samedi 14 novembre 2020

Fusion du Ch'an et du bouddhisme tibétain au XXème siècle


Fahai Lama avec une disciple (photo : Xihuliu)

Ma source pour la vie de La/Miaokong/Fahai Lama (法海喇嘛) est principalement le livre The Zen of Tantra de Monica Esposito. D'autres sources en ligne et en chinois seront données dans le blog.  

Fahai Lama est né en 1920 à Qinghai (Amdo) dans un famille pauvre, la mère étant probablement tibétaine et le père un chinois, de métier traducteur du chinois en tibétain. Les données biographiques n’indiquent pas si Fahai Lama connaissait le tibétain, du moins dans sa jeunesse. A l’âge de six ans, Fahai Lama alla dans un monastère Gelugpa de sKu ‘bum, pour garder des brebis. A neuf ans, il prit les voeux de novice avec Anjia huofo (Am skya sprul sku?). A l’âge de 13 ans, il quitta sKu ‘Bum en compagnie d’un moine chinois (taoïste) qui s’appelait Xindao. Arrivé au Fujian, il alla à Gushan pour rejoindre l’Institut bouddhiste (Foxueyan), où il rencontra le maître Ch’an Huiding (定慧 ou 慧定), un disciple de maître Xuyun (1840-1959). Huiding lui donna le nom de dharma Miaokong, et fit de lui son assistant-secrétaire.

Miaokong devait noter les commentaires que Huiding fit sur les sūtra. A 19 ans, il suit son maître à Jiangxi pour répandre le Dharma. Quelques années plus tard, Miaokong devient l’abbé de Yuantongsi, et fonde à Nanchang une Association bouddhistes, avec Huiding comme président et lui-même comme vice-président. Les deux publiaient une revue "Eveil" (Juewu, 覺悟).

C’est à la même époque que Gangkar Rinpoché (1893-1957) vient à Nanchang pour enseigner le bouddhisme tibétain (deuxième voyage de Gangkar 1946 à 1949). Miaokong tombe sous le charme, et au bout de quelque temps, il quitte Nanchang pour aller au monastère de Gangkar (Liuba, district de Xikang). Il reçoit des instructions Kagyu et Nyingma, et se met en retraite dans une grotte. Le disciple tibétain de Gangkar, Mi Nyag mGon po se souvient de Miaokong, qui ne s’appelle pas encore Fahai Lama. Il ne parlait pas beaucoup, il ne parlait pas le tibétain (on traduisait pour lui) et Gangkar Rinpoché lui parla, et enseigna en chinois. Miaokong reçut des instructions sur la mahāmudrā, le yoga des souffles et des énergies (tib. rtsa rlung thig le) et le Dzogchen (le rdzogs chen khrid yig ye shes bla ma de Jigmé Lingpa). En 1950 l’armée chinoise arriva dans la région. Mi Nyag mGon po n’était plus là à l’époque et ne sait pas si Miaokong était encore là. Selon les disciples de Fahai Lama, il serait resté pendant environ cinq ans.

Miaokong à 32 ans (photo : Xihuliu)

On le retrouve ensuite à Shanghai, où il travaille dans un institut médical (qigong et acupuncture) à Ningbeilu et Henang zhongdu. C’était l’époque où le gouvernement chinois faisait la promotion de la médecine traditionnelle et du “qigong”. Une tentative de dissocier cette “science” de son contexte religieux ? C’est sous la guise de “médecin traditionnel” qu'il a pu exercer assez librement comme maître bouddhiste pendant ces années de la République populaire de Chine. Sans doute la transformation de Miaokong en Fahai Lama.

Au début des années 1950, il veut retourner au Kham, mais arrivé à Chengdu, il apprend que Gangkar Rinpoché est assigné à résidence (cela eut lieu en 1956-57), et retourne à Shanghai. En 1961, il se retire au Mont Tianmu (Nan tianmushan) jusqu’à la fin de la révolution culturelle (1966-1976). C’est une vision de Vajrayoginī qui lui révéla que ce lieu fut consacré par elle, et qu’il était propice à la pratique du Dzogchen. La grotte (Taijidong) où il pratiquait en compagnie de son maître Ch’an Huiding fut occupée précédemment par le daoïste Yang Yuanhe (楊圓和). Ils décidèrent d'établir un monastère au Mont des Milles Bouddhas (Qianfo chansi). A partir de 1976, les étudiants bouddhistes affluèrent. La plupart de ceux-ci étant des nonnes, le monastère devint un couvent pour femmes. Plus tard, le lieu fut élargi, et comprit un monastère pour hommes, une salle de méditation, une salle de récitation et un autel tantrique (Vairocana ), le but étant d’y pratiquer à la fois le bouddhisme Ch’an, de Terre pure et tantrique, un bouddhisme enchanté. Il voulait également créer un lieu pour les personnes âgées.

Le projet n’a pas pu se réaliser. Fahai Lama est mort en 1991. La communauté des nonnes s’est dispersée depuis. Le monastère est gardé (2011) depuis par un vieux moine et quelques dévots. Ils espèrent attirer des touristes.


"Corps doré" de Gangkar Rinpoché

Un blog chinois nous apprend le témoignage du moine Jie Quan de Nanchang, qui en 1991 raconte le décès récent de Fahai Lama à l’auteur du blog. Le corps de Fahai Lama avait été placé dans une cuve, pour en faire uncorps doré. En cela, Fahai Lama et la Vénérable Gongga semblent avoir suivi lexemple de leur maître Gangkar Rinpoché, dont la statue contient une jambe (?) du corps darc-en-ciel du maître[1]

"Corps doré" de Kalu Rinpoché

Ou bien de Kalu Rinpoché (1905-1989), dont la statue à Sonada contient le “corps doré” et embaumé[2]. Les derniers blogs sur la vénérable Gongga, Gangkar Rinpoché, Fahai Lama, etc. montrent bien qu’il existe une tradition tibétaine d’embaumement avec des véritables spécialistes, et qu’il est (parfois) difficile de distinguer entre “corps darc-en-ciel”, “corps doré”, et “bodhisattva-en-chair”, si cette distinction existe. Le corps darc-en-ciel et la momification, naturelle ou artificielle, semblent très liés. 
Littéralement, Djalus signifie un corps fait d’arc-en-ciel (dja). Cette appellation est une façon poétique de désigner son caractère subtil, illu­soire, pareil aux rayons de lumière colorée dont est fait l’arc-en-ciel.

Nous sommes tentés d’appeler ce corps : un « double » de l’individu, semblable au K’a des Égyptiens. Double qui, pour ceux-ci, était distinct de l’âme (Ba). C’est cette âme qu’ils semblaient tenir pour immortelle, tandis que le Double dépendait, pour sa survie, des offrandes que lui faisaient ses proches. — Il y a là similarité avec les croyances des taoïstes chinois
.” Alexandra David-Neel, Textes tibétains inédit.
L’aventure des âmes (Ba) de Gangkar Rinpoché et de Fahai Lama continue, et elles se sont de nouveau rencontrées ici-bas.

Bo Gangkar Rinpoché X et Fahai Lama II (photo : Xihuliu


Fahai Lama II à 22 ans (photo : Xihuliu)


***

[1] 之后沐浴净化发诸吉祥祝福之愿,并住于静修,以法身姿在法性光明中圆寂,其身体显现虹身成就——肉身虹化到一尺,目前仍然供养于贡嘎山之寺庙中。

[2]In the large and refurbished main temple hall at Sonada is a shrine dedicated to Kalu Rinpoche.
However, this is not a statue, but the real embalmed and gold plated body of Kalu Rinpoche. It's mind-blowing to be looking at his actual physical body
.” Source

Pour un meilleur souvenir, la vidéo d’un enseignement de Kalu Rinpoché sur le Bardo à Los Angeles 16.12.1988




Les ancêtres égyptiens des yakṣa et yakṣī ?


Ptah-Patèque, Louvre

Petite suite à mon blog Yakṣa et yakṣī, les éternels génies du bouddhisme du 19 octobre 2020 et De la corne d’abondance à une mangouste… du 21 octobre 2020, pour signaler une découverte intéressante sur une possible origine du yakṣa Kubera, voire sur une famille éloignée des yakṣa. Il faut pour cela tourner le regard vers l’Egypte ancien, où l’on trouve des dieux comme Ptah/Patèque et Bès (d’origine soudanaise depuis la XIIe dynastie, de -1991 à -1786/-1785/-1783), qui sont des dieux de la Nature, des génies nains considérés comme des ingénieurs de la Nature, et des experts métallurgiques, représentés de face, ce qui serait un caractéristique de dieu solaire dans la culture égyptienne. Il fut assimilé par les Grecs à Héphaïstos et par les Romains à Vulcain.
Ptah-Patèque est généralement représenté sous la forme d'un nain vert, difforme, entièrement nu, ayant un ventre bedonnant et une tête disproportionnée par rapport à son corps.”
Ptah-Patèque au corps vert, amulette

A partir de la XXIIe dynastie (de -945 à -715), Ptah-Patèque est associé au Bès, puis exporté dans toute la Méditerranée orientale à l'époque hellénistique. Les amulettes de ces dieux ont une fonction apotropaïque.

Bès

Bès a une barbe hirsute et des sourcils imposants. A partir du Nouvel Empire (-1500 à -1000), il est souvent représenté avec une peau de lion ou de léopard, sous lequel se cache un sexe imposant, apotropaïque. Il est souvent armé pour tuer ses ennemis, qui sont en même temps ceux des porteurs de ses amulettes. On pourrait dire que ce dieu est un Protecteur (“le Combattant”) ou un “protecteur territorial” (skt. kṣetrapala). Bès fait fuir les esprits malfaisants et les animaux dangereux par ses pas de danse grotesques et ses grimaces affreuses.


Différents du culte des yakṣa et des yakṣī, c’est lui qui protège les femmes en couche et pendant leur grossesse. A moins que son épouse (yakṣī) soit représentée par un serpent (Beset, ou un autre animal aquatique, élément eau). La forme de “nain”, pourrait être due à une “naissance prématurée”, ou à la morphologie de l'embryon. La scarabée sur la tête de Ptah-Patèque peut rappeler sa propre posture physique de scarabée, symbole de la renaissance du Soleil.

Ptah-Patèque est aussi associé à Sokaris (déification de la séparation de l'âme du corps après la mort), et au début du nouvel empire, “l'identité de Sokaris fut mélangée à celle de Ptah pour devenir Ptah-Sokar”, Ptah représentant l’aspect vivant, et Sokaris la forme morte, vivant sous la terre.

Tout ceci simplement pour signaler des ressemblances (iconographiques, fonctions, attributs et autres), que l’on peut remarquer en considérant les aspects de ces dieux, et qui semblent les rapprocher en dépit de la distance spatiale et temporelle. Je ne vais pas les explorer davantage. 

Jambala noir chinois sur un makara

Jambala jaune

Vajrapāṇi dansant

vendredi 13 novembre 2020

Des missionnaires de part et d'autre



La Société des Missions étrangères à Paris est fondée en 1658 par des prêtres jésuites pour l'évangélisation de l’Asie. Un Séminaire des Missions étrangères pour la formation des missionnaires lui était attaché. L’activité cesse à cause de la révolution française, puis reprend en 1815. Les travaux d’évangélisation sont alors boostés par l’aide financière de lŒuvre pontificale de la propagation de la foi. Celle-ci sera reconnue en 1840 par le pape Grégoire XVI comme “institution catholique universelle”. En 1846, la région de Kangding, non loin de Minya Konka de Gangkar Rinpoché, est confiée à la Société des Missions étrangères comme partie de la préfecture apostolique du Tibet. Les missions catholiques étaient organisées de façon à pouvoir voyager de l’une à l’autre en une seule journée. La plus éloignée de la frontière chinoise, était la mission de la ville de Batang/Patang/Bhatang. L’objectif de cette “institution catholique universelle” était la conversion des Tibétains païens.

Le gouvernement de la dynastie Qing (qui se termine en 1912) permettait aux missionnaires d’entrer au Tibet, et d’y convertir les païens, en espérant ainsi affaiblir le pouvoir des lamas bouddhistes tibétains, qui refusaient de se soumettre aux Chinois. Les lamas tibétains voyaient cette immixtion et ces conversions d’un très mauvais oeil[1]

En 1896, le père Henri Mussot (1854-1905) et le père Jean-André Soulié (1858-1905, fameux botaniste), installés à Batang, subissent une première attaque. En 1905, l’année où en France la fameuse loi de la liberté de conscience est votée, la chapelle de Batang est incendiée et les deux prêtres sont fusillés, ainsi que des mandarins chinois locaux. C’est le début de la révolte tibétaine de 1905, ordonnée par l'école Gélougpa, et/ou par le treizième Dalaï-Lama. 

Eglise de Bahang construite en bois dans un état délabré
En 1905, sur les conseils des missionnaires (d'après Laurent Deshayes), le monastère de Batang, important foyer de la rébellion, est attaqué et ses moines massacrés. Les Tibétains répliquèrent en capturant quatre missionnaires qui furent torturés avant d'être tués. En juin 1906, alors que le soulèvement s'est généralisé, le monastère de Sampéling, dernier refuge des révoltés, est détruit et les milliers de Tibétains qui s'y sont réfugiés sont massacrés.” (Wikipédia)
Le provicaire Père Maire de la Mission catholique romaine du Yunnan pense que les ordres étaient venus du treizième Dalaï-Lama[2]

Le treizième Dalaï-Lama

Voici la version du botaniste écossais George Forrest, témoin des événements[3].
La révolte gagne la mission de Tsé-kou [Cigu] où se trouve Forrest. Le père Jules Dubernard[4] en est le fondateur avec seize familles d'anciens esclaves convertis. Forrest parvient à s'échapper par la route de Patang avec des soldats chinois, mais le père Pierre-Marie Bourdonnec est tué par flèches près de Tsé-kou le 23 juillet 1905 et le père Jules Dubernard est décapité près du Mékong le 26 juillet 1905, après avoir été tous les deux torturés.” (Wikipedia)
En 1906, c’est le “curé bâtisseur” Jean-Baptiste Ouvrard (1880-1930) qui est envoyé dans la région. “La république est proclamée en décembre 1911, et une grande agitation se propage dans le Pays. D'autres bouleversements s'annoncent. La révolution bolchevique est déjà en marche…” (source Internet). En août 1912, la Cathédrale du Sacré-cœur de Tatsienlu (Kanding) est consacrée. L’église aurait brûlé en 1940, et a fini d’être démolie pendant la révolution culturelle après 1966.

L'ancien Kanding avec la cathédrale construite par Ouvrard, photographiée en 1929 par Dr Joseph Rock

Intérieur de la cathédrale

Les futurs missionnaires bouddhistes tibétains Norlha Khutughtu (1876-1936 de Riwoché en Chamdo) et Bo Gangkar Rinpoché (1893-1957, de la région de Kanding) ont dû connaître ces événements. Le prosélytisme des missionnaires catholiques a-t-il pu susciter ou encourager leurs missions en Chine ? Les missions bouddhistes mongoles et tibétaines en Chine, s’inscrivaient-ils dans un projet plus vaste ? Sans doute, mais restons le temps de ce billet avec les missionnaires bouddhistes que nous connaissons déjà. Norlha était proche du Guomintang, et opposé au seigneur de la guerre local Liu Wenhui. Norlha avait obtenu le titre mongol “Khutughtu” (l'équivalent de tulku) de feu l’empereur Qing. En 1927, il est nommé comme membre de la Commission pour les affaires mongoles et tibétaines (mengzang weiyuan hui) à Nanjing. Ce fut le début de sa carrière religieuse parmi les chinois. Il sera exilé du Tibet (Khams) à cause de ses liens avec le Guomintang. Gangkar Rinpoché, le succéda dans sa mission religieuse, pas politique, après sa mort en 1936.

Mgr. Giraudeau Vicaire apostolique
Notez le costume de mandarin, type mongol

On voit ici la religion à l’oeuvre comme un “soft power”, ce qui n’empêche pas que des missionnaires aient été décapités et leurs fidèles nouvellement convertis massacrés (1905). L’église catholique avait son projet prosélyte à elle, qui pouvait se combiner avec des projets colonialistes nationaux. Le gouvernement de la dynastie Qing, cherchant la soumission des Tibétains, avait laissé les missionnaires catholiques entrer le Tibet pour y convertir les Tibétains. la ville de Lhassa venait d’être prise par Sir Francis Younghusband en 1904. 

8e Bogdo Guégen Jebtsundamba Khutuktu

Le treizième Dalaï-Lama s’était enfui en Mongolie, près du chef spirituel mongol, le huitième Bogdo Guégen Jebtsundamba Khutuktu, avec qui des plans de sécession avec la Chine auraient pu être discutés pendant leur rencontre au sommet théocratique. 


L’activité missionnaire catholique au Tibet avait dû être perçue comme une ingérence chinoise, ou un “soft power”, dans un Tibet déjà occupé par des troupes étrangères. Les missions catholiques ont payé un prix fort. Double avertissement aux missionnaires catholiques et à la population tibétaine. Les activités missionnaires mongoles et tibétaines en Chine étaient-elles utilisées comme une sorte de contre “soft power”, même si l’intérêt pour le renouveau tantrique des (jeunes) élites chinoises nationalistes était réel ?


L’église catholique semble avoir oublié l’incident, l'occupation chinoise et l'exil étant passés par là, car en 1973 Paul VI reçoit en audience le 14e Dalaï-Lama au Vatican[5], lui donnant le titre "Sa Sainteté", qu'il arbore depuis. Ont-ils parlé de l’incident de 1905 ? “No hard feelings ? ” “Merci de nous avoir donné des martyrs ? …”

Rencontres d'Assise, depuis 2011, le Dalaï-Lama n'est plus présent ou invité

Quand des missionnaires bouddhistes tibétains arrivent en France dans la deuxième partie du XXème siècle, grâce à la loi de 1905, ils sont mieux accueillis que les missionnaires catholiques français au Tibet. Ni torture, ni décapitation, seuls les médias, les tribunaux, le fisc peuvent leur mettre des bâtons dans les roues. Et dans ce cas, ils y sont sans doute pour quelque chose.

Regarder sur Arte Victor Bermon, un officier sur le Yang-Tse-Kiang (Instantané d'histoire), images superbes...

"Au début du XXe siècle, la Chine est un empire à bout de souffle, soumis à l’emprise des nations européennes. La France, déjà établie en Indochine, tente d’étendre sa zone d’influence. En 1905, l'officier de marine Victor Bermon photographie la vie quotidienne sur le fleuve Yang-Tsé-Kiang."

***

[1] Great Britain. Foreign Office, India. Foreign and Political Dept, India. Governor-General (1904). East India (Tibet): Papers relating to Tibet [and Further papers ...], Issues 2-4. Printed for H. M. Stationery Off., by Darling. p. 17. Retrieved 2011-06-28

[2]The Dalai Lama is thought to have been involved with the anti-foreign 1905 Tibetan Rebellion. The British invasion of Lhasa in 1904 had repercussions in the Tibetan Buddhist world,[16] causing extreme anti-western and anti-Christian sentiment among Tibetan Buddhists. The British invasion also triggered intense and sudden Qing intervention in Tibetan areas, to develop, assimilate, and bring the regions under strong Qing central control.[17] The Tibetan Lamas in Batang proceeded to revolt in 1905, massacring Chinese officials, French missionaries, and Christian Catholic converts. The Tibetan monks opposed the Catholics, razing the Catholic mission's Church, and slaughtering all Catholic missionaries and Qing officials.[18][19] The Manchu Qing official Fengquan was assassinated by the Tibetan Batang Lamas, along with other Manchu and Han Chinese Qing officials and the French Catholic priests, who were all massacred when the rebellion started in March 1905. Tibetan Gelugpa monks in Nyarong, Chamdo, and Litang also revolted and attacked missions and churches and slaughtered westerners.[20] The British invasion of Lhasa, the missionaries, and the Qing were linked in the eyes of the Tibetans, as hostile foreigners to be attacked.[21] Zhongtian (Chungtien) was the location of Batang monastery.[22] The Tibetans slaughtered the converts, torched the building of the missionaries in Batang due to their xenophobia.[23] Sir Francis Edward Younghusband wrote that At the same time, on the opposite side of Tibet they were still more actively aggressive, expelling the Roman Catholic missionaries from their long-established homes at Batang, massacring I many of their converts, and burning the mission-house.[24] There was anti Christian sentiment and xenophobia running rampant in Tibet..” (Wikipedia)
N ° 10.

Envoi du consul général Wilkinson à Sir E. Satow, daté de Yünnan-fu, 28 avril 1905. (Reçu à Londres le 14 juin 1905.) Pere Maire, le Provicaire de la Mission catholique romaine ici, a appelé ce matin pour me montrer un télégramme qu'il venait de recevoir d'un prêtre indigène de sa mission à Tali. Le télégramme, qui est en latin, est daté de Tali, le 24 avril, et indique que les lamas de Batang ont tué PP. Mussot et Soulié, ainsi que, croit-on, 200 convertis. La chapelle d'Atentse a été incendiée et les lamas tiennent la route de Tachien-lu. Le Père Bourdonnec (un autre membre de la Mission française au Tibet) demande que le Père Maire agisse. Le père Maire a donc écrit à M. Leduc, mon collègue français, qui communiquera sans doute avec le gouverneur général. Le Provicaire est d'avis que les missionnaires ont été attaqués par les ordres de l'ex-Dalaï Lama, comme les Européens les plus proches sur lesquels il pouvait venger sa disgrâce. Il a la bonté de dire qu'il me donnera toute autre information qu'il pourrait recevoir. Je vous télégraphie la nouvelle du massacre.
J'ai, etc.,
(Signé) WH WILKINSON
.

Inde orientale (Tibet): documents relatifs au Tibet [et autres documents ...], numéros 2 à 4, Grande-Bretagne. Ministère des Affaires étrangères , p. 12. (Source FR, Source EN)

[3]Forrest part en 1904, accompagné de dix-sept autres collecteurs. Il est accueilli par les missionnaires de la Société des missions étrangères de Paris qui sont les rares Européens à s'y être établis. Mais il est pris dans la région de Tsekou par la révolte de 1905 qui vise tous les étrangers et manque de mourir. Il est témoin des atrocités que certaines lamaseries de l'école des bonnets jaunes commettent à l'égard des missionnaires et de leurs paysans convertis2. Huit nuits durant, pourchassé par d'énormes dogues tibétains, il court vers le sud, où il est recueilli par des villageois Lissous qui l'aident à s'échapper de la région.” (Wikipedia)

[4]Son corps est ramené à Tse-kou [Cigu], où il est enterré à l'église. La mission est transférée par le P. Monbeig à Tché-Tchong.” (wikipedia). Le 12 juin 1914, Théodore Monbeig est à son tour assassiné par une bande de cavaliers tibétains dirigée par Lozong Daoua près de Litang (Séchuan), sur les pentes du mont Ngaraba." 

[5]En dehors du monde chrétien, le pape rencontre en 1971 Kalou Rinpoché lors de son premier voyage en Occident. Le 30 septembre 1973, Paul VI reçoit en audience le 14e dalaï-lama, Tenzin Gyatso au Vatican59. Le 17 janvier 1975, il reçoit en audience le 16e karmapa, Rangjung Rigpe Dorje.” (wikipedia)

mercredi 11 novembre 2020

Un spiritualisme qui rapproche l'Orient et l'Occident ?

"L'Orient est l'Orient, l'Occident est l'Occident et, jamais, ces deux mondes ne parviendront à se comprendre." Rudyard Kipling

L’influence de la théosophie en Chine semble très modeste, et les efforts d’établir et de diffuser les idées théosophiques n’étaient pas des initiatives chinoises. La première loge fut la “Saturn Lodge” à Shanghai créée en 1920, avec Mr. H. P. Shastri (le célèbre découvreur de manuscrits) comme président et Mr. G. F. L. Harrison comme secrétaire[1]. D’autres loges furent ouvertes, et en 1925, Edith Gray de la section Américaine visita la loge de Shanghai pour donner des conférences sur le Karma et la Réincarnation, ce qui résulta en la formation d’une “légion” appelée “Karma and Reincarnation”. Des livres théosophiques furent traduits en chinois[2]. Pendant la deuxième guerre mondiale les loges cessent leurs activités, et après 1949 cessèrent de fonctionner définitivement.

Walter Evans-Wentz et Lama Kazi Dawa Samdup

En revanche, les livres de Walter Evans-Wentz (1878–1965) et Lama Kazi Dawa Samdup, rapidement traduits en chinois, avaient plus de succès. La traduction du Livre des morts tibétains était publiée en 1927. Selon Donald S. Lopez (2011[3]), les interprétations et l’organisation de ce texte tibétain par Evans-Wentz sont contreversales et reflètent notamment ses idées théosophiques. Gray Tuttle observe que la croissance rapide dans l’intérêt du bouddhisme tibétain à la première moitié du XXème siècle en Chine républicaine fournit un contrepoint utile à celle dans la deuxième moitié du XXème siècle en occident.

L’accès disponible au bouddhisme ésotérique (tibétain via la terminologie théosophique des traductions chinoises des livres d’Evans-Wentz, et des traductions chinoises du Shingon japonais) pendant le début du renouveau chinois[4], colorait la perception du bouddhisme tibétain[5]. Les textes traduits par Evans-Wentz n’étaient pas des textes scolastiques classiques, mais des textes ésotériques de l’école Nyingmapa (The Tibetan book of the dead or, The after-death experiences on the Bardo plane (1927), et The Tibetan book of the great liberation 1954) et de l’école Kagyupa : Tibet’s great yogī, Milarepa (1951), et Tibetan yoga and secret doctrines (1935)[6]. Leur traduction en chinois peut expliquer partiellement l’intérêt particulier que les chinois portaient aux enseignements ésotériques des deux écoles : Bardo, Dzogchen, pratiques yoguiques secrètes, et que les maîtres tibétains (Norlha, Gangkar, ...) leur donnaient sans presqu’aucune préparation[7]. Tout le monde avait l’air pressé.


Version vendue à Taiwan, pour la version électronique c'est ici

Ceux qui lisent le chinois peuvent savoir désormais ce qu’enseignait le lama nyingmapa Norlha grâce à la publication (1995) d’un livre avec quelques-uns de ses enseignements intitulé Secret Scriptures of Tibetan Esoteric Dharma Practices (Zangmi xiufa midian) par Lü Xiegang[8]. Gangkar continua initialement (à partir de 1936) les enseignements donné par le lama nyingmapa Norlha à ses disciples, principalement du Dzogchen[9]. Les enseignements Karma Kagyu qu’il donnait à ses propres étaient également ésotériques[10] : initiations de Cakrasaṃvara et de Vajrayoginī, Six Yogas de Nāropa et Mahāmudrā. Dans ces séries d’instructions, on ne voit pas les pratiques préliminaires (tib. sngon ‘gro), ni la pratique de śamatha, vipaśyanā, l’entraînement spirituel (tib. blo sbyong), etc. On passe directement aux choses sérieuses, c’est-à-dire aux pratiques dont parlent les publications du duo Walter Evans-Wentz et Lama Kazi Dawa Samdup, et qui ont dû contribuer à l’attrait du bouddhisme ésotérique du Tibet, où étaient censés demeurer les maîtres mystiques de la théosophie.

On voit bien que le “réincarnationisme” était un facteur important dans cet engouement pour les pratiques secrètes autour de la mort du corps physique et la continuation des aventures d’un corps spirituel, quelque soit sa définition. Ce “corps spirituel”, oserions-nous dire “astral”, est le focus des pratiques du Bardo, et des “pratiques secrètes” des Six yogas de Nāropa. Une de ses pratiques est “le transfert [de la conscience]” (tib. ‘pho ba). Très populaire parmi les disciples chinois, car Gangkar Rinpoché l'enseignait beaucoup. C’était également une pratique très populaire quand le bouddhisme tibétain était enseigné en occident. Elle présentait de nombreux avantages, cela m’avait été expliqué ainsi par les lamas tibétains. Elle est facile à faire, la visualisation est simple, elle est assez amusante, la syllabe “Hig” est éjaculée promptement à haute voix, suivie de la syllabe “Ah” à voix profonde et d’un son allongé, correspondant à la montée et la descente du “principe conscient” (tib. bla) dans le canal médian du corps subtil du yogi. Elle produit rapidement et facilement des résultats : démangeaison sur le haut de la tête, formation d’un bouton ou d’un petit cratère, dans lequel le lama peut planter un brin d’herbe kuśa en signe de réussite de la pratique. Cela confirme par ailleurs l’idée qu’un “principe conscient” est enfermé dans le corps, et qu’il peut en être éjecté pour aller voir ailleurs, bref la thèse “réincarnationniste”. C’est une pratique qui confirme implicitement une croyance spiritualiste essentielle, à la fois bouddhiste, théosophique, … 


"Chögyal Namkhai Norbu is invited to a conference at Tartsendo; and after this meeting receives
a request from the local governor to assist the master Kangkar Chökyi Senge (1903-1956)
in teaching the Tibetan language." (Merigar Timeline)


Pour l’anecdote, le séjour du groupe des 80 disciples chinois étudiant au monastère de Gangkar en 1952-1953, fut organisé en collaboration avec le bureau local du Parti communiste chinois à Dartsedo. Un des professeurs de tibétain était le jeune Namkhai Norbu (南开诺布法王)… Un des étudiants ayant séjourné au monastère (en 1946), était le jeune Garma C.C. Chang, dont l'intérêt pour Milarepa s'est traduit dans sa traduction des Cent mille chants de Milarepa. Intérêt suscité par la traduction chinoise de la Vie de Milarepa d’Evans-Wentz ? Un autre étudiant était Kelzang Gyurmé, dont j’avais étudié la grammaire avec Tenpa Negi-la. Ce qui s’est passé au début du XXème siècle en Chine a sans doute nourri les missions en Europe et aux Etats-Unis dans la deuxième moitié du XXème siècle. Walter Evans-Wentz et Lama Kazi Dawa Samdup ont pu servir de lien. 

Les anti-Lumières, l’occultisme et la théosophie avaient préparé le terrain, l’idée centrale étant que “l’esprit” est immortel, et peut changer d’enveloppe. Une Science existe qui explique comment, et qui enseigne comment en tirer le meilleur bénéfice. Peut-être qu’un beau jour la science mondaine ordinaire se hissera à la hauteur de cette Science et confirmera ses thèses... C’est le rêve de tout spiritualiste. La voie du milieu qui est censé caractériser ce qu'est le bouddhisme est cependant ni spiritualiste, ni matérialiste. Au mieux, il dépasse les deux extrêmes en les incluant.

***


[1] Source : The Theosophical Society in China et Theosophy World 

[2] "Soutra tibétain de la mort" (西藏 度亡经, Evans-Wentz 瓦尔特·伊文斯·温兹) 

[3] Donald S. Lopez, Jr. The Tibetan Book of the Dead: A Biography, Princeton University Press, 2011. 

[4] Gray Tuttle reflète ici l’opinion du traducteur chinois Zhang Xinruo. Translating Buddhism from Tibetan to Chinese in Early-Twentieth-Century China (1931-1951), Gray Tuttle, dans Studies in Indian and Tibetan Buddhism, Matthew Kapstein - Buddhism between Tibet and China, Wisdom Publications, 2009 

[5] “Evans-Wentz’s theosophic terms, like those of the Chinese Buddhists accessing Tibetan esoterica through the medium of Japanese esoteric Buddhism, embedded within this context a distinct and not necessarily compatible discourse. cases, the terms in the “target” language were chosen from a pre-existing lexicon (theosophy and Japanese esoteric Buddhism, respectively) that did not approximate the concepts of the “source” language. One gets the impression that in both cases, the terms in the “target” language were chosen from a pre-existing lexicon (theosophy and Japanese esoteric Buddhism, respectively) that did not approximate the concepts of the “source” language.” 

[6] “The Chinese translation was accomplished by a Chinese student of Tibetan esoterica, Zhang Miaoding (張妙定), just a year after the texts were first made available in English.” 

[7] “In late 1946 Gangkar gave teachings on the highly esoteric Great Perfection system of contemplation (rdzogs chen) to Wang Jiaqi, who thereupon asked for authorization to transmit the dzogchen instructions himself. In response, Gangkar formally appointed him as a successor to norlha, and confirmed this by presenting Wang Jiaqi with a tall, pointed paṇḍita hat adorned with three golden threads symbolizing mastery over the Tripiṭaka.” Meinert, p. 224
Only very few among Gangkar’s Chinese disciples seem to have really understood and practiced the essential instructions of dzogchen, yet Gangkar continued to transmit them.” Meinert, p.228 

[8] Lü Tiegang 呂鐵鋼 (ed.), Zangmi xiufa midian 藏密修法秘典 [Secret Scriptures of Tibetan Esoteric Dharma Practices], 5 vols. (Beijing: Huaxia chubanshe, 1995): vol. 3, p. 767. 

[9] “To Norlha’s former disciples he gave mostly nyingma teachings, whereas to his own students he later preferred to teach in the Kagyü tradition. The scope of the nyingma material he covered included such texts as Longchenpa’s (1308–1364) Trilogy of Natural Ease (Ngal gso skor gsum) and Seven Treasures (Mdzod bdun), the Heart Essence of the Ḍākinīs together with Longchenpa’s commentary entitled Quintessence of the Ḍākinīs (Mkha’ ’gro snying thig ma bu), Jikmé Lingpa’s (1729–1798) Guide to Dzogchen Practice (Rdzogs chen khrid yig ye shes bla ma), and the special dzogchen instructions of trekchö (“cutting thorough,” khregs chod) and tögel (“passing over,” thod brgal).” 

[10] “Among the Kagyü teachings, particularly in the Kamtsang tradition of the Karmapas, he offered instructions on the development and perfection stages of the yidams Cakrasaṃvara (bde mchog) and Vajrayoginī (rdo rje rnal ’byor ma), on the Six Yogas of Nāropa (Nāro chos drug), Mahāmudrā ( phyag chen), and on the One That When Known Liberates All (Gcig shes kun grol), a collection of empowerments by the ninth Karmapa Wangchuk Dorjé (1556– 1603).

Le renouveau mondial de la Lumière enchanteresse


Dans la république populaire de Chine en 1956, photo du livre
"Tibetan Buddhists in the Making of Modern China", Gray Tuttle

Petit résumé de blog antérieurs sur le sujet.
Les Lumières furent suivies d’anti-Lumières de toutes sortes. Les protestants écossais tentent de ré-enchanter leurs ouailles, en redonnant vie aux fantômes. Face aux Lumières, les religions prennent conscience d’être des religions, et l’idée des « religions du monde » émerge. La religion des aryens de l’Inde serait la religion mondiale encore dans son état le plus pur, et les indianistes européens tentent de la recouvrir. Les yeux des religieux et des spiritualistes du monde se braquent sur l’Inde, et sur l'emblématique idée de la réincarnation. L’occultisme est une autre façon de faire la science, une science plus riche, car non-désenchantée, pas « fermée » et davantage « ouverte » (à quoi exactement ?). N’existe-t-il pas au fond une philosophie pérenne ou éternelle ? La théosophie développe l’idée d’une religion mondiale sous-jacente, avec sa science de la conscience immortelle. Le Tibet devient leur patrie de l’ésotérisme, car préservé dans l’état le plus pur par des maîtres encore vivants. Des intellectuels indiens reprennent à leur compte l’idée de l’Inde des aryens comme berceau de la religion pure, et font fureur pendant le Parlement des religions à Chicago (1893). D’autres s’intéressent à l’ésotérisme tibétain, pour des raisons moins avouables, et font des recherches sur la race aryenne. Il faudrait encore parler de l'influence (très modeste) de la théosophie en Chine pendant le renouveau tantrique, ce sera pour une autre fois. La pollinisation bouddhiste ésotérique passe plutôt par les élites chinoises nationalistes, comme on verra, le tout contre les chamboulements de la société chinoise. Cet événement au début du XXème siècle aurait-elle préparé les lamas tibétains à leurs missions en occident ? 

C'est sur cet arrière-fond de renouveau spiritualiste que la Chine va s’intéresser au bouddhisme indien et au bouddhisme ésotérique, notamment par le biais du Tibet, après une période de désenchantement et de « modernisme bouddhiste ». En fait, les deux tendances, désenchanteresse et enchanteresse évolueront pendant la Chine républicaine (1912-1949). Quand la Chine, après avoir perdu les guerres d’opium contre l’impérialisme occidental, perd la première guerre sino-japonaise en 1895, les réformateurs chinois sont convaincus que la victoire japonaise est due à leur adoption du Shintoïsme, “la voie des dieux” comme religion d’état[1]. Le renouveau tantrique (密教復興運動, mìjiāo fùxīng yùndòng, « mouvement de renaissance du bouddhisme ésotérique ») va commencer. Des Tibétains se rendent en Chine pour enseigner, et des Chinois au Tibet pour apprendre, et surtout pour traduire le patrimoine bouddhiste tibétain en chinois[2]. Sur un arrière-fond de guerre civile entre seigneurs de la guerre, communistes, Parti nationaliste chinois (Guomindang GMD), etc. Les missionnaires tibétains choisissent le camp des nationalistes, contre les communistes. Mais pendant les premières décennies après la révolution communiste, ces échanges pour ré-enchanter le bouddhisme en Chine, et par la suite surtout à Taiwan, ont continué.

Les réformateurs chinois Fazun (1902–1980) et Nenghai (1886– 1967) entretainaient surtout des contacts avec des représentants de l’école Gélougpa, et contribuaient à sa diffusion en Chine. Le 13e Dalaï-Lama encouragea Fazun à enseigner en Chine la synthèse de Tsongkhapa sur les enseignements bouddhistes[3]. Nenghai pensait que le bouddhisme Ch’an était trop élitiste et ne correspondait pas aux « besoin de l’époque »[4] (kaliyuga, mappo). 


D’autres chinois, souhaitant un bouddhisme ésotérique davantage enchanté, se tournèrent vers des matériaux Nyingmapa. Leur source privilégiée fut d’abord Norlha Khutughtu (1876-1936), très politiquement engagé[5]

Karmapa XVI et son tuteur Gangkar Rinpoché en 1953, à Pékin,
pendant que 80 chinois étudient au monastère de Gangka Rinpoché au Tibet
1953年 16世大寶法王與貢嘎活伟在北京 

Après sa mort, c’est Bo Gangkar Rinpoché (Gongga Hutuketu 貢噶呼圖克圖; 1893-1957) qui prit la relève. Gangkar Rinpoché était un lama Kagyupa formé à Pelpung (siège des Situpa), mais enseignait en Chine surtout le Dzogchen à la demande des disciples de Norlha, qui devinrent les siens par la suite. Gangkar Rinpoché était proche des nationalistes. A cause de son excellente relation avec Situ Rinpoché, il fut nommé comme tuteur junior (tib. yongs ’dzin) de Karmapa XVI Rangjung Rikpé Dorjé (1924–1981)[6]. Gangkar Rinpoché fit trois voyages en Chine[7], le premier en 1936. Durant ce voyage, il fit construire un stūpa à Lu shan dans la province Jianxi, pour y recueillir les reliques de Norlha, à destination de ses nombreux disciples. Il fit également construire un petit temple dédié à Padmasambhava à côté[8]. Pendant les deux premiers voyages, il se servait d’un traducteur. En 1937, la guerre avec le Japon éclata, et Gangkar Rinpoché devait rentrer au Tibet, mais à cause de nombreuses difficultés, il ne rentra qu’en 1939. Pendant son deuxième voyage, en 1946, il avait déjà des milliers de disciples chinois[9]


Minyak Gangskar / Minya Konka (photo Tibetpedia)

En automne 1949, juste avant la création de la République populaire de Chine, il rentra à son monastère. Plusieurs seigneurs de la guerre faisaient partie de ses disciples : Pan Wenhua de Chengdu, Li Zongren et un autre membre de la clique de Guangxi, Li Jishen (1885–1959) de Chongqing, ainsi que le seigneur de la guerre et le gouverneur du Yunnan, Long Yun (1884– 1962). Il enseigna le Dzogchen à un cadre du Guomindang (Wang Jiaqi), qu’il autorisa de les transmettre à d’autres. Une célébration en l’honneur de Gangkar Rinpoché fut organisé en 1947, présidée par Chen Lifu, secretaire confidentiel de Tchang Kaï-chek. A cette occasion, il fut présenté par le gouvernement nationaliste comme un “maître de la nation chinoise” (tib. rgyal khab kyi bla ma) et comme un “instructeur de méditation omniscient, un ami spirituel repandant le bouddhisme ” (tib. bstan pa spel ba’i bshes gnyen kun mkhyen bsam gtan gyi slob dpon). Comme mentionné ci-dessus, il devait rentrer au Tibet à cause de la situation politique, et ses disciples nationalistes s’exilaient à Taiwan. Pendant 10 mois, Gangkar Rinpoché était sous résidence surveillée dans son monastère, et entama plus tard un dernier voyage en Chine entre 1953 et 1955, où il avait davantage de contacts avec les communistes. 

民國53年恭迎全剛上師貢噶人治南傳授頗法開间 24 novembre 1953 à Gangs dkar (Facebook Gongga)

En 1940, il avait fondé un Collège d’études "Shédra" non-sectaires (byams chen chos ‘khor gling) dans son monastère au Tibet. Initialement pour des étudiants tibétains, mais plus tard aussi pour les disciples chinois. Par exemple, en 1946, Garma C.C. Chang (dont le père Zhang Dulun était gouverneur de Hubei, sa mère était une disciple de Gangkar Rinpoché), le traducteur des Chants de Milarepa en anglais, y étudia pendant six ans. En 1952, un groupe d’environ 80 étudiants chinois[10] arriva pour une période de dix mois, en coopération avec la partie communiste, parmi lesquels figuraient des futurs tibétologistes célèbres[11]. C’est à la suite de cet événement, que Gangkar Rinpoché fut invité pour une conférence à Institut central des minorités de Pékin, et qui fut l’objet initial de son dernier voyage en Chine. Après son retour, et la dernière année de sa vie, Gangkar Rinpoché, était un conseiller auprès de la Conférence Consultative Politique (zhengxie) de la partie communiste à Dartsedo. En février 1957, il prit un mois de vacances pour retourner dans son monastère, où il décéda en mars 1957[12].

Nous avions vu que la future Vénérable Gongga (1902/1903-1997), petite-fille d'un empereur, avait rencontré Gangkar Rinpoché en Chine, quand elle avait 38 ans, donc disons autour de 1940, probablement en 1939, la fin du premier voyage en Chine de Gangkar Rinpoché. Elle l’aurait suivi dans son monastère tibétain. En 1946, elle l’accompagne pendant son deuxième voyage en Chine. A la fin de sa vie, Gangkar Rinpoché invite la Vénérable Gongga pour une dernière série de transmissions, juste avant qu’il décède. 

Vénérable Gongga, photo FB

En 1947, Vénérable Gongga part à Taiwan, pour enseigner les disciples chinois nationalistes exilés de Gangkar Rinpoché. Ce ne sera qu’une des nombreuses filières de bouddhisme ésotérique qui se sont développées à Taiwan. La « love affaire » chinoise avec l’ésotérisme tibétain (et japonais) se poursuit à Taiwan.



[1] Gender and Superstition in Modern Chinese Literature (2019), Gal Gvili, East Asian Studies, McGill University, p.4

[2] Translating Buddhism from Tibetan to Chinese in Early-Twentieth-Century China (1931-1951), Gray Tuttle, p. 141 dans Studies in Indian and Tibetan Buddhism, Matthew Kapstein - Buddhism between Tibet and China, Wisdom Publications, 2009

[3] Robert E. Buswell Jr., Donald S. Lopez Jr., The Princeton Dictionary of Buddhism, p. 301-302

[4] The “Chinese Lama” Nenghai (1886-1967): Doctrinal Tradition and Teaching Strategies of a Gelukpa Master in Republican China, Ester Bianchi, dans Studies in Indian and Tibetan Buddhism, Matthew Kapstein - Buddhism between Tibet and China, Wisdom Publications, 2009

[5] « The nyingma lama Norlha was a native of Riwoché in the Chamdo area. In Tibet he was also known as Garra Lama, whereas in China he was usually referred to as Nuona Hutuketu after the Mongolian title Khutughtu was conferred on him by the late Qing Emperor. During the Sino-Tibetan conflict of 1917 near Chamdo, Norlha assisted the Chinese garrison in Riwoché and was subsequently arrested by the Central Tibetan government and sentenced to life imprisonment for treason. »
« When norlha began teaching in the nyingma tradition, the novelty was enthusiastically welcomed and ethnic Chinese came in flocks to take refuge with him. Among his most famous disciples was the warlord Liu Xiang, the arch-enemy of Liu Wenhui and ultimately the most powerful warlord in Sichuan. Many years later Liu Xiang would supply norlha with military support in an attempt to break Liu Wenhui’s monopoly interest in the formation of Xikang province in 1935
. »

« Norlha became respected as a religious leader within the Chinese community during the years he spent in Nanjing, from 1927 to 1935. »

« In 1935 Norlha took a last trip to Kham as an appointed “Xikang Pacification Commissioner." »

« He was meant to organize opposition to the Red Army on the Long March in Kham, but he also used the opportunity to undermine Liu Wenhui’s power by coordinating a propaganda campaign. When norlha’s conflict with Liu escalated, he proclaimed Khampa self-rule, but after several beatings, he finally surrendered himself to the Red Army in Ganzi (Dkar mdzes). There, he died in May 1936 in a Red Army hospital. »
Extraits de : Gangkar Rinpoche between Tibet and China: A Tibetan Lama among Ethnic Chinese in the 1930s to 1950s , Carmen Meinert, dans Studies in Indian and Tibetan Buddhism, Matthew Kapstein - Buddhism between Tibet and China, Wisdom Publications, 2009.

[6] Meinert, p. 217

[7] 1936-1939, 1946 à 1949, et 1953-1955. Pendant la deuxième guerre mondiale, ces échanges n’étaient pas possibles.

[8] Meinert, p. 223

[9] Des dizaines de milliers, à la fin de son deuxième voyage, selon Minyak Gönpo, son disciple. Un des enseignements devait être organisé dans un stade sportif. Meinert p. 224
Voir aussi Mi nyag Mgon po.’Bo Gangs dkar sprul sku’i rnam thar dad pa’i pad dkar (The White Lotus of Faith: A Biography of the ‘Bo Gangs dkar Incarnation). Beijing: Mi r igs dpe skrun khang 

[10] « Events in 1952, however, ushered in changes to the traditional curriculum of Gangkar’s monastery, when a group of some eighty young Chinese students arrived at the shedra from either the newly established Central nationalities Institute (Zhongyang minzu xueyuan) in Beijing or from the Southwest nationalities Institute (Xinan minzu xueyuan) in Chengdu. » Meinert, p. 226.

[11] « Wang Yao, Kelzang Gyurmé, Tong Jihua (d. 1989), and Hu Tan, as well as the future political leaders Geng Yufang and Li Bingquan. »

[12] Meinert, p. 227