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dimanche 14 juin 2026

La rétrojection est la mère de l’anachronisme

Source : Times of India

La rétrojection est un processus par lequel on projette sur un passé lointain des événements, des contextes ou des schémas de pensée et de comportement qui sont en réalité apparus bien plus tard[1]. Paula Fredriksen dénonce la rétrojection comme une habitude historiographique “néfaste” qui projette de “longues ombres vers le passé” et vient compromettre et fausser notre interprétation de l'histoire. Frederiksen l'applique notamment à l'étude des origines chrétiennes et du message de l'apôtre Paul, qu'il ne faut pas lire à travers le prisme d'événements ultérieurs.

Ce concept de rétrojection fait d'ailleurs parfaitement écho à ma série de blogs sur la tendance essentialiste dans lévolution du bouddhisme tibétain. On y voit comment les hagiographes et les hiérarques ultérieurs (comme le 8e Karmapa Mikyö Dorje (1507–1554) ou Jamgön Kongtrul (1813 - 1899) ont appliqué des classifications dogmatiques tardives (comme le Sūtra-Mahāmudrā) pour justifier les enseignements directs de Saraha et de Gampopa face à l'orthodoxie de leur propre époque, en opérant précisément des rétrojections. On parle dans ce cas d'un anachronisme interprétatif : appliquer des concepts théologiques tardifs à des textes anciens. Si on veut réellement comprendre comment les concepts bouddhistes étaient compris à différentes époques, dans différents contextes et par les différents acteurs, il faudrait appliquer des principes de l’histoire des idées ou de lhistoire de la réception (Markus Vinzent), et faire une lecture rétrospective et contextuelle des sources. Voir mon blog Resetting "Mahāmudrā" history? (24062024)

Rendre digeste le Dohākośagīti de Saraha

L’oeuvre qui a sans doute fait l’objet du plus grand nombre de rétrojections dans le bouddhisme tibétain est sans doute le Chant de distiques de Saraha (Dohākośagīti), dont il existe plusieurs versions et cinq commentaires[2] (contenant les distiques glosés) et cinq versions des distiques-racine en apabhraṃśa (une langue vernaculaire/littéraire moyen-indo-aryenne), variant entre 65 et 133 distiques. Il n'existe pas un texte racine unique, car la collection de distiques (Dohākoṣa) a évolué et s'est enrichie au fil du temps. Pour les détails, voir Sarahas Spontaneous Songs, publié en 2025 (Wisdom) par Klaus-Dieter Mathes et Péter-Dániel Szántó.

Dans ce livre, Mathes & Szántó semblent partir du statu quo bouddhiste tibétain depuis la fin du XIXème siècle, qui est celui établi par les protagonistes du mouvement ditnon-sectaire (t. ris med). Pour la lignée Kagyupa, Jamgön Kongtrul (1813 - 1899) a agi en supercompilateuret systématisateur ultime. Les écrits de Jamgön Kongtrul sont devenus la doxa de la lignée. Le livre de Mathes & Szántó commence d’ailleurs par une citation du grand systématisateur.
“Ayant reçu les instructions essentielles du Grand Brahmane [Saraha] et de ses fils spirituels, le maître Maitrīpa¹ (986‑1063)² composa les Dix versets sur le Réel (s. Tattvadaśaka) et d’autres œuvres qui sont des instructions essentielles basées sur les Pāramitā, conformes au système du Mantra. Après les avoir entendues, Marpa dit : “La signification essentielle du véhicule éminent consiste à demeurer libre des extrêmes tout en ne s’engageant pas mentalement (s. amanasikāra). C’est ainsi qu’il me fut fait connaître le dharma de la Mahāmudrā.” Voilà, parmi d’autres [enseignements], le système textuel défendu par le grand maître Maitrīpa[3].”
Tel que défini dans cette citation, le véhicule éminent (t. theg pa’i mthar thug[4]) n’est pas suffisamment “tantrique”. Libre d’extrêmes, c’est la définition de la voie médiane, et le non-engagement mental ne comporte pas en soi d’élément tantrique. Une apologie du non-engagement mental (Amanasikārādhāra, attribué à Advayavajra) a dû être rédigée pour défendre cette approche, et pour y ajouter quelques références yogatantriques. C’est cette Apologie qui justifierait la traduction “réalisation non-conceptuelle”, pour rendre compte de l’aspect yogatantrique (“luminous self-empowerment”) qui serait indissociable de ce terme[5].

Transmission onirique directe 

Hagiographiquement, Tsangnyön Heruka (XV-XVIème s.), auteur de La vie de Marpa[6], a dû ajouter un rêve, dans lequel Marpa (1012–1097) recevait la grâce (s. adhiṣṭhāna) et les pouvoirs spirituels (siddhi) "directement" de Saraha.

Ainsi, le Chant de distiques de Saraha (ou plutôt Saraha) est comme la source de la Mahāmudrā de la lignée de Marpa (Marpa Kagyu). C’est par le biais de cette transmission ininterrompue que la Grâce (s. adhiṣṭhāna) et les pouvoirs spirituels (s. siddhi) de la lignée Kagyupa auraient été transmises jusqu’à Jamgön Kongtrul, et à partir de lui jusqu’aux détenteurs de nos jours. J’ai écrit en long et en large dans mon blog sur l’activité considérable dans les coulisses pour permettre que cette transmission et son message “inaltéré” restent en effet “ininterrompus”.

Le Dohākoṣagīti de Saraha vise directement l'accès à la nature non-duelle de la réalité, et Saraha qualifie exclusivement cette réalité de “Naturel” ou de spontané (s. sahaja). Il n'y emploie pas le terme formalisé appelé “Mahāmudrā”. Il critique tout ce qui ne donne pas accès à cette réalité Naturelle, aussi bien les traditions non-bouddhistes que bouddhistes, et aussi bien le pāramitāyāna que le mantrayāna. Il semble vouloir aller directement à “l’essentiel”, qui n’est d’ailleurs pas une essence (s. svabhāva).

La tripartition Mahāmudresque en Mahāmudrā “sūtrayānique” (t. mdo lugs), “mantrayānique” (t. sngags lugs) et “Essentielle” (t. snying po’i lugs) n’est ni de Saraha, ni d’Advayavajra/Maitrīpa. Il s’agit d’une rétrojection du XVIIème siècle, et systématisée par Jamgön Kongtrul. Seule la Mahāmudrā mantrayānique peut conduire à l’état de Bouddha Prémium Plus. La Mahāmudrā “sūtrayānique” est longue et doit ultimement passer par le mantrayāna. Pour Karma Tashi Chöphel (secrétaire de Jamgön Kongtrul) et d'autres maîtres tibétains tardifs la voie Essentielle de la mahāmudrā (t. snying po'i lugs) n'est destinée qu'à ceux qui ont des facultés aiguisées, et ne peut devenir une pratique utile pour beaucoup lorsqu'elle est combinée avec la voie graduelle des sūtras ou des tantras. Nous nous contentons ici de ce fait, sans rentrer dans les détails.

Un Concile de Lhasa par correspondance

Une autre rétrojection essentielle et tenace est celle de l’ainsi appelé Concile de Lhasa (Paul Demiéville, 1951).

Selon Sam van Schaik (Tibetan Zen, 2015), le récit traditionnel du grand débat de Samyé, au cours duquel le moine chinois Moheyan aurait été vaincu par l'Indien Kamalaśīla, est issu du Testament de Ba (t. Dba' bzhed). Or, ce texte compilé aux XIe-XIIe siècles n'est pas une source historique fiable. Il s'agit d'une narration rétrospective dont la fonction principale, reprise ensuite par les historiens tibétains ultérieurs, était de conférer une autorité absolue aux nouvelles lignées venues d'Inde (les écoles gsar ma, dont fait partie Sakya Paṇḍita) et de discréditer les lignées “chinoises”. La réalité révélée par les manuscrits de Dunhuang est tout autre. Dans la Ratification du Vrai Principe (頓悟大乘正理決 Dunwu dasheng zhengli jue), un texte rédigé par Wangxi (un disciple direct de Moheyan), on apprend qu'il n'y a pas eu un débat théâtral unique, mais plutôt un long échange de lettres étalé sur une année. Plus frappant encore : selon cette source contemporaine des faits, l'empereur tibétain a finalement statué en faveur de Moheyan et a autorisé la pratique du Zen/Chan au Tibet.

Van Schaik souligne que la stricte dichotomie utilisée par les hagiographes tibétains, associant exclusivement le bouddhisme chinois à l'approche "subitiste" et le bouddhisme indien à l'approche "gradualiste", est une simplification artificielle qui occulte le fait que ces deux aspects coexistent pleinement au sein même du bouddhisme indien. La réjection “quiétiste chinoise” a servi à valider les nouvelles lignées fraîchement importées d'Inde et de la Vallée de Katmandou, en les désignant comme issues de la seule source authentique du bouddhisme. L’exigence stricte d'un pedigree indien exclusif a mis en difficultés les traditions issues de la première diffusion. Dans cet environnement théocratique dominé par l'orthodoxie des nouvelles écoles, il est devenu de plus en plus difficile pour ceux qui détenaient des lignées “chinoises” d'affirmer leur autorité et de justifier leur origine “Indienne”, souvent de façon créative et/ou surnaturelle.

Mathes & Szántó semblent prendre à bord les rétrojections de la doxa Kagyupa pour répondre, à distance, à la fois aux attaques gSar ma (Sakya Paṇḍita) sur le manque de pédigrée indien/yogatantrique, qu’aux attaques de subitisme “chinois”[7] et de la “panacée auto-suffisante”, ce qu’ils font d’ailleurs conformément, tout en cautionnant implicitement les rétrojections…

Des traductions rétrojectives ou anachronistes

Je me suis déjà longuement exprimé sur le caractère rétrojectif de la traductionnon-conceptual realization, qui veut ménager la chèvre et le chou, en faisant entrer des éléments sūtrayāniques et mantrayāniques dans le “non-engagement” (A-manasikāra) pour tantrifier cette approche d’Advayavajra, dont le nom ne rend pas compte d’un contenu yogatantrique.

Il en va de même pour le terme Sahaja (t. lhan cig skyes pa), qui exprime la simplicité, l’absence d’effort et le naturel dans la littérature indienne. Le sens premier est "né avec", "congénital", "inné". Il désigne aussi l’état naturel (Monier-Williams). Dans l'usage courant des langues nord-indiennes (comme le hindi ou le bengali), le mot sahaj indique simplement ce qui est facile, spontané, simple et naturel, c'est-à-dire une action accomplie sans effort ni contrainte, de la même manière que l'on respire ou que l'on boit. C’est notamment le cas chez Kabīr et les poètes Sants, dans le Sikhisme (Guru Nanak), dans le Vaiṣṇavisme Sahajiyā, …

Ron Davidson[8] a catégorisé dans son article de 2002, l'usage du mot par les auteurs bouddhistes indiens en sept registres sémantiques qui se chevauchent.

1. Naturel : un adjectif signifiant non-artificiel (s. akṛtrima t. ma bcos pa).
2. Limites congénitales : des caractéristiques acquises à la naissance (comme la caste ou le genre).
3. Tendances innées : les dispositions (vāsanā) issues de vies antérieures.
4. Condition fondamentale et irréductible : un nom synonyme d'essence propre (svabhāva).
5. Simultanéité temporelle : le moment présent où une chose se produit en même temps qu'une autre.
6. Simultanéité inhérente de deux éléments : une relation d'égalité absolue (par exemple, la présence simultanée de la grande félicité et de la gnose non-conceptuelle).
7. Le rituel du yoga sexuel : une figure de substitution où sahaja désigne non seulement la joie co-émergente (sahajānanda), mais aussi l'ensemble de la pratique rituelle qui y mène.

Mathes & Szántó justifient leur décision de traduire sahaja par “co-émergeant” (“the coemergent”) principalement par une volonté de rendre le terme compatible avec la philosophie bouddhique du Madhyamaka... Ce serait le meilleur choix car cela ferait référence à la co-émergence ou à la coexistence de la réalité ultime à l'intérieur du monde de la vérité relative. Cette co-émergence là s’appelle d'ailleurs aussi la vacuité (s. śūnyatā)... Nous avons vu cependant (dans la série de blogs du 1er mai jusqu’au 6 juin 2026) que dans les Yogatantras supérieurs, la vacuité seule ne suffirait pas, et que la véritable partie co-émergente essentielle est autre que la vacuité "seule" et donc incomplète. Il lui manquerait un partenaire.
“Pourtant, dans un contexte tantrique, la réalité ultime n'est généralement pas définie seulement de manière négative - comme la vacuité d'une négation non-implicative -, mais elle est également appréhendée comme la joie co-émergente, la gnose [jñāna], ainsi que la grande félicité. De telles descriptions positives de l'ultime se rencontrent déjà dans la tradition Yogācāra, dont la vérité ultime, ou nature parfaite, est envisagée comme l'auto-connaissance (ou conscience réflexive) ou la nature lumineuse de l'esprit. Dans le traité de référence sur la nature de bouddha, le Ratnagotravibhāga, on considère que l'ultime existe en tant que nature de bouddha, et ses qualités de purification inséparables sont qualifiées de “co-émergentes” (sahaja) depuis des temps sans commencement.

En d'autres termes, les qualités inséparables de la nature de bouddha coexistent avec la pureté naturelle de l'esprit des êtres sensibles ordinaires. Étant donné que le système de Saraha permet un accès direct à l'ultime, la terminologie plus expérientielle du Yogācāra et du Tathāgatagarbha s'avère indispensable pour décrire cette réalisation. Cela n'implique toutefois aucune réification en termes d'existence inhérente[9].”
Quelle que soit l’intention de Saraha et d’Advayavajra, pour la charge sémantique des termes emblématiques choisis comme sahaja et amanasikāra, qui ne reflètent pas en soi un sens yogatantrique, ni même d’essence de Bouddha (tathāgatagarbha), avec ou sans qualités inhérentes (corps subtil), pourquoi les traduire systématiquement par des termes yogatantriquement chargés, qui ne laissent pas de choix au lecteur. A chaque fois, qu’un texte de Saraha, Advayavajra ou d’autres auteurs (du, disons, Xe au XIIIème siècle) mentionne ces termes indiques, nous allons y lire le double apport rétrojectif, notamment yogatantrique. Conformément aux souhaits du clergé Kagyupa. Que cela se passe ainsi dans les monastères ou dans les centres Kagyupa, pourquoi pas, mais dans des publications de niveau universitaire ? Personnellement, je trouve dommage de gommer ainsi la singularité que puissent avoir des textes individuels, quels que soient leurs auteurs et l’authenticité de ceux-ci. L’histoire des idées ou l’histoire de la réception est passionnante en soi.

C’est comme si on mettait la même sauce ketchup sur tous les plats variés. Ce serait un appauvrissement.

***

[1] Paula Fredriksen, How Later Contexts Affect Pauline Content, or: Retrospect is the Mother of Anachronism, In: Jews and Christians in the First and Second Centuries: How to Write Their History, 2014, Brill, pages 17–51.

[2] Le Dohākoṣapañjikā d'Advayavajra (un auteur népalais homonyme du célèbre Maitrīpa) : C'est le seul commentaire indien sur les chants de Saraha qui ait survécu dans sa langue originelle, le sanskrit. Il a également été traduit en tibétain par Vairocanavajra (avec Dīpaṃkararakṣita et Ba ri Lo tsā ba) et se trouve dans le Tengyur sous les numéros D 2256 (édition de Dergé) et P 3101 (édition de Pékin).

Le Commentaire Extensif (t. Mi zad pa'i gter mdzod yongs su gang ba'i glu zhes bya ba) de l’énigmatique sKor Nirūpa : Ce commentaire est disponible en tibétain sous les numéros D 2257 et PK 3102. Bien que la tradition l'attribue parfois au célèbre maître indien Maitrīpa (Advayavajra), des érudits tibétains affirment qu'il a été composé et falsifié par son traducteur tibétain/népalais, sKor Nirūpa (Prajñāśrījñānakīrti)

Le Dohākoṣapañjikā de Mokṣākaragupta : Ce commentaire de tendance Kālacakrayāniste ne nous est parvenu qu'en traduction tibétaine (traduite par Jayadeva et Rgya Lo tsā ba). Aucun original sanskrit n'a été retrouvé. Ses numéros dans le Tengyur sont D 2258 et P 3103.

Le Dohākoṣahṛdayārthagītāṭīkā (t. Do ha mdzod kyi snying po don gi glu'i 'grel pa D2268, P3120), qui est le Commentaire du Chant de distiques de Saraha, attribué à Advaya-Avadhūtipa, qui ne serait autre qu'Advajavajra, aussi connu sous le nom de Maitrīpāda. Ce Commentaire n'avait pas été inclus dans la Collection Phyag chen rgya gzhung du 7ème Karmapa. Il est toujours mon intention de le publier en traduction française.

[3] Shes bya kun khyab mdzod, vol. 3, 376.2–7: de’ang mnga’ bdag mai tri pas bram ze chen po yab sras kyi gdams ngag brnyes nas sngags dang rjes su mthun pa’i pha rol tu phyin pa’i man ngag de kho na nyid bcu pa sogs mdzad la | de rje mar pas gsan te | theg pa’i mthar thug snying po’i don | | mtha’ bral yid la mi byed pa | chos phyag rgya che la ngo spros bgyis | zhes sogs nas rje mai tri chen po’i bzhed gzhung lugs | zhes gsungs |.

"Having received the pith instructions of the Great Brahman [Saraha] and his spiritual sons, Master Maitrīpa1 (986–1063)2 composed the Tattvadaśaka and other works that are Pāramitā-based pith instructions, which accord with the Mantra system. Upon listening to them, Marpa said: “The essential meaning of the ultimate vehicle is to remain free from extremes while not becoming mentally engaged. I have been introduced to the Dharma of mahāmudrā.” This is, among other [teachings], the textual system maintained by the great master Maitrīpa. —Kongtrul Lodrö Thayé, The Treasury of Knowledge" Mathes & Szántó

[4] Il existe un très beau texte de Tshalpa Zhang intitulé la Profonde voie éminente de la Mahamudra (t. phyag rgya chen po lam zab mthar thug) par Zhang brtson 'grus grags pa.

[5]The two levels of analysis—amanasikāra as (1) the negation of dualistic conceptual engagements that leads to and reinforces the belief in subject and object and (2) luminous self-empowerment— reflect the same structure of a via negationis and a via eminentiae already encountered in the Tattvadaśaka. Such a blend of the negative Madhyamaka approach and the positive descriptions of direct mahāmudrā experience underlies the whole structure of the amanasikāra cycle. In order to do justice to Maitrīpa’s two-layered interpretation of amanasikāra, I use the translation ‘non-conceptual realization’.” (A Fine Blend, Introduction, p. 20)

[6] Marpa, Maître de Milarépa Sa vue, ses chants, Ed. Claire Lumière, trad. Christian Charrier, pp. 70-71.
Mar pa lo rtsA’i rnam thar, pp. 45-46

[7] Ils s'appuient sur le Yuktipradīpa ("La Lampe du Raisonnement"), un texte sanskrit peu étudié, pour affirmer qu'une tradition d'interprétation "subitiste" de Saraha existait bel et bien en Inde ancienne. Le texte cite le distique dohā 22ab de Saraha.

[8] Reframing Sahaja, Genre, Representation, Ritual and Lineage, February 2002, Journal of Indian Philosophy 30(1)

[9] “Still, in a tantric context, usually the ultimate is not only defined negatively as the emptiness of a non-implying negation but taken as coemergent joy, wisdom, and also great bliss. Such positive descriptions of the ultimate can already be found in Yogācāra, whose ultimate truth, or perfect nature, is taken as self-awareness or the luminous nature of mind. In the standard treatise on buddha nature, the Ratnagotravibhāga, the ultimate is taken to exist as buddha nature, and its inseparable qualities of purification are called “coemergent” (sahaja) throughout beginningless time. In other words, the inseparable qualities of buddha nature coexist with the natural purity of the minds of ordinary sentient beings. As Saraha’s system allows a direct access to the ultimate, the more experiential terms of Yogācāra and Tathāgatagarbha prove indispensable in describing this realization. This does not imply a reification in terms of inherent existence. In his Pañcatathāgatamudrāvivaraṇa, Maitrīpāda thus explains that a Madhyamaka tenet that is based on self-awareness is supreme, but he quickly informs us that awareness does not share any privileged status and is, like anything else, dependent origination. On the sūtra path, the experience of the ultimate is characterized as luminous self-awareness, while on the tantric path the same ultimate is experienced as coemergent joy or wisdom.” (Mathes & Szántó, 2025).

vendredi 27 septembre 2024

Universal Jumpiness: Being and Existence

"Leap of faith" by Jon Marro, here in mirror image

The following is Jamgon Kongtrul (1813-1899) writing about Rangjung Dorje (1284–1339) the third Karmapa’s conception of the workings of the deluded mind.
Deluded mind [citta] consists of the eight impure groups of consciousness.
The essence of that abides as the pure foundation [dag pa'i kun gzhi].
In order to indicate the suchness [nyid] of that, the term "mind itself'' [sems nyid] is used.
The All-knowing Rangjung held that
the eight groups are the five sense consciousnesses, the mental consciousness,
afflictive mind, and the foundation consciousness.
Since the "instantaneous mind" conditions all of those,
when counted together, there are also held to be nine groups.
The sutras mention many terms such as "appropriating consciousness [len pa'i rnam shes],"
"deluded mind" ['khrul pa'i sems], "cognitive obscuration" [shes bya'i sgrib pa] and "foundation consciousness."
Since it is taught that the intrinsic nature [ngang lugs] of the foundation is virtue,
it is essentially self-liberated buddha nature [rang grol bde gshegs snying].
It is not the foundation [gzhi] itself that is removed, but it abides as the foundation [gzhi ru gnas] of what is removed
[1].”
First a reminder
"This mind [citta] is luminous monks, but it is defiled by adventitious defilements. The uninstructed worldling does not understand this as it really is ; therefore for him there is no mental development. This mind is luminous monks, and it is freed from adventitious defilements. The instructed noble disciple understands this as it really is ; therefore for him there is mental development." Aṅguttara Nikāya 1.49-52
When both are reified, “Deluded mind” can become like a non-virtuous spin-off of the “self-liberated buddha nature” [s. sugathagarbha]. The all-ground's intrinsic system (t. ngang lugs) is wholesome (s. kuśala) in itself, but can go awry from an awakened point of view. Like “being” appearing as “existence”, and “essence” taking itself as an object while ignoring it is doing so (“co-emergent ignorance”). This ignored dualism (subject-object) is believed to lead to a wrong (t. ma dag), or laterimpure” (t. ma dag), interpretation of the input of the five senses and consciousness(es) thereof, and of the sixth consciousness processing the input. This initial wrong interpretation leads to afflictions (“afflictive mind”).

Buddhism initially had an instant-based approach (s. kṣaṇa) to reality[2]. Every citta is an instant, and every instant is a citta, and every citta created karma through ignorance and afflictions. In Rangjung Dorje's view that which links these cittas are "instantaneous cittas", a sort of gap cittas[3]. The karma[4] created by wholesome (s. kuśala) and unwholesome (s. akuśala) cittas is thought to constitute a “foundation consciousness” and mature (t. smin) waiting to be triggered and activated, and associated with future cittas through the influence of the “afflictive mind”.

But even within such defunct setup it is possible to purify negative karma and create positive karma, thus improving the opportunities to see through the wrong dualistic interpretation of reality and recognize its Buddha Essence. Without the “co-emergent ignorance” and the “afflicted cittas”, Buddha Essence would then technically allow for a wholesome, non-dualistic and nonconceptual “pure” “existence” mode (as near to “being” as is possible for human bodies), with a wholesome functioning of the senses, ideally a non-engaged mind, and thus without creating new karma. Other possible modes are Gnosis-driven (jñānena), or a “divine mode”, complete with a divine eye (t. lha’i mig) and other purely gnostic divine faculties and siddhis. To non-initiates it may still look like a human body from the outside. Should we call it human? Posthuman? Buddha Essence traditions seem to leave a choice between the path of a bodhisattva who dwells in saṃsāra (while being spiritually based in the bhūmis, Akaniṣṭha or Sukhāvatī etc.) and with extraordinary knowledge and powers (abhijñā), or the path a vidyādhara etc. dwelling beyond saṃsāra and nirvāṇa, and operating through emanations in divine mode.

On the path of the bodhisattva, nonconceptuality is said to be achieved through suspending conceptuality/duality by not engaging mind and not investing it in dualist options. On the path of the vidyādhara, and in particular one following the Guhyagarbha Tantra, nonconceptuality and nonduality are also incidentally achieved through plugging directly (t. rig pa) into the Ground (gzhi) after having duly prepared one’s body, speech and mind. 

The main difference between both approaches seems to be that the former is genuinely non-dualist, whereas the latter is monist. The former is a nonconceptuality that is both beyond conceptuality and the absence of it, whereas the latter accesses “something”, an ever present essence, that can be attained, realized, re-actualized or identified with. This realization is thought to be beyond nonconceptualisation and non-duality, which in fact have no more meaning and reason-to-be within its monism, apart from perhaps “removing” empty veils and thereby facilitating to discern and "realize" it. It’s another game altogether.

Sarma traditions seem to hesitate between these two approaches or combine them, whereas in the Nyingma approach, more specifically Dzogchen, monism seems to have absolute priority. It seems to me that in our 20th-21st century, Sarma traditions moved further towards a monist approach too. One Vehicle: Tantric (4-mudrā) Mahāmudrā, and visionary Dzogchen, one object of valid knowledge (s. prameya): Divine Logos, one Source: the single Dharmakāya Sphere (t. chos sku thig le nyag gcig) where Space and Gnosis/Discernment meet, one moment: the first moment where subject and object still coincide or are one, one Guru: the root guru, one faith: no doubt (t. yid gnyis med pa s. vimati, vicikitsā). And the one-pointed arrow will hit the primordial bull’s eye.

The first moment where subject and object are thought to coincide, and the world is still perfect (“die Ganzheit der Welt”, Schleiermacher), is the moment the target is hit spontaneously. First thought best thought, probably because it isn’t really a thought (s. vikalpa) yet. When we return to the discussion above about the role of the instantaneous citta or immediate mind (t. de ma thag pa’i yid s. samanantaramanas), in theory this citta precedes the bull’s eye. The first perfect moment (t. skad cig dang po).
For the practitioner [nyams len pa], this means that just as soon as the instantaneous mind barely arises [langs pa tsam nyid las] from the foundation consciousness, without any extension of duration [rgyun mi mthud de yi steng du bzhag], you should place the attention directly upon it. This is called liberation in the first moment [skad cig dang por grol], or vanquished at first sight [‘bur ‘joms mgo thug[5]], in certain doctrinal terms. When the sixth mind consciousness and afflictive mind have just arisen [langs tsam nas], and are recognized [zin] through mindfulness [dran pas] and thus liberated in their own place [rang sar grol], it is called liberation in the second or third moment [skad cig gnyis pa gsum par grol]. However, since that discursive thought [rnam rtog, s. vikalpa] is the dynamic energy of mind [sems kyi rtsal], it is impossible for thoughts [rtog pa] of attachment and aversion not to arise. However, if you rely on mindful awareness [dran shes], discursive thoughts cannot accumulate karma. It is like pouring water into a vase with a hole in the bottom[6].”
This method doesn’t require Deity Practice and all it implies. Similar ideas about a first moment where Paradise is still whole, complete with Adam and Eve, before the Fall, can be found in other traditions, mostly theistic.
But when finally afflictive mind has taken over, for an ordinary person without recourse to view, meditation, and action, habitual patterns imprinted on the foundation will accumulate. For that reason you should try not to fall under its power.” (Creation and Completion)
In The Making of Buddhist Modernism (2009), David L. McMahan explains how the German idealist Friedrich W. J. Schelling sees "the restoration of Paradise".
Through “intellectual intuition,” the subject recognizes this activity, along with its own ultimate identity with objects. Restoring this lost identity between the self and the world is true happiness and overcomes the “fall”—the arising of opposition and differentiation out of the primordial unity of the spirit. All human beings are ultimately one, though on the empirical level they appear as many. The infinite absolute, however, is ineffable and beyond all distinctions (Schelling 1800 [1978]; Marx 1984).”
Another German idealist, Friedrich Schleiermacher, focuses on the “first moment” of purity.
Schleiermacher understood religion as an intuition or feeling of the Infinite: “the immediate consciousness of the universal existence of all finite things, in and through the Infinite, and of all temporal things in and through the Eternal” (1988: 47[7]). This experience of “the Whole” [Ganzheit] or “God” does not occur through the intellect or reason but through a prereflective awareness that precedes the division between subject and object.” (McMahan 2009)
For Schleiermacher the pinnacle of religious experience and feeling (Gefühl) was a direct, intuitive awareness of the Infinite or the Universe.
"The intuition (Anschauung) and the feeling that the intuited (das Angeschaute) triggers are immediately connected in the first moment, the 'highest bloom of religion'. In this moment, the Universe reveals itself."[8]
This implies there is a “prereflective awareness” (or similar) before “mental engagement” (t. yid la byed pa s. manasikāra), that has access to a full “nonconceptual” experience of “the Universe”, “the Whole”, before it is “known” through subject-object. Is it possible to remain, to dwell or to abide continuously in “prereflective awareness” or in prereflective mode? Or, from the POV of a Buddhist instant-based approach, to successively jump on each “first moment” (Infinite) as soon as it emerges? And would this be worth its while?

The 8- or 9-consciousnesses theory also seems to want us to jump on each first undivided moment to avoid “deluded mind” in a sort of “awakened jumpiness” or “jumpy awakening”, and, with time, this could become a routine… One would automatically pick the "first moments". Once a routine, one merely needs to sit out the natural exhaustion of the residual karma of the Foundation consciousness and … Poof!

Plugging into the Infinite, the Divine, the Whole, Other Power etc., in the divine mode, would allow to wholly bypass mind, including prereflective awareness, moment jumping, and even ejaculating the sound Phaṭ to cut conceptuality[9] would be superfluous. We and all we are, we are not the solution, we are the problem, but from a Divine point of view, we are also that which allows the Divine to know itself as the Divine. Why would the Divine or Essence need to know itself one may wonder? It is said it is too full of itself and overflows (Ausfließen[10]), thus giving rise to existence, Universal jumpiness.

***

[1] From Sarah Harding, Creation and Completion, Essential Points of Tantric Meditation by Jamgon Kongtrul, Wisdom Publications, 2002, p. 51

rnam shes tshogs brgyad ma dag 'khrul sems yin//
de yi ngo bor dag pa'i kun gzhi gnas//
de la nyid sgras smras bstan phyir sems nyid bya//
sgo lnga'i rnam par shes dang drug pa'i yid//
nyon yid kun gzhi'i rnam shes bcas pa la//
tshogs brgyad zhes su rang byung kun mkhyen bzhed//
de ma thag yid de kun 'du byed phyir//
zur du mi 'dren tshogs dgur bzhed pa'ang yod//
mdo las len pa'i rnam shes gsungs pa dang*//
'khrul pa'i sems dang shes bya'i sgrib pa dang*//
kun gzhi'i rnam shes ming gi rnam grangs yin//
kun gzhi ngang lugs dge ba zhes gsungs phyir//
de yi ngo bo rang grol bde gshegs snying*//
bral bya'i gzhi min bral ba'i gzhi ru gnas//

[2]Cittas which are resultant states of consciousness, vipāka, the effects of previous kamma.

Cittas which are causes for action (kamma) through body, speech, or mind. We may call these "causative cittas." A wholesome citta (kusala citta) will issue in wholesome action and an unwholesome one (akusala citta) in unwholesome action.

Cittas which are neither kamma nor its result. These are called kiriya cittas. They are kammically ineffective, being merely functional. Some kiriya cittas perform simple functions in the process of consciousness, others represent the actions and thoughts of arahants, who no longer generate fresh kamma
.” The Abhidhamma in Practice by N.K.G. Mendis © 2006

[3]When the sixth mind is counted together with the instantaneous mind, perceiving externally with the five senses, it is the object;”

[4]when the afflictive mind functions with the instantaneous mind, directed inward, it leaves habitual patterns in the foundation.”

[5] Also seen as phrad 'joms, e.g. in Geshe Chakriwa’s instructions (lcags ri ba), one of Gampopa’s teachers. Gampopa mentions this in his rNam rtog don dam ngo sprod. See also Serlingpa’s song Blo sbyong rtog pa 'bur 'joms.

[6] Sarah Harding, Creation and Completion, Essential Points of Tantric Meditation by Jamgon Kongtrul, Wisdom Publications, 2002, p. 55

[7] Schleiermacher, Friedrich. On Religion: Speeches to Its Cultured Despisers. Translated and edited by Richard Crouter. Cambridge: Cambridge University Press, 1988

[8] Friedrich D. E. Schleiermacher, Über die Religion. Reden an die Gebildeten unter ihren Verächtern (1799)
Die Anschauung und das Gefühl, das das Angeschaute auslöst, sind im ersten Moment unmittelbar miteinander verbunden, die „höchste Blüthe der Religion“. In diesem Augenblick offenbart sich das Universum.”

[9]As for the view, Longchen Rabjam, the instruction is the three statements that strike the vital point. As a means of introducing the view, first, relax and release your mind without contriving. Wisdom has always been present from the very beginning, so rest in a state that is neither scattered, nor concentrated, without thoughts. When you do so, as a beginner it is impossible to avoid attachment to experience, so, while resting in this even state, at ease, suddenly let out a mind-shattering ‘phaṭ!’, in order to reveal naked and transparently clear awareness. To cut the chain of thoughts make the sound of 'phaṭ' fierce, forceful and abrupt. Emaho! Immediately you will experience awareness without reference point, nakedly clear dharmakāya, wisdom that is beyond the ordinary mind.” Annotation Commentary on the Special Teaching of the Wise and Glorious King, by Pema Kunzang Rangdrol

Dang po rang sems ma bcos par lhod de bzhag/ ye shes ye nas rang la yod pas/ mi spro mi bsdu rnam rtog med pa'i// ngang la mnyam par bzhag kyang las dang po pas nyams zhen las 'da' mi srid pas/ ngang la phyam gnas lhod de'i ngang*// rig pa zang thal rjen pa ngo sprod pa'i phyir/ thol byung blo rdeg phaT cig rgyab// rnam rtog gi rgyun thag bcad phyir phaT sgra drag la ngar thung e ma ho// de ma thag rig pa gtad so bral ba chos sku zang thal rjen pa sems las 'das pa'i ye shes ci yang ma yin had de ba// had de ba la zang thal le// skye 'gags sogs mtha' dang bral ba/ ye shes bsam brjod bral ba zang ma thal byung brjod du med pa de ni gzhi gnas rig pa chos sku'i rig pa ka dag spros bral gyi lta ba yin pas ngos zungs shig/ ye shes rang la gnas pa yin gzhan nas btsal du yod pa min pas/ ngo rang thog tu sprad pa ste gnad dang po'o//

[10]You should know that God must act and pour Himself into the moment He finds you ready.” [Eckhart, German sermon 4, trans M.O’C. Walshe]
There is a power in the soul which touches neither time nor flesh, flowing from the spirit, remaining in the spirit, altogether spiritual.” [Eckhart, German sermon 7, trans M.O’C. Walshe]

So, when I am able to establish myself in nothing, and nothing in myself, uprooting and casting out what is in me, then I can pass into the naked being of God, which is the naked being of the Spirit.” [Eckhart, German sermon 7, trans M.O’C. Walshe]

vendredi 11 octobre 2019

"Chasser les démons qui entravent le progrès spirituel"



Dressage par anéantissement d'un jeune éléphant

Une publication sur une timeline FB me rappelait Le Flambeau de la certitude, le “livre des pratiques préliminaires”, composé par Jamgon Kongtrul Lodrö Thayé (1813 - 1899). Le titre tibétain est phyag chen sngon 'gro bzhi sbyor dang dngos gzhi'i khrid rim mdor bsdus nges don sgron me. C’est un commentaire sur “les pratiques préliminaires” (sngon ‘gro), pour ceux qui veulent aborder les pratiques du vajrayāna, et notamment la mahāmudrā. La dernière des quatre pratiques préliminaires est le Gourouyoga[1], “aux promptes réalisations”. La dernière fois que j’avais lu ce livre remonte aux années 1980. En lisant l’extrait, bien choisi il faut le dire, et après la chute de différents gourous tibétains, il ne me faisait plus du tout le même effet que pendant ma période bouddhiste tibétaine.
Toutes les actions de ce précieux et parfait Lama,
Quelles qu’elles soient, sont bonnes.
Tout ce qu’il fait est excellent.
Entre ses mains le travail, maléfique d’un boucher
Est bon, et apporte des bienfaits aux bêtes,
Inspiré par la compassion pour toutes.
Quand il s’unit sexuellement de façon impropre,
Ses qualités s’accroissent, et s’élèvent comme renouvelées,
Montrant que les moyens et la sagesse ont été réunis.
Ses mensonges qui nous dupent,
Ne sont que les signes habiles par lesquels il nous
Guide sur le chemin de la liberté.
Lorsqu’il vole, les biens volés se changent en denrées nécessaires pour soulager la pauvreté de tous.
Quand un tel Lama réprimande
Ses paroles sont de puissants mantras
Pour faire disparaître la détresse et les obstacles.
Ses coups sont des bénédictions
Qui accordent les deux siddhis et réjouissent tous les hommes fervents et respectueux.
Ainsi qu’il est dit ci-dessus, apprécions les aspects bienfaisants de toutes ses actions
.”[2]

Je suis donc retourné aux passages sur le Gourouyoga dans le livre, et quand on les lit avec les divers types d’abus potentiel à l’esprit, ils sont effrayants. Après ce premier effroi, ils restent tout simplement effrayants. Comment, ai-je pu penser que ce genre de raisonnement était acceptable ? Sans doute parce je croyais que la bonté du lama, sa réalisation et sa capacité de m’y conduire par des moyens insolites étaient incontestables. Si c’est en effet le cas, et si la fin est heureuse, c’est parfait. Si ce n’est pas le cas, c’est sans doute une recette à catastrophes. 
De même, notre propre attitude mentale nous amène à voir des fautes en notre Lama. Comment un Bouddha peut-il avoir des défauts ? Quoi qu’il fasse, laissez-le faire. Même si vous voyez votre Lama avoir des relations sexuelles, raconter des mensonges, etc. méditez calmement ainsi: "Tels sont les moyens habiles insurpassables de mon Lama pour former les disciples. Par ces méthodes il a amené beaucoup d’êtres sensibles à la maturité spirituelle et à la Libération. Ceci est cent fois, mille fois plus merveilleux que de préserver une conduite morale pure. Ceci n’est pas une duperie ni de l’hypocrisie mais le mode de conduite le plus élevé. En particulier, quand il nous réprimande, pensons : « Il détruit mes mauvaises actions. » Quand il nous frappe, pensons : « Il chasse les démons qui entravent mon progrès spirituel. » Considérons principalement que notre Lama nous aime comme un père aime son fils, Son amitié est toujours sincère. Il est très bon. S’il parait mécontent ou indiffèrent envers nous, pensons que c’est la rétribution qui ôtera le reste de nos voiles karmiques. Essayons de faire plaisir au Lama en le servant de toutes les façons possibles.
En deux mots, ne voyons aucune faute en notre Lama
.”[3]
S’il fallait écrire un guide pour développer de la dissonance cognitive, on ne pourrait guère faire mieux.[4] Si on vérifie les instructions sur le Gourouyoga du Flambeau de la certitude par rapport aux listes de critères de dérives sectaires ou de ‘groupes hautement exigeants’ (high demand groups[5]), beaucoup de cases risquent d’être cochées.

Quand ce type d’arguments est avancé dans les discussions avec les adeptes de la pratique du Gourouyoga, on entend souvent les mêmes réponses. L’authenticité du lama abuseur est contestée, sa réalisation est contestée, ou il s’agit d’une exception. Les exemples de réussite du passé sont cités : Marpa et Milarepa, Tilopa et Naropa, Padmasambava et Yéshé Tsogyel, etc., tous par ailleurs des exemples fictifs (pas forcément les personnages, mais certainement leurs légendes). Les textes sur le Gourouyoga recommandent une période d’examen (au maximum de 12 ans) des qualités du maître. Si le maître n’avait pas les qualités requises, il ne fallait pas le choisir. Ceux ou celles qui s’étaient engagés avec des maîtres contestables n’ont malheureusement pas eu suffisamment de jugeote, contrairement à ceux et celles qui suivent des maîtres, où tout se passe pour le mieux. J’ai lu aussi l’argument que les descriptions de la dévotion au gourou dans le cadre du Gourouyoga sont intentionnellement hyperboliques, exagérées, pour mieux faire passer le message. Quand on a examiné le gourou, et conclu que son éthique est parfaitement pure, il serait impossible que celui-ci se rende coupable de comportements inacceptables d’un point de vue moral…

Tout cela sans préjuger de la réalité de la réalisation, qui est le fruit du chemin de la dévotion, et de la capacité du maître d’y conduire l’adepte.

De nouvelles méthodes plus modernes sont apparues dans le cadre du Gourouyoga avec des gourous comme Chogyam Trungpa (et ses disciples), Sogyal Lakar, le “lama belge” Robert Spatz etc. Dans les médias, cette méthode porte désormais le nom de folle sagesse (quelle que soit l’origine de ce concept). Selon la théorie qui justifie ces méthodes, les adeptes souffrent d’un trop-plein d’ego. Ce trop-plein d’ego sera la cible des actions du gourou. Celui, censé être déjà passé par là, tentera - avec compassion - de faire diminuer l’ego de l’adepte, en insultant lego, en terrorisant lego, en rendant docile ladepte, ou en brisant ses concepts (Dzongsar KR). Ce que l’on peut qualifier de dépersonnalisation.

Ce qui est relativement nouveau dans ces méthodes, c’est qu’elles cherchent à activement dompter l’adepte, là où dans le Gourouyoga théorique cela semble plutôt être accessoire, c’est-à-dire dans le cas où l’on était témoin de mauvaises actions de la part du gourou, laquelle mauvaise perception il convient alors de chasser par la dissonance cognitive, puisque les actions du gourou sont par définition toujours parfaites... Pour voir un exemple de dissonance cognitive vécue de l’intérieur par un membre néerlandais de Rigpa, voir lextrait du livre 'Vrij van gedachten' (Libre de pensées, 2015) de Jan Geurtz, auteur, instructeur de bouddhisme tibétain et disciple de Sogyal Rinpoché.

"Bullhook"

Il existe une méthode de dressage déléphants appelée “dressage par anéantissement”. Le cornac frappe l’éléphant à l’aide son “bullhook” toujours aux mêmes zones sensibles. L’éléphant ne se dresse pas, il se soumet.

Une des accusations contre Sogyal Lakar est qu’il frappait souvent ses étudiants avec des objets (volume de texte “Pécha”, gratte-dos, etc.). En tant qu’enfant, Sogyal Lakara avait vécu un temps dans l’entourage de Jamyang Khyentse Chökyi Lodrö (JKCL), un lama qui avait la réputation d’être violent (voir sa biographie The Life and Times of Jamyang Khyentse Chökyi Lodrö par Dilgo Khyentse Rinpoche et Orgyen Tobgyal). Orgyen Tobgyal raconte dans le livre avoir vu au moins 20 ou 30 cicatrices sur la tête de JKCL, quand celui-ci fit raser son crâne. Il avait donc lui-même subi le même traitement par son maître ou tuteur[6]. Trois générations de coups et blessures.


***


Le phénomènes des sectes, l'étude du fonctionnement des groupes

[1] “Gourouyoga (skt) : littéralement : « union avec le maître », c'est-à-dire laisser reposer l'esprit dans l'état naturel en s'unissant à l'esprit du maître. Une des quatre pratiques préliminaires dans toutes les écoles tibétaines. Dans le mahamudra et le dzogchen, toute pratique débute par le gourouyoga.” Enseignements bouddhistes qui illuminent tous les êtres comme la lumière du soleil et de la lune, de Kalou Rinpoché.

[2] mtshan ldan bla ma rin chen 'dis//
gang mdzad thams cad legs pa yin//
ci mdzad thams cad yon tan yin//
mi bsad bshan pa mdzad na yang //
de khas 'tshengs shing de kha legs//
sems can thugs rjes 'dzin par nges//
log g.yem 'chal ba'i tshul ston yang //
yon tan 'phel zhing yon tan 'byung //
thabs shes zung du 'jug pa'i brda'//
rdzun gyis gzhan mgo bskor ba na//
brda thabs rnam pa sna tshogs kyis//
'gro kun thar pa'i lam la 'dren//
rku 'phrog chom po mdzad na yang //
gzhan gyi yo byad tshogs su bsgyur//
skye bo'i 'phongs pa zhi ba yin//
don la 'di 'dra'i bla ma yis//
bka' bkyon mdzad na drag sngags yin//
rkyen ngan bar chad sel bar nges//
brdungs btag mdzad na byin rlabs yin//
dngos grub thams cad de las 'byung //
mos gus can tsho nyams re dga'//

zhes gsungs pa ltar ci mdzad yon tan tu shes pa dang gnyis/

[3] mos gus lam du 'gro ba'i yan lag bzhi yod de/_bla ma la skyon gyi rnam par mthong na/_sangs rgyas ye shes kyis 'jam dpal khyim btsun bu smad can tu gzigs pa'i tshe ma dad pa'i rnam rtog skyes pas mchog gi dngos grub la bar du gcod pa ltar/_bdag rang gi sems rgyud ma dag pas len/_sangs rgyas la skyon zhig gar yod/_gang mdzad mdzad du chug_/mi tshangs par spyod pa dang rdzun mdzad pa sogs mthong na yod/_'di ka gdul bya 'dul thabs bla na med pa zhig yin yang /_'di la brten nas sems can mang po zhig smin grol la 'god pa the tshom med pas gzhan dag khrims gtsang ma srung ba las kyang 'di brgya 'gyur stong 'gyur gyi ngo mtshar che/_g.yo sgyu tshul 'chos ma mdzad pa 'di kho nas dam pa'i kun spyod la 'khrul pa med snyam du bsgom/
khyad par du rang la bka' bkyon byung na las ngan zad/_phyag 'jug gnang na gdon bgegs 'bros/_lhag par bdag la thugs brtse bas 'jig rten na phas bu la bya ba bzhin zol 'grogs mi mdzad pa bka' drin che snyam du bsam/_mi dgyes pa'i rnam 'gyur dang thugs mi gtad pa ltar snang na rang gi las sgrib ma dag pas lan snyam du sgrib sbyong dang /_bla ma'i sku gsung thugs kyi zhabs tog dgyes pa'i thabs la 'bad de mdor na bla ma'i skyon mi rtog pa dang gcig_/

[4] “La pratique (de la voie de la dévotion) est entièrement comprise dans les deux directives suivantes :

1.Faisons tout ce que le Lama nous dit de faire ;
2.Faisons tout ce que le Lama veut que nous fassions.

Avec notre corps, faisons prosternations et circumambulations, écrivons, cousons, faisons des courses, allons chercher de l’eau et balayons.

Avec notre parole, offrons des prières et louons-le. Faisons en sorte que d’autres connaissent les qualités de notre Lama. Demandons-lui ce que lui aimerait que nous fassions, dans un langage doux, poli et direct. Que ce soit en public ou en privé, ne prononçons jamais une parole de dénigrement.

Dans notre esprit, cultivons seulement la dévotion, le respect et la perception pure (60), sans la tache de la moindre pensée faussée. Si, en raison de notre mauvais karma, des pensées inappropriées s’élèvent, arrétons-les immédiatement, et ne les exprimons jamais par la parole ni par des actions.

Si, à cause de nos mauvaises actions passées, nous allons à l’encontre de ses désirs, confessons-nous sincèrement et offrons lui notre corps et nos possessions. Récitons le mantra de cent syllabes (de Vadirasattva), des prières propitiatoires et des confessions. Nous ne devons pas nous réjouir de partager la moindre nourriture, ni de parler de façon amicale avec quelqu’un qui va à l’encontre des désirs du Lama. Il est dit que si nous nous lions d’amitié avec quelqu’un qui méprise notre Lama, c’est aussi mauvais que si nous-mêmes éprouvions un tel mépris, même si ce n’est pas ce que nous ressentons.

Nous ne devons pas être mesquins. Nous devons donner à notre Lama tout ce qui nous appartient qui ait de la valeur pour lui ou qui lui plaise. Mais nous ne le faisons pas. Lorsque nous avons des biens de valeur - des choses excellentes et chères comme de jeunes chevaux, du bétail, etc. - nous les gardons pour nous-mêmes. Nous offrons nos plus mauvaises possessions au Lama en lui disant combien elles sont merveilleuses 1 Nous demandons n’importe quelle initiation et enseignement que nous désirons, sans égard pour leur profondeur.

S’il ne nous l’accorde pas, nous le regardons avec des yeux malheureux et nous disons : « Mais j’ai eu tant de bonté pour vous .! » Au lieu de ressentir de la gratitude envers ce Lama, qui nous a donné des enseignements du Dharma et des instructions, nous disons : « Je lui ai fait une grande faveur en lui demandant des instructions et en l’écoutant ! »

Si nous ne nous rendons pas compte du fait que c’est pour notre propre bien que nous faisons des offrandes et rendons service au Lama, si nous présentons des offrandes fiers et satisfaits de nous-mêmes, il aurait mieux valu ne pas faire d’offrandes du tout.”

[5] Voici la liste figurant dans la lettre ouverte No Secrets in the Village”: An Open Letter on Abuse in Dharma, publiée par des anciens étudiants de Reggie Ray de Dhama Ocean, ancien étudiant de Chogyam Trungpa :

● grooming (sollicitation);
● love bombing (bombardement affectif) new group members;
● questioning and doubt being discouraged or punished;
● public shaming of community members;
● a cycle of verbal abuse and triangulation in interpersonal communication;
● selective enforcement of rules/community norms; dissent framed in terms of spiritual immaturity/shortcomings;
● a pervasive culture of fear and paranoia;
● a charismatic leader insulated from any external accountability;
● reframing dissent or the loss of prominent members as proof of the worthiness and exceptionalism of the “in-group”;
● frequent public appraisals of other spiritual paths and communities, which were always found inferior by comparison with Dharma Ocean.
● the organization’s all-important ends justify its unethical means.”

[6] The Life and Times of Jamyang Khyentse Chökyi Lodrö, note 5, page 26.