dimanche 10 mars 2019

Mythes de naissance et naissance de mythes


Naissance du Bouddha sous l’arbre sal (śāl),
shorea robusta, Inde oriental Xème s.

Est-ce qu’il existe un fonds commun indo-européen, mutatis mutandis, de mythologies et de rituels associés, de la Grèce au périmètre indien ? J’avais écrit une série de blogs sur les festivals et les coutumes de la ville de Purī en Inde.

Récapitulatif Purī, Jagganāth, Dionysos, devadasī etc.
Le festival des chars de PurīUn roi qui fait la pluie et le beau tempsJuggernaut ou la procession du soleilLa séduction de l'ascète cornu"Dionysos" à Purī ?

Le caractère dionysiaque des festivals me faisait penser à une influence grecque/ionienne, mais on peut aussi penser à un terreau commun, plus ancien, dont on pourrait spéculer sur les principales caractéristiques en considérant le déroulement des festivals de Purī et les Thesmophories grecques et les Cerealia, ou ludi Cereris, des romains.

Déméter avec Perséphoné-Coré
et le petit Iacchos

Nous connaissons ce type de festivals comme le culte de la déesse grecque Déméter, la déesse de l'agriculture, mais le culte pourrait être aussi ancien que l’agriculture et le souci de la fertilité des terres et du vivant. La nature, la terre, la fertilité, les saisons ainsi que les agents de la nature sont personnifiées et divinisées. C’est de la conformité de leur culte que dépend la réussite des récoltes, des naissances et de la prospérité en général. Ce culte a pour fonction d’instaurer l’ordre nécessaire à ces grâces.

Les Thesmophories et les Cerealia sont peut-être des formes atténuées plus publiques de cultes comme les Mystères d'Éleusis. Ce que ces cultes partagent est l’idée de la nature cyclique des saisons et de la nature, avec l’aller et le retour de la fertilité et de la vie, représentée par Perséphone, la fille de Déméter, qui passe sa vie entre le monde terrestre (printemps-été) et le monde souterrain (automne-hiver).

Pour garantir les cycles de la nature, il faut respecter les cycles du culte. Le roi et le prêtre jouent un rôle important dans le culte. Le roi est symboliquement marié à la terre sur laquelle il règne, le prêtre surveille le bon déroulement des rituels.
Dans la tradition éleusinienne, Eubouleus est un porcher englouti par la terre en même temps que Perséphone lorsqu'elle est enlevée par Hadès. En son honneur, les Athéniens jettent des porcs vivants dans les « gouffres de Koré et de Déméter » lors de la fête des Thesmophories. Il joue un rôle important dans le culte d'Éleusis en tant qu'accompagnateur de Perséphone lors de son retour des Enfers. Une inscription sur un relief [de Lakratéidè] trouvé dans le sanctuaire d'Hadès à Éleusis l'associe avec deux divinités, Théos et Théa, formant ainsi une triade. Source wikipedi
En effet, le rite essentiel des Thesmophories en Attique consistait à précipiter des cochons de lait dans des fosses, appelées mégara (μέγαρα) ; les restes, thesmoi (θεσμοί), avaient mécaniquement acquis des vertus fertilisantes, et étaient récupérés l'année suivante pour être mêlés aux semences.” Source Wikipedia


Varāha, le sanglier, joue un rôle important en tant que protecteur de la déesse terre Bhūdevī (un avatar de Vichnou). Y compris dans les rituels (de couronnement) où la boue de divers endroits du territoire doit être prélevé avec une défense de sanglier (éléphant ou rhinocéros).

Pour plus de détails :

“(Dialogues des Hétaïres, 11,1 - éd. Rabe p. 276)
Thesmophories : « les Thesmophories sont une fête grecque comportant des mystères. On les appelle aussi Skirophories. Elles ont pour origine un récit mythique : lorsque Korè [autre nom de Perséphone], qui cueillait des fleurs, fut enlevée par Pluton, il y avait sur les lieux un porcher nommé Eubouleus, qui faisait paître ses pourceaux. Ils furent tous engloutis dans le même gouffre où avait disparu Korè ; par suite, en l’honneur d’Eubouleus, on jette des porcelets dans les gouffres de Déméter et de Korè. Les restes décomposés des porcs ainsi jetés dans les megara sont recueillis par des femmes nommées écopeuses (antletriai) qui, après avoir passé trois jours dans une pureté rituelle, descendent dans les cavités sacrées (adyta) pour rapporter les restes et les placer sur les autels ; celui qui en prend et en mêle au grain de semence aura, croit-on, de belles récoltes. On dit aussi qu’il y a des serpents au fond des gouffres qui dévorent la plus grande partie de ce qui y a été jeté. C’est pourquoi lorsque les femmes écopent et, lorsqu’en retour elles déposent les figurines, elles font beaucoup de bruit en frappant afin d’éloigner les serpents que l’on considère comme les gardiens des lieux interdits (adyta). Cette même cérémonie porte aussi le nom d’arrhétophories et on en donne la même explication concernant la naissance des fruits et l’ensemencement des hommes. On offre alors des objets sacrés qui doivent rester secrets (arrhela), figurines de pâte dure de blé, fabriquées à l’imitation des serpents et de membres masculins. Et elles prennent des branches de pin chargées de leurs cônes, à cause de la grande fécondité de cette plante. Toutes ces choses sont jetées dans les megara qui est le nom des cavités sacrées (adyta) en même temps que les pourceaux à cause de la capacité également de cet animal à produire beaucoup de petits - en tant que symboles de la naissance des fruits et des hommes. Ainsi remercie-t-on Déméter qui, en donnant les "fruits de Déméter" a apporté la civilisation au genre humain. La première explication de la fête est donc le mythe et celle-ci vient de la nature. Les Thesmophories portent ce nom parce que Déméter a reçu l’épithète de Thesmophore, parce qu’elle a apporté les lois, c’est-à-dire les thesmoi, selon lesquelles les humains doivent se procurer leur nourriture en travaillant la terre. » Extrait de Les Grecs et leurs dieux: Pratiques et représentations religieuses dans la cité à l'époque classique de Louise Bruit Zaidman
Le rôle cultuel dans le temple décrit ci-dessus est réservé aux hétaïres grecs et aux devadasi indiens. pour certains festivals, les femmes du peuple aussi doivent garder une pureté rituelle.

Les fêtes autour de la Menstruation de la terre « Rāja Saṃkranti » (aussi Mithuna Sankranti), montrent le lien très particulier entre le roi, le peuple de Purī et la terre. Pendant cette période, les paysans ne labourent pas la terre, ni ne l’ensemencent et attendent la pluie. Ils s’abstiennent également d’avoir des rapports sexuels avec leurs femmes. La Menstruation de la terre (Bhūdevī), a lieu au mois de Jyeṣṭha (mai, juin) dure trois/quatre jours, et précède le Festival du bain (snāna purnimā/uschaba), qui inaugure la période des pluies. Le quatrième jour du festival a lieu le Bain de la déesse (ṭhākurāṇi gāduā). La terre brûlante (bhuī dāhana) attend les pluies. Les agriculteurs la traitent comme une femme menstruée et ne la labourent pas. Ils s’abstiennent également de rapports sexuels avec leurs femmes, qui se comportent comme si elles avaient les règles. Pendant la menstruation de la terre les femmes ne travaillent pas et se détendent. Ce sont les hommes qui font la cuisine.” Un roi qui fait la pluie et le beau temps (blog Dans le sillage d’Advayavajra).
Lors des Cerealia romains, qui célébraient le retour de Proserpine sur la terre et l'invention de l'agriculture on n'offrait point de sacrifice sanglant, à l'exception toutefois d'une truie, qu'on immolait à Cérès (wikipedia). Bona Dea (la Bonne Déesse), une autre déesse de l’entourage de Déméter, fut célébrée à Rome pendant des cérémonies nocturnes, uniquement ouvertes aux femmes. Toutes les représentations d'hommes ou d'animaux du sexe mâle étaient enlevés.
On sait que les participantes se recrutaient parmi les matrones appartenant aux milieux aristocratiques de Rome, auxquelles s'ajoutaient les Vestales. On sait aussi qu'elles portaient toutes sortes de fleurs (sauf le myrte) et offraient en sacrifice une truie et du vin.” (source wikipédia)
C’étaient probablement pendant des festivals de ce type, consacrées à Déméter, ou une divinité équivalente, que se joue le mythe de Myrrha/Smyrna raconté par Ovide dans les Métamorphoses. Selon les versions de ce mythe, Myrrha/Smyrna fut la fille du roi Cinyras et de la reine Cenchreis de Chypre ou du roi Théias d’Assyrie (qui serait le fils de Bélos) et de la nymphe Orithye (version de Panyasis). Pendant la tenue d’un de ces festivals consacrés à Cérès/Déméter, la reine Cenchreis pratiquaient l’abstinence sexuelle pendant neuf jours. Sa fille Myrrha, secrètement amoureuse de son père fit organiser des rencontres avec son père par sa nourrice. Myrrha contrevient ainsi aux préceptes de la déesse, qui provoque peut-être ainsi l’ire d’Aphrodite/Vénus. Il existe plusieurs versions pour expliquer son ire. Au bout de quelques nuits, le père découvre la manoeuvre et veut tuer Myrrha, qui s’enfuit dans les bois, où elle erre pendant neuf ans voulant disparaître de la surface de la terre et poursuivie par Aphrodite. La terre sauve Myrrha en recouvrant ses pieds de terre et en la transformant en arbre de myrrhe. Enceinte d’Adonis elle accouche de lui par une fente de son écorce avec l’aide de Lucina, la déesse de la naissance.

Naissance d’Adonis. Majolique de l’atelier de Fontana.

Ici aussi, il existe différentes versions hormis celle d’Ovide. Elle est retrouvée par le roi qui de son épée fendit le tronc en deux et le bébé Adonis en sortit. Dans une autre, un “sanglier, traqué, fuyant droit devant lui, fendit le tronc avec ses défenses et dans l'anfractuosité les chasseurs découvrirent un bébé préfigurant peut-être la mort qui l'attendait.” (source)

Naissance d’Adonis par Jean Decourt (1560)

C’est le retour du mythème du sanglier qui fertilise/sauve la terre. Adonis mourrut à la chasse étant mortellement blessé à la jambe par un sanglier.

Vénus pleurant la mort d’Adonis, Thomas Willeboirts Bosschaert

Le nom Adonis est considéré d’origine sémitique et on retrouverait le même mythe sous les noms de Tammouz ou de Thamous, qui correspond à son tour à Dumuzi le berger et l’amant d’Innana. Adonis est associé au myrte, qui est interdit dans le culte de Bona Dea, car le père incestueux de celle-ci “essaya en vain de parvenir à ses fins en l'enivrant. Excédé, il la fouetta avec une verge de myrte. Il réussit finalement à s'unir à elle, en prenant la forme d'un serpent.” (source wikipedia).

Ce qui est remarquable c’est l’inversion des thèmes du mythe de Myrrha. Cette dernière aurait été secrètement amoureuse de son père, et c’est en l’enivrant qu’elle avait réussi à coucher et tomber enceinte de lui. Dans le cas de Bona Dea c’est elle la victime et c’est son père qui aurait tenté de l’enivrer. Notons aussi le symbole phallique du serpent, que l’on retrouve aussi chez les devadasi à Purī (elles tapent du pied pour tenir les cobras à distance). Le serpent, la verge de myrte (d’Adonis) et le sanglier avec sa défense ont la même valeur symbolique.

Si Adonis, le porcher, est en effet l’équivalent de Tammouz/Dumuzi (le berger), le mythe est effectivement oriental. Le bel Adonis/Tammouz/Dumuzi doit accompagner Koré/Perséphone/Innana qui descend sous la terre et remonte au rythme des saisons. Les sangliers/pourceaux/truies ou leurs figurines qui le représentent sont sacrifiés et jetés à la fosse (terre fendue) de Déméter/Koré pour fertiliser la terre de la saison qui vient. Il se pourra bien qu’aussitôt né Adonis, le jeune pourceau, est destiné à mourir.


“Les Adonies, fêtes en l'honneur d'Adonis, étaient célébrées en divers lieux, et plusieurs auteurs de l'Antiquité grecque les ont évoquées. Aphrodite tint à rendre hommage à son amant défunt et organisa en son honneur une fête funèbre célébrée chaque printemps par les femmes phéniciennes. Ce rituel consistait à planter des graines et à les arroser d'eau chaude de manière à accélérer leur croissance. Ces plantations, surnommées « jardins d'Adonis », mouraient également très rapidement, symbolisant la mort du jeune homme. À Athènes dès le ve siècle av. J.-C., les femmes rendaient à Adonis un culte vibrant, dont s'est moqué Aristophane. Elles se lamentaient alors bruyamment sur le sort tragique des deux amants, gémissant et criant : « Il est mort, le bel Adonis. » Ces fêtes avec grande pompe étaient célébrées à Byblos, à Alexandrie, entre autres. Elles duraient deux jours : le 1er était consacré au deuil, le 2e à la joie. Seules les femmes prenaient part à ces fêtes. Adonis était appelé Adon en Phénicie, et possiblement « Thammouz » en Mésopotamie (voir le dieu Dumuzi/Tammuz du Proche-Orient ancien et le mois de Tammouz, qui en dérive, dans le calendrier juif, et qui veut dire « juillet » en arabe et en turc). Salomon Reinach a proposé de voir dans ce rite l'explication de la légende relatée par Plutarque de Chéronée, concernant un pilote de navire égyptien qui aurait entendu une voix venue du rivage de l'île de Paxos, l'appelant par son nom et lui demandant d'annoncer que « le grand Pan est mort » : selon lui, il faudrait comprendre que la voix disait « Thamous, Thamous, Thamous, le très-grand (Panmegas) est mort », Thamous étant à la fois l'hétéronyme d'Adonis et le nom du pilote. Marcel Detienne propose une interprétation tout à fait différente (Les Jardins d'Adonis..., 1972).” (Adonis)


Tel le soleil et Dionysos, Adonis est donc un dieu qui meurt et revient tous les ans. Né d’un arbre, mort près d’un arbre (voire sur l’arbre..). La tristesse de Vénus pleurant son Adonis a dû être l’égal de Marie Madeleine pleurant Jésus, ou Marie pleurant son fils.


La mort d’Adonis de PP Rubens

Mais, surtout grâce à Aśvaghoṣa et son Buddhacarita (env. 150 après J.C.), le bouddhisme aussi a de quoi être redevable à ce fonds mythologique. Le Bouddha n’est plus un simple jeune homme devenant un renonçant (śramaṇa), mais un dieu qui décide de se réincarner. Il descend sur terre et entre dans la matrice de sa mère sous la forme onirique d’un éléphant à six défenses.


Sa mère, enceinte de lui, donne naissance en agrippant la branche d’un arbre sal, un arbre à résine. La résine de sal est utilisée comme encens dans des cérémonies hindoues.


“Dans le bouddhisme, le Bouddha Shakyamuni méditait dans un bois de sals près de Kusinâgar au moment de son parinirvana (sa mort physique)” (wikipedia). Un des épithètes du Bouddha est “le taureau parmi les hommes”.

Bouddha mourant au milieu des arbres sal, Kamakura period (1185–1333)

Iconographiquement, la naissance d’Adonis et du Bouddha se ressemblent. Contrairement à Myrrha, Mayadevi n’est pas transformé en un arbre, mais elle est représentée comme une yakṣiṇī/dryade (śālabhañjikā, on y retrouve le mot śāl) par son déhanchement (posture grecque par ailleurs) et le pied touchant/tapant la terre pour faire jaillir le suc. Contrairement aux dryades, elle est habillée.


La courtisane à ses côtés qui recueille le petit bouddha correspond iconographiquement à la déesse Lucina. Comme Adonis, le futur bouddha ne naît pas par la voie naturelle. C’est tout naturellement auprès d’un arbre que le futur bouddha retournera pour atteindre l’éveil (et pour prendre à témoin la terre), et il mourra dans une forêt d’arbres sal. Il n'est pas tué par un sanglier comme Adonis, mais il meurt après avoir mangé un civet de porc ou de sanglier... Le poète a le sens de l'humour.


Les archéologues Robin Coningham (à gauche) et Kosh Prasad Acharya
lors des excavations dans le Temple Maya Devi.


A moins que le bouddhisme n’ait voulu ainsi intégrer des cultes plus anciens. Il est possible que les excavations de l’archéologues Robin Coningham de l'université de Durham dans le Temple Maya Devi à Lumbini, l'endroit où le Bouddha serait né, aient révélé un sanctuaire de "déesse-arbre".

***

Vénus et Cupidon, 1525 by Lucas Cranach l'Ancien.

















mercredi 14 novembre 2018

Esoterisme, illuminisme et mysticisme


L'homme cosmique selon Hildegard von Binge
Le mot ésotérisme (le substantif pas l’adjectif), qui ne date que du XIXème siècle désigne tous les enseignements secrets (mystères,c’est-à-dire les « choses secrètes » ou « occultes ») donnés dans le cadre d’une initiation, toute traditions confondues. C’est le caractère secret de l’enseignement et la transmission dans le cadre d’une initiation, ou équivalent, qui rend un enseignement ésotérique. Les « cultes à mystères » apparus aux premiers siècles de notre ère sont d’ailleurs aussi appelés cultes « initiatiques » ou « orientaux », à cause de leurs origines chaldéennes.

Le mot ésotérique signifie « Qui est réservé aux seuls initiés » ou selon une certaine étymologie « de l'intérieur, de l'intimité », ce qui conduit quelquefois à des traductions comme « intériorité » ou « intériorisme », ce que Antoine Faivre trouve acceptable à condition « de ne pas donner à ce mot un une interprétation romantiste ou intimiste qui négligerait l’entrée en résonance avec le monde et Dieu au profit de la seule introspection. »[1]

Message d'accueil à la grotte de Sainte Marie-Madeliene, Sainte Baume
Ésotérisme peut donc se référer aux mystères de la Grèce antique, l’hermétisme alexandrin, le pythagorisme, le néo-platonisme, la Kabbale juive, la Kabbale chrétienne, l’hermétisme chrétien, ainsi que toutes les formes ésotériques de type néo- qui sont parfois des renaissances (revivals) de formes anciennes (hermétisme néo-alexandrin,…).

L’Islam, le bouddhisme (vajrayāna, Dzogchen ésotérique, Shingon), le taoïsme etc. ont également des traditions ésotériques. Le mot ésotérisme ne se limite pas non plus aux seules traditions anciennes et bien établies, mais peut s’utiliser aussi pour les traditions plus récentes (théosophie, New Age,…), notamment par rapport au type de contenu et aux thèmes ésotériques.

Les transmissions ou initiations ont pour but de transmettre une connaissance ou une expérience (illumination,…) relative à Dieu ou une Divinité, au monde divin, à la Nature vivante gérée par des agents[2]. Dans les traditions posant une dualité forte entre un Dieu transcendantal et le monde créé, la connaissance ésotérique (des œuvres divines et des intermédiaires) n’a pas vraiment lieu d’être. La connaissance de la Divinité, ou l’union avec celle-ci, est plutôt de type mystique, un silence plus silencieux... Les transmissions ésotériques se trouvent surtout dans les traditions où (un) Dieu s’implique directement ou indirectement (par le biais de la Nature) dans le monde. Les connaissances ésotériques se rapportent dans ce cas le plus souvent aux entités intermédiaires (anges, intellects agents) de la Nature. Plus ces entités sont haut placées dans l’hiérarchie céleste, c’est-à-dire plus proche de la source qu’est la Divinité, et plus la connaissance (gnose) sera profonde et secrète (occulte).

La gnose peut-être de différentes natures et accessible par différentes approches. Historiquement, le mot gnose se rattache au gnosticisme (essor au IIème siècle).

« jusqu’au baptême, disent-ils, la Fatalité [astrale) est réelle : mais après le baptême, les astrologues ne sont plus dans la vérité. Ce n’est pas seulement le bain qui est libérateur, mais c’est aussi la gnose :
‘ Qui étions-nous ?’
‘ Que sommes-nous devenus ?’
‘ Où étions-nous ?’
‘ Où avons-nous été jetés ?’
‘ Vers où nous hâtons-nous ?
‘ D’où sommes-nous rachetés ?’
‘ Qu’est-ce que la génération et la régénération ?
’ (doctrine du Cercle de Théodote, disciple de Valentin, cité par Clément d’Alexandrie).
On remarque au passage, que le Bouddha aurait jugé ce type de question « mal posée » (voir le Phagguna Sutta). Cette gnose, qui affranchit de la « Fatalité astrale », embrasse la destinée humaine dans son ensemble : avant, pendant et après l’existence terrestre. Les questions posées suggère que la vie d’ici-bas est une déchéance : on y est jeté malgré soi ; on devient autre chose que ce qu’on était primordialement ; cette aliénation équivaut à une sorte de captivité, d’où l’on a besoin d’être racheté.Naître en ce monde de la génération conduit obligatoirement à la mort, a moins qu’on ne soit régénéré. L’agent de cette libération et avant tout la gnose, associé au bain baptismal. »[3]

Notons au passage que les questions citées ressemblent aux 14 questions métaphysiques que le Bouddha refusa de répondre.[4] Mais c’est justement ce type de questions qui intéresse la gnose et l’ésotérisme en général, qui ne manquent pas de fournir des réponses (et bon nombre d’injonctions associées). La gnose fait naître ou renaître[5] (régénère), et en ce faisant nous unifie et libère.[6] Dans la gnose, la connaissance de soi et la connaissance de Dieu ne font qu’un, mais elles ne peuvent être atteintes que par un troisième type de gnose, qui est la « connaissance de la voie », révélée par un sauveur.[7] Une Révélation qui conduit à une connaissance entre croire et savoir, qui est « imaginal », à ne pas confondre avec imaginaire, mais à prendre au sens du monde imaginal de Henry Corbin.
« La gnose en effet n’est pas le savoir tout court ; entre croire et savoir il y a ce troisième terme, l’Imaginal. »[8] 
« La gnose est vision intérieure. Son mode d’exposition est narratif ; c’est un récital. En tant qu’elle croit, elle sait. Mais en tant que ce qu’elle sait ne relève pas des évidences positives, empiriques ou historiques, elle croit. Elle est sagesse et elle est foi. Elle est « Pistis Sophia ». »[9]
C’est une connaissance qui se construit degré après degré (sct. krama) et qui libère progressivement. C’est une ascension progressive. Ce type de pensée, que nous connaissons surtout par le gnosticisme, est initialement une conception chaldéenne « adoptée par les « maguséens » des mages Iraniens immigrés qui propagent en Mésopotamie et en Asie Mineure un mazdéisme syncrétique. Rencontrant les Grecs en Ionie, ils transmettent aux pythagoriciens la conviction que l’âme est immortelle et divine, comme les astres dont elle est issue. Développé dans le Phèdre de Platon, cette doctrine est devenue, au début de notre ère, une opinion commune. Néanmoins, les gnostiques lui impriment leur marque spécifique : selon eux, la chute de l’âme est antérieure à la création du cosmos. Elle remonte à une catastrophe primordiale survenue au sein du Plérôme, dans l’entourage même de Dieu. Alors que les idées divines se constituent en entités spirituelles appelées « éons » [kalpas], qui célèbrent éternellement la gloire du Premier Père, l’une d’entre elles, qui s’est détournée de son rôle, et exclue de la plénitude de l’être. Son affliction donne naissance à la matière, où elle enfante un Démiurge qui façonne le monde visible. La création de l’homme, capable d’intelligence et de gnose, est une ruse de la providence pour récupérer la lumière déchue. »[10]

Le monde « sous-lunaire » est sous l’influence des astres, qui sont des dieux, des intermédiaires de la Nature divine, d’où l’importance de l’astrologie (et sciences associées) pour les chaldéens et tous ceux qui ont subi leur influence directement ou indirectement. Par voie religieuse, philosophique, ésotérique, et « scientifique ».

La gnose, et la connaissance ésotérique de manière générale, est souvent transmise comme une voie initiatique. Une voie qui comprend un initiateur, qui a reçu la révélation ou la transmission, une connaissance occulte et un initié. La connaissance occulte régénère et « fait renaître » l’initié qui est réintégré dans le Corps mystique ou le maṇḍala des initiés. C’est une voie progressive qui passe par des intermédiaires, humains, divins, anges etc., ou, en absence de ces entités dans un système non-théiste, par des stades, terres et niveaux plus ou moins enchantés et habités, ou des dhyāna, samādhi et samāpatti. L’ombre de Dieu est toujours un peu Dieu…

Les sciences ésotériques (toutes traditions confuses), pour scruter la volonté divine ou acquérir des gnoses pratiques sont très variées : l'astrologie, la magie, l'alchimie, l’aéromancie, l’astromancie, la bibliomancie, la capnomancie, la cartomancie, la chiromancie, la cristallomancie, la dactylomancie, la nécromancie, la divination, la médecine occulte, l’hermétisme, l’angéologie, la gnoséologie, la prophétologie, l’immamologie, la « lamalogie », etc. etc.

L’ésotérisme connaît cependant aussi des formes de gnose non-progressive, directe, sans intermédiaires, et qui sont de type « illuministe ». Le mot, et le phénomène en Occident, ont leur origine en le XVIIIe siècle. Je reprends ici un passage de la page Wikipédia.
« L’illuminisme est un courant de pensée philosophique et religieux qui se développe au XVIIIe siècle en Europe et qui se fonde sur l'idée d'illumination, c'est-à-dire d'une inspiration intérieure directe de la divinité ou de ce qui en émane. Il revendique une croyance affranchie de la religion révélée et reliée intérieurement à Dieu sans médiation autre que spirituelle. S'appropriant la métaphore associée aux Lumières, l'illuminisme propose une définition élargie des « lumières » de la raison, compatible avec l'imagination et la sensibilité, et s'associe à une conception du divin susceptible de faire entrer en résonance l'homme, la société et l'univers.

Ce courant de pensée peut être interprété comme une réaction à l’esprit matérialiste des philosophes encyclopédistes du XVIIIe siècle et à la philosophie institutionnelle à laquelle ils appartiennent. Il constitue le principal courant de la théosophie à partir de cette période.

Si l'illuminisme est surtout représenté par des « théosophes », influencés par la pensée de Jacob Boehme, il l'est aussi par ceux qui se trouvent en affinité intellectuelle ou spirituelle avec eux : certaines figures du romantisme allemand et de la Naturphilosophie, par exemple, certains mouvements ou organisations ésotériques, aussi, parmi lesquels on compte des sociétés initiatiques d'obédience maçonnique ou para-maçonnique, des fraternités à teneur occultiste, etc. » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Illuminisme)
Les illuministes sont aussi des anti-Lumières dans le sens que, même s’ils sont moins ésotériques, ne veulent pas exclure les lumières divines des Lumières… Il y a deux types d’illuminisme : un illuminisme qui s’appuie sur des lumières divines ou équivalentes, et un illuminisme qui s’appuie sur les lumières humaines, la raison, en rejetant les autres lumières, qu’il considère comme de l’obscurantisme. A ne pas confondre les deux précise la page Wikipédia.

Quand on dit que le Bouddha atteint l’Illumination[11], de quel type d’« illuminisme » parle-t-on ? Les bouddhistes ésotériques diront le premier type, gnostique, tandis que les bouddhistes « rationalistes » diront plutôt le deuxième type, vu le pragmatisme du Bouddha pāli notamment (les 14 questions, les paraboles de la flèche, de la poignée de feuilles, l’interdiction de la magie, les critiques du ritualisme brahmaniste etc.). Ces derniers parleraient plutôt d’éveil, de bodhi ou même de prajñā, qui n’est pas une gnose dans le sens ésotérique du terme. Charles (Karl Eugen) Neumann, l’inventeur du Bouddha « illuminé », est d’ailleurs aussi l’auteur de « Die innere Verwandtschaft buddhistischer und christlicher Lehren », qui avait inspiré le théosophe Karl Hecker, adepte du « réincarnationisme », et qui fut peut-être un des premiers inventeurs du « bouddhisme protestant ». Il avait comparé le Bouddha à Luther, dans le sens qu’il le vit comme le réformateur de l’hindouisme.[12]

Avant les illuministes du XVIIIème siècle, il y a eu d’autres formes d’« illumination ». Ainsi par exemple Saint-Augustin parle d’une lumière éblouissant son esprit :
« Et lorsque l’éclat même de la vérité me frappait les yeux, et me faisait violence en quelque sorte, mon esprit s’éblouissait de sa lumière, et se tournait aussitôt de la considération des choses incorporelles pour s’attacher aux couleurs, aux linéaments et aux grandeurs palpables et sensibles qui se trouvent dans les corps. Et parce que je ne pouvais former dans mon esprit aucune image corporelle, par laquelle je me pusse figurer mon âme, je croyais qu’il m’était impossible de la concevoir. »[13]
Il y a l’épisode de la Lumière du ciel enveloppant soudainement Saint Paul sur la route de Damas et qui l’éblouit[14]. Ou, déjà davantage ésotérique, la philosophie « illuminative » (Ishrâq) de Sohrawardi (1155-1191), dont la possible influence, directe ou indirecte, sur le bouddhisme ésotérique tibétain et le Bön reste éventuellement à déterminer. De toute façon, n’oublions pas le rôle primordial des Chaldéens, dont les idées furent « adoptée[s] par les « maguséens » des mages Iraniens immigrés qui propagent en Mésopotamie et en Asie Mineure un mazdéisme syncrétique ». (Faivre). La philosophie de la lumière de Sohrawardi est considérée comme « la restauration de la sagesse de l’ancienne Perse »[15].

Même si le bouddhisme, dès le bouddhisme pāli, parlait de la pensée naturellement lumineuse (s. cittaṃ prabhāsvaram), il s’agissait plutôt d’une métaphore de la pureté de la pensée, qui tout en pénétrant partout restait indemne, semblable à la lumière du soleil. Par la suite, notamment dans la doctrine du tathāgatagarbha, la pensée lumineuse gagnait en substance, et devenait une sorte de gnose (jñāna) primordiale autogénérée. Même en la disant vide ou vacuité par nature, on ne se débarrasse pas ainsi de l’idée positive d’une entité spirituelle. Dans les pratiques ésotériques du Kalacakra Tantra (où l’astrologie et les sciences associées jouent un rôle prépondérant), des cycles de l’Essence séminale du Cœur, des Yogas de Nāropa etc., cette Lumière ou Luminosité devient l’objet à atteindre, rejoindre ou réintégrer. Semblablement à la gnose, elle est à la fois la base, la voie et l’objet. Surtout la voie d’ailleurs, qui constitue proprement une religion.

Indrabhūti écrit dans son Jñānasiddhi-nāma-sādhanopikā[16] :
« Le foudre universel s'étend partout
Et pénètre entièrement l'espace (sct. ākāśa)
Il pénètre le mental de tous les êtres
Et il est la source universelle de tout ce qui est vertueux (sct. puṇya)
Le foudre qui pénètre les contraires
Est ce qui connaît (sct. saṁvedya) tout, le Guide du monde
Ce roi qui tient le foudre
Est le sujet de tous les tantras
»[17]
Comparez par exemple avec le texte gnostique (Nag Hammadi) Tonnerre, l’Intellect parfait, où c’est la déesse Isis, personnification divinisée de la Nature, qui parle et qui dit qu’elle est tous les contraires. Elle est présente en tous les plaisirs et peines du saṁsāra et du nirvāṇa pourrait-on dire, tout en restant insaisissable.
« C’est moi (celle) qu’on appelle « la vie »
et vous m’avez appelé la mort.
C’est moi (celle) qu’on appelle « la loi »
et vous m’avez appelé là « non-loi ».
C’est moi (celle) que vous avez poursuivie
et c’est moi que vous avez saisie.
C’est moi (celle) que vous avez dispersée
et vous m’avez rassemblée
. »

« C’est moi dont vous vous êtes cachés
et vous m’êtes manifestés.
Or quand vous vous cacherez,
moi-même, je me manifesterai.
Car [quand] vous vous [manifesterez à moi],
moi-même,[ je me cacherai] de vous
. »[18]
Même « philosophiques », les doctrines lumineuses sont souvent des mélanges d’éléments mystiques et ésotériques. A se demander aussi, si, dans le cadre d’une religion, le classement en exotérisme et ésotérisme a un sens, au niveau du contenu. Contrairement aux doctrines exotériques, les doctrines ésotériques sont secrètes et se rapportent à des connaissances approfondies et pratiques des mêmes éléments mythologiques, cosmogoniques, astrologiques, théogoniques, hiérarchiques, anthropogoniques, généalogiques et sont comme des spin-off d’éléments que partagent l’exotérisme et l’ésotérisme. D’un côté, la connaissance est superficielle (simple), de l’autre « approfondie » (experte, docte). C’est par le biais de cette « expertise » que les experts sont habilités à guider les simples. Cela ne se limite d'ailleurs pas à la religion…

En même temps, plus les siècles passent et plus des secrets sont dévoilées et plus la connaissance occulte « s’approfondie » et devient vaste. Comme si la Révélation était plus pauvre à l’origine (ne disposant pas des spin-off futurs), au moment même de la Révélation… Les experts expliquent cela par l’éternité du monde imaginal. Les ésotériques ont des réseaux de contacts divins, semi-divins et démoniaques, qui leur permettent de toujours approfondir, renouveler et remettre à jour leurs connaissances. Sans y avoir accès, les exotériques croient néanmoins en l’existence de ces êtres et du monde imaginal, et se laissent guider par les experts.

En ce qui concerne le yoga de la Lumière, ou « Claire Lumière », du bouddhisme ésotérique, il tente de réintégrer la Lumière le jour, la nuit pendant le sommeil et après la mort. Le yoga de la Lumière est intégré le jour par une pratique, telle la mahāmudrā[19], non-tantrique de type mystique. L’intégration nocturne et post-mortem sont en revanche des pratiques tantriques, initiatiques et donc ésotériques. La Lumière y est une gnose, un savoir qui croit ou une croyance qui sait. La luminosité fondamentale est définie comme « l’expérience (rig pa) instantanée, lumineuse et infinie, qui éprouve les bonheurs et les souffrances du saṁsāra et du nirvāṇa »,[20] qui peut être rejoint, au niveau de la voie, de façon mystique (« illuministe ») et ésotérique.

L’éveil non-ésotérique du Bouddha, tel qu’on peut le déduire des « fragments les plus anciens », n’est pas une gnose qui se transmet dans un cadre initiatique. Les éléments du monde imaginal, qui font partie de la conscience et de l’imaginaire humain, n’y jouent pas un rôle prépondérant. Leur présence ne dérange pas, mais ils ne font pas partie du travail à faire. Comme le Bouddha n’admet pas d’essence à l’âme, et ne se pose pas de questions sur ce qui advient au tathāgata après la mort, ni sur son origine, son éveil n’est pas non plus une illumination, c’est-à-dire une intelligence ou lumière reçue d’une autre entité ou d’ailleurs. Il n’a besoin que de sa propre lumière naturelle. « Soi-même est la lampe ».

***

[1] Faivre, p. 17

[2] Justin Barrett, chercheur en anthropologie à l’université d’Oxford, « attribue l’émergence de la pensée religieuse à un mécanisme cognitif mis en branle par notre cerveau, le «hypersensitive agency detection device» (HADD). Lorsque le cerveau s’avère incapable d’expliquer un phénomène de manière intuitive, il l’attribuerait à des agents intentionnels non naturels (esprits, dieux) qui lui fournissent une explication cohérente à des évènements inhabituels (maladie, catastrophe naturelle, survie inespérée, etc.). Le succès de la religion pourrait, selon lui, être dû au fait qu’elle donne un sens aux expériences HADD. » http://hridayartha.blogspot.com/2013/11/un-bouddhisme-theiste.html

[3] Ecrits gnostiques, La Pléiade, pp. XV-XVI.

[4] « Les questions "qui n'ont pas reçu de réponse" du Bouddha (Majjhima Nikaya 63 [2] & 72, ainsi que les 16 questions mal pensées Sabbasava Sutta (Majjhima Nikaya 2 Qui suis-je etc.)
1. Le soi et l'Univers sont-ils éternels?
2. Le soi et l'Univers sont-ils transitoires?
3. Le soi et l'Univers sont-ils à la fois éternels et transitoires?
4. Le soi et l'Univers ne sont-ils ni éternels ni transitoires?
5. Le soi et l'Univers ont-ils un commencement?
6. Le soi et l'Univers n'ont-ils aucun commencement?
7. Le soi et l'Univers ont-ils à la fois un commencement et aucun commencement?
8. Le soi et l'Univers n'ont-ils ni commencement ni absence de commencement?
9. Le Bienheureux est-il existant après la mort?
10. Le Bienheureux est-il non-existant après la mort?
11. Le Bienheureux est-il à la fois existant et non-existant après la mort?
12. Le Bienheureux est-il ni existant ni non-existant après la mort?
13. L'esprit est-il la même chose que le corps?
14. L'esprit et le corps sont-ils deux entités séparées?
Tout l'Univers dans un Atome, p.95 /SS Dalaï Lama-Robert Laffont

[5] Dans un Corps mystique, une Eglise, un maṇḍala…

[6] Antoine Faivre, Accès de l’ésotérisme occidental, p.18

[7] Ecrits gnostiques, La Pléiade, pp. XVI

[8] Antoine Faivre, p. 19

[9] Citation de Henry Corbin.

[10] Ecrits gnostiques, La Pléiade, pp. XX

[11] « Robert S. Cohen notes that the majority of English books on Buddhism use the term "enlightenment" to translate the term bodhi. The root budh, from which both bodhi and Buddha are derived, means "to wake up" or "to recover consciousness". Cohen notes that bodhi is not the result of an illumination, but of a path of realization, or coming to understanding. The term "enlightenment" is event-oriented, whereas the term "awakening" is process-oriented. The western use of the term "enlighten" has Christian roots, as in Calvin's "It is God alone who enlightens our minds to perceive his truths".

Early 19th century bodhi was translated as "intelligence". The term "enlighten" was first being used in 1835, in an English translation of a French article,[8] while the first recorded use of the term 'enlightenment' is credited (by the Oxford English Dictionary) to the Journal of the Asiatic Society of Bengal (February, 1836). In 1857 The Times used the term "the Enlightened" for the Buddha in a short article, which was reprinted the following year by Max Müller. Thereafter, the use of the term subsided, but reappeared with the publication of Max Müller's Chips from a german Workshop, which included a reprint from the Times-article. The book was translated in 1969 into German, using the term "der Erleuchtete". Max Müller was an essentialist, who believed in a natural religion, and saw religion as an inherent capacity of human beings. "Enlightenment" was a means to capture natural religious truths, as distinguished from mere mythology.

By the mid-1870s it had become commonplace to call the Buddha "enlightened", and by the end of the 1880s the terms "enlightened" and "enlightenment" dominated the English literature
» Source Wikipédia

L’article auquel la note [8] fait référence est un article de Charles Neumann. « Charles Friedrich Neumann, “Buddhism and Shamanism,” Asiatic Journal and Monthly Register 16 (1835): 124. The French article is, “Coup d’oeil historique sur les peuples et la littérature de l’Orient,” Nouveau Journal Asiatique 14 [1834]: 39–73, 81–114. The original reads: “Chakya ayant épuisé toute espèce de science reçut le nom de Bouddha, c’est-à-dire le sage ou l’illuminé. C’est d’aprés ce titre honorifique que ses sectateurs furent nommés bouddhas ou bouddhistes” »

[12] « Thus, in 1831, Charles Neumann equated Buddhism to "Lutheranism” in describing it as “a reform of the old Hindoo orthodox church”; it was “a new building on the same ground, and with the same materials.’”This claim was immediately disputed and before long would be rejected entirely by scholarly specialists (whose understanding of Buddhism was transformed once Brian Hodgson shipped a cache of Sanskrit texts from Kathmandu to Europe in 1837).93 Nonetheless, the idea that Buddhism was Protestant persisted in popular literature and seems to have become more prominent in the 1850s (possibly influenced by the rise of British anti-Catholic sentiment during the same period). By the time the Atlantic Monthly published an article describing Buddhism as "The Protestantism of Asia” (1868), the comparison was commonplace. The case of the Protestant Buddha indicates how the Victorian Luther (as icon for a generalized reformation) was used to map the boundaries between religions, confirming the distinction between a mere heterodoxy or schism and a "world religion” proper. It also suggests the extent to which, even after a given religious boundary became self-evident to scholars, popular literature could continue to unsettle it. The notion of reform, like the notion of heterodoxy, destabilizes the borderlines separating world religions. »

Spiritual Despots: Modern Hinduism and the Genealogies of Self-Rule, J. Barton Scott

[13] Saint Augustin, Confessions, traduit par Arnauld d’Andilly, folio classique, Livre IV, ch. 25, p. 140

[14] « Comme il était en route et approchait de Damas, une lumière venant du ciel l'enveloppa soudain de sa clarté. Il tomba par terre, et il entendit une voix qui lui disait : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? ». Il répondit : « Qui es-tu, Seigneur ? — Je suis Jésus, celui que tu persécutes. Relève-toi et entre dans la ville : on te dira ce que tu dois faire ». Ses compagnons de route s'étaient arrêtés, muets de stupeur : ils entendaient la voix, mais ils ne voyaient personne. Saul se releva et, bien qu'il eût les yeux ouverts, il ne voyait rien. » Ac 9, 3-19

[15] Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, p. 285

[16] ye shes grub pa zhes bya ba sgrub pa'i thabs. Traduit par le khenpo indien Śraddhakaravarma et zhu chen lotsawa Gelong Rinchen Zangpo

[17] rdo rje chen pos kun khyab cing*/
nam mkha' kun la rab tu zhugs/
sems can kun gyi yid khyab cing*/
bsod nams thams cad 'byung ba che/
phan tshun khyab mdzad rdo rje ni/
kun rig 'jig rten 'dren pa po/
de ni rdo rje 'dzin rgyal pos/
rgyud rnams kun tu gsungs pa yin/

[18] Ecrits gnostiques, La Pléiade, pp. 857,858

[19] P.e. les six yogas de Tailopa : mi mno mi bsam, mi pyad ching*/mi bsgom, mi sems rang babs bzhag :

[20] De la gzhi’i ‘od gsal ni/ ‘khor ‘das kyi bde sdug la longs spyod pa’i da ltar gyi rig pa gsal la ma ‘gags pa ‘di yin. The Life and Teaching of Nāropa, Guenther, p. 260. Le livre de Guenther est basé sur un texte composé par Lha’i bstun pa Rin chen rnam rgyal (1473 - 1557) du clan Brag dkar, un disciple de Tsang Nyeun Heruka. Il s’agit d’un texte du XVIème siècle.

dimanche 28 octobre 2018

Bouddhisme pérennialiste ?


Scène de Little Buddha, la bataille contre Māra

« Philosophia perennis, la formule a été créée par Leibniz ; mais la chose, -- la métaphysique qui reconnaît une réalité divine substantielle au monde des choses, des vies et des esprits ; la psychologie qui trouve dans l’âme quelque chose d’analogue, ou même d’identique, à la Réalité divine, l’éthique qui place la fin dernière de l’homme dans la connaissance du Fondement immanent et transcendant de tout ce qui est--, la chose est immémoriale et universelle. On trouve des rudiments de la Philosophia Perennis parmi le savoir traditionnel des peuples primitifs, dans toutes les régions de la terre, et, sous ses formes les plus pleinement développées elle trouve une place dans chacune des religions supérieures. » Extrait de l’Introduction à La Philosophie éternelle d’Aldous Huxley. 
Quand cette « philosophie » se confond avec une théologie, elle est aussi nommée prisca theologia (« antique théologie »).

Les universitaires américains Sheldon R. Isenberg et Gene R. Thursby[1] proposent de distinguer deux courants dans le pérennialisme (philosophie pérenne ou éternelle) contemporains. Un courant « évolutionnaire » (evolutionarist) et un courant « dévolutionnaire » (devolutionarist). Dans le courant dévolutionnaire sont classés René Guénon, Frithjof Schuon, Seyyed H. Nasr, Marco pallis, Titus Burckhardt et Huston Smith. En revanche, George I. Gurdjieff, Jacob Needleman et Ken Wilbur représenteraient le courant évolutionnaire.

Antoine Faivre (dans Accès de l’ésotérisme occidental) distingue trois voies : 1. la voie « sévère » ou « puriste » (dévolutionnaire), 2. la voie « éclectique » (dévolutionnaire), et 3. la voie « humaniste », ou « alchimique », selon Faivre la véritable voie d'Hermès  (évolutionnaire).

1. La voie « sévère » ou « puriste » pose une Tradition primordiale qui n’est ni historique, ni chronologique, ni d’origine humaine (ou « d’origine non-humaine » Guénon). Elle a pour but une « fusion dans le Même » (Faivre) par voie mystique ou par la Connaissance. Sa vision du Monde est « atomique, plate, amorphe », matérialiste dirions de nombreux spiritualistes contemporains.

2. La voie « éclectique » que Faivre considère également comme « dévolutionnaire » est davantage consumériste (« shopping around »). C’est, dans un esprit syncrétiste, saisir les modes d’émergence de la « Tradition » originelle et primordiale à travers diverses traditions. Tous les chemins mènent à Rome. Il faut dire que cette voie éclectique existe au sein même du bouddhisme mahāyāna où le Bouddha enseigna en fonction de la disposition des êtres et où chacun trouvera ce qu’il lui faut parmi les 84.000 Dharmas. Faivre cite en France les associations Atlantis et La Nouvelle Acropole comme des exemples de cette voie.

3. La voie « humaniste » ou « alchimique » ou encore voie d’Hermès (évolutionnaire), dans le cadre du Pérennialisme rappelons-le, mais qui prend en compte la modernité, est pour Faivre une voie proprement ésotérique qui donne accès au « Transconscient » et au Monde imaginal (Corbin). On y parle plutôt d’esprit traditionnel que de « Tradition ». Pour Faivre, les expressions de cet ésotérisme contemporain se retrouvent dans les sciences humaines : psychologie, anthropologie… pédagogie ?, puis - côté alchimique sans doute – biologie, microphysique… physique quantique ?[2] Cette voie peut selon Faivre déboucher sur une philosophie de la Nature (enchantée, Naturphilosophie) au sens théosophique du terme. Même si le bouddhisme n’est au départ pas une tradition pérennialiste, ces catégories peuvent aussi s’appliquer à ses formes davantage pérennialistes. Personnellement, je verrais bien un bouddhisme « éclairé » (c’est un comble quand-même…), mais vouloir chercher les Lumières dans le bouddhisme historique serait une illusion. 

On pourrait dire, comme certains le font, que le bouddhisme a pratiqué un éclectisme au cours de son histoire, par pragmatisme (upāya), par volonté de survie, par volonté de puissance, par prosélytisme... A moins que le bouddhisme ésotérique ne soit une voie d’Hermès (Nāgārjuna, Mañjuśrī ou Vajrapāṇi ?). Et que c’est ainsi qu’il était devenu davantage pérennialiste, avant même que l'orientalisme ne s'en mêle. Il a intégré la théurgie et les mystères associés, d’abord par éclectisme, puis cette tradition théurgique d’upāya est devenue comme une « Tradition » et était désormais traitée comme une Tradition, en perdant l’aspect upāya et la vacuité, devenu comme un simple élément liturgique (stong pa’i ngang las[3]…). La façon de laquelle le vajrayāna est pratiqué de nos jours, et sans doute depuis le début de la deuxième propagation au Tibet, est celle de la voie « puriste » et « sévère », dévolutionnaire. L’épisode de l’affaire Sogyal (2017) et les réactions de maîtres vajrayāna (samaya), ainsi que leur refus ou rejet des valeurs modernes et du « matérialisme » le démontrent 

***


[1] Dans leur article Sheldon R. Isenberg and Gene R. Thursby, “Esoteric Anthropology: ‘Devolutionary’ and ‘Evolutionary’ Orientations in Perennial Philosophy,” Religious Traditions 7–9 (1984–86), pp. 177–226.

[2] Faivre, p. 39

[3] Oṁ śūnyatā-jñāna-vajra-svabhāvā-tmako’ham. Oṁ svabhāva-śuddhāḥ sarva-dharmāḥ svabhāva-śuddho‘ham.

samedi 27 octobre 2018

"Spirited away"


C'est Achille que l'on voit trempé dans l'eau de l'immortalité par sa mère Thétis

En 1762, JJ Rousseau publie Emile ou de l’éducation qui incorpore dans son chapitre IV la Profession de foi du vicaire savoyard, l’éducation religieuse, qui doit faire partie intégrale de l’éducation d’Emile. Le livre fera scandale (brûlé à Paris, saisi à Genève) dès son apparition, principalement à cause de la partie de l’éducation religieuse. Voltaire, chef autoproclamé du ‘parti philosophique’, celui-là même qui a écrit « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire », publie Sentiment des citoyens, sous l’identité d’un calviniste indigné, qui appelle les autorités genevoises à la répression contre l’œuvre et l’auteur[1].
« Que peut donc contenir la Profession de foi pour provoquer un tel scandale? Une diatribe contre les miracles, la dénonciation des « absurdités » de tel dogme, la critique du célibat des prêtres, la remise en cause du principe d’autorité, la méfiance envers toutes les Églises, l’affirmation de la primauté absolue de la conscience, la dénonciation des dévots? Sans doute Rousseau est un remarquable polémiste, on l’ignore souvent, et bien des pages de la Profession de foi frappent par leur virulence. »[2]
Quoi qu’il en soit, ce traité de l’éducation, avec sa partie sur la religion naturelle, sera une Bible pour les pédagogues ouverts aux « lumières de le foi », et pas seulement les pédagogues. Contrairement à l’animal, l’homme n’est pas parfait et doit être perfectionné par l’éducation. Au départ cela concerne évidemment surtout la jeunesse (Emile), mais la perfectibilité continue au-delà de la jeunesse, notamment dans le domaine de la religion naturelle[3] (la lumière intérieure qui nous guide, influence de Fénelon ?). La perfectibilité est un mot-clé pour Rousseau et pour ceux qui le suivent.

En 1776, le philosophe et théologien Adam Weishaupt fonde le Cercle des Perfectibilistes (Bund der Perfektibilisten) à Ingolstadt en Bavière, mieux connu sous son nom ultime l’Ordre des illuminés (les illuminés de Bavières). L’ordre sera rapidement interdit, mais on y trouve de très grands noms (Goethe, Herder). Début 1780, l’Ordre comptait 1500 à 2000 membres. Avec un tiers d’aristocrates, 12 pour-cent de clercs religieux. 70 pour-cent avait suivi une formation universitaire, 25 pour-cent était des travailleurs manuels et 10 pour-cent de marchands.[4] Leur objectif était le perfectionnement et progrès de l'humanité dans la liberté, l'égalité et la fraternité (discours de Weishaupt en 1782). Tous semblaient en avoir à découdre avec les jésuites... En 1785 l’Ordre fut interdit, suite à la dénonciation d’un franc-maçon écossais, John Robison, informé par un moine agent secret et le jésuite français Augustin Barruel. Alexander Fleming aurait dû en faire un livre. C’est ce groupe qui a inspiré les nombreuses théories de complot sur les Illuminati.

Un des membres du Cercle des Perfectibles fut le pédagogue suisse[5] Johann Heinrich Pestalozzi (1746-1827), qui cherchait à appliquer les principes de l’Emile de Rousseau dans les écoles qui’il avait fondées, et qui allaient servir de modèles en toute l’Europe.

« Tout effet a une cause.
Tout effet intelligent a une cause intelligente.
La puissance de la cause intelligente est en raison de la grandeur de l'effet. »
Une de ses écoles était établie au château d'Yverdon, sur le lac de Neuchâtel. C’est là qu’un certain Hippolyte-Léon-Denizard Rivail (1804-1869), mieux connu sous le nom Allan Kardec, sera éduqué selon les principes de Rousseau. Léon Rivail deviendra lui-même un pédagogue et s’installera à Paris. 

En 1848, les deux sœurs, Kate et Margaret Fox (dix et douze ans) font fureur aux Etats-Unis. Elles communiquent avec les âmes des morts par le biais de tapotements de la table de cuisine de la famille Fox, produits par Monsieur « Pied fourchu » (Split-foot). Une famille de quakers américaine les rendit célèbres et le nom « spiritualisme » tombait pour désigner le phénomène de communiquer avec les morts, qui allait occuper une bonne partie du XIX-XXème siècle. Le mode passe en Europe, et à Paris, où Léon Rivail le connaîtra en 1853. En 1857, il publie son Livre des Esprits, où l’on apprend l’existence du monde spirite. Le livre consiste en les réponses que les esprits ont soufflé à Allan Kardec (car tel était son nom réincarnationiste de druide dans une existence antérieure) suite à ses questions, et qui constituent le credo spiritiste, où l’on reconnaît un mélange de l’idée de réincarnation hardcore et de la palingénésie plus soft façon Lessing.

Voici le credo spiritiste tel que résumé sur le site Wikipédia consacré au Livre des Esprits. Je les ai numérotés pour pouvoir y référer plus facilement.

« 1. Dieu est éternel, immuable, immatériel, unique, tout-puissant, souverainement juste et bon. Il a créé l'univers qui comprend tous les êtres animés et inanimés, matériels et immatériels.
2. Les êtres matériels constituent le monde visible ou corporel, et les êtres immatériels le monde invisible ou spirite, c'est-à-dire des Esprits.
3. Le monde spirite est le monde normal, primitif, éternel, préexistant et survivant à tout.
4. Le monde corporel n'est que secondaire ; il pourrait cesser d'exister, ou n'avoir jamais existé, sans altérer l'essence du monde spirite.
5. Les Esprits revêtent temporairement une enveloppe matérielle périssable, dont la destruction, par la mort les rend à la liberté.
6. Parmi les différentes espèces d'êtres corporels, Dieu a choisi l'espèce humaine pour l'incarnation des Esprits arrivés à un certain degré de développement, c'est ce qui lui donne la supériorité morale et intellectuelle sur les autres.
7. L'âme est un Esprit incarné dont le corps n'est que l'enveloppe.
8. En quittant le corps, l'âme rentre dans le monde des Esprits d'où elle était sortie, pour reprendre une nouvelle existence matérielle après un laps de temps plus ou moins long pendant lequel elle est à l'état d'Esprit errant.
9. L'Esprit devant passer par plusieurs incarnations, il en résulte que nous tous avons eu plusieurs existences, et que nous en aurons encore d'autres plus ou moins perfectionnées, soit sur cette terre, soit dans d'autres mondes.
10. Les différentes existences corporelles de l'Esprit sont toujours progressives et jamais rétrogrades ; mais la rapidité du progrès dépend des efforts que nous faisons pour arriver à la perfection.
11. Les qualités de l'âme sont celles de l'Esprit qui est incarné en nous ; ainsi l'homme de bien est l'incarnation du bon Esprit, et l'homme pervers celle d'un Esprit impur.
12. Les Esprits incarnés habitent les différents globes de l'univers.
13. Les Esprits non incarnés ou errants n'occupent point une région déterminée et circonscrite ; ils sont partout dans l'espace et à nos côtés, nous voyant et nous coudoyant sans cesse ; c'est toute une population invisible qui s'agite autour de nous.
14. Les relations des Esprits avec les hommes sont constantes. Les bons Esprits nous sollicitent au bien, nous soutiennent dans les épreuves de la vie, et nous aident à les supporter avec courage et résignation ; les mauvais nous sollicitent au mal : c'est pour eux une jouissance de nous voir succomber et de nous assimiler à eux.
15. La morale des Esprits supérieurs se résume comme celle de Jésus en cette maxime évangélique : Agir envers les autres comme nous voudrions que les autres agissent envers nous-mêmes ; c'est-à-dire faire le bien et ne point faire le mal. L'homme trouve dans ce principe la règle universelle de conduite pour ses moindres actions.
»

Nous y trouvons l’article de la foi du Vicaire savoyard sur la volonté meut l'univers (1). En revanche, les lois de l’article deux du Vicaire (« La matière mue selon certaines lois me montre l'intelligence ») deviennent ici des œuvres divines (à découvrir par la théosophie), le monde spirite préexistant (au monde dit matériel, et qui est finalement sa vraie nature (primauté de l’esprit 2, 3, 4). Numéros 5 à 12 définissent l’idée de la réincarnation spirite. Je m’attends à ce que beaucoup de personnes croyant en la réincarnation puissent s’y retrouver. Le numéro 10 correspond à l’idée de la réincarnation façon Lessing en tant que le progrès de l’humanité vers l’Harmonie, ou à l’idée de progrès. On ne peut que progresser, pas rétrograder. Numéros 13 à 15 sont rassurants, enfin, les Esprits cohabitent et interagissent avec nous (13-15). Il n’y a donc pas de lieu de perdition particulier (Enfers, purgatoire, limbes…), et ils peuvent nous guider ainsi. Plus besoin de lumière intérieure (Rousseau).

Numéro 12 laisse la possibilité de l’existence de l’Atlantide et la Lémurie ou d’autres endroits fréquentés par les Esprits. Il est évident que ces Esprits peuvent nous renseigner sur les divers mondes imaginaux et apporter beaucoup en matière de théosophie. Nous sommes (presque) tous des Esprits qui s'ignorent.


Scène de Spirited Away (d'où le titre du billet, puisqu'ici ce sont les Lumières qui sont "spirited away"), en français Le voyage de Chihiro

***

Article sur l'influence de Kardec au Brésil.

Des fantômes pour combattre le rationalisme naissant

Sur l'entretien du tunnel



Sur l'invention du Chos nyid bardo L'ingénierie du bardo pour finir l'année

[1] Profession de foi du vicaire savoyard, GF Flammarion poche, introduction de Bruno Bernardi, p. 12-13

[2] Bruno Bernardi, p. 14

[3] Par la bouche du vicaire, Rousseau propose trois articles de foi :
- Je crois qu'une volonté meut l'univers.
- La matière mue selon certaines lois me montre l'intelligence.
- L'homme est libre dans ses actions et comme tel animé d'une substance immatérielle.

[4] Données du sociologue Eberhard Weis sur le site Wikipedia allemand.

[5] Pestalozzi fut proclamé citoyen français par l’Assemblée législative le 26 août 1792 (wikipedia).

jeudi 25 octobre 2018

Stagnations et embourbements à mi-chemin


Súbor:Bundesarchiv Bild 146-1981-149-34A, Russland, Herausziehen eines Autos

Au XVIIIème siècle naissait l’idée de l’Inde comme le berceau de la religion primitive de l’humanité de la race « aryenne », dont le culte des dieux et la croyance en la réincarnation (métempsychose, palingénésie, …) sont par la suite passés en Egypte, en Grèce etc., mais de façon altérée et amoindrie. L’influence du judaïsme et l’avènement du christianisme avait étouffé ce polythéisme et la croyance en la réincarnation. A la Renaissance, que les Anti-Lumières considéraient comme la première Renaissance, on reprit contact avec l’Antiquité et sa philosophie, mais aussi avec ses religions et croyances. Les Lumières ont conduit à un rôle de moindre importance pour les religions, et à la séparation de l’état et la religion et la science et la religion. Cette mise à l’écart fut suivie de réactions Anti-Lumières. Le rejet total des Lumières étant impossible, il fallait faire avec, mais en retrouvant une place pour les « lumières de la foi », une alliance entre la science et l’esprit.

La découverte de l’Inde, son culte de dieux et sa croyance en la métempsychose ont amenés certains indianistes, historiens, philologues etc. à spéculer que les formes indiennes étaient plus anciennes et que l’Inde pourrait être le berceau de cette religion primitive, dont on connaissait déjà les formes plus « tardives » et diluées de l’Antiquité, notamment en Egypte.
« Tous ceux qui ont voyagé dans l’Inde attestent que les Divinités de l’Egypte & de la Grèce y sont adorées. Surtout on trouve dans tous les Temples & sur tous les grands chemins le culte du dieu Apis sous la figure d’une vache. » (le jésuite allemand Athanase Kircher 1602-1680)[1].
« C est de voir encore au milieu de ces Peuples non seulement des préceptes de Morale & de Vertu très beaux mais de voir peut être à la honte des Chrétiens les mèmes Préceptes suivis & pratiqués mieux que parmi nous. » Sinner (1770)
Pour les Anti-Lumières (hormis les églises catholiques et protestantes établies), la redécouverte de la religion primitive de l’Inde est vu comme un potentiel antidote des Lumières, une seconde Renaissance, cette fois-ci spirituelle. C’est le début de nombreuses recherches, études, traductions et publications sur l’Inde, l’hindouisme et le bouddhisme.

Certains considèrent que la première diffusion de cette religion primitive indienne s’était arrêtée à mi-chemin, en moyen-orient, en Egypte et en Palestine, et qu’elle avait été altérée par le judaïsme et le christianisme. En plus, sa force aurait été diminuée par la « pitié dangereuse »,[2] que l’on reprochera plus tard au bouddhisme nihiliste sapeur et sa compassion.
« En même temps, et ceci relève plus de l’histoire des idées que de l’économie de « la pensée une », Schopenhauer s’efforce - comme Herder, comme Schelling, comme Friedrich von Schlegel, qui pourtant milita pour l’émancipation des Juifs - d’arracher le christianisme à sa racine hébraïque, et de lui trouver une origine indienne. Il en résulte un comparatisme religieux dont le principe n’a d’autre consistance que la dépréciation et l’isolement de l’Ancien Testament. Schopenhauer se savait-il, sur ce point, proche de Schelling qu’il critiquait par ailleurs ? Schelling avait en effet commencé par penser que la religion indienne était la source de l’idéalisme le plus ancien, et que les livres bibliques faisaient obstacle à la perfection du christianisme. « Le Nouveau Testament, écrit Schopenhauer, [...] doit avoir une origine indienne quelconque : son éthique qui transfère la morale dans l’ascétisme, son pessimisme et son avatar en témoignent. [...] Comme un lierre en quête d’un appui s’enlace autour d’un tuteur grossièrement taillé, s’accommode à sa difformité, la reproduit exactement, mais reste paré de sa vie et de son charme propres, en nous offrant un aspect des plus agréables, ainsi la doctrine chrétienne issue de la sagesse de l’Inde a recouvert le vieux tronc, complètement hétérogène pour elle, du grossier judaïsme [...]. Ainsi nous voyons que les doctrines du Nouveau Testament ont rectifié et changé celles de l’Ancien, ce qui les a mises en accord, dans leur fond intime, avec les antiques religions de l’Inde. Tout ce qui est vrai dans le christianisme se trouve aussi dans le brahmanisme et le bouddhisme. Mais la notion juive d’un néant animé, d’un bousillage passager qui ne peut assez remercier et louer Jéhovah pour son existence éphémère pleine de désolation, d’angoisse et de misère, on la cherchera en vain dans l’hindouisme. »[3]
C’est au niveau doctrinaire que la belle religion primitive aurait été étouffée, à mi-chemin, par les doctrines de l’Ancien Testament, le Nouveau Testament ayant réussi à corriger le tir un peu, mais de façon incomplète. Mais à cela, s’ajouteront encore des arguments linguistiques (langue mère –indogermain - pure et forte) et raciaux (la race aryenne). Trois facteurs responsables de l’affaiblissement de la religion primitive. Il fallait sauver le christianisme de ses racines hébraïques et le restaurer en puisant dans la religion primitive indienne, avec sa métempsychose… Après l’épisode « culte du néant » du bouddhisme, qui avait également affaibli la religion aryenne originelle, c’était finalement le Vedanta, en tant que religion universelle, qui pourrait aider l’Occident de guérir de son matérialisme (Lumières).

Vivekananda sut trouver les mots qui allaient droit au cœur d’un Occident en pleine crise d’identité. En parlant en termes de Religion universelle, de race, de type et de langue, les anti-lumières allemands ont dû bien le comprendre, il parlait parfaitement « indogermain ».

Extrait de Le culte du néant :
« [Vivekananda] imagine une dégénérescence liée à l’existence du bouddhisme. Elle n’est pas dépourvue de connotations raciales. « Les Tartares, les Béloutches et toutes les affreuses races humaines se déversaient sur l’Inde et se faisaient bouddhistes, se fondaient avec nous et apportaient leurs coutumes nationales. ». Cette dégénérescence est évoquée en des termes particulièrement haineux. Vivekânanda écrit en effet: «Les cérémonies les plus repoussantes, les livres les plus horribles et les plus obscènes qui n’aient jamais été écrits par la main de l’homme ou conçus par son cerveau, les plus grandes bestialités qui se soient jamais donné pour de la religion ont tous été le produit du bouddhisme dégénéré. »[4]
Parmi les Anti-Lumières (allemands), on trouvait à la fois des catholiques et des protestants pour qui l’Ancien Testament était un livre sacré et dont il convenait de s’inspirer, mais aussi des protestants qui rejetaient l’apport hébraïque de l’Ancien Testament et cherchaient à restaurer le christianisme en le complétant par une mythique religion originelle indienne. Ils n’étaient pas gênés par les notions de nation, de pureté de race, de religion, de langue etc. La compassion était peut-être même pour eux un facteur d’affaiblissement. Les nationalismes étaient à la mode. Peut-on réellement considérer comme des progressistes des personnes pensant en ces termes-là ? Remplacer une tradition antique par une autre, imaginaire, comme source d’inspiration est-ce vraiment un progrès ?

« Pour certains chercheurs comme Isaiah Berlin ou Zeev Sternhell, la pensée des contre-Lumières a eu des filiations intellectuelles dans certains courants de pensées apparus plus tard, comme le totalitarisme ou le néoconservatisme. » (wikipedia)

***

[1] Cité dans les Essais sur les dogmes de la métempsychose et du purgatoire (publié en 1770) du suisse Jean Rodolphe Sinner (1730-1787).

[2] Elisabeth de Fontenay, ‘La pitié dangereuse’, dans Présences de Schopenhauer, R-P. Droit. Sur l’expression « puanteur juive » (Foetor judaïcus) utilisée par Schopenhauer.

[3] Elisabeth de Fontenay, ‘La pitié dangereuse’

[4] Le culte du néant, Roger-Pol Droit p. 228

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...