vendredi 23 février 2024

Il suffit de passer le pont...

"Dignitaires passant le pont vers la Terre pure" (détail Bridge of the Seven Treasures)
"Deux diables Courte-vie et Prompte-mort, précipitent dans les flots les âmes qui s’y engagent"

Sans syncrétisme pas de religion. Cependant, le mot syncrétisme prend souvent un sens péjoratif dans une religion qui se respecte.
“Fusion de différents cultes ou de doctrines religieuses; en partic., tentative de conciliation des différentes croyances en une nouvelle qui en ferait la synthèse.”
Et pourtant, sans "syncrétisme" aucun culte, aucune religion ou spiritualité n’existerait. Le syncrétisme semble poser moins problème dans l’art, la musique, la gastronomie. Quand on touche aux croyances et aux identités culturelles, cela devient nettement plus sensible. Le terme syncrétisme semble alors vouloir dire “Chacun chez soi et les cochons seront bien gardés”, car la fusion termine si souvent en con-fusion.

Dans de nombreuses religions, sept est le nombre de perfection, et même la gamme diatonique de Pythagore consiste en 7 notes. Car il y avait initialement sept planètes connues dans notre cosmos. Toutes les religions, anciennes ou nouvelles, tiennent toujours au nombre ancien. Il ne faut pas toucher un système qui fonctionne : if it ain't broke, don't fix it. Donc la terre, les sept planètes, les dieux-planètes, et les Parfaits et Dieu au-delà, n’y touchons pas. Les sept jours de la semaine nommés d’après les sept planètes sont très bien comme ils sont. 

Les religions s’intéressent surtout à la vie de l’âme (tib. bla) après la mort et à l’au-delà. L’âme est une étincelle de lumière, ou autre semence, embourbée temporairement dans un corps, et qui aspire à retourner dans l’au-delà afin de rejoindre la Lumière divine ou l'Un.

Screen capture from Prof. dr. Wouter Hanegraaff

Les religions ainsi que les platoniciens et néoplatoniciens[1] s’intéressent notamment au voyage retour. Il faudrait que l’âme (re)traverse les sept planètes, disons sept jours pour traverser chaque sphère planétaire et les entités qui la fréquentent, soit sept fois sept, quarante-neuf jours, un long voyage, pour une âme solitaire sans boussole. Et de quoi vivra-t-elle ? Les religions offrent tous les services dont pourrait avoir besoin une âme transmigrante. Les taoïstes et les bouddhistes en Chine sont parmi les mieux outillés dans ce domaine[2]. Leur saṃsāra se limitait encore à cinq destinées, là où le bouddhisme tibétain en compte six. Les religieux ont pour tâche d’empêcher que les âmes de trépassés soient agressées lors de leur périple ou transmigrent dans de mauvaises destinées, et veillent à leur confort optimal pendant le voyage qui dure au maximum 49 jours, soit sept semaines.

Henri Doré fig. 60 la roue de la métempsychose avec 5 mondes

Grâce au système des révélations terma (gter ma), le bouddhisme tibétain, à force de multiples fusions successives à différentes époques (notamment aux XVI-XIXème siècles), a su rattraper son retard en complétant et en ajustant son outillage GPS post-mortem, et prendre même de l’avance sur toutes les autres religions. Quasiment toutes les options sont disponibles.

Henri Doré, cercueil, autel avec tablette de nom (Chine) 

Je vais me limiter dans ce qui suit aux Guides de géolocalisation mythocosmique (rigs drug gnas 'dren) et à la pratique de Korwa Dongtrouk[3] que l’on trouve dans la collection du Rinchen Terdzö de Jamgön Kongtrul (1813-1899). Comme dans les Recherches sur les superstitions en Chine (première partie) de Henri Doré, on y trouve une petite table-autel avec une tablette nominale (Tib. ming byang C. Ji Ling 祭灵), qui sert de “siège de l’âme” temporaire, le temps des rituels. “C’est une tablette en papier, une sorte de poche ou de grande enveloppe rouge rectangulaire, censée contenir l’âme [tib. bla] du défunt dont on a écrit le nom dessus” (H.Doré). 
“Nous avons ici le principe de l'effigie nominale représentant le défunt, qui sert de support pour fixer son principe conscient, lequel pourra ensuite être aisément instruit. Ce substitut du corps est ici représenté par des morceaux de vêtement ayant appartenu à l'individu ou même par des fragments de ses os si les funérailles sont achevées, et par l'écriture du nom du défunt. La mention du la (tib. bla) errant, sorte d'âme vitale d'origine non-bouddhiste, est un indice de l'ancienneté probable d'un procédé qui fut par la suite adapté aux doctrines bouddhistes et approchantes du Youngdroung bön. On notera aussi la mention selon laquelle cette pratique doit être faite chaque semaine après le décès. Enfin, l'allusion aux déités paisibles et courroucées montre le lien étroit de ces rituels avec la période post mortem, lien confirmé par l'existence du Bardo Thödröl de la transmission orale (tib. sNyan rgyud bar do thos sgrol) chez les Bönpo dès le XI siècle[4].”
Dans les pratiques tibétaines, on peut trouver à la fois des éléments taoïstes, Bön, manichéens, zoroastriens, tantriques indiens (sādhana, abhiṣeka), etc. Philippe Cornu a assisté à des rituels “Nédren” (tib. gnas ‘dren), et en donne une description dans son livre.
“Il m'a été donné plusieurs fois d'assister à un rituel de nédren, notamment en 1989 où celui-ci était présidé par le IVe Dodroupchen rinpoché ; en 1996 également avec l'actuel VII dzogchen rinpoché ; et en 1997, où le rituel était accompli par Tülkou Pégyal rinpoché, un maître rattaché à la tradition du monastère dzogchen et spécialisé dans les rituels des défunts. Dans tous les cas, le corps étant absent, on fabrique d'abord une carte-support portant le nom du défunt, le mingtchang ou tsentchang (tib. mtshan byang), monté sur un bâtonnet vertical : l'ensemble constitue le tchangbou (tib. byang bu). La carte-support est une feuille de papier rectangulaire sur laquelle figure le dessin du défunt assis sur un lotus, les mains en prière, surmonté d'un parasol, les syllabes Ā SU NṚ TRI PRE DU étant apposées respectivement au niveau du front, de la gorge, du cœur, de l'ombilic, du sexe et des plantes des pieds de la représentation. Ces syllabes sont celles des différentes destinées du samsara. L'idée est de purifier ces empreintes karmiques figurées sous forme de lettres, afin d'éviter que le défunt ne soit entraîné à renaître dans l'une de ces destinées. Une baguette de bois horizontale, collée en haut du dessin, permet de fixer celui-ci sur un axe vertical en bois ou en bambou planté dans un bol de riz, d'orge ou de sable. La baguette horizontale est alors recouverte d'une étoffe, si possible provenant d'un vêtement ayant appartenu au défunt. Puis un miroir, symbole de l'esprit, est soit attaché au sommet du mingtchang, soit disposé dans une coupelle placée à côté.[5]”

 

Tablette nominale (ming byang) (photo : P.Cornu IV.13)
Colonne des syllabes sur la droite A Ni Tir Pre et Du 

D’abord, la conscience, ou le “continuum de conscience” pour tenter de rester dans un cadre axiomatique bouddhiste, est convoqué et fixé dans le support, la “tablette nominale” (ming byang). Impossible pour une conscience en dérive dans le bardo d’y résister. Philippe Cornu précise que les maîtres nyingmapa arrivent même, au-delà des 49 jours, à capturer des âmes (bla) ou des "continuum de conscience" dans leur nouvelle destinée misérable, et de les fixer avec le mantra NṚ YAṂ VAJRA AṄKUŚA[6] JA JA dans le “siège de l’âme” (p. 725), afin de les sauver par un Nédren de la deuxième chance. Une fois capturée, l’âme, par le biais de son “siège”, ainsi que son esprit-miroir sont purifiés par l’eau consacrée versée sur le miroir rituel. Les syllabes marqués aux différents endroits du siège-corps, Ā SU NṚ TRI PRE DU, représentent les six mondes : les dieux (Ā), les demi-dieux (SUra), les humains (NARa), les animaux (TIRyak), les mânes (PREta) et les états misérables (DUrgati). Ces syllabes-mantras correspondent à “l'énergie sonore de la Réalité”. La Réalité vibre en effet en Sanskrit.
“Dans le Vajrayana, on conçoit donc deux registres de perception de la réalité relative : la réalité relative impure, conditionnée par les forces opérantes, biaisée par les obscurcissements de la connaissance et des passions, et perçue par les êtres ordinaires piégés dans le cycle des existences; et la réalité relative pure, c'est-à-dire la manifestation incomposée et inconditionnée des précédents phénomènes, sous la forme des déités vides et lumineuses. Cette dernière est l'expression formelle de la vacuité ou réalité absolue.

Toute l'efficience de la pratique repose sur le fait qu'elle n'est que le rétablissement de la perception pure de la réalité relative : l'exercice répété de la visualisation, associé à la récitation des mantra, l'énergie sonore de la Réalité, purifie et transforme peu à peu la perception ordinaire qui finit par s'effondrer ou se déchirer comme un rideau usagé pour faire place à la vision pure. L'union indivisible de la vacuité et de la clarté se manifeste alors pleinement comme les formes pures du tathāgatagarbha enfin actuali
sé.” (p. 180-181)
Rencontres du troisième type. Communiquer grâce à l'énergie sonore de la Réalité : 
Ā SU NṚ TRI PRE DU

Comment l’âme, ou le “continuum de conscience”, est-elle empêchée de transmigrer dans une des six destinées ? Pardi, en brûlant leurs six syllabes-germe marqués sur le support ! Après avoir été lavée par l’eau consacrée ("ignée"), et en brûlant les germes des six mondes, il est tout simplement impossible que ceux-ci se matérialisent de nouveau pour l’âme sauvée. L’effigie vide sera incinérée, mais l’âme aura déjà passé le pont.

Les Guides de géolocalisation mythocosmique (rigs drug gnas 'dren) consistent en plusieurs parties en fonction des versions extensives ou condensées :
Les préparatifs et la création du support
La convocation de la conscience et sa fixation dans le support
La séparation des influences négatives
Les ablutions et purifications des obstacles et des actes négatifs
L’extirpation des poisons (tib. dug phyung, d’origine Bön)
Refuge et consécration
Hommages et offrandes
Incinération des nourritures et boissons (zas bsngo bsregs)
Montrer la voie (lam sbyong bstan pa)
Projection de la conscience dans un champ pur (rnam shes spar ba)
Crémation de l’effigie, rassembler les cendres de l’effigie et en faire des offrandes votives tsatsa en les mélangeant avec l'argile.
 
Korwa Dongtrouk (Samye Ling)

La pratique de Nédren est encadrée dans un rituel tantrique (sādhana), comme celui de “Avalokiteśvara rouge”, Rituel très condensé de la tablette nominale associé au rituel de l’aiguière du Grand compatissant qui secoue les tréfonds du saṃsāra[7]. Les ”tréfonds du saṃsāra” sont secoués par l’incinération des syllabes-germe des six mondes, et l’eau consacrée de l’aiguière lave l’esprit et “la conscience” (bla). Mais la conscience est d'abord attirée et fixée dans le support : 
"Par la vérité des Trois Joyaux
Par la vérité du dharmatā parfaitement authentique
Par la vérité de l'infaillibilité des liens de l'harmonie universelle (brten 'brel)
Par la vérité du Bienheureux Grand compatissant qui secoue les tréfonds du saṃsāra
Et par la puissance de la vérité universelle (bden pa chen po), où que se trouve la conscience de l'individu qui est passé de ce monde à son existence suivante, où que ce soit dans une des six destinées ou dans l'état intermédiaire, qu'elle se pointe ici sur le champ ! NṚ VAJRA-AṄKUŚA JA (trois fois)"
L’officiant qui se visualise comme “Avalokiteśvara rouge” imagine les sommets de ses mains jointes comme les Pères-Mères des Cinq Familles. Des interstices entre les dix doigts joints fusent des lumières de gnose qui brûlent les syllabes des six destinées, aux six emplacements du corps-support du trépassé, du même coup réduisant en cendres (bhasmi) ses actes négatifs (pāpaṃ) et obnubilations (avaraṇa) par la grâce de tous les tathāgata. Oṃ sarva tathāgata adhiṣṭhāna-adhiṣṭhite sarva pāpaṃ avaraṇa bhasmiṃ kuru svāhā, et le tour est joué. Le performatif est rendu possible grâce à l'énergie sonore de la Réalité réelle (mantra). Le mantra à six syllabes d’Avalokiteśvara purifie les six passions qui sont à l’origine de la transmigration dans les six mondes. Le rituel très condensé contient un transfert direct dans la Lumière infinie. Pas de transfert de la conscience dans un champ pur, ou dans le “point d’union d’Amitābha uni à son épouse, devenant ainsi un fils de Vainqueur"[8]”. Amitābha, la Lumière illimitée, le Noûs.

Longchen Rabjam explique dans le Trésor du véhicule suprême :
“Selon le degré de richesse des donateurs, qui peut être supérieur, moyen ou médiocre, les médiocres feront effectuer le rituel pour guider hors des six destinées [rigs drug gnas ‘dren], présenté plus haut, un jour durant, les moyens sept jours et les supérieurs sept semaines.[9]”
Philippe Cornu ajoute :
“Il faut rappeler que, dans le bouddhisme en général, il est d'usage pour les laïcs de prodiguer leur offrandes aux moines ou aux yogis afin d'accumuler des mérites en échange des services rituels qui leur sont offerts. Cette ‘économie’ propre au rapport social entre fidèles laïcs et communauté monastique joue évidemment un rôle lors de la mort d'un membre de la famille et il n'est pas rare que celle-ci fasse des dons considérables en échange du rituel funéraire effectué par les lamas et les moines. Le mérite accumulé est alors dédié au défunt.[10]”
Il en allait de même dans la Chine de H. Doré avec le rituel taoïste/bouddhiste pour "passer le pont en argent et en or" (过“金银桥). Ces ponts sont d'ailleurs disponibles en ligne comme des artéfacts religieux. 
“3° Cérémonie du Fong-ling.

Le troisième ou le cinquième jour après la mort, les riches invitent les bonzes, pour aider l’âme à passer le pont (sans doute le pont de la douleur, jeté sur le torrent rouge, et du haut duquel les deux diables Courte-vie et Prompte-mort, précipitent dans les flots les âmes qui s’y engagent)
[voir la première illustration].

Les bonzes viennent en procession, puis, quand la nuit est venue, ils vont se placer devant la demeure du défunt. En avant de la porte d’entrée, un simulacre de pont a été construit avec des tables, placées les quatre pieds en haut ; chaque pied de table soutient une lanterne allumée.

A la tête du pont a été dressé un siège élevé, où monte le principal bonze, la tête ceinte du chapeau à cinq cornes. Du haut de ce siège, il marmotte des incantations, puis jette des gâteaux que les curieux se disputent les uns aux autres ; les bonzes s’en vont, et la cérémonie est finie
[11].”
Syncrétisme ou non, les religions ont beaucoup de choses en commun. La cosmologie, leurs sciences surannées, les hiérarchies, les clercs, les sermons sur le mérite et le démérite, la tare innée d'un être humain (péché originel, avidyā, manque, dette ...), dévalorisation de ce qui est terrestre, survalorisation de ce qui est céleste, la rédemption, les indulgences, … la reproduction des moyens de production. Quel est le bénéfice réel de ces croyances et rituels, qui en sont un condensé ? Leur propre maintien. Et la continuation du réincarnationisme ou du "continuum de conscience" qui est le nerf de la guerre du bouddhisme.

Manuscrit Le pont des sept trésors avec 11 dignitaires qui le traversent (détail Bridge of the Seven Treasures)

De gauche à droite :
1.Nonne bouddhiste
2.Femme chaste
3.Filiale et respectueuse des ancêtres
4.Aime faire l'aumône et soulager les gens
5.Conseille les autres pour qu'ils fassent le bien
6.Propage le taoïsme
7.Comprend la bonté et récompense sa source
8.Il trouve de la joie dans la bonté et se réjouit de la partager
9.Construit des temples et des sanctuaires, des salles et des monastères
10.Il a éclairé son esprit et vu sa nature
11.Cultive le dao pendant son mandat

Devenir une simple âme vierge, sans ignorance, dualisme, passions, actes "négatifs", puisque tous ces éléments doivent être éliminés durant la vie ou sinon en urgence au moment de la mort (en brûlant la syllabe NṚ), ce serait le plus haut degré de perfection d'un être humain ?

Kalou R II pratiquant Korwa Dongtrouk à Hawai
 (capture d'écran 2022) 

***

[1] Au-delà des sept sphères planétaires, ils imaginent une huitième (ogdoade), une neuvième (ennéade) et même une dixième sphère, l’Un. Il faudrait s’appeler Buzz l'Éclair pour aller plus loin.

[2] Voir p.e. H. Doré : Recherches sur les superstitions en Chine, première partie

[3] Thugs rje chen po 'khor ba dong sprug gi bum chog dang 'brel ba'i byang chog shin tu bsdus pa

[4] Philippe Cornu, Le Livre des morts tibétain, Buchet-Castel, 2009, p. 717

[5] Philippe Cornu, Le Livre des morts tibétain, p. 722

[6] Le “crochet adamantin”.

[7] Thugs rje chen po 'khor ba dong sprug gi bum chog dang 'brel ba'i byang chog shin tu bsdus pa

[8] Philippe Cornu, Le Livre des morts tibétain, p. 759. “La conscience du défunt devient un HRĪḤ rouge, l’essence de l’esprit”.

“Ecoute fils défunt de bonne famille
Quel que soit le lieu où tu naîtras dans le cycle des existences
Il aura la triple souffrance pour nature
Sans s'attacher à, et réifier cette [existence]
Produis l'éminente pensée d'éveil
Et remémore la Réalité réelle [symbolique]
Les cinq chemins [du petit véhicule] n'ont pas d'essence propre
Perfectionne les dans un état semblable à une illusion
Et ton corps mental au Coeur lumineux
Ira dans le Champ Arrangment-de-lotus
Puisse tu t'y éveiller manifestement
De façon indifférencie de la Gnose de Lumière infinie
Ta conscience qui a pris l'aspect de la lettre A blanche
Est transférée ('pho) dans le Coeur blanc de Lumière infinie
Tes reliefs (snyigs ma) seront purifiés par les flammes de Gnose
En l'Elément primordial (ka dag) profond [au niveau de la racine hypostatique] et lumineux.”

Nyon cig tshe 'das rigs kyi bu
'khor ba'i gnas ris gar skyes kyang
sdug bsngal gsum gyi rang bzhin yin
de la ma chags ma zhen par
byang chub mchog tu sems bskyed nas
chos nyid bden pa dran par gyis
lam lnga rang bzhin med pa ste
sgyu ma lta bu'i ngang du rdzogs
'od gsal snying po yid kyi lus
padmo bkod pa'i zhing du song
snang ba mtha' yas ye shes dang
dbyer med mngon par byang chub shog
rnam shes aa yig rnam pa ni
'od dpag med kyi thugs kar 'pho
snyigs ma ye shes me lce yis
gting gsal ka dag dbyings su sbyang

[9] Philippe Cornu, Le Livre des morts tibétain, p. 719-720

[10] Philippe Cornu, Le Livre des morts tibétain, p. 720

[11] H. Doré : Recherches sur les superstitions en Chine, première partie, page I.60

[12] "In general, the head (of the body) is described as the essence of the Tathāgata (Vairocana), the right hand as that of Akṣobhya,[1] the left hand as that of Ratnasambhava, the left foot as that of Amitābha, and the right foot as that of Amoghasiddhi. Then, among the fingers which are the appendages (of those hands), the middle one represents the enlightened family of indestructible reality, the index finger represents the enlightened family of the tathāgata, the thumb represents the enlightened family of gemstones, the fourth finger represents the enlightened family of the lotus, and the little finger represents the enlightened family of activity.

In this context, the hand-gesture known as the "indestructible palms" (rdo-rje thal-mo) is the causal basis of the seals or hand-emblems. It is described as follows: On the tips of the five fingers of the right hand or Akṣobhya (mi-bskyod), on the five solar disks (nyi-ma'i dkyil), the size of round grains, are respectively the syllables (yi-ge) HŪṂ, OṂ, SVĀ, ĀṂ, and HĀ. These are the five (seed)-syllables of the male consorts of skillful means. And on the five fingers of the left hand or Ratnasambhava (rin-chen), on five lunar disks (zla-ba'i dkyil) the size of grains or amulets there are respectively arrayed the five syllables (yi-ge) MŪṂ, LĀṂ, MĀṂ, PĀṂ, and TĀṂ which belong to the female consorts of discriminative awareness. The union (sbyar-bas) in the gesture of "indestructible palms" which comes about through (las) the respective combination (zung-du sprad-pa) of those two sets of five (lnga-gnyis), namely, the five fingers of the right hand and those of the left hand, is the causal basis for the emergence of ('byung-ba'i rgyu) the seals or hand-emblems (phyag-rgya) belonging to the different deities
." Guhyagarbha Tantra (with Commentary), Gyurme Dorje, 1987

mercredi 21 février 2024

"Connaissance spéciale" et rivalités : cause et effets

Illustration du site Dominus est

M. David Litwa explique dans une vidéo sur History Valley que le terme “gnostique” ne peut pas être utilisé pour classer les groupes de premiers chrétiens, ou pour désigner un groupe de chrétiens éclairés qui se serait appelé ainsi pour se distinguer des autres chrétiens, à partir de Paul. Le terme signifie simplement “ceux qui connaissent” (gnostikoi), connaissent quoi ? Une connaissance spéciale, éclairée, confidentielle, secrète, … reçue de façon spéciale… Ils connaissent quelque chose que le commun des mortels ne connaît pas, et ils prétendent avoir reçu cette connaissance spéciale d’individus ayant une certaine réputation ou autorité parmi les chrétiens, ou qui les auraient à leur tour reçu de tels individus. Des “transmissions secrètes”, que l’on pourrait appeler “āmnāya” en sanskrit ou “man ngag” en tibétain dans le bouddhisme ésotérique. Ceux qui les avaient reçues pouvaient s’estimer être en possession de cette “connaissance”, contrairement aux autres chrétiens.

Cela crée une certaine effervescence. Une connaissance secrète (sur Jésus) circulait, et si on était chrétien, cela pouvait être intéressant d’y avoir accès. De connaître quelqu’un qui connaissait, ou qui connaissait quelqu’un qui connaissait… Tous ceux en possession d’une telle connaissance, ou courant derrière cette connaissance, pouvaient être appelés avec un peu d’humour et un peu péjorativement “les connaissants”.

Et ce depuis Paul, qui avait bien parlé de “connaissance”, de “gnose”, mais sans se considérer “gnostique”. Paul était le modèle de tous les chrétiens. Comment Paul avait-il reçu sa connaissance de Jésus, et comment avait-il reçu sa mission de Jésus ? Cela est raconté dans ses Épîtres aux Corinthiens. Dans sa première lettre, nous apprenons qu’il y avait des rivalités parmi les premiers chrétiens.
“11 Il m’a été rapporté à votre sujet, mes frères, par les gens de chez Chloé, qu’il y a entre vous des rivalités.
12 Je m’explique. Chacun de vous prend parti en disant : « Moi, j’appartiens à Paul », ou bien : « Moi, j’appartiens à Apollos », ou bien : « Moi, j’appartiens à Pierre », ou bien : « Moi, j’appartiens au Christ ».
13 Le Christ est-il donc divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ?”

“17 Le Christ, en effet, ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer l’Évangile, et cela sans avoir recours au langage de la sagesse humaine, ce qui rendrait vaine la croix du Christ.” Première lettre aux Corinthiens
Les rivalités perdurent, car dans sa deuxième lettre aux Corinthiens :
“20 Car je crains qu’en arrivant, je ne vous trouve pas comme je voudrais, et que vous ne me trouviez pas comme vous voudriez ; je crains qu’il n’y ait rivalité, jalousie, emportements, intrigues, médisance, dénigrement, insolence, désordre ;” Deuxième Lettre aux Corinthiens
Les chrétiens avaient l’air perdu. Comment remettre de l’autorité, comment réarmer la chrétienté ? Si seulement Jésus était encore là. Paul avait trouvé la solution et il explique comment dans sa deuxième lettre aux Corinthiens. Paul y raconte comment il y a 14 ans auparavant, il avait “été emporté jusqu’au troisième ciel”, où il avait vu Jésus, qui lui donna des “révélations” “ tellement extraordinaires”... (07). Grâce à ces révélations et à la mission qui lui fut confiée par Jésus, au troisième ciel, il ne se sentait plus inférieur aux “super-apôtres” (11).

C’est ainsi que l’on obtient une “connaissance spéciale”, une transmission (s. āmnāya, t. man ngag) et que les autres chercheront sans doute à obtenir de vous. Qui l’as reçue, qui l’a, qui ne l’a pas, et pourquoi pas moi ? Et cela peut en effet donner lieu à la “rivalité, jalousie, emportements, intrigues, médisance, dénigrement, insolence, désordre”.

Après Paul, d’autres chrétiens sont montés au troisième ciel, ont eu des visions, ou ont reçu une connaissance spéciale d’autres manières spéciales. Et cela ne se limite pas au monde chrétien… Voir mon blog Versions de "yogācārabhūmi" et Tuṣita-nautisme pour le même phénomène dans le bouddhisme, quelques siècles après Paul.

Peut-on appeler “gnostique” tous ceux qui se réclament d’une “connaissance spéciale” obtenue de façon spéciale, et qui se sentent privilégiés à cause de cette connaissance ? Cela ferait beaucoup de “gnostiques”.

Voir aussi mon blog La précieuse étoffe uniquement visible aux connoisseurs (vaijñānika) du 2 mars 2021

mardi 20 février 2024

Les mésaventures d'une âme en peine

The Rape of Helen (of Troy), Károly Kernstok (1873-1940)

Les “gnostiques” sont des groupes très hétéroclites de chercheurs, de “chrétiens” dans la région d’Alexandrie. L’histoire étant écrite par les vainqueurs, ce nom a été donné par les hérésiologues proches des chrétiens de Rome. Alexandrie étant l’ancien haut-lieu culturel (et meltingpot) du monde helléniste, et Rome aspirait à le devenir de façon plus autoritaire en déterminant ce qui était orthodoxe ou une erreur (hérésie), une religion ou une superstition. Comme il n’y avait pas encore d’orthodoxies chrétiennes à l’époque (II-IIIème siècle), il ne pouvait pas s’agir de groupes “rebelles” refusant les dogmes naissants et évoluants d’une “Église” officielle[1], ou le pouvoir sacerdotal juif, mais des chercheurs (et quelques "trouveurs" confidents) qui échangeaient, réfléchissaient et partageaient leur idées et pratiques spirituelles (judaïques, chrétiennes, “néo-païennes”, néoplatoniciennes,...) , de façon assez libre et diverse, parfois aussi avec violence, comme il était plutôt coutumier à l’époque hellénistique, et notamment à Alexandrie.

Hypatia et Theon dans le film Agora

La coexistence de cultures de différentes origines conduisait naturellement à une interprétation des anciennes ou nouvelles cultures à travers le prisme de sa propre culture, et donc à des “rapprochements” et des (ré)interprétations allégoriques. La doctrine et le praxis d’autres cultures pouvaient être “traités”, interprétés de façon allégorique (exégèse allégorique) afin de les rendre propres à des analyses comparatives de par sa propre doctrine et praxis, si toutefois ces derniers étaient bien définis.

Cette atmosphère permettait à certains acteurs, souvent de bonne famille, de développer des théories universelles incorporant des éléments égyptiens, hellénistes, juifs, “chrétiens”, “gnostiques”, chaldéens, perses, et “païens”, etc. De toute façon, même pour convertir d’autres âmes, il fallait passer par un discours commun, des références et des allégories partagées, etc. Il y avait également une tendance “monothéisante” dans le monde religieux polythéiste, où un chef des dieux (p.e. Zeus) pouvait devenir un Dieu inaccessible, avec les autres dieux mineurs comme ses Puissances (g. dunamis, s. śaktī, t. nus pa) manifestes. Dans le passé, j’ai parlé en d’autres termes, et sur un autre aspect d’un phénomène susceptible d’y être associé : une appropriation, ou une intégration de “dieux mineurs” (ou rétrogradés), y compris provenant d’autres cultes, dans le culte du chef devenu un Dieu monothéisante. Dans le milieu tibétain on parle alors de “dompter” (‘dul ba)[2], “de par l’intérieur” tout en gardant la forme extérieure, dans une “appropriation culturelle” bien assumée, et même avec fierté.

Ou bien, à l’endroit de Mañjuśrī, le Hermès et le Logos du monde bouddhiste ésotérique, le, fait de son omniprésence dans le triple univers, où il assume tous les rôles importants, sous divers aspects, le plus souvent appropriés d’autres cultes concurrents.

Life of Brian, Monty Python

A Alexandrie aussi, les messies se faisaient concurrence. Simon de Samarie[3] (renommé péjorativement “Simon le magicien” par les hérésiologues) était rétroactivement considéré comme un chef de fil “gnostique” et était un des cibles principales des chrétiens proches de Rome, mais l’hérésie des “gnostiques” était l’invention et la création de l’orthodoxie chrétienne occidentale postérieure. Il n’y avait donc pas de “révolution gnostique”, ni contre l’Eglise, ni même forcément contre le démiurge et ses archontes, car les idées des “gnostiques” le concernant étaient susceptibles de varier énormément. Il n’y avait d’ailleurs pas de temps à perdre à combattre les rois/archontes, dans la recherche de la gnose et du salut.

L’enseignement de Simon de Samarie est connu par quelques fragments d’un texte qui est attribué à lui-même, ou à ses disciples : l’Apophasis Megalê (La grande Révélation). D’autres fragments attribués à “Simon le magicien” se trouvent dans la Réfutation contre toutes les hérésies…

Uma Maheshvara, Kashtaharini Ghat, IX-Xème siècle, Patna Museum

Dans l’Evangile de Jean, il y a la triade Commencement, Dieu et le Verbe, chez Simon c’est le Silence, la Raison (divine, Noûs) et la Pensée (Ennoia). Commencement-Silence, Dieu-Raison et Verbe-Pensée. Le Dieu-Raison et le Verbe-Pensée forment un couple, une syzygie. Mâle-Mâle (Père-Fils) chez Jean, Mâle-Féminin chez Simon. Hermès-Athéna dans les cultes hellénistes. Chez les simoniens (les disciples de Simon), la Puissance Mâle, la Raison, est dite “la grande Puissance” et c'est la Puissance féminine, la Pensée, qui engendre toutes les choses (s. garbha). La grande Puissance est encore appelée “Ciel” (Haut) et la Puissance mineure “Terre” (Bas). On est en terrain connu et traditionnel. L’Espace infinie entre ce couple n’a ni commencement, ni fin[4]. La grande Puissance est appelée également “Père”. Dans la version simonienne, ce serait plutôt Père-Mère (t. yab yum) que Père-Fils. Le texte de Simon continue avec ce passage remarquable sur le Père caché en la Mère :
“Comme le Père lui-même, s'étant émané de lui-même, s'est manifesté à lui-même sa propre Pensée, ainsi la Pensée qui est apparue ne l'a pas produit. Mais quand Elle l'a vu, Elle a caché le Père en Elle-même - c'est-à-dire sa puissance - une puissance et une pensée androgynes. Ils correspondent donc l'un à l'autre. En effet, la puissance ne diffère en rien de la pensée ; elles ne font qu'un. La puissance est découverte à partir des choses d'en haut, tandis que la pensée est découverte à partir des choses d'en bas. (Réf. 6.18.6)[5]”
M. David Litwa poursuit :
“Bien que séparés l'un de l'autre, la Raison [divine (Noûs)] et la Pensée [(Ennoia)] correspondent étroitement. Tous deux conservent une part de pouvoir androgyne. Elles restent, pour ainsi dire, deux modulations de la même réalité. Le Ciel (l'Esprit) et la Terre (la Pensée) sont séparés, mais ils restent unis par les liens sacrés du mariage. En réalité, l'Esprit et la Pensée, le masculin et le féminin, ne font qu'un et sont inséparables. Ce n'est que lorsqu'on les regarde sous deux angles différents (en haut et en bas) qu'on les distingue (Réf. 6.18.7).[6]”
J’ai découvert M. David Litwa seulement récemment, et je suis très impressionnée par son érudition, sa capacité d’établir des liens (y compris parfois interdisciplinaires, mais réussis) avec toutes les nuances, et avec précision. Sa méthode appliquée au bouddhisme ésotérique ouvrirait de nouveaux horizons, j’en suis convaincu.

Chez les simoniens, la grande Puissance est encore appelée la Puissance infinie, et la Pensée est la septième Puissance. Généralement, le chiffre sept signifie la perfection, mais la Pensée divine n’est pas encore perfectionnée en l’homme. La septième Puissance, ou la Pensée, a été plantée dans l’homme en tant que semence, mais doit encore germer et se perfectionner. Voilà le projet du couple divin. Le livre attribué à Simon, le grand Révélateur, dit de lui-même :
“C'est la lettre de la Déclaration, de la Voix et du Nom de la Pensée de la Grande Puissance Infinie. Elle sera donc scellée, cachée, voilée et conservée dans la demeure où est établie la racine de l'univers. (Réf. 6.9.4)[7]”
“La demeure où est établie la racine de l'univers”, c’est l’homme… C’est là que sont cachées les Révélations. Révélées par Simon, que l’on peut voir comme le représentant de Zeus, la Raison divine, et sa femme Hélène, qui représente la Pensée (Athéna), née de son front[8].

Hélène enlaçant sont mari Paris, Jacques-Louis David 1788

Rien d’étonnant pour un adepte du bouddhisme ésotérique tibétain, où le gourou et sa femme sont identifiées à la divinité médiatrice et sa parèdre, pour la rédemption de leurs disciples. Selon la légende simonienne, Simon aurait rencontré celle qui allait devenir sa femme Hélène comme une prostituée en Syrie. Depuis, elle l’aurait toujours accompagnée lors de ses voyages. L’histoire de la rédemption de la prostituée syrienne pointe vers Simon, en tant que Père, qui va sauver sa Pensée (Hélène) captive dans l’âme de chaque humain. Comparable à la rédemption de Yeshe Tsogyal par un Padmasambhava.
“Aussi longtemps qu’elle est seule auprès du Père, elle est vierge et de forme androgyne ; mais lorsqu’elle tomba dans un corps et vint en cette vie, elle tomba au pouvoir de nombreux brigands et les violents se la passèrent l’un à l’autre et la [souillèrent]. Certains la prirent par violence, d’autres en la séduisant par un cadeau illusoire. Bref, elle fut souillée et [perdit sa] virginité. Elle se prostitua dans son corps et se livra à tout le monde, pensant que celui auquel elle va s’enlacer est son mari.” Exègese de l’âme (NH II, 6, Ecrits Gnostiques, Pléiade, p. 477)
A la fin de ce traité, pour illustrer le désir de l’âme de retourner au Père, l’auteur cite même plusieurs fois l’Odyssée de Homère :
“De même aussi [Helène] dit : “Mon coeur en moi s’est retourné, je veux revenir à ma maison” (Ecrits gnostiques, p. 485)
Hermès criophore, période romaine, Corinth Archaeological Museum
David John
 
Simon appelait son Hélène “la brebis égarée”[9], retrouvée et sauvée…

Selon la tradition chrétienne, Simon aurait eu une fin misérable, racontée dans les Actes de Pierre[10]. Dans le passage cité par M. David Litwa, on voit, au bout d’un duel de magie à la Milarépa, Saint Pierre (qui était en train de perdre) prier Dieu, quand Simon s’envole dans le ciel tel un oiseau :
“Mais Pierre prononce cette imprécation : "Qu'il tombe d'en haut et qu'il soit paralysé, mais qu'il ne meure pas. Qu'il soit plutôt infirme et qu'il se brise la jambe en trois endroits ! Tel un oiseau abattu, Simon tomba. Après sa triple fracture prévisible, les spectateurs le lapident promptement. On peut voir en Simon la chute vertigineuse de Lucifer ; mais dans ses souffrances - et finalement sa mort - on peut apercevoir le Christ dans sa passion.[11]”
Ceux qui veulent brûler une cierge pour l'âme de Simon peuvent le faire devant la Porte Miégeville de la Basilique Saint-Sernin à Toulouse, où sa mémoire est honorée.

L'âme de Simon éconduite par les forces de l'Ordre (Wikimédia)

***

[1] Pacôme Thiellement, La victoire des Sans Roi : Révolution Gnostique, Puf, 2017

[2] “ Le Dict de Padma contient un exemple de conversion particulière. Les 24 territoires (S. pīṭha) sont contrôlés par les dieux et démons (S. vighna) sous les ordres de Rudra en faisant souffrir les habitants. Rudra, résidant à Pretapuri, doit être converti pour que la doctrine bouddhique puisse se répandre. Evidemment, Vajrapāṇi sera de la partie. Ce sont Hayagrīva et Vajravārāhi, le cheval et le sanglier, qui sont chargés de cette mission par la congrégation de bouddhas. Hayagrīva pénètre par la "porte du bas" de Rudra, jusqu’à ce que sa tête de cheval sorte par le sommet de la tête de Rudra. Les bras et les jambes de Rudra s’étendent. Vajravārāhi pénètre par le bhaga (vagin) de sa compagne (Umā), et sa tête de sanglier sort du sommet de la tête de la compagne. L’union (T. zhal sbyar) de "Cheval" (Hayagrīva) et de "Cochon" (Vajravārāhi) donne naissance à une manifestation de Vajrapāṇi portant le nom Bhurkumkuta (T. rta phag zhal sbyar dme ba brtsegs pa bskrun %).” Blog La promotion fulgurante de l’ambitieux yaksha Vajrapāṇi

[3] Youtube, Introducing Simon of Samaria, M. David Litwa

[4] “In the intervening space, they exhibit an immeasurable expanse of air, which has neither beginning nor end. ( Ref. 6.18.3)” M. David Litwa, Desiring Divinity: Self-deification in Early Jewish and Christian Mythmaking, 2016

[5] “Since, then, the Father himself, having advanced from himself, manifested to himself his own Thought, so also Thought who appeared did not make him.17 But when she saw him, she hid the Father in herself—that is, his power—an androgynous power and thought. Thus they correspond to each other. This is because power does not at all differ from thought; they are one. Power is discovered from things above, while thought is discovered from things below. (Ref. 6.18.6)” M. David Litwa, Desiring Divinity

[6] “Although separated from each other, Mind and Thought correspond closely. Both retain a measure of androgynous power. Both remain, as it were, two modulations of the same reality. Heaven (Mind) and Earth (Thought) are separated, but they remain united in holy matrimony. In reality, Mind and Thought, the male and the female, are one and inseparable. Only when looked at from two different angles (above, and below) are they distinguished (Ref. 6.18.7).” M. David Litwa, Desiring Divinity

[7] “This is the letter of Declaration, of Voice, and of Name from the Thought of the Great and Infinite Power. Thus it will be sealed, hidden, veiled, and stored in the dwelling in which the root of the universe is established. (Ref. 6.9.4)

In other words, Simon’s own Declaration gives voice to the Thought of Mind. Mind’s Thought is incarnate in Simon’s voice. Simon plays the role of the revealer, and what he reveals is the substance of cosmic secrets.” M. David Litwa, Desiring Divinity

[8] “Irenaeus closes his report by speaking of Simonian ritual practice. He says that Simonians worship statues representing Simon as Zeus and Helen as Athena. One must be clear that Simonian Christians are not said to worship Zeus and Athena per se. They worship Simon in the form of the high God (commonly known as Zeus). In turn, Athena was an appropriate representation of Simon’s Thought, since she was born full-grown from Zeus’s head.

The Simonians, in their own view, did not worship mere human beings. Simon, like Jesus, is worshiped because he is true God who assumes human form
.” M. David Litwa, Desiring Divinity

[9] M. David Litwa, Desiring Divinity

[10] Les Actes de Pierre est un texte apocryphe de la fin du IIe ou du début du IIIe siècles.

“Dans ce récit, Simon, chassé de Judée par Pierre, s’est rendu à Rome où il fait croire (grâce à des pratiques de sorcellerie) qu’il est le Messie et parvient à en convaincre certains chrétiens. Venu à Rome pour remettre de l’ordre, Pierre affronte Simon dans un duel d’abord intellectuel puis miraculeux que le mage perd. Pour faire la preuve de son pouvoir, Simon annonce alors qu’il va voler, mais il s’écrase au sol, à la prière de Pierre, et se fait lapider par la foule. Dans ce texte, la figure de Simon est constamment associée au diable : il est en effet assimilé à un prestidigitateur qui abuse les pauvres mais aussi les riches en les dépouillant, tandis que le personnage de Pierre acquiert aussi une dimension magique (il fait parler un chien et un nourrisson de sept mois, recolle les morceaux d’une statue impériale et rend la vie à un hareng séché).” Isabelle Rosé, Simon le Magicien hérésiarque ? L’invention de la simoniaca heresis par Grégoire le Grand.

[11] “But Peter prays this imprecation: “Speed on your grace, Lord; and let him fall down from above and be crippled, though not die. Rather let him be disabled and break his leg in three places!” Like a shot bird, Simon drops. After his predictable triple fracture, the bystanders promptly stone him.110 One can see in Simon the headlong fall of Lucifer; but in his sufferings—and eventual death—one might glimpse Christ in his passion.” M. David Litwa, Desiring Divinity


dimanche 18 février 2024

Logos divin versus logos humain

Athéna et Hermès (Hermathéné)

Le Logos pris dans un sens théiste[1] est la pensée, la parole ou la raison de Dieu. Dieu avec un majuscule, puisqu’il s’agit d’un Dieu inaccessible, mais néanmoins accessible à travers son Logos. Quand le Zeus mythologique est promu en Dieu inaccessible (et monothéisé) dans le monde helléniste, il se manifeste à travers son Logos, représenté par le dieu messager ailé Hermès, et à travers sa Sagesse divine (sophia) représentée par Athéna. Dans la mythologie, Athéna, fille de Métis, naquit du crâne de Zeus, comme sa Pensée (phronesis). Dieu (Zeus) se manifesterait ainsi à travers son Logos (mâle) et sa Sagesse (féminine)[2].

Le stoïcien Cléanthe (330 - 232 av. J.-C.) avait rédigé un Hymne adressé à Zeus.
“Sublime sagesse, c’est toi, c’est ton haleine, à tout mêlée,
Qui fait tout vivre, et tout anime, et tout gouverne, et soutient tout.
Âme du monde omniprésente, en qui tout germe et se résout,
Rien sur la terre ou dans les cieux, sans ton vouloir rien ne peut être,
Et rien n’arrive, hors le mal, le mal que l’insensé fait naître
.” Traduction de Henri-Frédéric Amiel
Dans le christianisme que nous connaissons, Dieu se manifeste par son Logos, représenté par Jésus.
"Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu.
Il était au commencement auprès de Dieu.
C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui.
En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ;
la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée." Evangile de Jean, ch. 1
Sans contrepartie féminine qui serait sa Sagesse. Chez les premiers chrétiens dits “gnostiques”, Dieu se manifestait à la fois comme Logos et comme Sophia. Dieu est la divinité primordiale apophatique (Noûs) qui se manifeste en une divinité médiatrice, son Logos[3].

A l’époque helléniste, et notamment à Alexandrie, certains chrétiens (p.e. les naassènes[4]) n’avaient pas de mal à imaginer que le Logos de Dieu (voire même la Sophia de Dieu) pouvait prendre d’autres formes que Hermès ou Jésus. Ils trouvaient des manifestations du Logos chez Homère, dans les mystères grecques, et dans d’autres religions du bassin méditerranéen. On peut spéculer que s’ils avaient été en contact avec des religions asiatiques (hormis les “gymnosophistes”) ils auraient sans doute pu étendre la gamme des manifestations du Logos Divin.

La divinité primordiale (Noûs) est donc accessible par son Logos, et par la divinité médiatrice qui le représente, car le noyau de l’être humain est noétique, et donc de la même nature que la divinité primordiale[5]. Ce potentiel, voire cette substance, est parfois imaginée comme une étincelle de lumière (scintilla animae), etc., qui se trouverait au cœur de chaque homme.
“Le salut implique de s'identifier à ce noyau, au véritable être humain qui est en nous, en disciplinant le corps et en maîtrisant les passions. Le salut, compris comme la déification, sera pleinement réalisé lorsque la chair sera transcendée et que l'homme véritable s'élèvera vers sa demeure céleste[6].”
C’est donc non par l’unité des contraires d’Héraclite (logos), mais par l’intermédiaire d’une divinité médiatrice que l’on rejoindrait, ou s’identifierait au Logos, et que l’on atteindrait la Lumière divine.

Peinture d'Hermathena, fusion d'Hermes et d'Athena, Federico Zuccari 1566
Comment résister au Logos divin...

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[1] Pour un logos non-théiste voir le discours (logos) de vérité de l’unité des contraires chez Héraclite.

[2] J’ai suivi les propos de Dr. M. David Litwa dans la vidéo The Logos BEFORE Jesus sur la chaîne Youtube Gnostic Informant du 6 janvier 2023.

[3] M. David Litwa, You Are Gods: Deification in the Naassene Writer and Clement of Alexandria,
Journal: Harvard Theological Review / Volume 110 / Issue 1 / January 2017, published online by Cambridge University Press: 21 December 2016, pp. 125-148Print publication: January 2017

[4] Voir M. David Litwa, The Naassenes, Exploring an Early Christian Identity, Routledge, 2024

[5] “ This mediate deity has a special relation to human beings. The relation is conceived of in ontological terms: the core of the human being is noetic, the same reality as the Logos himself. Salvation involves identifying with this core, the true human within, through disciplining the body and subduing the passions. Salvation, understood as deification, will be fully achieved when the flesh is transcended and the true human soars to its heavenly home. This is the platonizing “micromyth” underlying the thought of both Clement and the Naassene writer. “ M. David Litwa, You Are Gods

[6] Traduction automatique DeepL. “Salvation involves identifying with this core, the true human within, through disciplining the body and subduing the passions. Salvation, understood as deification, will be fully achieved when the flesh is transcended and the true human soars to its heavenly home. This is the platonizing “micromyth” underlying the thought of both Clement and the Naassene writer. “ M. David Litwa, You Are Gods