mardi 19 mai 2020

Sur les trois commentaires tibétains du Chant des Distiques de Saraha


Planches d'imprimerie du monastère de Narthang


Kurtis R. Schaeffer (Dreaming the Great Brahmin, p. 102 et suivant) raconte comment P.C. Bagchi découvrit en 1929 un manuscrit fragmentaire de distiques (dohā) dans la librairie Darbar à Kathmandou. Le manuscrit daterait de 1101 de notre ère. Par l’aspect fragmentaire des distiques, et les regroupements variés de distiques dans les diverses transmissions, il semble raisonnable d’assumer que ces distiques aient pu exister comme des fragments, que l’on pouvait compiler façon « anthologie » (skt. koṣa tib. mdzod), regroupés par thèmes.
"This Dohākoa was compiled completely, just as it was found, according to the stages of the ultimate concern." - fragmentary Dohākomanuscript, dated 1101" Cité au début du chapitre Recerating the Treasury of Dohā verses de Dreaming the Great Brahmin.    
Il n’y a pas réellement de version définitive du Dohākoagīti. Les différentes versions tibétaines existantes ont été extraites des commentaires. Le mot dohakoṣa signifie « trésor » (anthologie) de dohā (distiques). Il s’agit d’une collection de distiques, qui - dans le cas du Dohākoagīti attribuéé à Saraha - ont été regroupés en un « trésor », l’ensemble constituant un « trésor de distiques ». Les distiques fragmentaires pouvaient même être repris dans d’autres traditions (p.e. Jains, voir l'introduction de Chants de plénitude).

Il existe une seule version Indique de commentaire du Dohākoagīti. La version indique (bengali) du « texte-racine » (mūla) du Dohākoagīti n’est pas une version autonome, c’est-à-dire existante indépendamment du commentaire. Le commentaire ayant servi à l’extraction est le Dohakoṣapañjika (tib. do ha mdzod kyi dka' 'grel D2256, P3101). Selon le colophon tibétain, il aurait été composé par Moksākaragupta et traduit par le paṇḍit indien Jinadeva/Jayadeva ? (tib. rgyal ba'i lha) et le tibétain rgya lo tsā ba (rdo rje bzang po de Jumla ? ). Ce commentaire avait également été découvert par P.C. Bagchi et publié, mais déjà en 1916. C’est cette version qui avait servi à la traduction française par Shahidullah (1928) et à toutes les versions subséquentes des Distiques du Dohākoagīti de Saraha, traduit de la version indique. La version indique du Dohākoagīti extrait du Dohakoṣapañjika compte 112 vers. La version tibétaine standard compte environ 134 vers (selon Sāṃkṛtyāyana). Kurtis R. Schaffer mentionne une version filmée à Sakya par Sāṃkṛtyāyana qui compte 164 vers ou 170 vers (selon Yasuaki Nara 1966).[1]

Ce qui est intéressant, par rapport au colophon népalais des distiques fragmentaires (découverts en 1929), est qu’il indique avoir été compilé par le paṇḍit Siri Divāarcanda, qu’il est la propriété du moine bouddhiste Paramopāsaka Śrī Rāmavarmmaṇa et qu’il avait été recopié par le moine ancien Pathamagupta à Śrī Nogvalaka. Intéressant, car très factuel et sans name dropping.

Les versions tibétaines du Dohākoagīti (tib. do ha mdzod kyi glu, P3068) de Saraha n’indique ni auteur (sauf l’attribution à Saraha), ni paṇḍit, ni traducteur tibétain. Peut-être simplement parce qu'il s’agit de versions extraites de commentaires. C’est cette version qui (selon Sāṃkṛtyāyana) compte environ 134 vers (en fonction du comptage). Nous n’avons donc pas d’indication quant à les dates du « texte-racine ».

Il existe un autre commentaire, uniquement en tibétain. (Dohanidhikoṣaparipūrṇagītināmanijatattvaprakāśaṭīkā D2257, P3102[2]), attribué à Prajñāśrījñānakīrti , que je nommerai ici commentaire 2.

Le commentaire 1 étant celui qui est mentionné plus haut, le seul dont la version indique est préservée : Dohakoṣapañjika (tib. do ha mdzod kyi dka' 'grel D2256, P3101)[3]. Le duo paṇḍit/traducteur mentionné ci-dessus est autrement entièrement inconnu. Schaeffer observe la grande similarité de leur leur traduction avec des traductions tibétaines d’Asu le Newar (Balpo Asu), probablement l’auteur des deux derniers dohakoṣa de la Trilogie attribuée à Saraha. A cause des dates connues de Moksākaragupta, Schaeffer situe notre duo à la fin du XIIème ou au début du XIIIème siècle.

Il existe un troisième Commentaire (D2268, P3120) attribué à Advaya-Avadhūtipa (1007 ?-1085 ?). C’est celui dont j’ai entrepris la traduction française (Commentaire 1). La version tibétaine du Dohākoagīti à laquelle il correspond n’existe pas comme une version autonome. Le « texte-racine » est inclus dans ce Commentaire. Je le nommerai ci-après Commentaire 3 (avec un majuscule C, puisque c’est celui qui m’intéresse plus particulièrement, et pour le distinguer des deux autres).

Chomden Raldri (bcom ldan ral gri 1227–1305)[4] fut très critique, et des deux dohakoṣa supplémentaires attribués à Saraha (la « Trilogie »), et des commentaires 1 et 2. Il existe selon lui un document (« gzhung ») affirmant que le [commentaire 2], qui aurait été composé par Advayavajra et traduit par « Lama Vairocana », avait en fait été composé par sKor Nirūpa. Le colophon de commentaire 2 mentionne cependant un certain « yogi mendiant Prajñāśrījñānakīrti », qui a traduit d’autres œuvres attribuées à Advayavjra, et que Chomden Reltri accuse de produire de pseudépigraphes. Peut-être Chomden Reltri en savait davantage, et Prajñāśrījñānakīrti n’est autre que « Lama Vairocana », dans ce cas sans doute Vairocanavajra, ou il se trompe comme le suggère Schaeffer (p. 106). Fait est que ce « Prajñāśrījñānakīrti » serait associé à sKor Nirūpa, qui n’est pas une valeur sûre en matière d’authenticité.

Chomden Reltri ne semble en revanche pas contester l’authenticité du Commentaire 3 attribué à Advaya-Avadhūtipa.

Il existe également des commentaires composés par des tibétains, comme p.e. le commentaire de Karmapa III (Rang byung rdo rje 1284–1339) (do ha mdzod kyi glu’i don gsal bar byed pa tshig gi rgyan dri ma med pa’i sgron me, dans la collection Phyag chen rgya gzhung).

Nous avons donc un commentaire (1) attribué à Moksākaragupta, et traduit par un duo paṇḍit népalais-traducteur tibétain à la fin du XIIème ou au début du XIIIème siècle. Un commentaire (2) attribué à Advayavajra, mais possiblement composé par Prajñāśrījñānakīrti (son traducteur, un voyageur au Tibet qui a directement traduit le texte sans aide), qui selon Chomden Reltri (1227–1305) ne serait autre que « lama Vairocana »[5]. En mettant en doute la sincérité de cet auteur/traducteur sur ce commentaire spécifique, on peut se poser des questions quant à l’authenticité des autres œuvres qu’il a « traduites » et fait connaître aux tibétains. Malgré l’existence d’une version indique de commentaire 1, il semblerait que le Commentaire 3, attribué à Advaya-Avadhūtipa, puisse être le plus ancien et le moins contesté des trois commentaires. Malgré cela, il n’a pas été inclus dans la collection des Œuvres canoniques indiques de Karmapa VII (Phyag chen rgya gzhung), contrairement aux deux autres, mais cela pourrait être pour d’autres raisons.

***

[1] Schaeffer, p. 104 et 204, note 16. Y. Nara « A Study of Citta and Manas in Three Dohas of Saraha » Bulletin of the Philological Society of Calcutta, 6 : 52-56.

[2] En tibétain : mi zad pa’i gter mdzod yongs su gang ba’i glu shes bya ba gnyug ma’i de nyid rab tu ston pa’i rgya cher bshad pa. Schaeffer l’appele « Extensive Commentary ». Chez moi commentaire 2.

[3] Appelé par Schaeffer « Commentary on Difficult Points ». Chez moi commentaire 1.

[4] Dans le texte intitulé Do ha rgyan gyi me tog.

gzhung 'di la 'grel pa slob dpon thar pa'i 'byung gnas sbas pas byas pa dang*/ dpal gnyis med rdo rjes byas zer ba bla ma bai ro tsa nas bsgyur ba snang la/ kor ne ru bas byas nas gnyis med rtogs pa mai tris byas zhes de la kha 'phangs pa rtsa ba cho do ha rnal ma dang mi mthun pa ri khrod dbang phyug gis byas zhes bris pa yod de// de ni grub thob rngon pa ba bya ba ri dgas bshol ba grub thob tu song ba yin pas bram ze chen po dang mi gcig go/ 'grel pa de la ni de 'dra'i rang dga' sna tshogs yod pas yid ches mi bya'o//

[5] Dans le Dohākoṣa de Virūpa (Pékin n° 3130), également traduit directement par Vairocanavajra, celui-ci donne la lignée de transmission : 1. Vajradhāra 2. Brahmane Saraha 3. Śabareśvara Saraha 4. Maitrīpāda 5. Kāyasṭḥapāda 5. Surapāla 7. Vairocana 8. Bla ma Zhang. Voir blog L'apport de Vairocanavajra

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