Affichage des articles dont le libellé est quiétisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est quiétisme. Afficher tous les articles

lundi 1 juin 2020

Jouer à cache-cache


Adam et Ève se cachant de Dieu (au lieu du contraire...), détail d'une gravure de Heinrich Aldegrever (1540) 
« Dieu » a une longue histoire.[1] Un petit dieu tribal devient le dieu unique d’un peuple, d’une religion, de plusieurs religions dites « monothéistes ». « Dieu » intègre le Dieu plus philosophique de l’Hellénisme, devient parfois synonyme de l’Être. Grâce au délestage partiel par la philosophie (notamment le platonisme et le stoïcisme), la théologie et le scolastique, les religions de « Dieu » ont pu être interprétées de façon plus digeste pour le monde post-moderne, de façon à ce que « Dieu » (l’Être) devienne un passe-partout permettant des comparaisons plus commodes de l’approche de « Dieu » dans les traditions les plus diverses, et permettant du même coup des syncrétismes de tous bords. Grâce au lien entre « Dieu » et le petit dieu tribal, ceux qui sont ainsi inclinés peuvent rappeler que « Dieu » fut le Dieu d’Abraham, de Joseph, de Moïse, etc.[2], et invoquer les propos et les injonctions de « Dieu », petit dieu tribal. Les religions n’hésitent pas à se servir de tout le spectre entre les injonctions d’un petit dieu tribal et l’appel de l’Être, pour guider les êtres, permettant de glisser facilement d’un extrême à l’autre. Le minimum de la religion est sans doute l’idée qu’il y a "quelque chose" plutôt que rien.

Le quiétisme est probablement la forme (condamnée) de la religion catholique, où, dans la pratique, on s’éloigne le plus du petit dieu tribal, et où on tente le plus de s’approcher de l’Être, en anéantissant son humanité (les puissances de l'âme). En théorie, une religion qui vise l’unité avec Dieu, dès maintenant ou après la mort, devrait se réjouir de la réalisation de cet objectif, et mettre tout en œuvre pour que cela se produise conformément. Ce qui empêche l’unité de se faire dès maintenant est « l’humanité », la part humaine et animale de l’âme. Le chemin vers l’unité consiste alors à « mortifier » les puissances inférieures de l’âme, afin de permettre aux puissances supérieures de se tourner vers Dieu, l’Être, et de s’en approcher le plus possible. Les puissances inférieures et supérieures de l’âme sont appelées « néant » par les quiétistes. Dieu est l’Être, l’homme est le néant, rien, enfin rien de bon. Le Christ a une double nature : divine et humaine. Il sert de guide et de pont. Dans la contemplation, il faut à un certain moment abandonner même « l’humanité » du Christ pour « progresser » vers la divinité[3].

C’est un point de vue dualiste, qui ne peut au fond accepter la dualité de l’homme ou de l’Homme idéal (Christ)[4]. C’est tout ou rien. L’anéantissement s’appelle « le sommet de la perfection ». Le quiétisme prend au mot ce que la religion enseigne sur la perfection. Comment faire pour aspirer à cette perfection, tout en restant humble ? C’est tout un combat, comme il s’avère des écrits des quiétistes. L’Amour-propre (l’ego diraient les bouddhistes) attend toujours en embuscade. Pour éviter tout acte des puissances de l’âme, les quiétistes on fait de la passivité une stratégie. Toute volonté ne peut être que de Dieu. Un quiétiste ne veut rien, tout est décrit de façon passive. Sans « Dieu », l’Être, rien n’est possible. Le « néant » est incapable d’action réelle. Le quiétiste est « appelé » à la contemplation. Mais son âme doit être "bien morte" (par la mortification) à toutes choses pour obtenir la contemplation infuse, qui est « une jouissance de Dieu et une communication de ses caresses, en quoi l’âme ne fait que suivre l’impétuosité de l’Esprit divin ».[5] L'élément intéressant à en tirer est que toute jouissance qui n'est pas de Dieu est péché, on pourrait dire "consommation" (jouissance stérile) dans le sens consumériste... A développer une autre fois.

Cette passivité et cette présentation d’une pratique passive sont sans doute aussi une astuce, un expédient pour réduire au minimum tout « apport personnel » et toute raison d’autosuffisance, mais pourquoi aussi ne pas les prendre très au sérieux ? On voit alors des petits « glitches » (bugs) dans la Matrice (The Matrix) quiétiste. « Dieu », l’Être, attend des choses bien précises de nous, et le directeur spirituel les explique en détail, notamment quand on aborde le sujet de la « sécheresse » (« traversée du désert ») ou la « privation sensible » et l’absence de « douceurs sensibles ». Comme un bon parent, Dieu guide ses enfants[6], parfois en les incitant par la douleur[7], parfois en distribuant des « douceurs sensibles », parfois en les ignorant. Exactement ce dont l’enfant de Dieu a besoin, à un moment précis. Il s’est quand-même bien bonifié notre « Dieu » tribal.
« Dieu donne quelquefois à des âmes qui sont au train de la méditation[8], des lumières, des transports et des communications libérales de son amour qui les approchent des parfaits. »[9]
Quand cela arrive au cours de la « contemplation ordinaire » (non infuse), les contemplateurs doivent « s’abandonner à Dieu, pour ne point troubler son opération » par leur amour-propre ou leurs retours-sur-soi.
« Ils doivent retourner à leur contemplation ordinaire quand ils ne les ont plus, et non pas à la méditation. Car Dieu ne leur a pas fait ses grâces extraordinaires pour les faire reculer, il les a égayés, il les a consolés, il les a fortifiés, pour qu'ils poursuivent leur chemin avec plus d'amour et de fidélité qu'auparavant. »[10]
En revanche,
« Ceux qui veulent s'élever par leurs efforts à la contemplation, sans signes, sans vocation, et sans conseil, qui se flattent, qui cherchent l'oisiveté, qui quittent la méditation par imitation et par complaisance, ne doivent point souffrir leurs sécheresses et s'il s'obligent à les souffrir, les sécheresses se tourneront tantôt en des inquiétudes et tantôt en des illusions, qui leur feront bientôt reconnaître qu'ils sont entrés dans le cabinet de l'Époux sans y être appelés. Pour ceux qui sont véritablement appelés, leurs sécheresses ne sont jamais sans soutien et sans un fonds de repos qui doit leur suffire dans ce chemin. »[11]
A cause de l’histoire complexe de « Dieu » (l’Être), des dualités qu’il évoque, de l’interprétation personnelle que chacun a de ce mot, et surtout à cause des discours que les plus intrépides lui prêtent, je préfère éviter de l’utiliser, même s’il reste là en creux. Reste alors une méthode pour s'en approcher, et surtout, son terrible dualisme, qui invite à se débarrasser de son « humanité » en laissant « Dieu » s’installer dans le néant, voire dans le siège du conducteur pour les théopathiques. Le même « Dieu » avec son histoire complexe, aux très nombreux discours contradictoires ? Ou autre chose ou Quelqu’un ?

Pour le bouddhiste obsolète et dépassé que je suis, et qui ne prend pas à la légère les pouvoirs mystérieux (conditionnement, manipulation, Lakoff, …) de la parole et du sens des mots, l’utilisation des termes « Dieu », « l’Être » évolue trop près de l’extrême de l’être, sur lequel on ne doit pas se fonder, au risque de dévier de la « voie du Milieu ». La même chose vaut pour les pratiques spirituelles et spiritualistes correspondant à cette vue « extrême ». Une méthode qui cherche à abandonner « des puissances inférieures et supérieures », pour s’élever (s’éloigner d’un extrême), et rejoindre un objectif à l’autre extrême, n’est pas une voie du Milieu. Je dis cela tout en étant très bien conscient du fait que « le lit » de cette voie du Milieu s’est très sensiblement approché de l’extrême de l’être depuis que je connais le bouddhisme. Je veux bien admettre que ce bouddhisme « du Milieu » n’ait jamais réellement existé (ni moi, ni personne d’autres n’en savons rien au fond)[12], mais je conçois bien comment il pourrait être utile.

***

[1] Comment Yahvé, petit dieu tribal, est-il devenu un Dieu universel ?
Le monothéisme est né dans un monde où régnait une pléthore de divinités. Comment un dieu parmi d’autres est-il devenu le Dieu unique ? Entretien avec Thomas Römer dans le Monde des religions (accès payant).

[2] Ésaïe 45 « Ainsi parle l'Eternel: Les gains de l'Egypte et les profits de l'Ethiopie, Et ceux des Sabéens à la taille élevée, Passeront chez toi et seront à toi; Ces peuples marcheront à ta suite, Ils passeront enchaînés, Ils se prosterneront devant toi, et te diront en suppliant: C'est auprès de toi seulement que se trouve Dieu, Et il n'y a point d'autre Dieu que lui. Mais tu es un Dieu qui te caches, Dieu d'Israël, sauveur! Ils sont tous honteux et confus, Ils s'en vont tous avec ignominie, Les fabricateurs d'idoles.… »

[3] « Il ne faut donc point rebuter certaines personnes qui, ne semblant pas tout à fait mortes aux choses humaines, ont néanmoins un attrait pour contempler. » Malaval, p. 227

[4] « Cherchons Jésus-Christ lui-même et non pas simplement ses mystères ou ses images ». Malaval, p. 198

[5] Malaval, p. 226

[6] A partir de la page 222

[7] Voir Catherine de Gênes (1447-1510) et le Traité du purgatoire, qui lui est attribué.

[8] Inférieure à la contemplation, car faisant encore appel aux puissances supérieures de l’âme. Il y a une discussion entre Philotée et son directeur au sujet de la nécessité (ou non) de « retourner » à la méditation, quand la contemplation ne se passe pas conformément.

[9] Malaval, p. 222

[10] Malaval, p.223. Comparez avec le bouddhisme, où la progression vers les états supérieurs découle de l'ascétisme.

[11] Malaval, pp. 223-224

[12] Je n’accepte cependant pas les théories actuellement en vogue de l’invention d’un bouddhisme rationnel au XIXème siècle par une bande d’occidentaux orientalistes (antichrétiens etc.) et par quelques dissidents bouddhistes en Orient, qui auraient souffert d’une sorte de syndrome de Stockholm spirituel. Il suffit de se plonger dans les écrits bouddhistes, pour voir que ce type de bouddhisme ait existé à différentes époques, au moins dans la tête de certains bouddhistes "élitistes" à l’orient, méprisant les croyances populaires.

samedi 30 mai 2020

Contemplation acquise et infuse


Urne funéraire


La suite de mes explorations du quiétiste Malaval. Elles me serviront à faire des comparaisons idéologiques dans des blogs à venir.

La science infuse est la Science qu’Adam avait reçu de Dieu au moment de la création. La « scientia infusa » est la Science versée par Dieu dans l'âme, et non acquise. Le participe passé du verbe latin infundere signifie « verser dans, répandre dans (ou sur), etc. » CNRTL

Il y a un dialogue fort intéressant dans La belle ténébre de François Malaval sur l’état passif. Ce qui est bien dans les écrits spirituels du XVIIème siècle, c’est qu’ils aiment expliquer comment se produisent les divers états spirituels, parfois presque de manière Scientifique, en donnant toutes sortes de détails, comme si la foi seule ne suffisait pas, ou qu’il fallait lui donner un coup de main. L’avantage est que l’on sait ce qu’un auteur spirituel a derrière la tête, et à travers lui les chercheurs spirituels de son époque. Malaval ne cherche pas la facilité et semble faire de son mieux pour tout aborder, dans le cadre que la religion catholique de son temps lui impose.

Dieu est le créateur, qui regarde l’âme « comme un vase précieux où il verse tout ce qu’il lui plaît »[1]. Une petite citation qui annonce la couleur de la discussion sur la relation entre Dieu et l’âme humaine. D’un côté un principe actif, le plus grand moteur de l’univers, de l’autre un « vase précieux », qui, selon Malaval, est passive de deux manières : quant aux principes et quant aux actions. L’âme est passive au regard de la grâce, infuse, qui la fait agir. Il s’agit des puissances (inférieures et supérieures) de l’âme, avec lesquelles « l’âme produit les actions justes et agréables à Dieu ». L’âme est également passive au regard de la foi, « parce que la foi est une lumière infuse et non pas produite par son opération, à l’aide de laquelle l’âme croit ce qui est au-dessus de la nature et de la raison. » Ceci est selon Malaval de la théologie commune de base. La grâce et la foi, qui permet de « croire » les choses surnaturelles, sont donc des dons que Dieu « verse » dans le « vase précieux ».

Pour produire les raisonnements philosophiques, ou même pour raisonner sur Dieu (théologie), l’âme/l’esprit passe par une connaissance acquise, grâce à ses facultés. Dans ce sens, l’âme n’est pas passive.
« Mais quand Dieu, par sa libéralité, lui communique gratuitement un rayon qui passe, ou bien une lumière qui demeure, ou quelqu’autre don excellent, à l’aide duquel [l’âme] produit ensuite des pensées et des affections qui sont conformes à sa grâce, elle est passive pour ce principe, elle ne l’a pas produit de son fonds, elle l’a reçu. »[2]
De même pour la foi, Dieu peut encore produire en l’âme « les actes propres par lesquelles elle croit, et si, outre la qualité surnaturelle de la charité, il produisait encore en elle les actes d’amour, alors l’âme serait passive, et pour les principes et pour les actions ».

Résumons, les âmes humaines sont des « vases précieux » dans lesquelles Dieu a versé sa grâce (les facultés) et la foi, leur permettant de produire « des actions justes et agréables à Dieu ». Mais, en plus de cela, Dieu peut encore intervenir de façon surnaturelle, pour verser des grâces et de foi supplémentaires dans des « vases précieux » dans le cadre de ses projets divins.

Un quiétiste mettra tout en œuvre pour se soumettre à la direction directe de Dieu, en s’abritant des puissances ordinaires, en se plaçant le plus près de Dieu possible, et en cédant sa volonté à la volonté de Dieu, prêt à avoir ses facultés dirigées surnaturellement par Lui. C’est la théopathie. Les grâces et les lumières que Dieu verse dans un « vase précieux », après la création de l'âme, sont surnaturelles. Ce que l’âme fait ensuite avec ces dons surnaturels, sont « purement des actions de l’âme ».

Dans une telle conception, l’homme et l’âme créées sont considéré « naturels » (dans l'ordre "naturel" des choses dans un cadre (mono)théiste), les facultés et autres grâces, ainsi que les actions de l’âme produites grâce à elles, sont « naturelles », dans la mesure qu’elles ne constituent pas une intervention « surnaturelle » de Dieu, et participent au déroulement « naturel » de la création. Les « lumières » versées par Dieu dans le « vase précieux » à la création sont appelées des « lumières naturelles ». Celles qu’un croyant reçoit en supplément pendant son parcours spirituel sont des « lumières surnaturelles ».

Le parcours spirituel, « l’élévation de l'âme », a lieu par des actions propres à l’âme (connaissance, amour, adoration, louages, glorification,…). Au niveau de la contemplation, Malaval estime qu’elle est seulement « acquise » (et non « infuse »), s’il s’agit d’une « habitude de se tenir en la présence de Dieu avec plus ou moins de facilité, selon le progrès d’un chacun ». L’âme n’est alors pas passive, même si la grâce (qui attire vers Dieu) et la foi (qui nous maintient en sa présence) sont opérationnelles.

La contemplation surnaturelle, évidemment due aux vertus surnaturelles de la grâce et de la foi, l’est aussi à l’habitude, « qui est une qualité infuse de Dieu, indépendante de l’âme tant en sa production qu’en sa manière d’agir ». Si l’âme n’a pas encore l’habitude, elle peut recevoir « un secours surnaturel qui l’élève ».[3] L'élévation est toujours due à une grâce.

Le concept des grâces, des lumières et de la foi reçues, ont évidemment aussi pour objet de rester humble. Rien de « surnaturel » n’est dû aux efforts de notre « néant ». Le parcours spirituel n’est « ascétique », voire héroïque bien qu’à la gloire majeure de Dieu, qu’au regard de la maîtrise des puissances inférieures de l’âme. Pour le reste, l’âme ne peut que produire des « actions justes et agréables à Dieu », en attendant ses grâces, lumières et foi surnaturelles. Les « fruits » surnaturels ne sont de toute façon pas les fruits des actions et efforts du néant humain.

Cela fait dire à Philotée « si la contemplation est un don de Dieu, c’est une témérité d’y aspirer avec des méthodes ».[4] Son directeur explique que Dieu se cache des hommes, ses voies sont impénétrables, sa grâce n’est pas toujours perceptible par ceux qui la reçoivent. « Il ne faut pas présumer que la contemplation surnaturelle soit connue avec une évidence nécessaire par ceux à qui Dieu la communique »[5]. Il ne faut donc pas se demander si la contemplation est acquise ou surnaturelle/infuse. Ce faisant, les mêmes effets peuvent se produire. Il ne faut pas non plus se demander par quelles causes ces effets sont produits.
« Les uns obtiennent toutes leurs grâces par l'oraison, les autres par la fréquentation du très Saint sacrément, quelques-uns par l'exercice fidèle d'une vertu particulière, comme de la charité, de la patience, de la douceur, de la charité envers les pauvres, ou de quelqu’autre qui attirent toutes les bénédictions sur eux ».
Ne se posant plus ces questions, on ne s’en inquiète plus. Ne s’inquiétant plus, on est quiet, tout en continuant de produire des « actions justes et agréables à Dieu ». D’ailleurs, les signes de la contemplation acquise et de la contemplation surnaturelle ne diffèrent pas, et une contemplation infuse peut être aussi facilement donnée que reprise, pour notre bien.

Néanmoins, selon le « procédé ordinaire » de Dieu, les âmes passent de la méditation à l’oraison d’affection, de l’oraison d’affection à la contemplation ordinaire et de la contemplation ordinaire à la contemplation infuse. « Une oraison servant ainsi de degré et de disposition à l’autre ».[6]

***

[1] Malaval, p. 165-166

[2] Malaval, p. 165

[3] Malaval, p. 167

[4] Malaval, p. 168

[5] Malaval, p. 170 « Ceux qui sont mus et agis de l’Esprit de Dieu sont les enfants de Dieu ». Romains, 8,14.

[6] Malaval, p. 172

vendredi 29 mai 2020

Le théâtre spirituel



En étudiant le processus cognitif utilisé par François Malaval dans sa Pratique facile pour élever l’âme à la contemplation, on voit que le classement en partie inférieure et partie supérieure s’inscrit dans la dualité classique Ciel-Terre et Esprit-Matière. La partie inférieure étant la partie de l’âme/l’esprit en contact direct avec la Terre/Matière et la partie supérieure en susceptible de se tourner vers Dieu, en demeurant en sa présence (=contemplation).

Pour rappel, les « puissances de la partie inférieure de l’âme » sont, selon Malaval, 1. le sens commun, 2. l’imagination ou la fantaisie, 3. La faculté estimative (jugement) et 4. la mémoire sensitive. Les appétits de ces puissances-là doivent être mortifiées, réprimées.

Les « puissances de la partie supérieure de l’âme » sont 1. l’entendement[1], 2. La volonté et 3. la mémoire intellectuelle.
« Reprenant donc toute la doctrine précédente, vous voyez que les sens extérieurs envoient leurs images [sensitives] aux sens intérieurs et que l’appétit forme de là ses passions et ses mouvements ; qu’ensuite l’entendement raisonne sur ce qui se passe dans la partie inférieure et que la volonté conclut au bien ou au mal. »
Les appétits (concupiscibles et irascibles) suivent les sens et suscitent les passions (concupiscibles et irascibles) : respectivement, l’amour et la haine, le désir et la fuite, la joie et la douleur, et l’espérance et le désespoir, la crainte, la hardiesse et la colère. Ces passions fondamentales peuvent en produire d’autres.
« La première garde de l’âme commence dans les sens extérieurs ».
« Si les sens extérieurs ne reçoivent pas une trop grande multitude d’objets, les sens intérieurs ne formeront pas tant d’images, de fantômes, d’opinions et de souvenirs. L’appétit concupiscible et l’appétit irascible ne produiront pas tant de passions. L’entendement n’aura pas tant à raisonner et, se trouvant plus vide des créatures, se remplira plus de Dieu. La mémoire intellectuelle ne conservera pas tant d’espèces qui causent des distractions continuelles à l’âme. Et enfin la volonté, s’unissant à Dieu comme à son unique et souverain bien, ne sera pas toujours en peine, parmi une foule importune de tant d’objets différents, de ce qu’elle doit choisir ou de ce qu’elle doit éviter. »
L’homme qui cherche la perfection va donc se recroqueviller dans la pointe de l’âme, et se blottir dans la présence de l’Esprit de Dieu, idéalement sans être dérangé ni par les puissances inférieures, ni par les supérieures. Si « l’Esprit de Dieu » lui rend « la liberté de penser », notre chercheur restera dans les sphères supérieures, où le Symbole Christ l’aidera.

Il y a une discussion intéressante dans la deuxième partie de la pratique facile (ajoutée plus tard) entre Philotée et son directeur sur la « suspension totale des puissances » (pp. 161-164), la suspension étant « une cessation absolue de toutes les opérations de l’âme ». Cela arrive normalement pendant le sommeil, dans l’extase ou lors d’une « grande défaillance ». Lors d’une suspension partielle, une des trois puissances supérieures est encore opérationnelle. La suspension partielle est possible « dans les actions de la vie civile ». Malaval, tout comme Sainte Thérèse, juge inutile la « suspension totale », et une perte de temps et d’utilisation des « lumières de l’âme ». Elle est aussi dangereuse et peut s’accompagner de « présomption ».

Poésies spirituelles de François Malaval

« L’âme, demeurant paresseuse et engourdie de sa part, attend néanmoins d’en haut des miracles et des lumières, et veut rendre les grâces de Dieu la récompense d’une molle et d’une pesante oisiveté. » (p.163). Philotée discute de la nature de la suspension avec son directeur. Il lui semble que la suspension est un vide de toute sorte d’images[2]. Ce serait donc une sorte d’état non-discursif (skt. nirvikalpa tib. mi rtog pa). Pour son directeur s’est une suspension d’actes distincts et particuliers (skt. amanasikāra tib. yid la mi byed pa), « pour faire place à un acte confus et universel de la présence de Dieu ». Le sens de « vide » n'est pas à prendre au sens littéral, car « l’âme est toujours occupée et toujours remplie ». La suspension des puissances, même supérieures, c’est « suspendre un moindre bien pour un bien plus parfait » : le néant des puissances est rempli par Dieu. C’est la raison pour laquelle François Malaval aime son néant (voir son poème spirituel « L’Amour de son néant »)[3]. « Qu’en Dieu tout bien se trouve, et le néant en moy ».
« Et c'est sur le néant que Dieu veut opérer.
L'homme lors qu'il en sort, de son Dieu se sépare ;
Il fait Dieu de soy-même, en soy-mesme il s'égare !
Et passant tout à coup à l'autre extrémité,
S'abisme en un néant qui n’est qu'énormité ;
Le neant du péché, ce néant effroyable,
Aux mouvemens divins ce néant imployable
Néant , l'horreur de Dieu qui voulant l'engloutir,
Se vint dans mon néant luy-même anéantir :
Se rangeant à mon estre au lieu de le détruire,
Il veut par cet exemple au néant me conduire :
Il cherit le néant de son humanité
Et semble s'oublier de sa divinité.
Et moy, seray-je Dieu quand Dieu cesse de l'estre
, »
Le néant des puissances est ici automatiquement (?) rempli de Dieu. Tel que le présente Malaval, ce vide se remplit aussitôt de Dieu. La Nature a horreur du vide (Aristote), mais Dieu, qui « veut l’engloutir » aussi apparemment. Quoi qu’il en soit, et qui ou quoi que soit Dieu, une âme vide ou le « vide » de l’âme n’est pas possible selon Malaval et les autres Quiétistes chrétiens. Le « nihilisme » ne pourrait jamais atteindre son objectif de néant et de vide réel, car celui-ci serait aussitôt rempli de Dieu, de vacuité etc. Il n’est donc pas nécessaire de protéger les humains contre le « nihilisme », « le néant », « le vide », « la vacuité ». Tout comme le « néant » de l’homme semble avoir besoin d’être rempli par « l’être », le « trop plein » de « Dieu » semble avoir besoin du « néant » de l’homme, pour « oublier sa divinité ». Les deux se retrouvent dans le « néant rempli »… qu’est la vacuité, ajouterai-je.

Car dans cette présentation, on fait comme si « Dieu » se morfond seul dans son être, et l’homme dans son néant, mais (en allant dans le sens même de cette doctrine) est-ce le cas ? Dans la vacuité de la voie du Milieu, entre être et non-être, cette unité est déjà un fait. Elle est même « perpétuelle », si on veut passer par là. Dans ce « néant rempli », à quoi bon raisonner en termes de « puissances inférieures », « puissances supérieures », « mortifier la partie animale », « élever l’âme », « suspendre les puissances supérieures », « s’abîmer en un néant » pour que « Dieu s’y engouffre » ?

Il s’agit alors plutôt d’un exercice spirituel qui fait (re)prendre conscience de l’unité, en la mettant en scène dans une pratique (sādhana). Mais du même coup on réactualise les séries de dualités intervenant dans l’exercice, et on tient les mêmes dualités artificiellement en vie. Cela nous condamne à un jeu perpétuel d’entrées et sorties, car la « conscience » de l’unité semble être à ce prix. Cette « conscience » n’est sans doute pas nécessaire, et semble « uniquement » servir une sorte de jouissance esthétique.

Ensuite, il y a le piège de la transmission, le jeu du maître et du disciple, du directeur et son contemplatif, qui requiert également la réactualisation des dualités, pour (re)faire le trajet qui mène à l’unité des dualités, ou à sa prise de conscience.

Il semble donc impossible de tout à fait sortir de ces va-et-vient, de ces entrées et sorties, de ces « réitérations » et leurs jeux de rôles. Il faut alors conclure que l’objectif n’est pas vraiment d’arriver à l’unité et de vivre librement, mais de savourer l’unité dans une pratique continue de séparations et de retrouvailles. D’abord comme « commençant », ensuite comme contemplatif et finalement comme directeur spirituel ou « Maître ».

***

[1] « Faculté qui discerne par discours le vrai d’avec le faux et le bien d’avec le mal, en tant que cela est conforme à la perfection de l’homme. »

[2] Images sensitives (skt. ākara tib. rnam pa) et images produites (skt. vikalpa tib. rnam rtog) par l’imagination, des « fantômes ».

[3] Poésies spirituelles, Gallica, BNF.

samedi 23 mai 2020

La religion peut-elle empêcher une vie équilibrée ?


"Bataille de la vallée des larmes", Eduardo G.

« L’affaire du quiétisme » ne semble être qu’une excuse pour un autre débat de fond, entre la pratique religieuse comme l’imitation et la réitération d’actes religieux et une vie bien vécue, mais où la religion ne prend pas toute la place.

En lisant (parcourant) L’Instruction sur les états d’oraison de Jacques Bossuet, celui-ci - peut-être un peu repoussé dans ses retranchements - prend la défense d’une pratique religieuse très incarnée en actes, paroles, pensées, dévotions, etc., où les actes doivent être réitérées sans cesse, pour garder à distance l’oisiveté et l’ennemi. Du coup, seuls des religieux professionnels sont en mesure de réellement pratiquer une religion comme il se doit. C’est en « multipliant les prières et les demandes » qu'on « tachait de les rendre perpétuelles ». L’oraison perpétuelle selon Bossuet est donc la réitération continue d’actes religieux.[1] « Par cette réitération on [arrive] à une oraison plus simple, [que] sa simplicité rend continuelle d'une manière plus haute ». « On dit que l'oraison est continuelle pour exprimer la pente, la disposition, la facilité qui fait qu'on ne peine plus. » Peut-être cela ne suffit pas pour conduire à la perfection (d’ailleurs, quelle perfection existe-t-il pour un pécheur ?), mais au bout d’une vie bien remplie, on pourrait dire avec Paul « J'ai soutenu un bon combat, et la couronne de justice m'est réservée ».[2]
« Il est vrai que nous avons vu qu'il y a des actes de simplicité ou même de transport, qui échappent à notre connoissance, ou plutôt à notre souvenir ; mais si l'on n'y regarde de près, ces actes seront un prétexte aux âmes infirmes et présomptueuses pour ne rien faire du tout, et cependant se persuader qu'elles auront fait de grandes choses, que leur propre sublimité leur aura cachées. » (IEA p.644)
C’est bien envoyé, mais que cela implique-t-il pour l’efficacité des méthodes utilisées ? En filigrane, on comprend bien en lisant Bossuet que la perfection n’est pas possible, car nous resterons au fond des pécheurs : « Qui est celui […] qui ne mêle pas dans l'oraison même des pensées du ciel avec celles de la terre, et qui ne pèche pas dans le moment même où il espéroit obtenir la rémission de ses péchés » ?[3] A cause de ce mélange de terre et de ciel, tout qu’il y a de réellement bien d’accompli (siddhi) est une grâce de Dieu. La réitération d’actes, inefficaces en eux-mêmes, ne sert qu’à la gloire majeure de Dieu. Rien n'est fait pour soi, être impur (car mélangé de terre), avec des motivations mélangées de terre. La croyance même en la possibilité de s’extraire de son vivant de la terre en s’élévant à Dieu, à travers une méthode, une méthode courte et facile qui plus est, enseignée par des "laïcs sans théologie" (Malaval) et même une femme (Madame Guyon) …, et à la portée de tous, est une aberration aux yeux de Bossuet. Pourquoi ferait-on encore l’effort d’entrer dans les ordres, et vouerait-on sa vie entière à Dieu, en multipliant les actes religieux à la gloire majeur de Dieu, si une mère de famille, « chargée de péchés, menée par divers désirs » arrive à s’élever par une méthode facile ?! 

Tout ce que Bossuet écrit sur l’impossible perfection terrestre, et la présomption d’être arrivé à cette perfection est assez vrai, mais qui a planté cette idée de perfection (un Royaume céleste, sans « terre ») dans la tête des sujets et des croyants, en leur portant la Bonne nouvelle? La vie sur terre consiste alors à la toucher le moins possible, « la terre ». A oublier la part de « terre » en soi-même. A effacer toutes les traces de « terre » en se purifiant sans cesse. A remplir sa vie et sa tête, dès maintenant, d’images célestes toutes faites (imitation), tout le temps, partout, en toutes circonstances (voir mon blog La vision et les vues). Chasser « la terre » en la remplaçant par « du ciel ». C’est aussi l’objet de la voie de transmution (tib. sgyur lam) du bouddhisme ésotérique. Cela demande un effort continu, « la terre » étant absolument partout. Partout ? Non ! Car une petite parcelle de ciel irréductible résiste... Mais néanmoins, « tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière » (Génèse 3 :19). Le « tu » n’est en fait que l’enveloppe charnel avec ses tendances terrestres qui influencent l’âme céleste, en la tirant vers le bas. Sans l’idée d’une perfection absolue ailleurs (Royaume, khecāra, Terre pure, …), la terre serait-elle toujours une vallée de larmes, produites par le choc entre perfection et imperfection ?

Pour un être humain, la vie est forcément une vie terrestre, qui est ce qu’elle est. Faire miroiter une vie céleste parfaite post-mortem (la terre n’est rien, le ciel est tout), cela aide-t-il réellement à mieux vivre sur la terre, voire à mieux « supporter » la vie terrestre, ou cela empêche-t-il de vivre une vie équilibrée en mettant tous les efforts dans une vie terrestre bien conduite, y compris en respectant la part de ciel en soi, sans lui cédant le monopole ? Ce projet est-il possible quand l’injonction est donnée de réitérer sans cesse les actes religieux, jusqu’à une pratique perpétuelle et « simple », un remplissage continu d’images célestes pour chasser les terrestres, en attendant le coup de grâce divin ? Génération après génération ? Peut-être sauvera-t-on ainsi les âmes, mais quid des êtres humains faits « de ciel et de terre » ? La vision de la terre et des humains de cette idéologie-là n’est-elle pas comme une prophétie auto-accomplissante ? Plus on pratique une religion qui dénigre « le terrestre », et plus on fera de la terre une vallée de larmes. Une autre citation des Conférences de Jean Cassien, c'est l'abbé Moïse (première conférence) qui explique que la vie monastique, comme toute autre profession, " doit avoir une intention et une destination fixe, et qui ne cesse jamais". Bossuet continue en citant l'abbé Moïse (Coll. 1, c.iv) qui pousse le zèle très loin : 
"... quand il y a eu quelque interruption, notre intention nous apprend où nous devons rappeler notre regard, et s'affligeant d'avoir été distraite, toutes les fois qu'elle l'a été, elle croit s'être éloignée du souverain bien. 'Ce qu'il ajoute est terrible, que l'âme regarde comme une espèce de fornication de s'éloigner de Jésus-Christ, quand ce ne seroit qu'un moment.'" (IEA, p. 509)
Je serai plutôt d’accord avec la vision de Bossuet sur l’imperfection terrestre et que l’homme est un pécheur (imparfait), quoi qu’il fasse , mais au lieu de tout rejeter à cause de son imperfection, et de projeter un hypothétique salut sur une hypothétique perfection ailleurs après la vie terrestre (« le Pari »), je prendrai cela, comme le fait en théorie la voie du bodhisattva (avec ses propres arrières-pensées et agendas), comme un défi, en essayant d’accommoder au mieux (tib. bkod pa) la vie terrestre. Ce sera toujours imparfait, mais tant qu’à avoir un défi, un projet, un rêve, de l’espoir, l’espérance, et devant fournir un effort continu (« réitération »), ayons des projets à notre mesure d’homme. Cela réussira-t-il ? Je dirais avec Bossuet, que cela ne dépend pas de nous, pauvres pécheurs, mais cela ne nous empêche pas de le faire, avec désintéressement, par pur amour, éventuellement pour les plus braves, sans retours sur soi, à la gloire majeure de la Terre et de la vie terrestre, qui en ont bien besoin. Cette « pratique spirituelle » ne sera sans doute pas parfaite aux yeux d’un spirituel dualiste professionnel, mais son imperfection siérait parfaitement à celle de la Terre et des terriens.

***

[1] « car on leur [= les Pères du Désert] voit pratiquer à tous la continuelle oraison par de continuels efforts et de continuelles excitations, que l'amour dont ils étoient  remplis leur rendoit douces. »

[2] IEA, p. 644. II Timothée, IV, 7.

[3] IEA, p. 509, citant Cassien, Coll. XXIII, c.v.

lundi 10 février 2014

Il y a deux sortes de gens...



Il y a les introvertis et les extravertis, les contemplatifs et les actifs, les laxistes et les interventionnistes, les cigales et les fourmi, il y a les épicuriens qui vivent cachés dans leur jardins et les stoïciens dans leurs armures citadelles intérieures ») qui veulent tenir la gouverne. Il y a les avadhūta et les taoïstes de la trempe de Zhuangzi qui déclinent les postes qu’on leur propose, et les mandarins/mantrins qui se battent pour proposer leurs services à la cour. C’est drôle comme on retrouve ce type de division bonobo (végétarien)-chimpanzé (omnivore), colombe-faucon, ou hippie-yuppie un peu partout et toujours…

La doctrine de la nature de Bouddha, qui est l’application du principe d’égalité (samatā) entre saṁsāra et nirvāṇa et entre l’être et le Bouddha, met le Bouddha à la portée de tous et dit implicitement que chacun est déjà le Bouddha. C’est sur cette doctrine que s’appuient les méthodes dites « subites ». Or, ce message plutôt égalitariste et laxiste a été souvent contesté. On (le yogacāra) lui a opposé par exemple la doctrine des cinq « appartenances » (gotra). Chaque être possède bien le cœur ou l’embryon de « celui qui est comme cela » (tathāgata), mais l’aboutissement de celui-ci par le biais d’un véhicule unique (ekayāna), n’est plus une évidence.

Les détracteurs de cet égalitarisme bouddhologique ont voulu remettre de l’ordre, en identifiant cinq « familles » (gotra), cinq potentiels différents, et en procédant à une classification des êtres. En bas de l’échelle ceux pour qui l’ascenseur bouddhologique est en panne 1. Le potentiel interrompu (icchantika), qui n’a aucun espoir de s’éveiller. Puis, 2. Le potentiel incertain, selon les conditions dans lesquelles ils vivent (lesquelles sont en fonction de leur karma) 3. Le potentiel des auditeurs (śravaka), 4. Le potentiel des bouddhas-par-soi et finalement 5. le potentiel du grand véhicule.

D’accord, ils sont tous Bouddha potentiellement, comme l’argent contenu dans le minerai d’argent, comme l’huile dans la graine de sésame, comme la crème dans le lait, ou comme l'huile de coude dans l’ouvrier, mais ils ont intérêt à se mettre au travail, afin d’éviter que les conditions de ce potentiel s’épuisent et qu’ils se retrouveront dans de moines bonnes conditions la vie suivante.

Toujours dans l’optique de justifier les différences et de motiver les classes inférieures à fournir toujours plus d’efforts, les détracteurs de l’égalitarisme bouddhologique, dits les Gradualistes, ont multiplié les classements et les niveaux. Si nécessaire, chaque niveau peut encore être sous-divisé en inférieur, intermédiaire et supérieur. Chacun sera jugé selon son mérite (puṇya). Le gradualisme est une méritocratie et les Gradualistes fourniront l’huile nécessaire pour faire tourner les rouages. Méfiez-vous de ceux qui classifient, ils veulent vous mettre au travail !

vendredi 8 novembre 2013

Analyse du mysticisme de Mme Guyon par Henri Delacroix



CHAPITRE VI ANALYSE DU MYSTICISME DE Mme GUYON

Extrait d’ÉTUDES D'HISTOIRE ET DE PSYCHOLOGIE DU MYSTICISME, LES GRANDS MYSTIQUES CHRÉTIENS par HENRI DELACROIX




Chez Mme Guyon comme chez tous les mystiques, le mysticisme commence avec l'Oraison passive, avec les états dont l'âme n'est pas maîtresse, qu'elle ne peut ni se donner ni se retirer[1]. Ce mysticisme se développe, se systématise, envahit progressivement toute la vie ; il est chronique, systématisé, progressif. Au début il introduit dans la vie personnelle un groupe d'états qui se distinguent par certains caractères et qui forment comme un système psychologique privilégié ; au terme il a comme supprimé la personne ordinaire et par l'épanouissement de ce système, établi comme une personnalité nouvelle avec un mode nouveau de sentir et d'agir. Son développement aboutit à une transformation de la personnalité ; il abolit le sentiment primitif du moi et apporte un état plus vaste, la totale disparition du moi dans le divin, la substitution du divin au moi primitif. On remarque dans ce développement trois périodes bien distinctes chronologiquement et logiquement. La première présente les caractères suivants :


1° Elle établit un étal affectif central et prédominant, dont les nuances peuvent varier du reste : repos, recueillement, jouissance, amour, liberté; tous états confus et généraux qui ne se rapportent à rien de déterminé, qui n'ont pas d'objet précis;' une vague et puissante affectivité, de forme positive et tendant vers la béatitude, envahit le moi. Mais cette béatitude est éprouvée comme présence divine ; dans l'état affectif est enveloppée la conscience de la présence et de la possession divine, l'intuition du divin.

2° Cette intuition, avec les éléments affectifs qui l'encadrent, cette intuition, comme état d'ensemble, est passive et contraignante; elle est subie ; on ne peut pas se la procurer et l'on ne peut que rarement et difficilement la quitter par un acte volontaire; ce caractère a du reste plus ou moins de force ; l'intuition est parfois tout à fait irrésistible. Elle tend à réduire l'état ordinaire, à envahir la vie, à s'installer de façon continue et totale avec son cortège de symptômes

3° Diminution ou disparition de la volonté, de la mémoire, de l'intelligence discursive. C'est l'aspect négatif du phénomène précédent : substitution d'une intuition au discours ; l'intelligence et la volonté font place à un état confus qui a la prétention de renfermer éminemment tout ce que l'effort intellectuel et volontaire peut acquérir et procurer; la méditation et la vertu active, l'exercice religieux de l'intelligence et de la volonté discursive cessent spontanément ; la vie tout entière, absorbée par cette intuition, tend à se gouverner par elle; le raisonnement et la décision délibérée font place, comme nous avons vu, à des inspirations, à des impulsions, qui en sont comme l'équivalent automatique.

4° Cette intuition, envahissant le champ de la conscience, produit de l'obnubilation sensorielle et un abaissement des fonctions motrices. Elle s'exprime en altitudes émotionnelles dont on peut se demander si elles sont l'expression mimique particulièrement forte, mais encore normale du recueillement ; ou si elles n'ont pas déjà le caractère convulsif de certains phénomènes extatiques.

Cette intuition produit sur l'ensemble de la vie des effets généraux :

1° Effets positifs. Cette passivité constructive, cet automatisme dynamique, qui s'épanouissent en cette grande intuition centrale, s'expriment aussi en automatismes de moindre importance ; ils produisent des phénomènes secondaires, marqués du même caractère de passivité ; Mme Guyon se sent involontairement poussée à certains actes, ou retenue de certains actes ; sa vie tend à se gouverner par des mouvements dont elle ne se reconnaît pas l'auteur. Ce déploiement de poussées subconscientes est singulièrement favorisé par la diminution de l'énergie volontaire et de l'activité intellectuelle;-en même temps il accompagne — se rattachant au même courant — le vaste afflux qui apporte l'intuition béatifiante. Ces automatismes ont un caractère bien déterminé ; ce ne sont pas des impulsions irraisonnées, incohérentes, contraires les unes aux autres, absurdes. Le subconscient qui les commande et qui les règle, n'est pas une fantaisie capricieuse ; il a une orientation définie, une action régulière, des aptitudes nettement caractérisées; il est de plus dressé par l'ascétisme antérieur. Des exemples précis montrent que s'il a pris un caractère surtout religieux, il intervient aussi à l'occasion dans des affaires temporelles; Mme Guyon est capable de se débrouiller sans réflexion dans une affaire compliquée dont elle sait tous les détours sans l'avoir apprise ; c'est-à-dire qu'elle enregistre automatiquement des impressions qu'elle combine automatiquement. Le subconscient, comme puissance involontaire d'acquisition et d'organisation, s'est, chez elle, spécialisé vers l'activité religieuse ; mais il domine aussi les choses de la vie courante, et il y introduit parfois ses opérations. Le développement de ce mode passif d'agir, que nous voyons déjà lié à l'intuition béatifiante, occupera progressivement toute la vie et aboutira à la motion divine que nous aurons à analyser. [200]

2° Effets négatifs. Cette grande intuition, qui se fait centre de la vie psychologique, annihile les autres systèmes ; dans cet état d'ensemble disparaissent, nous l'avons vu, tout discours, toute activité particulière, toute intelligence raisonnante, la « multiplicité ». Cet état d'ensemble, qui domine, produit l'amortissement du vouloir, l'indifférence; le désir disparaît et en même temps le plaisir. Le recueillement qui absorbe la conscience la rend indifférente à tout ; concentrant sur lui tout l'intérêt, il dépouille de toute valeur ce qui auparavant flattait ou contrariait les désirs, maintenant abolis ; il entraîne une sorte d'anesthésié hédonique, c'est-à-dire l'abolition du caractère agréable ou désagréable des données des sens, ou tout au moins, l'indifférence à ce caractère. Nous avons vu jusqu'où peut aller cette anesthésie et quels curieux exemples Mme Guyon en donne.

Ainsi en tant que passif, automatique, par sa forme, cet état d'ensemble se rattache à un développement de la passivité, de la subconscience qui s'exprime en même temps par une floraison de phénomènes automatiques secondaires. En tant qu'intuition béate et béatifiante, par son contenu, qui fixe la conscience, il supprime ou tend à supprimer les modes habituels d'agir ou de sentir. Cet état tend à introduire dans la totalité de la vie, au sein de laquelle il n'est encore qu'un état privilégié, le double caractère de passivité et de béatitude, en qui il se résume.

Le mysticisme, nous l'avons déjà dit maintes fois, au moins le mysticisme que nous éludions dans ce livre, est avant tout un développement, une progression d'états[2] ; tout se passe comme si le mystique aspirait à un certain état d'équilibre final auquel il parvient par une série d'oscillations ; ou si l'on préfère il oscille jusqu'à ce qu'il ait finalement trouvé son équilibre. « Ce qui fait la perfection d'un état, écrit Mme Guyon, fait le commencement et l'imperfection de l'état qui suit. » Il y a comme une exigence interne qui la mène de l'état que nous venons de décrire à celui que nous allons décrire ; c'est comme une loi, une nécessité que le sujet subit, un plan supérieur qui se réalise ; au moment qu'il se réalise le sujet en éprouve la nécessité, mais en ignore le caractère. Mme Guyon va passer à une période de dépression générale et de souffrance, sans savoir pendant qu'elle y est, le rôle qu'elle joue dans l'économie de sa vie mystique. Cet état, pendant qu'il est vécu, n'est point senti comme un état, c'est-à-dire comme une phase du progrès mystique, nécessitée à la fois par ce qui précède et par ce qui suit ; lorsqu'elle en est sortie, à la lumière de l'état suivant, Mme Guyon comprend son importance et sa fonction[3]. Cela n'implique point que nous devons nous défier de sa description, ni supposer qu'elle reconstruise après coup sa vie pour les besoins d'un plan théorique. Ce qu'elle ajoute au second état lorsqu'elle en est sortie c'est un jugement d'ensemble sur la place de cet état parmi d'autres; et il faut bien qu'elle en soir sortie pour que ce jugement soit possible; s'il était donné dans les détails mêmes et avant l'ensemble, c'est alors qu'on aurait le droit de supposer l'arbitraire et la construction théorique. Le concept qui est ajouté après coup ne modifie pas la nature de l'intuition, mais le sentiment de la valeur de l'intuition, si l'on peut dire ; l'idée de son rôle et de sa fonction : ces éléments ne peuvent être donnés clairement et explicitement qu'à l'état [202] d'idée, et ne peuvent être obtenus par conséquent que par une réflexion ou une vue d'ensemble qui rejoint cette intuition à d'autres, qui la situe et la définit, qui ne peut se formuler par conséquent qu'après coup, alors que le mouvement s'est accompli. Nous aurons à discuter ce concept et cette interprétation, la valeur de l'idée que nos mystiques se font de leur développement intérieur ; les faits demeurent.

Les réflexions faites après coup pour expliquer et justifier le passage du premier état au second relèvent dans le premier état les défauts suivants contre l'idéal mystique.

1° La joie, la douceur, le plaisir qui le caractérisent, entraînent à s'y complaire : par eux le moi aspire à sa propre joie ; il confond le divin avec la douceur divine. Il se fait une idole avec ce qui le charme, un Dieu, du plaisir qu'il a de Dieu. C'est l'amour intéressé, la gourmandise spirituelle. L'état qui suit va montrer qu'il y a d'autres états divins que les états joyeux et expansifs, que le divin n'est pas une certaine émotion, un certain état affectif, un certain contenu du moi, auquel le moi puisse s'attacher sans erreur, mais qu'il a puissance de conquérir tout le champ des états affectifs et qu'il n'est à proprement parler aucun état affectif spécifié, qu'il est bien plutôt dans le dépouillement de tout état affectif.

2° L'attachement à cet état, le rapport à soi qu'il implique est ce mal radical que Mme Guyon appelle propriété. Cet état est vicié de propriété. Le moi y prend confiance en soi, y fait l'expérience de sa force, y oublie sa faiblesse ; il y prend le désir d'agir sur les âmes, de se produire, un sentiment erroné de sa valeur. Cette intuition centrale où le moi semble s'oublier, enferme un sentiment vif du moi.

3° Dans cette contemplation savoureuse le moi oublie la rigueur nécessaire de l'action. Il faut se dérober à cette joie endormante pour vivre dans son ampleur la vie chrétienne. À vrai dire cette quiétude n'exclut pas absolument l'action ; nous [203] avons vu qu'elle n'est pas permanente et qu'en dehors d'elle le sujet continue d'agir volontairement; d'autre part lorsqu'elle est présente, nous avons vu qu'elle apporte au sujet une inspiration-passive, une suggestion d'actes. Mais cette quiétude appauvrit l'action, mortifie plutôt qu'elle ne porte à agir et la passivité qui l'installe n'est pas encore assez développée pour se substituer à toute l'activité du sujet, pour qu'il agisse suivant une motion supérieure.

Ainsi le deuxième état aura pour caractère d'abolir cette douceur de la quiétude, expression de Dieu trompeuse puisque incomplète, et la complaisance du sujet qui s'oubliait dans cette douceur sans s'y détruire; d'abolir ce sentiment vif du moi, ce rapport de toutes choses au moi, ce moi sujet logique et actif de toutes choses ; de tendre à substituer à l'action volontaire ou à la passivité active esquissée dans le premier état une passivité plus complète, qui envahit toute l'action du sujet[4].

Ce deuxième état est marqué par les caractères suivants :

1° Perte des grâces, dons et faveurs, de ce que Mme Guyon appelle l'amour sensible et aperçu. C'est la disparition de l'intuition précédente. L'âme retombe dans le naturel, dans l'amour des créatures et de soi-même ; la concupiscence de la chair, les désirs que la quiétude inhibait se réveillent ; la mortification spontanée, l'apaisement des sens que cette quiétude entraînait immédiatement disparaissent.

2° Perte de la facilité à pratiquer le bien extérieurement et d'une manière aperçue ; c'est à-dire incapacité de vertu active, d'action volontaire. Le sujet ne sent plus de goût à rien ; il ne sent plus que l'impuissance d'agir : les défauts que la douceur de la grâce voilait reparaissent. Ainsi l'action volontaire disparaît elle aussi ; le moi ne se retrouve pas comme principe d'action. [204]

3° Les deux premiers caractères de ce nouvel état sont négatifs et suppressifs. Le troisième est positif : installation d'un nouvel état d'âme, d'une intuition dominante et privilégiée ; et cette fois c'est un état de peine générale et confuse, où le sujet sent son indignité, sa bassesse, sa misère et son néant; sentiment du mal radical, irrémédiable qui est dans le moi ; condamnation générale, mépris, haine de soi, « conviction et expérience intime de ce fond d'impureté et de propriété qu'il y a en l'homme... expérience d'un fond infini de misère.., impureté foncière... désespoir de soi-même; non être... froid de la mort, » Cette intuition est accompagnée d'un sentiment d'impuissance intellectuelle et d'obnubilation mentale.[5]


Cet état est joint à un état de misère physique presque continuel ; il dure sept années; mais les retours de santé ne l'amendent pas ; il se produit au cours d'une période d'isolement moral, d'absence de direction ; il est presque continu avec quelques paroxysmes de désolation.

Voici donc un état de détresse et de misère continue qui succède à l'état joyeux, à la béatitude de tout à l'heure ; le premier état installait au centre de la vie psychique une intuition béatifiante qui entrainait les modifications de la vie intellectuelle et volontaire que nous avons signalées ; cette intuition gouvernait la vie par les états passifs qu'elle y insinuait et par le recueillement dans lequel elle la fixait. Or, de lui-même, sans préméditation, sans volonté antécédente, au bout d'un certain temps et après une suite d'oscillations, cet état fait place à un autre ; cette intuition de la présence divine intime et béatifiante avec [205] ses suites disparait ; il s'installe à la place une intuition négative d'absence divine intime et désolante[6], le moi délaissé et affirmé dans la pleine étendue de sa misère et de son néant ; c'est le sentiment total, à base de tristesse et de dégoût, d'un moi impur, qui n'est qu'impureté et que moi, qui s'exalte, si l'on peut dire, à l'absolu de l'impureté et du non-être : le sentiment du moi est abstrait et exalté dans l'ordre de la peine et de la dépression. Cet état est comme une extase continue et douloureuse où le moi est à soi-même son seul objet dans la douleur, avec, comme fond, l'absence sentie de Dieu, une « peine extatique » au sens où nous avons déjà vu ce moi, une intuition centrale du moi néant et misère. C'est une maladie du sentiment du moi, une sorte d'hypertrophie douloureuse du moi, de mélancolie.

Mme Guyon l'interprète comme un processus de dissolution du moi, qui conduit à la transformation de la personnalité ; il est l'expérience foncière et radicale du mal qui est dans le moi, bien plus, qui est le moi. L'âme s'y dépouille de soi-même. C'est une crise qu'elle traverse au cours de la désappropriation[7] ; au sortir de cette crise elle est prête à agir sans la forme du moi et sans le contrôle du moi : elle est morte à elle-même, désappropriée, dépersonnalisée. Elle est prête à être autre chose que soi-même, quelque chose de plus vaste qui va se confondre avec Dieu même ; elle est prête à subir largement et docilement [206] un mode d'action qu'elle ne croit pas venir d'elle-même ; toute énergie volontaire, toute appropriation personnelle a disparu dans cette crise ; en même temps la durée de cette épreuve, l'accoutumance à la douleur l'a déshabituée de confondre le divin avec la joie qu'il peut donner ; l'amour s'est désintéressé ; l'âme s'est trempée, s'est assouplie aussi par la série des sentiments pénibles qu'elle a été contrainte de traverser; elle sait désormais que le divin n'est ni dans la joie ni dans la peine, qu'il est au-dessus du « sensible et de l'aperçu ».

Le troisième et définitif état consiste en effet dans la transformation définitive de la conscience qui, dépouillée de la forme personnelle de penser et d'agir, s'apparaît comme plus vaste qu'elle-même et supérieure à elle-même, comme pénétrée tout entière par l'esprit divin et la volonté divine, fondue et perdue en Dieu[8].

Nous avons énuméré et distingué précédemment les caractères de cet état :

1° Abolition de la conscience personnelle, du sentiment du moi comme lié aux phénomènes psychologiques ; les états de conscience dépouillés de cette forme du moi, du sujet auquel ils se rattachent et qui les limite, apparaissent avec un sentiment d'anonymat, d'impersonnalité, de largeur, de liberté infinie. La conscience impersonnelle est immense; elle est Dieu même. Le moi s'est oublié, perdu, anéanti, les états de conscience flottent dans l'infini ; ils sont comme les états d'une conscience infinie.

2° Joie immense mais insensible, extase continue. Le sujet répète à toute occasion qu'il est au-dessus du sensible et de l'aperçu, au-dessus de tous les sentiments ; mais cela ne l'empêche point d'éprouver des goûts plus délicats, des sentiments [207] « imperceptibles » ; il y a en lui comme une béatitude continue et sourde, une profonde nappe d'émotion vaguement consciente, impersonnelle comme ses autres états de conscience et de teneur positive.

3° Automatisme divin[9]. Les désirs, la volonté ont disparu ; le sujet est devenu indifférent ; il se laisse mouvoir sans résistance, sans réflexion à ce qui l'entraîne. Il agit automatiquement ; il n'a plus conscience que son action lui appartienne puisqu'elle n'est pas précédée d'un désir ou d'une réflexion, ni accompagnée du contrôle volontaire. Elle est impersonnelle, anonyme ; elle apparaît au sujet comme l'action de Dieu même.

4° L'état apostolique. Cet automatisme, que nous signalons, fonctionne de façon ordinaire, continue et cohérente ; l'activité automatique du sujet a un sens, une orientation, une systématisation. Cet automatisme, qui, accompagné d'un sentiment d'exubérance, d'énergie, de plénitude dont il faut se décharger sur autrui, fait naître l'idée d'une mission à remplir, est au service de cette mission et dirigé par la doctrine qui règle cette mission. Il fait du sujet un apôtre, un conquérant d'âmes.

5° Comme, malgré tout, le sujet ne peut faire coïncider parfaitement la totalité de sa conscience avec le divin, comme il y a un résidu, il parle d'une division de la partie supérieure de l'âme d'avec l'inférieure; c'est-à-dire qu'il relègue, qu'il exile pour ainsi dire, en dehors de lui-même et du divin où il a la prétention de se trouver, les états incompatibles avec le divin[10].

Nous avons étudié, au chapitre précédent, la formation [208] psychologique de ce troisième état dont voilà les symptômes. Nous avons montré que l'automatisme, qui y joue un si grand rôle, est singulièrement favorisé par la suggestibilité de Mme Guyon et l'action suggestive du P. La Combe ; mais il leur préexiste; dès avant la réunion avec le Père on voit apparaître l'état d'indifférence, c'est-à-dire un état de vide volontaire, si l'on peut dire, l'abolition des premiers mouvements, de la réflexion, et même de l'acquiescement, c'est-à-dire l'abolition du moi volontaire comme distinct de ces impulsions, comme ayant une volonté à soumettre; et un état connexe de vide mental[11], avec idées surgies spontanément, en dehors de l'idéation que le sujet s'attribue et considère comme sienne. Cela, c'est le fond sur lequel apparaît l'automatisme, qui s'exprime en idées impératives et exogènes, en paroles intérieures, en songes, en écriture automatique. L'automatisme chez Mme Guyon dessine des virtualités auditives et visuelles qui auraient pu aboutir à des phénomènes du genre de ceux que nous avons étudiés chez sainte Thérèse, à des hallucinations psychiques visuelles et auditives, mais pour des raisons que nous donnerons c'est la forme motrice de l'automatisme- qui est préférée et dont le développement est privilégié ; les autres formes demeurent secondaires et l'autorité qu'elles peuvent avoir, l'autorité que Mme Guyon attribue quelquefois à ses paroles intérieures par exemple, emprunte son critérium de l'automatisme moteur; c'est parce que ces paroles sont immédiates, directes et irréfléchies, comme les actions inspirées par la motion divine, qu'elles ont de la valeur. Il faut joindra à cette première période d'automatisme une extrême suggestibilité à autrui et aux circonstances.

Sous l'influence du P. La Combe nous assistons au développement des paroles intérieures, des songes, et surtout de l'écriture [209] automatique; nous voyons apparaître le plein épanouissement de la motion divine dont nous allons analyser la teneur psychologique. C'est le symptôme essentiel de ce dernier état, celui qui nous explique tous les autres. Nous renvoyons à notre étude historique pour le développement du troisième état, le caractère expansif de l'état apostolique, la mission, la grandeur et la persécution, la liaison de la profondeur mystique et de l'extension apocalyptique.

L'action ordinaire est liée à un état de conscience qui la précède et la prépare ; sous sa forme la plus simple, elle est la suite d'un désir ou d'une répugnance qui organisent des représentations et des mouvements, c'est-à-dire construisent un acte destiné à produire ce dont ils ne fournissent que l'image, image qui s'impose comme une fin aux tendances que le désir a groupées et aux mouvements qui sont l'expression motrice de ces tendances et des moyens vers cette fin ; de plus l'action, aux différents stades de son accomplissement, est accompagnée d'émotion.

Sous une forme plus compliquée, quand elle est volontaire, elle est précédée et accompagnée de réflexion ; elle est faite à dessein et avec délibération ; elle est orientée consciemment vers une fin choisie ou acceptée ; elle est enveloppée de jugements, préparée, préméditée, surveillée dans son cours par l'intelligence. Lorsqu'elle rencontre un groupe de tendances hostiles, lorsqu'elle impose au sujet un ordre qui est disproportionné à sa nature, comme dans le cas de l'action morale et religieuse, elle est pénible, elle implique un effort, elle est accompagnée par conséquent d'un sentiment de lutte, de tension ; il se peut aussi qu'elle s'accompagne du sentiment d'une aide étrangère, d'un secours extérieur, comme il arrive par exemple dans certaines formes d'action, esthétique ou religieuse, lorsque, par une poussée intérieure qu'il ne gouverne pas et qui dépasse ses moyens ordinaires, l'artiste sent l'inspiration plus [210] forte que lui, et le chrétien la grâce qui le fait triompher de la concupiscence.

Il y a bien encore les actes habituels où la représentation de la fin, des moyens, et de l'adaptation des moyens à la fin est tellement engagée dans l'acte même et les mouvements qui le réalisent, qu'elle ne s'en distingue plus ; l'action psychologique tend ici vers le réflexe, c'est-à-dire vers un enchaînement de mouvements qui se conditionnent sans intervention de représentations. Mais nous ne laissons aller à l'habitude et tomber au réflexe que ceux de nos actes qui entrent comme cléments dans ce que nous appelons vraiment notre action ; l'habitude monte des mécanismes qu'elle met au service de l'activité volontaire. À l'état normal, l'habitude est toujours complétée par les formes supérieures de l'action ; la pure habitude n'est que répétition et que passé; l'action a toujours quelque invention et quelque nouveauté. La vie même et le perpétuel renouvellement du présent imposent une continuelle adaptation de l'acquis au donné, une continuelle construction, qui organise dans une synthèse nouvelle, des synthèses et des éléments déjà fixés. Les actes habituels, en tant qu'habituels, ne sont que des éléments d'action; ils fixent, en la simplifiant, l'action réfléchie de la volonté, ou l'action spontanée du désir ; ils gardent le souvenir, la forme de la volonté et du désir dont ils sont nés et qui les rattachent à l'activité personnelle ; ils se déploient en des occasions précises, qui tiennent à notre vie et les y intègrent ; ils reprennent la forme de la volonté et du désir dans l'action à laquelle ils servent.

Ainsi dans tous ces cas, l'action est accompagnée du sentiment du moi comme cause, ou à tout le moins d'une sorte de marque personnelle ; elle est nôtre et par sa ressemblance avec nous, par une sorte de coloration qui lui est commune avec nos autres états, par une qualité qui nous paraît exprimer notre individualité psychologique ; et par l'intégration à notre vie, [211] parce que nous la rattachons aux états auxquels elle lient, par sa solidarité avec un ensemble qui est nous ; et par la réalisation que nous sentons en elle d'une partie de nous-mêmes, par le rapport d'acte à puissance qui nous lie étroitement à elle, parce que notre pensée et notre vie sont comme engagées, au moins partiellement, dans cette forme nouvelle. Ainsi l'action est rattachée au moi, comme au sujet où elle s'accomplit et à l'agent qui la dirige. Dans les cas d'ailleurs assez rares où elle tend vers le pur machinal, nous avons encore le sentiment d'être au moins au principe et au terme de ce mécanisme; dans les cas, rares aussi, où nous subissons dans notre acte une force intérieure et comme étrangère qui nous domine, nous avons au moins le sentiment d'acquiescer ou de refuser: notre moi, qu'il se soumette ou qu'il résiste, imprime à l'action sa marque de propriété.

Nous trouvons ici au contraire une forme d'action totalement passive, où tout sentiment d'activité propre est aboli. C'est la motion divine, telle que la décrit Mme Guyon. Elle exclut tous les caractères que nous venons de signaler : le désir qui précède et l'émotion qui accompagne, en langage guyonien « le goût sensible et aperçu » et les premiers mouvements[12] ; le dessein et la délibération, toute espèce de préparation; « son âme est vide de pensées et réflexions » ; l'effort, la peine, le sentiment du moi dans l'action, le sentiment d'activité, la distinction de notre vouloir et d'un ordre extérieur, ou d'un vouloir plus puissant qui contraint le nôtre, l'acquiescement.

L'action qui est rapportée à la motion divine tranche sur les actes ordinaires ; elle n'en admet pas les conditions. Elle apparaît comme une action sans cause dans la série psychologique puisqu'elle ne se rattache point à un désir, à une émotion, à une idée qui la précèdent[13] : et comme une action impersonnelle, [212] une action du non moi, si l'on peut dire, puisqu'elle ne se rattache pas à une disposition, à une habitude, à une manière d'être antérieure du moi ; c'est une action isolée, abstraite, anonyme. Elle est par conséquent subite[14] et spontanée, un premier commencement. Elle a un caractère de nouveauté puisqu'elle est autre que ce qui précède et pourtant aussi de familiarité puisqu'elle ne s'oppose pas à un système antérieur d'idées ou de tendances, puisqu'elle ne tranche sur rien,' puisqu'elle émane d'un fond d'indifférence où tout est possible, où toute attente d'un futur particulier et toute attitude précise à l'égard d'un futur quel qu'il soit sont abolis. Un tel acte n'est point accompagné d'acquiescement, puisque le sujet ne se distingue pas de son acte, il ne distingue pas son acte de soi ; un tel acte est comme naturel, c'est-à-dire, comme nous en avertissent les textes[15], semblable à l'instinct, à l'entraînement immédiat, aux actes réflexes que mettent en jeu les fonctions organiques. Il est tranquille, aisé et doux, puisque la simplification de la conscience a aboli toutes les résistances : tranquillité qui n'exclut pas un certain trouble, si, par hasard, survient un peu de réflexion, si le moi se rétablit pour un moment en face de cet acte abstrait et comme absolu ; en ce cas, la motion, si tranquille, peut prendra le caractère de la violence[16]. Cette motion varie, du reste, en intensité. Mm* Guyon parle souvent [213] d'un fort mouvement. Ces actes, si peu intégrés au moi, sont oubliés ou négligés sitôt accomplis ; on n'y pense plus ensuite. Il y a aussi des « répugnances du fond » qui sont des motions divines négatives, des inhibitions divines[17].

La motion divine est donc avant tout passivité; c'est un mode d'agir qu'on ne peut se procurer quand on veut et auquel on ne peut résister. Mais c'est une action totalement passive qui exclut tout concours de l'activité intellectuelle et volontaire ; une passivité qui dirige une conscience dépouillée de la forme personnelle, un automatisme total et constructeur[18].

La motion divine ne peut s'établir à l'état chronique que par l'affaiblissement des fonctions de synthèse ; une fois établie, elle achève de les détruire. Elle supprime toute habitude de réflexion, de coordination volontaire des pensées ou des actes; la systématisation logique, la direction contrôlée vers une fin, la construction consciente d'un ensemble. En même temps elle achève de détruire l'énergie des désirs et leur puissance incitatrice: de sorte que le pouvoir d'arrêt et le pouvoir d'action de la conscience normale cessent leurs fonctions et qu'il ne se propose et ne s'accomplit plus que des actes qui ont leur source dans des suggestions subconscientes ou dans une impulsion instantanée. Quand ces ressorts d'action défaillent, il est impossible d'y suppléer, même s'il devient nécessaire, par la volonté ; il n'y a plus qu'aboulie. C'est ce que montre un bien curieux passage d'une lettre de Mme Guyon. Il était important qu'elle [214] prît une détermination dans une affaire qui concernait le mariage de sa fille : « Lorsque le maître ne donne point de mouvement il est impossible de m'en donner. Quoiqu'il y ait longtemps que je fasse cette expérience, je ne l'avais pas faite si fort pour les choses temporelles. Je me trouve sans force et sans vigueur, comme un enfant ou un mort, et tout autant de fois que je veux me donner quelque émulation et me persuader de faire l'affaire, pour tirer ma fille de l'oppression, et moi de la tyrannie, je trouve d'une manière à surprendre, et qui ne peut être comprise que de l'expérience, qu'il n'y a chez moi nulle puissance de vie. C'est une machine que l'on veut faire tenir en l'air sans appui. Enfin je demeure impuissante de passer outre, sans que nulle raison, que l'on puisse m'alléguer, entre, ni que j'en puisse faire usage. Je verrais tous les malheurs possibles prêts à tomber sur ma tête, que je ne pourrais me donner une autre disposition. Je ne la puis faire paraître à personne, elle passerait pour une faiblesse dont je devrais rougir. Cependant je ne trouve en moi nulle puissance de vouloir ni d'exécuter, et je me trouve comme un fantôme[19]. »

Ainsi le caractère volontaire de l'activité a disparu, et aussi le caractère personnel ; l'action accomplie par motion divine n'est plus accompagnée du sentiment du moi cause ; elle est passive; elle s'accomplit dans le sujet, plutôt qu'elle n'est accomplie par lui ; elle signifierait en lui une influence étrangère, une présence étrangère s'il était capable de s'en distinguer : mais la conscience ordinaire du moi, le sentiment ordinairement si présent d'un moi cohérent et bien systématisé, est tellement aboli que cette action impersonnelle ne trouve plus de personnalité à qui s'opposer : la conscience dissociée et aboulique est devenue comme anonyme.

Lorsque la volonté consciente cesse d'agir, c'est le règne [215] des désirs et à un degré pathologique supérieur le règne des impulsions qui s'établit. Or Mme Guyon prétend que tout désir est aboli en elle ; elle se proclame à tout moment en totale indifférence ; et de fait, de par l'ascétisme préalable et la période de purification passive, les objets ordinaires des sens ont perdu chez elle leur puissance d'éveiller le désir, et les goûts personnels qui conduisent en général les actes sont devenus insensibles ; mais il y a des désirs plus subtils ; on pourrait se demander si les actes accomplis par motion divine ne sont pas en réalité des désirs; lorsqu'elle sent un fort mouvement par exemple d'écrire ou d'ordonner quelque chose à quelqu'un de ses disciples, admettons que la volonté n'y soit pour rien, qu'il n'y ait pas le dessein délibéré, la préparation intelligente de l'acte sans laquelle il n'est point de volonté; mais ne pourrions-nous donner le nom de désir à des actes de ce genre ? Sans doute, mais Mme Guyon proteste que ces actes elle ne les désire point ; elle y est indifférente ; elle y est poussée subitement ; ils ne s'accomplissent en elle ni grâce à elle, ni malgré elle, mais sans elle ; or le propre de tout désir c'est l'intérêt que son objet éveille en nous, sinon dans toute notre personne, au moins dans une partie de nous-mêmes. Il ne pourrait donc s'agir que de désirs inconscients, de combinaisons subconscientes, sans rapport avec le courant supérieur d'idéation, qui, à un moment, le traversent en apparaissant à la conscience.

Avons-nous affaire à des impulsions comme il s'en trouve dans divers états de désagrégation et d’aliénations mentales? Mais l'impulsion est 1° ou bien consciente, obsédante, accompagnée d'angoisse et suivie de satisfaction ; le sujet lutte contre elle ; il en sent douloureusement l'entraînement ; il y a « lutte anxieuse, indécise entre le pouvoir d'inhibition, plus ou moins affaibli, et la sollicitation anormale vers le réflexe[20] ». [216] C'est l'impulsion, telle qu'on la trouve chez les prédisposés, les dégénérés, les psychasthéniques. Conscience lucide, lutte angoissante, irrésistibilité, émotivité, soulagement consécutif à l'accomplissement de l'acte; voilà, sans approfondir la question, des caractères que nous ne trouvons pas ou du moins que nous ne trouvons pas tous dans les actes que nous étudions ici. 2° Ou bien l'impulsion est quasi automatique ; c'est un réflexe réduit à sa plus simple expression; « c'est une vraie convulsion, qui ne diffère de la convulsion ordinaire que parce qu'elle consiste en mouvements associés et combinés en vue d'un résultat déterminé étranger à la vie du malade[21]. » C'est l'impulsion de l'idiot, de l'imbécile, de l'épileptique, l'impulsion pure qui sous l'influence d'une sollicitation quelconque déclenche un acte « sans qu'interviennent ni réflexion, ni jugement, ni compréhension, souvent même sans émotion, conscience ni souvenir[22] ». Dans le premier cas l'élément automatique faisait défaut ; dans le second cas c'est l'élément intelligent car les actes que Mme Guyon groupe sous le nom de motion divine sont des actes intelligents ; l'écriture automatique par exemple aboutit chez elle à des productions cohérentes et telles que la réflexion aurait pu lui en inspirer ; sa conduite, au temps où elle s'abandonne pleinement à la nature divine, est intelligente, sinon toujours sage. Il n'y a qu'un ordre de cas om elle agit « comme une folle » ; c'est lorsqu'elle se laisse déterminer à agir par ce qu'elle appelle les Providences, c'est-à-dire lorsqu'elle croit voir dans un événement extérieur un ordre de faire telle ou telle chose : mais ici il n'y a pas impulsion interne à proprement parler : il y a interprétation symbolique d'une réalité extérieure et subordination de la conduite à une [217] appréciation portée sur cette réalité. D'autre part, il ne faut pas être dupes de ce vide mental, dont notre sujet parle toujours. En réalité les fonctions intellectuelles ne sont pas abolies, pas plus que l'activité pratique ; ce qui disparaît c'est le sentiment du moi, et les opérations spéciales qui concourent à sa formation. La motion divine nous parait présenter" trois caractères :

1° Elle est consciente ; 2° intelligente ; 3° involontaire. Elle a, en d'autres termes, tous les caractères de l'automatisme psychologique, si l'on veut parler d'un automatisme dynamique, c'est-à-dire d'un état latent d'activité, d'élaboration, d'incubation; elle présente les produits de l'activité subconscience à la conscience qui ne les reconnaît pas pour son œuvre, parce qu'elle ignore ce travail intérieur d'élaboration. Elle les lui présente tout formés, et sans rapport avec la pensée actuelle. Ainsi s'explique le double caractère, en apparence contradictoire, de ces mouvements : d'une part ils traversent la conscience comme une impulsion brusque et irrésistible, ils n'ont pas leur condition dans la conscience actuelle du sujet ; d'autre part, ils expriment pourtant une intelligence continue, une pensée semblable a elle-même, qui se trahit ainsi par instants et par éclairs, en manifestations explosives. Ces mouvements divins se rattachent, comme des épisodes brusquement illuminés, à une obscure systématisation. Ce sont des impulsions intelligentes surgies d'un fond subconscient dans une conscience qui est vidée de toute résistance. C'est l'activité subconsciente qui les élabore et qui envahit avec eux une région toute prête à se laisser envahir. Nous l'avons vu, tout le travail du sujet consiste à supprimer la volonté et la personnalité; on dirait qu'il n'a visé qu'à s'affranchir de la conscience de soi et par conséquent à supprimer toutes les opérations qui peuvent établir et fortifier le sentiment du moi. Aussi a-t-il aboli l'action [218] volontaire, l'individualité des désirs et de la vie affective, l'intelligence discursive. Mais toute espèce de conscience et d'action n'ont pas disparu du même coup. Les mystiques chrétiens ne procèdent pas comme les indous qui aspirent à la négation absolue de la conscience ; ils recherchent le Dieu absolu, le Dieu ineffable qui ne se donne pas dans un état clair et distinct, rapporté au moi ; mais ils savent aussi que ce Dieu est créateur de la nature et de la vie et maître de l'action ; il agit par sa grâce toute puissante, qui ne ressemble en rien aux actes dont le moi est le principe. Il faut donc se défaire du moi qui connaît et du moi qui agit, de la forme du moi, et cela justement pour permettre à la présence et à l'action divine de se manifester pleinement. Toute la vie de nos mystiques est employée à préparer les voies au subconscient qui afflue un jour ; et comme on ne commande pas directement à l'involontaire et qu'on ne combine pas le spontané, leur effort tend à supprimer l'effort même bien plus qu'à faire naître ce qui se donne sans effort; sans doute leur subconscience bénéficie de leur travail, de l'ascétisme, de l'entraînement religieux : il leur renvoie sous forme impersonnelle une bonne part de leur œuvre : ils cultivent, ils dressent le subconscient. Mais cela n'empêche pas qu'il y a en lui une spontanéité qui échappe à toute culture, un fond impénétrable à l'activité réfléchie, une indétermination primitive. La conscience progressive qu'ils prennent, ou plutôt qui se donne à eux, de cette indétermination qui déborde toutes les déterminations de l'intelligence et de la volonté, conscience qui forme l'essentiel de leur intuition du divin, est à la base de tous leurs états, et ils sentent qu'elle échappe à leur pouvoir. Ils sentent de mieux en mieux au terme de l'effort, une force qui le prévenait et qui le suit, et qui est incommensurable avec lui, et ils apprennent à s'abandonner à elle ; le discours ayant cessé, et aussi l'activité multipliée, la propriété, la forme du moi tombe, et ils sont débordés par une intuition confuse qui leur [219] parait l'infini, et sollicités par des mouvements internes qui leur paraissent l'action divine en eux et par eux. C'est ainsi que Mme Guyon par un long travail intérieur et par la richesse foncière de sa subconscience créatrice, a substitué au discours une intuition ineffable qui occupe presque tout son esprit, et comme il faut agir pour être selon Dieu, à l'action volontaire et personnelle, l'action involontaire et impersonnelle, ce qu'elle appelle la passivité, et qui lui parait un infini créateur. Cette passivité, ou encore cette action divine à travers le repos de la volonté humaine, ne s'exprime pas en mouvements confus et incoordonnés : elle est cohérente et intelligente. En effet on y remarque de l'unité et de la finalité. Si nous examinons les actes qu'elle fait rentrer dans cette catégorie motion divine, nous trouvons qu'ils se ressemblent tous, qu'ils concourent à la même fin, qu'ils semblent inspirés des mêmes préoccupations : ils ne seraient pas plus cohérents s'ils étaient volontaires, ils comportent une pratique, une vue d'ensemble sur la vie : malgré son apparence de dispersion, c'est une activité bien liée, vraiment organisée et systématisée, que cette subconscience créatrice ; ces « forts mouvements » dont il est question sont raisonnables chacun en soi-même et leur suite l'est également.

Le caractère de conscience que nous trouvons à ces actes n'a rien qui nous doive étonner. L’automatisme psychologique est parfois inconscient et parfois conscient; il admet tous les degrés de la conscience à l'inconscience. À côté du sujet qui parle sans vouloir et sans savoir, il y a le sujet qui parle sans vouloir mais qui sait qu'il parle et qui a conscience de ce qu'il dit.

Le caractère involontaire nous est bien connu. Nous avons vu que tout l'effort de notre sujet a consisté à supprimer la coordination volontaire ; la volonté a disparu comme pouvoir d'action et comme pouvoir d'arrêt ; les désirs et les émotions ont disparu également ou du moins se sont atténués, il s'est installé un fond d'indifférence et d'aboulie. Mais l’aboulie ne [220] signifie pas nécessairement la suppression de toute action : à côté des abouliques stupides il y a des abouliques actifs qui agissent par d'autres ressorts que la volonté. Pour la raison que nous avons dite, les mystiques chrétiens sont des abouliques actifs : ils dressent leur subconscience à agir au lieu et place de leur conscience éveillée : ils passent les actes qui conscients et volontaires les embarrassent du sentiment de personnalité dont ils s'accompagnent à une conscience anonyme. Ce transfert à l'activité inconsciente — les résultats seuls de l'acte et non sa composition étant connus par la conscience — est justement ce qui caractérise l'automatisme.

Il ne reste plus qu'à expliquer le caractère cohérent, le caractère d'intelligence d'ensemble que présentent ces motions. A priori il n'a rien qui nous doive étonner : ne voyons-nous pas certains prophètes religieux tenir des discours cohérents, que leur volonté ne dirige pas : ne voyons-nous pas l'écriture automatique chez un médium aboutir à un message cohérent. Ne voyons-nous pas le rêve se développer parfois comme ferait une réalité ; la psychologie a bien établi que la subconscience n'est pas nécessairement une activité fragmentaire et momentanée : mais dans l'espèce nous devons nous demander quels éléments concourent à cette cohérence, car l'expérience a vite montré que tout n'est pas en général d'égale valeur dans les produits du subconscient : y a-t-il ici exception? D'où vient que dans cette conscience désorganisée, que la volonté et la réflexion ne gouvernent plus, où les fonctions critiques sont abolies, il ne surgisse par des mouvements absurdes[23], des inspirations incoordonnées et fâcheuses, comme il s'en rencontre parmi les produits « cohérents » de l'imagination hypnoïde.

Mais d’abord il y en a ; de moins en moins sans doute à [221] mesure que s'affermit la subconscience, à mesure que le mystique avance dans l'habitude de la passivité; sans que peut-être il puisse s'affranchir jamais du malin génie caché dans l'arbitraire constructeur. Au début de la vie mystique, souvent même dans des états avancés, une grande partie de la passivité se montre absurde, laide, immorale[24], grotesque, bizarre, incohérente ; tout ce groupe d'automatismes est rapporté au démon. Le démoniaque est l'opposé du divin ; il est aussi réel que le divin, comme ensemble de faits psychologiques ; il montre de façon manifeste que la subconscience abonde en inspirations et en mouvements de caractère différent et de signe contraire. Enfin, parmi ces phénomènes que les mystiques relèguent dans la catégorie des épreuves et des peines, parmi ceux qu'ils expliquent par l'hypothèse désespérée de la division de conscience, dont nous avons parlé, il s'en trouve encore. Mais ce sont des faits qu'ils négligent, qu'ils relèguent dans une catégorie inférieure, qu'ils ne rattachent pas à la même source psychologique qui leur fournit l'automatisme jugé divin. Il y a chez eux des phénomènes bizarres, absurdes, indécents même, qui sont des produits du subconscient, aussi bien que les nobles inspirations ou les divines motions; mais lorsqu'ils se produisent ils les rattachent à un autre principe, ils ne songent pas à les faire rentrer dans un même groupe ; uniquement préoccupés de la différence de contenu et de valeur, ils n'ont pas l'idée de l'identité psychologique de tous ces faits.

Cette réserve admise nous pouvons invoquer, pour expliquer le fait en question, les considérations suivantes :

1° L'habitude crée par l'ascétisme antérieur une discipline qui s'impose au subconscient. Notre conscience claire façonne jusqu'à un certain point notre subconscience ; que sont des habitudes morales par exemple sinon des déterminations imposées [222] au subconscient par la volonté? Les habitudes éthiques et religieuses du sujet, créées par la sévère discipline des années de vie religieuse réfléchie continuent de servir de lois et de règle à l'activité subconsciente, désormais affranchie du contrôle de la réflexion et de la volonté. Mais que cette explication ne soit pas suffisante, des faits bien nets le prouvent. Après des années d'ascétisme et de discipline, lorsque le sujet est parvenu à l'automatisme et qu'il s'en repose sur l'automatisme du soin de fournir à son activité religieuse, il arrive bien souvent que l'automatisme lui fournit des actes, en contradiction par leur caractère, avec la discipline antérieure. C'est ainsi que des sectes très strictes qui pratiquent un ascétisme sévère, se laissent aller au moment où elles s'en remettent à l'automatisme, à des actes immoraux tout à fait en contradiction avec la discipline antérieure, et qu'elles divinisent, comme provenant de l'automatisme : on en trouverait des exemples dans notre ouvrage sur le mysticisme allemand du xivème siècle[25] : c'est ce fait que Bossuet expliquait avec beaucoup de finesse. « L'idée d'une perpétuelle passivité mène bien loin. Elle faisait croire aux bégards qu'il ne fallait que cesser d'agir, et qu'alors en attendant Dieu qui vous remuerait, tout ce qui vous viendrait serait de lui. C'est aussi le principe des nouveaux mystiques ; je n'en dirai pas davantage. On ne sait que trop comme les désirs sensuels se présentent naturellement[26]. » [223]

2° La collaboration de la conscience claire avec la subconscience. Ces mouvements intimes qui naissent ainsi subitement et qui, sur le fond d'indifférence et de vide mental, semblent surgir d'ailleurs, venir de plus loin que la personne, sont des mouvements conscients; ils sont connus du sujet, appréciés par lui. Le sujet les contrôle en quelque manière, les prépare peut-être aussi par ses réflexions, par ses pensées. Sans doute Mme Guyon nous dit qu'ils ne sont précédés ni de vues, ni de pensées, ni de rien d'extérieur; et pour que le mouvement soit de Dieu « il faut que ce soit des choses sur lesquelles nous n'ayons point entretenu nos pensées auparavant ». Mais le moyen qu'il en soit ainsi ; la plupart des mouvements divins portent à des objets ou à des actes sur lesquels la pensée du sujet a dû souvent se fixer avant que d'être mue de cette manière ; et combien ne serait-il pas difficile d'établir que contrairement à la psychologie ordinaire, rien ne s'est présenté dans la conscience qui ait préparé ces mouvements : car l'esprit de notre mystique n'est point réellement vide ; il est plein d'idées qu'il ne s'attribue pas, il est vrai, puisqu'il est désapproprié, mais qui n'en sont pas moins des idées ; il évite la réflexion volontaire, les raisonnements, la méditation; mais il.ne peut empêcher que ses idées se groupent les unes avec les autres, se combinent spontanément. De sorte que beaucoup de mouvements divins peuvent bien n'être que la traduction motrice, l'exécution de combinaisons antérieures apparues dans la conscience éveillée et approuvées ou à tout le moins tolérées par elles[27]. Il s'exerce sur elles un contrôle [224] négatif en quelque sorte[28]. On pourrait signaler encore, dans certains cas, le contrôle extérieur des directeurs, l'influence des livres, de la tradition, parfois de la vie claustrale[29].



3° Enfin il faut bien admettre une nature déterminée, un caractère préformé du subconscient. Les bas-fonds de la conscience varient avec les différents individus et élaborent différemment des matériaux inégalement riches et inégalement nombreux. Quelle différence n'y a-t-il pas entre la subconscience d'un grand artiste et celle d'un homme ordinaire ! L'inspiration, les irruptions du subliminal dans la conscience claire nous montrent à tout moment des subconsciences aussi différentes les unes des autres dans leur façon de procéder et dans les éléments qu'elles mettent en œuvre, que sont chez les divers individus les grandes fonctions psychologiques. Le subconscient de nos mystiques, nous l'avons déjà marqué, est, dans son fond, religieux et moral; il a une sorte d'unité; il approvisionne la conscience de pensées et de mouvements de qualité à peu près constante.

Nous avons étudié chez sainte Thérèse les paroles intérieures et les visions imaginaires. Nous avons vu que certaines représentations mentales — images auditives et visuelles — particulièrement intenses, nettes, précises, stables, spontanées, incoercibles, subites et brèves, lui donnaient l'impression d'une parole étrangère ou d'un être étranger. C'est à un phénomène; du même genre, mais d'ordre plus spécialement moteur, que nous avons affaire ici[30]; certains mouvements intérieurs, certaines impulsions se présentent intenses, nettes, précises, stables, spontanées, incoercibles et contraignantes, subites et brèves; et le sujet les interprète comme motion divine. Il y aura lieu de rechercher d'ensemble comment se forme cette attribution du caractère divin à ces phénomènes psychologiques ; alors même que le sujet serait contraint de par leur nature de les estimer étrangers à sa personne, est-il nécessairement contraint du même coup d'interpréter ce dédoublement de sa personnalité comme l'intrusion dans sa personne d'une énergie divine?

L'automatisme moteur, la motion divine, n'est pas étrangère à sainte Thérèse ; nous avons vu qu'elle forme la base du troisième état ; mais elle est particulièrement marquée, particulièrement bien décrite et particulièrement intéressante à étudier [226] chez Mme Guyon ; l'automatisme auditif ou visuel, au contraire, n'est pas chez elle particulièrement développé et c'est chez sainte Thérèse que nous l'avons étudié de préférence. Nous savons que, par une sorte de compensation, à mesure qu'elle pénètre dans ces états confus, dans ce « fond abyssal et suréminent[31] » où flotte le Dieu ineffable, sainte Thérèse projette au dehors en images précises — visions et paroles imaginaires — le Dieu de l'Écriture, qui garantit le Dieu mystique et assure la précision de la vie. Il n'y a pas chez Mme Guyon cette réalisation d'un Dieu extérieur, menée de front avec la formation du Dieu intérieur; cette justification des états confus par des états clairs, qui s’assurent eux-mêmes dans les images traditionnelles de l'Église et de l'Écriture, qui prennent leur autorité au dehors. Chez elle, les états confus se justifient par eux-mêmes ; la motion divine, confuse elle-même, ne sert qu'à pourvoir à l'action ; ses impulsions instantanées sont la seule forme d'action, possible à une conscience qui s'est vidée de tout désir, de toute prévoyance et de toute volonté; nous avons vu que leur finalité, leur adaptation aux circonstances et leur harmonie sont réglées par une intelligence subconsciente. Plus ces mouvements sont instantanés, irréfléchis et comme réflexes, automatiques, dirions-nous, plus ils paraissent divins au sujet ; moins la motion ressemble à une parole ou à une lumière intérieure, plus elle est immédiate et naturelle, plus elle est sûre[32]. Les états mystiques ne cherchent plus leur confirmation au dehors; ils se suffisent pleinement à eux-mêmes, et se justifient précisément par leur indistinction et leur obscurité. Dans cette confiance instinctivement et aveuglément donnée à l'obscur, à l'indistinct, à l'ineffable, Mme Guyon a peut-être été fortifiée par la doctrine de saint Jean de la Croix, qui prêche la foi nue et [227] obscure, la défiance de tout ce qui est distinct et aperçu, qui proclame la supériorité du confus et de l'informulé sur la précision et sur la formule ; aussi n'attache-t-elle point d'importance — ou fort peu — aux paroles intérieures, aux visions et aux phénomènes du même genre. Nous avons montré qu'elle les connaît par expérience ; les suggestions subconscientes ont pris, pour s'imposer à elle, forme visuelle et forme verbale, aussi bien que forme motrice ; mais le peu d'estime qu'elle a pour les « lumières » a peut-être réfréné ces automatismes explicites ; peut-être aussi, détournant d'eux son attention, en a-t-elle moins décrit qu'il ne s'en est présenté.

Les mystiques appellent divine la force qu'ils sentent les dépasser et les contraindre ; dans l'expérience religieuse en général, le divin est éprouvé comme une puissance interne, supérieure au sujet qui l'éprouve. Mais dans l'état de motion divine, toute résistance, toute conscience d'une volonté propre, et par conséquent tout sentiment d'une puissance étrangère et qui triomphe, ont disparu ; la distinction de ces deux forces en conflit ou en accord ayant cessé, d'où vient le caractère divin que s'arrogent ces mouvements? N'ont-ils pas l'apparence de mouvements tout naturels? « Lorsque je parle, je ne songe pas si ce que je dis est divin, je le dis naturellement... Je vous dis les choses comme il (Dieu) me les donne, sans penser si elles sont divines ou non, sans me mettre en peine du succès[33]. » Car si, au début de la période de motion divine, la motion a été sentie comme une contrainte exercée par une volonté supérieure, par un pouvoir plus fort, ce caractère tombe peu à peu, de sorte que maintenant « il ne parait plus qu'une volonté seule et unique, qui ne se peut distinguer et qui semble la volonté propre de l'âme[34]. » Il semble que l'un des grands caractères [228] du surnaturel fasse ici défaut, et qu'il devienne très difficile de distinguer ces mouvements divins des mouvements naturels, Fénelon énonce avec finesse cette difficulté : « que vous n'alliez trop vite, que vous ne preniez toutes les saillies de votre vivacité pour un mouvement divin, et que vous ne manquiez aux précautions les plus nécessaires[35]. »

Mais le caractère divin de ces mouvements, immédiatement senti dans leur spontanéité et dans leur propulsivité qui tranchent sur le vide et sur l'inertie de la conscience, est garanti par l'expérience totale de l'état. Chaque moment de l'expérience [229] mystique est soutenu par l'expérience acquise, par l'habitude de l'expérience ; un moment fait partie d'un état et ne prend sa valeur et son caractère que de cet état ; et l'état lui-même repose sur un développement qui le justifie. Dans l'état de motion divine, chaque mouvement isolé est coloré de la nuance divine de tout l'état ; l'état lui-même est divin, non seulement en soi-même, mais parce qu'il est le terme de tout le processus antérieur de déification. C'est ainsi que l'expérience brute est accompagnée et soutenue par l'expérience systématisée. Pour Mme Guyon, ce n'est que dans une âme déifiée, vidée de tout le naturel, que les premières pensées, les simples penchants, les « instincts des choses » sont de Dieu[36]. Pour subir et pour reconnaître l'inspiration « il faut un cœur vide, résolu de ne se déterminer par aucun choix qui lui soit propre, mais de se laisser déterminer à Dieu[37]. » Autrement il n'y a qu'impulsion naturelle, erreur, aveuglement et fanatisme. « Il y a un autre inconvénient qui est que les gens mal conduits s'imaginent que toutes leurs pensées viennent de Dieu, et les voulant suivre comme telles, ils tombent dans un certain fanatisme, que celui qui marche par la foi simple et par l'amour nu évite absolument[38]. » L'âme perdue en Dieu participe seule du mouvement divin; elle suit le flux et le reflux de la vie divine[39] ; l'illusion même, en cet état, serait divine[40].

Dans ses écrits dogmatiques et de direction Mme Guyon représente le processus psychologique que nous venons d'analyser [230] comme la lutte entre la propriété et la désappropriation c'est-à-dire entre le moi et le divin [41]: la vie mystique est pour elle en somme l'envahissement progressif du moi par le divin, l'abolition progressive de la personnalité qui fait place à une vie plus large : passer du moi à Dieu, transformer le moi en Dieu par négation ou plutôt par absorption, en substituant à la conscience affectée du moi, la conscience désaffectée du moi avec toutes les modifications que cette modification primordiale lui fait subir.

C'est bien aussi comme un processus de désappropriation que les adversaires de Mme Guyon comprennent sa doctrine. Pour Bourdaloue, elle consiste avant tout à se dépouiller de ses propres opérations surnaturelles, à faire cesser toute coopération du moi à la grâce. Pour Nicole, il s'agit de vider l'esprit par la contemplation confuse, la volonté par la motion divine : de substituer au moi aidé de la grâce une grâce toute opérante ; il insiste sur le caractère infus et confus de cette vie opposé à la distinction intellectuelle et à l'application volontaire. Pour Bossuet il s'agit d'établir à demeure un état rigoureusement passif, un acte éminent et confus, perpétuel, qui supprime les actes distincts de la vie chrétienne et tout ce qui fait l'existence du moi. Le mysticisme ainsi compris aboutit à substituer partout l'opération divine au moi aidé de la grâce ; il supprime le dualisme fondamental, irréductible de la grâce et de la concupiscence qui multiplie la vie chrétienne en actes distincts et réfléchis.

Dans le premier état mystique il y a encore propriété. Sans doute il ne s'agit plus de propriété volontaire, c'est-à-dire de la rechercha volontaire de soi-même; c'est une propriété naturelle, une qualité innée de la nature, la nature même. Cette propriété [231] naturelle, c'est le fait d'être quelque chose de propre, de déterminé, de limité; c'est la fixité en soi, la dureté, le fait d'avoir une forme ; nous ne rapportons les choses à nous, que parce que nous sommes nous-mêmes ; la propriété engendre l'amour propre; elle fait que nous nous rapportons à nous-mêmes ce qui n'est pas nous, que nous nous posons comme moi, comme sujet et comme fin de nos actes, comme réalité stable en qui et par qui s'accomplissent des choses. Par la propriété nous nous érigeons en divinité; cet instinctif vouloir être soi, cette instinctive affirmation de soi-même, pose le moi comme une réalité indestructible, absolue[42].

Ainsi la propriété c'est le moi ; non pas seulement le moi qui se recherche volontairement, le moi qui s'aime, mais le moi qui croit déjà s'être nié, s'être purifié de soi-même par la vertu active et multipliée. Au premier état mystique il y a encore propriété. Le moi y est sujet, agent et fin; il se complaît dans la douceur de la béatitude, il y trouve sa fin, et y trouvant sa fin, il en fait le plaisir de s'y trouver soi-même; il est encore principe de vertu active et multipliée : il agit encore lui-même dans ses actes. Un germe de passivité apparaît déjà, l'esquisse de la motion divine; l'âme se sent contrainte à des actes qu'elle a conscience de n'agir pas elle-même ; mais ce n'est pas encore la forme habituelle d'action, et dans la plupart des cas le moi [232] est sujet de ses actes. Enfin à ce degré tout est encore donné sous forme personnelle. Le moi est le sujet auquel se rapportent ou plutôt qui se rapporte tous les faits qui se passent dans la conscience ; même celle intuition qui est la présence divine, il la possède, il en est le détenteur, le sujet ; par là même il est actif à son égard.

La propriété, le fait du moi entraîne nécessairement le caractère multiplié, les formes distinctes de la pensée et de l'action ; le moi est « propriétaire ou distingué ». Il ne peut se poser, s'affirmer qu'en se distinguant, qu'en se déterminant, en se trouvant une nature; s'il n'avait point de nature, s'il n'était point déterminé, limité, fixe en soi-même, il ne serait pas quelque chose, il serait tout ou rien, Dieu ou néant[43].

La propriété, étant la conscience de soi, est accompagnée d'états sensibles, distincts et aperçus; c'est-à-dire de sentiments, pleinement conscients, rattachés à la conscience personnelle, et distincts les uns des autres, non fondus dans un acte unique, dans la continuité d'un même état. Sensible s'oppose à spirituel, à amour nu, à manière secrète et cachée ; distinct et particulier s'oppose à confus, obscur, général, continu; aperçu s'oppose à immense et simple, à une certaine perception imperceptible, qui n'est pas absolument l'inconscient, qui n'exclut pas un certain goût, mais qui est particulièrement délicate et subtile. Tous ces termes signifient la pleine conscience, la conscience personnelle où le moi se rapporte distinctement ses objets, s'en distingue, les distingue les uns des autres, et les goûte séparément en des émotions précises ; tout cela s'oppose à la foi obscure et nue, à cette forme de l'inconscient qu'il faut substituer à la conscience et dont la venue signifie la genèse divine. De même la propriété s'exprime par la réflexion, qui implique le retour sur soi par la connaissance, la connaissance où [233] le sujet se pose comme sujet, s'affirme en soi-même; connaissance qui s'oppose à une connaissance plus vaste où le moi s'oublie, se perd en quelque sorte. Réfléchi s'oppose à direct ; un acte direct est un acte qui ne se connaît pas comme acte du moi, qui ne s'aperçoit pas. La réflexion s'oppose à la connaissance qui se perd dans le divin et qui n'y distingue plus le moi.

La théorie de la propriété, c'est donc, dans un langage théologique ou pseudo théologique, la théorie psychologique de la conscience personnelle se rapportant, groupant sous la forme de la personnalité, les états de conscience, les précisant par ses opérations, les groupant en volitions; c'est le moi comme sujet logique, comme sujet de connaissance, comme sujet d'action, comme principe et cause; comme objet qui se propose à soi-même, comme fin en soi. Et toute âme est affectée de ce signe fatal de la propriété naturelle; elle est elle-même jusqu'à ce qu'elle se soit pleinement anéantie ; elle est elle-même alors même qu'elle aurait fait cesser l'orgueil de la révolte volontaire contre Dieu.

Or le moi n'est pas Dieu, et il y a en lui Dieu qui aspire à se substituer au moi ; la propriété n'est que la négation de Dieu; Dieu n'est que la négation de la propriété; Dieu n'est point une qualité précise, une nature fixe, une détermination, une limitation, un moi. Dieu échappe à ces formes, à toute forme. Pour être Dieu, il faut être au-delà de toutes formes, il faut outrepasser les formes de la conscience. Dieu ne se fait point sentir ; Dieu serait bien peu de chose si on ne le possédait que par le sentiment. Dieu est immense, par conséquent au-delà du sensible, du distinct, de l'aperçu, de la réflexion. L'incompréhensible ne peut se réaliser dans l'âme qu'en abolissant toute pensée et tout acte apercevable.

Ce processus de réalisation divine c'est la désappropriation, la suppression de la personnalité ; se désapproprier, c'est s'écouler, se perdre en Dieu, mourir, sortir de soi-même, par le [234] renoncement continuel à tout propre intérêt; une fusion, une liquéfaction ; le pur amour, une perpétuelle extase[44]. Elle supprime la personnalité et remplace la conscience personnelle par une conscience plus vaste, l'action personnelle par la motion divine. L'âme s'est ainsi étendue jusqu'à se perdre en Dieu. La désappropriation est donc la substitution à la vie ordinaire commandée par le moi, d'une vie comme impersonnelle, un passage du conscient à cette forme de l'inconscient que nous avons analysée; une transformation du moi dans le non-moi. Toute la matière de la vie psychologique demeure[45]; ce n'est pas une suppression de la vie que recherche notre mystique. La forme seule a changé.

Entre la propriété et l'état où l'âme est désappropriée, où la vie psychologique se poursuit sans le moi, se place l'état affectif de désappropriation, de destruction du moi, le deuxième degré. Cet état est une peine où le moi, faisant l'expérience de son impureté foncière, s'abandonne ; il n'y a plus rien à quoi il se puisse tenir, pas même lui-même, puisqu'il vient en cet état à se manquer à lui-même, à force de se voir comme néant : « Toutes les peines de la vie spirituelle ne sont que pour détruire l'âme dans ses répugnances et contrariétés, pour la détruire, dis-je, foncièrement et non en superficie[46]. » Cet état est un progrès : sans lui la désappropriation ne serait pas possible ; [235] et l'âme ne s'aperçoit comme néant, que parce qu'elle a progressé vers Dieu.

Ainsi cette théorie dogmatique de la propriété et de la désappropriation coïncide exactement avec le processus que nous avons décrit. La doctrine sans doute enveloppe, complète et éclaire l'expérience, mais elle exprime l'expérience.

Nous remarquons ici une fois de plus le caractère positif du mysticisme chrétien. Ce que Mme Guyon se propose ce n'est pas l'absolue inaction, l'absolue inconscience, la stupeur ou la stupidité; ce qu'elle veut ce n'est pas ne plus agir, mais bien n'agir plus que divinement, par motion divine, n'être plus que l'instrument de Dieu, l'action de Dieu[47] ; ce qu'elle veut ce n'est pas ne plus sentir, ne plus penser, ne plus être; mais ne plus se sentir, ne plus être le sujet de sa pensée; elle aspire au contraire à sentir « dans une largeur immense », à sentir sa conscience et sa pensée se dilater à l'infini, à être l'infini.



Ainsi les mystiques chrétiens se meuvent de l'infini au précis; ils aspirent à infinitiser la vie et à préciser l'infini[48]; ils vont du conscient, à l'inconscient et de l'inconscient au conscient ; l'obstacle ce n'est pas la conscience en général, mais la conscience personnelle, la conscience du moi. Le moi est la limitation, ce qui s'oppose à l'infini; les états de conscience libérés du moi, perdus dans une conscience plus vaste peuvent être des modes de l'infini, des états de la conscience divine.


***

[1] Lettres, V, 409.

[2] Tous les états de la vie intérieure, lorsqu'elle est véritable et profonde, sont tellement rapportant les uns aux autres, et supposent si fort la nécessité les uns des autres, qu'on ne saurait en nier aucun sans les nier tous, ni les démembrer sans rendre le tout défectueux et destitué d'une de ses parties. Ceci est d'une grande conséquence et mérite une attention singulière. » Justifications, III, 135, notes cf. ibid., 259.

[3] Cf. Lettres, III, 357. « Il ne faut pas s'arrêter aux expressions de ces âmes lorsqu'elles sont dans la peine ; car cites n'expriment rien moins que ce qu'elles sont... » Voir la suite du passage un peu plus loin; « Tant que l'âme est en sécurité et en perte, elle ne connaît pas la main qui la conduit; et quoi qu'elle ne fut jamais plus proche de Dieu, elle ne le connaît pas et croit tout le contraire ; et c'est ce qui fait toute la peine de cette âme. » Lettres, V, 371 (Masson, 298).

[4] Voir Lettres, V, 308 et suiv. (Masson, 241) un bon résumé par Fénelon des diverses formes de passivité.

[5] Cf. Poiret. Théologie réelle, Amsterdam, 1700. Lettre d'une fille à une femme mariée, sur la régénération, p. 222 et suiv. Après une première période analogue à celle que nous avons décrite. « Je me trouvais dans un état tout à fait désolé ( je me reconnus toute pauvre, malheureuse et misérable... Quelle surprise lorsque je vins à découvrir que jusqu'ici je ne l'avais possédé qu'avec propriété ; raison pourquoi il était nécessaire qu'il se retirât de moi. »

[6] « Je me souviens d'avoir passé bien du temps à gémir sur ce que je croyais avoir perdu la présence de Dieu ; et j'étais dans une douleur continuelle de cette perte. Cette douleur n'était-elle pas une présence continuelle, mais douloureuse, ? Car si je n'eusse pas si fort aimé Dieu, me serais-je si fort affligé d'avoir perdu son amour ? Il ne faut pas toujours s'attacher en rigueur au sens des paroles, mais en pénétrer le sens. » Lettres, t. III, 358. Cf. Justifications, II, 238a : « La douleur continuelle de cette perte apparente n'est-elle pas une présence continuelle. »

[7] Dans cette crise le mol qui s'éprouve dans sa solitude et dans son impureté et qui ignore qu'il est conduit par Dieu, se renonce, s'abandonne, ce qu'il ne ferait pas s'il se sentait conduit. Cf. Masson, 298,

[8] Voir pour des expériences analogues dans le petit cercle mystique autour de Dutoit Membrini, Chavannes, o.e. 216 et suiv., 303 et 304.

[9] C. Bossuet, Lâchât, t. XIX, ch. LX. « Dans tout le livre on accoutume les âmes à agir par impulsion dans tout un état, c'est-à-dire par fantaisie et par impression fanatique. »

[10] Cette théorie est ironiquement soulignée dans un pamphlet antiquiétiste, Dialogue sur le Quiétisme, contenant les adieux de Nicomède, solliciteur en cour de Rome pour Mme Guyon, à son compère Bonnefoy. À Cologne chez Pierre Marteau, 1700. « Imagine-toi que chacun a deux moi dont l'un est à la cave et l'autre au grenier, tu vois bien que quand la maison est haute, ils ne peuvent ni se voir ni s'entendre », p. 10.

[11] Mme Guyon dit avec insistance « que ce n'est pas un vide d'abrutissement, au contraire, c'est une pure, simple et nue intelligence, sans espèce ni rien qui borne. » Discourt chrétiens et spirituels, II, 229.

[12] Lettres, l (50, p. 163).

[13] Ibid., I (104, p. 34). « Les mouvements naturels commencent par les sens ou par le raisonnement.., ceux de Dieu commencent tout à coup... et ne sont précédés ni de vues, ni de pensées, ni de rien d'extérieur, leurs mouvements ne sont point excités par rien qui ait précédé. »

[14] Lettres.- « L'opération de Dieu est comme l'éclair... son effet est pro doit en un instant. »

[15] lbid., III, 48W85, 5o8-5oo, 555,

[16] C'est ce qui semble avoir eu lieu surtout au début ! « Jo puis dire que je ne saurais résister à Dieu parce que je suis accoutumé a sa conduite et que mon état n'est pas d'ignorer que c'est lui, Cependant il y a eu un temps que je ne pouvais croire que Dieu me poussai. Jo croyais plutôt que les violences qu'il me faisait étaient naturelles et je ne cédais qu'a une violence insurmontable. » Lettre», III, 36o.

[17] Lettres, III, M; cf. Fénelon ti M"" Guyon. Lettre», V, 3o5-3ou (Masson, a'i'i). Cette inhibition, « cette répugnance » intervient surtout à l'occasion des actes extérieurs, des « volontés extérieures et apparentes ». Pour la plupart des actes qui concernent la vie ordinaire, il n'y a pas lieu d'attendre une motion spéciale : ce serait de l'illusion et du fanatisme ; dans ces différents cas « il faut aller simplement... il faut aller par tout ce qui se présente, selon l'occasion et l'occurrence des choses, jusqu'à ce que quelque chose nous arrête » Lettres, 111, 4o4.

[18] Cf. Leuba. State of Death, American Journal of Psychology, 1903.

[19] Lettres, V, p. 458.

[20] Pitres et Régis, Obsessions, 302.

[21] Pitres et Régis, Obsessions, 300.

[22] Ibid., 300. « Accompli brusquement, sans réflexion, sans résistance, sans laisser de traces dans la mémoire normale, ils sont l'expression brutale, instantanée d'une image subsistant seule dans une conscience presque entièrement détruite ». Janet. Automatisme psychologique, 430. Cf. Krafft Ebing. Psychiatrie, 106.

[23] Ce problème est nettement posé par saint Jean de la Croix, Montée du Carmel, 1. III, ch. 1 ; il le résout par la théorie de la motion divine, c'est-à-dire que sa solution théologique est précisément la position d'une question.

[24] Sainte Thérèse. Vie, p. 306 (trad. Peyré).

[25] P. 66, 119 et suiv.

[26] Instruction sur les États d'Oraison, p. 608. Cf. ta critique que Nicole adresse, Visionnaires, p. 306, à la théorie analogue de Desmarets Saint-Sorlin (théorie de l'action directe de Dieu dans l'âme déifiée): « Il n'y a rien qui nous doive être plus suspect de cupidité que tout ce qui se fait sans réflexion, sans préméditation et sans règle. Car la cupidité est d'ordinaire plus prompte, plus vive, plus agissante que la charité... Quel effet peut donc produire toute cette spiritualité, sinon de nous porter à suivre presque toujours les mouvements de notre concupiscence... et à les prendre en les suivant pour des mouvements du pur amour. Ainsi on la peut appeler justement le règne tranquille de l'amour propre. Car non seulement elle l'établit dans l'âme, mais elle l'y consacre et l'y canonise. Et elle bannit de plus tous les moyens par lesquels on pourrait reconnaître cette illusion. »

[27] « Car il se peut faire qu'on ait pensé auparavant les mêmes choses dont on croit avoir les mouvements; et quoiqu'on n'y pense plus alors, une subite et presque imperceptible réminiscence peut nous incliner de côté ou d'autre d'une manière très subtile. » L. IV, 157.

[28] Remarquons que la motion divine s'applique aussi, quoique plus discrètement, aux affaires temporelles. « J'avoue que je réussis mal dans les affaires temporelles, ce qui se vérifie assez bien par leur mauvais succès ; mais je connais clairement que c'est pour hésiter plus que sur les autres, pour trop demander conseil, trop donner au respect humain et à la condescendance, ne suivant pas un je ne sais quoi dans le fond qui me redresse toujours. » Masson, 296.

[29] Voir Görres. Mystique divine, I, 138. — Cette collaboration est bien visible chez sainte Thérèse ; 3° vers la fin de la 1ère vie, elle recherche assez consciemment l'unification des tendances, l'apaisement ; 2° quand les phénomènes extraordinaires ont apparu, elle y réfléchit et les discute avec d'autres ; 3° le désir conscient d'une activité réformatrice, au début de la 3ème période. Ces faits entre beaucoup d'autres.

[30] Nous ne voulons pas dire que ces mouvements soient dépourvus de tout caractère intellectuel, qu'ils se résolvent en impulsions motrices, en images motrices, en éléments musculaires. Ces mouvements ont toujours une signification ; ils portent à des actes intelligents, sinon raisonnés ; ils en contiennent par conséquent le sens général; ils enveloppent des éléments intellectuels ; d'autre part, dans certains cas ces mouvements sont de véritables inspirations qui se traduisent et ne peuvent se traduire qu'en représentations intellectuelles et en images verbales: p. ex. l'écriture automatique. Mais ce qui Ieur donne leur caractère spécial, c'est croyons-nous ceci : dans un premier cas le « mouvement », la tendance à l'acte n'est point précédée d'une pensée qui l'ébauche ou d'une formule verbale qui la commande explicitement comme c'est si souvent le cas chez sainte Thérèse (paroles intérieures); l'idée est enveloppée dans la tendance, les représentations intellectuelles et verbales dans les éléments moteurs. Dans un second cas, le « mouvement » n'est pas non plus précédé de connaissance : il y a tendance à écrire, impulsion graphique, si l'on peut dire; le sujet ne sait pas d'avance ce qu'il écrira. Il écrit et prend connaissance de ce qu'il écrit au fur et à mesure qu'il écrit. L'écriture n'est pas guidée pur une idée à exprimer: le subconscient fournit cette idée, qui ne devient consciente qu'une fois exprimée ou en s'exprimant, et en même temps l'impulsion à écrire qui la précède : de sorte qu'ici encore l'idée apparaît enveloppée dans la tendance, les représentations intellectuelles et verbales dans l'impulsion graphique.

[31] Abbé d'Estival. Conférences Mystiques, 1676, p. 17.

[32] Lettres, I (L. 55, p. 183), II (p. 441-449).

[33] Lettres, V, L. 54 p. 369 (Masson, Fénelon et Mme Guyon, p. 297-298). Cf. Discours chrétiens et spirituels, t. II, p. 250.

[34] Discours, II, 249. Le problème est si nettement posé dans ce passage que nous le citerons tout au long. « Ce qui les arrête encore est que dans les âmes bien mortes et bien nues, la volonté de Dieu est délicate ; et à moins d'expérience, si ce n'est que la résistance ne mette dans un état violent, elle parait à l'âme une volonté qui lui est propre : en sorte qu'elle se dit souvent, que ce n'est point Dieu qui veut en elle, ou par elle, que c'est elle-même qui veut et se donne cette volonté ; et c'est pour elle une matière de souffrance, surtout lorsque cette volonté, qui parait lui appartenir, combat la raison.

Ceci n'arrive qu'aux âmes très simples, et en qui la volonté de Dieu devient leur volonté propre et naturelle ; car ce n'est plus, à ce qu'il paraît, une volonté supérieure qui meut la leur, ce qui supposerait encore une propre volonté, qui, quoique soumise et très pliable, appartiendrait cependant à l'âme; mais ici il n'en est plus de la sorte ; on éprouve que cette volonté, qui se délaissait avec tant de souplesse à tous les vouloirs divins pour vouloir ou ne vouloir pas qu'autant qu'elle était mue, se perd ; et qu'une volonté autant divine qu'elle est profonde et délicate est substituée en la place de la nôtre ; mais volonté si propre et si naturelle à l'âme qu'elle ne voit plus que cette seule et unique volonté, qui lui parait être la sienne, n'en trouvant plus d'autre.

Vous comprendrez aisément qu'il faut que l'âme soit réduite en unité pour être de la sorte ; et que par le baiser ineffable de l'union intime, l'âme soit faite une même chose avec son Dieu, pour n'avoir plus d'autre volonté que celle de son Dieu, ou, pour me mieux expliquer, pour avoir la volonté de son Dieu en propre et libre usage. Cependant dans le commencement que l'on est honoré d'un si grand bien, comme il parait quelque chose de bien différent de la souplesse a une volonté supérieure à laquelle l'âme s’était toujours laissé conduire très sûrement, quoique aveuglément en apparence; et que maintenant il ne parait plus qu'une volonté seule et unique, qui ne le peut distinguer et qui semble la volonté propre de l'âme, on a de la peine à le laisser transformer au point qu'il le faut, » Discours, II, 249, Cf. Abrégé de la Voie, p. 345.

[35] Masson, o.e., 295 ; ibid., 248.

[36] Lettres, I, p. 333.

[37] Ibid., I, 187 : IV, 142 ; III, 477 et suiv. Cf. Antoinette Bourignon, La Parole de Dieu, p. 133 et suiv.

[38] Ibid., III, 19 ; Cf. Fénelon et Mme Guyon, Masson, 213, 248 ; de même pour ceux qui voudraient étendre la motion divine a des minuties, ou qui voudraient pour toute action particulière une inspiration. L. III, 404.

[39] « Celui qui est sans consistance et sans résistance, est entraîné par le tourbillon éternel... tout comme la mer. » L. III, 479.

[40] L. III, 361 ; V, 373 ; Règle des Associés, 385.

[41] Travailler à « se détruire» est selon Mme G... l'essence même du christianisme, et l'effet aussi bien de la méditation que de l'oraison passive : mais dans le second cas l'âme agit par un principe divin, et elle va beaucoup plus loin. Torrents, 140 ; ibid., 182, note a.

[42] La théorie de la propriété fait le fond de la théologie et de la psychologie de Mme Guyon : tous ses écrits, biographiques ou théoriques, ne sont qu'une variation sur la propriété et la désappropriation. Aussi faut-il renvoyer à la totalité de ces écrits. Indiquons pourtant quelques passages précis ou la définition en est particulièrement marquée : Moyen-Court, XII, 34 ; ibid., ch. xxiv, 71 et suiv. ; voir surtout Justifications, II, 189 et suiv., les citations et les autorités.
Pour le sens des mots sensible, aperçu, distinct, voir Lettres, IV, 84, 96, 224, 270, 290 ; III, 158, 150 ; Justifications, II,35; III, 68, 119; II, 176 a; I, 331 ; Discours, II, 99, 96.

Sur la réflexion et les actes directs, voir Moyen Court, XXII, 62 ; Cantique, ch. iv et vi; Justifications, III, 38; II, 46; Discours, II, 328; II, 159.

Distinction de la réflexion et des Impressions : Torrents, 108.

[43] Discours, II, 228.

[44] Torrents, 248| Lettres, III, 407.

[45] Fénelon analysant le traité de la vie et de la réunion de l'âme à Dieu : « Dieu après avoir peu à peu arraché à l'âme tout son senti ou aperçu, après l'avoir mise dans l'entière cessation de toute action propre pour la désappropriation de son mouvement naturel et propre, lui rend en passivité tout ce qu’elle avait autrefois en activité. » Masson, 241. Cf. Cantiques, ch. 60. 4« Il faut même alors qu'elle perde la vue aperçue de Dieu et toute connaissance distincte, pour petite qu'elle soit ; il n'y a plus de vue ni de discernement ou il n'y a plus de division ni de distinction, mais un parfait mélange. » Voir sur la désappropriation un important passage, Préface sur le Nouveau Testament, p. 6 au 13ème volume de la Sainte Bible avec des explications (1790).

[46] Cet état de néant où l'âme se voit n'est donné comme tel que parce qu'elle est plus proche de Dieu qu'antérieurement : « n'étant pas si proche de Dieu ni exposée à ses yeux purifiants, cela ne paraissait pas. » Justifications, II, 268.

[47] Comparer Antoinette Bourignon : « Je suis un pur néant... Dieu est tout à moi. Il m'enseigne, Il agît, il parle en moi, sans que la nature y contribue que le simple organe. » La Parole de Dieu, ou Vie intérieure écrite par elle-même de 1634 à 1663, p. 133.

[48] C'est le problème que Mme Guyon pose en ces termes : Comment les âmes qui sont conduites par la foi peuvent avoir sans sortir de Dieu des choses distinctes. Justifications, I, 308 ; De la Voie et de la réunion de l'âme à Dieu, 342 ; voir Discours, II, 340 et suiv. ; Lettres, III, 400.