vendredi 10 mai 2013

Entre la lumière et l'obscurité : un pont de lumière



Mani (216-276), dont le nom signifie « Humain », naquit dans l'empire parthe et fut le prophète fondateur du manichéisme. Ses parents auraient fait partie des Elcesaïtes, un secte judeo-chrétien. Il eut des visions à l’âge de 12 ans et 24 ans, qui lui firent décider de quitter les Elcesaïtes. Avec les révélations qu’il avait reçues il aurait constitué une « religion de lumière »[1], une religion universelle, dans laquelle il aurait intégré les principaux éléments du Bouddhisme (la transmigration des âmes), du Zoroastrisme, (le dualisme de la lumière et de l'obscurité) et de la religion chrétienne (le rôle de Jésus et la théorie du Paraclet).

Le mythe syncrétiste de Mani, contrairement à Valentin, commence avec la dualité de la lumière et de l’obscurité. Le Monde de lumière est gouverné par le Père des Grandeurs (Zurvan ?) (A1) avec ces cinq attributs de grandeur (C. 五种大 wǔ zhǒng dà T. che ba lnga). S’ensuit une création en trois phases. Dans la première phase, la Mère de la Vie (A2) envoie l’Humain primordial (Primus Homo) (B1) pour combattre les forces du Mal. Il est armé de cinq boucliers qui sont des reflets des cinq Grandeurs, mais l’ennemi s'en empare. C’est le commencement de la deuxième phase. Le Père des grandeurs (A1) initie la deuxième création et envoie un Appel à l’Esprit vivant (Spiritus Vivens) (C1), qui fera fonction de démiurge et qui envoie un Appel à ses cinq Fils (D1), qui envoient à leur tour un Appel à l’Humain primordial (B1). L’Appel est personnifié et devient une divinité, tout comme la Réponse que renvoie l’Humain primordial (B1) au Monde de lumière. La Mère de Vie (A2), ensemble avec l’Esprit vivant (C1) et ses cinq Fils (D1), mettent alors en oeuvre la création à partir des corps des êtres du Monde de l’obscurité et la lumière que ceux-ci ont absorbée. Les cieux de cet univers créé sont surmontés (?) de grands démons (archons), ce qui donnera lieu à la troisième phase. Le Père des grandeurs (A1) retire la lumière des corps des êtres malicieux mâles et femelles, suscitant ainsi en eux de l’attirance (appétit sexuel) envers les belles images des êtres de lumière (p.e. le troisième Messager et les 12 vierges de lumière). Quand la lumière extraite des corps des êtres malicieux retombe par terre, ils essaient d’en avaler le plus possible, afin de la préserver en eux. En avalant la lumière retombée et en copulant, ils produisent Adam et Ève  Le Père des grandeurs (A1) envoie alors le Jésus le Radieux (Syriaque : ܝܫܘܥ ܙܝܘܐ Yisho Ziwa) afin d’éveiller Adam et de l’initier à la véritable source de la lumière qu’il a en lui. Mais Adam et Ève, copulant à leur tour, engendrent la race humaine en enfermant la lumière dans de nouveaux corps. L’envoi du prophète Mani fut alors la dernière tentative du Monde de lumière pour sauver l’humanité. (Source de ce paragraphe Wikipedia).

La lumière du soleil, de la lune et des étoiles du monde créé pendant la deuxième phase est une lumière récupérée du Monde de lumière. Quand la lune croît et décroît [śukla-pakṣa et kṛṣṇa-pakṣa], elle se remplie d’abord de lumière et la transfère ensuite au soleil. A partir du soleil, la lumière retourne par la voie lactée au Monde de lumière. Ce sera également le parcours que suivront les âmes pour retourner au Monde de lumière. Ce chemin qui correspond à la voie lactée est appelé la « colonne de la gloire »[2].

La science des astres (astronomie, astrologie) se dit jyotiṣa en sanskrit, associé au mot jyotis, qui signifie « clarté, lueur, lumière », « radiance du ciel clair », « éclair », « étoile, corps céleste, clair de lune ». En philosophie, ce terme peut apparemment aussi traduire « le Saint Esprit, ou lumière spirituelle divine exprimant Dieu en tant que synthèse d'Harmonie, Sagesse et Lumière; jyotis abolit la distance entre la connaissance et l'action et apporte non seulement sukha ou le bonheur mental mais aussi ānanda ou la joie et la félicité divines. »

Cette « colonne de gloire » pourrait-elle avoir un lien avec la « colonne de Feu » (jyotirliṅga, ou tejoliṅga) ?

Il est généralement accepté que l’astrologie de l’Inde a subi diverses influences à différentes époques. Selon David Edwin Pingree (1933-2005), elles seraient ainsi :
I. Védique (c.1000-400 av. J.C.)
II. Babylonien (400-200 av. J.C.): Vedāṅgajyotiṣa
III. Gréco-Babylonien (app. 200-400): Yavanajātaka
IV. Grèque (app. 400-1600): Āryabhaṭīya.
V. Islamique (app. 1600-1800)
(L'info vient du site de Shakya Indrajala)

Les sciences du passé ne sont pas les sciences des temps modernes. Elles étaient encadrées par les religions et les mythes où elles avaient leur origine. Le ciel, les astres et leurs mouvements (danses) étaient d’origine divine. En étudiant, en adoptant et en intégrant les sciences des astres d’une autre culture, des éléments religieux et mythologiques (Babyloniens, etc.) pouvaient faire partie du transfert. P.e. de nouveaux dieux, des éléments relatifs à la généalogie des dieux, à la cosmogonie. Ainsi, les sciences pouvaient être de véritables chevaux de Troie. Idem pour la médecine et la science de la longévité/immortalité.

***
Cette peinture d'Adam et Ève provient d'une copie d'un Fālnāmeh (livre des présages) de Ja´far al-Sādiq. Noter les montures dragon et phoenix (yin et yang)

MàJ La cosmogonie des ophites

[1] John Kevin Coyle (15 September 2009). Manichaeism and Its Legacy. BRILL. pp. 13–. ISBN 978-90-04-17574-7. Retrieved 27 August 2012.

[2] Syriaque : ܐܣܛܘܢ ܫܘܒܚܐ esṭūn šubḥa; Middle Persian: srōš-ahrāy, from Sraosha; Chinese: 蘇露沙羅夷, su lou sha luo yi and 盧舍那, lu she na, both phonetic from Middle Persian srōš-ahrāy)

La gnose est-elle anti-intellectuelle ?


Saint Paul de Carravagge

Sophia (Σoφíα) est le mot grec pour sagesse. L’oracle de Delphes aurait répondu à son ami d’enfance Chéréphon : « Il n'y a pas d'homme plus sage que Socrate ». [1] « Quand je sus la réponse de l’oracle, je me dis en moi-même : que veut dire le dieu ? Quel sens cachent ses paroles ? Car je sais bien qu’il n’y a en moi aucune sagesse, ni petite ni grande […] mais il y a cette différence que lui, il croit savoir, quoiqu’il ne sache rien ; et que moi, si je me sais rien, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc qu’en cela du moins je suis un peu plus sage, que je ne crois pas savoir ce que je ne sais point. »[2]

L’homme le plus sage est Socrate, car il sait qu’il ne sait pas. Et c’est un oracle, un représentant des dieux qui confirme qu’il est le plus sage. La sagesse des dieux est donc plus grande que la plus grande sagesse des hommes, qui consiste à savoir que l’on ne sait pas... Il reste à l’homme d’être amoureux de la sagesse (philo-sophe), « désireux d’atteindre un niveau qui serait celui de la perfection divine ».[3]

Les philosophes et les sceptiques qui savent qu’ils ne savent pas sont alors un cible facile pour les dogmatiques, religieux ou non, qui eux savent et qui ont les dieux de leurs côtés pour le prouver.

Il semblerait que le passage suivant (Proverbes 8:22-31) se réfère à la gnose:
« 22 L'Éternel m'a créée la première de ses oeuvres, Avant ses oeuvres les plus anciennes.
23 J'ai été établie depuis l'éternité, Dès le commencement, avant l'origine de la terre.
24 Je fus enfantée quand il n'y avait point d'abîmes, Point de sources chargées d'eaux;
25 Avant que les montagnes soient affermies, Avant que les collines existent, je fus enfantée;
26 Il n'avait encore fait ni la terre, ni les campagnes, Ni le premier atome de la poussière du monde.
27 Lorsqu'il disposa les cieux, j'étais là; Lorsqu'il traça un cercle à la surface de l'abîme,
28 Lorsqu'il fixa les nuages en haut, Et que les sources de l'abîme jaillirent avec force,
29 Lorsqu'il donna une limite à la mer, Pour que les eaux n'en franchissent pas les bords, Lorsqu'il posa les fondements de la terre,
30 J'étais à l'oeuvre auprès de lui, Et je faisais tous les jours ses délices, Jouant sans cesse en sa présence,
31 Jouant sur le globe de sa terre, Et trouvant mon bonheur parmi les fils de l'homme. »
Et Paul dans le premier épître aux Corinthiens :
« 17 Ce n'est pas pour baptiser que Christ m'a envoyé, c'est pour annoncer l'Évangile, et cela sans la sagesse du langage, afin que la croix de Christ ne soit pas rendue vaine.
18 Car la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent; mais pour nous qui sommes sauvés, elle est une puissance de Dieu.
19 Aussi est-il écrit: Je détruirai la sagesse des sages, Et j'anéantirai l'intelligence des intelligents.
20 Où est le sage? où est le scribe? où est le disputeur de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde?
21 Car puisque le monde, avec sa sagesse, n'a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication.
22 Les Juifs demandent des miracles et les Grecs cherchent la sagesse:
23 nous, nous prêchons Christ crucifié; scandale pour les Juifs et folie pour les païens,
24 mais puissance de Dieu et sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs.
25 Car la folie de Dieu est plus sage que les hommes, et la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes.
26 Considérez, frères, que parmi vous qui avez été appelés il n'y a ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles.
27 Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes;
28 et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu'on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont,
29 afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu. »

Socrate sait qu’il ne sait pas, et il ne contredit pas que les dieux, eux, savent. Selon Paul, la meilleure sagesse du monde n’est même pas à la hauteur de la folie de Dieu. Sagesse et folie sont alors inversées et c’est la folie qui peut conduire à la sagesse divine. Plus quelque chose semble être fou et faible, et plus elle sera susceptible d’apporter la sagesse. C’est la porte ouverte à tous les mystères et à la folle sagesse.
Ainsi la gnose qui sauve, la première des œuvres de l’Éternel (Proverbes 8:22-31), serait une folie pour la sagesse des hommes.

MàJ Quelques éléments anti-intellectuels. 
* Le slogan Drop the story and feel the feeling (Se détourner du récit, se tourner vers le ressenti).
Que l'on trouve entre autres chez Lola Jones de Divine Openings. Mais aussi chez Pema Chödrön (voir The Tricycle Newsletter May 13, 2013), Susan Piver, ... 

***

[1] « Maintenant, Athéniens, n'allez pas murmurer, même si vous trouvez que je parle de moi trop avantageusement. Car le propos que je vais redire n'est pas de moi; mais celui auquel il faut le rapporter mérite votre confiance. Pour témoigner de ma sagesse, je produirai le dieu de Delphes, qui vous dira si j'en ai une et ce qu'elle est. Vous connaissez sans doute Khairéphon. C'était mon camarade d'enfance et un ami du peuple, qui partagea votre récent exil et revint avec vous. Vous savez aussi quel homme c'était que Khairéphon et combien il était ardent dans tout ce qu'il entreprenait. Or, un jour qu'il était allé à Delphes, il osa poser à l'oracle la question que voici - je vous en prie encore une fois, juges, n'allez pas vous récrier -, il demanda, dis-je, s'il y avait au monde un homme plus sage que moi. Or la pythie lui répondit qu'il n'y en avait aucun. Et cette réponse, son frère, qui est ici, l'attestera devant vous, puisque Khairéphon est mort. »

[2] Apologie

[3] Pierre Hadot, Eloge de Socrate, p. 51

Chercher la Sagesse



Les liens allégués entre les gnostiques ou la gnose et le bouddhisme ne sont pas un thème nouveau. Il aurait été abordé en premier par Isaac Jacob Schmidt (1779-1847), puis élaboré par Edward Conze (1904-1979) et la spécialiste en évangiles gnostiques Elaine Pagels (1943). Ce serait le manichéisme qui aurait pu servir de véhicule aux rencontres entre le zoroastrisme, le bouddhisme et le christianisme.

L'expansion du manichéisme entre 300 et 500

Dans « Le bouddhisme », Edward Conze parle des parallèles entre les Mādhyamika et les Sceptiques grecs, ou plutôt les adeptes de Pyrrhon d’Élis (env. 350 av. J.-C.), qui partageraient une approche a-théorique similaire. Les mots entre crochets carrés […] ont été ajoutés par moi.
« L’inhibition de tous les jugements théoriques [prapañca] chez Pyrrhon s’appelle techniquement epokhe [aprapañca]. Le sens du terme est expliqué très clairement par Aristoclès de Messène, sous trois chapitres :
1. Quelle est la nature interne (= fait d’être soi, svabhāva en sanskrit) des choses? Elle ne peut être caractérisée que par des négations, parce que toutes choses sont également in-différentes, im-pondérables, in-décises. Elles sont toutes égales [sama] et aucune ne pèse plus qu’une autre. On ne peut dire d’une chose qu’elle est ceci plutôt qu'elle ne l'est pas. On peut également bien affirmer qu'elle est et n'est pas, ou nier qu'elle est ou n’est pas.
2. Quelle est notre situation vis-à-vis d’elles? Nous ne devons pas avoir confiance en l’une plus qu’en l’autre. Nous ne devons pas avoir d’inclination vers elles. Nous ne devons pas être troublés par elles.
3. Comment devons-nous nous conduire envers elles? L’attitude la plus sage est un silence sans paroles, l’imperturbabilité et l’indifférence. La non-action est la seule action possible. »
Pyrrhon se serait engagé avec son maître Anaxarchos dans l’armée d’Alexandre et aurait pu prendre connaissance des idées des « ascètes nus » (gymnosophistes) indiens[1] en Inde ou en Iran. Conze poursuit :
« Quels que soient les mérites de cette argumentation, le fait extraordinaire demeure que durant la même période, c’est-à-dire depuis environ ‘200 av. J.-C., deux civilisations distinctes, l’une en Méditerranée, l’autre dans l’Inde, ont bâti chacune avec leurs antécédents culturels, un enchaînement d’idées étroitement voisines concernant la Sagesse, et, à ce qu’il semble, indépendamment l’une de l’autre. Dans la Méditerranée orientale nous avons les livres de Sagesse de l’Ancien Testament, à peu près contemporains de la Prajñāpāramitā sous sa première forme. Plus tard, sous l’influence d’Alexandrie, les gnostiques et les néo-platoniciens ont développé une littérature qui assignait une position centrale à la Sagesse (Sophia) et qui, de Philon à Proclus, révèle une abondance de coïncidences verbales avec les textes Prajnāpāramitā. Parmi les chrétiens, cette tradition a été continuée par Origène et Denys l’Aréopagite ; entre autres, la magnifique église de Hagia Sophia est un témoin éloquent de l’importance de la sagesse dans la branche orientale de l’église chrétienne. Nombreux sont les parallèles ou les coïncidences entre la façon dont sont traités Chochma (Achamoth) et Sophia d’un côté, et de l’autre les textes bouddhiques traitant de la sagesse parfaite. Expliquer ces coïncidences par un « emprunt » ne nous mène pas bien loin. On n’ « explique » pas la législation sociale de Lloyd George en disant qu’il l’a « empruntée » d’Allemagne. Une explication réelle devrait pénétrer le motif de l’emprunteur ; un simple emprunt n’explique pas le fait que la conception de la sagesse, dans le bouddhisme comme dans le judaïsme, telle qu’elle a évolué ultérieurement à 200 av. notre ère, soit sortie tout naturellement de la tradition précédente, sans être en conflit avec aucun de ses concepts de base. Notons seulement une différence : Sophia joue un rôle défini à la création du monde, alors que la Prajnāpāramitā n’a pas eu de fonctions cosmiques et demeure non chargée de la genèse de l’univers. Les iconographies de Sophia et de Prajñāpāramitā aussi paraissent avoir évolué indépendamment. Toutefois, il m’a intéressé de trouver une miniature byzantine du xe siècle (Vat. Palat. gr. 381 fol. 2) qui passe pour remonter à un modèle alexandrin. La main droite de Sophia y fait le geste d’enseigner, tandis que la main gauche tient un livre. Cela n’est pas sans ressembler à certaines statues indiennes de la Prajñāpāramitā. Il se peut que nous ayons en tout cela des développements parallèles, sous l’influence de conditions locales à partir d’un modèle culturel général, largement diffusé. Ou bien, naturellement, il peut y avoir un rythme secret dans l’histoire qui actionne certains archétypes — comme dirait Jung — à certaines périodes en des lieux très distants les uns des autres. »
Il est vrai que la Prajñāpāramitā, qui n’est personnifiée qu’ultérieurement, ne joue pas de rôle explicite dans la genèse de l’univers, contrairement à Sophia. Mais à partir du Yogācāra et surtout à partir des tantras qui font leur apparition dans son sillage, la Sagesse est approchée plus positivement, et les aspects mythologiques (S. purāṇa T. rnying pa) joueront alors un rôle important.



[1] Jaina Digambara 

jeudi 9 mai 2013

Les mystères du meltingpot hellénistique, au berceau des tantras



Brahmā est connu comme le créateur. Il est notamment le créateur de Manu (Humain[1]), le progéniteur de la race humaine, le premier homme d’un kalpa[2] ainsi que son premier législateur. La durée de vie de Manu et de ses lois est un Manu-antara/Manvantara/Manuvantara. Un manvantara, tout comme un kalpa, est une unité de temps. Chaque kalpa verra l'apparition de 14 Manu, et se divise donc en 14 « âges de Manu ». Selon les Purāṇa (Viṣṇu Purāṇa et Bhagavata Purāṇa), la durée d’un kalpa en années humaines est de 4.32 billions (?), soit 4 320 000 000 000 années. Un âge de Manu durerait alors approximativement 308 571 428 571 années. Le tout premier Manu s’appellait Svāyambhūva (T. rang byung ba).

Un kalpa est une journée de Brahmā. A la fin d’un kalpa, tout l’univers se dissout (pralaya). Brahmā se repose alors pendant une nuit de Brahmā, qui dure également un kalpa. A son réveil, c’est la naissance d’un nouveau kalpa avec son propre cycle de création et de dissolution. Le Matsya Purāṇa (290.3-12) affirme qu’il y a 30 kalpa et il donne le nom de chaque kalpa. Dans un univers divin, tout est divin. Les kalpa ne sont pas simplement des unités de mesure, mais des êtres, des dieux.

C’est plus explicite dans la cosmologie des jaina. Comme chez les grecs anciens, leur univers se divise en trois parties : les régions supérieures (urdhva loka), les cieux où résident les dieux, les régions du centre (madhya loka), où vivent les hommes, les animaux et les plantes, ainsi que les régions inférieures (adho loka), les enfers. La région supéreure (urdhva loka) se divise en deux parties : le Kalpa et le Kalpathita. Le Kalpa consiste en 16 régions divines (deva loka), et le Kalpathita, lui compte quatorze étages (comme dans la cosmologie bouddhiste). Le monde des siddha (siddha loka) est d’ailleurs situé au-dessus du Kalpathita.

Le mot sanskrit « kalpa » est souvent traduit par le mot « éon », qui vient du grec. Un éon est une unité de temps mythologique, mais surtout une « puissance spirituelle émanant d'un principe suprême et caractéristique des gnoses néoplatoniciennes » (Atilf). L’entrée de dictionnaire Atilf donne la sage citation suivante en exemple : « Les gnostiques ont vu leurs éons dans ces fils de Dieu; et peut-être les anges et les diables ne se seraient-ils pas introduits facilement dans le christianisme sans cette porte que la genèse mal comprise leur laissa ouverte (P. LEROUX, Humanité, t. 2, 1840 p. 628). »

Quand Irénée de Lyon[3] s’attaque aux hérésies, il commence par celle des gnostiques et notamment par le mensonge de la « doctrine de Ptolémée ». « Ptolémée et des gens de son entourage, dont la doctrine est la fleur de l'école de Valentin ». Cette doctrine enseigne la genèse des 30 éons/aiôns/aïons.

Tout d’abord un éon parfait antérieur (pro- ou S. adi ou T. dang po'i comme on dit chez nous) à tout, nommé Pro-Principe, Pro-Père et Abîme (A1). Cet éon est incompréhensible et invisible, éternel et inengendré.

« Il fut en profond repos et tranquillité durant une infinité de siècles. Avec lui coexistait la Pensée (Ennoia), qu'ils appellent encore Grâce (Charis) et Silence (Sige) (A2). Or, un jour, cet Abîme (A1) eut la pensée d'émettre, à partir de lui-même, un Principe de toutes choses ; cette émission dont il avait eu la pensée, il la déposa, à la manière d'une semence, au sein de sa compagne Silence (A2). Au reçu de cette semence, celle-ci devint enceinte et enfanta Intellect (Nous) (B1), semblable et égal à celui qui l'avait émis, seul capable aussi de comprendre la grandeur du Père (A1). Cet Intellect (B1), ils l'appellent encore Monogène, Père et Principe de toutes choses. Avec lui fut émise Vérité (Aletheia)(B2).

Telle est la primitive et fondamentale Tétrade pythagoricienne, qu'ils nomment aussi Racine de toutes choses. C'est : Abîme (A1) et Silence (A2), puis Intellect (B1) et Vérité (B2). »

« Or ce Monogène (B1), ayant pris conscience de ce en vue de quoi il avait été émis, émit à son tour Logos (C1) et Vie (C2), Père de tous ceux qui viendraient après lui, Principe et Formation de tout le Plérôme (Plénitude).

De Logos (C1) et de Vie (Zoe) (C2) furent émis à leur tour, selon la syzygie[4] , Anthropos (D1) & Ekklesia (D2).

Et voilà la fondamentale Ogdoade[5], Racine et Substance de toutes choses, qui est appelée chez eux de quatre noms : Abîme (A1+A2), Intellect (B1+B2), Logos (C1+C2) et Humain (D1+D2). »

Et si on vous dit encore que ces quatre éons correspondent aux quatre éléments (feu, air, terre et eau) et leurs épouses respectives aux valeurs élémentales correspondantes (chaud, humide, froid, sec) (voir Markos de Haeresiarcha, fin IIè A.D.).


« Chacun de ceux-ci est en effet mâle et femelle : d'abord le Pro-Père (A1) s'est uni, selon la syzygie, à sa Pensée (A2), qu'ils appellent aussi Grâce et Silence ; puis le Monogène (B1), autrement dit l'Intellect, à la Vérité (B2) ; puis le Logos (C1), à la Vie (C2) ; enfin Anthropos (D1), à Ekklesia (D2).

Or, tous ces [huit] Éons, émis en vue de la gloire du Père, voulant à leur tour glorifier le Père par quelque chose d'eux-mêmes, firent des émissions en syzygie. Logos (C1) et Vie (C2), après avoir émis Humain (D1) et Ekklesia (D2), émirent dix autres Éons, qui s'appellent, à ce qu'ils prétendent : Bythios et Mixis, Agèratos et Henôsis, Autophyès et Hèdonè, Akinètos et Syncrasis, Monogenès et Makaria. Ce sont là, disent-ils, les dix Éons émis par Logos et Vie (C1+C2). L'Humain (D1), lui aussi, avec l' Ekklesia (D2), émit douze Éons, qu'ils gratifient des noms suivants : Paraclètos et Pistis, Patrikos et Elpis, Mètrikos et Agapè, Aeinous et Synesis, Ekklèsiastikos et Makariotès, Thelètos et Sagesse. »

Le premier groupe de huit, ogdoade, le deuxième groupe de dix éons, décade, et le troisième groupe de douze éons (duodécade) forment un total de trente éons, que l’on appelle aussi Plénitude (plérôme).

C’est à cause d’un petit problème (avidyā) avec le dernier éon, Sophia, qui veut connaître le Père (A1) que la Plénitude est rompue (māyā). S’ensuit une genèse complexe, l’apparition d’un démiurge, qui n’est au fond qu’un homme de paille, l’envoi d’un sauveur, le sauvetage de Sophia et la restauration de la Plénitude (par ici pour les détails). Ceux qui ont comme moi beaucoup d’imagination reconnaîtront aisément que ce mythe, et les mystères qui lui font suite, ne se sont pas limités à la bande de Valentin et que les mystères d’orient portent bien leur nom.

***
Article intéressant de Dan Martin sur la notion de créateur dans le bouddhisme tibétain et dans la religion Bön. Notamment le processus de création du Bön, rappelle la genèse ci-dessus. Mais alors la deuxième partie avec l'apparition du démiurge. 

[1] Manu de man- « penser ».

[2] Les kalpas se divisent en quatre périodes (yuga) : satya yuga, treta yuga, dvapara yuga et kali yuga.

[3] Contre les hérésies 1,1. Irénée de Lyon fut le deuxième évêque de Lyon entre 177 et 202. Il est un des Pères de l'Église.

[4] Dans la gnose, couple issu des déterminations successives et personnelles de l'essence divine, se déroulant deux par deux, chaque éon masculin ayant à côté de lui un éon féminin ATILF 

[5] Chez les gnostiques, groupe de huit divinités primordiales, d'où émanent tous les autres esprits ATILF

mercredi 8 mai 2013

Allumer le feu en l'éteignant



Le feu-foudre, le feu céleste (G. keraunos) à l’état pur, non mélangé, est invisible. Il n’éclaire pas. Mais il devient visible au fur et à mesure qu’il devient non-feu. C’est en mourant en quelque sorte qu’il donne la vie en produisant de l'énergie vitale (S. prāṇa G. pneuma), un mélange d’air et de feu céleste[1]. C’est en se mêlant d’abord à l’éther/l’air/l’espace qu’il devient manifeste et qu’il commence sa descente « créatrice », en créant progressivement les quatre éléments. Feu ouranique - feu atmosphérique – eau (mer) – terre.

Cela veut dire que le feu invisible est présent dans tous les éléments, mais sans être perceptible. Dans les Vedas, ce feu immortel est Agni, présent en sa forme manifeste en les trois niveaux cosmiques : le ciel, l’air et la terre.
« [Agni] qui est l’embryon de l’eau, l’embryon du bois, et l’embryon de toutes les choses mobiles et immobiles. » RV 1,70,2 « Dans les plantes et les herbes, dans tous les êtres, moi [Agni], j’ai déposé l’embryon de l’accroissement. J’ai engendré toute descendance sur la terre, et des fils dans les femmes ci-après. » RV 10,183,3[2] 
Le Śvetāśvatara Upaniṣad ajoute en intériorisant (comme tous les upaniṣad) : 
« De même que la forme matérielle du feu n’est pas perceptible quand elle demeure latente à sa source (arani, le bâton à feu), et que pourtant son essence subtile n’est jamais absente mais peut s’enflammer par une friction de sa source, de même l’Atman existe sous deux formes (invisible et révélée), tel le feu, et peut être éveillé en ce corps-ci au moyen de la syllabe Om. »[3] 
Selon les physiciens grecs, Avicenne et d’autres, la chaleur vitale était produite par le cœur. Le cœur est aussi le siège du prāṇa dans le corps. Dans les upaniṣads :
« Pas plus haut qu’un pouce, le puruṣa réside dans ce corps […] telle une flamme sans fumée, Seigneur du passé et du futur, il est ici et en cet instant. »[4] 
Mais le prāṇa n’est pas l’air que l’on inspire et expire.
« Ce n’est pas grâce à l’inspir ni à l’expir que vit le mortel. C’est par quelque chose de tout à fait différent, dont ces deux-là dépendent étroitement. »[5] 
Le chemin inverse (du non-feu au feu) est aussi possible, c’est d’ailleurs souvent le même. Aussi chez Héraclite : « Le chemin montant descendant est un et le même. »[6]

Le Kaṭhopaniṣad intériorise : « On doit extraire [le puruṣa] du corps avec précaution, comme on tire la tige hors d’un brin d’herbe. On doit le reconnaître comme étant le Resplendissant et l’Éternel – oui, connaître le Resplendissant et l’Éternel. »[7]

Pour ceux qui ne sont pas initiés aux mystères qui enseignent les chemins de retour, il se fera à la mort, quand les éléments « se fondent progressivement les uns dans les autres », les grossiers dans les plus subtils, et que le puruṣa prend le chemin inverse du non-feu vers le feu céleste. Ce cycle d’allers-retours se poursuivrait infiniment.

Cependant Agni, immortel, symbolise le feu immortel. Le feu terrestre, tel que nous le connaissons, n’est pas ce feu-là. Mais tout comme pour les autres éléments, le feu immortel est aussi mêlé au feu terrestre. Le feu terrestre, qui est un feu mêlé, a besoin de combustible pour durer, pour exister. Quand ce feu n’est plus alimenté, il s’éteint.

C’est l’extinction d'un « feu terrestre »[8] que le Bouddha appelle nirvāṇa. Ce mot se décompose en nir- affixe de négation et -vāṇa qui signifierait « lier ». L’ensemble signifie alors « délier » ou « déliaison » (unbinding). Le sens premier du mot upādāna[9] (T. nye bar len pa) qui signifie « adhésion », « appétence », « attachement » est « combustible ».
« Tout brûle, bhikkhus. Et qu'est-ce, bhikkhus, que ce Tout qui brûle? L'œil, bhikkhus, brûle, les formes visibles brûlent, la conscience oculaire brûle, le contact oculaire brûle, et tout ce qui apparaît sur la base du contact oculaire, que ce soit ressenti comme agréable, désagréable ou neutre, brûle également. Et de quoi brûlent-ils? Je dis qu'ils brûlent du feu du désir, du feu de l'aversion, du feu de l'illusionnement, de la naissance, du vieillissement, de la mort, du chagrin, des lamentations, des douleurs, de la détresse et du désespoir. » Āditta Sutta
Le Maitreya Upaniṣad utilise aussi l'idée du combustible et son épuisement, mais en l'appliquant aussi à l'esprit. 
« Tout comme le feu, lorsque le combustible est épuisé, retourne à sa source, ainsi l’esprit (citta), lorsque ses modifications se sont épuisées, se met au repos et retourne à sa source. » Maitreya Upaniṣad I-7 
Pour le Bouddha le feu qui enflamme tout est le triple feu de la convoitise (rāgagginā), de l’aversion (dosagginā) et de l’aveuglement (mohagginā). Quand ces feux ne sont plus alimentés, ils s’éteignent. Le feu éteint, il restent cependant encore des braises (kukkuḷa)[10] : les cinq skandha. Après la disparition des skandha c’est le bonheur inébranlable.[11] Le plus souvent au moment de la mort. Mais certains arhats comme Dabba Malaputta « se délient » avant par un recueillement dans l’élément igné (P. tejodhātuṃ samāpajjitvā). Après la « déliaison » de Dabba, le Bouddha aurait dit :
« On ne reconnaît pas où va le feu qui s'est peu à peu éteint: de même est-il impossible de dire où vont les saints parfaitement délivrés, qui ont traversé le torrent des désirs, qui ont atteint le bonheur inébranlable (P. acalam padam) ». (Dabba sutta Udāna, viii, 10) 
Le Bouddha n’affirme donc rien sur la destination ou sur un retour à la source, mais il mentionne le bonheur inébranlable. Aussi bien le Bouddha que les upaniṣad se distancient à des degrés différents de la mythologie pour donner des explications plus intérieures. Le feu devient intelligence. 

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[1] C’est aussi en « mourant » que les étoiles produisent les « cinq (six) éléments », les principaux constituants du corps humain : oxygène, carbone, hydrogène, azote, calcium (et phosphore pour être complet). Le soleil, lui, transforme son combustible, l’hydrogène, en hélium.

[2] 1. I SAW thee meditating in thy spirit what sprang from Fervour and hath thence developed. Bestowing offspring here, bestowing riches, spread in thine offspring, thou who cravest children. 2 I saw thee pondering in thine heart, and praying that in due time thy body might be fruitful. Come as a youthful woman, rise to meet me: spread in thine offspring, thou who cravest children. 3 In plants and herbs, in all existent beings I have deposited the germ of increase. All progeny on earth have I engendered, and sons in women who will be hereafter.

[3] Śvetāśvatara Upaniṣad, I-13 Les traductions des Upaniṣad sont de Martine Buttex.

[4] Kaṭhopaniṣad  2-I-12-13

[5] Kaṭhopaniṣad 2-II-5

[6] Héraclite, fragment 118 (60), Conche p. 408

[7] Kaṭhopaniṣad 2-III-17

[8] Le feu de passion (rāgagginā), le feu d'aversion (dosagginā), le feu d'illusion (mohagginā). Les braises (kukkuḷa) étant les cinq skandha.

[9] « – Bhikkhus, chez celui qui demeure en contemplant la satisfaction dans les phénomènes auxquels on peut s'attacher, l'appétence se développe. Conditionné par l'appétence, l'attachement apparaît. Conditionné par l'attachement, le devenir. Conditionné par le devenir, la naissance. Conditionnés par la naissance, la vieillesse et la mort, le chagrin, les lamentations, la douleur, la détresse, et le désespoir apparaissent. Telle est l'origine de toute cette masse de souffrance. » SN 12.52, Upādāna Sutta

[10] Kukkuḷa (Catuttho) Vagga 21. 3. 4. 1.

[11] Ud 8.10 Dabba Sutta Just as the destination of a glowing fire struck with a [blacksmith's] iron hammer, gradually growing calm, is not known: Even so, there's no destination to describe for those who are rightly released having crossed over the flood of sensuality's bond for those who have attained unwavering bliss.

samedi 4 mai 2013

L'Amitié et la Haine, facteurs de transition



Certains philosophes grecs comme Aristote et d’autres comme Jean Philopon (5-6ème s.) notent une incohérence chez Empédocle, car souvent chez lui « l’Amitié dissocie et la Haine rassemble. » L’Amitié et la Haine sont le dynamisme nécessaire aux choses.
« Empédocle semble dire que le fait que l’Amitié et la Haine commandent et mettent tour à tour en mouvement, est un attribut nécessaire des choses, et que dans l’intervalle elles se reposent <alternativement>. »[1] 
Jean Philopon enchaîne : 
« Il déclare que, lorsque la Haine à son tour commande, toutes les choses deviennent un et forment le Sphairos qui est sans qualité, de telle sorte que la propriété aussi bien du feu que de n’importe quel autre élément, n’est pas conservée en lui, vu que chacun des éléments perd sa forme propre. »[2] 
Ce serait donc la Haine qui associe et l’Amitié qui dissocie, rendant ainsi possible la transition, le passage de l’unité à la multiplicité et ainsi de suite.
« Telle est la neige qui a comme propriété le froid et ne peut donc coexister d’aucune manière avec le chaud . Or qu’en est-il de la neige alors qu’elle fond ? Platon, on le constate, n’est pas en mesure de penser la neige en train de fondre - qui devient eau. La phrase à nouveau se brouille, parce qu’empêtrée dans l’Être : «jamais étant neige, ayant reçu en elle le chaud, elle ne sera encore ce que précisément elle est, étant neige avec chaud». «Mais, poursuit-il, le chaud s’approchant, ou bien elle lui cédera la place ou bien elle cessera d’exister. » Platon - faut-il s’en étonner? - a manqué derechef le phénomène de la transition. Ou bien cet instant de la transition, où l’un se hâterait de céder la place à l’autre, serait-il si court, « soudain », pur entre-deux, sans extension et par suite sans existence, qu’on pourrait à bon droit le passer sous silence ? Mais nous le constatons pourtant en regardant par la fenêtre : à peine tombée, ou même en tombant, ou même quand elle tournoie encore, la neige n’est-elle pas déjà si couramment - imperceptiblement (mais interminablement, dirait- on) - en train de fondre sous nos yeux ? »[3] 
Sans doute Platon avait-il manqué le phénomène de transition, mais peut-être pas Empédocle...

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[1] Aristote, Physique, VIII, 1 252 a 7.)

[2] Jean Philopon, Commentaire sur De la génération et de la corruption d’Aristote. Les écoles présocratiques 151

[3] François Jullien, Les transformations silencieuses, p. 36-37

Improvisations archéologiques autour des éléments



Xénophane et les éléates avant lui, ne voyait que l’Un dans le Tout, la totalité de la Nature. Parménide d'Élée (VI-Ve siècle av. J.-C.), élève de Xénophane, serait, selon Diogène Laërce, le premier à déclarer que la Terre est de forme sphérique. Il affirma aussi qu’il existe deux éléments, le feu et la terre[1], « le premier investi de la fonction de démiurge, le second de celle de matière. » Selon Alexandre d’Aphrodise, « [Parménide] admet que l'univers est un, inengendré, sphérique » et pour expliquer la génération des phénomènes « il prend deux principes, le feu et la terre, celle-ci comme matière, celui-là comme cause et comme agent. »[2]

Empédocle (490 - 435 av. J.-C.), un des élèves de Parménide, considère, selon Aristote, qu’il y a quatre éléments, éternels, car ils « demeurent toujours et échappent au devenir ».[3] Ils peuvent être rassemblés en un Un, ou être dissociés à partir d’un Un, par l’action de l’Amitié et la Haine.[4] Aristote explique qu’Empédocle arrive au nombre de quatre en ajoutant un élément aux [trois] autres, et il précise que le quatrième élément est la terre.

Platon mentionne des éléments au nombre de trois, qui « tantôt s’en vont en guerre [les uns contre les autres], tantôt font amis. » Mais il ajoute « l’autre parle de deux : l’humide et le sec, ou bien le chaud et le froid »[5]. « L’autre » est peut-être Empédocle. Ce qui rend éternels les éléments, ce sont leurs propriétés ou principes : l’humide et le sec, le chaud et le froid.. On retrouve cette idée de principes éternels dans le Sāṃkhya et dans les systèmes "émanationistes" (ou de procession, utilisant l’idée de tattva) dérivés de lui, où les éléments sont au nombre de cinq.. Ainsi, la terre est l’inertie, l’eau la fluidité, le feu la combustion, le vent le mouvement et l’espace la spatialité. 

Aristote remarque qu’Empédocle fut le premier à parler des quatre éléments, mais qu’il s’en servait comme s’ils étaient seulement deux : le feu d’une part, et « opposés à lui et constituant comme une nature unique, la terre, l’air et l’eau. »[6] Le feu joue donc le rôle principal. Hyppolite, rapportant les idées d’Empédocle, explique que le feu, qu’il appelle le feu intelligent, est contenu dans l’unité, et qu’il est Dieu ; « toutes choses sont constituées à partir du feu et se dissoudront en feu »[7].

Le feu intelligent est donc Dieu, le démiurge, qui forme la matière. Les deux premiers éléments, dans l’unité, sont en fait le feu et l’air/l’éther, l’espace. Pseudo-Plutarque[8] peut nous aider à comprendre pourquoi. Il faut revenir aux opposés humide et sec, chaud et froid. Le feu est chaud et sec. Son absence, le non-feu, est froid et humide. Quand le feu se sépare de l’air/l’éther, « [l’air] est congelé  tout comme la grêle. » C’est l’origine de la lune. Le soleil n’est d’ailleurs pas le feu (intelligent), mais seulement son reflet. C’est le degré de mixtion du feu mêlé qui détermine l’élément (air, eau, ou terre). L’élément terre ayant la plus petite part de feu en lui, est l’élément le plus congelé, et donc le plus solide.

Héraclite ne croyait pas aux dieux[9].
« Sans cesse le non-feu devient feu et le feu non-feu, avec avantage tantôt à l’un tantôt à l’autre. » « Le monde est un ; il naît du feu et de nouveau se résout en feu, selon les cycles réguliers, dans une alternance éternelle. »[10]
Mais dans la mythologie, le feu intelligent (keraunos) était Dieu, Zeus le porteur du foudre, et Héra était l’air/l’éther/l’espace, selon Empédocle dans ses hymnes.[11] L’Un est un couple (le feu intelligible dans l’espace), continuellement en cycle de désunion-réunion (amitié-haine), à l’image du soleil qui fait le jour et la nuit en parcourant l’éther et en perdant son essence en se mêlant avec lui.

Les éléments peuvent être associés ou non au divin, et être dans ce cas une création ou émanation divine. Dans le système Sāṃkhya, les cinq éléments sont les transformations (T. rnam ‘gyur) d’essence (S. tattva), à partir d’un Un divisé (puruṣa-prakṛti). Dans le taoïsme, « Le yin et le yang se transformèrent et formèrent les Cinq Agents qui sont le Bois, le Feu, le Métal, l’Eau et la Terre. On les appelle aussi les Cinq Souffles. » Les cinq Agents y sont divinisés sous diverses formes.[12]

Dans le système Dzogchen au Tibet, nous retrouvons l’idée de la sphère unique, l’Un, qui est en fait une uni-trinité (essence, nature, compassion), d’où procèdent les 5 agents qui formeront le monde. « A partir de l'état foncier du Discernement, qui est l'intuition qui procède d'elle-même, pure, vide et luminescente comme une boule de cristal, se manifeste naturellement et spontanément sa part visible en cinq lumières. Ce sont les cinq éléments. »[13] Cette uni-trinité est constitué d’une essence (inengendrée), une nature ainsi que le lien qui les unit, « la compassion ». Ce qui les unit est à la fois ce qui les sépare : l’amitié-haine. D’où le processus création/émanation-résorption continue.

Héraclite ne croyait pas en les dieux, le Bouddha en avait fait une catégorie d’êtres enfermés comme les humains dans un système, le Sāṃkhya ne leur accordait pas non plus beaucoup d’importance, le taoïsme semble avoir eu une branche philosophique où cela était également le cas. Les systèmes de 2/3/4/5 éléments peuvent donc très bien fonctionner sans cause première, sans créateur et sans acte de création. Mais on peut aussi les intégrer facilement dans un système théiste ou monothéiste, comme les religions n’ont pas manqué de faire. Que serait le christianisme sans l’apport de Platon, Aristote, Plotin et les néoplatoniciens qui rêvaient d’Orient ? Ou le judaïsme et l’Islam ?

On connaît l’importance de la philosophie grecque/helléniste sur l’occident et sur les trois grands monothéismes. On en sait beaucoup moins sur son éventuelle influence en Inde, en Chine, au Tibet ? Les arabes qui ont joué un rôle crucial dans la redécouverte des philosophes grecs en occident, n’auraient-ils pas avec les grecques, mongoles, perses... joué un rôle similaire à l’autre bout de la route de la soie ? 

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Illustration : tableau de Louis Finson, Allégorie des quatre éléments

[1] Ce serait plutôt le feu et l’air. Mais on trouve les deux versions. P.e. chez Hyppolyte, Zeus est le feu et Héra, la terre. Chez Philodème, Héra et Zeus sont l’air et le feu. Les écoles présocratiques, p. 148. Cela pourrait éventuellement s’expliquer par la croyance que l’air, séparé du feu, se cristallise et se congèle.

[2] Les écoles présocratiques, p. 326

[3] Les écoles présocratiques, p. 145

[4] Simplicius, Les écoles présocratiques, p. 145

[5] Les écoles présocratiques, p. 145-146

[6] Métaphysique, A, IV, 985 a 21

[7] Les écoles présocratiques, p. 147

[8] Les écoles présocratiques, p. 146

[9] Héraclite, Fragments, Marcel Conche, PUF, p. 303

[10] Héraclite, cité par Diogène (IX, 8). Conche, p. 285

[11] Selon Philodème, Les écoles présocratiques, p. 148. Ou encore Héra est la terre pour Hyppolite.

[12] Comprendre le tao, Isabelle Robinet, p. 164 citant YJQQ 55.1b (Yun ji qi qian, Commentaire sur les écritures de l’emperuer jaune)

[13] rig pa rang byung gi ye shes shel gong ltar ka dag stong gsal chen po'i ngang nas rang bzhin gyis 'od lnga lhun grub nang gsal gyi cha ni 'byung chen lngas te/ Commentaire du gnas lugs mdzod de Longchenpa.