dimanche 15 septembre 2013

Shakya Shri et le mariage mahamudra/dzogchen



Śākya Śrī (1853 – 1919), dont le surnom affectueux[1] fut Drubpai Wangchuk Chenpo Sarahai Tulpa Shakya Shrijnyana (grub pa’i dbang phyug chen po sa ra ha’i sprul pa Śākya Śrījñāna), ce qui fait penser que Ju Mipam Gyatso ('ju mi pham rgya mtsho, 1846-1912) le considéra comme une émanation de Mahāyogeśvara Saraha, fut un grand yogi suivant à la fois les instructions du Sceau universel et de la Complétude universelle.

Sa carrière spirituelle commença dans les cuisines d’un monastère Droukpa Kagyu dans la région du Chamdo. Il reçut les instructions du Sceau universel du sixième Khamtrul Tenpai Nyima (khams sprul bstan pa'i nyi ma, 1819-1907), qui fut son maître racine. Plus tard, il reçut également des instructions Dzogchen de Jamyang Khyentse Wangpo ('jam dbyangs mkhyen brtse dbang po, 1820-1892). Il renonce à ses vœux monastiques, et partit méditer en solitude avec celle qui sera la mère de ses 10 enfants, Chozang Dolma (chos bzang sgrol ma). Ils eurent quatre filles et six fils. Un de ses fils, Pakchok Dorje ('phags mchog rdo rje, 1893-1943) sera reconnu comme l’émanation de l’Esprit de Jamyang Khyentse Wangpo. Śākya Śrī  lui destinera un cycle d’instructions du Sceau universel (phyag chen khrid rim gyi zin thun rgyal kun dgyes pa'i gsang mdzod). Des personnes à qui la vision pure fit apparemment défaut, l'appelèrent « Le yogi lubrique à la famille nombreuse ».


Un de ses disciples fut le bhoutanais Sonam Zangpo (bsod nams bzang po, 1892-1983)[2], grand-père maternel de l’actuel Dzongsar Khyentse Rinpoche. Les instructions des écoles droukpa kagyu et nyingma de Śākya Śrī furent rassemblées en une collection[3] de 31 volumes . Les travaux d’édition, de gravure et d’impression des xylographies furent conduits sous la direction du docteur Ladakhi Tripon Pema Chogyal (1876/1878-1958/1959).

Sa rencontre avec Ju Mipam Gyatso semle avoir été un coup de foudre : les deux, maître et disciple, passant quinze jours à) discuter l’un avec l’autre. C’est peut-être à cette occasion qu’il reçoit le surnom mentionné ci-dessus.

Il fut peut-être un des premiers lama à organiser des « camps d’été ». Il établit un camp de méditation à Khyipuk, au Tibet central, où se rassemblèrent jusqu’à 700 étudiants campant dans des tentes et dans des grottes.

MàJ 10052017 Treasury of lives

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Photo : Sonam Zangpo entouré de quelques-uns de ses disciples, parmi lesquels Chatral Rinpoché (à sa droite), Kangyour Rinpoché (à la droite de ce dernier). Derrière Sonam Zangpo et Chatral Rinpoché on pense reconnaître Bokar Rinpoché. A l'extrême gauche, Thouksé rinpoché.

[1] Donné par Ju Mipam Gyatso ('ju mi pham rgya mtsho, 1846-1912). Source : Treasury of lives 

[2] C’est sur ses conseils que Nyoshul Khen Rinpoche prit pour épouse Damchö Zangmo. Source : rigpawiki

[3] Titre : “dkar rnying gi skyes chen du ma'i phyag rdzogs kyi gdams ngag gnad bsdus nyer mkho rin po che'i gter mdzod », une collection de textes de pratiques essentielles des traditions Droukpa Kagyupa et Nyingmapa, représentant la fusion des deux telle qu’enseignée par Togden Shakya Shri (1853-1919). Cette collection fut compilée et gravée sur bois par l’érudit Ladakhi Tripon Pema Chogyal (1876/1878-1958/1959)”.

samedi 14 septembre 2013

Le Verbe, corps mystique



Le Veda est la plus ancienne collection de textes sacrés de l’Inde. Ce mot est dérivé de la racine ved qui signifie « informer qqn. <dat.>; faire savoir, montrer, communiquer qqc. <acc.>; apprendre qqc. à qqn. » C’est une révélation (śruti), un savoir, une Science, qui a été vue et transmise par des Poètes au nom de rishi (ṛṣi). Quand ce Verbe est érigé en absolu (brahman), il est le Śabdabrahman. Les phonèmes du Véda constituent alors son corps.

Dans l’Hymne à Kālī (Karpūrādi-stotra), Kālī est dite être le Verbe en tant qu’absolu (śabdabrahman). Ce Verbe est alors un corps qui consiste en 50 phonèmes. Toute réalité discursive est constituée de concepts, de mots, qui peuvent se réduire aux phonèmes. Aussi, Kālī, la personnification du Verbe et tant qu’Absolu, est représentée portant une guirlande de 50 têtes, symbolisant les 50 phonèmes. C’est dans sa gorge que se situent les semences (S. bīja T. sa bon) des 50 phonèmes. Elle est vénérée comme la Mère et comme la source de l’univers, elle est le bienheureux Brahman paré du Śabdabrahman, dont le corps est constitué de tous les mantras.[1]

Même le plus grand abruti (jaḍacetāh), dit verset 7, peut devenir un Poète (Kavīh), ce qui veut dire un Jñānī détenteur de connaissance ») nous dit la glose, quand, par sa vision mentale, il La voit, celle qui est le corps de la triade existence-conscience-joie (saccidānandarūpiṇī)[2]. Celle qui a trois yeux comme pour signifier qu’elle voit « ce qui est, ce qui sera, ce qui fut. » La Mémoire, et par là, la Source de tout, La Nature. Que veut dire « voir » Kālī ? Ce n’est pas voir sa représentation symbolique, ni une personne, aussi divine soit-elle, mais avoir accès au Verbe, à la Révélation, au Savoir. Participer à ce Savoir, l’incarner, le vivre.

Kālī comme l’absolu visible, paré de qualités, se tient sur l’absolu invisible, sans qualités, non manifeste. Celle qui est parée des 50 phonèmes se tient sur le Nirguṇa-Brahman, qui est sa Base (S. ādhāra T. gzhi), au milieu de l’espace universel (mahākāśa), symbolisé par un vaste charnier (śmaśāna) où toutes les créatures sont des corps sans vie. Comme elle est indissociable de Mahākāla (parama-Śiva), Elle se délecte d’Elle-même en une plénitude indifférenciée (akhaṇḍa).

Théologiquement parlant, les choses ont bougé un peu, depuis Enlil, le dieu sumérien de l’orage, qui avait pour Verbe le tonnerre qui faisait trembler la terre. Beaucoup de spéculations ont coulé sous les ponts depuis cette époque lointaine. Mais le Verbe tonitruant est toujours resté un attribut inséparable de tout dieu suprême dont les débuts sentent le foudre. C’est le Verbe du dieu qui deviendra la source de la création, ce qui fait que, selon certaines spéculations, le dieu est en quelque sorte séparé de la création. Beaucoup de spéculations également sur la nature de l’auteur, du Verbe et de la nature du lien qui relie les deux. Avec le culte des Yoginī, de Kālī etc. c’est le Verbe (ou la Nature) qui est considéré comme l’absolu, prenant la place principale, en intégrant son auteur.

Dans les doctrines de la Reconnaissance, du Dzogchen radical et de la Mahāmudrā, qui sont un prolongement plus abstraite de cette évolution, on voit un certain éloignement des éléments mythologiques, à des degrés différents. Suivi quelquefois d’un puissant retour de manivelle du mythologique.

Le hasard fait bien les choses. Un billet sur les mystères du Christ, où l’on parle de la Révélation et du Verbe, que personnifie le Christ, en qui sont cachés, ainsi que le proclame saint Paul (Col 1, 16, 20 ; 2, 2, 3), « tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu ». Le Verbe auquel tout le monde peut avoir accès par un mariage spirituel, en s’unissant au Corps[3] du Christ/Verbe, qu’est l’Eglise. « Je complète en ma chair les épreuves du Christ pour son Corps qui est l’Église. » (Col 1, 24.)

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[1] Hymn to Kali, by Arthur Avalon (Sir John George Woodroffe), [1922], at sacred-texts.com, Verset 6 « She who is Śabdabrahman consisting of 50 Letters. Niruttara-Tantra says, 'She is adorned with a garland of heads representing the 50 letters.' Kāmadhenu-Tantra says, 'In My throat is the wonderful Bīja of 50 letters.' Again ' I worship the Mother the source of the universe, Śabdabrahman itself, blissful.' Viśvasāra says, 'Blissful Brahman is adorned with Śabdabrahman and within the body is represented by all Mantras. »

[2] Existence-conscience-joie, formule évoquant l'extase dans l'unité brahman-ātman.

[3] Le corps mystique du Christ (Ro 2, 4-6. Ep. 4, 15, 16)

jeudi 12 septembre 2013

Upaya, vertu ou Science ?



On entend souvent le terme « moyen habile » dans les cercles du bouddhisme tibétain, qui est censé être la traduction du mot tibétain « thabs », moyen ou méthode. Souvent il est alors pris dans un sens de ruse, voire de mensonge blanc. Mais « moyen habile » est en fait la traduction du tibétain « thabs (la) mkhas (pa) », qui à son tour est la traduction du terme sanskrit upāyakauśalya - habile ou expert en la méthode - composé des mots upāya et kuśala. Le mot kuśala[1] signifie bon, juste, approprié. Sa traduction tibétaine habituelle est « dge ba ».

Le terme upāyakauśalya signifie alors l’attitude bonne, juste, appropriée… (kuśala) par rapport à la méthode. En gros, la méthode n’est qu’une méthode, pas un dogme ou une loi absolue. Il s’agit de suivre plutôt l’esprit de la loi, que la lettre de la loi. La méthode (upāya) n’est que le radeau qui nous sert à traverser et que l’on abandonne après la traversée. Ou il est le remède qui nous aide à guérir. Quand on est guéri, on n’a plus besoin de le prendre. D’ailleurs, tout comme chaque maladie a ses remèdes appropriés, les méthodes suivies varient en fonction de la « maladie » spécifique d’un individu. Le remède qui est approprié pour un certain malade ne l’est pas forcément pour un autre.

C’est notamment dans le bouddhisme universaliste que le concept des moyens habiles, dans le sens de ruse a pris son envol. Par exemple, dans l’histoire de la maison en feu, racontée dans le troisième chapitre du Saddharma-pundarīka-sūtra (Soutra du Lotus). Des enfants absorbés dans leur jeu se trouvent dans une maison en feu. Leur père, très riche, leur promet de superbes objets (des chars tirés par des animaux) afin de les faire sortir de la maison. Les chars qu’il leur offrira en réalité dépassent les descriptions des chars promis. Le père, comme le Bouddha, tient sa parole. Cela se termine bien cette fois-ci, mais le verre est dans la pomme. Un antécédent existe désormais.

De nombreux cas passent alors la revue dans les sūtra du bouddhisme universaliste, celui du voyageur sur un navire qui tue une personne qui a l’intention d’assassiner 500 personnes, celui de Vimalakīrti qui fréquente les auberges et les bordels pour le salut des êtres dans ces endroits. Ou encore celui du bodhisattva Gaṇapramukharāja qu’Ānanda avait perçu partageant sa couche avec une femme. Quand il dévoile cela devant le Bouddha et son entourage, la terre tremble et Ānanda se fait reprendre par le Bouddha. Car un bodhisattva, expert en la méthode, cherche sans cesse l’omniscience, y compris quand il est en compagnie de femmes, s’amusant avec elles tout en buvant. Son but est en fait de les amener au Bouddha et à la doctrine des Trois Joyaux. Le Bouddha raconte que deux cent vies plus tôt, la femme partageant la couche de Gaṇapramukharāja était une femme qui, l’apercevant, eut des pensées lubriques, dû au terrible charisme de ce futur bodhisattva, qui est le fruit de sa pratique diligente du vinaya au cours de plusieures vie. Elle pensa : si seulement il s’asseyait avec moi sur cette couche, je développerai la motivation de devenir moi-même un Bouddha. Le lendemain, le futur bodhisattva retourna dans la maison de cette femme, la prit par la main, s’asseya avec elle sur la couche, lui enseigna le Dharma et repartit. Alors, le Bouddha dit à Ānanda, la vérité si je mens, que la femme qu’il avait perçue partageant la couche de Gaṇapramukharāja, trouvera dans sa vie suivante un corps masculin et deviendra un bouddha au bout de 9,9 millions d’éons incommensurables.[2]

A part ces sūtra de casuistique, la méthode (upāya) consiste surtout en la pratique des vertus transcendantes (pāramitā). L’union de la méthode et de la sagesse est en fait l’union de la pratique des 5 premières vertus et de la 6ème qui est la perfection de la sagesse (prajñāpāramitā), comme il ressort par exemple des échanges du Concile de Lhassa.[3] La sagesse est alors ce qui libère (T. grol) l’individu qui y a accès, et les autres vertus sont dans l’intérêt des autres et servent à les faire mûrir (T. smin). La sagesse booste d’ailleurs la pratique des autres vertus altruistes. L’expertise en la méthode est le résultat de la perfection de la sagesse.[4] C’est la sagesse qui fait en sorte que la pratique des 5 vertus « altruistes » n’est pas une pratique selon la loi, mais selon la lettre. La pratique des 5 vertus altruistes est d’ailleurs notre implication dans le monde, l’expression de « la compassion ».

Avec le développement du bouddhisme ésotérique, les méthodes (upāya) deviennent de plus en plus nombreuses et variées. Et il deviendra de plus en plus difficile de voir « l’habileté » (kauśalya) derrière les moyens (upāya). Au point où le chemin des méthodes (T. thabs lam) dépassera la sagesse en importance, en envergure et en efficience. Le chemin des méthodes est infaillible s’il est suivi scrupuleusement, à l’instar des rituels et des méthodes du sacrifice de type védique. Si toutefois il ne produit pas l’effet désiré, c’est que la grâce/foi fait défaut. Il faut alors simultanément développer la grâce pour que le chemin des méthodes produit ses effets. Et avec le temps, nous y sommes, la grâce/foi a – à son tour - dépassé le chemin des méthodes.

Quels sont ces nouvelles méthodes, plus puissantes, plus efficaces et plus rapides que les méthodes des 5 vertus « altruistes » ? Ce sont absolument toutes les sciences dans le monde et qui servent à le maîtriser. Les sciences ne sont pas encore séparées à l’époque des éléments religieux qu’elles véhiculent. D’ailleurs, les sciences ont souvent leurs origines dans les religions. Quand une science passe d’une culture à une autre elle transfère simultanément des éléments religieux de cette culture. Il en va ainsi pour la science des astres, pour la médecine, où les maladies sont souvent causées par des dieux-démons, et notamment pour les sciences de la longévité et de l’immortalité. Les tantras utilisent les méthodes relatives à ces diverses sciences dans le cadre d’un culte. Ils transmettent alors une Science (upāya), un savoir (vidyā), voire une Mémoire, accessible à ceux qui y sont initiés. Tout comme c’était le cas dans les mystères. Cette Science sert alors à acquérir du pouvoir dans le monde et sur le monde, idéalement pour conduire les êtres à la libération.


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[1] Kusala Sutta Il existe un Upaya Sutta dans le bouddhisme Pāli.

[2] The Skill in Means Sūtra, traduit par Mark Tatz, pp. 31-33

[3] Paul Demiéville, Le concile de Lhasa, Institut des hautes études chinoises, 1987.

[4] Prajñāpāramitā-jñāna-niśyandena upāyakauśalyena. Citation du passage sur le jeune brahmane Jyotipāla dans l'Upāyakauśalya-sūtra, Tatz, p. 63

mardi 10 septembre 2013

Le mythe de la double origine du monde



Un aspect important de tous les mythes, qui racontent les origines, est la division en deux : cause active et cause passive, mâle et femelle, ciel et terre. C’est la cause active qui forme, informe la cause passive. Selon Platon, et toutes les notes de bas de page à ses dialogues, seule la cause active se meut d’elle-même et est antérieur à tout, c’est-à-dire à la nature, ou aux jeux d’éléments. Les effets, actifs, de cette première cause sont autant d’agents qui la propagent partout, en toute chose. Tout ce qu’il y a d’actif, d’efficient, de formant, d’informant dans une chose relève de la cause première, est en quelque sorte identique à celle-ci (T. de nyid S. tattva[1]) et la part essentielle de cette chose. Au fond, seule cette cause première (avec ses agents) existe, le reste n’est qu’effets, illusion, liberté ou jeu.

Cette cause première peut être présentée comme un dieu, comme un principe, comme une vibration primordiale ou comme un Esprit primordial dont les ondes se répandent à l'infini, cette représentation s’inscrira toujours dans un mythe de la double origine, avec des facteurs actifs et passifs.



The cosmological argument expliqué par un disciple de Richard Dawkins

[1] Au nombre de 24, 25, 36 etc. selon les systèmes. Aussi appelés « degrés de manifestation », manifestation du Même (T. de nyid), le Feu, l'essence, la conscience...

lundi 9 septembre 2013

Un passage de relais entre héros solaires



Le dragon que combat Cadmos lors de la fondation de Thèbes[1], « son corps, si on l'apercevait en entier, est aussi grand que le Serpentaire entre les deux Ourses. » Le serpentaire (Ophiuchus) est aussi le nom d’une « constellation de l'hémisphère nord traversée par le Soleil du 29 novembre au 18 décembre » (Wikipedia) qui coupe en deux la constellation du serpent, la tête et la queue. « La Tête du Serpent se trouve principalement dans l’hémisphère céleste nord, la Queue du Serpent essentiellement dans l’hémisphère céleste sud. » (Wikipedia) Le serpent est le plus souvent représenté avec le serpentaire qui le porte. Ce serpentaire peut être Cadmos, Asclépios, Apollon (python) ou Héraclès...


« Les formes astronomiques que prenait le dieu Lumière et le chef des ténèbres, c’est-à-dire, le Taureau, et ensuite l’Agneau d’un côté, et le Serpent ou le Dragon de l’autre, formaient les attributs des chefs opposés de ce ce combat. Les constellations placées hors du zodiaque, qui se liaient à cette position céleste, et qui déterminaient cette importante époque, étaient aussi personnifiées et mises en scène. Tels sont ici le Cocher ou Pan, qui accompagne aussi Osiris dans ses conquêtes, et Cadmus ou le Serpentaire. »
« Ici Nonnus suppose que pendant l’hiver le dieu de la Lumière n’avait plus de foudres, qu’elles étaient entre les mains du chef des Ténèbres, qui lui-même n’en pouvait pas faire usage. Mais, durant le temps que Jupiter en est privé, son ennemi bouleverse et désorganise tout dans la Nature, confond les éléments, répand sur la Terre le deuil, les ténèbres et la mort, jusqu’au lever du matin du Cocher et de la Chèvre, et jusqu’au lever du soir du Serpentaire ; ce qui arrive au moment où le Soleil atteint le Taureau céleste dont Jupiter prit la forme pour tromper Europe, sœur de Cadmus. C’est alors que le dieu du jour rentre dans tous ses droits, et rétablit l’harmonie de la Nature, que le génie des Ténèbres avait détruite. C’est là l’idée qu’amène naturellement le triomphe de Jupiter, et que le poète nous présente en commençant le troisième chant de son poème sur les Saisons ou des Dionysiaques. »
« Dans les fables sur Hercule ou sur le Soleil, on prétend que ce fut ce héros qui bâtit Thèbes après avoir défait un tyran qui, comme Orion, poursuivait les Pléiades. Je fais ces remarques afin de rapprocher entre elles ces anciennes fables solaires, et de faire voir leur liaison avec cette partie du ciel où se trouvent le Taureau, le Bélier, les Pléiades et Orion opposé au Serpentaire ; Hercule, Cadmus, etc., qui par son lever du soir, annonçait tous les ans le rétablissement de l’harmonie du Monde, désigné ici sous l’emblème d’une grande ville : c’est la ville sainte de l’Apocalypse. Cadmus bâtit sa ville de forme circulaire, telle qu’est la sphère. Des rues la traversaient dans le sens de quatre points cardinaux du Monde, ou de l’Orient, de l’occident, du midi et du nord ; elle avait autant de portes qu’il y a de sphères planétaires. Chacune des portes était consacrée à une planète. La Jérusalem de l’Apocalypse, fiction du même genre, en avait douze, nombre égal à celui des signes, et fut bâtie après la défaite du grand Dragon. »
Pour connaître tous les détails, relire dans l’Abrégé le chapitre VII (Explication des Dionysiaques, ou du poème de Nonnus sur le Soleil, adoré sous le nom de Bacchus)

Dans l’Héracléide, qui raconte les douze travaux d’Hercule, au nombre des maisons que travers le Soleil au cours d’une année, on voit Hercule tuer l’hydre de Lerne, représenté comme un serpent à cent têtes. Dès sa naissance, on raconte qu’il étouffa deux serpents qu’Héra aurait envoyé pour le tuer, pour se venger de l’amour illicite de Zeus et Alcmène, une mortelle. Selon Dupuis, l’épisode du hydre correspondrait astronomiquement au « Passage du Soleil au signe de la Vierge, marqué par le coucher total de l’hydre céleste, appelé hydre de Lerne, et dont la tête renaît le matin avec le cancer. »[2] La longueur du serspent/hydre est telle que quand la tête du serpent ré-apparaît, la queue n’a pas encore entièrement disparu. C’est un ennemi redoutable.


Alors quand un héros solaire de l’occident rencontre un héros solaire de l’orient, qu’est-ce qu’ils se racontent ? Des histoires de serpent ! Iconographiquement, l’image ci-dessus est très intéressante.

Il s’agit d’un fragment de sculpture de la période Kusana (1-2ème siècle). On y voit le Bouddha, avec un beau soleil autour de la tête, subjuguer un serpent noir, assisté de Vajrapāṇi/Hercule. « Hercule » tendant sa massue/clavicule (clava)/vajra au Bouddha qui la saisit. De l’autre main, Vajrapāṇi tient une épée (kadga).[3] 



Relire ici le billet sur la promotion fulgurante du yaksa Vajrapāṇi. Lire ici un article en allemand sur les origines grecques de Vajrapāṇi/Kongōshu.

Existe-t-il un lien entre les douze actes du Bouddha et les douze travaux d'Hercule, comme il semblerait  exister un lien entre les douze travaux d'Hercule et les douze tablettes de l'épopée de Gilgamesh ? A part le nombre douze, qui selon Dupuis correspond aux douze maisons que traverse le soleil en un an.




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Cliquer sur les images pour voir leurs sources

MàJ 16/10/2013


Article d'Andy Fergusson


[1] OVIDE, MÉTAMORPHOSES, LIVRE III  Dans les textes grecs le mot est synonyme de "ophis" (serpent). Pour cette raison, dans cette traduction (Louis Fabre et Jacques Angiot, 1870) d'Ovide, la créature que combat Cadmos est nommée tantôt "dragon", tantôt "serpent". http://www.maremurex.net/ovide.html

[2] Dupuis sur la longueur du serpent/hydre

[3] Cette représentation est décrite dans Buddhist Art from Norther India de Janice Leoshko : « Typically, scenes relating to different stories are separated by pilasters. In the relief of figure 10 scenes from two stories are shown. On the left side the Buddha is depicted taming a serpent in the city of Rajgir. The story concerns a selfish rich man who buried his wealth in his backyard. After he died, he was reborn as a serpent who lived in the yard and terrorized the neighbourhood in order to protect the buried treasure. In response to pleas from King Bimbisara, who is perhaps the richly dressed figure on the right, the Buddha quells the serpent. Here the Buddha is holding his begging bowl, from which hangs the serpent, over a mound that symbolizes the garden. Vajrapani, a frequent attendant of the Buddha, appears behind him. The right side of the relief depicts another serpent tale. In this case the Buddha is presenting a serpent that he has calmed to some ascetics in the town of Uruvilva. One ascetic recoils in horror at the sight of this once fearsome snake now coiled up in the Buddha's begging bowl. Again Vajrapani stands behind the Buddha. Other ascetics, identifiable by their scanty dress, beards and hair in topknots, witness this amazing event. It is interesting that although these two stories appear fairly frequently in Gandharan art, they are rarely encountered elsewhere in the Buddhist world. »

dimanche 8 septembre 2013

Mémoire vivante versus Tradition



Je recommande la lecture du chapitre Par la bouche et par l’oreille dans L’invention de la mythologie et du chapitre La mémoire du poète dans Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque de Marcel Detienne. On y comprend que la Mémoire est une mémoire sociale, qui, avant l’invention de l’écriture, fut transmise par des spécialistes de la mémoire, les Poètes, des a aèdes, ṛṣi, bardes et autres chantres. On pourrait croire, à la lecture de ces chapitres, que les périodes d’une véritable création mythique furent celles avant que les mythes soient gravés dans le marbre ou couchés dans des Révélations canoniques, figés... La Mémoire était alors une mémoire vivante, organique.

Une parole rythmée, chantée et récitée[1] de mémoire. Il fallait développer la mémoire et utiliser des moyens mnémotechniques. « Les aèdes en effet créaient de vive voix, ‘non point par mots, mais par formules, par groupes de mots tout faits[2] et d’avance prêts à s’engrener dans l’hexamètre dactylique. »[3] Ces techniques s’apprennent au sein de confréries, et dans un cadre religieux (voyance). « Par sa mémoire, le poète accède directement, dans une vision personnelle, aux événements qu’il évoque ; il a le privilège d’entrer en contact avec l’autre monde. Sa mémoire lui permet de ‘déchriffer l’invisible’. » La parole poétique « institue par sa vertu propre un monde symbolico-religieux qui est le réel même. »[4]

Les mythes racontent « ce qui nous dépasse », les origines, la cosmogonie, la théogonie, mais les Poètes chantent aussi les exploits des héros, solaires, comment le divin interagit avec ces humains. Puis, ils racontent la généalogie, celle des dieux, celle des héros, et celle des rois et seigneurs dont ils sont les serviteurs. La généalogie des seigneurs se rattacha à un moment donné, il y a longtemps, à celle des héros et des dieux. Les seigneurs sont des seigneurs pour de très bonnes raisons, puisque c’est la volonté des dieux. La Mémoire véhicule aussi une idéologie.

Dans une tradition orale, « on ne cherchera pas le texte original, parce qu’il n’existe pas »[5]. Les traditions orales ont forcément des versions différentes, qui entraînent de nouvelles transformations.[6] A chaque récitation, c’est l’écoute du public, qui valide la (nouvelle) version. « Pour entrer et prendre place dans la tradition aurale, un récit, une histoire, une œuvre de parole quelle qu’elle soit, doit être entendue, c’est-à-dire acceptée par la communauté ou par l’auditoire à qui elle est destinée. Il faut donc qu’elle subisse la ‘censure préventive’ du groupe »[7] et qu'elle soit en phase avec celui-ci.

En revanche, quand une tradition orale/aurale, qui évolue avec chaque nouvelle version, est couchée par écrit, figée, canonisée, elle n’évolue plus. Ni avec son auditoire, ni avec son temps. C'est alors des exégètes, des légalistes, qui ont accès à la Mémoire, qui l'interprètent, en font une loi et font la loi. Il y eut aussi quelque exceptions à cette règle.

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[1] Sans la récitation, la répétition, une tradition orale ne survit pas. C’est la première fonction de la récitation, avant tous les bénéfices que l’on peut y attribuer...

[2] Les « catalogues », des meilleurs guerriers, chevaux, des armées

[3] Maîtres de Vérité, p. 66, citant J.P. Vernant, Aspects mythiques de la mémoire en Grèce

[4] Maîtres de Vérité, p. 67

[5] L’invention de la mythologie, p. 79, citant Marcel Mauss, Manuel d’ethnographie

[6] Detienne donne l’exemple intéressant de la transmission du Bagré (douze mille vers) chez les LoDagaa dans le nord du Ghana, pp. 80-81

[7] L’invention de la mythologie, p. 84

samedi 7 septembre 2013

La Vérité si je mens !



Le mot grec Alètheia (ἀλήθεια), traduit par « vérité » signifie en fait dévoilement[0], révélation. Il est composé de lèthè « oubli », et le préfixe de négation a- : un non-oubli. C’est assez étonnant qu’un mot qui exprime la vérité, quelque chose qui brille par elle-même, soit construit négativement à partir d’un terme dont le sens est généralement perçu comme négatif.

Lèthè précède sémantiquement A-lètheia. Tout comme le chaos précède le cosmos. Ces deux paires seraient-elles quasi synonymes ? Rien précède quelque chose. Cette vérité procède-t-elle de l’oubli, ou recouvre-t-elle l’oubli ? Cette vérité qui est tirée de l’oubli était-elle déjà présente de façon latente ou elle a été créée nouvellement ?

Dans son livre Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque, Marcel Detienne, établit un lien entre l’Alètheia des grecs et le ṛta indo-iranien, qu’il traduit également par vérité. Le mot ṛta vient de la racine , articuler, et désignait « le monde de l’agencé, notion cosmique à laquelle répond dans le domaine humain, l’agencement du sacrifice. Entre les deux existe une corrélation mystérieuse d’ordre magique, le processus rituel reproduisant celui de l’univers. Quant aux connexions qui règlent l’harmonie de ces deux mondes, les brāhmaṇa s’étaient employés à les étudier et à mettre l’accent sur elles. »[1] Le mot Dharma, racine dhṛ, est d’ailleurs également relié à la même racine. C’est la loi qui sous-tend l’univers. Le sacrifice s’inscrivait dans cette loi.

Le ṛta, l’agencé, émerge de l’inagencé, anṛta. Ici, c’est l’inagencé qui se construit sémantiquement à partir de l’agencé. La Vérité (Alètheia) plonge ses racines dans la religion : la plaine d’Alètheia, « que l’âme de l’initié aspire à contempler »[2] et dont Plutarque dirait[3], plus tard, « où gisent immobiles les principes, les formes, les modèles de ce qui a été et de tout ce qui sera ». Dans le Poème de Parménide, c’est un char conduit par les filles du Soleil qui mène aux portes du Jour et de la Nuit, où l’on est accueilli par une déesse qui révèle la connaissance véritable.[4]

Dans son livre, Marcel Detienne expose comment le devin, le poète (aède, chantre, ṛṣi) et le roi de justice sont les seuls à avoir accès à la Vérité et à La dire. Ce sont les filles de Mémoire (Mnèmosunè), les Muses, qui inspirent la parole du poète. Cette parole est une parole rythmée, une parole chantée (mousa), qui fait (re)vivre la Mémoire. Le poète a une double fonction : célébrer les dieux (immortels) et célébrer « les exploits des hommes vaillants», qui ainsi passent à l’immortalité.[5] Les Muses, à travers le poète, disent la Vérité (Alètheia), autrement dit « ce qui est, ce qui sera, ce qui fut. »[6] La Vérité et la Mémoire sont ici mises en équivalence. Devenir immortel, c’est entrer dans la Mémoire. Mais c’est le poète qui décide qui entre dans la Mémoire, par sa gloire[7]. Le poète fait entrer dans la Mémoire en faisant sortir de l’oubli par ses louanges. « Par la puissance de sa parole, le poète fait d’un simple mortel ‘l’égal d’un Roi’. »[8] Ainsi l’Alétheia, la Vérité poétique, « donne du lustre à toutes choses. »[9]

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La Vérité révélée du Bernin

[0] L’inscription du temple (Isis) de Saïs lisait : "Je suis tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, et nul mortel n’a encore levé le voile qui me couvre."

[1] Histoire des religions I**, l’Hindouisme, par Anne-Marie Esnoul, p. 996

[2] Marcel Detienne, p. 55, citant Épiménide de Crète (Cnossos).

[3] De defectii oraculorum, 22

[4] Marcel Detienne, p. 54, Le poème de Parménide 

[5] Marcel Detienne, p. 68

[6] Hésiode, Theogonie, 32 et 38

[7] Kudos, la gloire qui illumine le vainqueur, accordé par les dieux. Kleos, la gloire qui se développe de génération en génération, et qui monte aux dieux. Detienne, p. 74

[8] Detienne, p. 75, citant Pindare, Ném., IV, 83-84

[9] Bacch., VIII, 4-5