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lundi 4 avril 2022

Commerce d'indulgences bouddhistes

L'Enfer des femmes Mare de sang (détail)

“Sitôt que sonne votre obole,
Du feu brûlant l'âme s'envole[1]”
Le commerce des indulgences, parmi d’autres abus, fut le déclencheur du “protestantisme”. C’est vrai que l’abus d’abus peut sonner le réveil de réformateurs. Quand un prêtre catholique, le père Henri Doré (1859-1931), découvre “la religion traditionnelle chinoise”, il y voit de nombreuses “superstitions” par rapport à sa propre croyance catholique, et notamment une qu’on ne peut pas qualifier autrement qu’un commerce des indulgences. Cela se trouve dans son livre Manuel des superstitions chinoises (Chang-Hai, 1926), en cinq volumes.


La pierre d’angle du bouddhisme (chinois) est la doctrine du karma et de la réincarnation (métempsychose)[2]. L’âme du mort peut aller dans le paradis de l’Ouest ou être envoyé dans un des mondes du Cycle des existences.
Dixième cour infernale

“A la mort de l’homme disent les bouddhistes, Tchoan-luen wang, le roi du Xe district de l’enfer, examine et pèse le bien et le mal de tous les hommes, pendant leur vie mortelle, et d’après leur degré de justice ou de culpabilité, les envoie dans les quatre continents, pour qu’ils y renaissent hommes ou femmes, avec une vie longue ou courte, riches ou pauvres.”

Le défunt lui-même, ou sa famille, peut procurer un “passeport de l’âme (Lou-yng tan-tse)”, destiné au fonctionnaire infernal corruptible, qui derrière son comptoir, recevra l’âme du mort.

Fig. 34. Lou-yng tan-tse. Passeport de l’âme
“C’est un certificat délivré par l’autorité compétente, et promettant la libre circulation de l’âme, sur la voie qui conduit dans l’autre monde. Le mort, grâce à cette feuille de route, passe franc de port aux octrois, et est assuré d’une protection efficace sur tout le parcours. On écrit le nom du porteur, l’année, le mois et le jour où cette pièce lui a été délivrée. Cette feuille de route en papier jaune est brûlée pendant les obsèques.”

Fig. 38. Siège transitoire de l’âme (tib. bla rten ?)

L’âme du mort étant déjà partie, les prêtres bouddhistes, fournisseurs de services post-mortem, la capturent momentanément dans un “siège transitoire de l’âme” (le nom correspondant en tibétain serait quelque chose comme bla rten), dans lequel l’âme réside pendant les cérémonies. Tout ce dont on veut doter l’âme du mort pendant son voyage (habits, coffre-fort pour protéger ses biens contre le vol, etc.), est présenté sous forme de feuilles imprimées, que l’on brûle devant son support.

J’ai déjà eu l’occasion de parler de la “Mare de sang”, l’enfer des femmes, et donc des mères… Qui n’a pas eu une mère ? Je vais reproduire ici tel quel ce que dit le père Henri Doré des pratiques (“talismans-suppliques pour le Lac sanglant”) associées à cet enfer particulier. Mes excuses à l'avance pour toute éventuelle idée reçue fausse, “protestante” ou politiquement incorrecte du père Doré.

“ L’étang de sang Hiué-hou, appelé encore Hiué-p’en-t’che, ‘le lac du baquet sanglant’, est une immense nappe de sang et de boue où sont immergées les malheureuses femmes mortes en couches ; et ce qui est plus monstrueux, d’après les dires des bonzes modernes, toutes les femmes qui ont enfanté sont souillées par le fait même, et doivent rester plongées dans le lac sanglant jusqu’à ce qu’on les en retire. Or pour les en retirer il faut de toute nécessité inviter les bonzes à prier pour elles : voilà la théorie.

Cette pratique est très lucrative, et rapporte de beaux bénéfices annuels à tous ces charlatans. J’ai eu la chance de pouvoir me procurer deux pièces qui sont usitées dans ces cérémonies.

La première est un talisman-supplique qui ne diffère guère des compositions similaires inventées pour le reste des infirmités humaines ; on la brûle pendant la cérémonie expiatrice accomplie par les bonzes ou les tao-che. Elle est imprimée sur papier jaune, et porte le nom de la patiente, l’année, le jour et l’heure où se fait la cérémonie
.

Fig. 42. Fac-similé de la précieuse prière, dite du lac sanglant.

La seconde pièce est de beaucoup la plus importante ; elle constitue comme un brevet de spécialiste pour les bonzes : c’est un diplôme qui leur a été délivré par Bouddha lui-même, pour les patenter officiellement, et leur assurer l’exploitation exclusive et perpétuelle de cette industrie macabre. Vu l’importance et la rareté du document, nous en donnerons une traduction in extenso.

La précieuse prière du ‘baquet sanglant’, composée par Bouddha, et conservée dans le recueil bouddhique ‘Ta-t’sang-king’.

Mou-lien [Mahāmaudgalyāyana] étant allé à Tchoei-yang-hien, dans p.084 le Yu-tcheou, vit un enfer nommé ‘l’enfer du lac du baquet de sang’ (lac-baquet sanglant, parce qu’il a cette forme), et si grand, qu’il faut huit cent quarante mille jours pour en effectuer la traversée. Il y a là cent vingt genres de supplices : les poutres de fer, les colonnes de fer, les cangues de fer, les chaînes de fer. Vers le sud de ce lac, une infinité de femmes, les cheveux épars et les menottes aux mains, sont plongées dans ce marais sanglant. Le roi des enfers les oblige trois fois par jour à boire du sang, et quand elles refusent, il les bat rudement à coups de barre de fer. Mou-lien, ému en les entendant gémir sous les coups, dit au roi des enfers : — Pourquoi ne voit-on point ici leurs maris ? — Ce supplice, répondit Yen-wang, n’est point fait pour leurs maris : elles sont ici parce que, en enfantant, elles répandent du sang fétide qui outrage les Esprits de la terre ; de plus, elles vont laver leurs habits, tout maculés de sang, dans les ruisseaux et les rivières où hommes et femmes viennent puiser cette eau contaminée, pour en faire des infusions de thé qu’ils offrent ensuite aux dieux. Offensés par cette irrévérence, ils députent un maréchal céleste qui écrit les noms des coupables sur le registre du bien et du mal, puis, après leur mort, elles subissent ce supplice.


Mou-lien attristé, demanda au roi des enfers comment, en reconnaissance du bienfait de l’existence, il pourrait bien retirer sa mère du ‘lac de sang.’ Le roi répondit :

— Il faut honorer ses parents, être dévot à la trinité bouddhique : surtout il faut inviter les bonzes à faire la cérémonie du sauvetage, pendant laquelle ils réciteront cette prière (ci-jointe) ; alors au milieu du lac de sang apparaîtront des fleurs de lotus aux couleurs variées, une barque de la flottille de la douleur sera mise à sa disposition, et la transportera sur la rive du fleuve Nai-ho, où elle pourra être réincarnée dans un pays fortuné.

Koan-yn, sur l’ordre de Bouddha, enjoignit à Mou-lien d’exhorter les croyants à écrire cette prière pour la distribuer aux femmes, afin que, la récitant, elles évitent de tomber dans le lac de sang après cette vie, et puissent être réincarnées dans un pays de joie et de bonheur, jouir de tous les avantages de la fortune et de la gloire, sous la protection des p.085 huit maréchaux du dragon céleste. Mou-lien remercia avec effusion, sacrifia à Koan-yn, et se retira.


Suit le texte de la célèbre prière, en prononciation indoue figurée par des caractères chinois[3].


Cette feuille est donc brûlée par les bonzes pendant la cérémonie qu’ils font pour retirer du lac sanglant toutes les femmes qui ont enfanté, et non pas seulement celles qui sont mortes en couches. Par exemple, la mère de Mou-lien n’était pas morte en couches, et cependant, d’après ce document, elle était détenue dans le lac sanglant.

Cette pratique repose sur un principe absolument faux et contre nature, qui classe parmi les crimes dignes de l’enfer la propagation de la race humaine par voie légitime.

Cet enfer est appelé le lac du baquet sanglant : il y a là une allusion à l’instrument qui sert au moment de l’accouchement : cet instrument ou baquet s’appelle p’en, et c’est ce même caractère p’en qui entre dans la composition de Hiué-p’en-t’che le lac du baquet sanglant, (ou le lac en forme de baquet). On sait que le bonze Mou-lien, dont il est ici question, n’est autre que le fameux Ti-t’sang-wang [Kṣitigarbha], divinisé par les bonzes et honoré à Kieou-hoa-chan, au Ngan-hoei. Il fut l’un des plus habiles et l’un des premiers propagateurs, sinon même l’inventeur, de cette horrible doctrine qui inspire tant de frayeur aux femmes païennes, et enrichit les bonzes
[4].

Cette légende du bonze Mou-lien qui sauve sa mère des enfers, est, comme on le voit, une répétition de l’histoire attribuée au bonze Maudgalyayana, disciple chéri de Bouddha, et qui tira sa mère des enfers[5].

Les Tao-nai-nai, sorte de sorcières du Hai-tcheou, ont su exploiter à leur profit la croyance populaire au p.086 Hiué-hou-t’che. Au bas du monticule de T’a-chan, dans la sous-préfecture de Chou-yang, on peut voir une petite mare boueuse : au dire de ces femmes, c’est là que se trouve l’étang de sang et de boue où sont embourbées les femmes mortes en couches, et même celles qui meurent après avoir mis au monde des enfants. Il s’agit donc de les tirer du marais fangeux où croupissent leurs âmes.

Tâche ardue, disent-elles ; pour y réussir, elles doivent se réunir en bon nombre. Les familles intéressées au succès de l’entreprise invitent donc toutes les sorcières des alentours, leur servent un copieux repas, puis les conduisent sur les bords de la mare de T’a-chan. Arrivées là, elles crient, tapotent sur des morceaux de bois, puis les parents, armés de bâtons, remuent la vase, fouillent la mare, et font mine de retirer l’âme de la morte. La comédie finie, tous retournent chez eux, et donnent un bon pourboire aux Tao-nai-nai, pour les remercier d’avoir bien travaillé et bien hurlé. Les gens du pays appellent cette cérémonie : Tso-hoei s’associer. p.087


Pour info, le Tripitika Cbeta semble considérer ce texte d'origine tibétaine : X01n0023_001 L’Enfer (Penta) de sang Eglise orthodoxe tibétaine Volume 1 (大藏正教血盆經 第1卷)

***

[1] Wenn das Geld im Kasten klingt,
Die Seele aus dem Fegefeuer springt!

Johann Tetzel (1465-1519) est un prêtre dominicain allemand, surtout célèbre pour les trafics d'indulgences destinées à financer la construction de la basilique Saint-Pierre de Rome. Wikipédia

[2] Article VIII, La métempsycose, volume I.

[3] Cf. Notice sur Ti-t’sang wang, Livre III.

[4] Cf. Vie de Ti-t’sang wang, Livre II.

[5] Cf. Wieger, Textes historiques, 3e vol. p. 1705.

mardi 1 décembre 2020

La bureaucratie théocratique




Le monde spirituel est le reflet du monde terrestre et veut en même temps lui servir de modèle. Le monde spirituel est un monde idéologique avec une infrastructure et une superstructure. Adopter une pratique spirituelle est adopter une idéologie, et pour permettre une pratique dans le sens véritable du mot, il faut que l’infrastructure et la superstructure soient en adéquation.

Amitābha, entouré de sa cour, National Gallery of Victoria, Melbourne

Le monde spirituel du bouddhisme ésotérique requiert une infrastructure qui reflète son idéologie, avec idéalement une incarnation ici-bas de sa structure hiérarchique là-haut, voire dans les enfers. Il ne faut alors pas s’étonner que la hiérarchie céleste ressemble à la hiérarchie terrestre et à la hiérarchie infernale, et que l’on retrouve sa bureaucratie à tous les étages de l’univers idéal. 

Les yámen tiennent audience

Les hommes ont besoin d’élites, que ce soit sur la terre, dans les cieux et dans les enfers. Ils doivent être gouvernés fermement, avec justice et - si cela ne met pas en danger ces systèmes féodaux - avec compassion, pitié et clémence. Les amateurs d’archétypes, d’autorité et de Tradition en auront pour leur argent.

Détail de bodhisattva Kṣitigarbha et les dix rois des enfers

Les représentations de Kṣitigarbha montrent en un clin d’oeil de quoi il en retourne. Vous allez passer un sale moment, si vous n’êtes pas en règle. On a tous les noms… Pour être mieux gérés, les Enfers sont répartis en fiefs gouvernés par un roi et toute la bureaucratie assortie. Les rois sont aux ordres du suzerain. C’était initialement Yama (un dieu ancien), mais le bouddhisme est passé par là, et un Bouddha, bodhisattva ou autre archétype de pouvoir absolu est désormais assis sur le trône. Sans ses décrets et sans ses sceaux, les Enfers arrêteraient de tourner.

Chercher un Dalaï-Lama sous la dynastie Qing

Sous la dynastie Qing, le grand suzerain était l’empereur Kangxi (1654-1722). Pour bien gérer son empire, il s’est servi des théocrates déjà en place, ou de théocrates instaurés et nommés par lui-même, pour en faire ses bureaucrates, à coups de titres, de décrets et de sceaux. 

Petit échantillon de pédigrées de tulku
(cliquer ici pour en voir plus)

Assis sur son trône dans la Cité interdite, huit terres étrangères étaient gouvernées par les huit théocrates de ces terres respectives. L’empereur n’avait pas grand-chose à craindre des peuples des terres bouddhistes théocratiques, qui connaissaient bien leur place, tant qu'il contrôlait leurs Dieux vivants. 

Kangxi, ou Cam-Hy

En revanche, il y a toujours des grands vizirs désirant être calife à la place du calife. Et quand ils réussissent à être calife à la place du calife, ils gouvernent comme un calife, avec le même système bureaucratique et une idéologie à peine différente, en ne reconnaissant comme leur supérieur céleste, celui dont ils sont censés dériver leur autorité. La bureaucratie théocratique est un fil rouge qui va de l'enfer au paradis, en passant par le monde des humains.  

Chiang Kai-shek et lCang skya Qutuqtu

Le Dieu vivant Bogdo Khan sur une carte postale de 1907

Le Panchen Lama et le Dalaï-Lama chez Mao

Les gouverneurs théocrates reçoivent de leur suzerain des titres, des palais, des trônes, des coiffes, et des sceaux, qu’ils transmettront à leur successeurs, leurs fils biologiques et/ou spirituels ou leurs propres réincarnations. A la fin de l’empire chinois (1912), les bureaucrates théocrates théocrates continueront comme des théocrates indépendants, mais la République de Chine tentera de maintenir son influence[1]. Les tulkus et autres avatars continueront à naître ici-bas, tant que l’infrastructure qui les porte restera en place, même si leur autorité a dramatiquement changé. Des candidatures spontanées et des restaurations d’anciennes lignées réelles ou imaginaires restent évidemment aussi toujours possibles.

Dans le passé, les relations religio-politiques avec les grands khans mongols, et les empereurs chinois et mandchous ont résulté en des réseaux administratifs politiques et spirituels partout au Tibet, avec des “Dzongs” fonctionnant à la fois comme centre administratif et religieux. Parfois difficile, voire impossible de distinguer l’un de l’autre (voir mon blog Un peu d'histoire sur les rapports entre détenteurs et empereurs du 17 septembre 2011. Toute cette bureaucratie théocratique s’appuyait sur une hiérarchie complexe, accompagnée de titres (souvent d’origine mongol ou chinois), de documents, de sceaux, de multiples attributs de pouvoir, d’un cérémoniel, d’une étiquette …

Le bouddhisme tibétain s’est transmis dans cette structure religio-politique, et son idéologie en est imprégnée. Elle est toujours présente sous forme allégée en l’attitude envers ses tulkus et dans l’étiquette avec laquelle il faut les aborder, quel que soit par ailleurs leur niveau de coolitude individuelle. Regardez comment les tulkus sont encore traités en Asie, à Taïwan etc. Ils n’ont peut-être plus leurs liens féodaux, leurs fiefs, leur autorité etc. d‘antan, mais le fond de l'idéologie théocratique a-t-elle changé ? Le quatorzième Dalaï-Lama sera-t-il le dernier ? Un renouveau est toujours possible sous une forme ou une autre, et certains y pensent sans doute en se rasant. La démocratie et les valeurs universalistes des Lumières résisteront-elles ?   

***

[1] “Chinese emperors were aware of the fact, if they managed to "protect", i.e. to control, Tibetan Buddhism, it would strengthen their influence in Mongolia and Tibet. One of the possible approaches to gain control over the Tibetan Buddhism was restricting or reducing the monastic communities. Another approach was supporting some of the religious authorities in exchange for their loyalty. This was the case of  Changkya Khutukhtu (Tib.: Lcang skya ho thog thu) based in Beijing. The Qing policy was followed by the Guomintang and Mao Zedong was aware of it, too. Therefore, it is no wonder that Dalai Lama and Panchen Lama were members of the Standing Committee of the National People's Congress in 1954.” Rebirth Control in Tibetan Buddhism: Anything New?" Petr Jandacek  

samedi 21 novembre 2020

Conversion, mode d'emploi : le cas du bodhisattva Kṣitigarbha


Bodhisattva Kṣitigarbha entouré des dix rois des enfers, Dunhuang IX-Xe s., British Museum
“Le Bouddha était né à Lumbini, près de la frontière du Népal, et il est mort à Kushinagar en Inde du nord. Il aurait vécu au Magadha, dont la capitale était Rājagṛha. C’est suite à la retraite d’Alexandre le Grand de l’Inde, sous le règne des Maurya et notamment vers la fin de celui de l’empereur indien Ashoka (273-232 av. JC) qu’il aurait véritablement pris son essor. Il y avait sans doute des communautés bouddhistes en Bactriane et dans l’empire Kouchan vers la fin du 3ème siècle av. JC.” (Blog "Le bouddhisme" est-il indien ?” du 13 février 2014)
Le bouddhisme qui s’est diffusé par les routes de la soie est principalement le bouddhisme mahāyāna. C’est cette forme de bouddhisme qui était en dialogue avec la culture chinoise. Les Sogdiens, Bactriens et Koutchéens, véritables génies en communication, y avaient joué un rôle important, servant souvent de traducteur. Le célèbre traducteur Kumārajīva (IVème siècle) était koutchéen et bouddhiste de tendance prajñāpāramitā et madhyamaka. Au V-VIème siècles, des tendances différentes se dessinent entre un bouddhisme du Nord (dévotionnel et méditatif) et un bouddhisme du Sud (intellectuel et exégétique). Au VIIème siècle Xuanzang (602-664), introduit le yogācāra en Chine.

Dans le chapitre Les débuts de l’aventure bouddhique en Chine (I-IVe siècle) de son livre Histoire de la pensée chinoise, Anne Cheng décrit l'implantation du bouddhisme en Chine comme un “long et immense processus d’assimilation” (p. 356). C’était la première fois qu’une religion étrangère fut introduite en Chine. L’intérêt des chinois pour le bouddhisme concerne l’immortalité de l’âme, le karma et la renaissance. Jusqu’alors les sanctions "religieuses'' par rapport au bien et au mal étaient collectives et assumées collectivement. Avec le bouddhisme elles deviennent individuelles, le karma s’attachant à l’âme immortelle (shenling) de l’individu, qui seul peut s’en débarrasser s’il est ainsi incliné. Il fallait néanmoins des efforts pour faire passer ce message. Dans ce processus, le bouddhisme et le taoïsme se sont mutuellement influencés.

La notion et la pratique de la piété filiale est essentielle en Chine, elle était moins présente dans le bouddhisme indien. Il y existe bien la notion de “transfert de mérite” (skt. pariṇāmanā), apparu relativement tard (V-VIIème siècle), et notamment dans le contexte des pratiques de la Terre pure (voir Blog En attendant la pluie… du 20 juin 2019 et Renaître dans la Terre pure du 23 janvier 2016). A la fin du VIIème siècle, sous le règne de l'impératrice Wu Zetian[1], tombe à pic la “traduction”[2] chinoise du Kṣitigarbha Bodhisattva Pūrvapraṇidhāna Sūtra (KBPS), faite par un moine du Khotan, Śikṣānanda. Ce texte est intéressant de plusieurs points de vue.

1. Il se présente comme la Suite d'une œuvre (sequel)

Le cadre du KBPS est l’ascension du Bouddha au ciel de Trāyastriṃśa, pour y enseigner la Doctrine à sa mère. Le sūtra fait donc suite à cette donnée hagiographique. C’est dans le même ciel que le Bouddha aurait enseigné l’Abhidharma[3].

2. Rappel du cadre surnaturel

Le premier chapitre du KBPS place le cadre cosmologique bouddhiste et rappelle les pouvoirs surnaturels du Bouddha. Ses disciples connaissent cette cosmologie grâce à l’omniscience du Bouddha. Les êtres ordinaires n’ont pas accès à cette connaissance. Il faut donc faire confiance au Bouddha, quand celui-ci nous parle de la cosmologie, des différentes classes d’êtres, de leur karma, etc.

3. Indicateurs temporels

L’univers présenté dans le KBPS est un modèle cosmologique à six mondes, qui postdate le modèle à cinq mondes. Le sūtra nous rappelle les huit classes d’êtres (skt. aṣṭasenā): devas, nāgas, yakṣas, gandharvas, asuras, kiṁnaras, etc. ainsi que les humains. Les yakṣas sont les dieux anciens, que le bouddhisme ésotérique va promouvoir plus tard en les élevant au rang de divinités du vajrayāna. Dans le KBPS, ils sont dégradés au rôle de bourreaux dans les enfers[4]. Notons, que nous voyons le même phénomène de dégradation des dieux anciens dans le zoroastrisme. Dans la réforme zoroastrienne, les dieux anciens (daeva) deviennent des faux dieux ou des dieux à rejeter. Ce sont ces dēws ou Druj qui punissent les méchants dans l'Enfer (voir le blog Tourniqueti, tourniqueton du 31 août 2016).

4. Rappel de la "méritocratie" spirituelle et de la possibilité de transférer le mérite

Le KBPS raconte l’histoire de la vie précédente du bodhisattva Kṣitigarbha en tant que “Fille sacrée”[5], qui fait preuve d’une piété filiale parfaite. Les voeux qu’elle fait pour sauver sa mère de l’enfer Avīci seront les 28 voeux (en français : chapitre treize) du bodhisattva Kṣitigarbha. Le mérite accumulé par Fille sacrée, est transféré à sa mère, qui aussitôt renaît dans le monde des devas. Fille Sacrée renaîtra elle-même comme le bodhisattva Kṣitigarbha, et le Roi-démon Aucun–Poison (无毐鬼王) avec lequel elle négociait deviendra le bodhisattva des richesses... C'est le Bouddha qui le dit dans le KBPS. 

D’autres thèmes du sūtra sont le rappel de la loi du karma ; le rappel de l’existence des enfers et de leurs terribles souffrances ; la soumission des vingt Rois-démons et de Yama au Bouddha ; les bienfaits de la récitation des noms des Bouddhas ; le Bouddha demande aux dieux anciens de protéger les humains ; les bénéfices de voir l’icône de Kṣitigarbha ou d’entendre son nom[6] ; l'instauration du culte de Kṣitigarbha[7]

Le bodhisattva Kṣitigarbha au travail (photo Nottingham Buddhist Center)

On note que ce type de culte de bodhisattva est comme un prototype des cultes du bouddhisme ésotérique à venir.

Voici les treize chapitres du KBPS (liens cliquables)

Chapitre 1 : Pouvoirs Surnaturels Omniprésents du Bouddha Exalté au Ciel Trayastriṃśa
Chapitre 2 : L’Assemblée des Transformations du Bodhisattva Kṣitigarbha
Chapitre 3 : Observations de Rétribution Résultant de Karmas Antérieurs d’Êtres Humains
Chapitre 4 : Mauvaises Actions et Rétributions des Êtres Humains du Monde du Saṃsāra
Chapitre 5 : Les Noms des Différents Enfers
Chapitre 6 : Le Bouddha Śākyamuni Fait l’Éloge du Bodhisattva Kṣitigarbha
Chapitre 7 : Être bénéfique aux vivants et aux morts
Chapitre 8 : Appréciation de l’Empereur Yama et de ses Partisans - Le Gouverneur de Yamadevaloka et Juge de la Mort
Chapitre 9 : Le Chant du Nom du Bouddha
Chapitre 10 : La Comparaison des Mérites pour le Don d’Aumônes
Chapitre 11 : Les Esprits de la Terre qui Protègent le Dharma
Chapitre 12 : Le Bénéfice de la Vue et de l’Écoute
Chapitre 13 : Instruction du Bouddha Śākyamuni aux Êtres Humains et Dévas


Descente de Trāyastriṃśa, Himalayan Art 90317

La descente du monde des dieux de Trāyastriṃśa du Bouddha est célébré comme un grand événement, mais ne fait cependant pas partie des douze grands actes du Bouddha[8]. Serait-ce parce que cet événement est postérieur à l’invention des douze actes ? Il y a une confusion sur la chronologie des événements. Le futur Bouddha descend de Tuṣita, le ciel où demeurent les futurs Bouddhas, en tant que régents, comme p.e. Maitreya, qui y descendra dans l'avenir, effectuant ainsi son premier acte de Bouddha. L'iconographie nous montre cependant un Bouddha pleinement éveillé descendant de Tuṣita. L'épisode de sauvetage de sa mère et de l'enseignement de l'Abhidharma à Trāyastriṃśa a lieu plus tard. Le deuxième acte du futur Bouddha est sa conception, l'entrée dans la matrice.

Dans le KBPS nous voyons le génie bouddhiste mahāyāna à l’oeuvre. Le Bouddha est le grand chef qui supervise la conversion des êtres. Les cultes existants sont intégrés en respectant leurs termes, mais en les harmonisant avec la doctrine bouddhiste. Le culte de Kṣitigarbha permet aux chinois de pratiquer la piété filiale dans un cadre bouddhiste. Ce n’est cependant pas le Bouddha “en personne” qui se charge de cet aspect, dans ce cas le culte des morts. Il est délégué à un bodhisattva. D’autres projets sont délégués à d’autres bodhisattvas. Si le Bouddha est le roi cakravartin, les bodhisattvas sont ses ministres. La doctrine bouddhiste est rappelée aux chinois convertis lisant le KBPS. C’est en pratiquant le bien que l’on accumule du mérite, notamment par la générosité. Accumuler du mérite permet de détruire ou de neutraliser le mauvais karma. Le mérite est immatériel comme l’argent et peut être transféré comme de l’argent. Le mérite d’une fille peut être transféré à une mère décédée et renée dans le pire enfer du bouddhisme, qui aussitôt le mérite reçu, renaît dans un monde divin.

Le KBPS montre aussi que tous les dieux, anciens dieux et démons, dont on pouvait faire le culte à toutes fins utiles, sont désormais sous les ordres des bodhisattvas qui sont sous les ordres du Bouddha. Il ne sont plus à craindre, et il est donc inutile de continuer leurs cultes. Il suffit de rappeler les noms des Bouddhas, de dire le nom du bodhisattva, de voir son image pour être sauvé. A cet effet, il faut recopier et enseigner ce sūtra, le réciter, et reproduire les images du bodhisattva. Libération par la vue, libération par l'écoute, celles par le toucher (amulettes), etc. ne tarderont pas...

***


[1] Dont on sait qu’elle passa commande à ses traducteurs, en demandant l’insertion de prophéties la concernant par exemple.

[2] “However, some scholars have suspected that instead of being translated, this text may have originated in China, since no Sanskrit manuscripts of this text have been found. Part of the reason for suspicion is that the text advocates filial piety, which was stereotypically associated with Chinese culture. It stated that Kṣitigarbha practised filial piety as a mortal, which eventually led to making great vows to save all sentient beings. Since then, other scholars such as Gregory Schopen have pointed out that Indian Buddhism also had traditions of filial piety. Currently there is no definitive evidence indicating either an Indian or Chinese origin for the text.” (Wikipedia)

[3] “Teaching the Abhidharma in the Heaven of the Thirty-three, The Buddha and his Mother', Analayo

[4] “Quand la fille Brahmane avait fini de rendre hommage, elle rentra à la maison, et fit ce qui lui avait été prescrit de faire. Après avoir médité pendant un jour et une nuit, elle se vit soudainement sur une vaste rive. Elle fut témoin de beaucoup de féroces animaux à la peau en fer se précipitant en avant et en arrière, vers le haut et vers le bas, à l’Est et l’Ouest dans une mer bouillante. Elle vit aussi des milliers et millions d’hommes et de femmes bougeant émotionnellement parmi les vagues de la mer, essayant d’échapper aux cruels monstres avec des peaux en fer. De plus, elle fut témoin de Yakṣas (démons sur la terre, ou dans les airs, ou dans les royaumes inférieurs qui sont malicieux, violents et carnivores. Ils ont beaucoup de pieds, d’yeux et de têtes et des dents en forme d’épée). Ces Yakṣas conduisaient ces pauvres hommes et femmes vers les monstres cruels, et eux-mêmes affrontaient méchamment les hommes et les femmes.” Sūtra Kṣitigarbha Matrice de la Terre

[5] En résumé : “In the Kṣitigarbha Sūtra, the Buddha states that in the distant past eons, Kṣitigarbha was a maiden of the Brahmin caste by the name of Sacred Girl. This maiden was deeply troubled upon the death of her mother - who had often been slanderous towards the Three Jewels. To save her mother from the great tortures of hell, the girl sold whatever she had and used the money to buy offerings that she offered daily to the Buddha of her time, known as the Buddha of the Flower of Meditation and Enlightenment. She prayed fervently that her mother be spared the pains of hell and appealed to the Buddha for help.

While she was pleading for help at the temple, she heard the Buddha telling her to go home, sit down, and recite his name if she wanted to know where her mother was. She did as she was told and her consciousness was transported to a Hell realm, where she met a guardian who informed her that through her fervent prayers and pious offerings, her mother had accumulated much merit and had already ascended to heaven. Sacred Girl was greatly relieved and would have been extremely happy, but the sight of the suffering she had seen in Hell touched her heart. She vowed to do her best to relieve beings of their suffering in her future lives for kalpas
.” (Wikipédia)

[6] “Si des personnes dans le futur [...] entendent le nom du Bodhisattva Kṣitigarbha, ou voient ses images, ou chantent son nom dix mille fois avec un profond respect, leur malheur disparaîtra progressivement. Elles vivront dans la paix et le bonheur.”

[7] “Si des gens vertueux du futur voient l’image du Bodhisattva Kṣitigarbha, entendent le Sūtra de Kṣitigarbha, chantent le Sūtra de Kṣitigarbha, font des offrandes au Bodhisattva Kṣitigarbha, rendent hommage au Bodhisattva Kṣitigarbha, ils gagneront vingt-huit genres de bénéfice.”

[8] 1. la descente des cieux Tushita ;
2. l'entrée dans la matrice ;
3. la naissance dans ce monde ;
4. l'accomplissement dans les arts mondains ;
5. la jouissance d'une vie de plaisir ;
6. le départ du palais et le renoncement ;
7. les exercices ascétiques ;
8. la méditation sous l'arbre de la Bodhi ;
9. la défaite des hordes de Māra ;
10. l'atteinte de l'éveil parfait et ultime ;
11. la mise en mouvement de la roue de la loi ;
12. l'entrée au parinirvana.