vendredi 12 novembre 2021

Des enfants dans les monastères ?

"Shangri-La" poster

Les jeunes moines bouddhistes souriants dans leur milieu monastique au Tibet, en Inde, au Bhoutan, au Népal, etc. sont vraiment très photogéniques. Difficile de rater la photo, capable de faire craquer le cœur d’un sponsor potentiel. Quelle chance ont ces jeunes enfants de grandir dans un milieu bouddhiste expert et bienveillant, et d'être exposé à la théorie et la pratique de la doctrine du Bouddha. 

Enfants et adultes de l'Himalaya, Matthieu Ricard

Ils seront sans doute un jour des adultes épanouis, qu’ils restent moines ou qu’ils redeviennent laïcs. S’ils sont intelligents et qu’ils ont de bonnes dispositions, étant pris en charge dès leur plus jeune âge, ils pourront même devenir des maîtres spirituels hors pair. Les jeunes moines sont un investissement idéal pour à la fois sauvegarder la culture bouddhiste tibétaine et d’aider les tibétains en exil ainsi que les porteurs de cette culture. Si on aime le bouddhisme tibétain et/ou la cause tibétaine, le soutien de jeunes enfants dans les monastères semble aller de soi. Il y a eu des tentatives d’implanter le même type de projets (éducation “holistique”, à la fois “scientifique” et religieuse sur le sol européen, p.e. OKC).

Enseignement à Shechen, Népal

Voilà le facteur Shangri-La, savamment entretenu avec beaucoup defforts, envers toutes sortes d’obstacles, qui font l’actualité notamment depuis l’été 2017. Il y a eu un autre réveil, il y a 10 ans, en novembre 2011, avec la publication sur Youtube des Confessions de Kalou Rinpoché II. Celui-ci raconte comment pendant son adolescence, il avait été régulièrement violé durant plusieurs années par des moines plus âgés dans un monastère en Inde.
Mais Kalu dit que dans les premières années de son adolescence, il a été abusé sexuellement par une bande de moines plus âgés qui se rendaient dans sa chambre chaque semaine. Quand j’aborde la notion d’ « attouchements », il éclate d’un rire tendu. C’était du sexe hard-core, dit-il, avec pénétration. « La plupart du temps ils venaient seuls », dit-il. « Ils frappaient violemment à la porte et je devais ouvrir. Je savais ce qui allait se passer, et après on finit par s’habituer ». C’est seulement après son retour au monastère après la retraite de trois ans, qu’il a réalisé à quel point cette pratique était incorrecte. Il dit qu’à ce moment-là le cycle avait recommencé sur une plus jeune génération de victimes.” 
Il peste contre le coût humain du système monastique, qui consomme des milliers d’enfants, simples moines et tulkus vénérés, sans leur fournir d’éducation pratique ou de solution de repli, tout ça pour produire une poignée de maîtres spirituels commercialement brillants. « Le système des tulkus c’est comme des robots », dit-il. « Vous construisez 100 robots, et peut-être que 20 % réussiront alors que 80 % seront mis au rebut.”[1]
Lors d’une conférence publique à Marseille (janvier 2013, j’y étais), il avait expliqué que depuis 2010, on ne prenait plus de novices dans son monastère de Sonada. Il préférait que la voie monastique soit suivie par des personnes avec une pleine expérience de la vie qui la choisissent de plein gré et en connaissance de cause.[2]
Le jeune Yangsi Kalou avait été éduqué par son père, Lama Gyaltsen Ratak (le neveu du premier Kalou rinpoché), jusqu’à la mort de celui-ci en 1999. Il avait alors 9 ans. Peu après, il fut décidé de son départ au monastère de Mirik, pour y étudier avec Bokar Rinpoché. Il reçut de lui toutes les initiations et instructions de la lignée Shangpa et entra en retraite à l’âge de 15 ans (2005). Il sortit de retraite en septembre 2008 peu avant ses 18 ans. « Il dit qu’à ce moment-là le cycle avait recommencé sur une plus jeune génération de victimes. "…[3] 
A partir de cette sortie de retraite, il devait assumer la succession de son prédécesseur Kalou Rinpoché I, tâche impossible. Sans parler même de réalisation spirituelle, les décalages étaient trop nombreux et trop grands. Les temps avaient changé. Il était visiblement mal à l’aise et a dû passer par une sorte de dépression.

En 2011, il était prêt à assumer son rôle et au mois d’avril congédia l'ancienne équipe de Kagyu Ling avec le soutien de Taï Sitou Rinpoché. Il mit en place une nouvelle équipe de lamas occidentaux. Certains membres de l'ancienne équipe étaient accusés de viol. Il y a eu des condamnations depuis. Fin septembre 2011, il parla pour la première fois des viols qu’il avait subis, dans sa jeunesse monastique.[4]

A part cela, et quelques décisions (HIV et éducation sexuelle) du gouvernement Bhoutanais qui s’appliquent (aussi) à des problèmes dans les monastères au Bhoutan, nous ne savons pas ce qui s’y passe réellement. Une des sources souvent citées est The Struggle for Modern Tibet: The Autobiography of Tashi Tsering par Melvyn Goldstein, William Siebenschuh, Tashi Tsering.
Le mot tibétain pour désigner un garçon dans ma situation est drombo. Dans notre langue, ce mot signifie littéralement "invité", mais c'est aussi un euphémisme pour "partenaire (passif) homosexuel". En raison du statut et de la visibilité de Wangdu, je suis devenu un drombo très connu, et ma réputation a parfois causé plus de problèmes que je ne pouvais en gérer. Par exemple, un jour, un moine puissant du monastère de Sera a été attiré par moi et a fait plusieurs tentatives avortées pour m'enlever pour son plaisir sexuel. Parmi les moines de Sera figuraient de nombreux dobdos célèbres, ou moines "punks". Il s'agissait de moines déviants acceptés qui portaient des armes et se pavanaient dans les rues, se distinguant dans la foule par leur agressivité ouverte et leur façon particulière de s'habiller. Ils étaient également connus pour se battre entre eux pour voir qui était le plus fort et pour leur prédation sexuelle sur les garçons laïcs. Tous les écoliers de Lhassa étaient des proies faciles pour ces dobdos, et la plupart d'entre eux essayaient de rentrer de l'école en groupe pour se protéger d'eux.[5]” (traduit avec www.DeepL.com).
Parfois, des universitaires me disent qu’il n’existe au fond que ce témoignage-là. C’est vrai, il n’y a pas beaucoup de témoignages à ce sujet. Il n’y a pas beaucoup de curiosité pour la situation des jeunes moines et les abus de ceux-ci dans les monastères bouddhistes tibétains. Je ne connais pas d’études à ce sujet, ni d'enquêtes ou de statistiques. Ni de la part des autorités religieuses, des gouvernements de pays bouddhistes ou du gouvernement en exil du peuple tibétain en Inde, ni même de la part des universitaires occidentaux, tibétologues, bouddhologues, anthropologues, etc. Et pourtant, nous savons que les abus et la pédocriminalité ont lieu dans tous les milieux, y compris religieux, et certainement depuis la publication du rapport CIASE sur les abus dans l’Eglise catholique en France.


Qu’est-ce qui explique ce manque d’intérêt pour la problématique des abus dans les monastères bouddhistes tibétains ? Les hiérarques tibétains et leurs représentants ne s’y intéressent pas et ne se sentent pas responsables, les journalistes (à quelques très rares exceptions près) ne s’y intéressent pas et brossent leurs invités bouddhistes tibétains dans le sens des poils Shangri-la. Les universitaires français et occidentaux ne s’y intéressent pas beaucoup[6] (je vous serais très reconnaissant de me contredire à ce sujet), les fidèles ne s’y intéressent pas, cette question les embarrasse le plus souvent. Dans ce grand silence, il ne reste donc que la propagande Shangri-La habituelle, qui continue son bonhomme de chemin, sans contradiction. Les monastères bouddhistes tibétains en Asie seraient des lieux d’amour, de compassion, d’altruisme par excellence, on n’y trouverait pas les mêmes tares qu’en Occident. Les moinillons continuent d’être heureux et souriants sur les photos, et si vous pouviez aider les monastères à continuer de les aider, et le rêve de Shangri-La (ou de lÂge dor) de se réaliser, ce serait vraiment très chouette.


Récemment, je tombais sur le site Shangpakagyu, qui représente les monastères de Sonada et Salugara de Kalou Rinpoché II. On y voit des photos de jeunes moines, avec des formules de sponsoring, “les enfants comptent sur vous”. Apparemment, Kalou Rinpoché II a changé d’avis, et continue désormais (de quand date la reprise ?) la tradition de prendre de tout jeunes enfants dans des monastères bouddhistes tibétains, en faisant appel à de généreux donateurs.

En attendant des statistiques sur le nombre d’enfants confiés aux monastères, librement ? Par leurs parents ? Pour quelles raisons ? Des raisons économiques, autres ? Quelle est l’éducation qu’ils y reçoivent ? Obtiennent-ils des diplômes utiles et généralement reconnus ? Combien parmi eux quittent le monastère ? Combien ? A quel âge ? Pourquoi ? Combien restent moine ? Comment se déroule leur carrière monastique ? Combien ont été victimes d’abus par des moines plus âgés ? Que s’est-il passé ensuite ? Comment les monastères luttent-ils contre les abus ?

Je reprends ici ma conclusion de mon blog Le prix à payer pour Shangri-La du 20 octobre 2021 :
C’est à se demander si plus on continue à faire miroiter la beauté, Shangri-La, d’un côté, et plus cela donne envie de l’autre, en créant une demande forte et une générosité forte. Placer des bémols à cette vision risquerait de faire s’effondrer cette demande et cette générosité dans l'exceptionnalisme bouddhiste, et à mettre en danger la “culture tibétaine traditionnelle en pleine vigueur”."
En attendant, un article dans Payul nous apprend le défroquage forcé et l’expulsion des monastères de jeunes moines (11-15 ans) en Amdo (Tibet). Pas de la bonne manière, pas forcément pour les bonnes raisons, et qu'est-ce qui se passent avec ces enfants ? Mais des musées à ciel ouvert ou des réserves de bouddhisme tibétains, avec enrôlement d'enfants ne sont plus une solution acceptable de nos jours.

***

[1] Leaving Om: Buddhism's lost lamas" / site mirror. Traduction française de l'article : Les lamas perdus du bouddhisme

[2] Blog Des anges oui, de langélisme non 30 mars 2013

[3] Blog Le silence incorrect 20 décembre 2015

[4]L’article wikipédia sur Kalour rinpoché nous apprend que c’est pendant la session de questions à la fin d’une conférence donnée à Vancouvert en automne 2011, que suite à une question posée par un étudiant sur l’abus sexuel et la sexualisation d’enfants en occident, Yangsi Kalou rinpoché parle pour la première fois des viols qu’il avait subi à l’âge de 12 et 13 ans (donc app. en 2002-2003). C’est suite à cette révélation, et « pour ne pas que cette histoire devienne une rumeur infondée » qu’il avait posté la vidéo sur youtube.” Blog Le silence incorrect 20 décembre 2015

[5]The Tibetan word for a boy in my situation is drombo. In our language the word literally means “guest,” but it also is a euphemism for “homosexual (passive) partner.” Because of Wangdu’s status and visibility, I became a very well-known drombo, and my reputation sometimes caused more trouble than I could handle. For example, once a powerful monk from the Sera Monastery became attracted to me and made several abortive attempts to abduct me for sexual pleasure. The monks of Sera included many famous dobdos, or “punk” monks. These were accepted deviant monks who carried weapons and swaggered through the streets, standing out in a crowd because of their openly aggressive manner and distinctive way of dressing. They were also notorious for fighting with each other to see who was toughest and for their sexual predation of lay boys. All schoolboys in Lhasa were fair game for these dobdos, and most tried to return from school in groups for protection against them.”

[6] Je parle plus précisément ici de la pédocriminalité au sein de monastères bouddhistes tibétains. Pour ce qui est des abus sur des adeptes bouddhistes occidentaux, il y a eu des publications, notamment en France, la thèse de Marion Dapsance sur Rigpa.

mercredi 10 novembre 2021

Tantra et sécularisme ?

Extrait de la BD "Man of Peace" p. 165

Les tantras sont des patchworks, ou des “bricolages” selon David Barton Gray, qui emprunte ce terme à Levi-Strauss[1]. Ce sont des compositions avec des éléments très hétéroclites, qui peuvent s’y ajouter au cours des années, voire des siècles. Les tantras sont centrés autour d’une divinité, qui dans le bouddhisme est considérée comme une manifestation du Bouddha cosmique, une sorte de lokapuruṣa façon bouddhiste, dont le cosmos, indissociable de lui-même, est le maṇḍala. Ces tantras ont pour objectif de prendre en main toute la vie (la mort et l’après-mort) des adeptes afin de la transformer, en les faisant entrer dans leur maṇḍala, dans leur univers, et de s’identifier à celui-ci et au Bouddha cosmique.

Ils peuvent tout englober et tout intégrer, pour organiser et améliorer la vie de leurs adeptes. Notamment grâce à l’incorporation des “sciences” de leur époque ou d’époques anciennes, voire de l’Âge d’or. Les tantras sont apparus au Moyen-Âge indien, chinois, tibétain, dans des mondes “enchantés”, c’est-à-dire des mondes régis par des dieux et des démons, agents de la Nature, chacun spécialisé dans un domaine. Pour régler un problème de santé, de finances, de fertilité, de descendance, de possession, etc., il fallait faire faire des rituels dédiés à l’agent correspondant. Toute cette Science est incorporée dans un tantra. Les rois, ayant besoin d’experts en tout, on trouvait souvent des “mantrins” ou des “mandarins[2]” à la cour. La gouvernance (à l’aide d’astrologie, de divination, de cérémoniel, etc.) aussi est une science pouvant être incorporée dans les tantras. Les tantras proposent un modèle de gouvernance, où un représentant de la divinité/Bouddha cosmique trône au centre du maṇḍala.
Ronald Davidson, dans Indian Esoteric Buddhism, traite du bouddhisme ésotérique d’une perspective sociale, économique, politico-militaire et religieuse. Dans le moyen-âge indien de nouveaux modèles, féodaux, de royauté émergente et la partie rituelle confiée à des officiants brahmanes, śivaïstes ou bouddhistes selon les cas. Davidson a pointé les ressemblances entre la consécration du roi et la consécration du disciple tantrique[3]. La carrière du bodhisattva se termine traditionnellement dans le monde de Tusita, où le futur bouddha sera consacré. Dans le bouddhisme ésotérique, qui se dit fulgurant (vajrayāna), ce processus est accéléré et l’état de bouddha est accessible à travers une consécration calquée sur celle du roi.” Blog Tantrisme et mandarins 25 mai 2011

Selon mon interprétation des témoignages, tous ces rituels et ces ritualistes, médiévaux et modernes, hindous ou bouddhistes, partout en Asie, fonctionnent ou fonctionnaient avec un corpus bien défini de composantes liées génétiquement, et toutes, en dernier ressort, de fabrication indienne. Elles comprennent des mantras, des mudrā et les visualisations, c'est-à-dire des incantations en sanskrit (et la façon dont elles sont prononcées), certaines postures des mains prédéfinies et des formes prescrites d'imagerie mentale. Ces visualisations formalisées dictent également le contenu de l'art exubérant qui illustre partout la culture rituelle tantrique.” (Strickmann[4])
Illustration du livre de Johan Elverskog

Selon Johan Elverskog, l’auteur de Buddhism and Islam on the Silk Road, les pays et régions où le tantrisme jouait un rôle important, formaient ce qu’il appelait le “bloc tantrique” et recouvrait grosso modo les zones géographiques “de la Mongolie à Bali, du Cachemire au Japon” (Strickmann, p. 24), entre le Califat et “la méditerranée bouddhiste”.

Les invasions musulmanes en Inde avait conduit des maîtres tantriques à s’exiler[5], en fuyant vers le “bloc tantrique”. Les musulmans s’offusquaient de "l'idolâtrie" du bloc tantrique. Cette hostilité était en partie responsable du développement de l’imaginaire du Kālacakra tantra et de l’utopie de Shambala.
Bien qu'une grande partie du Kālacakra tantra soit clairement anti-musulmane, il contient également des évaluations positives de l'islam. Les bouddhistes louent notamment la doctrine musulmane de l'égalité et son rejet total du système des castes. Les musulmans sont également respectés pour leur férocité et leur héroïsme au combat, ainsi que pour leur monogamie et leur souci d'hygiène.” (trad. aut., Elverskog[6]).
Le Kālacakra Tantra est peut-être le tantra qui représente le mieux la culture et la vision géopolitique religieuse (“Pax Shambala”) du bloc tantrique. Une vision théocratique, où le roi est un dharmarāja, un monarch “illuminé”, un chef à la fois religieux et séculier. La révolution communiste chinoise a mis fin au projet tantrique collectif du bloc. Le projet a été poursuivi en exil. La Chine communiste “matérialiste” fait naturellement partie de la liste des “ennemis du dharma”. La réactualisation du Kālacakra Tantra en exil sert évidemment en premier à motiver le peuple tibétain en exil autour de son leader, mais sa nouvelle interprétation universaliste avait aussi pour but de “transformer le monde entier en Shambala” (Thurman 8:00) autour des thèmes de l’altruisme, la compassion et de la responsabilité universelle (“La bienveillance est ma religion”).

Certes, le Kālacakra Tantra s’est ultérieurement aussi doté d’un appareil de “guerre intérieure" (Vajrayoga, tib. rdo rje rnal ’byor yan lag drug pa), comme c’était le cas d’autres tantras, mais ce n’était pas son objectif initial. On a vu que des maîtres tibétains en exil, et pas les moindres, ont dû prendre des initiations complémentaires pour compléter la transmission dont ils étaient les détenteurs. Quand le Kālacakra Tantra est donné en Occident au grand public, ce n’est pas cet aspect-là qui est accentué, mais la simple connexion avec ce Tantra (projet) (“graines karmiques”) et avec la personne qui donne l’initiation.

Extrait de la BD "Man of Peace" p. 164

Le projet de la paix mondiale et de l’Âge d’or de la “Pax Shambala” du Kālacakra Tantra convergent dans le Prix Nobel de la Paix de 1989. Le Dalaï-lama défend une “éthique séculière universelle”, est-ce que celle-ci sera réellement compatible avec les projets millénaristes du futur Kalki ou Rigden (tib. rigs ldan) de Shambala ? Les initiés occidentaux du Kālacakra Tantra (“initiation de bénédiction”) savent-ils ce qu’implique cette bénédiction et lesgraines karmiques plantés dans leur continuum (skt. saṃtāna tib. rgyud) ?

Ou bien, tout cela est-il à prendre au sens symbolique et à interpréter ?

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[1] "[Le bricoleur se servant de la pensée mythique] est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées; mais, à la différence de l'ingénieur il ne subordonne pas chacune d'elles à l'obtention de matières premières et d'outils, conçus et procurés à la mesure de son projet: son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s'arranger avec les “moyens du bord”, c'est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d'outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l'ensemble n'est pas en rapport avec le projet du moment, ni d'ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d'enrichir le stock, ou de l'entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures." Pensée sauvage, 1962, p. 26-33

[2] Le mot mandarin désigne un haut-fonctionnaire chinois, un conseiller du roi, un ministre. Ce mot vient du sanscrit « mantrin » lui-même dérivé du mot « mantra ». Un mandarin était donc à l’origine « un conseiller du roi et possesseur de puissants mantra ».

[3] Indian Esoteric Buddhism, p.122

[4] Mantras et mandarins, le bouddhisme tantrique en Chine, Michel Strickmann, nrf, p. 24

[5] "One important factor in this development was, oddly enough, the Muslim invasion of India. It was this event that set in motion the brain drain of tantric masters that ushered in both the withering of Buddhism in India and the simultaneous growth of the Dharma in Tibet." Buddhism and Islam on the Silk Road, Johan Elverskog

[6] "although much of the Kalacakratantra is clearly anti-Muslim it also contains positive evaluations of Islam. In particular, the Buddhists praise the Muslim doctrine of equality and its complete rejection of the caste system. Muslims are also respected for their ferocity and heroism in battle, as well as their monogamy and their attention to hygiene." Buddhism and Islam on the Silk Road, Johan Elverskog

lundi 8 novembre 2021

L'Âge d'or qui n'est pas (encore) venu

De la BD "Man of Peace", le DL pratiquant le Kālacakra Tantra

Bob Thurman, un des plus anciens disciples du Dalaï-lama, avait fait publier (2015) une bande dessinée consacrée à la vie du quatorzième Dalaï-lama. Il a écrit un billet de blog à ce sujet, et a également publié une vidéo Youtube.


Pour cette présentation, il a sélectionné les pages consacrées à la réception de la transmission du Kālacakra Tantra. Le Dalaï-lama avait reçu la première initiation du KT au Tibet en 1953 de son tuteur Ling Rinpoché. Après son arrivée en Inde, en 1963, Ling Rinpoché décide de compléter la formation en le KT du Dalaï-lama en faisant appel à Kirti Tsenshab Rinpoché, qui avait reçu toutes les initiations au complet. Celui-ci, trop humble, ne veut pas donner les initiations au Dalaï-lama. Il les donne à Serkhong Tsenshab, un des sept tuteurs du Dalaï-lama, qui les transmet ensuite au Dalaï-lama.

Viśvamātā (tib. sna tshogs yum) apparaît dans un rêve

Le Dalaï-lama fait les pratiques du KT et a une vision onirique de Viśvamātā, “la Mère universelle” (Thurman), la forme féminine de Kālacakra. Viśvamātā murmure au Dalaï-lama qu’elle lui donne la permission de répandre le Kālacakra dans le monde, y compris à des non-bouddhistes. Ces derniers ne feront sans doute pas le yoga supérieur associé à ce tantra, mais recevront sa bénédiction ainsi que des graines karmiques dans leur être, préparant leur entrée dans l'Âge d'or. Les tuteurs du Dalaï-lama étaient hésitants à ce sujet, mais comme nous l'avons vu, le Dalaï-lama a en effet donné cette initiation partout dans le monde à de nombreuses personnes, et de “transformer le monde entier en Shambala” (Thurman 8:00).



Par la suite, le Dalaï-lama a continué de collectionner les initiations et instructions KT de toutes les différentes écoles. Serkhong Rinpoché lui signale l’existence d’une instruction orale Nyingmapa, venant de Patrul Rinpoché. Khunu lama, professeur à Sernath, était un des détenteurs. 


Le Dalaï-lama va donc voir Khunu lama pour recevoir cette transmission. Simultanément, il reçoit de Khunu Lama des instructions de Śāntideva. Ce serait (Thurman) l’origine de “La bienveillance est ma religion” et des thèmes de l’altruisme, la compassion et la responsabilité universelle.

Serkhong Rinpoche dans la BD

Thurman raconte l’anecdote que Serkhong Rinpoché aurait servi de modèle à maître Yoda de la Guerre des étoiles. Un proche de Georges Lucas qui fréquentait Dharamsala, l’aurait vu et se serait inspiré de lui… Cela ferait du Dalaï-lama le jeune apprenti Jedi Luc Skywalker. Dans l'Empire contre-attaque, on entend le tribu de maître Yoda (les Ewoks) parler en tibétain

Maître Yoda enseignant Luke Skywalker

Dans la diffusion actuelle du Cycle du Kālacakra Tantra, il est coutumier de faire référence au six objectifs de ce tantra (“Les six principes de conduite de Dzokden”). Le terme “rdzogs ldan” tibétain (skt. kṛtayuga, on trouve parfois aussi satya-yuga...) se traduit par “l’Âge d’or”.
“1. Responsabilité Universelle : Nous nous sentons responsables du bien-être de cette planète et de ses nombreux habitants.
2. Guerriers de la Compassion : Nous embrassons l’idéal des bodhisattva de guerriers de la compassion qui incarnent le courage et la persévérance.
3. Une approche sans préjugés : Nous valorisons la cultivation d’une approche sans préjugés qui prend racine dans les qualités de la tolérance, de la sensitivité, de la curiosité et de la flexibilité.
4. Dévouement pour l’Age d’Or : Nous nous dédions à la manifestation de la paix et de l’harmonie dans tous les aspects de nos vies.
5. Clarté et Compréhension : Nous mettons l’emphase sur la clarté et l’authenticité pour soutenir notre compréhension et notre communication.
6. Union de la Sagesse et de la Compassion : Nous embrassons l’union de l’amour bienveillant et de la compassion pour mener tous les peuples ensembles comme une seule famille globale.”

Le seizième Karmapa a reçu une initiation/transmission du Kālacakra Tantra du Dalaï-lama[1] en Inde. Il y a une photo (ci-dessus) de cette occasion.

Sortie des retraitants, devant Yangsi Bokar Rinpoché à Mirik

Dans la lignée Karma/Shangpa, c’est le monastère de Mirik, fondé par Bokar Rinpoché (1940-2004), qui est le plus actif dans la transmission du KT. Il y a un stupa de kālacakra, ainsi qu’une retraite de 3 ans spécialement consacrée à la pratique du KT. Bokar Rinpoché avait reçu le “manteau” du Kālacakra de son maître Kalou Rinpoché I. Khenpo Lodro Donyo est l’actuel détenteur de cette lignée et du “manteau”. Il est très probable que ce “manteau” soit ultérieurement transmis à Yangsi Bokar Rinpoché.


Par manque de certains textes, Kalou Rinpoché I n’aurait pas pu passer l’initiation complète à Bokar Tulkou. Notamment la partie concernant les Six yogas Jonangpa (Vajrayoga, rdo rje rnal ’byor yan lag drug pa). C’est à cette fin que le maître Jonang Khenpo Kunga Sherab Rinpoché de Dzamthang au Tibet fut invité pour la transmission complète des Six yoga à Bokar Rinpoché, Khenpo Lodro Donyo et quelques moines de Bokar Rinpoché[2]. Le Dalaï-lama, estimant que certaines transmissions étaient interrompues, aurait demandé la même transmission au même maître Jonangpa.

Tout cela donne l’impression d’une certaine improvisation dans le rôle prépondérant du Kālacakra Tantra depuis l’exil des tibétains. Un dharma “millénariste” (préparation à l’Âge d’or, après une grande guerre mondiale des forces du bien contre les forces du mal), universalisme (avec des ambitions de Pax universalis), une dernière “Guerre juste”, la mère de toutes les batailles, et d’autres idées inquiétantes[3]… mais aussi des interprétations intériorisées d’une bataille intérieure comme un jihâd intérieur. Trungpa avait cependant donné un avant-goût d’un Shambala théocratique, bien extérieur et réel.

Qu’est-ce qui s’est joué avec la diffusion accélérée du Kālacakra tantra et son imaginaire millénariste associé ? Les tibétains avaient perdu leur pays et risquaient de perdre leur culture, ce désastre était-il pour eux comme un signe avant-coureur de temps de troubles avant l’avènement d’un nouvel Âge d’or ? Un Âge d’or, dans lequel ils se voyaient jouer un rôle universaliste de premier plan ? L’année 2424 ou 2325 (?) n’est pas une date fixe, Thurman le rappelle dans sa vidéo, il aurait préféré que ce soit déjà dans 40 jours... Peut-être avec le succès de Chogyam Trungpa aux Etats-Unis, certains clercs tibétains et disciples occidentaux se sont mis à rêver, et si c’était déjà maintenant, sous Trungpa ? Non, sous Trungpa, le Vajra Regent et le Sakyong Mipham, nous étions encore clairement dans le kālī-yuga.

Le buzz de l’Âge nouveau du Kālacakra Tantra est passé, c’est principalement en coulisses que le projet se poursuit en attendant sans doute de nouveaux moments propices.

Le Dalai-Lama et Yangsi Bokar Rinpoché

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[1] Source, le site https://dakinitranslations.com/the-dagpo-kagyu-lineage-holders-of-dro-jonang-kalacakra/
Interestingly, according to this historical account, the 16th Karmapa got the transmission of the Jonang/Dro Kālacakra as well as the transmission of the eight practice lineages (of which the Kālacakra six yogas is one) from the 11th Tai Situpa (p.548-9). The 16th Karmapa also received the Kālacakra empowerment from HH 14th Dalai Lama in India. So that is where the unbroken lineage from Dro to Tāranātha to the Dagpo Kagyu masters ends.”
Interesting to note, that the Tai Situpas and Pawo lineages were an important part of this transmission lineage, which came to them from the Nyingma Dzogchen master, Khatog Tsewang Norbu [(1698-1755)].”

[2] Source : http://www.kalacakra.org/bokarr/bokarr.htm.

Largely because of the difficulty of finding the necessary texts, before he passed away, Kalu Rinpoche was not able to pass the complete tradition of the six yogas over to Bokar Rinpoche. Bokar Rinpoche therefore felt that the tradition he held, although extensive, was to some extent incomplete. In order to correct this, he recently invited from Dzamthang in Tibet, the Jonang master Khenpo Kunga Sherab Rinpoche to pass on the full transmission of the Jonang six yogas to Bokar Rinpoche himself, Khenpo Lodro Donyo, and some of Bokar Rinpoche's monks. (I am told that H.H. Dalai Lama also recently requested the same transmission because he felt that his lineage for the six yogas had also been broken.)

[3]Meanwhile, positive events such as the defeat of "the barbarian Dharma" (i.e. Islam) are linked with social and spiritual unification of all castes, outcastes and barbarians into one single vajra-family. Because the Vaisnava and Saiva Dharmas promote class prejudice (jati-vada), create a false sense of identity based on caste, and thus create social divisions, the Kālacakra tradition admonishes Buddhist practitioners not to admire or follow these Dharmas. The tradition also sees caste theory as being related to false theories of a self (atman), to linguistic prejudice (based around the belief in the superiority of Sanskrit) and to theories of a creator god.”
Urban Hammar notes that a passage from the tantra mentions a series of figures who are said to be in the service of demonic snakes. These figures are "Adam, Noah, Abraham, Moses, Jesus, "The white-clad one", Muhammed and Mathani." Hammar adds that "Muhammed and his teaching of Islam is presented as a barbaric teaching and consequently the main enemy of Buddhism."

Urban Hammar. Studies in the Kalacakra Tantra, A History of the Kalacakra in Tibet and a Study of the Concept of Adibuddha, the Fourth Body of the Buddha and the Supreme Un-changing.

Citation du Commentaire du KT : “The fight with the mleccha-kings is actually taking place in the body of human beings. That which in the Makha district is an illusory battle with the barbarians is no battle.”

Citation du Vimalaprabhā (commentaire) :

The fight takes place in the body because the battle with the mleccha king is tied to the body, in the middle of the body and because the outer is the form of illusion and the mleccha-battle in the Makha-kingdom is not the battle.”
Conclusion de Hammar : “The explanation written in these verses is normally not given in the Kalacakra initiations where much stress is laid on the point that everybody who participates in the initiation is going to take part in the eschatological battle by the side of the twenty-fifth king of Shambhala, the Raudra Kalkin in the year 2325. Here it seems rather to be a method of meditation.”
Egalement des citations de The Inner Kālacakratantra: A Buddhist Tantric View of the Individual, Vesna A. Wallace.