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mardi 7 juillet 2020

Être une mudrā-objet


Kṛṣṇācārya (détail), Himalayan Art 18650

Kṛṣṇācārya est connu pour son commentaire (Yoga-ratnamālā-nāma-hevajra-pañjikā (P.2313) du Hevajra-Tantra, est il est un des principaux apologistes de ce tantra. En tout, 64 œuvres lui sont attribués dans la Collection des traités canoniques tibétaine (bstan ‘gyur). Son maître aurait été le mahāsiddha Jālandhara, et il aurait eu six disciples principaux : Bhadrapāda[1] (alias Guhyapa), Mahila, Bhadala, Thesmbupa (Cimbupa), Dhamapa et Dhumapa .

Tāranātha fait grand cas du yogi kāpālika Kṛṣṇācārya, et ses écrits servent souvent de sources hagiographiques privilégiées en ce qui concerne ce mahāsiddha, bien que les sources à Tāranātha soient très incertaines, et les faits qui y sont relatés très improbables. Dans son texte Les sept lignées de transmission (tib. bka’ babs bdun ldan), il fait de Kṛṣṇācārya le détenteur de deux des sept lignées : karmamudrā et Luminosité. Tāranātha raconte même une rencontre entre la princesse Lakṣmīṅkārā et Kṛṣṇācārya[2]. La princesse l’aurait référé à son futur guru Jālandhara.

Kṛṣṇācārya (le mineur) est célèbre pour avoir désobéi à son guru. Cela fait un parallèle avec Réchungpa et Milarepa. A se demander si Tsangnyeun Heruka ne s’est pas laissé inspirer par les anecdotes sur Kṛṣṇācārya pour raconter la relation de Réchungpa et son maître. Dans sa propre hagiographie de Kṛṣṇācārya[3], Tāranātha raconte que gTsang pa rgya ras Ye shes rdo rje (1161-1212), une sorte de « terteun », serait la personne qui aurait « mis par écrit » les Distiques (dohākoṣa) transmis par Réchungpa[4].

Les trois traditions des dohākoṣa plus tardifs (Newar/Bal, Rechung, et Par) présentent dans leur dohākoṣa, ainsi que dans leurs interprétations de ceux-ci, une mahāmudrā tantrique, différente de celle présentée dans le Commentaire du Chant des distiques d’Advaya-Avadhūtipa.

Il est généralement assumé que les pratiques sexuelles rituelles que l’on trouve p.e. dans le Hevajra-Tantra et les Caryāgīti sont apparues en dehors des centres religieux orthodoxes et qu’elles ont été progressivement réintégrées, en atténuant et en réinterprétant leur côtés « sauvages » (dionysiaques) inacceptables. C’est ce qu’explique Ron Davidson dans Indian Esoteric Buddhism. On voit Kṛṣṇācārya à l’oeuvre dans son commentaire du Hevajra. En même temps, les textes tantriques utilisent un langage codé[5], car ils sont conscients de leur contenu provocateur.
« If the practitioner does not conceal the practice it causes misfortunes from snakes, thieves, fire and elemental earth spirits. »[6]
On voit aussi Kṛṣṇācārya (et d’autres mahāsiddha) apparaître dans le Caryāgīti qui serait un texte datant du VIII-IXème siècle, et dont il existe un commentaire par Munidatta du XIIIème siècle, ce qui correspond mieux. Les 46 chants préservés en « vieux Bengali » ou une autre langue indique vernaculaire, redécouverts et publiés en 1916 par Śāstrī, avaient été traduits en tibétain par le sakyapa Grags pa rgyal mtshan (1147-1216)[7]. Par sécurité, je pars du principe que ce commentaire et les chants qu’il contient sont apparus au XIIIème siècle. C’est à peu près à la même époque qu’est apparu la littérature consacrée aux mahāsiddha en tant qu’un ensemble de 84 maîtres bouddhistes ésotériques indiens, à l’origine des doctrines et pratiques des lignées de transmission tibétaines.

Dans le contexte des Caryāgīti, Kṛṣṇācārya et d’autres mahāsiddha se montrent sous un autre jour. L’époque de la composition des tantras, des commentaires et des textes dans le genre de « démonstrations » (siddhi) semble loin, et pourtant nos mahāsiddha ont l’air en pleine forme et en pleine jeunesse. Ils vivent de façon insoucieuse loin des villes, dans une campagne idyllique, en passant leur journée à boire, à manger et à forniquer. Leur vie insouciante « selon la nature » les aurait donnés leur nom en tant que groupe : sahajayāna. A quoi bon questionner Hevajra, Cakrasamvara ou un autre heruka, pour apprendre tous les détails de la liturgie complexe de leurs maṇḍala et pratiques, si la vraie vie libre est ailleurs ? Au XIIIème siècle, on dira que ces mahāsiddha sont passé à l’Action (tib. spyod pa la gshegs pa), au bout d’une longue carrière monastique, d’expert ès tantras etc. Seulement, pour vivre ainsi d’amour, d'eau fraîche et d’alcool, il faut être en forme.

Quelle serait la chronologie correcte ? Kṛṣṇācārya et les autres furent d’abord des moines et/ou siddhas tantriques, et seulement ensuite ils auraient vécu en véritables libertins, ou bien ils étaient des siddhas libertins d’abord, et leurs pratiques ont été réintégrées dans les tantras par la suite ? Cette dernière thèse semble compromise, quand on voit Kṛṣṇācārya composer un commentaire du Hevajra Tantra. A titre personnel, je pencherais plutôt pour une thèse comme quoi les Caryāgīti et hagiographies associées seraient des créations Népalo-tibétaines, pour authentifier des formes de pratiques sexuelles plus tardives (populaires à Kathmandou, ou importées de la Chine), en tant que pratiques à part entière, et émancipées du rituel de consécration, prêtes à être pratiquées dans une garçonnière, et pour célébrer leur style de vie libertin.

En 1981, Lee Siegel avait publié l’article « Bengal Blackie and the Sacred Slut: A Sahajayāna Buddhist Song », dans lequel il avait adapté un chant attribué à Kṛṣṇācārya, pour rendre son aspect choquant et provocateur. Au lieu de réintégrer et d’atténuer le vocabulaire, Siegel y avait remis une couche, en conformité du bouddhisme américain des années 1980 ?
« Outside the town you go toward your tattered hut,
You go touching priests and touching monks, you slut.
I'll fuck you, slut, I Blackie, so full of lust,
I naked skullbearer, so far beyond disgust
. »[8]
« Slut » est ici la traduction de la « ḍombhī » de caste inférieure. Certes, on est loin de la signification d’une jeune femme (12-16 ans) en tant que « mahāmudrā relative » conformément au Hevajra Tantra et le commentaire de « Blackie », mais est-on si loin de l’idée que les élites népalaises et tibétaines se faisaient des mudrā ? Ou de l’idée que se faisaient les élites de la ville de Puri (ou ailleurs) en Inde des devadasī. Quand on regarde les différentes affaires dans le bouddhisme tibétain en Occident (Trungpa, Sogyal, Sakyong Mipham, …), est-ce que leurs partenaires sexuels (femmes et hommes confondus) étaient plutôt traitées comme des « mahāmudrā relative » ou comme des ḍombhī jetables ?

Reginald Rey (lui-même impliqué dans une affaire d’abus), un disciple de Chogyam Trungpa, avait écrit une réponse à l’article de Siegel, allant dans le sens d’une interprétation vajrayāna symbolique du chant de Kṛṣṇācārya, et de ne pas le prendre au premier degré. D’ailleurs, pourquoi passe-t-on si souvent et si facilement à côté du sens symbolique, et si cela est en effet le cas, pourquoi ne pas changer de stratégie ? Reginald Rey est aussi l’auteur de l’article « The Tantric Consort: Awakening Through Relationship ». Le/la partenaire n’est plus une « ḍombhī » ou une « salope », mais le/la « significant other » avec qui l’on partage la vie. La « ḍombhī » du Hevajra Tantra n’était pourtant pas la femme avec laquelle on vivait. Il fallait qu’elle ait certaines caractéristiques, parmi lesquelles un âge très jeune. Elle était une partenaire de pratique de yoga sexuel. Elle pouvait être congédiée, ou passée à un autre tantrika. En dehors de cet usage, elle n’était pas très « significant ». Ces « partenaires de pratique » très jeunes devaient être cachées des femmes des élites népalais (p.e. du clan Bharo) qui pratiquaient le cycle de Vajravārahī. Les « partenaires de pratique » devaient passer par des portes dérobées. La vie d’une « mahāmudrā relative » n’avait rien de glorieux. Il semblerait que les choses n’aient pas beaucoup changé.

Lire aussi :

La filière newar

Controverse sur la trilogie de Saraha

La filière hagiographique de Pharpupa

Pour ceux qui pensent que tout cela est surtout très symbolique : De la violence fondatrice comme "initiation"

***

[1] On peut se demander si c’est le Bhadrapāda que Kuddāla/Koṭalipa mentionne comme son maître dans Instructions de la méthode progressive de l'inconcevable (skt. Acintyādvayakramopadeśa tib. bSam gyis mi khyab pa'i rim pa'i man ngag (D2228).

[2] Seven Instruction Lineages, David Templeman , p. 7.

[3] Life of Kṛṣṇācārya/Kāṇha, David Templeman

[4] Life of Kṛṣṇācārya/Kāṇha, David Templeman, p.83. Basé sur Blue Annals, p. 664. Tsangpa Gyaré aurait « découvert » un texte intitulé ro snyoms skor drug, caché par Réchungpa à lCags phur can (p. 668). Les six cycles sont : rnam rtog lam 'khyer, nyon mongs lam 'khyer, na tsha lam 'khyer, lha 'dre lam 'khyer, sdug bsngal lam 'khyer, 'chi ba lam 'khyer bcas drug.

Sinon, en ce qui concerne la transmission des Distiques par le biais de Réchungpa, on lit dans « Dreaming the Great Brahmin: Tibetan Traditions of the Buddhist Poet-Saint Saraha » de Kurtis R. Schaeffer :

« Karma Trinlaypa again provides us with the most detailed summary of these traditions: “Balpo Asu heard [the Dohās] from him [Vajrapāṇi], and thereupon what developed from him came to be known as the Bal Approach to the Dohās. Lord Rechungpa heard them from him [Balpo] and Tibupa, and thereupon this successive tradition came to be known as the Rechung Approach to the Dohās. Ngari Jodan heard them, and the tradition [passing] through [his student] Drushulwa was known as the Par Approach to the Dohas.” Three traditions are enumerated here by Karma Trinlaypa: the Bal, Rechung, and Par Approaches. It appears that the Bal Approach did not continue as a teaching tradition of its own but was to become the Rechung Approach. »

[5] The Concealed Essence, p. 42, 51, I, VII, p. 71 etc.

[6] The Concealed Essence, p. 51

[7] Voir :

Les chemins des Paramita et des Vidyadhara
L'Inconcevable bipartite
Pratiquer le cheval et d'autres sports

[8] Alternativement :
« Outside the city, O Dom woman, is your hut; You go touching the Brahmin, touching the shaven-headed. Oh Ḍom woman, I shall perform copulation with you; I am without aversion, Kāṇha (the Black One), a naked Kāpālika. »

jeudi 30 août 2018

Insulter l'ego en torturant des animaux

Photo de Chogyam Trungpa (et une ex-femme) publiée avec l'article supprimé

Dans les échanges suite à l’affaire Rigpa/Sogyal, on a pu lire par-ci et par-là que Sogyal Lakar n’était pas suffisamment qualifié (reconnu, reçu les transmissions et autorisations nécessaires etc.) contrairement à un Chogyam Trungpa, qui lui aurait été parfaitement qualifié et même un génie. J’ai déjà écrit sur la folle sagesse de Trungpa, son admiration pour Gurdjieff et pour le phénomène du « trickster », la crainte qu’inspirait Trungpa à ses disciples à Tail of the Tiger, sur la nécessité d’insulter l’ego du disciple, avec la docilité (et la vacuité) de ce dernier comme l’ultime objectif de ce maître du vajrayana.

Suite à la démission de son fils Sakyong Mipham et aux révélations venant de membres (anciens) de Shambala, d’autres anecdotes sur Trungpa continuent à émerger sur le net (Reddit), racontés par des témoins directs. Depuis quelque temps notamment sur son instrumentalisation de la torture d’animaux pour discipliner ses disciples. En effet, en sa qualité de maître en vajrayana, Trungpa ne fait jamais rien gratuitement, et ce qu’il fait est pour la meilleure édification et l’éveil de son disciple…

Deux anecdotes que l’on ne trouve pas dans les hagiographies habituelles du maître. J'ai mis des liens vers les impressions PDF des articles, comme les liens changent ou disparaissent quelquefois.

Anecdote 1 (torture de chat)

Une de ses sept « femmes secrètes »[1], avait (au bout de 30 ans) publié un compte-rendu d’une séance de torture de chat. Un chat était attaché à une table par les gardes (kasoung) de Trungpa qui surveillait la manoeuvre. Il demanda ensuite qu’on lui porte des bûches de bois en braise. En buvant son verre de sake il balançait une bûche sur le chat qui sursauta, tomba de la table en restant pendu à la corde avec laquelle il était attaché. Pendu, le chat fit un bruit d’étouffement mais se reprit finalement et arriva à remonter sur la table. Trungpa lui balançait une autre bûche qui toucha le chat si fortement qu’il en eut le souffle coupé. Le chat cria. La femme secrète intervint : « Chéri, arrête ! pourquoi fais-tu cela ?! » Trungpa répondit qu’il n’aimait pas les chats, car ils jouaient avec leur nourriture et n’avaient même pas pleuré aux funérailles du Bouddha. Il continua la séance de torture. La femme secrète lui cria dessus en le priant d’arrêter. « C’est moi qui t’ai donné le chat, arrête ! ». Trungpa lui lança un regard accusateur en répondant que c’était elle qui fut responsable pour ce karma en ricanant. Un des gardes devait intervenir pour empêcher la femme secrète de sauver le chat. Au bout d’un certain temps, le chat arriva à se sauver traînant la table derrière lui. Selon la femme secrète, sa patte était cassée. On ne revit ni le chat ni la table pendant le séminaire.

Résumé en français tiré de l'article Shambhala Sham - Survivor Tells Us a Story. L'article complet original a disparu. Il est repris sur le site Families Against Cult Teachings. Impression PDF.


Anecdote 2 (torture de chien)



John Riley Perks, le butler de Trungpa, publia son livre « The Mahasiddha and His Idiot Servant » en 2006. On y trouve un compte-rendu de la torture de Myson, le chien d’un des disciples de Trungpa au nom de Max. Max était absent, c’est John Riley Perks qui raconte l’anecdote.

Trungpa demanda à son butler de lui amener le chien, de lui bander les yeux et de l’asseoir la tête entre deux rangées de bougies de façon à ce qu’il soit impossible au chien de bouger la tête sans se brûler. Trungpa prit une pomme de terre et frappa le chien avec sur la tête. Le chien bougea, la fourrure de son oreille prenant feu. Le butler éteignit les flammes. Cela se répéta plusieurs fois, jusqu’à ce que le butler ne se retienne plus et demanda à Trungpa d’arrêter. « Ferme-la, et donne moi une autre pomme de terre ». A la fin, le chien s’enfuit et se cacha dans la chambre de Max. « Voilà comment on fait pour entraîner les étudiants » fut le commentaire de Trungpa.

Extrait en anglais sur Internet. L'extrait en anglais sera ajouté au présent billet après les notes. 

Humiliations 

Dans une discussion avec le poète américain Alen Ginsberg, Trungpa reparle de l’incident avec le poète Merwin et son amie hawaïenne Noane. Il s’agit d’une fête halloween mal tournée à laquelle ses deux derniers étaient conviés et où, refusant de participer à la fête, ils furent amenés avec force et violences par les gardes de Trungpa devant le maître en état d’ébriété, et forcés de se déshabiller au milieu de ses disciples. Vous trouverez les détails dans The Party-A Chronological Perspective on a Confrontation at a Buddhist Seminary (1977) par Ed Sanders et al, dans Boulder Monthly - Behind the Veil of Boulder Buddhism (March 1979) et dans W.S. Merwin and Chogyam Trungpa, The Halloween Party 1975 Peter Marin On The Chogyam Trungpa and W.S. Merwin Incident sur Beezone. L'incident est aussi décrit (en français) dans Qu'ont-ils fait du bouddhisme de Marion Dapsance.
« [Trungpa] dit, eh bien le problème avec Merwin — c'était il y a quelques jours — il dit, le problème de Merwin était la vanité. Il dit, je voulais me charger de lui en m'ouvrant totalement à lui, en mettant de côté toutes les barrières. “C'était un pari.” dit-il. Alors je demandais était-ce une erreur ? Il répondit “Non.” Alors je dis que si c'était un pari et que cela n'avait pas marché, pourquoi ne serait-ce pas une erreur? Eh bien, parce que maintenant tous les étudiants doivent y réfléchir, cela servira d'exemple, et leur fera peur. Alors je rétorquai “Et si tout le monde en parle à l'extérieur, cela ne causerait pas un scandale énorme?” Et Trungpa de répondre, “Eh bien, ne sois pas étonné de découvrir que tout l'enseignement se réduit finalement à la vacuité et la docilité. »[2] Un gourou pour insulter l'ego  

"And you try to say something like 'Hi Rinpoche..." Reginald Ray
Reginald Ray, un disciple de Trungpa, raconte une anecdote qui décrit l’ambiance qui régna autour du maître. La mort de l’ego et la transmission d’esprit à esprit demande des préparations et un conditionnement millimétré, sans quoi elle ne pourra pas avoir lieu. Pour que vive l’idée du charisme d’un maître « terrifiant », il faut que tout le reste (ses rapports de force) reste caché ou à l’arrière-plan, comme dans la prestidigitation. 

Dans l’anecdote racontée par Reginald Rey[3], Trungpa est « simplement » assis derrière une table de picknick à Tail of the Tiger. Personne présente n’ose s’en approcher, car la simple présence ou éveil de Trungpa suffit pour « faire tomber les masques ». C’est comme si tous vous habits vous sont arrachés d’un coup (par les gardes vajra ?) et que vous vous trouvez nu devant lui. Reginald Rey est terrifié. Quand Trungpa tourne simplement le regard vers lui sans ne rien dire, il pense qu’il va défaillir ou mourir. Il fait tout un film dans sa tête en essentialisant « l’énergie interne » (l’éveil, le charisme, la présence…) de Trungpa, tout en faisant abstraction de tout ce qui rend « cette énergie » possible. C’est le contraire de ce qu’un disciple du Bouddha est censé faire… Et par cette vidéo et la façon de laquelle Reginald Rey raconte l’anecdote, en jouant avec les réactions du public (silences stratégiques), il contribue à créer l’atmosphère qui fera en sorte que d’autres disciples ressentiront la même tension terrible devant leur maître, même si celui-ci est « simplement » assis derrière une table. (Extrait de L'irrésistible énergie intérieure du maître)

Toutes ces mises en scène et cette atmosphère de respect terrifié étaient nécessaire pour que le maître puisse faire son travail : « insulter l’ego ». Dans le cas des animaux, insensibles aux mises en scène à l’atmosphère de charisme créée artificiellement (mais sensibles à la torture...), il ne s’agissait évidemment pas d’insulter leurs « egos ». Un chat ou un chien a-t-il un ego ? A-t-il besoin d’être libéré de son ego ? A qui sont alors destinées les scènes de torture ? Et quel effet sont-elles censées produire ? Il est vraisemblable que ces animaux n’étaient que des instruments pour produire de l’effet sur le disciple, pour créer l’ambiance nécessaire à sentir le rayonnement et le charisme du maître.

Cela n’empêche pas à certains disciples, toujours maintenant..., de parler du génie de Trungpa. Un génie malade, certes, comme un Van Gogh par exemple, mais créateur d’un Dharma merveilleux…

Un des éléments déclencheurs de l’affaire Sogyal fut le moment où celui-ci donna un coup de poing dans le ventre d’une nonne en présence de mille disciples. Suite à l'indignation de certains, le lendemain, un membre de direction expliqua à la foule que Sogyal Lakar avait été déçu que l’on mit en question ses méthodes et que si les gens ne comprenaient pas ce qui s’était réellement passé, ils n’étaient pas prêts pour recevoir les instructions avancées durant leur retraite. Sogyal n’enseigna plus.[4]

***

Publication Facebook de Leslie Hays sur sa vie avec Trungpa

MàJ 04102019
"Q: One of the issues that’s most painful to talk about, for women who go through training, is having had male teachers. Although the Buddhist teachings are fair and equal, all teachers do not manifest this teaching in a fair way. All teachers do not challenge the biases within and the male ego they carry with them, because they are not challenged by their teachers to do so. I and maybe other women too have had to leave teachers because of direct and indirect abuse.

Pema Chodron: So what did you do?

Q: I left.

Pema Chodron: And then? You’re still alive.

Q: And I’m continuing to practice. But there are people who are teaching, who taught me, who practiced for 20 years and still ripped me off.

Prabhasa Dharma: What you were saying about your personal story, I deeply feel with you because I went through that myself. [Prabhasa Dharma had a sexual relationship with her teacher Joshu Sasaki around the beginning of the 1970s, note Rob Hogendoorn.] I’m here as an example of what one can do with that. Maybe you can do something different with it. I don’t think we can make rules about this to solve the problem. That is why we always go so deep and say that basically, we must become whole and healed. Then we find our role and will evolve as a teacher, no matter what we do, even if we become bakers or something, we will be a teacher. We will find a way to manifest what we most want to be. This is what I believe in.

Q: Ideally all things are in balance. But that person is still causing pain to other people. I can heal and go to practice, but what happens to the others?

Pema Chodron: I think it’s a question of how you relate to injustice in the world, any injustice, even if it’s someone hurting your cat. How do you relate to things not being right? It brings up self-doubt. Otherwise,why wouldn’t you just blast out in a nonagressive way? (Laughter) If you have confidence."
Extrait de A Gathering of Spirit-Women Teaching in American Buddhism (1985) (via Rob Hogendoorn)
[1] Elle avait été « mariée » à Trungpa le 12 juin 1985, au Rocky Mountain Dharma Center (RMDC), actuellement le Sham Mountain Center (SMC).

[2] " He said, well, the problem with Merwin — this was several years ago — he said, Merwin’s problem was vanity. He said, I wanted to deal with him by opening myself up to him completely, by putting aside all barriers. “It was a gamble.” he said. So I said, was it a mistake? He said, “Nope.” So then I thought, if it was a gamble that didn’t work, why wasn’t it a mistake? Well, now all thestudents have to think about it —so it serves as an example, and a terror. But then I said, “What if the outside world hears about this, won’t there be a big scandal?” And Trungpa said, “Well, don’t be amazed to find that actually the whole teaching is simply emptiness and meekness.” When the Party’s Over, interview avec Allen Ginsberg dans Boulder Monthly, mars 1979.

[3] Reggie Ray and Trungpa - Having Your Clothes Ripped Off (Beezone's Title)

[4] « The next day, one of the Rigpa hierarchy addressed the doubters. Sogyal, he said, was upset that people should be questioning his methods. If people didn’t understand what had actually happened, then they probably weren’t ready for the promised higher-level teachings, and Sogyal would not teach again during the retreat. »
Sexual assaults and violent rages... Inside the dark world of Buddhist teacher Sogyal Rinpoche


Extrait en anglais de John Riley Perks

« One night after supper Rinpoche said, “Get [the dog] Myson and bring him in here." I dragged the shaking dog into the kitchen and following Rinpoche’s instructions I sat him on the floor and covered his eyes with a blindfold. I set up stands with lighted candies by either side of his head. Myson couldn’t move his head without being burned. Rinpoche took a potato and hit Myson on the head with it. When the dog moved, the fur on his ear would catch on fire. I put out the flames. Now and then Rinpoche would scrape his chair across the tiled floor and whack him again on the head with a potato.

“Sir," I began hesitantly, trying to stop him.

“Shut up,” snapped Rinpoche, “and hand me another potato.” I started to empathize with the dog. In fact, I became the dog.

I was blindfolded and was banged on the head with a spud and if I turned my head my cars would bum and there was the squealing sound of the chair on the floor. Pissing in my pants I was that dog not being able to move, feeling terrified and at the same time excited. Finally, the scraping chair and the potato throwing stopped and we released the shaking dog, who ran upstairs to Max’s empty room.

“That’s how you train students,” Rinpoche calmly stated to me. »

The Mahasiddha and His Idiot Servant, John Riley Perks [Trungpa’s butler], Crazy Heart Publishers (2006), p.60-61

dimanche 25 mars 2018

L'irrésistible énergie intérieure du maître


Ven. Lama Dondrup Dorje activating students chi to clear blockages in channels 
Un début de réflexion, sans doute maladroit, sur l’ascendance d’un maître dit éveillé. Inspiré par une discussion sur le groupe Open Buddhism en septembre 2017, sur l’atmosphère créé autour de Trungpa par ses disciples (anecdote sur Tail of the Tiger racontée par Reginald Rey). Cet élément de la discussion semble avoir disparu. L’anecdote pourrait faire croire que Trungpa avait un charisme difficile à soutenir. Quel est la nature de ce type de charisme ?

Le charisme c’est être le centre de toute attention, un peu malgré soi, sans y paraître. A l’origine, le charisme est une grâce accordée par Dieu, donc une grâce naturelle. Par extension (façon de parler pour un athée), c’est une « autorité, fascination irrésistible qu'exerce un homme sur un groupe humain et qui paraît procéder de pouvoirs (quasi) surnaturels » (Atilf). Pour Max Weber le charisme est la croyance en la qualité extraordinaire d'un personnage. Tout en paraissant « naturel » et une « grâce accordée par Dieu », le charisme demande du travail, beaucoup de travail ou de conditionnement. Le charisme et la majesté sont similaires, à la différence que le conditionnement de la majesté vient souvent avec des attributs (architecture de grandeur, étiquette et pompe) et est plus visible que celui du charisme « naturel », qui conditionne plutôt à l’aide de concepts de simplicité et de sobriété, mais qui n’en fait pas moins.

S’entourer de faste (maṅgala) c’est augmenter son capital charismatique. Mais l’art du charisme « naturel » ou inné doit presqu’aller en sens inverse. N’oublions pas qu’en Mésopotamie, le roi pouvait être un simple berger, dûment oint et entouré de faste, étiquette et pompe. Au Tibet, des gens d’origines très simples pouvaient finir sur le trône du pontife d’un centre administratif-religieux. Leur potentiel de charisme inné devait être rendu visible pour tous, pour qu’il puisse opérer conformément.

Chogyam Trungpa (1939-1987) semble avoir donné quelques clés à ses disciples, pour travailler leur charisme. Dans le bouddhisme autoritaire, le charisme c’est l’éveil. Trungpa parlait d’ « évoquer l’éveil » (evoke awakening), ou l’éveil devient comme un synonyme de « présence » pourrait-on dire. Comment faire pour rendre son propre éveil perceptible aux autres ? Le genre d’instructions qu’il donna était au départ destiné aux acteurs du groupe Mudra. Comment faire pour avoir de la présence sur scène ou sur l’écran ? Une bonne élocution était également indispensable au « travail sur la forme », que Trungpa appella Mudra Space Awareness, « la pleine conscience à l’espace du geste ».[1] Il enseigna à son groupe de théâtre Mudra comment « développer une présence qui naît d’une manière d’être physiquement et psychologiquement en relation à l’espace. »[2] Il est essentiel pour cela de commencer par faire naître une sensation de sympathie pour soi-même, autrement dit de prendre conscience de sa légitimité.
« Pour apprendre à être en relation avec l'espace, il nous faut apprendre à intensifier le corps et à construire des situations à aussi forte intensité que possible. Pouvez-vous essayer simplement de sentir l'espace autour de votre corps ? Tirez vos muscles comme si l’espace était en train de se ruer sur vous. Serrez les dents et les orteils. (...) Très étrange à dire : pour apprendre à vous détendre, vous devez faire croître une tension vraiment compacte. Vous pouvez expirer et inspirer, mais ne reposez pas votre respiration, créez simplement une intensification totale. Alors vous commencez à sentir que l’espace se referme sur vous. Pour être en relation avec l'espace, il vous faut être en relation avec la tension. » […] « La seconde série d'exercices d'intensification comprend aussi trois exercices : apprendre à être debout, une pratique de marche, une danse monastique. »[3]
Il existe d’autres exercices et moyens pour étendre notre présence dans l’espace, et éventuellement de prendre de l’ascendance, … naturellement ? Pour apprendre à être présent à l’espace, Trungpa apprit les vajra guards ou Dorje Kasung à marcher, il enseigna à ses étudiants la façon de manger oryoki, l’art du tir-à-l’arc (kyudo), l’art du faire du thé (chado). Il les apprit à porter un costume cravate (« sympathie pour soi-même », se sentir légitime). Pour ses cours d’élocution, il apprit à Carolyn Rose Gimian de prononcer les mots façon Oxford (« Oxonian »).[4] Trungpa lui-même et Dame Diana Mukpo (sa femme) pratiquaient aussi l’art de faire du cheval. Tout cela constitue un art de la simplicité (« Art of Simplicity : Discovering Elegance » The Collected Works of Chogyam Trungpa, vol. 7), qui permet de développer un charisme simple, une élégance, une ascendance, une présence, un éveil perceptible… Son fils, le sakyong Mipham, a continué à développer l’art de la majesté naturelle à Kalapa Court. Cela a pour effet que l’éveil semble indissociable d’une sorte de noblesse réelle (de naissance), en plus de celle du cœur.

Sakyong Mipham et sa femme à la Court de Kalapa, entourés de leur équipe de cuisiniers 
Afin d’éviter de boxer son ombre en s’efforcant de développer la simplicité, cet art est présentée comme quelque chose de naturellement présent que l’on découvre graduellement, au lieu d’un art qu’on développe. Comme l’idée de quelqu’un bien né qui serait doté d’un bon goût naturel et qui confirme son bon goût au fil des beaux gestes, des œuvres d’art, de la gastronomie, des bons vins, etc. dont il se délecte. Ce bon goût, cette élégance naturelle s’inscrit alors dans un parcours de découvertes et de jouissances.

L’élégance permet à la personne charismatique (qui ne sort jamais de son rôle) de paraître présente et éveillée, même en l’absence de toute pompe, qui ne serait que l’écrin qui met en valeur son charisme naturel …

Vers la fin de la vie de Trungpa et durant sa maladie, l’élocution fit place à un regard fixe en silence posé sur un disciple[5], une sorte de darshan. Il existe des milliers de portraits de lamas tibétains regardant droit dans la caméra, d’un air contemplatif, ou encore le regard dans le vide, que décrit très bien David Dubois. Cette attitude ou posture (mudrā) semble vouloir communiquer une sorte de non-attitude, mais reste néanmoins une attitude. Tout est geste. Le geste peut-il exister indépendamment du reste ? L’éveil (à l’espace) et la présence, dont parle Trungpa, et qui semble s’exprimer surtout, en prenant de la place, de l’espace, et par une sorte d’ascendance sur les autres, peuvent-ils exister sans tout ce qui le conditionne ? C’est-à-dire tout ce qui fait que les disciples restent à leur place ? (voire sont propulsés en arrière par l’énergie interne du maître) Ces qualités sont-elles alors véritablement naturelles et innées ?

La photo du maître, qui pour le disciple dévot est une pure expression de l’éveil et qui peut lui faire ressentir une profonde émotion n’a aucun effet sur quelqu’un qui ne connaît ni le maître, ni même le bouddhisme tibétain. Quelqu’un qui ne sait pas qu’elle représente la réincarnation d’un grand bodhisattva, qui, sacrifiant son propre nirvāṇa, est descendu dans un être ordinaire afin de sauver tous les êtres du saṁsāra. Un véritable Bouddha, dont la simplicité extrême déroute et est terriblement touchante. Émotion qui semble être provoquée par l’énorme distance entre son côté extraordinaire imaginaire, divin, et son aspect on ne peut plus ordinaire. Pour une raison obscure, celui qui ignore tout du Bouddha qu’il est, pourrait passer à côté de ses qualités extraordinaires et ne pas ressentir le charisme naturel. Il n’y est pas sensible. La même chose pourrait arriver avec un grand artiste, philosophe, médecin, ou autre célébrité. La différence ici étant que l’on semble travailler directement ce charisme, qui normalement n’est qu’un produit dérivé : le simple rayonnement d’autres qualités présentes.

Pour que vive l’idée de ce type de charisme, il faut que tout le reste (ses rapports de force) reste caché ou à l’arrière-plan, comme dans la prestidigitation. Dans l’anecdote racontée par Reginald Rey, Trungpa est simplement assis derrière une table de picknick à Tail of the Tiger. Personne présente n’ose s’en approcher, car la simple présence ou éveil de Trungpa suffit pour faire tomber les masques. C’est comme tous vous habits vous sont arrachés d’un coup et que vous vous trouvez nu devant lui. Reginald Rey est terrifié. Quand Trungpa tourne simplement le regard vers lui sans ne rien dire, il pense qu’il va défaillir ou mourir. Il fait tout un film dans sa tête en essentialisant « l’énergie interne » (l’éveil, le charisme, la présence…) de Trungpa, tout en faisant abstraction de tout ce qui rend « cette énergie » possible. C’est le contraire de ce qu’un disciple du Bouddha est censé faire… Et par cette vidéo et la façon de laquelle Reginald Rey raconte l’anecdote, en jouant avec les réactions du public (silences stratégiques), il contribue à créer l’atmosphère qui fera en sorte que d’autres disciples ressentiront une tension terrible devant leur maître, même si celui-ci est simplement assis derrière une table.

Dans les sociétés anciennes, les rois, les grands prêtres etc. étaient accompagnés de leurs pompes respectives, et ils n’avaient pas véritablement besoin d’un charisme « naturel ». Dans notre monde post-Lumières, post-révolutions, et de spectacle, on se méfie des pompes (qui ont cependant toujours le vent en poupe), et le charisme naturel (simplicité, naturel, élégance, présence, éveil…) est en train de devenir le nouveau charisme. Mais ce charisme simple, élégant, naturel, n’est pas inné, ce n’est pas une grâce de Dieu. Il ne peut pas exister sans des milliers de causes et conditions.

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[1] Fabrice Midal, Trungpa, l’homme qui a introduit le bouddhisme en Occident, p. 187

[2] Trungpa, p. 192

[3] Trungpa, p. 193

[4] Elocution Lessons with Chögyam Trungpa, Part Two: Form as Practice,

[5] « In the last few months before he became ill, people often sat in a room with him for hours at a time with very little being said. He somehow made it impossible to talk at all. And he would stare very intensely at you sometimes, which I have heard is a form of the guru’s blessing, when he stares at you like that. I think this was actually a very profound period and a time when he gave ultimate transmission of some kind. But not everyone felt that way. »