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lundi 18 novembre 2024

Un lanceur d'alerte au monastère de Shéchen

Yangsi Dilgo, tulku de Dilgo Khyentsé Rinpoché (capture d'écran Viméo)

La vidéo publiée sur Viméo le 13/11/2024 qui avait donné lieu à ce blog n'est plus en ligne
Des extraits de la vidéo sont toujours visibles dans le tweet de Tibetan Buddhism Leaks. Il y a également une discussion à ce sujet sur Reddit, en anglais. MàJ 02122024 un nouvel upload de la vidéo sur Youtube
Un autre tulkou, Yangsi Dilgo Khyentsé (né en 1993), se rend compte qu’il ne pourra jamais atteindre le niveau hagiographique de son prédécesseur. Il renonce à devenir un “saint”, et montre en public qu’il a décidé de suivre l’exemple de son idole Chogyam Trungpa, que son grand-père admirait tant et avait couronné roi de Shambhala. Avant lui, Dzongsar Jamyang Khyentsé (né en 1961), prenant Chogyam Trungpa pour modèle, avait écrit dans The Guru Drinks Bourbon?
“Les prêtres et les saints en Occident, ainsi que les figures similaires en Orient, sont toujours représentés comme austères et moralement purs, y compris Bouddha Shakyamuni. Mais il est apparu sous cette forme nirmanakaya pour le bien de son audience composée de gens ordinaires. Les paysans de Magadha pouvaient accepter la vérité si elle venait de la bouche d'un renonçant pur, et non des lèvres d'un marchand rusé et manipulateur, c'est pourquoi il ne portait pas de bagues en diamant ni de pantoufles dorées. Cette apparence était son véhicule. Seul le guru tantrique Vajradhara, dans sa forme sambhogakaya, se manifestait avec des boucles d'oreilles et des consorts, ne vivant pas du tout simplement.”

“Même au sein du Vajrayana qui accepte une certaine débauche et certains excès, c'est difficile à faire accepter. Mais on ne sait jamais où sont les bodhisattvas. Ils pourraient très bien se trouver parmi les prostituées. Ils pourraient très bien se manifester sous la forme de lamas débauchés. À l'inverse, le diable peut se manifester sous la forme d'un célibataire austère comme Kashyapa.[1]” (The Guru Drinks Bourbon? , ch. Assuming the Best)
Soit noté en passant que l’on retrouve dans ce passage l’idéologie Yogācārine et ésotérique, où le Bouddha aurait fait seulement semblant d’être un renonçant (śramaṇa), et avait enseigné un Dharma "entrée de gamme" correspondant au niveau de ses premières audiences (de la première et deuxième tour de la roue). Contrairement au guru tantrique qui ne renonce à rien, ne s’interdit rien, et qui a souvent des ambitions théocratiques en plus. Dans la famille de Dilgo Khyentsé Rinpoché I (1910-1191), où l’on est guru de grand-père à petit-fils, parler de lignée est en même temps parler de la famille. 

Padre, padrone - Grand-père, guru

Dilgo Khyentsé Rinpoché I avait deux filles avec son épouse Khandro Lhamo : Déchen Wangmo et Chime Wangmo. La cadette est la mère de Shechen Rabjam Rinpoché (né en 1967), qui est donc le petit-fils de Dilgo Khyentsé Rinpoché I et l’abbé du monastère de Shechen au Népal. Pour Dzongsar Jamyang Khyentsé, lui-même le petit-fils de Dudjom Rinpoche (1904 – 1987), Dilgo Khyentsé Rinpoché I est simplement son guru principal. Les liens familiaux et/ou spirituels sont souvent très étroits entre familles de gurus. Pour lire ce qui suit, et comprendre l’émotion de Shechen Rabjam, il faut savoir que non seulement Shechen Rabjam était chargé d’éduquer le tulku de son propre grand-père (DK I), mais que DK I était également le grand-père de son propre tulku (DK II). Ce qui est perçu comme une trahison par DK II de son grand-guru et grand-père est à la fois d'ordre spirituel et familial.

Lanceurs d’alerte sur Viméo et Twitter

Jeune femme criant "Vous violez des filles" à l'entrée du temple de Shechen (capture Viméo) 

Un post Twitter (X) de Tibetan Buddhism Leaks du 17/11/2024 reprend une vidéo Viméo du 13/11/2024 postée par “Fakeyangsi Abuse”, qui annonce une suite de vidéos. Il n’est pas exclu que cette vidéo soit postée par quelqu’un du monastère, car on semble surtout regretter que le nom de Dilgo Khyentsé soit traîné dans la boue.

Dans cette vidéo, Yangsi Dilgo est accusé de viol. Cela commence par un court extrait de Trulshik Rinpoché rappelant que le tulku de Dilgo Khyentsé Rinpoché sera réellement son tulku s'il se comporte comme tel. La vidéo démarre ensuite par une séquence, où Yangsi Dilgo explique que s’il fume et boit ostentatoirement, en public et devant les caméras, c’est pour “faire une percée” (“break through”) avec une “intention pure” et “sans peur”. “L’intention pure” et l’absence de peur sont essentielles pour “percer mon esprit dualiste” (“break through my dualistic mind”). Probablement pour imiter son modèle Trungpa. C'est lui qui l'inspire, pas son grand-père Dilgo Khyentsé.

La deuxième séquence montre une jeune femme visiblement en colère qui entre dans la cour du monastère Shechen en criant “Vous violez des filles !” (You rape the girls!). Elle prend un pot de fleurs sur l’escalier qui monte vers le temple et le jette par terre.

La troisième séquence est un enregistrement audio de Shechen Rabjam qui parle en sanglotant du comportement de Yangsi Dilgo[2], des accusations de viol, de la honte qu’il éprouve que le nom de son grand-père guru soit ainsi trainé dans la boue par son tulku Yangsi, et de la crainte de répercussions médiatiques "Rinpoché est un menteur, Rinpoché est un harceleur sexuel, Rinpoché commet des viols"[3]. Shechen Rabjam rappelle que DK I lui avait dit qu’il n’osait pas donner le nom (de refuge) de son propre lama-racine à personne d’autre, de peur que ce nom ne soit souillé et détruit. Shechen Rabjam est lui-même la réincarnation de ce lama-racine (Shechen Gyaltsab Rinpoche). Maintenant le nom de Dilgo Khyentsé, le grand-père et lama-racine de Shechen Rabjam, est traîné dans la boue par celui qui porte son nom. Son tulku et petit-fils Yangsi Dilgo.

Quatrième séquence. Yangsi Dilgo parle de lui-même et de son grand-père DK I.
"Parfois, des gens viennent me voir et disent : 'Oh, je vous ai rencontré quand vous étiez jeune' et disent : 'Oh, vous savez, j'ai rencontré votre prédécesseur.' Je m'en fiche complètement ! Pourquoi parler d'un prédécesseur quand je suis vivant, hein ? Donnez-moi aussi du crédit. Il est déjà parti ! Au revoir ! C'est comme, voulez-vous rester coincé avec, vous savez, ces vieux téléphones [filaires] où vous devez parler comme ça ? Vous voulez ça ? Ou vous voulez un smartphone ? En gros, je suis la version smartphone. Mon prédécesseur était cette version [obsolète]. Laquelle voulez-vous ? C'est simple, vous savez ? J'en ai tellement marre que les gens viennent me voir et disent 'Oh, le prédécesseur était si génial !' Mais je peux vous assurer qu'il ne survivrait même pas une seconde s'il était vivant dans ce monde, dans ma situation, dans les circonstances que j'ai vécues et vues. Je ne pense pas qu'il puisse survivre. J'ai pu vivre tout ça et apprendre beaucoup de choses complexes [ ]. Beaucoup de difficultés inutiles, je dois dire.[4]"
Cinquième et dernière séance, un autre enregistrement audio de Shechen Rabjam.
"Alors, s'il vous plaît, réfléchissez bien à ceci. La responsabilité du monastère, je vous l'ai déjà donnée, à vous les Khenpos et Lopons. Quant à moi, s'il vient ici, s'il s'assoit sur le trône, s'il s'assoit là en disant qu'il est Dilgo Khyentse, je juste... (voix peu claire à cause des pleurs). Vous savez... (peu clair à cause des pleurs)... il n'y a plus grand-chose à dire. Il va dans les maisons des gens. Il déchire les familles. Il s'est impliqué avec cette femme mariée. Il y avait cette fille de seize ans, il lui envoyait des photos de lui nu, montrant même son sexe ! Mais, je ne me soucie de rien d'autre. Peu importe s'il est en colère contre moi. Je m'en fiche s'il ne m'aime pas. Mais, qu'il utilise le nom de mon guru racine. Voici encore une chose qu'il dit : 'La seule chose c'est que j'ai changé de corps, mais mon esprit est Dilgo Khyentse.' Comment cela peut-il ressembler à quoi que ce soit que Dilgo Khyentse ferait ? Maintenant, comment pouvons-nous prendre un harceleur sexuel, un menteur en série, et dire qu'il est Dilgo ? Les gens se prosternent devant lui, ont de la dévotion pour lui, et en retour il les trompe. J'ai entendu dire que récemment une mère et sa fille sont venues. Elle était effondrée à cause de son divorce. Il a dit : 'Je ne veux pas que la mère vienne. Dites à la fille de venir ce soir.' Il a essayé de violer la fille ! Elle a réussi à s'échapper. Elle s'est enfuie au monastère de Thrangu et elle a été sauvée par les moines de Thrangu. Avec quelque chose comme ça, comment peut-il donner un exemple à nos moines ? Comment peut-il donner un exemple tout court ? Eh bien, c'est tout. Je n'ai rien d'autre à dire. S'il vous plaît, réfléchissez bien à ceci. Ce n'est en aucun cas pour moi. C'est pour le bien du Dharma. C'est pour le bien de la lignée du précédent Khyentse. Merci.[5]"
La vidéo semble être postée surtout pour accuser Yangsi Dilgo de détruire le nom et la réputation de Dilgo Khyentse I et de sa lignée. Par rapport à cela, son comportement provocateur, harceleur et les viols dont on l’accuse semblent secondaires...

Cette vidéo montre que les abus que l’on trouve partout, y compris dans le bouddhisme tibétain, aussi bien en Occident qu’en Asie, commencent à être reconnus comme un problème à Shechen. Cette vidéo est comme un concentré de tous les problèmes auxquels est confronté le bouddhisme tibétain (son institut de tulkus, sa transmission, son silence, ses propres illusions...) dans le monde moderne. Que des moines du monastère de Shechen et des jeunes femmes de leur communauté en prennent conscience, et surtout le font savoir et le publient dans des médias en ligne --comme le demandait le Dalai-lama ("Make public!")... -- est une nouveauté. Du moins pour moi. Le lanceur d'alerte a annoncé d'autres vidéos.

Dans sa présentation :
"If you have been abused or raped by the Fake yangsi write to fakeyangsiabuse@protonmail.com"
 
Comme je ne connais pas (encore) la motivation du lanceur d'alerte, et que son objectif principal semble être de dénoncer Yangsi Dilgo comme un imposteur, j'ajouterai :

For help in gender-based violence services in Nepal, call 1145

***

MàJ 09012025 Le monastère de Shechen vient de publier un PDF (08/01/2025), relevant "Khyentse Yangsi" jusqu'à nouvel ordre de toutes ses fonctions et responsabilités.


Traduction FR
"À QUI DE DROIT

Compte tenu des déclarations répétées de Khyentse Yangsi selon lesquelles il ne se considère pas comme un "Lama de Shechen", et à la lumière de nombreux incidents préoccupants, nous confirmons avec regret que Khyentse Yangsi, Ugyen Tenzin Jigme Lhundrup, n'est plus affilié au Monastère de Shechen - fondé par Kyabje Dilgo Khyentse Rinpoche - et est relevé de toutes les fonctions et responsabilités associées jusqu'à nouvel ordre.

Le Comité de Direction du Monastère de Shechen"
MàJ19112024 Comme cela vient d'être remarqué par Tibetan Buddhism Leaks, la lettre publiée par Shechen Rabjam le 17/05/2024 semble se référer au même problème.

[1] “Different cultures have different expectations of holy men and women, mostly having to do with living simply and chastely. Priests and saints in the West, and similar figures in the East, are always depicted as austere and morally pure, Shakyamuni Buddha included. But he appeared as he did in his nirmanakaya form for the sake of his audience of common people.

Even within the Vajrayana’s acceptance of some debauchery and indulgence, it’s a hard sell. But one never knows where the bodhisattvas reside. It could very well be among prostitutes. They could very well manifest as debauched lamas. Conversely, the devil can manifest as an austere celibate like Kashyapa
.”

[2] Soutitres : “And there, the lama will tell lies, right? If they happen to be young ladies, he will harass them sexually, right?"

[3] “Rinpoche is a liar, Rinpoche is a sexual harasser, Rinpoche commits rape”

[4] “Sometimes people come up to me and say, ' "Oh, I met you when you were young and say: "Oh, you know, I met your predecessor. I don't give a damn about that! Why do you talk about a predecessor when I am alive, yeah? Give me credit, also. He is already gone! Bye bye! It's like, do you want to be stuck with the, you know, those [wired] old phones where you have to talk like that? You want that? Or you want a smart-phone? Basically. I am the smart-phone version. My predecessor was this version. Which one do you want? It’s simple you know?I am getting so sick and tired of people coming up to me and say "Oh, the predecessor was so great!" But I can assure you he will hot survive even one second if he was alive in this world, in my situation in the circumstances that I have lived and seen. I don't think he can survive. I was able to live through that and learn a lot of complex [ ]. A lot of unnecessary hardships, I have to say.”

[5] “So, please, think carefully about this. The responsibility of the monastery, I have already given it to you, Khenpos and Lopons. As for me, if he comes over here, if he sits on the throne, if he sits there saying he’s Dilgo Khyentse, I just … (voice unclear due to crying). You know, ...(unclear due to crying)... there is nothing much left to say. He goes into the homes of people. He tears families apart. He got involved with this married woman. There was this sixteen years old girl, he was sending her nude photos of him, even showing his sex! But, I don’t care about anything else. It doesn't matter if he's angry with me. I don’t care if he doesn’t like me. But, him using the name of my root guru. Here’s yet another thing he says, "The only thing is that I changed bodies, but my mind is Dilgo Khyentse.” How does that look like anything Dilgo Khyentse would ever do? Now, how can we take a sexual harasser, a serial liar, and say he is Dilgo? People prostrate to him, have devotion for him, and in return he deceives them. I heard that recently a mother and daughter came. She was broken down due to divorcing her husband. He said, "I don’t want the mother to come. Tell the daughter to come this evening." He tried to rape the daughter! She managed to escape. She escaped to Thrangu Monastery and she was saved by the Thrangu monks. With something like this, how on earth is he setting an example to our monks? How is he setting any example at all? Well, that’s all. I have nothing else to say. Please think about this carefully. It’s not for me in any way. It's for the sake the Dharma. It s for the sake of the lineage of the previous Khyentse. Thank you.”

vendredi 12 novembre 2021

Des enfants dans les monastères ?

"Shangri-La" poster

Les jeunes moines bouddhistes souriants dans leur milieu monastique au Tibet, en Inde, au Bhoutan, au Népal, etc. sont vraiment très photogéniques. Difficile de rater la photo, capable de faire craquer le cœur d’un sponsor potentiel. Quelle chance ont ces jeunes enfants de grandir dans un milieu bouddhiste expert et bienveillant, et d'être exposé à la théorie et la pratique de la doctrine du Bouddha. 

Enfants et adultes de l'Himalaya, Matthieu Ricard

Ils seront sans doute un jour des adultes épanouis, qu’ils restent moines ou qu’ils redeviennent laïcs. S’ils sont intelligents et qu’ils ont de bonnes dispositions, étant pris en charge dès leur plus jeune âge, ils pourront même devenir des maîtres spirituels hors pair. Les jeunes moines sont un investissement idéal pour à la fois sauvegarder la culture bouddhiste tibétaine et d’aider les tibétains en exil ainsi que les porteurs de cette culture. Si on aime le bouddhisme tibétain et/ou la cause tibétaine, le soutien de jeunes enfants dans les monastères semble aller de soi. Il y a eu des tentatives d’implanter le même type de projets (éducation “holistique”, à la fois “scientifique” et religieuse sur le sol européen, p.e. OKC).

Enseignement à Shechen, Népal

Voilà le facteur Shangri-La, savamment entretenu avec beaucoup d’efforts, envers toutes sortes d’obstacles, qui font l’actualité notamment depuis l’été 2017. Il y a eu un autre réveil, il y a 10 ans, en novembre 2011, avec la publication sur Youtube des Confessions de Kalou Rinpoché II. Celui-ci raconte comment pendant son adolescence, il avait été régulièrement violé durant plusieurs années par des moines plus âgés dans un monastère en Inde.
“Mais Kalu dit que dans les premières années de son adolescence, il a été abusé sexuellement par une bande de moines plus âgés qui se rendaient dans sa chambre chaque semaine. Quand j’aborde la notion d’ « attouchements », il éclate d’un rire tendu. C’était du sexe hard-core, dit-il, avec pénétration. « La plupart du temps ils venaient seuls », dit-il. « Ils frappaient violemment à la porte et je devais ouvrir. Je savais ce qui allait se passer, et après on finit par s’habituer ». C’est seulement après son retour au monastère après la retraite de trois ans, qu’il a réalisé à quel point cette pratique était incorrecte. Il dit qu’à ce moment-là le cycle avait recommencé sur une plus jeune génération de victimes.” 
“Il peste contre le coût humain du système monastique, qui consomme des milliers d’enfants, simples moines et tulkus vénérés, sans leur fournir d’éducation pratique ou de solution de repli, tout ça pour produire une poignée de maîtres spirituels commercialement brillants. « Le système des tulkus c’est comme des robots », dit-il. « Vous construisez 100 robots, et peut-être que 20 % réussiront alors que 80 % seront mis au rebut.”[1]
Lors d’une conférence publique à Marseille (janvier 2013, j’y étais), il avait expliqué que depuis 2010, on ne prenait plus de novices dans son monastère de Sonada. Il préférait que la voie monastique soit suivie par des personnes avec une pleine expérience de la vie qui la choisissent de plein gré et en connaissance de cause.[2]
“Le jeune Yangsi Kalou avait été éduqué par son père, Lama Gyaltsen Ratak (le neveu du premier Kalou rinpoché), jusqu’à la mort de celui-ci en 1999. Il avait alors 9 ans. Peu après, il fut décidé de son départ au monastère de Mirik, pour y étudier avec Bokar Rinpoché. Il reçut de lui toutes les initiations et instructions de la lignée Shangpa et entra en retraite à l’âge de 15 ans (2005). Il sortit de retraite en septembre 2008 peu avant ses 18 ans. « Il dit qu’à ce moment-là le cycle avait recommencé sur une plus jeune génération de victimes. "…[3] 
A partir de cette sortie de retraite, il devait assumer la succession de son prédécesseur Kalou Rinpoché I, tâche impossible. Sans parler même de réalisation spirituelle, les décalages étaient trop nombreux et trop grands. Les temps avaient changé. Il était visiblement mal à l’aise et a dû passer par une sorte de dépression.

En 2011, il était prêt à assumer son rôle et au mois d’avril congédia l'ancienne équipe de Kagyu Ling avec le soutien de Taï Sitou Rinpoché. Il mit en place une nouvelle équipe de lamas occidentaux. Certains membres de l'ancienne équipe étaient accusés de viol. Il y a eu des condamnations depuis. Fin septembre 2011, il parla pour la première fois des viols qu’il avait subis, dans sa jeunesse monastique.[4]

A part cela, et quelques décisions (HIV et éducation sexuelle) du gouvernement Bhoutanais qui s’appliquent (aussi) à des problèmes dans les monastères au Bhoutan, nous ne savons pas ce qui s’y passe réellement. Une des sources souvent citées est The Struggle for Modern Tibet: The Autobiography of Tashi Tsering par Melvyn Goldstein, William Siebenschuh, Tashi Tsering.
“Le mot tibétain pour désigner un garçon dans ma situation est drombo. Dans notre langue, ce mot signifie littéralement "invité", mais c'est aussi un euphémisme pour "partenaire (passif) homosexuel". En raison du statut et de la visibilité de Wangdu, je suis devenu un drombo très connu, et ma réputation a parfois causé plus de problèmes que je ne pouvais en gérer. Par exemple, un jour, un moine puissant du monastère de Sera a été attiré par moi et a fait plusieurs tentatives avortées pour m'enlever pour son plaisir sexuel. Parmi les moines de Sera figuraient de nombreux dobdos célèbres, ou moines "punks". Il s'agissait de moines déviants acceptés qui portaient des armes et se pavanaient dans les rues, se distinguant dans la foule par leur agressivité ouverte et leur façon particulière de s'habiller. Ils étaient également connus pour se battre entre eux pour voir qui était le plus fort et pour leur prédation sexuelle sur les garçons laïcs. Tous les écoliers de Lhassa étaient des proies faciles pour ces dobdos, et la plupart d'entre eux essayaient de rentrer de l'école en groupe pour se protéger d'eux.[5]” (traduit avec www.DeepL.com).
Parfois, des universitaires me disent qu’il n’existe au fond que ce témoignage-là. C’est vrai, il n’y a pas beaucoup de témoignages à ce sujet. Il n’y a pas beaucoup de curiosité pour la situation des jeunes moines et les abus de ceux-ci dans les monastères bouddhistes tibétains. Je ne connais pas d’études à ce sujet, ni d'enquêtes ou de statistiques. Ni de la part des autorités religieuses, des gouvernements de pays bouddhistes ou du gouvernement en exil du peuple tibétain en Inde, ni même de la part des universitaires occidentaux, tibétologues, bouddhologues, anthropologues, etc. Et pourtant, nous savons que les abus et la pédocriminalité ont lieu dans tous les milieux, y compris religieux, et certainement depuis la publication du rapport CIASE sur les abus dans l’Eglise catholique en France.


Qu’est-ce qui explique ce manque d’intérêt pour la problématique des abus dans les monastères bouddhistes tibétains ? Les hiérarques tibétains et leurs représentants ne s’y intéressent pas et ne se sentent pas responsables, les journalistes (à quelques très rares exceptions près) ne s’y intéressent pas et brossent leurs invités bouddhistes tibétains dans le sens des poils Shangri-la. Les universitaires français et occidentaux ne s’y intéressent pas beaucoup[6] (je vous serais très reconnaissant de me contredire à ce sujet), les fidèles ne s’y intéressent pas, cette question les embarrasse le plus souvent. Dans ce grand silence, il ne reste donc que la propagande Shangri-La habituelle, qui continue son bonhomme de chemin, sans contradiction. Les monastères bouddhistes tibétains en Asie seraient des lieux d’amour, de compassion, d’altruisme par excellence, on n’y trouverait pas les mêmes tares qu’en Occident. Les moinillons continuent d’être heureux et souriants sur les photos, et si vous pouviez aider les monastères à continuer de les aider, et le rêve de Shangri-La (ou de l’Âge d’or) de se réaliser, ce serait vraiment très chouette.


Récemment, je tombais sur le site Shangpakagyu, qui représente les monastères de Sonada et Salugara de Kalou Rinpoché II. On y voit des photos de jeunes moines, avec des formules de sponsoring, “les enfants comptent sur vous”. Apparemment, Kalou Rinpoché II a changé d’avis, et continue désormais (de quand date la reprise ?) la tradition de prendre de tout jeunes enfants dans des monastères bouddhistes tibétains, en faisant appel à de généreux donateurs.

En attendant des statistiques sur le nombre d’enfants confiés aux monastères, librement ? Par leurs parents ? Pour quelles raisons ? Des raisons économiques, autres ? Quelle est l’éducation qu’ils y reçoivent ? Obtiennent-ils des diplômes utiles et généralement reconnus ? Combien parmi eux quittent le monastère ? Combien ? A quel âge ? Pourquoi ? Combien restent moine ? Comment se déroule leur carrière monastique ? Combien ont été victimes d’abus par des moines plus âgés ? Que s’est-il passé ensuite ? Comment les monastères luttent-ils contre les abus ?

Je reprends ici ma conclusion de mon blog Le prix à payer pour Shangri-La du 20 octobre 2021 :
“C’est à se demander si plus on continue à faire miroiter la beauté, Shangri-La, d’un côté, et plus cela donne envie de l’autre, en créant une demande forte et une générosité forte. Placer des bémols à cette vision risquerait de faire s’effondrer cette demande et cette générosité dans l'exceptionnalisme bouddhiste, et à mettre en danger la “culture tibétaine traditionnelle en pleine vigueur”."
En attendant, un article dans Payul nous apprend le défroquage forcé et l’expulsion des monastères de jeunes moines (11-15 ans) en Amdo (Tibet). Pas de la bonne manière, pas forcément pour les bonnes raisons, et qu'est-ce qui se passent avec ces enfants ? Mais des musées à ciel ouvert ou des réserves de bouddhisme tibétains, avec enrôlement d'enfants ne sont plus une solution acceptable de nos jours.

***

[1] Leaving Om: Buddhism's lost lamas" / site mirror. Traduction française de l'article : Les lamas perdus du bouddhisme

[2] Blog Des anges oui, de l’angélisme non 30 mars 2013

[3] Blog Le silence incorrect 20 décembre 2015

[4] “L’article wikipédia sur Kalour rinpoché nous apprend que c’est pendant la session de questions à la fin d’une conférence donnée à Vancouvert en automne 2011, que suite à une question posée par un étudiant sur l’abus sexuel et la sexualisation d’enfants en occident, Yangsi Kalou rinpoché parle pour la première fois des viols qu’il avait subi à l’âge de 12 et 13 ans (donc app. en 2002-2003). C’est suite à cette révélation, et « pour ne pas que cette histoire devienne une rumeur infondée » qu’il avait posté la vidéo sur youtube.” Blog Le silence incorrect 20 décembre 2015

[5] “The Tibetan word for a boy in my situation is drombo. In our language the word literally means “guest,” but it also is a euphemism for “homosexual (passive) partner.” Because of Wangdu’s status and visibility, I became a very well-known drombo, and my reputation sometimes caused more trouble than I could handle. For example, once a powerful monk from the Sera Monastery became attracted to me and made several abortive attempts to abduct me for sexual pleasure. The monks of Sera included many famous dobdos, or “punk” monks. These were accepted deviant monks who carried weapons and swaggered through the streets, standing out in a crowd because of their openly aggressive manner and distinctive way of dressing. They were also notorious for fighting with each other to see who was toughest and for their sexual predation of lay boys. All schoolboys in Lhasa were fair game for these dobdos, and most tried to return from school in groups for protection against them.”

[6] Je parle plus précisément ici de la pédocriminalité au sein de monastères bouddhistes tibétains. Pour ce qui est des abus sur des adeptes bouddhistes occidentaux, il y a eu des publications, notamment en France, la thèse de Marion Dapsance sur Rigpa.

samedi 23 octobre 2021

L’enfumologie bouddhiste

Offrande de fumée (tib. bsang mchod) - (photo : site Lotsawa)

Grâce à une émission de France Culture, je découvre le mot agnotologie[1], la science de l’ignorance, et les agnotologues, qui pratiquent cette “science”, qui est en fait une entreprise de désinformation, de “production volontaire de l’ignorance”. Le contexte c’est l’industrie du tabac qui a produit une contre-science pendant 40 ans, produite par des “vrais” scientifiques à la demande de leur commanditaire.
“Une demi-douzaine de prix Nobel, de physiologie et de médecine ont eu leurs travaux initiés par l'industrie du tabac. [...] Une grande partie de la question réside dans la manière dont cette connaissance nouvelle va être utilisée politiquement”. Stéphane Foucart, auteur de La fabrique du mensonge (Editions Denoël)
On pourrait aussi parler en bon français de “enfumologie” et de “enfumologues”... Ce qui m’intéresse dans ce concept à plusieurs définitions, c’est “l’ignorance produite”, intentionnellement, avec l’aide de scientifiques, d’universitaires, d’experts, d'hagiographes et autohagiographes, etc. qui ont souvent pignon sur rue. Un prix Nobel est évidemment un atout très impressionnant...

Trungpa, en costume colonial, enfumant l'Amérique
 (photo :balkhandshambhala.blogspot
)

Dans la maîtrise des dégâts (“damage control”), il s’agit d’éviter par tous les moyens qu’une vérité émerge et risque de nuire à la renommée d’un individu, d’une institution, d’une organisation. Mettre sous pression ceux qui veulent donner l’alerte, et faire émerger une vérité, les empêcher de parler, les décrédibiliser, minimiser les faits/les allégations, en trouvant toutes sortes d’explications et de justifications, rappeler que les choses alléguées ne sont pas l’apanage de l’individu ou de l’institution en question, qu’elles sont même habituelles, etc. Et cela tout en continuant la communication habituelle, comme si de rien n’était.

Enfumage à Shechen
(photo :Dilgo Khyentse Fellowship - Shechen
)

On peut aussi allumer des contre-feux et faire distraction en pointant vers d’autres problèmes en espérant que le buzz prenne. On peut rappeler tous les bienfaits de l’individu ou de l’institution pour équilibrer... et séparer l'oeuvre d'art et l'artiste. L’industrie du tabac était un sacré créateur d’emploi et permettait à l’état de remplir les caisses. Voulez-vous réellement détruire tous ces emplois, réduire ces revenus de l’état ? Comment ferait-on pour rembourser le trou des caisses de la sécurité sociale ?

Chögyam Trungpa fumant (photo : Bob Morehouse)

Quand une religion qui a pour objectif apparent d’éveiller les humains de l’ignorance (skt. avidyā), et qui est depuis longtemps le chouchou des médias, se met à faire de l’agnotologie pour protéger ses clercs, sa renommée, son exceptionnalisme, sa tolérance, et envoie ses enfumologues en mission sur les plateaux de télé, on peut se demander si elle ne trahit pas ses propres principes, ou peut-être aussi, tout bien considéré, nous ne la connaissions pas bien, à cause de missions agnotologiques précédentes, mais au moins nous savons qu’elle existe. Le bouddhisme s’est fait connaître en Occident principalement par deux biais : le biais religion rationaliste et le biais théosophique. Ainsi, nous avons l’idée d’un bouddhisme éveillé, rationnel, non-dogmatique, tolérant, égalitaire et pacifique, et au-dessus des croyances, et de l’autre un bouddhisme théosophique plein de promesses et de gadgets spirituels. Les deux ont bien fait rêver l’Occident.

Dzongsar Khyentsé, le contrefeu n'a pas l'air de bien prendre...
(photo : RYG Sangha Danemark)

Dans un premier temps, le bouddhisme arrivé sur le sol occidental a tenté d’être à la hauteur de ces diverses attentes, en mettant l’accent sur le bouddhisme rationaliste et raisonnable (p.e. le Dalaï-lama), du moins dans les discours et sa présentation, tout en faisant rêver, et en gardant l’oeil fixé sur ses propres objectifs traditionnels, plus près de lui. Il a appris à exploiter cette “ignorance produite”, dont il n’était pas l’auteur.

Gold Lake Oil, compagnie pétrolière de Trungpa en businessman,
consécration du champs de forage
(photo : Chronicle Project) 

Aveuglé par son succès, certains missionnaires bouddhistes se sont sentis pousser des ailes, et se sont mis à repousser plus loin encore les limites de l’ignorance occidentale. Ce faisant, d'autres limites ont été transgressées et les abus se sont multipliés. Comme le dit Matthieu Ricard, “il y a 3% de psychopathes partout”. Mais dans le bouddhisme, on ne parle ni d’abuseurs, ni d’abus, ni de victimes. Au pire, on admet une certaine méconnaissance du bouddhisme, et notamment de la relation très particulière entre maître et disciple dans le vajrayāna. En témoignent les nombreux livres sur ce que le bouddhisme n’est pas, sur ce qu’un bouddhiste ne doit pas faire et sur ce que le Bouddha n’a jamais dit. Le bouddhisme tibétain, par le biais de ses représentants, admet même qu’il y a beaucoup de charlatans en Occident, et très peu de maîtres authentiques. Il est donc essentiel et responsable de bien examiner les candidats avant de s’engager auprès d’eux.

Matthieu Ricard, s'auto-enfumant, Solu Khumbu district, Nepal, 2005.
(Photo by Wade Davis/Getty Images)

En cas d’abus (à répétition...), qui sont pour eux au fond le fruit de malheureux malentendus, les clercs bouddhistes s’adressent aux victimes, “Que n’avez vous pas fait mieux attention !” Jamais aux maîtres, car ce n’est pas une coutume tibétaine… L’enfumologie bouddhiste a tout un arsenal de raisons pour expliquer pourquoi cela ne se fait pas. En résumé, “parce que ![2]”

Kopan sous la fumée, avec Khadro-la, Tsoknyi Rinpoche,
Mingyur Rinpoche, Lama Zopa Rinpoche etc.

(photo : FMPT)

Mais sur les faits, les allégations, pas un mot. Silence et déni. Pas de compassion pour les victimes, car il n’y a pas de victimes. A la limite, il y a des personnes imprudentes qui n’ont pas pris assez au sérieux l’injonction d’examiner le maître au préalable, et qui paient ainsi le prix de leur imprudence, on pourrait dire que c’est leur karma. Cela peut passer pour de “l’indifférence cruelle” auprès de ceux qui comprennent mal le bouddhisme (tibétain). Pour ceux qui le “comprennent bien”, il n’y a ni abus, ni abuseur, ni abusé (“la pureté des trois cercles”[3]). Il y a silence et perception pure[4].

"Les trois ronds de fumée" (photo : wiktionary)






Enfumage autour du stoupa de l'éveil à Nyima Dzong (photo : OKC-net)

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[1] “L'agnotologie est une discipline aux confins de la philosophie, de la sociologie et de l'histoire des sciences dont l'objet est l'étude des moyens mis en œuvre pour produire, préserver et propager l'ignorance, mais aussi l'étude de l'ignorance elle-même.”

“L'agnotologie se réfère aussi à l'étude de l'ignorance dans un sens plus général. Dans son ouvrage, Robert Proctor distinguait deux autres catégories d'ignorance en plus de l'ignorance produite, à savoir l'ignorance comme une question posée et encore irrésolue, et l'ignorance qui résulte de l'absence d'étude d'un sujet. Dans le premier cas, l'ignorance peut être un moteur pour la recherche scientifique. Dans le second cas, elle n'est pas forcément due à une volonté délibérée d'ignorer mais peut découler de l'évolution des centres d'intérêt des chercheurs.” Wikipedia

[2] “ I want to say that I am deeply sorry about all the people who got hurt from Rinpoche’s holy actions.”
“We will have to achieve enlightenment in order to investigate the beginningless rebirths of Dagri Rinpoche. We have to be enlightened; otherwise, we can’t investigate. This is my logic.”
Letters by Zöpa Rinpoché in support of Dagri Rinpoche.

[3] ‘khor gsum, bya byed las gsum. Les trois sphères, acte, l'auteur et l'objet de l'acte.

[4] "So, how does pure perception work? As a Vajrayana student, if you look at Sogyal Rinpoche and think he’s overweight, that is an impure perception. To try to correct your impure perception you might then try visualizing him with the body of Tom Cruise, but that is still not pure perception. One of the Vajrayana’s infinite number of skilful methods that are used to deconstruct and dismantle impure perception, is to visualize Sogyal Rinpoche with a horse’s head, a thousand arms and four legs. But even this technique must ultimately be transcended in order fully to realize pure perception." Dzongsar Jamyang Khyentse, Guru and Student in the Vajrayāna