mais en fait il veut dire cela. » Il ne faut pas exclure que le maître dit ceci et que c’est exactement ce qu’il veut dire et ce qu’il comprend. Il ne faudrait pas que la « transmission » soit basée sur un malentendu… Ou peut-être est-ce une astuce, un genre de koan. Vous interprétez symboliquement et psychologiquement tout ce qui vous est enseigné, et progressivement on vous fait avaler des couleuvres de plus en plus grosses qui rendront caduque vos interprétations. Et là Bing ! c’est l’éveil !

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[1] Atilf, MARITAIN, Human. intégr., 1936, p. 313. Empr. au lat. chrét. Epiphania, gr. neutre plur. subst. de l'adj. « qui apparaît » < « faire voir, montrer ». Cela s’accorde bien avec le sens de S. prākaśa T. gsal ba et C. zhao.

[2] Corbin, Histoire, p. 89

[3] Corbin, Histoire, p. 90

[4] Corbin, Histoire, p. 91

[5] « At this time, even if you die and are interrupted [in your practice], you will be reborn as a tulku, and you will have embarked on the path of liberation.”

[6] « I came to Tulku Urgyen yearning for the experience of self-transcendence, and in a few minutes he showed me that I had no self to transcend. In my view, there is nothing supernatural, or even mysterious, about this transmission of wisdom from master to disciple. » Sam Harris, Waking up, a Guide to spirituality without religion

mardi 2 décembre 2014

Illumination au sens propre



Comment expliquer le mystère de l’Esprit et la Nature, de l’Intérieur et de l’Extérieur, des Contenants (snod) et du Contenu (bcud), que Jean-Luc Achard appelle les Calices et les Élixirs ? Pour faire court, les Calices étant les mondes du triple univers et les Élixirs les êtres qui y transmigrent, le tout étant le produit de leur néscience, c’est-à-dire leur non-reconnaissance de la nature des cinq lumières (T. ‘od lnga), qui procèdent de la Claire Lumière (T. ‘od gsal). Pour remédier à la néscience, le Bön et le Dzogchen enseignent des pratiques de Lampes (T. sgron ma), au nombre de deux, quatre, cinq, six[1]… Il est standard maintenant d’enseigner une série de six Lampes (T. sgron ma drug)[2], permettant de reconnaître la Claire Lumière qui se connaît elle-même en le vaste espace infini qui est la base de tout (1), en l’espace de notre cœur (2), en les canaux subtils de notre corps subtil reliant le cœur aux yeux (3), en l’espace extérieur qui nous entoure (4), en toutes les visions externes (5) et en les visions qui se présentent après la mort (6).

Elles constituent différentes étapes du Franchissement du Pic (T. thod brgal), chaque Lampe étant un point clé (T. gnad) permettant de « maîtriser l’éclat (T. mdangs) du Discernement (T. rig pa) demeurant dans le corps ». Cet éclat imprègne tout le corps, mais spécifiquement le Cœur[3] qui est connecté aux yeux[4] par un canal. Les yeux sont appelés ici des « lampes d’eau » qui capturent au lasso tout ce qui se tient à distance. Les deux yeux permettent à la lumière interne (T. nang ‘od S. antarayotih) d’illuminer/percevoir (T. gsal ba) l’Espace extérieur (T. phyi’i dbyings). Dans la série de six Lampes, il y en a trois qui concernent le processus de perception/illumination (prakāśa) : 1. le Cœur (citta), « la Lampe de Chair du Cœur », 2. le canal dit « la Lampe du Canal Blanc et Souple » reliant le Cœur aux yeux, et justement 3. les yeux, appelés donc « la Lampe d’Eau du Lointain-Lasso ».

Le processus de perception est ici un processus d’illumination. La lumière interne siégeant dans le Cœur passe par le canal « Blanc et Souple », aussi connu comme le canal translucide Kati, une sorte de fibre optique, et sort par les yeux (lampes d’eau) pour illuminer « l’extérieur » et capturer comme avec un lasso les objets qui s’y trouvent.

Tout cela est très platonicien, gnostique, soufi … et donc aussi Bön et Nyingma. Une lumière enfermée dans un corps matériel qui ne demande qu’à en sortir. Le tantra au titre de Rdzogs pa chen po ye shes 'khor lo gsang ba thugs kyi rgyud, qui fait également partie de la Série man ngag sde, explique que le Corp formel du Bouddha (gzugs sku, le corps de résurrection pourrait-on dire) est déjà présent dans le corps, à la façon d’un cristal d’eau (T. chu shel S. candrakānta) ou une lampe, mais il y est à l’étroit et ne peut pas se déployer en raison du corps physique. Cette situation est comparée au Garuda, qui est complètement formé dans son œuf, mais ne peut pas s’envoler en raison de la coquille qui le retient. Example que l’on retrouve dans un chant de Milarepa. Dans le premier chapitre des Chants de Milarepa, composé par Tsangnyeun Heruka, Milarepa se compare à des animaux mythiques, parmi lesquels le garuḍa/phénix (T. khyung), qui peut traverser le ciel d’un seul coup d’aile.
« Je ne me considère pas humain
Je suis le fils du garuḍa, roi des oiseaux
C'est à l'intérieur de l'oeuf que mes ailes ont poussé
Pendant mes années d'enfance, je dormais dans le nid
Pendant mes années d'adolescence, je gardais l'entrée du nid
Garuda adulte, je me lance ('phangs) et je traverse (bcad) le ciel
Même si les cieux ( gnam kha zheng) sont vastes, je n'ai pas peur
Même devant les régions aux gorges (sul) étroites (dog), je ne recule pas. »[5]

L'autolibération des signes (T. mtshan ma rang grol), attribué à Garab Dordjé reprend le thème du garuḍa pour lui donner une interprétation plus intérieure : l’Intelligence (T. rig pa).
« Par exemple, le grand garuḍa, le roi ailé,
Même en séjournant dans la matrice, domine les êtres aquatiques
A l'intérieur de l'oeuf, les ailes poussent et se perfectionnent
Une fois sorti de l'oeuf, il traverse l'extérieur par la force de son envergure
Comment ce serait possible aux autres oiseaux ?
Mais c'est possible au grand garuḍa, qui est bien dans l'espace. »
Voir mon blog sur le Phénix
Le grand garuḍa est donc l’équivalent du Corps formel, et du "corps de résurrection"… qui est bien mieux dans l’espace qu’à l’étroit dans un œuf ou un corps physique.

Pour revenir à l’illumination comme processus de perception. C’est une vision très platonicienne et théiste de la perception, qui est comme dédoublée[6]. C’est une « idée de la connaissance comme étant une épiphanie dont l’organe de perception a son siège dans le cœur ».[7] Il ne suffit pas de voir pour percevoir. « Sans l’illumination du soleil, l’œil ne peut voir. Sans l’illumination de l’Ange-Intelligence, l’intellect humain ne peut connaître. » Sans l’Ange/agent, la connaissance visuelle est impossible.

Il y a d’ailleurs des ressemblances troublantes entre la théorie islamique dite orientale de l’illumination et les pratiques visionnaires bouddhistes, telles qu’elles se sont développées à partir du 12ème siècle. J’y reviendrai.

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Article : Different Sets of Light-Channels in the Instruction Series of Rdzogs chen par Daniel Scheidegger  

[1] Deux (sgron ma gnyis) dans le terma intitulé Chos thams chad kyi don bstan pa, dans le même texte on trouve aussi une série de quatre Lampes : « That is, the Lamp of the Water that Lassos Everything At a Distance (rgyang zhags chu'i sgron ma), the Lamp of Self-Arisen Discriminative Awareness (shes rob rang byung gi sgron ma), the Lamp of Empty Drops of Light (thig le stong pa'i sgron ma), and the Lamp of Utterly Pure Space (dbyings mam par dag pa'i sgron ma). » Cinq lampes dans le douzième chapitre du Bskal pa dum bu'i rgyud, un tantra de la section man ngag sde.

[2] « sGron ma drug — Les six Lampes
1. la Lampe d’Eau du Lointain-Lasso (rgyang zhags chu’i sgron ma),
2. la Lampe des Disques Vides (thig le stong pa’i sgron ma),
3. la Lampe de l’Espace purissime (dbyings rnam dag gi sgron ma),
4. la Lampe de la Connaissance Sublimée Née-d’elle-même (shes rab rang ‘byung gi sgron ma),
5. la Lampe du Canal Blanc et Souple (dkar ‘jam rtsa yi sgron ma) et
6. la Lampe de Chair du Cœur (tsi ta sha’i sgron ma).

Voir également ci-dessus l’entrée sgron ma bzhi dans laquelle les quatre premières de ces six Lampes sont expliquées. La Lampe du Canal Blanc et Souple fait référence au canal dit de la Cavité de Cristal (shel sbug can) qui relie le cœur aux yeux et via lequel chemine l’éclat du Discernement (rig pa’i gdangs). La Lampe de Chair du Cœur fait référence au sanctuaire [skye gnas] du Discernement localisé dans la Tente Brune des Cornalines (mchong gur smug po) au centre même du cœur. » Contribution aux nombrables de la tradition Bon po : l’Appendice de bsTan ‘dzin Rin chen rgyal mtshan à la Sphère de Cristal des Dieux et des Démons de Shar rdza rin po che* par Jean-Luc Achard [CNRS]

[3] « ou Tente Brune des Cornalines (mchong gur smug po) » JL Achard

[4] « techniquement désignés comme des Lampes d’Eau [chu’i sgron] » JL Achard

[5] mi nga dag nga rang mi zer te/nga ni bya rgyal khyung gi bu/sgo nga'i nang nas gshog sgro rgyas/phru gu'i lo la tshang du nyal/thong ba'i lo la tshang sgo bsrungs/khyung chen dar ma'i lo la nam 'phangs bcad/nga gnam kha zheng che rung ya mi nga /sa lung sul dog rung bag mi tsha/

[6] Chaque phénomène naturel est doublé par un agent intentionnel surnaturel qui le rend possible. « Il nous suffira de savoir qu’après avoir fait de la matière une cause première, un Dieu, on a divinisé la terre, ses parties principales, les montagnes, les mers, les fleuves, les fontaines. On a fait des quatre éléments des génies présidant aux quatre saisons ; on a été jusqu’à les faire présider à tels signes du zodiaque, à telles constellations. On ne s’en est pas tenu là : on a affecté au feu le principe du chaud, à l’air celui du froid, à l’eau celui de l’humide, et à la terre celui du sec. On a personnifié ces quatre principes, et on a imaginé qu’ils dominaient chacun dans des astres, et que ces signes, ces astres, et ces principes, modifiaient et gouvernaient toutes les choses d'ici-bas. Tout cela a fourni ample matière à l’astrologie, et a donné lieu à d'immenses généalogies de dieux, et à de nombreuses fables : c’est tout ce que nous avons besoin d’en savoir. » [Extrait de chapitre 4 de l'Analyse raisonnée de l'origine de tous les cultes, ou Religion universellepar Antoine Louis Claude Destutt de Tracy]

[7] Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Folio, p. 90