samedi 15 septembre 2018

Seigneur, accordez-moi de l'autodiscipline


Dalai-Lama, photo Julius Schrank, Volkskrant

Marije Vlaskamp du quotidien néerlandais De Volkskrant a publié le 10 septembre 2018 une interview avec le Dalaï-Lama sous le titre « De dalai lama toont zich verrassend mild over China » (le DL se montre étonnamment clément envers la Chine).

Ce qui m’a intéressé plus particulièrement dans cet article est le passage sur l’occident et l’attitude du DL envers l’occident, et puis, en creux, l’attitude du DL envers la religion et la foi. Ce qui transparaît clairement de ce passage est que le DL a un discours particulier (upāya ?) pour les Occidentaux. Il faudrait donc en tenir compte.

Face à la montée de la superpuissance chinoise, l’occident est en crise, « une crise mentale » dit le Dalaï-lama-Lama devant un public indien.[1] Aussi, le Dalaï-Lama se tournera davantage vers l’Asie, malgré quelques visites en Occident. La journaliste lui demande alors pourquoi l’Occident joue un moindre rôle dans son nouveau grand projet.
« Dans ce domaine, l'influence culturelle fait toute la différence. Il y a trois mille ans, l'Inde avait déjà le concept de méditation. Le Bouddha lui-même en fut le produit. Cette connaissance-là, je peux l’intégrer dans mes programmes éducatifs en Inde. Mais les cultures occidentales ont été fortement influencées par la tradition judéo-chrétienne, où il s’agit de la foi, pas de l'entraînement de l'esprit.

C'est pourquoi je me sens un peu en porte à faux quand j'enseigne en Occident. Une salle avec près de huit mille personnes, c'est un peu inconvenient. Ce sont des pays chrétiens, pas des pays bouddhistes. Y enseigner à quelques Européens, c'est bien, mais il ne s’agit pas d’y promouvoir la foi bouddhiste. Quand un prédicateur chrétien ouvre une église ici à Dharamsala, les Tibétains ne sont pas contents non plus.

C'est pourquoi, en Europe, j'insiste davantage sur l’aspect laïc. Par exemple, comment une bonne hygiène physique va de pair avec une bonne hygiène émotionnelle. Cela n'a rien à voir avec le bouddhisme ou la religion ; ma contribution est de nature strictement laïque. Vous n'avez en fait aucune tradition d'entraînement de votre esprit [sic]. Si vous avez des problèmes, vous vous tournez vers Dieu, et les musulmans vers Allah. Dieu ô Dieu, Allah-allah-allah-allah : je pense que cela doit embrouiller Dieu et Allah. Les deux camps prient leur dieu, tout en se battant entre eux. La grâce divine risquerait bien de tomber du côté de l’ennemi. »[2]
L’article contient ainsi plusieurs boutades sur les religions et leur attachement pour l’aspect extérieur des choses[3], comme si le bouddhisme, et notamment le bouddhisme tibétain, n’était pas une religion et ne serait pas attaché aux aspects extérieurs. Il explique :
« Comme tous les religieux, nous, bouddhistes, mettons parfois trop l'accent sur les aspects culturels superficiels, alors que toute notre attention devrait se porter sur les doctrines. Car seules leurs leçons auront un effet sur les émotions et l'esprit.

L'autodiscipline est importante dans la pratique de la religion. Prenez les leaders catholiques et la question des abus sexuels. Quand il y a de l'autodiscipline, ce genre de choses n'arrive pas. »[4]
Je rappelle que l’article avec l’interview date du 10 septembre 2018. Après les publications sur les divers abus sexuels dans le bouddhisme. Depuis (le 14/9/2018) une pétition a été offerte au Dalaï-Lama par une délégation de victimes d’abus sexuels par des maîtres bouddhistes. Le Dalaï-Lama a reçu les victimes et a déclaré que le sujet des abus sexuels sera mis à l’ordre du jour de la rencontre entre chefs bouddhistes en novembre 2018.

Il ne suffit apparemment pas qu’une religion ait des exercices d’entrainement spirituel dans son portefueille, encore faut-il que ceux-ci soient pratiqués, notamment par les enseignants…

Evidemment, la religion chrétienne a des exercices d’entraînement spirituel très semblables à ceux des bouddhistes, même si le plus souvent ils sont un héritage des écoles philosophiques de l’Antiquité. Et en fait, ce sont surtout ces exercices spirituels qui ont un effet sur les émotions et l’esprit. Des exercices que l’on peut pratiquer à tout moment et dans toutes les situations, et qui permettent de développer une véritable autodiscipline. Il n’y a pas mille façons différentes de pratiquer l’autodiscipline et la patience, il n’y a pas d’autre façon de s’exercer en la patience et l’autodiscipline que de les appliquer, au moment opportun. Si on me permet une petite boutade à mon tour, pas besoin pour cela de construire des maṇḍala de divinités, et d'adresser des offrandes et des prières aux dizaines de milliers de divinités du bouddhisme tibétain « Seigneur ô Seigneur, Lama ô Lama, accordez-moi la patience et l’autodiscipline ! ».


Source : Volkskrant, De dalai lama toont zich verrassend mild over China, 10 september 2018, 12:00 Marije Vlaskamp

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[1] « Het grootse visioen past bij de trend van de Aziatische opkomst, de moderne supermachtstatus van China en de geschiedenis van India als bakermat van oosterse filosofie. Het Westen staat aan de zijlijn. Tijdens zijn audiëntie zette hij voor een Indiaas gehoor enthousiast uiteen dat Europa en de Verenigde Staten in een ‘mentale crisis’ zitten. »

[2] -Waarom speelt het Westen nauwelijks een rol in uw nieuwe grote project?

‘Hier maakt culturele invloed dus wel het grote verschil. Drieduizend jaar geleden had India al het concept van meditatie, Boeddha zelf is er een product van. Die kennis kan ik in India zo in onderwijsprogramma’s verwerken. Maar westerse culturen zijn sterk beïnvloed door de joods-christelijke traditie. Die draait om geloof, niet om het trainen van de geest.

‘Daarom voel ik me in het Westen licht ongemakkelijk als ik lesgeef. Zo’n grote hal met bijna achtduizend mensen, dat voelt een beetje onprettig. Het zijn christelijke landen, geen boeddhistische. Een paar individuele Europeanen lesgeven is prima, maar je moet het boeddhistisch geloof daar niet propageren. Als een christelijke prediker hier in Dharamsala een kerk opent, zijn Tibetanen daar ook niet blij mee.

‘Vandaar dat ik in Europa de seculiere kant benadruk. Bijvoorbeeld hoe lichamelijke hygiëne samengaat met emotionele hygiëne. Dat heeft niets te maken met boeddhisme of godsdienst, mijn bijdrage is strikt van wereldlijke aard. Jullie hebben immers geen traditie om je mind te trainen. Als jullie problemen hebben vragen jullie God om hulp en moslims gaan naar Allah. God-gottegod, Allah-allah-allah: ik denk dat God en Allah er danig van in de war raken. Beide kanten bidden tot hun god en ondertussen vechten ze met elkaar. Straks landt de goddelijke zegening nog aan de verkeerde kant.’

[3] « Met levendige gebaren vertelt hij hoe hij op werkbezoek in Mexico een kardinaal aansprak op zijn mijter.
‘Bepaalt kleding ons geloof? In je habijt ben je heilig, als je het uittrekt niet meer? Religie moet in het hart gedragen worden, niet in uiterlijkheden. »

[4] ‘Zoals alle religieuze mensen leggen wij boeddhisten soms te veel nadruk op oppervlakkige culturele aspecten, terwijl onze aandacht bij de leerstellingen moet zijn. Want alleen die lessen hebben effect op de emoties en de geest.
‘In godsdienstuitoefening is zelfdiscipline belangrijk. Neem die katholieke leiders met dat seksueel misbruik. Als er zelfdiscipline is, gebeuren dat soort dingen niet.’

vendredi 7 septembre 2018

Un jeune homme aux cheveux noirs...


Le "vrai" Bouddha (voir illustration ci-dessous)

Ce matin, sur FaceBook quelqu’un (merci Philippe) signalait un article (payant) de Louis Gabaude dans Sciences humaines intitulé Les chemins du bouddhisme des Anciens, avec un extrait de la partie non-accessible :
« ...En fait, les historiens ignorent dans quel dialecte le Bouddha enseignait...

Dans Essais sur l’individualisme (1983), le sociologue Louis Dumont a fait de cette sortie du palais la figure emblématique de l’individualisme moderne. Elle exprime la capacité de poser un choix personnel non seulement contre le père, mais contre la société dans son ensemble. En effet, le renonçant abandonne tous les devoirs et les droits de son royaume, de sa caste, de son métier, et de son foyer. Il va pouvoir ne s’occuper que de sa propre libération spirituelle...

Au contraire, les communautés monastiques de convertis occidentaux – dont la situation originelle d’enfants gâtés correspond exactement à celle du prince Siddhattha Gotama – ne pensent encore qu’à fuir le palais et à gagner la forêt. Ils s’investissent surtout dans la pratique de la méditation, pour eux-mêmes d’abord puis pour leurs disciples. »
Je n’ai pas accès à l’article et je ne connais pas son contenu. La référence aux renonçants (śramaṇa) et la qualification un peu facile des convertis occidentaux et du prince Siddhattha Gotama comme étant des « enfants gâtés » se rebellant contre le père et la société m’avait gêné. C’est vrai que la légende du Bouddha (notamment le Buddhacarita d’Aśvaghoṣa) présente le futur Bouddha comme un prince gâté, qui avait tout ce qu’il pouvait souhaiter, et décida néanmoins de devenir un renonçant. Le Buddhacarita serait « caractéristique de la naissance du Mahayana qui tend à transformer le Bouddha en objet de culte et de dévotion » (Wikipédia). « Les récits de sa vie, tout d’abord transmis oralement, n'ont été mis par écrit pour la première fois que quelques centaines d’années après sa mort et mélangent métaphysique et légende. » (Wikipédia) Pour ceux qui ne connaissent pas les détails de la légende du Bouddha, la page Wikipédia correspondante donne un résumé. En gros, Siddhattha Gotama serait le fils du modeste roi Śuddhodana, chef Śākya, et de Māyādevī. Sa mère meurt peu après sa naissance, comme il est coutumier de la légende des Bouddhas, et c’est sa jeune sœur, également marié au roi, qui élève le Bouddha. Le prince se marie, connaît tous les plaisirs de la vie conjugale et d’un harem, a un fils, mais s’ennuie dans le palais et fait des sorties en secret, qui le confrontent aux réalités de la vie. Il renonce à sa vie de prince, de futur roi, de mari et de père, et quitte le palais la nuit, pour pratiquer l’ascèse, jusqu’à ce qu’il devienne le Bouddha.

Il existe un petit extrait du canon Pāli, que l’on retrouve dans M26 Ariyapariyesanā [Pāsarāsi] et avec une formulation similaire dans plusieurs suttas, p.e. M36 Mahāsaccakasutta. Voici l’extrait :
« Plus tard, quand j’étais encore un jeune homme aux cheveux noirs, avec la grâce de la jeunesse et dans le premier stade de la vie, bien que ma mère et mon père eurent souhaité autrement et essuyèrent les larmes de leurs yeux, je rasa mes cheveux et barbe, mis un habit en ocre et quitta la vie au foyer pour la vie sans foyer. »[1]
so kho ahaṃ, bhikkhave, aparena samayena daharova samāno susukāḷakeso, bhadrena yobbanena samannāgato paṭhamena vayasā akāmakānaṃ mātāpitūnaṃ assumukhānaṃ rudantānaṃ kesamassuṃ ohāretvā kāsāyāni vatthāni acchādetvā agārasmā anagāriyaṃ pabbajiṃ.
Contrairement à la légende du Bouddha, le bodhisattva raconte comment il décide, tout jeune, de devenir un renonçant. Il n’y a pas de mention d’un palais, d’une femme, d’un fils. Seuls sa mère et son père (dans cet ordre, mātāpitūnaṃ) pleurent son départ, mais ne résistent pas à son vœu. Pas d’évasion nocturne. Netflix ne voudrait pas de cette version… Et le monde entier semble en effet préférer l’histoire légendaire du prince Siddharta.

Je me répète, le bouddhisme avait commencé comme un mouvement s’inscrivant dans celui des renonçants (śramaṇa), et fut dans un premier temps aniconique et assez philosophique/éthique (Pyrrhon, disciple du Sage des Scythes (Sakamūni)). Nous ne savons pas si la figure du Bouddha ait réellement existé, mais on voit bien qu’elle s’est enrichie avec le temps. Dans le fragment ci-dessus, nous semblons avoir à faire à un jeune homme ordinaire qui devient un renonçant. En revanche, dans la légende du Bouddha, un pas si jeune homme (29 ans) est prédestiné à devenir le Bouddha et suit un parcours canoniquement défini. Celui des douze actes pour le mahāyāna et celui des trente "règles" dhammatā pour le theravada. La vie légendaire doit coller à la vie réelle qu’aurait pu avoir le Bouddha, s’il avait vécu. Les commentaires de l’école theravada expliquent que la « mère » dans le fragment ci-dessus serait en fait la nourrice du futur Bouddha, Mahāpajāpatī Gotamī[2]. Car la mère biologique d’un Bouddha doit canoniquement (voir les 30 règles ‘dhammatā’) mourir après avoir donné naissance à lui.

A un certain moment, le corps du Bouddha se dota des 32 marques d’un grand indvidu (mahāpuruṣa) et devint un objet de culte.


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[1] « Later, while still young, a black-haired young man endowed with the blessing of youth, in the prime of life, though my mother and father wished otherwise and wept with tearful faces, I shaved off my hair and beard, put on the yellow robe, and went forth from the home life into homelessness. »

[2] "In her last life Mahāpajāpatī Gotamī was the younger sister of the Bodhisatta’s Mother, Mahā Māyā, both of whom were given in marriage to the Sākiyan King Suddhodana. When the elder sister died shortly after giving birth, the younger gave her own recently born son Nanda out to a wet-nurse, and took on the nursing of Siddhattha herself. 03 She was therefore the foster Mother of the boy who would eventually reach Buddhahood, and would have been engaged in all aspects of his up-bringing, including his education and early marriage." Source

mercredi 5 septembre 2018

Jeux d'ombres et de lumières


Le "raciologue" du Troisième Reich, Bruno Beger prend des mesures au Tibet
Le néoplatonisme se développe à Rome au IIIème siècle par Ammonios Saccas, maître de Plotin, et les élèves de ce dernier, Porphyre et Jamblique.
« Le néoplatonisme ou platonisme de l'Antiquité tardive tente de concilier la philosophie de Platon avec certains courants de la spiritualité orientale comme les Oracles chaldaïques, ainsi qu'avec d'autres écoles de la philosophie grecque, notamment celles de Pythagore et d'Aristote. » (Wikipédia)
L’intégration des spiritualités orientales, notamment les Oracles chaldaïques, (ré)introduit des éléments de Révélations dans ce qui avait plutôt commencé comme une philosophie (Blog).

Les Révélations sont comme le message du Ciel destiné à la Terre et introduisent des hiérarchies, dans le Ciel, entre le Ciel et la Terre, et sur la Terre. La verticalité est une caractéristique essentielle des hiérarchies et des Révélations. Le cours des astres - des dieux - influencerait le cours des choses la Terre et serait déterminant sur la vie des uns et des autres et sur leur caractère.

Pour connaître plus de détails, Penser au Moyen-Âge d’Alain de Libera, notamment les chapitres sur l’astrologie et sur Dante sont très intéressants et révélateurs. J’ai écrit sur les points de convergences de la théurgie et des tantras (La théurgie, un tantrisme occidental ?) et de la véritable période de melting pot (Les mystères du meltingpot hellénistique, au berceau des tantras), ainsi que sue les échanges entre Occident et Orient de manière générale (basé sur la recherche de Thomas McEvilley, auteur de Shape of Ancient Thought). En Occident comme en Orient, l’astrologie, l’alchimie et la magie (« héritage de l’hermétisme populaire dont les écrits les plus anciens remontent au IIIème siècle avant notre ère ») furent intégrées dans la philosophie et la religion, si elles n’en faisaient pas déjà partie.

Ce qui est particulièrement intéressant est l’idée que le Ciel, les astres, influence le caractère (vertu) d’un homme, et font qu’un homme soit plus ou moins noble, ou plus ou moins un « grand individu » (mahāpuruṣa). Ce caractère noble ou grand se retrouve même dans les caractéristiques d’un homme noble, forgées par le sperme des astres.
« Comment décrire la production, l’engendrement, d’un être humain ? Dante répond :
‘Je dis que quand l’humaine semence tombe dans son réceptacle, c’est-à-dire dans la matrice, elle y porte avec soi la vertu de l’âme générative, et la vertu du ciel et la vertu des éléments liés, c’est-à-dire la complexion ; et elle mûrit, disposant la matière aux influences de la vertu formative qu’apporta l’âme de l’engendrant ; et la vertu formative apprête les organes à la vertu célestiale qui, à partit de la puissance séminale, produit l’âme à la vie. Ladite âme aussitôt produite reçoit de la vertu du moteur du ciel l’intellect possible ; lequel en lui-même apporte en puissance toutes les formes universelles selon qu’elles sont dans son producteur et d’autant moins qu'il est plus éloigné de la première intelligence.’ » Penser au Moyen-Âge, p. 279.
Tournons-nous maintenant vers l’Orient et le bouddhisme aniconique et plutôt philosophique au départ. L’apport « théologique » du bouddhisme se loge plus particulièrement dans les théories sur ce qui est appelé le « corps symbolique » (sambhogakāya) du Bouddha. « Le Tathāgata ne peut être vu par son corps formel (rūpakāya) », « Celui qui me voit, voit le dhamma ; celui qui voit le dhamma me voit. » Le corps symbolique du Bouddha sera représenté et iconique. Ce corps sera celui d’un « grand individu » (mahāpuruṣa), voire d’un dieu, et doté de vertus particulières au nombre de 32.

Ces vertus ne sont pas une exclusivité du bouddhisme, aniconique et philosophique au départ. Sont-elles peut-être des emprunts ? La même série des 32 vertus est exposée avec richesse de détails dans le Brihat Samhita de Varāhamihira. Ce Varāhamihira vécut au VIème siècle et fut influencé par le Romaka Siddhanta ("Doctrine des Romains") et le Paulisa Siddhanta, le Siddhanta de Paul qui ne serait pas le Paul d’Alexandrie (c. 378 CE), mais un autre. Il n’est pas exclu que les vedas auraient influencé les Grecs et les Romains, qui auraient influencé en retour Varāhamihira et d’autres[1].

Le Brihat Samhita est un livre d’astrologie qui explique l’influence des astres sur la terre, les animaux, les hommes, les grands hommes (mahāpurusa), les signes fastes et néfastes etc. Le chapitre qui nous intéresse plus particulièrement est le chapitre sur les signes du grand homme (p.e. les rois, pas de grandes femmes, désolé, Aristote et Saint Thomas d’Aquin expliquent pourquoi), soit le chapitre LXIX (Signes des hommes p. 542, Signes des grands hommes p.567 ). Il y a néanmoins des chapitres (LXX) sur les qualités des vierges etc. qui ont sans doute servi à déterminer les caractéristiques d’une amante compatible (Kamasutra) ou d’une karmamudrā.

Les signes des hommes nous apprennent à reconnaître ceux qui ont les qualités d’un roi (carkavartin) ou d’un homme ordinaire, p.e. en regardant leur sexe. Ainsi, le sloka n° 7 apprend qu’un homme avec un petit pénis deviendra riche, mais sans issu ( ?) et qu’un homme avec un gros (stout) pénis sera pauvre. Un homme portant à gauche n’aura ni enfants ni fortune, tandis que celui portant à droite aura des fils. Celui dont le pénis pend plutôt vers le bas sera indigent, et un pénis avec des veines apparentes ne produira que peu d’enfants. Un pénis avec un gros bout est gage de bonheur, etc. etc. Le sloka n°7 explique qu’un pénis retracté dans un fourreau (comme un cheval) est le signe d’un roi et accessoirement d’un Bouddha[2]. Munissez-vous d’un petit miroir et faites nous savoir dans un commentaire s’il convient de vous féliciter ou non.

Ce qui est intéressant dans la partie concernant les cinq types de grands hommes, ce sont leurs vertus reçues d’astres ou de constellations spécifiques. Les 32 signes majeurs d’un Bouddha (ou d’un cakravartin) sont de telles vertus psychométriques et anthropométriques.

Selon ce type de théorie, le Bouddha était comme prédestiné pour devenir un Bouddha, comme un criminel pouvait être considéré destiné par ses qualités psychométriques et anthropométriques de devenir un criminel. Dante suit un raisonnement comparable de « généalogie d’ennoblissement ».
« Pensée à la fois biologiquement, psychologiquement et cosmologiquement, la connexion parfaite du monde d’en haut avec le monde d’en bas donne donc lieu à un type d’homme nouveau : l’homme noble, l’« intellectuel » au sens de l’homme selon l’intellect. » Penser au Moyen-Âge.
Ou encore le « Bouddha » du sambhogakāya... Les théories des qualités positives du mahāpuruṣa, déterminées physiquement, peuvent conduire à l'autre bout du spectre à la détermination de qualités négatives par psychométrie, anthropométrie etc. Ce qui est étonnant est que dans ces différentes généalogies d'ennoblissement, les qualités sont comparées positivement ou négativement à celle attribuées à des animaux. On trouve cela dans les qualités des hommes, des femmes et des mahāpuruṣa chez Varāhamihira  dans les catégories d'hommes et des femmes du Kamasutra, et puis dans les théories criminologiques et raciales plus tard. Des hiérarchies, toujours des hiérarchies et sur des bases quelquefois plus que douteuses.

RACE : Josiah Nott and George Gliddon's 800-page illustrated volume, Types of Mankind
   
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[1] Sen, Samarendra Nath; Shukla, Kripa Shankar (2000). History of astronomy in India. Indian National Science Academy. pp. 85, 114, 345.

[2] Sloka 7.—A man with a small penis becomes wealthy, but without issue ; one with a stout one, poor ; with one bent towards the left, devoid of children and wealth ; with one turned towards (bent) the right, blessed with sons; with one bent on the lower side, indigent; with one full of veins, begets few children ; with one with a thick knot, becomes happy; and with a soft one, dies of gonorrhoea and the like.

Sloka 8.—Men with the genital organ hidden in sheath-like skin become kings ; with a long and split one, devoid of wealth ; and with a straight and round one as well as with one having slender veins, wealthy.

jeudi 30 août 2018

Insulter l'ego en torturant des animaux

Photo de Chogyam Trungpa (et une ex-femme) publiée avec l'article supprimé

Dans les échanges suite à l’affaire Rigpa/Sogyal, on a pu lire par-ci et par-là que Sogyal Lakar n’était pas suffisamment qualifié (reconnu, reçu les transmissions et autorisations nécessaires etc.) contrairement à un Chogyam Trungpa, qui lui aurait été parfaitement qualifié et même un génie. J’ai déjà écrit sur la folle sagesse de Trungpa, son admiration pour Gurdjieff et pour le phénomène du « trickster », la crainte qu’inspirait Trungpa à ses disciples à Tail of the Tiger, sur la nécessité d’insulter l’ego du disciple, avec la docilité (et la vacuité) de ce dernier comme l’ultime objectif de ce maître du vajrayana.

Suite à la démission de son fils Sakyong Mipham et aux révélations venant de membres (anciens) de Shambala, d’autres anecdotes sur Trungpa continuent à émerger sur le net (Reddit), racontés par des témoins directs. Depuis quelque temps notamment sur son instrumentalisation de la torture d’animaux pour discipliner ses disciples. En effet, en sa qualité de maître en vajrayana, Trungpa ne fait jamais rien gratuitement, et ce qu’il fait est pour la meilleure édification et l’éveil de son disciple…

Deux anecdotes que l’on ne trouve pas dans les hagiographies habituelles du maître. J'ai mis des liens vers les impressions PDF des articles, comme les liens changent ou disparaissent quelquefois.

Anecdote 1 (torture de chat)

Une de ses sept « femmes secrètes »[1], avait (au bout de 30 ans) publié un compte-rendu d’une séance de torture de chat. Un chat était attaché à une table par les gardes (kasoung) de Trungpa qui surveillait la manoeuvre. Il demanda ensuite qu’on lui porte des bûches de bois en braise. En buvant son verre de sake il balançait une bûche sur le chat qui sursauta, tomba de la table en restant pendu à la corde avec laquelle il était attaché. Pendu, le chat fit un bruit d’étouffement mais se reprit finalement et arriva à remonter sur la table. Trungpa lui balançait une autre bûche qui toucha le chat si fortement qu’il en eut le souffle coupé. Le chat cria. La femme secrète intervint : « Chéri, arrête ! pourquoi fais-tu cela ?! » Trungpa répondit qu’il n’aimait pas les chats, car ils jouaient avec leur nourriture et n’avaient même pas pleuré aux funérailles du Bouddha. Il continua la séance de torture. La femme secrète lui cria dessus en le priant d’arrêter. « C’est moi qui t’ai donné le chat, arrête ! ». Trungpa lui lança un regard accusateur en répondant que c’était elle qui fut responsable pour ce karma en ricanant. Un des gardes devait intervenir pour empêcher la femme secrète de sauver le chat. Au bout d’un certain temps, le chat arriva à se sauver traînant la table derrière lui. Selon la femme secrète, sa patte était cassée. On ne revit ni le chat ni la table pendant le séminaire.

Résumé en français tiré de l'article Shambhala Sham - Survivor Tells Us a Story. L'article complet original a disparu. Il est repris sur le site Families Against Cult Teachings. Impression PDF.


Anecdote 2 (torture de chien)



John Riley Perks, le butler de Trungpa, publia son livre « The Mahasiddha and His Idiot Servant » en 2006. On y trouve un compte-rendu de la torture de Myson, le chien d’un des disciples de Trungpa au nom de Max. Max était absent, c’est John Riley Perks qui raconte l’anecdote.

Trungpa demanda à son butler de lui amener le chien, de lui bander les yeux et de l’asseoir la tête entre deux rangées de bougies de façon à ce qu’il soit impossible au chien de bouger la tête sans se brûler. Trungpa prit une pomme de terre et frappa le chien avec sur la tête. Le chien bougea, la fourrure de son oreille prenant feu. Le butler éteignit les flammes. Cela se répéta plusieurs fois, jusqu’à ce que le butler ne se retienne plus et demanda à Trungpa d’arrêter. « Ferme-la, et donne moi une autre pomme de terre ». A la fin, le chien s’enfuit et se cacha dans la chambre de Max. « Voilà comment on fait pour entraîner les étudiants » fut le commentaire de Trungpa.

Extrait en anglais sur Internet. L'extrait en anglais sera ajouté au présent billet après les notes. 

Humiliations 

Dans une discussion avec le poète américain Alen Ginsberg, Trungpa reparle de l’incident avec le poète Merwin et son amie hawaïenne Noane. Il s’agit d’une fête halloween mal tournée à laquelle ses deux derniers étaient conviés et où, refusant de participer à la fête, ils furent amenés avec force et violences par les gardes de Trungpa devant le maître en état d’ébriété, et forcés de se déshabiller au milieu de ses disciples. Vous trouverez les détails dans The Party-A Chronological Perspective on a Confrontation at a Buddhist Seminary (1977) par Ed Sanders et al, dans Boulder Monthly - Behind the Veil of Boulder Buddhism (March 1979) et dans W.S. Merwin and Chogyam Trungpa, The Halloween Party 1975 Peter Marin On The Chogyam Trungpa and W.S. Merwin Incident sur Beezone. L'incident est aussi décrit (en français) dans Qu'ont-ils fait du bouddhisme de Marion Dapsance.
« [Trungpa] dit, eh bien le problème avec Merwin — c'était il y a quelques jours — il dit, le problème de Merwin était la vanité. Il dit, je voulais me charger de lui en m'ouvrant totalement à lui, en mettant de côté toutes les barrières. “C'était un pari.” dit-il. Alors je demandais était-ce une erreur ? Il répondit “Non.” Alors je dis que si c'était un pari et que cela n'avait pas marché, pourquoi ne serait-ce pas une erreur? Eh bien, parce que maintenant tous les étudiants doivent y réfléchir, cela servira d'exemple, et leur fera peur. Alors je rétorquai “Et si tout le monde en parle à l'extérieur, cela ne causerait pas un scandale énorme?” Et Trungpa de répondre, “Eh bien, ne sois pas étonné de découvrir que tout l'enseignement se réduit finalement à la vacuité et la docilité. »[2] Un gourou pour insulter l'ego  

"And you try to say something like 'Hi Rinpoche..." Reginald Ray
Reginald Ray, un disciple de Trungpa, raconte une anecdote qui décrit l’ambiance qui régna autour du maître. La mort de l’ego et la transmission d’esprit à esprit demande des préparations et un conditionnement millimétré, sans quoi elle ne pourra pas avoir lieu. Pour que vive l’idée du charisme d’un maître « terrifiant », il faut que tout le reste (ses rapports de force) reste caché ou à l’arrière-plan, comme dans la prestidigitation. 

Dans l’anecdote racontée par Reginald Rey[3], Trungpa est « simplement » assis derrière une table de picknick à Tail of the Tiger. Personne présente n’ose s’en approcher, car la simple présence ou éveil de Trungpa suffit pour « faire tomber les masques ». C’est comme si tous vous habits vous sont arrachés d’un coup (par les gardes vajra ?) et que vous vous trouvez nu devant lui. Reginald Rey est terrifié. Quand Trungpa tourne simplement le regard vers lui sans ne rien dire, il pense qu’il va défaillir ou mourir. Il fait tout un film dans sa tête en essentialisant « l’énergie interne » (l’éveil, le charisme, la présence…) de Trungpa, tout en faisant abstraction de tout ce qui rend « cette énergie » possible. C’est le contraire de ce qu’un disciple du Bouddha est censé faire… Et par cette vidéo et la façon de laquelle Reginald Rey raconte l’anecdote, en jouant avec les réactions du public (silences stratégiques), il contribue à créer l’atmosphère qui fera en sorte que d’autres disciples ressentiront la même tension terrible devant leur maître, même si celui-ci est « simplement » assis derrière une table. (Extrait de L'irrésistible énergie intérieure du maître)

Toutes ces mises en scène et cette atmosphère de respect terrifié étaient nécessaire pour que le maître puisse faire son travail : « insulter l’ego ». Dans le cas des animaux, insensibles aux mises en scène à l’atmosphère de charisme créée artificiellement (mais sensibles à la torture...), il ne s’agissait évidemment pas d’insulter leurs « egos ». Un chat ou un chien a-t-il un ego ? A-t-il besoin d’être libéré de son ego ? A qui sont alors destinées les scènes de torture ? Et quel effet sont-elles censées produire ? Il est vraisemblable que ces animaux n’étaient que des instruments pour produire de l’effet sur le disciple, pour créer l’ambiance nécessaire à sentir le rayonnement et le charisme du maître.

Cela n’empêche pas à certains disciples, toujours maintenant..., de parler du génie de Trungpa. Un génie malade, certes, comme un Van Gogh par exemple, mais créateur d’un Dharma merveilleux…

Un des éléments déclencheurs de l’affaire Sogyal fut le moment où celui-ci donna un coup de poing dans le ventre d’une nonne en présence de mille disciples. Suite à l'indignation de certains, le lendemain, un membre de direction expliqua à la foule que Sogyal Lakar avait été déçu que l’on mit en question ses méthodes et que si les gens ne comprenaient pas ce qui s’était réellement passé, ils n’étaient pas prêts pour recevoir les instructions avancées durant leur retraite. Sogyal n’enseigna plus.[4]

***

[1] Elle avait été « mariée » à Trungpa le 12 juin 1985, au Rocky Mountain Dharma Center (RMDC), actuellement le Sham Mountain Center (SMC).

[2] " He said, well, the problem with Merwin — this was several years ago — he said, Merwin’s problem was vanity. He said, I wanted to deal with him by opening myself up to him completely, by putting aside all barriers. “It was a gamble.” he said. So I said, was it a mistake? He said, “Nope.” So then I thought, if it was a gamble that didn’t work, why wasn’t it a mistake? Well, now all thestudents have to think about it —so it serves as an example, and a terror. But then I said, “What if the outside world hears about this, won’t there be a big scandal?” And Trungpa said, “Well, don’t be amazed to find that actually the whole teaching is simply emptiness and meekness.” When the Party’s Over, interview avec Allen Ginsberg dans Boulder Monthly, mars 1979.

[3] Reggie Ray and Trungpa - Having Your Clothes Ripped Off (Beezone's Title)

[4] « The next day, one of the Rigpa hierarchy addressed the doubters. Sogyal, he said, was upset that people should be questioning his methods. If people didn’t understand what had actually happened, then they probably weren’t ready for the promised higher-level teachings, and Sogyal would not teach again during the retreat. »
Sexual assaults and violent rages... Inside the dark world of Buddhist teacher Sogyal Rinpoche


Extrait en anglais de John Riley Perks

« One night after supper Rinpoche said, “Get [the dog] Myson and bring him in here." I dragged the shaking dog into the kitchen and following Rinpoche’s instructions I sat him on the floor and covered his eyes with a blindfold. I set up stands with lighted candies by either side of his head. Myson couldn’t move his head without being burned. Rinpoche took a potato and hit Myson on the head with it. When the dog moved, the fur on his ear would catch on fire. I put out the flames. Now and then Rinpoche would scrape his chair across the tiled floor and whack him again on the head with a potato.

“Sir," I began hesitantly, trying to stop him.

“Shut up,” snapped Rinpoche, “and hand me another potato.” I started to empathize with the dog. In fact, I became the dog.

I was blindfolded and was banged on the head with a spud and if I turned my head my cars would bum and there was the squealing sound of the chair on the floor. Pissing in my pants I was that dog not being able to move, feeling terrified and at the same time excited. Finally, the scraping chair and the potato throwing stopped and we released the shaking dog, who ran upstairs to Max’s empty room.

“That’s how you train students,” Rinpoche calmly stated to me. »

The Mahasiddha and His Idiot Servant, John Riley Perks [Trungpa’s butler], Crazy Heart Publishers (2006), p.60-61

vendredi 24 août 2018

Peut-on progresser (ou régresser) autrement que verticalement ?

Echelle Sainte, St Jean Climaque
En quoi consiste la « sécularisation » d’une religion en général et du bouddhisme en particulier ? Qu’est-ce qui fait que le bouddhisme serait plutôt considéré comme une religion ou une philosophie ? Qu’est-ce qui est ajouté ou enlevé ?[1]

Le tournant décisif de l’histoire de la pensée se situe au moment (VIème s. av. JC) où l’on veut donner une explication rationnelle du monde, c’est-à-dire sans s’appuyer sur des cosmogonies, des genèses, etc. Evidemment, il ne suffit pas de déclarer que Dieu est mort, que les cosmogonies et les génèses sont des constructions symboliques ou des inventions, pour être libre de son « ombre énorme et épouvantable ».[2]

La philosophie existait avant que Platon ne la définisse au IVème siècle av.JC. L’ombre énorme et épouvantable fera que la pensée qui s’est tournée vers le rationnel, puisse de nouveau, par attachement, par nostalgie, par habileté, par intérêt,… incorporer des éléments mythiques, cosmogéniques etc. comme chez les néoplatoniciens, dont l’influence sur la religion sera énorme…

Les néoplatoniciens disent que les racines du platonisme se plongent dans le pythagorisme, ils interprètent Aristote dans un sens platonicien, et intégreront les traditions révélées de l’époque.
« On arrive de cette manière à ce qui peut nous paraître comme des jongleries invraisemblables[3]. Les néoplatoniciens sont capables de retrouver les différentes classes de dieux des Oracles chaldaïques dans chacune des articulations de l'argumentation dialectique qui se rapporte aux fameuses hypothèses sur l'Un développées dans le Parménide de Platon. Par ailleurs des hiérarchies de notions tirées artificiellement des dialogues de Platon en viennent à correspondre terme à terme avec des hiérarchies d'entités orphiques et chaldaïques. Ainsi les révélations chaldaïques et orphiques pénètrent-elles dans le discours philosophique néoplatonicien. »[4]
Le mode de vie « philosophique » s’enrichit de la théurgie[5]. Les néoplatoniciens commentent/réinterprètent Platon et Aristote. Un Livre des Causes attribué à Proclus, aurait été en réalité une compilation faite à Bagdad (au IX-Xème siècle) par un auteur arabe sous le titre Livre du Bien pur, et traduit en latin par Guillaume de Moerbeke en 1268. L’influence néoplatonicienne sur l’Islam et le christianisme est indéniable.

Le néoplatonisme n’était donc pas seulement une mode de vie (humaine), qui ne devient alors qu’une préparation à autre chose, « plus haute que toute sagesse humaine », mais aussi tout ce qui pouvait contribuer aux opérations de la possession divine, afin de délivrer l’âme du corps qui la tient prisonnière. La philosophie a été étouffée (ou enrichie selon les préférences de chacun) par la religion. Le corps et la terre sont dévalorisés au profit de l’âme et des sphères célestes.

Echelle jaine

Un processus similaire aurait pu se produire en Inde, où un « tournant décisif » fut l’émergence des Renonçants (sct. śramaṇa), parmi lesquels on classe le bouddhisme, et qui prônaient une approche plus rationnelle (buddhi), tout en subissant l’ombre énorme et épouvantable des traditions révélées de leur époque.[2] Au point où l’on peut se demander s’il a pu y avoir un jeu d’influences entre les śramaṇa et les grecs.[6] Il semblerait que jusqu’à la fin du premier millénaire, la philosophie de l’Asie du Sud-est était plutôt athéiste, et que les traditions révélées y ont pris de l’importance depuis.[7] Se pourrait-il qu’un bouddhisme davantage « philosophique » ait pu se laisser progressivement déborder par les traditions révélées qui avaient le vent en poupe, jusqu’à en perdre son âme ?

Snakes and Ladders indien

***
Voir le livre Tu dois changer ta vie ! de Peter Sloterdijk. La première partie se lit assez bien. J'ai du mal avec la suite sur les anthropotechniques. 

[1] Appauvrir et enrichir

[2] « Après la mort de Bouddha, l'on montra encore pendant des siècles son ombre dans une caverne, - une ombre énorme et épouvantable. Dieu est mort : mais, à la façon dont sont faits les hommes, il y aura peut-être encore pendant des milliers d'années des cavernes où l'on montrera son ombre. - Et nous - il nous faut encore vaincre son ombre! »
(Friedrich Nietzsche / 1844-1900 / Le Gai Savoir - Luttes nouvelles)

[3] David Barton Gray dirait la même chose du tantrisme et utilise le terme de « bricolages » emprunté à Claude Lévi-Strauss.

[4] Pierre Hadot, p. 260-261.

[5] Proclus : la théurgie est « une puissance plus haute que toute sagesse humaine, qui embrasse les bienfaits de la divination, les vertus purifiantes de l'initiation, bref toutes les opérations de la possession divine ». Théologie platonicienne.

[6] Christopher I. Beckwith, Greek Buddha: Pyrrho's Encounter with Early Buddhism in Central Asia.

[7] Blog d’Elisa Freschi, Alternative theisms and atheisms (part 1)

jeudi 9 août 2018

En route pour la Bouddho-fiction ?



Il faudra s’y faire. Le bouddhisme est une religion, ou du moins sa partie la plus forte et résistante, et qui a le plus fort attrait, est religieuse. Avec d’autres, je l’avais abordé comme une philosophie vécue, utilisant des exercices spirituels, tels que définis par un Pierre Hadot. Et pendant un certain temps, la cohabitation entre bouddhistes religieux et « philosophiques » semblait en effet possible. Le discours de certains maîtres bouddhistes était adapté à un public Occidental. Ce qui était franchement religieux était réinterprété ou atténué. Le terrain avait été préparé par différentes formes de bouddhisme moderniste, plus rationnel. Sans oublier que le spiritisme et la théosophie avaient préparé et facilité le terrain du bouddhisme religieux.

La métaphore de l’armoire à pharmacie contenant 84.000 médicaments pour guérir autant de maladies différentes avait aidé à faire passer aux uns et aux autres, religieux et « philosophes », que la voie enseignée avec habileté par le Bouddha convenait à tous. Les religieux pensant sans doute que l’habileté et les expédients (upāya) du Bouddha étaient déployés plutôt du côté des « non-religieux » et l’inverse pouvait être vrai pour les « non-religieux ». Cet équilibre fragile n’a pas résisté au temps.

Cela est surtout vrai pour le bouddhisme tibétain que je connais le mieux. L’école Nyingma, la plus religieuse du bouddhisme (tibétain), est actuellement celle dont les doctrines et les pratiques ont le plus le vent en poupe. La dévotion au gourou (guruvāda) est devenue comme le centre de toutes les pratiques et la voie de la foi semble suffire désormais à elle seule. L’attitude critique et le scepticisme sont à proscrire dans cette voie du cœur. Pour recevoir la grâce du maître, il faudrait s’en débarrasser. Le maître, lui, peut donner un coup de main avec ses expédients, sa folle sagesse ou encore en « insultant notre ego », dans le but de faire naître en nous de la docilité (meekness)[1], critère ultime de la réalisation. Les abus de pouvoir auxquels à conduit cette approche, et le manque de réactions et d’actions de la part de l’hiérarchie ont eu pour résultat d’augmenter le clivage entre bouddhistes « religieux » et « non-religieux » et de resserrer les rangs. Le bouddhisme (tibétain) est une religion, avec toute la verticalité qui va avec. Aimez-le ou quittez-le.

Toutes sortes de formes de « bouddhisme » « non-religieux », « lite » ou séculier etc. ont vu le jour dans ce désenchantement, où des liens furent maintenus avec le bouddhisme-mère à différents degrés. Quelquefois avec toute la verticalité du bouddhisme « religieux ». Là où il y a du pouvoir, il y a de l’abus de pouvoir. Ces nouvelles formes de bouddhisme ont eu leur propre lot de scandales.

Le Bouddha semble toujours avoir la capacité de servir de source d’inspiration. Tout comme dans le christianisme, il arrive que l’on aime le Christ sans aimer son Eglise, on pourrait aimer le Bouddha sans aimer ses Sanghas ? Ce Bouddha, que nous ne connaissons qu’à travers ses paroles. D’un côté, il semble y avoir les paroles du Bouddha, ou celle de ceux qui se reclament de lui, accessibles dans les versions d’écritures qui ont survécues. Et de l’autre, il y a le bouddhisme qui a traversé les siècles, en subissant toutes sortes d’influence, et qui est celui que l’on pratique actuellement, un bouddhisme clairement religieux.

Léon Tolstoï (1828-1910), désenchanté par le christianisme, mais pas par le Christ, avait écrit son évangile à lui (Qu’est-ce que l’Évangile ?). Ce livre avait influencé Mohandas Gandhi (1869-1948), qui s’en serait inspiré pour son premier ashram sud-africaine.
« Il n’est pas en mon pouvoir d’empêcher les hommes qui se croient éclairés de voir dans l’enseignement évangélique une doctrine vieillie et trop usée pour leur servir de règle dans la vie. Ma tâche se borne à proclamer la source où j’ai puisé la connaissance d’une vérité que l’humanité est loin d’apercevoir encore. Et je remplis ma tâche. » (Tolstoi)
Le message du Christ revu et corrigé par Tolstoi reste religieux, tandis que celui du Bouddha (« Soyez votre propre lampe, votre île, votre refuge. Ne voyez pas de refuge hors de vous-même. ») est davantage « philosophique ». La question assez radicale que se pose le non-bouddhisme spéculatif « une fois dépouillé de ses représentations transcendantales, que le bouddhisme peut-il nous offrir ? » semble conduire à la conception d’une nouvelle « Bouddho-fiction » (ou « redescription », inspirée par le concept de Christo-fiction de François Laruelle). Au moment même où j’écris ce billet, un nouvel article de Glenn Wallis apparaît comme par miracle...

Allons-y pour la Bouddhofiction, « une tache éminemment destructrice et créatrice pour rédécrire les postulats x-bouddhistes ».

***


[1] « [Trungpa] dit, eh bien le problème avec Merwin — c'était il y a quelques jours — il dit, le problème de Merwin était la vanité. Il dit, je voulais me charger de lui en m'ouvrant totalement à lui, en mettant de côté toutes les barrières. “C'était un pari.” dit-il. Alors je demandais était-ce un erreur ? Il répondit “Non.” Alors je dis que si c'était un pari et que cela n'avait pas marché, pourquoi ne serait-ce pas une erreur? Eh bien, parce que maintenant tous les étudiants doivent y réfléchir, cela servira d'exemple, et leur fera peur. Alors je rétorquai “Et si tout le monde en parle à l'extérieur, cela ne causerait pas un scandale énorme?” Et Trungpa de répondre, “Eh bien, ne sois pas étonné de découvrir que tout l'enseignement se réduit finalement à la vacuité et la docilité.” » When the Party’s Over, interview avec Allen Ginsberg dans Boulder Monthly, mars 1979. Cité dans mon billet Réussir (siddhi)

dimanche 10 juin 2018

Les bienfaits du souci de soi



Un des avantages de la « méditation » serait que l’ « état de méditation » peut atténuer l’anticipation anxieuse de la douleur, voire de l’expérience de la souffrance en empêchant l’amplification de la douleur. L’insula (cortex insulaire[1]) se désactive plus vite après la douleur. La méditation permet de vivre la douleur plus sereinement sans anticipation ni angoisse. 

Méditation : une révolution dans le cerveau -
Enquête de santé le documentaire (Arte) 
L’amplification (≈ sct. prapañca) est ici comme le débordement d’une imagination débridée et elle semblerait avoir un lien avec l'activité de l’insula. 

La méditation évite généralement l’amplification en se focalisant par exemple sur le souffle. L’attention est alors tenue courte en laisse. Mais l’anticipation anxieuse peut aussi être évitée par… l’ivresse. Dans le Tchouang-Tseu :
« Quand un homme ivre tombe d’un char, il n’en meurt pas, même quand le char roule vite. Il a les mêmes os et les mêmes articulations que les autres gens, mais il ne se blesse pas parce que sa force agissante est entière. Il ne savait plus qu’il voyageait en char, il ne s’est pas rendu compte qu’il tombait. Ni mort ni vie, ni surprise ni peur ne pénètrent en lui de sorte qu’il peut heurter n’importe quoi sans éprouver de frayeur. Si l’on peut se rendre entier de la sorte par le vin, combien plus peut-on se rendre entier par le Ciel ! »[2]
Le naturel (Ciel) et l’artificiel (humain), ou encore l’intentionnel. « Veille à ce que l’intentionnel ne détruise pas le nécessaire » (wou yi kou mié ming). « Veille à ce que ton activité consciente ne t’empêche pas d’accéder à des formes d’activité plus entières, alimentées par des sources plus profondes. »[3]

En état de méditation, se concentrant sur le souffle etc., on n’est pas dans l’anticipation de qui peut advenir. La douleur est ressentie, mais dès sa cessation, la concentration peut reprendre si l’on ne reste pas ou ne retourne pas sur l’événement passé. Le cortex insulaire se désactive alors.

Traditionnellement, dans le bouddhisme la vigilance prend la relève de la méditation dans les activités quotidiennes.
31. Afin de me rendre compte du danger sur le chemin,
J’examinerai avec soin les quatre points cardinaux ;
Pour me reposer, je devrai tourner la tête
Et regarder derrière moi.

38. Ayant ainsi regardé en avant et en arrière,
Je pourrai aller et venir;
Conscient de la nécessité (de la vigilance),
J’agirai de cette manière en toutes occasions.

39. En me préparant à une action :
« Telle doit être la position de mon corps » ;
Et, tandis qu’elle est en cours,
Je dois regarder à la maintenir.

40. Je dois veiller avec grand effort
A ce que l’esprit, cet éléphant fou,
Ne se détache du grand pilier de la réflexion sur la Doctrine
Et demeure tel que je l’y ai fixé. »[4]
Le moine est prévoyant et ne perd jamais de vue la Doctrine qui encadre son action : la libération du saṁsāra ou une naissance heureuse dans le monde de Brahma etc.
« 29. Donc, je ne laisserai jamais l’attention
S’échapper de la porte de mon esprit ;
Et si elle s’en échappe, évoquant les maux
Des destinées malheureuses, je l’y ramènerai
. »[5]
La crainte du saṁsāra le tient constamment en alerte, l’insula actif ? En évoluant dans le monde il est surconscient du danger :
« 19. De même qu’au sein d’une foule désordonnée
Je serais attentif à protéger une blessure,
Au milieu de personnes méchantes,
Toujours, je protégerai mon esprit comme une plaie
. »
Ce qui donne la motivation et l’énergie du moine vigilant est l’idée d’un monde hostile, qui est comme en feu. Cette idée lui fait avancer tête baissée en permanence.[6] Vu du taoïsme de Tchouang-Tseu, le moine préfère l’agir humain, fait d’artifices, à l’agir du Ciel.
« Le Ciel est dedans, l’humain est dehors. Ton pouvoir d’agir réside dans ce qu’il y a de céleste [en toi]. Sache en quoi consistent l’agir du Ciel et l’agir humain, place- toi dans le pouvoir d’agir en te fondant sur le Ciel. Que tu t’engages ou te dégages, que tu sortes ou que tu rentres en toi-même, [tes actes] seront justes et tes propos parfaits. »[7]
Le livre de Śāntideva est comme un chemin graduel pour les trois sortes d’individus[8], qui commence par la motivation individuelle : libération individuelle et naissance supérieure individuelle. Progressivement, l’attention est portée sur les autres et la pratique se tourne vers les autres. A partir du chapitre VIII sur la méditation ou la transformation, la différence entre soi et autrui est abolie. Le moine n’agit alors plus de façon héroïque (en se distinguant), mais simplement de façon « égoïste », au service d’un soi sans bornes. La vigilance craintive fait place à l’altruisme, la peur du saṁsāra est éclipsée.
« 109. Faire le bien d’autrui de cette façon
N’est pas [une cause] de fierté ou d’étonnement
En n’aimant que le bien d’autrui
Je ne me soucierai pas des retombées positives
.

110. Tout comme [auparavant] je me protégeais
Contre la moindre atteinte à ma réputation
Je me vouerai [désormais] à la protection des autres
Et à développer un esprit altruiste
. »[9]
Progressant toujours, même l’idée de l’altruisme, qui peut toujours comporter une notion d’héroïsme, devient obsolète.
« 114. Tout comme les mains etc.
Sont considérées comme des parties du corps
Pourquoi ne pas considérer ceux qui ont un corps (dehinaḥ)
Comme des parties de l’univers (jagat) ?

115. Tout comme ce corps sans essence individuelle (nirātmaka)
A pu produire l’idée de « moi », à force d’habitude
Pourquoi ne pas produire l’idée de « moi »
[En l’appliquant] à tous les autres êtres ?

116. En se souciant des autres de cette façon
Cela ne sera pas un geste produisant de la fierté ou de l’émerveillement
Ce serait [tout simplement] comme l’acte de manger
Dont on n’attend aucun retour [non plus].

117. Par conséquent, tout comme [auparavant] je me protégeais[10] Contre la moindre atteinte à ma réputation
Je me vouerai [désormais] à la protection des autres
Et à développer un esprit altruiste
. »[11]
Le dernier chapitre est un remède au sens de réalité que l’on pourrait attribuer à la Doctrine et au « saṁsāra » dont on chercherait désespérément la sortie.
« 149. Ainsi, il n’existe ni cessation
Ni (production de) choses.
Tous les migrants sont à jamais
Sans naissance ni cessation.

150. Les destinées s’apparentent aux rêves,
L’investigation (les révèle) semblables au bananier,
Et, en réalité, il n’existe pas de différence
Entre passage et non-passage au-delà des peines
. »[12]
La vigilance perdant son objet, change de régime. D’artificielle (humaine), elle devient naturelle (céleste). Une partie du « Corps » fait mal, une autre la masse ou prend soin d’elle, comme s’il s’agissait du même individu. L’éveil devient « collectif ». Pas par héroïsme ascétique, pas par altruisme ni même du « bouddhisme », mais parce que cela va de soi et que cela est naturel. L’insula peut se détendre. L'engagement sage permettra la « libération » du saṁsāra et du nirvāṇa.

***

[1] « L'insula antérieure droite participe à la conscience intéroceptive du corps, notamment la capacité de mesurer son propre rythme cardiaque. De plus, il existe une corrélation entre le volume du cortex de cette zone et la précision avec laquelle on ressent l'intérieur de son corps. Cette aire est également liée au contrôle de la pression sanguine, notamment pendant et après l'exercice. Elle est ainsi plus activée lorsque le cerveau perçoit un effort important.

Le cortex insulaire est également impliqué dans l'évaluation de l'intensité d'une douleur. C'est également cette zone qui est activée lorsque la douleur est imaginée, par exemple en regardant des images d’événements douloureux, et penser comme si elle nous était directement infligée. Les individus souffrant du syndrome du colon irritable auraient un traitement anormal de la douleur viscérale au niveau du cortex insulaire, liée à une inhibition de la douleur irrégulière au niveau du cerveau.

Une autre fonction évaluative de l'insula antérieure droite est le degré de chaleur (non-douloureuse) ou de froid (non-douloureux) ressentis au niveau de la peau. De même, la sensation de tension au niveau de l'estomac ou de l'intestin est corrélée avec une activité de cette zone du cerveau. Le cortex insulaire s'allume également lorsque la vessie est remplie ou stimulée.

Une étude d'imagerie cérébrale suggère également que la gêne respiratoire ressentie subjectivement lors de dyspnée est traitée au niveau de l'insula antérieure droite et de l'amygdale chez l'Homme.

L'insula est également activée pour d'autres perceptions non-intéroceptives, comme l'écoute passive de musique, le rire ou les pleurs, l'empathie et la compassion, et enfin le langage. » Wikipedia 

[2] Leçons sur Tchouang-Tseu, JF Billeter, p.45

[3] JF Billeter, p.49

[4] Vivre en héros pour l’éveil, Śāntideva, chapitre 5 La garde la vigilance, George Driessens, p. 56

[5] Vivre en héros pour l’éveil, p. 55

[6] Chapitre 5, n° 35

[7] Chapitre xvii , Les crues d ’automne (17/8/51-52) dans Leçons sur Tchouang-Tseu, p. 49-50

[8] Façon bo dong paN chen phyogs las rnam rgyal (1376-1451) : skyes bu gsum gyi lam gyi rim pa rgyas pa 'khrid du sbyar ba byang chub lam gyi sgron ma. Ou la version de Tāranātha.

[9] Vivre en héros pour l’éveil, p. 111-112

[10] Par exemple comme dans le chapitre V du livre de Śāntideva, voir ci-dessus.

[11] Vivre en héros pour l’éveil, p112

[12] Vivre en héros pour l’éveil, p152

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