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jeudi 11 janvier 2024

"Le corps qui reçoit les coups ne juge pas"

Dans notre époque et dans nos contrées, où l’on parle volontiers de “retour à l’autorité”, “réarmement civique”, "remettre de l’autorité à l’école", et de “retour de l'autorité à chaque niveau et d'abord dans la famille”, on semble attendre avec une certaine impatience le retour de “la main ferme”, et que des actions soient enfin jointes à la bonne parole diffusée 24/24 sur tous les plateaux. En attendant de voir comment ce “retour à l’autorité” se traduira “à chaque niveau” et “d’abord dans la famille”[1] et bien sûr à l’école, regardons comment “la main ferme” qui ne tremble pas a toujours été un instrument indispensable, voire essentiel, dans l’éducation et la transmission du bouddhisme.

Sans “une main ferme”, la transmission (de “l’éveil”) n’est pas possible, répètent des maîtres bouddhistes encore de nos jours[2]. Le devoir d’un maître est de dompter (tib. bdul ba), “discipliner”, le disciple, et de le rendre docile[3]. Dans les cercles Zen, on discute tranquillement du bien fondé de la violence des méthodes d’origine[4], désormais ritualisée en le “bâton de Tokusan” (Deshan Xuanjian VIII-IXème).

Les coups de bâton kyōsaku ne sont pas une punition, et ne servent qu’ “à réveiller et revigorer le participant qui peut être fatigué durant le zazen”[5]. Difficile de faire abstraction de ce à quoi ont toujours servi le bâton et les coups de bâton. Mais dans le Zen, le corps qui reçoit les coups ne juge pas (et le mental n’a rien à voir là-dedans, ce n’est pas son affaire !). Le corps sait que c’est pour son bien. Dans le cadre de l’éducation, de la formation, du coaching, etc., les violences physiques, verbales et mentales, "bien dosées", ont pu servir à former et à corriger. Corriger tout en essayant d’expliquer prend parfois trop de temps et d’effort. Le corps “entend” souvent mieux que l’esprit, et reçoit les coups “cinq sur cinq”. Le corps a une bien meilleure mémoire.

Les parents corrigent l’enfant pour son bien
L’école corrige l’élève pour son bien
Le maître corrige le disciple pour son bien, etc. etc.

Qui aime bien, châtie bien, en ne corrigeant que pour rendre meilleur. Meilleur dans l’optique de celui qui corrige, bien sûr, et qui deviendra idéalement l’optique futur de l’individu corrigé. Châtier à l’image de Dieu, car le roi Salomon nous rappelle dans le Livre des Proverbes "Car l’Éternel châtie celui qu’il aime, Comme un père l’enfant qu’il chérit". Quelqu’un qui vous corrige, qui vous “fait violence” comme diraient les plus sensibles parmi nous, s’intéresse à vous, et agit par bienveillance, même si vous ne le voyez pas tout de suite. “Ce qui ne me tue pas me rend plus fort” dit Nietzsche[6].

Les punitions physiques étaient encore permises à l’école de ma jeunesse. En bon bouddhiste, je comprends maintenant que le maître d’école, et ses différents outils de correction (règle carrée pour les doigts et la tête, grande règle du tableau pour les fessiers, à genoux au coin, à genoux à côté de son propre banc les bras en l’air, gifle avec la bague à pierre tournée vers l’intérieur, etc.) voulait notre bien. Son autorité était toute entière, pour qu’il puisse accomplir au mieux sa mission : la transmission d’un savoir au service de tous.

En bon bouddhiste, je comprends enfin que la douleur des corrections s’élève à partir du mental, et que sans mental, pas de douleur. Il suffit de recevoir les coups sans juger, sans mental, en samādhi, et donc sans douleur. Si seulement tout le monde pouvait voir spontanément ceux qui nous corrigent comme des bon maîtres, au sens bouddhiste du mot, la vie serait moins douloureuse (du côté mental), et l’autorité serait vue comme un outil de réarmement bienveillant et précieux. Sans ego, sans résistance de notre part, et armés de notre résilience, ce que nous croyions percevoir comme de l’autorité (voire de la douleur) se dissiperait dans l’espace, deviendrait vacuité. Ca marche, nous l'avons déjà vu...

Contrairement à l’Occident, les traditions bouddhistes asiatiques ont su intégrer et préserver toute l’autorité au maître. Ils n’ont pas besoin d’un “retour à l’autorité”. Les disciples asiatiques semblent avoir mieux intégré la nécessité de “bastonnades”. Cela est d’ailleurs très clairement expliqué dans les hagiographies et dans les manuels d’instructions.
“Toutes les actions de ce précieux et parfait Lama,
Quelles qu’elles soient, sont bonnes.
Tout ce qu’il fait est excellent
Entre ses mains le travail, maléfique d’un boucher
Est bon, et apporte des bienfaits aux bêtes,
Inspiré par la compassion pour toutes.
Quand il s’unit sexuellement de façon impropre,
Ses qualités s’accroissent, et s’élèvent comme renouvelées,
Montrant que les moyens et la sagesse ont été réunis.
Ses mensonges qui nous dupent,
Ne sont que les signes habiles par lesquels il nous
Guide sur le chemin de la liberté.
Lorsqu’il vole, les biens volés se changent en denrées nécessaires pour soulager la pauvreté de tous.
Quand un tel Lama réprimande
Ses paroles sont de puissants mantras
Pour faire disparaître la détresse et les obstacles.
Ses coups sont des bénédictions
Qui accordent les deux siddhis et réjouissent tous les hommes fervents et respectueux
.[7]”
Bien sûr, il ne faut pas généraliser. En Occident aussi, il y a des bouddhistes qui savent garder le silence et réduire l’activité de leur mental quand des gourous sont au travail. S’ils ne sont pas très nombreux, ils sont souvent là où cela compte, au premier rang, dans les premiers cercles du gourou, en resserrant les rangs autour de lui. Si l’autorité débordante d’un maître envers ses disciples (Tailopa et Nāropa, patriarches Zen,...) peut donner la chair de poule aux pieux lecteurs d’hagiographie, elle n’est pas souvent bien accueillie par des non-initiés. Jusqu’à récemment, ce qui relevait de l’autorité avait plutôt mauvaise presse en Occident, mais grâce à des évolutions plus favorables un peu partout dans le monde, on peut espérer son retour prochain en France aussi, ce qui permettrait peut-être de nouveau aux gourous de faire leur travail de façon plus virile et décomplexée.

Sauf erreur, Socrate, qui n'était pas le pire des maîtres, n'utilisait pas de bâton pour "accoucher les esprits de leurs connaissances".

***  

[1] Suite aux violences urbaines, Emmanuel Macron veut ouvrir à la fin de l'été "le chantier de l'autorité parentale", Gabrielle Batesti - 24 juillet 2023

[2] Sogyal also declared “Each time I hit you I want you to remember that you are closer to me… closer to me. The harder I hit you the closer the connection.” (July 30th 2004, garden of Sogyal's villa in Lerab Ling, France) Youtube

Après avoir mis un coup de poing dans le ventre d’une nonne devant une salle pleine, Sogyal expliqua que sans cela, il ne pourrait plus enseigner.

"The next day, one of the Rigpa hierarchy addressed the doubters. Sogyal, he said, was upset that people should be questioning his methods. If people didn’t understand what had actually happened, then they probably weren’t ready for the promised higher-level teachings, and Sogyal would not teach again during the retreat." Sexual assaults and violent rages... Inside the dark world of Buddhist teacher Sogyal Rinpoche”

[3] « [Trungpa] dit, eh bien le problème avec Merwin — c'était il y a quelques jours — il dit, le problème de Merwin était la vanité. Il dit, je voulais me charger de lui en m'ouvrant totalement à lui, en mettant de côté toutes les barrières. “C'était un pari.” dit-il. Alors je demandais était-ce un erreur ? Il répondit “Non.” Alors je dis que si c'était un pari et que cela n'avait pas marché, pourquoi ne serait-ce pas une erreur? Eh bien, parce que maintenant tous les étudiants doivent y réfléchir, cela servira d'exemple, et leur fera peur. Alors je rétorquai “Et si tout le monde en parle à l'extérieur, cela ne causerait pas un scandale énorme?” Et Trungpa de répondre, “Eh bien, ne sois pas étonné de découvrir que tout l'enseignement se réduit finalement à la vacuité et la docilité.” Boulder Monthly, mars 1979.

[4] A en juger par les hagiographies des patriarches, voir Entretiens de Lin-Tsi de Paul Demiéville, Faits et gestes, p. 205 et suivantes. Trois questions, trois bastonnades.

[5] Wikipedia Kyōsaku

[6] "Nietzsche Trauma and Overcoming " montre que Nietzsche a souffert d'un syndrome de stress post-traumatique et qu'il a très probablement été victime d'abus sexuels pendant son enfance..

[7] Le Flambeau de la certitude (éd. Yiga Tcheu Dzinn, 1980, le “livre des pratiques préliminaires”, composé par Jamgon Kongtrul Lodrö Thayé (1813 - 1899). Traduit de l'anglais. La version anglaise avait été traduite par Judith Hanson, avec une préface de Chogyam Trungpa.

mercredi 6 décembre 2023

Buddhism and Violence: The Perfection of Meekness

Buddha sitting on the earth, taking the earth as witness (photo: Indiadivine)

Quite a long digression as an introduction, but don’t worry, I will get to the point.

In old mythologies preceding the classic ones, there was the earth and the female/male womb of the earth. The cycle of life consisted of life being generated on the earth from the womb and returning to the womb of the earth, which contained all the seeds of plants, animals and men, male and female seeds, without any identity. This cycle (di-odos) consists of the ascension (an-odos) of biological entities and their descent (cath-odos) back into the womb of the earth. The cycle of life. No heaven and hell, no good or evil, no gods and demons, etc. were needed for this process. This "superstructure" was minimalist. Men and women were born, procreated offspring with their biological seed, and returned into the womb. The “seed” of grandfathers was thought to be “reborn” into grandsons, and the “seed” of grandmothers into granddaughters. No individual identity was attached to these “seeds”.

In my fertile imagination the thought of having to free oneself from an ever returning “identical seed”, or from this Cycle of life didn’t seem to occur then. Even less so the thought of having to help and guide others to “free” themselves too. As for thinking about a beginning and an end of a cycle, what would have been the point?

With the invention of the third (tertiary) level "heaven", a better quality of “life” outside the Cycle of life, and of a "liberated" permanent individual seed, all the attention was directed towards a superstructure, and a new economy evolved around it. Simple life and survival on earth were henceforth in competition with a more glorious afterlife in heaven, at least for those believing in it. One could make efforts for this life, survival and/or comfort, or efforts with longer lasting effects (“investments”) for the afterlife (tib. tshe phyi ma). Celestial experts (hereafter Celestines) would explain how exactly to invest in the future, while making sacrifices in the present.

Since “Seeds” had become permanent and (like Google accounts) capable to keep records of all deeds, words and thoughts of the life of an individual, those who didn’t invest in their afterlife (hereafter Earthlings), would keep descending (cath-odos) back in the womb of the earth, after their death, and, from a Celestine point of view, the same “Seed” would be coming back (an-odos) on earth, as long as their afterlife needs were neglected. Since the Seeds had become individual and permanent, families could be divided into Celestine members caring for their afterlife, and Earthling members who didn’t, out of ignorance or sheer ill will. This entailed that some members of a family could end up in heaven, while others would return to the womb of the earth, henceforth called Hell, Hades, etc. A new cause of worry for the Celestines, who in order to help their unlucky Earthling brothers and sisters needed powerful means, which Celestine experts would gladly provide.

Sure, the newly added third level, would be yet another source of anguish, but at the same time it provided all the means to get a certain peace of mind, provided by Celestine experts. Earthlings could be converted, even at the very last moment, or could be helped in other ways, through prayers and investments on their behalf, to alleviate their future fate (the Cycle of life), to avoid the return to the womb of the earth, and sometimes to get them a place in heaven, even despite themselves.

These two afterlife destinations (womb of earth > earth, and heaven, “the two cities”) are to be found in creeds and religions under all sorts of forms and names. The “heavenly city” is permanent and the “earthly city” is cyclic, and therefore a cause of permanent anguish. The heavenly reality is higher, the earthly reality lower. I mean open your eyes… heaven is above, and earth below.

It’s common sense that acting in favour of, and investing in a higher and permanent reality is better than to do so in a lower one. Those who deny this are Nihilists, who don’t care for the third level. Nihilists, just like their Earthling ancestors living base lives, no better than plants and animals, in a two-leveled world myth cycle. In the three-leveled myth, as long as they are on the earth, and at least until their afterlife, all sprouted “Seeds” are subjected to two realities, the higher and the lower one, and will have to make do with both.

Celestine rules may forbid killing, fornication, stealing, lying, etc., but whilst living on the earth, Celestine experts and their patrons may, in the performance of their duties, need to “seem to” break some Celestine rules, in order to act in the best interest of all, Celestines, Earthlings and Nihilists without distinction. Not only does Celestine realpolitik allow them to do so, it even rewards them for it.

The legend of the Buddha learns us that the Buddha did not take Heaven and the gods as the witness of his Awakening, but the Earth (bhūmisparśa-mudrā). Perhaps he felt closer to the Earthling two-level system or more comfortable with it. You can touch and feel the earth.

As a religion, Buddhism too has a Celestine (paramārtha) and an earthly (saṃvṛti) reality. Buddhism started off as a Śramaṇic movement of renunciates, who wanted to free themselves not only from the earthly reality, but also from certain essentialised elements of Celestine reality. The nirvāṇa thus obtained seems to have been, initially, not an annihilation of the “Seed”, but an unbinding, extinction or “blowing out”, although Buddhists never agreed on the subject. The Celestine reality made quite a spectacular comeback with mahāyāna and vajrayāna, and the former nāstika Buddhism was welcomed back as a peer among other three-level religions. And there was much rejoicing.

Just like any other religion, Buddhism’s own survival has become its first priority, and any sacrifices made for its survival are necessary, and all efforts will be generously rewarded. Buddhism is not a violent religion as long as its interests remain untouched. Alliances with and protection by a Dhamarāja, a Theocrat, or if needed any secular, military and economic power is sought for, in order to guarantee its survival and development. Killing (and almost anything else) is allowed, provided it’s done “with compassion” and for “a good reason”, such as to destroy an enemy. Celestine reality overrules earthly reality, and the cycle of life will continue, until it ends by itself, or until competing Celestine realities finally rid us of it completely. “Compassion” in this context is not empathy, or altruism, but, in Buddhism, the simple conformity to the mahāyāna project of converting those to be converted to Celestine interests, in the long term, by various means, including through the four types of Tantric “enlightened activity” (caturkarman).

Many examples can be found in Michael Jerryson’s Buddhist Warfare (2010) of what may seem like Buddhist violence for those looking at it through earthly eyes. For Mahāyāna, anyone with power and wealth is a (potential) bodhisattva, entitled to “violence” for a good (Celestine) cause.

In Chan Buddhism, the Jueguan lun[1] similarly states that, if a murderous act is as perfectly spontaneous as an act of nature, it entails no responsibility:
"Question: “In certain conditions, isn’t one allowed to kill a living being?”—Answer: “The fire in the bush burns the mountain; the hurricane breaks trees; the collapsing cliff crushes wild animals to death; the running mountain stream drowns the insects. If a man can make his mind similar [to these natural forces], then, meeting a man, he may kill him all the same."
In a “heavenly” mindset, when in harmony with heaven, a man may kill another man, acting merely as a Celestine instrument, without any selfish reasons of himself. For the Fifth Dalai Lama, his Mongol protector Gushri Khan, a bodhisattva in disguise, was “entitled” to violence, because he was an ally and protector, and heaven smiled on his pro-Celestine activities. Another Dalai Lama, the Fourteenth, the Nobel Peace Prize 1989, “abstained from condemning the U.S. invasions of Afghanistan and Iraq”[2], the U.S. being his ally and protector. He also may have thought that these invasions were in harmony with natural forces, the hand of God or Karma, and that it would not be wise to interfere. Anyway, anthropology (Freud, Girard, Lévy-Strauss, …) teaches us that violence, or even murder (Freud), is found at the beginning of society. The price to pay for leaving the “incomplete” two-leveled Earthling system. Can there be humanity (jen) without heaven (tian)? So, when societies and civilisations are murdering away, they are simply fighting for their own survival. Is violence for higher Celestine (tian) reasons perhaps the price to pay for “humanity” and “compassion”? Is that sort of “compassion” indeed higher than the empathy and compassion of Earthlings, that Chogyam Trungpa and his disciples call “idiot compassion”.
“Chogyam Trungpa once said that you can actually kill someone with a sword and penetrating them with the blade is like making love to them. This expression of love and compassion is the same as holding the brother accountable. You can lovingly sink the blade of tough love into him and cut down his ego fixation on approval. If you remind him that his actions caused this result and you cannot offer him absolution. It comes from a place of pure love and compassion for the brother’s confusion. An intimate empathy can almost boil over in your heart as you say the words. But you know that telling the truth, when its hard is the right thing, not excusing your brother’s misconduct — no matter if it damages your family.” Karma Tsering Paljor, Idiot Compassion is not a Buddhist Value
Bernard Faure rightly observes that Buddhist violence isn’t limited to warfare, but includes also “ militant syncretism”.
“[...] rival doctrines were co-opted and integrated at a lower rank in a doctrinal classification (Ch. panjiao) that placed one’s own doctrine at the top. Needless to say, this kind of syncretism easily led to sectarianism[3].”
Metaphors for the conversion of local deities are associated with “sexual submission”[4].
“An even cruder sexual symbolism is found in a variant of the myth of Maheśvara’s submission, in which Rudra (another form of iva) is literally sodomized by his Buddhist nemesis, Hayagrīva (a terrible form of the “compassionate” Avalokiteśvara).[5]”
Bernard Faure mentions asceticism as a form of violence (tapas, fasting) against oneself, as long as one is not in compliance with heavenly prescriptions. Discrimination against women, yet at the same time putting women on a pedestal and using them as instruments to liberation, or to be displayed as status objects (concubines). Sexual abuse of mudrās, and of children in monasteries. Violence used for the education of young monks or in Western Buddhist centers (OKC). Violence used by gurus/lamas in “crazy wisdom”, “smashing concepts” and “insulting the ego”.

This is not to point at violence used in Tibetan Buddhism in Tibet, in the past, but at the violence still present today in Western settings, and still considered as a part of the transmission. Sogyal Lakar (1947-2019) considered himself a student of Jamyang Khyentse Chökyi Lodrö (1893 – 1959).
“For three years, while his tutor was ill, Jamyang Khyentse worked hard to fetch water, gather firewood, look after him and so on. He had no help from anyone else, but did it all on his own. Later on, he would say this had been a supreme method for gathering merit and purifying his obscurations. He used to say, “I purified a little of my negative karma by really serving my teacher.” His teacher was very strict, and used to beat him whether there was good reason or not. Later in his life whenever he shaved his head you could see all the scars from the beatings. It was at the end of his thirteenth year that the tutor passed away.” Orgyen Tobgyal Rinpoche, The Life of Jamyang Khyentse Chökyi Lodrö
Mary Finnigan and Rob Hogendoorn wrote about this in Sex and Violence in Tibetan Buddhism. 
“[Jamyang Khyentse] Chokyi Lodro was a tyrant who punished monks ten at a time. When a flogging was ordered, Rinpoche insisted on four or five hundred lashes and he always watched from the window of his residence when the punishment was delivered.
For some people, being hit on the head is alleged to be a healing method; Chokyi Lodro once knocked a lama nearly unconscious because his blood was said to be toxic. The beating allegedly induced a complete recovery. Orgyen Topgyal even alludes to the possibility that he may have assaulted his young wife. “I haven’t heard that Rinpoche ever hit her, but people tend not to talk about such things".[6].
The day after Sogyal Lakar, Chokyi Lodro’s disciple, lost his temper and hit a nun in her stomach in front of a large audience, he declared this was part of “his method”.
"The next day, one of the Rigpa hierarchy addressed the doubters. Sogyal, he said, was upset that people should be questioning his methods. If people didn’t understand what had actually happened, then they probably weren’t ready for the promised higher-level teachings, and Sogyal would not teach again during the retreat." The Telegraph, Sexual assaults and violent rages... Inside the dark world of Buddhist teacher Sogyal Rinpoche, Mick Brown, 21/09/2017
The Tibetan term for what we see translated as “disciplining”, “converting”, “taming”, “breaking in”, “subjugating” is btul ba or dul ba, in Sanskrit vinayati and damya. In the Mahā-prajñāpāramitā-śastra (The treatise on the great virtue of wisdom), attributed to Nāgārjuna, the Buddha is called “puruṣa-damya-sārathi”, “‘Leader of the caravan of men to be converted”.
“The doctrine of the Buddha is a chariot, the disciples are the horses,
The true dharmas are the merchandise, the Buddha is the leader.
When the horses stray from the path and wander from the way,
The Buddha corrects them and controls them
.” MPS
If you wonder why “the caravan of men”, MPS anticipated you’d wonder about this, and provides an answer:
“Question. – The Buddha converts (vinayati) women (strī) also and makes them fond of the Path. Why is it a question of men only [in the name puruṣadamyasārathi]?
Answer. – Because men are noble whereas women are lowly, because the woman follows the man and because the man [alone] is master of his actions
."
A good disciple is a meek (dul ba) disciple, or as Chogyam Trungpa would put it:
“Well, don’t be amazed to find that actually the whole teaching is simply emptiness and meekness.” Trungpa in conversation with Allen Ginsberg[7].
In Tibetan Buddhism, including as taught and practiced in the West, students are required to practice the “Four Foundations of Buddhist Practice” (sngon 'gro), the last one is specifically called “Guru-Yoga” (bla ma’i rnal ‘byor), but even the first one presents a Refuge tree with the specific lamas of a specific lineage, and the lama is the center of all four practices. One of the books still used as an explanation of these practices, including in the West, is Jamgon Kongtrul’s The Torch of Certainty, Shambhala Publications Inc.
“Failure to appreciate the guru's kindness reveals lack of esteem for the Dharma. If you lack such esteem, all your Dharma practice will be futile and will net you no positive qualities no matter how hard you try. If, due to this lack of esteem, you take the arrogant view that it is impossible for the guru to acquire positive qualities, or you take the diffident view that it is impossible for the rest of us to do so, you are meditating with a perverted attitude. Since you have fallen into the first transgression, all your previously accumulated merit is swept away ! Re- spect for the guru and the Dharma will arise of their own accord if you appreciate the guru's kindness. All positive qualities will then be yours spontaneously, with no effort on your part.”

“Buddhajñānapāda's faithless perception caused him to see Manjushri as a married monk with children. This perception obstructed his attainment of supreme siddhi. Similarly, your own mental attitude causes you to see faults in the guru. How can a Buddha have faults? Whatever he does, let him do it! Even if you see your guru having sexual relations, telling lies and so on, calmly meditate as follows: "These are my guru's unsurpassed skillful methods of training disciples. Through these methods he has brought many sentient beings to spiritual maturity and liberation. This is a hundred, a thousand times more wonderful than preserving a pure moral code! This is not deception or hypocrisy but the highest mode of conduct!" In particular, when he scolds you, think: "He is destroying my bad deeds!" When he hits you, think: "He is chasing away the demons who obstruct (my spiritual progress]!" · Above all, consider the fact that your guru loves you like a father loves his son. His friendship is always sincere. He is very kind. If he seems displeased or indifferent toward you, think that this is the retribution which will remove your remaining karmic obscurations. Try to please the guru by serving him in all ways possible. In brief, do not find fault with the guru.[8]”
This will lead to the Perfection of Meekness and the attainment of supreme siddhi. Once a guru yourself, you will require the same of your own “manly” students. As for the other ones, “make them fond of the Path”.

***

[1] “Jueguan lun,” in Suzuki Daisetsu Zensh, Vol. 2, ed. D. T. Suzuki (Tokyo: Iwanami shoten, 1980 [1968]) (94a1–5). Quoted by Bernard Faure, Afterthoughts in Michael Jerryson’s Buddhist Warfare (2010.

[2] Ibid. Bernard Faure

[3] Ibid. Bernard Faure

[4] See my French language blog “Le phallus qui soumet la nature et la femme” 01/02/2014

[5] Ibid. Bernard Faure
Also see my blog La promotion fulgurante de l’ambitieux yaksha Vajrapāṇi 20/11/2011

“Le Dict de Padma contient un exemple de conversion particulière. Les 24 territoires (S. pīṭha) sont contrôlés par les dieux et démons (S. vighna) sous les ordres de Rudra en faisant souffrir les habitants. Rudra, résidant à Pretapuri, doit être converti pour que la doctrine bouddhique puisse se répandre. Evidemment, Vajrapāṇi sera de la partie. Ce sont Hayagrīva et Vajravārāhi, le cheval et le sanglier, qui sont chargés de cette mission par la congrégation de bouddhas. Hayagrīva pénètre par la "porte du bas" de Rudra, jusqu’à ce que sa tête de cheval sorte par le sommet de la tête de Rudra. Les bras et les jambes de Rudra s’étendent. Vajravārāhi pénètre par le bhaga (vagin) de sa compagne (Umā[7]), et sa tête de sanglier sort du sommet de la tête de la compagne. L’union (T. zhal sbyar) de "Cheval" (Hayagrīva) et de "Cochon" (Vajravārāhi) donne naissance à une manifestation de Vajrapāṇi portant le nom Bhurkumkuta (T. rta phag zhal sbyar dme ba brtsegs pa[8] bskrun [9]). Le culte de Vajravārāhi (Kubjikā) est cependant apparu après l'époque du roi Khri srong lde btsan.”

[6] Finnigan, Mary and Hogendoorn, Rob. (2019). Sex and Violence in Tibetan Buddhism, The rise and Fall of Sogyal Rinpoche, Jorvik Press, p. 25

[7] When the Party’s Over, interview avec Allen Ginsberg in Boulder Monthly, mars 1979.
“ He said, well, the problem with Merwin — this was several years ago — he said, Merwin’s problem was vanity. He said, I wanted to deal with him by opening myself up to him completely, by putting aside all barriers. “It was a gamble.” he said. So I said, was it a mistake? He said, “Nope.” So then I thought, if it was a gamble that didn’t work, why wasn’t it a mistake? Well, now all the students have to think about it —so it serves as an example, and a terror. But then I said, “What if the outside world hears about this, won’t there be a big scandal?” And Trungpa said, “Well, don’t be amazed to find that actually the whole teaching is simply emptiness and meekness.”

[8] Jamgon Kongtrul. (1977). Torch of Certainty, translated by Judith Hanson, Foreword by Chogyam Trungpa.

mardi 5 décembre 2023

Pensée paresseuse, récitation et langage totalitaire

Dialogue de Boris Cyrulnik et Fabrice Midal sur la Psychologie du mal (YouTube)

"Si j’ai un livre pour me tenir lieu d’entendement, un directeur pour ma conscience, un médecin pour mon régime… je n’ai pas besoin de me fatiguer moi-même. Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer; d’autres se chargeront à ma place de ce travail fastidieux." Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les Lumières ? 1784.
Boris Cyrulnik est un neuropsychiatre et éthologue français, qui utilise des concepts clés tels que la "pensée paresseuse", la "récitation" et le "langage totalitaire", qui peuvent être le résultat d’un refus de l’altérité, et d’une attitude “totalitaire”.

Une pensée totalitaire est
“une pensée totalement explicative qui ne laisse pas la possibilité d'inventer d'autres pensées. C'est une excellente stratégie de prise de pouvoir qui empêche le plaisir de penser, mais donne les bénéfices de la récitation partagée. Ce sont des pensées simples et linéaires qui semblent vraies et incontestables. Ces raisonnements sont très convaincants. Ils sont souvent étayés de 'preuves', de démonstrations scientifiques, de données statistiques. Cependant, ces mono-explications ont un effet dévastateur. Elles sont totalitaires. Elles paraissent pour vraies et uniques, parce qu’elles sont logiques[1].”
La “pensée paresseuse” est au fond un manque de pensée, l’utilisation de “prêt-à-penser”, de généralisations hâtives, de stéréotypes, de slogans, d' “éléments de langage”, sans remise en question, sans pensée critique, et sans exploration intellectuelle. Quand ces pensées sont répétées sous forme de slogans, elles deviennent de la “récitation”. Leur répétition incessante empêche la réflexion, et permet en outre d’identifier les bons et les mauvais sujets de la pensée dominante, et ainsi de resserrer les rangs.

La simplification excessive, la résistance à la complexité, et le manque de réflexion critique peuvent conduire à des croyances sans fondement. Dans un groupe, elles peuvent contribuer à la polarisation et à des conflits interpersonnels. Quand le “pensée paresseuse” devient comme une doctrine rigide, qui rejette l’altérité et les remises en question, elle peut installer parmi ses membres une vision simpliste et stéréotypée du monde, ce qui pourrait même conduire à l’isolation sociale. Les groupes où règnent une “pensée paresseuse”, voire une “pensée unique” et sa “récitation”, peuvent être facilement manipulés par leurs chefs, surtout si ces derniers ne sont pas sous le contrôle d’une instance supérieure, et entretiennent des relations privilégiées avec chacun des membres, dont ils pourraient être le directeur de conscience, voire davantage… Dans un tel groupe, les dérives totalitaires sont inévitables, surtout s’ils ont pour objet de créer une “société éveillée” selon leurs propres principes, au sein de la société dont ils sont tous issus et dont ils font tous partie, et parfois contre les principes mêmes de la société mère, p.e. un royaume théocratique dans une république démocratique.

Dans le cadre de la promotion de son dernier livre, où ces thématiques étaient abordées, Boris Cyrulnik a passé un entretien intéressant avec Fabrice Midal, l’auteur de l’hagiographie Trungpa, L’homme qui a introduit le bouddhisme en Occident. Quelques extraits.

1:53 Depuis mon enfance je suis fasciné, et encore plus maintenant fasciné, parce que la plupart des gens qui sont tentés par l'aventure du mal n'ont pas conscience du mal. Ils ont même conscience d'une sorte de morale. Ils commettent des crimes énormes même au nom de d'une morale, que je propose d'appeler la “morale perverse”, c'est-à-dire que c'est au nom d'une représentation totalitaire qu'ils ont du monde.

4:13 Le monde humain est créé dès l'instant, où l’on entre dans le monde de l'artifice et surtout dans le monde de la verbalité. Et là, on crée le monde humain pour ce que ce monde a de merveilleux, la poésie, la spiritualité, l'art, toutes les formes d'art. Et ce qu'elle a d'horrible, c'est-à-dire une représentation délirante, coupée de la réalité. Dé-lira, dé-, privatif, lira, coupé de la réalité, du sillon sur la terre, [et cependant] logique... Je propose l'expression de “délire logique”. Ces gens qui délirent ne sont ni psychotiques, ni même plus névrotiques que moi, et pourtant ils délirent.

14:08 [En vivant] dans un stéréotype verbal, le stéréotype donne l'apparence, l'illusion d'une pensée mais ce n'est pas une pensée, c'est une “récitation”, et le “langage totalitaire” est très doué pour faire des slogans qui arrêtent la pensée dans un slogan. On n’a plus besoin de penser. C'est le confort dans la servitude qui séduit énormément de monde. Plus besoin de faire l'effort de penser.

21:44 Il y a une une ontogenèse, c'est-à-dire un développement continu sous l'effet des pressions du milieu. Les pressions ne sont pas les mêmes selon les stades du développement. Les garçons, plus aptes que les filles à frapper, mordre, pousser, sont récupérés par absolument toutes les cultures, pour leur apprendre les métiers de la guerre. Toutes les cultures, toutes les frontières sont le résultat de guerres. S'il y a une cartographie des croyances religieuses, c'est parce qu'il y a eu des guerres de religion. Si on parle français en France, c'est parce que la République a interdit le breton, le basque et d'autres langues. C'est par la violence, ce n’est plus de l'agressivité, c'est la violence. C'est par la violence que la société se construit.

24:11 Les garçons sont héroïsés, parce que héroïser un garçon, c'est la preuve de la difficulté du groupe social. Quand un groupe a besoin de héros, c'est que le groupe est en difficulté. Quand un groupe est en paix, il n’a pas besoin de héros.

24:32 Si un groupe social a besoin de héros, c'est qu’il y a un malaise social, et que le héros est encouragé au sacrifice : tuer les autres, ou se faire tuer, pour sauver le groupe, ou pour sauver l'estime du groupe. Donc, c'est un mauvais signe quand on a besoin que les hommes soient sacrifiés, héroïsés, et bien sûr, la plupart du temps ils sont oubliés très rapidement, après leur mort, alors qu'on promet qu'ils vont être des martyres inoubliables.

53:17 [sur la pensée totalitaire] Il n’y a qu'une seule pensée, il n’y a que des slogans. Ce n'est pas une pensée, c'est un slogan, une illusion de pensée. Je récite comme le chef, le chef ne se trompe jamais, donc je ne me trompe pas. C’est vraiment le triomphe de la pensée paresseuse.

59:26 On se soumet à un langage totalitaire, c'est-à-dire un langage sans altérité.


Une autre forme d’appauvrissement de la pensée est la pensée symbolique, très présente dans la pensée religieuse. Extrait de mon blog De numérologie et de gnosticisme aryen 09/12/2019.

Johan Huizinga, l’auteur de Déclin/Automne du Moyen-Âge, écrit dans le chapitre XV Le symbolisme à son déclin, comment une société en déclin s’accroche à son symbolisme en multipliant l’usage des symboles. Devenus vides, ceux-ci n’ont plus de puissance, et l’on pense qu’en les multipliant, leur nombre compensera leur manque de puissance. Mauvais calcul, cela deviendra au contraire un facteur qui accélère le déclin, parce que le manque de puissance des symboles deviendra de plus en plus évident.
“Du point de vue causal, le symbolisme se présente comme une espèce de court-circuit de la pensée. Au lieu de chercher le rapport de deux choses en suivant les détours cachés de leurs relations causales, la pensée, faisant un bond, le découvre, tout à coup, non comme une connexion de cause ou d'effet, mais comme une connexion de signification et de finalité. Un rapport de ce genre pourra s'imposer dès que deux choses auront en commun une qualité essentielle qu'on peut rapporter à une valeur générale. Ou, pour employer la terminologie de la psychologie expérimentale : toute association basée sur une similitude quelconque peut déterminer immédiatement l'idée d'une connexion essentielle et mystique. Fonction mentale assez pauvre, si l'on en restait là.” (Huizinga)
Le “court-circuit de la pensée” se traduit notamment dans la loi de correspondance basée sur la sympathie universelle. L’utilisation des correspondances par le nombre est très populaire. Les religions qui, par souci de rester traditionnelles, ont souvent conservé des arguments “Scientifiques” (numérologiques, etc.) très anciennes, comportant toujours de nombreuses correspondances de nombres.
“ L'assimilation ne repose souvent que sur une égalité de nombre. Une perspective immense de dépendances d'idées s'ouvre de ce fait, mais ce ne sont que des exercices d'arithmétique. Ainsi, les douze mois signifieront les apôtres; les quatre saisons, les évangélistes ; l'année, le Christ. Il se forme tout un agglomérat de systèmes de sept. Aux sept vertus correspondent les sept prières du Pater, les sept dons du Saint-Esprit, les sept béatitudes et les sept psaumes de la pénitence. Tous ces groupes de sept sont en rapport avec les sept moments de la Passion et les sept sacrements. Chacun d'eux s'oppose aux sept péchés capitaux qui sont représentés par sept animaux et suivis par sept maladies.” (Huizinga)
***

[1] Les dangers des pensées totalitaires, site Couples et familles, Analyse rédigée au départ de la conférence « La pensée totalitaire » de Boris Cyrulnik lors du séminaire du Centre de Ressource Educative pour l’Action Sociale, le mercredi 26 février 2014.

dimanche 1 mai 2022

Autres temps autre moeurs ?

Purge d'états mentaux négatifs au XVIIème siècle, Matthaeus Greuter, Crédits : Domaine public, Gallica, BNF

Aliam vitam alios mores
, autres temps autre moeurs.

En revanche, il faut engager la discussion avec ceux qui chercheraient à maintenir les moeurs d’autres temps, parce qu’il s’agirait de moeurs d’êtres dits “éveillés”, et que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, quels que soient les temps et les moeurs.

Prenons donc le cas des thaumaturges itinérants ou sédentaires, au Tibet et en Chine, et leur comportement antinomique, qui aurait pour but d’éveiller les non-éveillés. Ce comportement antinomique éducatif a parfois été nommé “folle sagesse”. Nous commençons maintenant à connaître les dérives (abus) de la “folle sagesse”, qui plonge ses racines dans des formes de “comportement antinomique”, dont regorge une certaine littérature picaresque religieuse, où le héros est un filou, un "trickster". Dans les milieux bouddhistes, on commence tout doucement à admettre que les comportements de “folle sagesse” de certains lamas (Chogyam Trungpa, Thomas Rich, Sakyong Mipham, Sogyal Lakar, etc. etc.) sont au fond des abus de pouvoir. On est prêt à considérer ceux-ci comme quelques pommes pourries sur un arbre pour le reste en parfaite santé, rien de systémiquement pourri, ou en décalage total... Quand le comportement “antinomique” de lamas modernes ressemble à celui de grands maîtres du passé, le besoin peut être ressenti de distinguer entre la “folle sagesse” des anciens et celle des modernes, pour sauver au moins les premiers. En admettant en effet qu’autres temps autre moeurs, et tout en voulant protéger les bouddhistes contemporains contre les dérives de la “folle sagesse”, ou contre la “folle sagesse” tout court, je pense que l’on peut se permettre de regarder de façon critique les comportements antinomiques de fictions médiévales ou modernes en chinois ou en tibétain, quand celles-ci ne sont pas considérées comme de la fiction, mais comme des hagiographies posant des modèles à suivre, y compris à notre époque et en Occident. Avec une grille de lecture nettement moins conciliante, que reste-t-il de “sage” (éveillé et éveillant) dans certains actes de “folle sagesse” ?

Dan Martin a écrit un article[1] sur une approche de Dampa Sangyé qu’il appelle “counterintuitive therapeutic method” ou "psychologie inverse”, comme on parle d’ingénierie inverse. Le terme tibétain est “gya log”.
“Par "contre-intuitif", nous entendons simplement ceci : un traitement qui, à première vue, semble n'avoir rien à voir avec le problème, ou même qui pourrait même sembler l'aggraver, peut, dans les bonnes circonstances et/ou avec le bon dosage, avoir des effets thérapeutiques auxquels on ne s'attendrait pas normalement…”[2] (traduction DeepL).
Je pense avoir trouvé dans la littérature sur le moine fou Ji Gong un exemple parfait pour illustrer cette méthode[3]. Il s’agit de son sauvetage d’un homme suicidaire. La “folle sagesse” avait fonctionné dans cette histoire, mais ce n’était pas sans risque, et bien évidemment cela reste de la fiction.

Je ne pense pas que ce soit une bonne approche de chercher, dans des hagiographies, des actes de “folle sagesse” de personnages considérés comme éveillés, et d’essayer de les défendre contre nos moeurs, en considérant à la fois ces êtres éveillés et leurs actes comme autre chose que de la fiction. Ces actes ne peuvent et ne devraient plus servir de modèle.

Qu’est ce qui ne vas pas dans cette approche ? Déjà le fait d’accepter a priori : voilà un homme qui est dit “éveillé”, un Bouddha vivant, un sage qui sait ce qui est bon pour vous, même s’il utilise des “méthodes contre-intuitives” pour vous le faire comprendre. Certains penseront sans doute immédiatement à des Bouddhas du passé, avec qui cela a en effet pu être le cas, et bien se passer, admettons. Fiction ou fait historique, peu importe, désormais tout cela est dans le passé, et tout comme une fiction plus ou moins vraie. “Laisse les morts ensevelir leurs morts” (Mt 8, 22), et occupons-nous plutôt des vivants et de leurs victimes. Personnellement, je pense immédiatement aux dérives possibles actuellement, et qui se sont produites les dernières décennies en Occident, et ailleurs. Notamment, par une méthode contra-intuitive, qui consiste à “briser des concepts” (smashing concepts apart), et à “insulter l’ego” (insult ego), utilisée par “des gourous qui boivent du bourbon”

Quasiment tout dans la vie de Dampa Sangyé est légendaire et hagiographique, comment faire le tri dans les matériaux à disposition. Certains éléments peuvent refléter une certaine vérité, mais comment la déterminer ? Est-ce même possible ? Quand des faits hagiographiques semblent plausibles, parce qu’on les a déjà rencontrés dans d’autres sources hagiographiques, ou qu’ils s’accordent avec la pratique du bouddhisme tel que nous le connaissons aujourd’hui, est-ce suffisant ? Je ne pense pas.

Virūpa, un des maîtres de Dampa, au milieu de ses collègues (tantra-mère)
(voir Dan Martin) (Himalayan Art 59965)

On ne peut pas accepter la longévité extraordinaire, les métamorphoses et les métempsycoses de Dampa Sangyé. Pour moi, le Dampa Sangyé historique est le corps humain qui est mort au début du XIIème siècle à Dingri, en Chine ou ailleurs, et qui avait toutes les limites d'un corps humain, définies par le Bouddha dans la première des Quatre nobles vérités. Peut-on dire que Dampa était un grand voyageur, et qu’il avait passé la plupart de sa vie en de longues périodes de retraite[4] ? En plus de tout le reste qu’il aurait fait et pour lequel il est le plus connu ? Ce qui semble assez clair en lisant sur le personnage Dampa, c’est qu’il connaissait parfaitement la psychologie humaine, pour le pire comme pour le meilleur. C’est une connaissance qui s’acquiert en fréquentant, et en vivant avec des humains. Guider d’autres humains, façon chef, maître, thérapeute, etc. sont des compétences qui s’acquièrent en vivant parmi eux, et, apparemment, en tant que chamane, yogi laïc, au comportement antinomique (“fou divin”). On ne peut se comporter en “fou divin” qu’en compagnie d’autres humains.

Il y a des sources hagiographiques qui disent que Dampa, originaire de l’Inde, alla en Chine pour y corriger le bouddhisme des chinois. Il n’est d’ailleurs pas exclu que Dampa n’était jamais allé en Chine, et que son voyage et son séjour sur la “montagne à cinq pics de Mañjuśrī” (Wou-t’ai chan, Wutai Shan) avait pour but hagiographique de le mettre en contact direct avec Mañjuśrī, ou d'expliquer la teneur un peu "Ch'an" de son système Zhidjé pour des raisons de conversion. Mais le thème de son voyage et de son retour de Chine revient sans cesse. Son système de “mahāmudrā”, n’est pas sans rappeler des aspects du “Ch’an” (“Tibetan Zen”), et de l’Introduction (tib. ngo sprod) comme méthode de transmission privilégiée. Le comportement de Dampa est plus proche de ceux des thaumaturges itinérants chinois, que des maîtres et paṇḍits bouddhistes Indiens de son époque. Il est plus près d’un maître Ch’an que d’un Kamalaśīla, ou d’un Atiśa par exemple. Plus près d’un mahāsiddha aussi, mais je crains que ce que nous assumons généralement du monde des mahāsiddha “indiens” soit loin de la réalité.

C’est vrai que Zhidjé et Chöd (gCod) sont souvent confondus, avec le dernier éclipsant totalement le Zhidjé ET Dampa Sangyé, qui aurait fait de longues retraites de gCod (voir l’illustration dans la thèse de Wen-Shing Lucia Chou). Il n’est pas très plausible que Dampa Sangyé soit allé en Chine, pour y faire une retraite de gCod pendant douze ans (ou plusieurs années) dans une grotte à Wou-t’ai chan (en la compagnie spirituelle de Mañjuśrī), pour ensuite aller à Dingri, et y enseigner que le Zhidjé.

La source la plus importante de tout ce qui concerne le Zhidjé se trouve dans une collection (Zhijé Collection[5]), dont nous avons un manuscrit qui date de 1246 (Dan Martin, Crazy Wisdom in Moderation). Dampa Sangyé était capable de converser avec les gens de Dingri en tibétain. Un tibétain limité sans doute. En outre, il s’exprimait souvent en analogies, et seul son disciple (Bodhisattva) Kunga (1062-1124) aurait été capable de le comprendre. Le résultat est une grande quantité d’énonciations “gnomiques” (“Qui exprime[nt] des vérités morales sous forme de proverbes ou de maximes”), attribuées à Dampa, mais qui ne sont pas nécessairement de lui[6], et qui comportent des références au Prajñāpāramitā et au Laṅkāvatāra Sūtra (Dan Martin). Plus proche du “Ch’an” que des tantras (des mahāsiddha), thaumaturgie à part …

Côté pratique, l’apprentissage se faisait à l’aide de “méthodes coercitives” (tib. btsan thabs), ou “radicales”, qui sont l’opposé de méthodes “douces” (tib. ‘jam thabs). Coercitives de façon physique et/ou psychique. Il est possible d’influer voire de maîtriser le mental à travers des exercices physiques et énergétiques (souffles, de type prāṇāyāma), “haṭhayoguiques”, ou “pneumatiques”. Cela dure tant que dure la coercition.

Mais la méthode coercitive peut aussi être une sorte d’emprise mentale d’une personne (le maître) sur une autre (le disciple), à travers, entre autres, de la “psychologie inverse” (tib. gya log). Toutes les méthodes “modernes” de “briser les concepts” et “d’insulter l’ego” sont également des “méthodes coercitives” (btsan thabs). Il n’y a pas de méthode systématique pour “briser les concepts” et “insulter l’ego”, ce sont des méthodes ad hoc et en situation, improvisées par le maître, “en fonction de la disposition du disciple”. Peut-on délimiter de façon pragmatique une frontière entre la “psychologie inverse” (gya log) et les “méthode coercitives” (btsan thabs) d’un maître comme Padmasambhava, Dampa, ou Tailopa, et celles de lamas/tulkus modernes, disons un Trungpa ou un Sogyal ? Autrement dit, qu’est-ce qui empêcherait la “psychologie inverse” ou les “méthodes coercitives” de déraper ? A partir de quelle norme ou critère, ou déontologie ? Ou est-ce que les dérapages mêmes font partie de l’apprentissage ?

En parlant de méthode coercitive, Dan Martin écrit :
“Il est clair que violence est bien trop forte pour [la méthode coercitive], alors que son utilisation dans la collection Zhijé a plutôt pour but de pousser les limites (“pushing the envelope”). Pour faire une autre remarque importante et connexe, je n'ai remarqué aucun exemple où [Dampa] inflige des lésions corporelles à un autre être humain, mais il y de nombreux exemples où il jette un livre dans la rivière, ou arrache une pierre d'agate précieuse, ou fait d'autres choses avec les affaires de ses disciples[7].” (traduction Deepl).
Non, quand on lit les sources hagiographiques de Dampa, il y a clairement de la violence d’un autre type, et sur des personnes. Une violence de domination, et qui peut instaurer un rapport de dominant-dominé. Un abus de pouvoir, ou une emprise mentale, dirions-nous de nos jours.

En note, Dan Martin ajoute :
“Pour être clair, il y a des exemples enregistrés de lui attachant de façon spectaculaire une fronde autour de la bouche d'un disciple, ou plaçant des objets peu recommandables dans la bouche d'un disciple, mais aucun, à ma connaissance, impliquant une blessure physique ou une douleur. Vous trouverez d'autres exemples dans Martin, 2006[8]”.
Ou placer des objets peu recommandables dans le vagin d’une disciple… Et autres expressions de magie misogyne, mais, autre temps, autres moeurs. Voir mon blog Un gourou en action, histoire édifiante (2015).

On voit que des bouddhistes, y compris des universitaires occidentaux, peuvent avoir du mal à justifier ce qui ne peut pas/plus être justifié, en cherchant la traduction la plus juste, pour ce qui est clairement de nos jours un cas d’abus de pouvoir, ou d’emprise mentale, et donc possiblement un cas de dérive sectaire, ou de viol. S’il s’agit d’une fiction, disons clairement que c’est de la fiction, comme le sont les faits et gestes de Ji Gong le moine fou (le livre L’ivresse d’éveil d’Yves Robert, les Deux Océans), et qui sont présentées ainsi. Exemple :
“La demoiselle Wang dormait d'un sommeil agité, visiblement en proie à un cauchemar crépusculaire et profond. [Ji Gong] Le Mat, monté sur l'escabeau, repéra un petit pied mignon chaussé d'une minuscule pantoufle brodée. Il en défit le lacet, souleva l'édredon de brocard, et glissa le plus doucement possible la pointe de la chaussure dans le vagin de la fille. Puis il redescendit au rez-de-chaussée, aussi silencieusement qu'il était arrivé. Or, dans l'escalier, il se heurta au seigneur Shen, qui avait terminé ses ablutions.
- Maître Bonsecours ! s'écria celui-ci. Voilà longtemps que je ne vous ai vu ! Je pensais justement à vous ! Quel bon vent vous amène ?
” (p. 110)
Si des fictions religieuses (Padmasambhava, Tailopa, Dampa Sangyé, …) doivent en revanche toujours servir de modèle à la relation maître à disciples de nos jours, le bouddhisme tibétain recommande en fait des “dérives sectaires”... Et il encourt le risque que des maîtres tibétains essaient de faire de la “folle sagesse modérée” à la Dampa Sangyé, en humiliant des disciples devant d’autres, entre autres en utilisant la nudité, tout comme Dampa le faisait, ou en “attachant de façon spectaculaire une fronde autour [du cou] d'un[e] disciple”, voir mon blog De la violence fondatrice comme "initiation" (2019). On peut aussi “tuer” sans blessures physiques, et pas que “l’ego”. On peut détruire une personne.

Quelque soit le nom (ou la traduction) qu’on lui donne, la “folle sagesse”, hardcore ou softcore, la “psychologie inverse”, les “méthodes coercitives”, etc. n’ont plus leur place dans un bouddhisme moderne. Que sont d'ailleurs les "états mentaux négatifs", qui requièrent l'application de telles méthodes ? Plutôt les bouddhistes s’en rendent compte, et mieux ce sera pour eux et pour leurs maîtres.

MàJ05052022 Lire aussi ce blog sur la méthode contra-intuitive de Dampa, par Dan Martin

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[1] Crazy Wisdom in Moderation: Padampa Sangye’s Use of Counterintuitive Methods in Dealing with Negative Mental States.

[2] “By the term counterintuitive we mean simply this: a treatment that on the face of it would seem to have nothing to do with, or even one that would seem bound to aggravate, the problem may, under the right circumstances and/or with the right dosage, have therapeutic effects that would not normally be expected.”

[3] “Once Ji-gong saw an old man trying to hang himself from a tree. The man made a noose and was placing his neck into it when suddenly he saw Ji-gong, dressed in rags, coming his way chanting, “Die, Die, everything is over after I die, death is better than living, I will hang myself now.” Ji-gong also made a noose and looked like he was going to hang himself side by side with the old man from the same tree. The old man was puzzled and asked Ji-gong why he, a monk, would want to commit suicide. Ji-gong told him that he was commissioned to raise money to remodel the monastery. He had begged for three years and collected some money, but on his way back to the monastery, he stopped at a bar, got drunk, and somebody stole all his money. Having no face to go back to the monastery, he decided to end his life. The old man believed his story and said, “Don’t worry, I happen to have some money, which is no use for me anymore.” He gave Ji-gong five pieces of silver, which is all the money he had. Ji-gong took the silver and said, “Your silver does not shine as much as what I used to have, but I will take them.” So he took the money and walked away with a grin on his face. The old man felt even sadder and proceeded his suicide attempt, but Ji-gong returned. The old man thought the monk came back to thank him for the money. But Ji-gong said: “I see you’ve got nice clothing, why don’t you give that to me also so you can nakedly leave this world just as you nakedly came?” The old man was stunned; he looked up the sky and sighed: “Why is it as difficult to die as it is to live, and how can I end my misery?” Ji-gong said, “look, after you die, the wild dogs will come to tear you up, and your nice clothing will be wasted, but if you give it to me, I will make good use of it.” Ji-gong continued to tease and play with the desperate man, until the latter became amused and started to laugh with Ji-gong. The old man soon found this eccentric monk quite friendly and extremely entertaining. He started to open his heart and told Ji-gong his tragic story about the loss of his daughter. His suicidal mind-set miraculously dissolved. Ji-gong helped him to recover his daughter and the story had a happy ending. (Wang 5-8)”. Poetic Leaps in Zen's Journey of Enlightenment, Zhi, Yong, iUniverse, Bloomington, IN., 2012. Source en ligne

[4] Dan Martin, Crazy Wisdom in Moderation: Padampa Sangye’s Use of Counterintuitive Methods in Dealing with Negative Mental States.

[5] Zhijé Collection : The Tradition of Pha Dampa Sangyas: A Treasured Collection of his Teachings Transmitted by T[h]ug[s] sras Kun dga’, ed. B. Nimri Aziz, 5 vols. (Thimphu, Bhutan: Kunsang Tobgey, 1978–79).

[6] Remaniés et édités par Patsab, le disciple de Kunga.

[7] “Clearly violence is far too strong for it, when its use in the Zhijé Collection is something more along the order of pushing the envelope. To make another important and related point, I have noticed no examples of him inflicting bodily harm on another human being, but many instances of him tossing a book in the river, or snatching a treasured agate stone, or doing other things with his followers’ belongings”.

[8] “To be clear, there are recorded instances of him dramatically tying a slingshot around a disciple’s mouth, or placing unsavory items in a disciple’s mouth, but none I know of involving physical injury or pain. More examples are in Martin, 2006”.

Martin, Dan. 2006. “Padampa Sangye: A History of Representation of a South Indian Siddha in Tibet.” In Holy Madness: Portraits of Tantric Siddhas, edited by Rob Linrothe, 108-123. New York: Rubin Museum of Art.