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dimanche 26 avril 2020

Le "problème" Gampopa




Milarepa avec Gampopa et Réchungpa, Tséringma au milieu Himalayan Art 77117

Il faut qu’on parle de Gampopa…

Un des passages les plus intéressants des hagiographies de Gampopa est sans doute sa rencontre avec Milarepa, racontée de différentes façons. Les versions les plus connues sont celle racontée par Gö lotsawa dans les Annales bleus, celle racontée dans les Chants de Milarepa (Tsangnyeun), et celle qu’on trouve dans l’Anthologie de Chants de maîtres kagyupa (tib. bka’ brgyud mgur mtsho, Fr. L'Ondée de sagesse). Il y a encore la hagiographie de Gampopa, qui fait partie de l’oeuvre complète (tib. Dwags po bka’ ‘bum ou Dvags po’i rtogs chos) de Gampopa, composée par sPyan snga chos rje bsod nams lhun grub zla 'od rgyal mtshan dpal bzang po au XIV-XVème siècle[1].

Dans sa thèse Culture and Subculture, Ulrich Timme Krågh écrit que le colophon de cette hagiographie mentionne qu’elle est basée sur une hagiographie plus ancienne attribuée à Shamarpa mKa’ spyod dbang po (1350-1405)[2], qui a dû servir de base à la version de Gö lotsawa dans les Annales bleus (pp. 451 etc.).

Il est prudent de ne prendre pour acquis aucune affirmation dans les hagiographies, aucune attribution d’auteur d’un texte. Il faut rester attentif en lisant les diverses sources. Il y a des hagiographies sobres et des hagiographies très bavardes. Celles qui nous donnent les plus de détails, y compris le monologue intérieur (tib. snyam) des protagonistes, ne sont pas les plus fiables, au contraire. Si l’on est conscient de l’utilisation de procédés et d’astuces littéraires, ils devront nous alerter. La même chose vaut pour des détails insolites.

Les hagiographies que l’on trouve dans l’oeuvre complète[3] de Gampopa sont plutôt sobres, et les nombreux jugements que l’on peut trouver dans les hagiographies plus tardives sont absents. Les épreuves que Marpa fait subir à Milarepa ne sont pas mentionnés, aucun autre Répa (tib. ras pa) n’est mentionné. Le fait que ces hagiographies figurent dans l’oeuvre complète de Gampopa ne veut pas dire qu’elles soit de sa main, mais elles sont sans doute des versions plutôt anciennes. L’hagiographie de Gampopa que contient la collection, a été écrite plus tard (XIVème siècle selon les Annales bleus, ou 1520 selon Ulrich Timme Krågh). La Transmission Aurale (tib. snyan bgryud) est alors l’enseignement emblématique des lignées Kagyupa, et cela ressort bien dans les hagiographies de Gampopa.

Il n’est pas certain du tout que Gampopa et ses disciples aient eu conscience d’avoir été des “Kagyupa” (je ne sais pas quand ce terme est apparu la première fois). Gampopa se voyait plutôt comme un ami de bien Kadampa. la plupart de ces maîtres furent des Kadampas, et Gampopa les mentionne toujours avec le plus grand aspect. Milarepa est pour lui un de ses maîtres. Avec l’évolution du bouddhisme tibétain, l’essor des tantras, des Transmisisons Aurales, des Termas, l’évolution de l’ami de bien en gourou, et la place centrale de la dévotion, les hagiographies en ont été marquées. En comparant les hagiographies plus tardives avec celles rétroactivement attribuées à Gampopa, on pourrait même trouver une certaine tiédeur, ou même froideur à ces dernières. Gampopa parlait peu de Milarepa, et sans les signes d’une dévotion devenue monnaie courante, et même étiquette, plus tard.

L’hagiographie de Gampopa du XIVème siècle, utilisée par Gö lotsawa est radicalement différente des hagiographies anciennes, avec de nombreux passages racontés à la première personne. Le “roman” n’est pas très loin. Nous apprenons tous les doutes, les hésitations, les émotions et les jugements de nos protagonistes. Gampopa a très cher payé sa formation Kadampa et la loyauté à ses maîtres. Surtout que la tradition fait miroiter que la Transmission Aurale de Réchungpa et de Ngamdzongpa étaient là à l’époque de Gampopa, et qu’il n’avait qu’à se rendre à Loro (la résidence de Réchungpa), pour le recevoir de Réchungpa, ou la demander à Ngendzongpa. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Parce qu’il tenait trop à son engagement monastique ? Ses hagiographes ne manquent pas d’y faire allusion. Pourquoi fut-il si réticent à enseigner la voie des expédients (skt. upāya-mārga) avec son yoga sexuel libérateur, et les pratiques de la Transmisison Aurale ? Je pense personnellement pour la bonne raison qu’elles n’existaient pas encore à son époque… mais les hagiographes ont dû trouver d’autres raisons, et les “guéshés” Kadampas portent une lourde responsabilité à leurs yeux. Un autre élément important est l’absence de la “grâce” (tib. byin rlabs)[4] et des pouvoirs (skt. siddhi) dans la mahāmudrā telle qu’elle fut enseignée par Gampopa, et qui a été comblée par la Transmission Aurale. Historiquement sans doute plus tard, hagiographiquement déjà avant Gampopa. Cela est dit explicitement dans la plus ancienne hagiographie de Réchungpa (par Gyadangpa, env. 1258-66).

En lisant les compte-rendus hagiographiques de Gampopa avec cela en tête, on ne peut qu’être frappé par certaines remarques ou propos que les hagiographes mettent dans la bouche des protagonistes. Il y en a réellement beaucoup concernant Gampopa et ses maîtres Kadampa. Il y a bien un problème “Gampopa”, mais comme Gampopa prend une place si importante dans les lignées Kagyupa, c’est souvent ambigu et à mots couverts. Sa non-diffusion et sa non-propagation de la Transmission Aurale (encore une fois, selon moi pour des raisons évidentes) ne lui ont pas réellement été pardonnées.

Quelques exemples ? Puisqu’elle est souvent récitée par les adeptes contemporains, dans la prière à la lignée de L’ondée de sagesse (tib. bka’ brgyud mgur mtso), Réchungpa est mentionné en un seul souffle avec Milarepa, avant Gampopa.
Je prie les seigneurs répas, le grand et le[s] petit[s],
Qui, dans le séjour céleste [Khecarā], jouent avec la reine.”[5]
L’univers dans lequel est désormais présenté la lignée est celle de la Transmission Aurale. Dans la hagiographie de Gampopa, publié en 1520 par Gampo Seunam Lhundroup, Ngendzongpa/Ngamdzongpa ne figure pas. Peut-être était-il absent pendant la période où Gampopa fréquenta Milarepa ? Réchungpa est présent néanmoins. Séban Répa (enseignant auxiliaire, tib. ston chung[6]) est celui qui semble jouer un rôle important dans le groupe.

Ainsi, la présence de Ngenzongpa/Ngamdzongpa est le signe le plus claire d’une source Transmission Aurale. Egalement quand Réchungpa et Ngenzongpa/Ngamdzongpa jouent un rôle prépondérant.

Ainsi préparé, abordons la lecture de la rencontre entre Milarepa et Gampopa, racontée dans la version de 1520.
“Au bout d’une quinzaine de jours, on lui dit de venir rencontrer le gourou, et il y est allé. A leur rencontre, le vénéré était assis sur un grand rocher. Il le salua en lui offrant 48 grammes[7] d’or et 12 grammes de thé. Séban Répa lui dit de prendre place devant [Milarepa]. “Il n’y a pas de différence entre offrir des richesses à un grand lama et de les entasser devant un animal. Il ne les acceptera pas.”

Milarepa dit : “L’or ne convient pas à un vieillard, et je n’ai pas le matériel nécessaire pour faire cuire le thé. Garde-le en tant que provision pour tes propres pratiques.”

- Je suis venu de loin, je vous prie de m’accepter par compassion”.
- Tu n’es pas venu de si loin. J’en ai même qui viennent me voir du Khams et de l’Inde. Comment tu t’appelles ?
- Seunam Rinchen (Précieux mérite).
- Mérite, Mérite, Mérite, sors de la grande accumulation de mérite, grand précieux de tous les êtres
.

Il répéta cela trois fois en lui tendant un kapāla rempli d’alcool, “bois ceci !” Mais comme [Gampopa] était un moine, et qu’il y avait beaucoup de monde autour, il en fut incapable. Le vénéré dit : “bois, sans avoir trop d’arrière-pensées !”. En pensant que le lama connaissait sa pensée, il but entièrement tout le restant dalcool. Le lama savait ainsi qu’il deviendrait un détenteur de la lignée et qu’il était qualifié pour recevoir les instructions. “Réchungpa et Séban Répa, venez ici, nous allons faire un chant pour l’instructeur (tib. ston pa) !" Et Milarépa fit un chant (shar seng ge dkar mo'i 'o ma de//), dont les derniers vers étaient

Si tu veux être le détenteur du siège Kagyupa
Il ne faut pas regarder les mots, mais le sens
Voici moine, ce qu’il faut garder à l’esprit
.”

Fils instructeur, nous allons organiser une fête pour toi”. Puis, ils ont mangé [ensemble] sur le grand rocher, et ils ont construit une hutte ouverte avec de l’herbe médicinal (tib. ri sho ma, latin. ligularia virgaurea). Les bienfaiteurs dKon ‘bar et ‘Bar seng ont revendu l’or, pour acheter des provisions (pour Gampopa).

Quand Gampopa demanda des instructions [à Milarepa], celui-ci demanda s’il avait déjà reçu des consécrations.

- De l’ami de bien Mar ba blo ldan shes rab, j’ai reçu la consécration de Guhyasamāja, les deux consécrations de Hevajra, les trois de Nairātmyā, le Cakrasaṃvara du système d’Atiśa, les instructions de Luyipa, la grâce de Vajravārāhī aux six ornements etc. J’ai reçu des consécrations de nombreux autres lamas, ainsi que nombreux rituels de transmission de grâce et de Science (vidyā). Une fois, j’ai pu rester treize jours de suite en samādhi sans aucune sensation (tib. mi ‘tshor ba’i ting nge ‘dzin).

- Ha ha !
Milarepa fit un grand éclat de rire.

- C’est très bien, c’est un excellent samādhi, mais dont le fruit sera le monde des dieux sans formes. On ne produit pas de l’huile en pressant de la farine. C’est en pressant les graines de moutarde blancs que l’on produit de l’huile. Tu pratiqueras mon prāṇāyāma en méditant sur le A inversé, et dans un an tu verras la nature l’esprit.
"Et puis, un démon a pénétré le coeur du Tibet, en empêchant Atiśa d’enseigner le système des mantras secrets. Cela fut la ruine de beaucoup de gens."
- Mais les Kadampa ont aussi de nombreuses instructions de mantras secrets.
- Ce ne sont que des mantras secrets. Ils ne pratiquent pas les Instructions [de la Transmission Aurale]. Ils n’enseignent que des expédients stériles et des univers de la phase d’achèvement trop limités. Leurs samādhi sont des samādhi de déconstruction. En se méditant comme non-soi du chemin progressif, on ne pratique qu’un sens général stérile. C’est une aide amère, pratique plutôt mon chemin des expédients (skt. upāyamārga).
Pour être reçu comme disciple de Milarepa, qui est ici présenté uniquement comme le détenteur de la Transmission Aurale, Gampopa devait passer outre ses voeux de libération individuelle (skt. prātimokṣa), et boire de l’alcool. Il devait aussi accepter que toute la formation reçue de ses maîtres Kadampa, était “stérile”, pas suffisamment "enchanteur", et comme "un poison qui s‘était emparé du Tibet". Le chemin progressif, que Gampopa lui-même enseigne dans son Précieux ornement de la libération, serait également “stérile”. Le Chemin des expédients auquel Milarepa fait ici référence est la Transmission Aurale, aussi appelée “Lignée de Nāropa”. Seule la Transmission Aurale serait valable, tout le reste est “stérile”. Les hagiographies de Gampopa étant écrites par les adeptes de la Transmission Aurale, le véritable Gampopa est devenu inaccessible, à part dans ses écrits. Il est bien l’auteur d’un traité de Chemin progressif et des Guirlandes de joyaux du chemin éminent, qu'il désigne lui-même comme la convergence de la mahāmudrā et de l’enseignement Kadampa, en dépit de tout ce que veulent faire croire les hagiographies. Il a aussi enseigné un Chemin de connaissance supérieur au Chemin de transmutation, qui est celui de la grâce[8], malgré son passage parmi les Répas. Comme ces hagiographies confondent les époques et font fi des réalités historiques, Gampopa est parfois montré comme quelqu’un qui aurait pris du recul par rapport au Chemin des expédients (ici et ici), qui n’existait pas en tant que tel de son vivant. A cause de cette tentative (réussie !) de récupération de Gampopa et de la domination de la vision de la Transmission Aurale, il reste de très nombreuses contradictions autour de Gampopa, que les hagiographes ont essayé d’expliquer. Voir par exemple l’histoire des Trois hommes du Kham. Il y a donc bien un “problème” Gampopa, y compris dans un même “texte” ayant subi de nombreuses éditions.

Prenons encore un autre exemple Les Questions de Düsumkhyenpa (réotractivement Karmapa I). Nous voyons Gampopa faire référence à la Lignée de Nāropa, Tipupa, Atul(ya)vajra, en réponse à une question de Düsumkhyenpa[9] sur la production des deux corps formels qui se manifestent pour le bien des êtres. Cette question fera l’objet d’un blog futur. L’édification des deux corps formels est justement l’objet de la “Lignée de Nāropa” et de la “Transmission Aurale de Réchungpa”, que ce dernier avait reçu de Tipupa au Népal. Gampopa suit le point de vue du non-fondement (skt. apratiṣṭhāna), selon lequel les deux corps émergent spontanément du dharmakāya et non pas besoin d’être édifiés par une pratique tantrique.

Si, par facilité, on situe historiquement l’intégralité des textes attribués à des personnages en fonction de leurs dates données dans les hagiographies, et que l’on en conclue sans autre analyse que puisque Düsumkhyenpa a eu ces échanges du vivant de Gampopa, donc avant 1153, voici donc son terminus ante quem. Idem pour tous les textes attribués à Ngamdzongpa, dont l’existence historique et non fictionnelle reste à prouver. On ne peut pas en conclure que puisqu’il avait partagé les dernières 17 ans de la vie de Milarepa (qui serait mort en 1135), que les textes (de la Transmisison Aurale de Ngamdzongpa) attribués à Milarepa ont pour terminus ante quem l’année 1135, et constitueraient des sources anciennes privilégiées. Je crains qu’il ne faille travailler et penser un peu davantage. Raccourcir sa pensée (tib. rnam rtog thung ba) est sans doute un bon conseil pour les yogis de la Lignée de Nāropa, pas pour des universitaires.


***

[1] Chos rje dpal Idan sgam po pa’i rnam par thar pa yid bzhin gyi nor bu rin po che kun khyab snyan pa’i ba dan thar pa rin po che’i rgyan, vol. 1, 27-174

Il fut le seizième abbé du siège de Dwags lha sgam po (alias “ri bo shAn ti”). En 1520, Gampo Seunam Lhundroup (Sgam po Bsod nams lhun grub, 1488-1532) imprima l’œuvre complète de Gampopa (Dags po’i bka’ ’bum) pour la première fois.

[2] These [stories] have been compiled through combining three [versions of his] lifestory of varying length spoken by the master [Gampopa] himself, a compilation of these made by his four closest students, valet and others, the notes taken by [his] students, as well as [the text] known as the great biography by the master mkha’ spyod dbang po.22

Bka’ ‘bum, text 3, pp. 301-302: ‘di dag ni rje nyid kyis gsungs pa’i rnam thar rgyas bsdus gsum dang/ /nye gnas chos bzhi dang/ bran kha rin po che la sogs pa rnams kyis phyogs cig tu sgrigs pa dang/ ‘dul ‘dzin gyis zin bris su mdzad pa rnams dang/ rje mkha’ spyod dbang pos mdzad pa’i rnam thar chen mor grags pa rnams gung sgrigs te/.

[3] Pour une liste complète faite par Dan Martin, cest par ici.

[4] byin rlabs dang ‘bul ba snyan brgyud. DT p. 536

[5] L’Ondée de sagesse, Christian Charrier, éd. Claire Lumière, p. 51

mkha’ spyod btsun mo’i nang rol na// rje ras pa che chung gsol ba ‘debs//

[6] L’expression se trouve aussi dans le Dus gsum mkhyen pa'i zhus lan, également dans le Dvags po’i bka’ ‘bum.

[7] 1 tola équivaut 10 grammes. 1 zho = 1,2 tola, soit 12 grammes.

[8] Tshogs chos yon tan phun tshogs : rje dwags po rin po che'i zhal nas/ lam rnam pa gsum yin gsung*/ de la lam rnam pa gsum ni/ rjes dpag lam du byed pa dang*/ byin rlabs lam du byed pa dang*/ mngon sum lam du byed pa dang gsum yin gsung*/ de la rjes dpag lam du byed pa ni/ chos thams cad gcig dang du bral gyi gtan tshigs kyis gzhigs nas/ 'gro sa 'di las med zer nas thams cad stong par byas nas 'jog pa ni rjes dpag go /lha'i sku bskyed pa'i rim pa la brten nas rtsa rlung dang thig le dang*/ sngags kyi bzlas brjod la sogs pa byin rlabs kyis lam mo/ /mngon sum lam du byed pa ni bla ma dam pa cig gis sems nyid lhan cig skyes pa chos kyi sku 'od gsal bya ba yin gsung ba de lta bu nges pa'i don gyi gdams ngag phyin ci ma log pa cig bstan pas/ rang la nges pa'i shes pa lhan cig skyes pa de la lta spyod sgom gsum ya ma bral bar gnyug ma'i shes pa lam du khyer ba ni mngon sum lam du byed pa'o/ /lam gsum la 'jug pa'i gang zag ni gnyis te/ rim gyis pa dang*/ cig char ba'o/ /cig char ba ni/ nyon mongs pa la sogs pa mi mthun pa'i bag chags srab pa/ chos kyi bag chags mthug pa sbyangs pa can gyi gang zag la zer ba yin te/ de shin tu dka' ba yin/ nga ni rim gyis par 'dod pa yin gsung*/

[9] 'o na de la gzugs sku gnyis kyi 'gro don ji ltar 'byung zhus pas/ bya ba dang byed pa'i bsam pa mi mnga' yang / las dag pa'i sa bcu'i byang chub sems dpa' rnams la rnam snang mtshan dpes brgyan par snang / 'dzam bu'i gling bye ba phrag brgya la sogs par thub pa drug tu snang bas don byed par yin gsung / de rnams slob dpon gang gi bzhed pa lags zhus pas/ n'a ro pa'i brgyud pa/ bla ma ti phu pa/ bla ma aa dul badzra dang / nga'i 'dod pa la yang da lta'i lam gyi 'od gsal dang / bar dor lam dang 'bras bu bsre bar 'dod pa yin/ bla ma bal pos da lta rang 'bras bu yin gsung ba la/ de'i phyir nyin gyi rings la nga dang gnyis rtsod pa yang yang byas pa'i lo rgyus gsung /

Texte Wylie citation Hagiographie de Seunam Lhundroup

de nas zla ba phyed song ba dang / bla ma dang mjal ba la shog zer nas phyin pas/ rje btsun pha bong chen po zhig gi steng na bzhugs 'dug pa dang mjal te/ phyag btsal nas gser zho bzhi dang ja zho gang ba phyag tu phul bas/ se ban ras pa na re/ sku mdun du zhog /bla ma chen po'i drung du nor phul ba dang / ri dvags kyi mdun du nor spungs pa la khyad med/ gang yang phyag tu mi bzhes pa yin zer/ rje btsun chen po'i zhal nas/ gser dang mi rgan lo mi mthun/ ja la skol ba'i thab chas med/ khyed rang sgrub pa byed pa'i rgyags gyis gsungs/ kho bo thag ring po nas mchis pas thugs rjes 'dzin par zhu zhus pas/ khyod de tsam la thag ring rgyu med/ nga'i rtsar khams dang rgya gar nas kyang yong mkhan yod/ khyod kyi ming ci yin gsungs/ bsod nams rin chen bya ba lags zhus pas/ bsod nams bsod nams bsod nams tshogs chen bsags las byung / /'gro ba kun gyi rin po che/ /bya ba lan gsum gsungs/

chang ka p'a la gang gi gsol 'phro 'dug pa gnang nas 'di thungs gsungs pa la/ kho rten dge slong yin pa dang / 'khor mang po 'dug pas cung zad len ma nus pa la/ rje btsun gyi zhal nas rnam rtog ma mang bar 'di thungs gsungs pas/ bla mas mkhyen bsams nas lhag ma ma lus par gsol bas brgyud pa zin cing gdams ngag ma lus pa'i snod du 'gyur bar mkhyen no/ /de nas ras chung pa dang se ban gnyis 'dir shog

[Chant]
Fin du chant :
khyed bka' brgyud gdan sa 'dzin 'dod na/ /
tshig la ma dga' don la ltos/ /
khyed dge slong gi thugs la de ltar zhog /

ces gsungs nas/ de la bu ston pa khyod kyi sna len byed pa yin no gsungs/ de nas pha bong Ñ'og der za shing dang / ri sho ma bsdus nas phyed spyil zhig byas/ yon bdag dkon 'bar dang 'bar seng gnyis la gser zho re btsongs nas rgyags byas te/ khrid zhus pas bla ma'i zhal nas/ khyod la dbang skur gyi bka' yod dam gsung / dge bshes mar yul ba blo ldan shes rab la gsang 'dus kyi dbang rdzogs par zhus/ dgyes rdor gyi gnyis/ bdag med ma'i gsum/ jo bo rje'i lugs kyi bde mchog lu hi pa'i bka'/ phag mo rin chen rgyan drug ma'i byin rlabs sogs/ gzhan yang bla ma mang po la dbang bskur dang / byin rlabs rig gtad kyi cho ga mang du thob lags/ nga la zhag bcu gsum tsam du mi 'tshor ba'i ting nge 'dzin bzang po yang yod lags zhus pas/ ha ha gsungs nas gad mo chen po zhig mdzad de/ legs par 'dug ste legs par bskyangs kyang 'bras bu gzugs med lha/ gsungs nas bye ma btsir bas mar khu mi 'ong / yungs kar btsir bas mar khu yong ba yin/ nga'i gtum mo aa thung gis srog rtsol sgoms dang / sang da tshod sems kyi ngo bo mthong nas 'ong gis/ lar bod kyi snying du 'dre zhugs nas aa ti shar gsang sngags 'chad du ma bcug pas mi mang po 'phung gsung pa la/ bka' gdams pa la yang gsang sngags kyi gdams ngag mang po yod lags zhus pas/ de tsho gsang sngags tsam yin te man ngag mi 'grub/ thabs kyang pa res rdzogs rim snod bcud sdus pa re bshad 'dug ste/ de rtog dpyod kyi ting nge 'dzin bya ba yin/ lam rim gyi bdag med rang bsgom pa don spyi rkyang pa yin/ kha kha rog par kho bo'i thabs lam sgoms gsung /

[Chant]


vendredi 24 avril 2020

Sur la transmission aurale de Cakrasamvara


Chakrasamvara, Sahaja Heruka, avec empreintes de pied de Drigung Tangpa Chenpo (Himalayan Art n° 58301)

Quand on lit le compte-rendu de Gö lotsawa dans le Deb ther sngon po, on apprend que Marpa a fait un premier voyage au Népal, où il séjourne trois ans. Prajñāsiṃha (Shes rab seng ge), aussi connu comme lama Paindapa, l’introduit à Nāropa en Inde. Marpa retourne au Tibet pour chercher de l’or, en trouve par divers moyens[1], retourne au Népal, puis en Inde, sans y rencontrer Nāropa. Au bout d’une longue quête il voit Nāropa dans une forêt. Gö lotsawa ne mentionne pas de transmission aurale (tib. snyan brgyud) dans ce contexte. Marpa rentre au Tibet à l’âge de 42 ans. Il retourne une troisième fois en Inde pour rencontrer Maitrīpa. Après ce voyage, Gö lotsawa mentionne encore deux voyages au Népal, pendant lequel Marpa a une vision de Saraha à Śrī Parvata. Le premier disciple, dont Gö développe ensuite la biographie est rNgog chos kyi rdo rje (né en1036) de la lignée distante, à qui Marpa avait transmis l’intégralité des instructions de Nāropa, donc de la transmission aurale. Selon Gö, rNgog aurait fait une démonstration de transfert sur le corps d’un autre (tib. grong ‘jug) à quatre reprises. Marpa rencontra Milarepa quand ce dernier avait 29 ans. Gö mentionne les quatre piliers (tib. ka ba bzhi) de la lignée de Marpa : Milarepa, Mes tshon po, rNgog chos kyi rdo rje et ‘Tshur dbang nge. C’est à rNgog que Marpa avait transmis l’intégralité des traités et des instructions de Nāropa[2]. Milarepa avait en première instance frauduleusement reçu les instructions de rNgog, contre la volonté de Marpa. Marpa avait fini par donner l’intégralité des instructions à Milarepa[3].

Pour son compte-rendu de la transmisison aurale, Gö Lotsawa (mort en 1481) dispose déjà de divers écrits attribués à Ngamdzongpa, mais aussi de sources de la lignée distante . Dans son livre Building a Tradition, Cécile Ducher fait une distinction entre les matériaux hagiographiques des lignées distantes (tib. ring brgyud) et ceux des lignées proches (tib. nye ba’i rgyud) ou transmissions aurales (tib. snyan brgyud). Est-ce que les premières sont davantage dignes de confiance, c’est-à-dire davantage à l’abri d’éditions multiples, “mains invisibles” (Kragh), ajout de “témoignages”, d’apports de matériaux visionnaires, d’apocryphes et de pseudépigraphes ? Rien ne nous le garantit. Est-ce que quand des matériaux hagiographiques sont attribués à ceux que la tradition présente comme des témoins “directs” de maîtres kagyupa (Tailopa, Nāropa, Marpa, Milarepa etc.), ces matériaux sont plus fiables ? Est-ce qu’on peut même être certain que tous ces personnages aient réellement existé, ou qu’ils n’ont pas été étouffés par des légendes et des anecdotes ?

Il est peut-être impossible de faire le tri entre le vrai et le faux, là n’est d'ailleurs pas la question, mais il faut au moins que nous fassions un effort sur la chronologie des évolutions, et ne pas historiquement placer face à un Gampopa (avec son enseignement Kadampa & Mahāmudrā) les lignées proches avec leurs matériaux clairement plus tardifs. Tout dialogue entre Gampopa et les représentants des transmissions aurales ne peut qu’être unilatéral, où les derniers venus auront le dernier mot. Des critiques, des déclassements, des allusions dérogatoires, ... à trois ou quatre siècles d’écart… C’est cela qui est en jeu. Evidemment que l’évolution de la perception de Milarepa et l’évolution (l’enrichissement) des matériaux hagiographiques nous informent sur l’état des lieux des lignées etc., et qu’elle est intéressante de ce point de vue. Mais on ne peut pas faire l’économie d’un travail historique sérieux dans la mesure du possible, si on veut avoir une chance de savoir ce que l’on pensa à un certaine époque, sans être encombré par la pensée d’époques ultérieures.

Revenons à Gö lotsawa. Pour écrire sur les disciples de Milarepa, il semble se baser sur des écrits de Ngamdzongpa/Ngendzongpa, la mémoire indélébile des lignées Kagyupa concernant Marpa et Milarepa, et de Khyungtsangpa[4], le témoin privilégié de Réchungpa. En s’appuyant sur les divers matériaux qui leur sont attribués, Gö lotsawa mentionne “huit frères vêtus de cotton” (tib. ras pa mched brgyad, au lieu des douze grands répas), à savoir : 1. gNyan chung ras pa de Gung thang, 2. Ngam rdzong ras pa de lTsam lung, 3. ‘Bris sgom ras pa de rTa mo, 4. Se ban ras pa de ‘Od khri, 5. Khyi ra ras pa de sNi shang, 6. ras pa Zhi ba ‘od, 7. bDe ba skyong et 8. Ra rdzi ras pa. Selon Khyungtsangpa Ye shes bla ma, écrit Gö, Milarepa aurait eu les disciples suivants :
1. Ras chung pa, le chef des fils de Mila
2. Le grand Gampopa, émanation d’un bodhisattva, qui devait renaître encore une fois avant d’atteindre l’Eveil
3. Rong chung ras pa, 4. le yogi Zhi ba skyong, 5. ‘Bri sgom Yang legs, 6. Jo rdor, 7. Zhang nag, 8. Se ban ston chung, 9. Lu skam ras pa, 10. la bienfaitrice Legs se, 11. la yoginī lCam me, 12. sGron ne “et beaucoup d’autres qui avaient reçu le sens de l’Essence ultime [skt. dharmatā]”[5].
Pour les mentions spéciales, sans connaître les sources, Ras pa Zhi ba ‘Od, Sangs rgyas skyab (le berger) et Rong chung ras pa passèrent au Khecara (une sorte d’assomption) sans laisser de corps physique derrière eux. Les femmes disciples, la soeur de Milarepa, Peta, ainsi que la femme (sic !) de Milarepa (mDze se), Chos kyi Byang Chub et ‘Brin mtshams ma sPa tshab gza’ firent de même (Khecara). Comme mentionné ci-dessus, Gampopa devait renaître encore une fois, il avait moins de chance. Les sources hagiographiques racontent la même chose pour Advayavajra et ses disciples, qui n’avaient pas eu accès aux transmissions aurales. En ce qui concerne Milarepa, les sources hagiographiques n’en savent rien. Il ne laissa pas de reliques derrière lui (BA, p. 436), et quand on demanda à Ma gcig Zha ma si Milarepa avait atteint l’Eveil, elle avait répondu que vu la diligence de Milarepa, elle pensa que oui.

Gö dispose également d’un classement de meilleurs disciples en trois catégories (ḍākinī, humain, et asura), où Tashi Tseringma fut la meilleure disciple ḍākinī, Gampopa le meilleur disciple humain et bKra shis Tshe Ring, le meilleur disciple asura. La référence à Tsheringma pointe vers une source Ngamdzongpiste, Ngamzongpa étant la source de tout ce qui concerne le culte de Tseringma.

L’avantage des hagiographes de la lignée de Réchungpa et des autres transmissions aurales kagyu[6], c’est que tout ce qui était caché s’est montré (quidquid latet apparebit), avec foisonnement de détails. La source privilégié de tout ce qui concerne Réchungpa est Khyung tshang pa (gye chung pa dge bshes Khyung tshang pa), au cv parfait, y compris la faculté de pratiquer le transfert sur le corps d’un autre (tib. grong ‘jug), la pratique avec mudrā et la transformation de son sang biologique en lait (bodhicitta)[7].

Nous poursuivons la lecture des Annales bleus. La lignée descendant de Khyungtsangpa (ras chung snyan brgyud) compte des disciples comme Mar ston tshul khrimsbyung gnas[8]), expert en la pratique de Bardo (tib. bar do la rtsal ‘byongs pa, bar do snang ba, mngal du zhugs pa), et Zhang lotsawa[9] (disciple de Shangs pa Mar ston et de dGe sdings pa Jo sras A seng)[10], qui avait appris les “Six yogas” de Nāropa, et reçu des instructions de maîtres Nyingmapa (le terteun Myang ral nyi maod zer 1124-1204), entre autres "la doctrine secrète des termas". Zhang lotsawa semble avoir subi une influence Nyingmapa forte (composition de matériaux hagiographiques, travail de terteun, matériaux du bardo, ...), et la même chose vaut pour son disciple Se ston Jo Khro[11] (également disciple de gNyos sgom[12]). A sa mort, Zhang lotsawa serait allé “au paradis du Heruka”.[13] Les sources hagiographiques mentionnent “les doutes concernant les instructions venant de Khyungtsangpa” de Se ston, qui disparurent aussitôt quand il reçut la transmission aurale de Zhang lotsawa.[14]

Puis un rebondissement[15], à moins que Gö aborde subitement une autre lignée, mais nous sommes néanmoins dans la partie qui concerne les disciples de Réchungpa, et qui concerne plus précisément la lignée de Khyungtsangpa (1115-1176), disciple de Réchungpa. On retrouve notre Ngamzongpa (Ngam rdzong ston pa), le disciple et la source privilégiée de tout ce que nous savons de Marpa et de Milarepa. Nous apprenons ici que Ngamdzongpa aurait reçu l’intégralité des instructions de Milarepa et aurait composé la somme de tous les enseignements de Milarepa.[16] Rappel rapide des dates de Milarepa (1052-1135), Rechungpa (1083/4-1161), Khyungtsangpa (1115-env. 1176, selon Dan Martin).

Notre Ngamdzongpa est ainsi à l’origine de la Transmission Aurale de Ngamdzongpa (TAN) (tib. ngam rdzong snyan brgyud). A partir de lui, la transmission[17] passa par Gung thang ras pa > rGya pho ba lung pa etc. Puis une autre transmission à partir de Ngamdzongpa qui passa par gNyal pa gSun bcad pa[18]. Donc deux lignées.

Nous apprenons ici (BA, p. 450 DT p. 536) que toutes les instructions de Milarepa doivent être classées en deux catégories : 1. les instructions upāya-mārga associées aux Tantras, et 2. les instructions de la transmission aurale (tib. snyan brgyud) “qui transmettent la grâce[19]. Ngamdzongpa précise ici que Milarepa n’avait passé les instructions de la transmission aurale (2) à personne d’autre que lui, Ngamdzongpa, ainsi qu'à Réchungpa. Milarépa avait également transmis à Ngamdzongpa les “Huit doctrines de maître Nāropa” (tib. nA ro pa'i chos brgyad), ensemble avec leurs instructions spécifiques (selon Roerich tib. “Mar pa’i mgur chen brgyad[20]). Milarépa lui avait encore transmis les “instructions Sahaja[21], en précisant “tu dois la pratiquer avec un rituel secret. Ceux qui sont capables d’enseigner les tantras sont très rares. Aussi, tu dois la transmettre à une seule personne appropriée (tib. gcig brgyud), qui pourra perpétuer la lignée.”[22]

Ngamdzongpa serait mort à l’âge de 70 ans[23]. Il aurait vécu avec Milarepa les 17 dernières années de la vie du grand yogi. Ngamdzongpa aurait donc connu Milarepa en 1118 environ. En le rencontrant, Ngamdzongpa serait déjà un fier maître tantrique, un “ston pa”, donc il n’était pas tout jeune, disons dans la vingtaine au moins. S’il a vécu 70 ans, il aurait pu mourir entre 1160 et 1170, et naître entre 1050 et 1100, selon la logique interne des divers matériaux hagiographiques disponibles. Cela peut avoir de l’intérêt dans le cadre des transmissions.

Voici, selon Gö, la transmission (deuxième lignée) de la “Transmission Aurale de Ngamdzongpa” à partir de gNyal pa gSun bcad pa > dMar bu brag pa gZhon nu shes rab[24] > ‘Brom ston Rin chen Shes rab > dGyer sgom Ri ba Rin chen Tshul khrims[25] > gYangs skyong ba rGyal ba Do grub > gSer gling pa bKra shis dPal, Dharmasvāmin dKon mchog rDo rje, mKhas grub Ahūṃvajra > sPre’u zhing Rin po che Byang chub dpal[26] > Gö Lotsawa (mort en 1481)[27]. C’est sans doute en 1424, que Gö lotsawa avait reçu cette transmission, en même temps que les Six yogas de Nāropa[28].

Il existe une édition de la “Transmission Aurale de Ngamdzongpa”, qui est la reproduction d’un manuscrit de Yudra Rinpoche (Bir, H. P.: D. Tsondu Senghe, The Bir Tibetan Soc., 1985). “Ṅam rdzoṅ sñan brgyud kyi skor : a collection of texts connected with the Cakrasamvara practices orally transmitted through the masters in the lineage of the Ṅam rdzoṅ sñan brgyud.” En voici la table de matières.
Table de matières (avec mention des auteurs) :

1. Rgyud pa Yid bzhin nor bu las, Rje-btsun Ngam rdzong ras paʼi rnam thar / Rgod-tshang-ras-pa
2. Dpal Bde mchog Lhan skyes kyi rgya gzhung / Mi-skyod-rdo-rje[29]
3. Rje btsun Lhan cig skyes chaʼi sgrub thabs rgya gzhung / Nā-ro-pa
4. Dpal Bde-mchog lha lngaʼi dbang bskur
5. Bde-mchog lha lngaʼi mngon rtogs[30] / Rje-btsun Sha-ra Rab-ʼ byams-pas mdzad
Ngam-rdzong Snyan rgyud materials :
6. Dbang lag len gzhung --
7. Dpal ʼKhor-lo-bde-mchog Gsang-ba Rin-po-che Yid-bzhin-nor-buʼi mngon rtogs / Ku-ma-ra-prad-dzña
8. Rgyal-po Chos-nyid-mi-ʼ gyur-baʼi gdams pa --
9. Rigs gsum las byed kyi gdams pa / Mi-la --
10. Dmangs phal pa phrin las mthun sbyor gyi gdams pa / Mi-la --
11. Dam tshig Yid-bzhin-nor-bu / Mi-la --
12. Gdams paʼi gnas lugs / Mi-la --
13. Gnyis med rang byung gi gdams pa / Mi-la.
L’hagiographie de Ngamdzongpa dans cette collection a été écrite par Götsangpa (XV-XVIème siècle), un disciple de Tsangnyeun, spécialisé en hagiographies des cercles de Réchungpa. Un texte d’initiation de “Cakrasaṃvara Sahaja”, composé par Mi-skyod-rdo-rje (pas le Karmapa VIII). Un sādhana attribué à Nāropa. Des textes relatifs à l’initiation et la pratique du maṇḍala de Cakrasamvara à cinq divinités. Un texte par Kumāraprajñā (gzhon nu shes rab, probablement dMar bu brag pa gZhon nu shes rab), ainsi que cinq textes attribués à Milarepa, parmi lesquels les “Sept yogas de Nāropa”, qui incluent des ablutions[31] et des offrandes de torma.

Une source “plus complète” de la transmission aurale de Ngamdzongpa (TAN) est cependant le 'bri gung bka' brgyud chos mdzod chen mo/ (datant du XIX-XXème siècle, disponible sur TBRC). On y retrouve les textes mentionnés ci-dessus parmi de nombreux autres textes, notamment les hagiographies des grands maîtres de la TAN, y compris une hagiographie de Ngamdzongpa, de Gyawa Tamche Khyenpa (rGya ba thams cad mkhyen pa)[32] et de Lama Tsantrangwa (bla ma btsan 'phrang ba), un lama avec des liens Nyingmapa, spécialisé en le transfert de la conscience (tib. pho ba) et la magie noire. Gyawa Tamche Khyenpa était lié entre autres à Khenpo Sumtokpa (mkhan po sum thog pa). Il reçut l’intégralité de la TAN du yogi Gungthang Repa (gung thang ras pa), un disciple de Milarepa[33]. rGya ba et Tsantrangwa étaient affiliés à la lignée Drikhoung Kagyu.

Que pouvons nous réellement savoir des origines d’une révélation religieuse, qui brouille les pistes intentionnellement ? D’une transmission aurale reçue par une jñānaḍākinī à Oḍḍiyāna, qui l’aurait passé au mahāsiddha Tailopa, un être mi humain mi-divin, qui l’aurait passe à Nāropa, un être humain qui a probablement réellement vécu, mais que nous connaissons que par les hagiographies et par les oeuvres qui lui sont attribuées. Il y a les oeuvres du maître de Nalaṇḍa, et celles du grand patriarche de la “transmission aurale” “porteuse de grâce” (tib. byin rlabs dang 'bul ba), transmise en secret, et parfois limitée à une seule transmission par génération spirituelle (tib. gcig rgyud). Dans le cadre de la transmission aurale, même les biographies des maîtres sont secrètes. Celle de Marpa, c’est Milarepa qui la raconte uniquement à Réchungpa et à Ngamdzongpa. Celle de Milarepa, c’est Milarepa qui la raconte uniquement à Ngamdzongpa et Réchungpa, et à personne d’autre. Les trois filières des transmissions aurales sont regroupées par Tsangnyeun et ses disciples, qui les transforment en “Transmission aurale de Cakrasaṃvara”, et qui raconteront leurs propres versions des vies des grands maîtres, en s’appuyant sur des versions précédentes, attribuées à des témoins “directs” ou privilégiés, qui ne semblent exister que dans le cadre de la transmission aurale. La seule source dont nous disposons étant des hagiographies, habilement conçues, qui pratiquent un name dropping extensif de pratiques, personnages et lieux emblématiques, tout en donnant des justifications pour des gestes qui peuvent sembler anodins aux non-instruits, mais qui sont là pour de bonnes rasons "linéologiques". Dans ce grand flou organisé de main de maître, seules restent les pratiques de la transmission orale, et la lignée qui en est détentrice. Nous sommes priés de jeter un coup doeil rapide sur ses origines et ses preuves dauthenticité, en les oubliant aussitôt, pour qu'elles nous inspirent confiance, et nous incitent à leur pratique.
Hé, grand être !
La raison du principe historique
Est de commencer par inspirer confiance en la source
La transmission du principe historique explique
La transmission de la grâce naturelle
La transmission de l’autorévélation de l’essence
La transmission des descriptions du sens
.”[34]
Contrairement aux pratiques bouddhistes "Ehi passiko" ("Viens et vois par toi-même"), où chacun est invité à vérifier l'efficacité par soi-même et de son vivant, ces pratiques d'un bouddhisme enchanteur requièrent la confiance en des pratiques qui porteront peut-être leurs fruits après la mort, la vie suivante, ou dans le bardo. Et sans la démonstration du transfert de la conscience sur un cadavre, c'est tout de suite moins évident ! 

***

BA = Blue Annals de Roerich, DT = Deb Ther Ngson po, édition chinoise en deux volumes, sri khron mi rigs dpe skrun khang, 1984

[1] Le nom de Mar pa mgo yags (=? mgo legs) tombe dans ce passage, où une mine d’or est découverte. Sur la prospection d'or au Tibet (par des Newars), voir le blog Tout est bon dans la libération.

[2] BA, p. 404

[3] BA, p. 431, c’est Gö Lotsawa qui écrit cela.

[4] BA, p. 435

[5] BA, p. 435

[6] bde mchog snyan brgyud nor bu skor gsum : Gampopa (dwags po snyan brgyud), Ngamdzong (ngam rdzong snyan brgyud), Rechungpa (ras chung snyan brgyud). Ces trois lignées furent regroupés par Tsangnyeun Heruka et ses disciples.

[7] Ba, p. 443

[8] Ba, p. 44, DT p. 531
Treasury of Lives n’a pas de hagiographie le concernant, mais publie quand-même cette notre intéressante, qui nous permet de dater notre personnage (XV-XVIème siècle).
“... Some highly distinguished and popular among his masters were Gendun Gyatso (dge 'dun rgya tsho, 1475-1542), who was posthumously given the title of second Dalai Lama; Marton Tsultrim Rinchen (mar ston tshul khrims rin chen, d.u.), and Paṇchen Ngotsar Gyatso (pAn chen ngo mtshar rgya mtsho, d.u.) …”

[9] Note dans l’article sur Machik Ongjo dans Treasury of Lives. Article par Alexander Gardner.
“According to the Blue Annals, Zhang Lotsāwa Drubpa Pel (zhang lo tsA ba grub pa dpal, d. 1237), also an important lineage master in the Rechung Nyengyu, requested the initiation rites and precepts for the Rechung Nyengyu from her. She refused refused twice before finally agreeing. According to a religious history by the Fourth Drukchen, Pema Karpo (brug chen 04 padma dkar po, 1527-1592), Zhang Lotsāwa received the transmission from her only after he took complete ordination. Pema Karpo also identified her as Khyuntsang Repa's consort.”

[10] BA, p. 444, DT p. 530

[11] BA p. 448 DT p. 534

[12] BA, 446; 448-9; 761

[13] BA, p. 445-448

[14] BA, p. 449. La partie sur Zhang lotsawa se trouvant BA p. 445, DT p. 531

[15] BA p 449, DT 535

[16] BA, p. 449

[17] Gö parle ici de la “Transmission aurale de Cakrasaṃvara” (TAC), qui n’avait été systématisé par Tsangnyeun au XVIème siècle, et non de la “Transmission aurale de Ngamdzong” (TAN).

[18] yang ngam rdzong pa’i slob ma gnyal pa gsung bcad pa ni. DT p. 535.

[19] byin rlabs dang ‘bul ba snyan brgyud. DT p. 536 Karmapa VIII expliquera que la mahāmudrā de Gamopopa fut incomplète et qu’il lui manquerait la “grâce”
“Ce n'est pas le siddhi authentique de la Mahāmudrā de la lignée Kagyupa, transmis du Dharmakāya Vajradhara jusqu'au grand Nāropa, qui est présent dans les intuitions analogique et réelle (dpe don gyi ye shes) authentiques[14], qui ne sont pas manifestes (ngon sum) avant les trois initiations supérieures des quatre initiations (mchog dbang gong ma gsum) mais ce sont le Parāmitāyāna causal[15] de nos jours et la tradition des instructions communes de Samātha-Vipassana qui viennent d’Atisha et font partie du chemin graduel de l’éveil, enseignés par Gampopa et Pamodroupa (1110-1170) pour répondre à la demande des étudiants de l’époque dégénérée, friands des enseignements les plus élevés, et qui l'ont appelés pour cette raison la mahāmudrā intégrée naturellement (phyag-chen skyes-sbyor). Dans la pratique de la plupart des étudiants de Gampopa, les instructions de la Mahāmudrā furent données avant l'initiation, ce qui est appelé la Tradition commune du Sūtrayāna et du Mantrayāna." Blog Déclassement de la mahamudra de Maitrīpa et Réchungpa et la réhabilitation des dieux et démons

[20] Dans le 'bri gung bka' brgyud chos mdzod chen mo, on trouve une série de 25 chants attribués à Marpa : rje mar pa'i bka' 'bum/ (ka) : mar pa'i mgur chen nyer lnga

[21] A ne pas confondre avec les instructions de Saraha/Advayavajra. Ici il s’agit de pratiques dans la cadre du cycle de la divinité Cakrasaṃvara Sahaja.

[22] BA, p. 450. Voici le passage complet :
ngam rdzong pa'i zhal nas/ rje mi la'i gdams ngag thams cad rgyud dang 'brel ba thabs lam gyi gdams ngag dang / byin rlabs dang 'bul ba snyan brgyud kyi gdams ngag gnyis su 'dus/ de la snyan brgyud kyi gdams ngag 'di gzhan la byin pa med/ rje btsun ras chung pa la byin pa skad zer gyi 'dug kho bo la rje nA ro pa'i chos brgyad tshang bar gnang ba yin gsung nas/ khyad par gyi chos brgyad gdams ngag dang bcas pa tshang bar gnang / lhan cig skyes pa'i rtogs pa la ngo sprad nas/ khyod kyis gsang spyod kyi tshul du nyams su long zhig gsang sngags kyi snod du rung ba shin tu dkon par 'dug pas/ brgyud pa zin pa'i snod ldan gcig gi rgyud smin par gyis la gdams ngag tshang bar byin gsung /

[23] Lho rong chos ’byung.

[24] gZhon nu shes rab étant Kumāraprajñā en sanskrit, et un des textes de la TAN (Dpal ʼKhor-lo-bde-mchog Gsang-ba Rin-po-che Yid-bzhin-nor-buʼi mngon rtogs) étant signé par Ku-ma-ra-prad-dzña, il pourrait être attribué à ce personnage.

[25] Ecstatic Spontaneity: Saraha's Three Cycles of Dohā, Herbert V. Guenther, p. 14
After Par-phu-ba the tradition of the Doha continued through his direct disciple dGyer-sgom of sNye-phu shugs-gseb, a monastery dGyer-sgom had founded and resided at for some twenty-six years. dGyer-sgom’s disciple was Sangs-rgyas dbon, alias Rin-chen snying-po, who served as abbot of sNye-phu shugs-gseb for many years. He was succeeded by his disciple Brag-’bur-ba, the latter by Ri-la gzhon-rin, better known as Shugs-gseb ri-rab because of his time as abbot at the Shugs-gseb monastery. Thereafter the tradition passed through Bla-ma dKon-mchog rdo-rje, Chos-sgo-ba dPal shes-rab, rDza-khol-ba Jo-stan, Bla-ma sMon-lam-pa, sTag-lung Chos-rje Ngag-gi dbang-po, rje Sha-ra rab-’byams-pa bSod-nams seng-ge, and ’Khrul-zhig Sangs-rgyas bsam-grub, who was the teacher of Karma ’Phrin-las [1456-1539].” Les trilogistes et les Ngamdzongpistes se rejoignent en dGyer sgom et en Dharmasvāmin dKon mchog rDo rje.

[26] Aussi connu comme rNgog Byang chub dpal.

[27] BA, p. 450

[28] A Direct Path to the Buddha Within, Klaus-Dieter Mathes, p. 140
“In the same wood dragon year Zhonu Pal obtained from Ngog Jangchub Pal, in Dreuzhing, numerous important Kagyu teachings, such as special instructions on the Nâro chos drug ox the Oral Transmission of Cakra-samvara (bde mchog snyan rgyud).”

[29] “The Extraordinary Dharma-story of Master Mar-pa.169 The second hitherto unknown text was composed by Mi-bskyod-rdo-rje, a disciple of Rngog Byang-chub-dpal, after his master’s death (1446), and will be studied separately below.” Building a Tradition, Cécile Ducher

[30] Un texte du même titre existe de la main du maître Shangpa Kagyu rGyal mthsan ‘Bum.

[31] Difficile à repérer dans le texte mentionné. Il y a bien des offrandes d’eau (tib. yon chab) au maṇḍala, mais pas vraiment de référence directe à des ablutions. “stong gsum ‘di ‘am gzhan dag na// yon chab ji snyed yod pa kun// bla ma dkyil ‘khor lha la ‘bul// ‘gro ba’i don du bzhes su gsol//. Sous le titre le quadruple don dans le cadre de la consécration d’autorisation (tib. rjes gnang).

[32] Qui serait mort à l’âge de 88 ans en 1249 ou 1261 selon Evan Yerburgh. Gyawa Tamche Khyenpa serait donc né en 1161 ou en 1173. Milarepa est décédé en 1135. Nous ne connaissons pas les dates de Gungthangpa. On le voit apparaître dans la transmission des trois cycles de Tseringma, qu’il reçoit de Ngamdzongpa. Source : The Catalog of The Treasury of Precious Instructions by Jamgon Kongtrul Lodro Taye, Tsadra_Foundation, Richard Barron.

[33] Selon Ngamdzongpa, seuls Ngamdzongpa et Réchungpa auraient reçu l’intégralité de la transmission aurale de Milarepa. Gungthang Repa (gung thang ras pa)” (mentionné dans Roerich, 449) l’aurait reçu de Ngamdzongpa (première lignée).

[34] kye sems dpa' chen po
lo rgyus don gyi dgos pa bstan pa ni
dang por yid ches pa yi khungs bstan phyir
lo rgyus don gyi bshad lugs bstan pa ni
rang bzhin byin gyis brlabs kyi bshad lugs dang
rang gi ngo bo bstan pa'i bshad lugs dang
don gyi sgra tshigs bsdebs pa'i bshad lugs so
Chapitre 13 du Discours du roi pancréateur (kun byed rgyal po)