dimanche 16 juillet 2023

Sauver (les germes de Lumière) comme mission

Save Our Souls, photo : Richard Kleinert

Christ ( Χριστός, l’oint en grec) est la traduction du terme hébreu Mashia'h (en araméen meshi'ha), qui signifie également “oint”, et qui est à l’origine de la traduction “messie”. Le terme “oindre” correspond ici à un rituel d’intronisation (prêtres, rois, …). A l’image de la consécration de Maitreya, intronisé comme régent (s. yuvarāja) par le Bouddha, avant que ce dernier ne descende de Tuṣita pour prendre naissance sur la terre et conduire sa carrière de Bouddha. Il y a clairement un parallèle entre le prince héritier lors de son investiture et le bodhisattva de la dixième bhūmi au moment où il devient «Roi du dharma»[1].

Pour la fonction de "l’oint" chez les Hébreux, d’une part, il s’agit d’une onction par un prophète, etc., donnée à une personne choisie pour un certain office, et de l’autre de la croyance en un sauveur envoyé au peuple juif et/ou à l’humanité. La mission de ce sauveur, envoyé par Dieu, le plérôme, etc., peut être de différents types. Reconquérir l’indépendance, apporter paix et félicité dans le monde, établir un royaume, restaurer une religion orthodoxe, sauver les justes et condamner les méchants, etc. En bref, remettre de l’ordre et/ou sauver les âmes de leur geôles en fer noir.
“Les prophéties bibliques[2] indiquent qu’un homme issu de la lignée du roi David, descendant d'Yshaï (Jessé), un sauveur, amènera à la fin des temps une ère de paix et de félicité éternelle dont bénéficieront la nation israélite et le monde entier qui s'élèvera avec ses croyants”.
La croyance en un sauveur, voire un prophète, envoyé par le ciel n’est pas une spécificité des religions de la Méditerranée (judaïsme, christianisme, “gnosticisme”, islam, etc.). Depuis l’invention du ciel, celui-ci fait connaître top-down ses volontés à l’humanité par divers moyens. Notamment par des médiateurs “en contact” avec lui, et qui sont reconnus en tant que médiateurs/missionnaires par des cérémonies, des gestes symboliques et rituels, parmi lesquels “l’onction”, le baptême (par l’eau ou par “le feu”), qui semble avoir son équivalent en l’abhiṣeka[3] (tib. dbang), qui signifie “aspersion rituelle”, “consécration” (royale ou initiatique). Il s’agit de symboliser une transmission de pouvoir, reçu d’une autorité supérieure, désormais située allégoriquement dans le ciel.

Le “gnosticisme” en tant que la désignation des croyances et pratiques de groupes religieux au début de notre ère dans la région méditerranéenne n’a plus lieu d’être[4]. En tant que tels, les “gnostiques” sont surtout l’invention de certains pères de l'Église et hérésiologues, voulant mettre à distance des disciples du Christ “hérétiques” de leurs propres doctrines et pratiques, et resserrer les rangs de leurs ouailles. En essentialisant les doctrines et leurs origines respectives, ainsi que leur “pureté” (adéquation entre la doctrine originale et sa source, dans le temps), les “gnostiques” étaient désignés comme des hérétiques, dont les doctrines ne pouvaient avoir pour source que “Satan”[5]. Ce message semblait avoir été destiné davantage aux propres fidèles chrétiens qu’aux “gnostiques”. 

La différence avec le judaïsme, pour les hérésiologues, étant que sa source était considérée “pure”, mais mal interprétée. Le judaïsme était d’ailleurs aussi multiforme, avec des variétés de croyances et de pratiques, comme on pouvait les trouver parmi les premiers chrétiens, “orthodoxes” et “hérétiques” confondus. Il faudrait donc sans doute parler d’un terreau “gnostique” (à définir), dont certains éléments pouvaient être partagés, et même en dehors de la région méditerranéenne. L’idée de la lutte entre forces du bien et du mal, et entre Lumières et ténèbres avait d’ailleurs une autre origine, et qui s’était répandue à la fois vers l’Ouest comme vers l’Est par les routes commerciales. 

D’autres facteurs d’influence (néfaste) selon les hérésiologues pouvaient être la philosophie grecque, les idées hellénistes, la religion dite païenne, ainsi que toute tentative syncrétiste. Les deux jambes du christianisme primitif étaient les écritures (Testament) et les révélations du Christ, les écritures devant être réinterprétées, mais uniquement par des spécialistes mâles, avec des tensions entre la foi vivante et le credo. Les injonctions religieuses (p.e. le véritable jeûne devient ainsi de “faire de bonnes actions” dans l'Épître de Barnabé, p. 44[6]).

“Philon le juif” d’Alexandrie (20 av. JC- 45 AD) avait déjà entrepris une réinterprétation des écritures juives sous influence hellénistique. C’était de toute façon une époque propice au brassage d’idées, où les religions, ou les cultes, étaient enrichis par les apports des sciences de l’époque.

Les missionnaires terriens considérés comme des envoyés doivent avoir à la fois une généalogie humaine, “pneumatique”/yoguique (corps psychique/astral) et spirituelle impeccable. L’origine humaine étant Seth, le troisième fils d’Eve. Noé et le Sauveur descendent de cette lignée. Certains groupes “gnostiques” ont exploité le potentiel de Seth en réinterprétant les écritures pour révéler la vérité vraie sur le créateur ou démiurge[7]. Caïn et Abel seraient ainsi les fils d’archontes et de “l’ombre” d’Eve-Zoé. Seth serait le fils d’Adam et d’Eve-Zoé. Il aurait une soeur Noréa (la vierge non-souillée).

Le livre des secrets de Jean (version longue) montrent une approche de salut/régénération similaire à celle que l’on retrouve dans certains tantras. Tous les éléments de la création ténébreuse des archontes sont doublés par leurs originaux lumineux. Tout élément ténébreux terrestre à un “jumeau céleste” lumineux (tattva). Le Livre des secrets les détaille façon tantra. Ainsi, 365 anges sont créés dans le monde archontique. Anges à prendre ici dans le sens d’agents. Les douze archontes [des mois] “créèrent pour eux-mêmes sept puissances [planètes/jour de la semaine] et (ces) puissance créèrent pour elles-mêmes <trois> anges chacune, jusqu’à atteindre trois cent soixante-cinq anges.” Ecrits gnostiques, p. 272)

Le “corps psychique” d’Adam, créé par les archontes, possède “des autorités préposées” à chaque partie du corps[8]. Chaque partie et fonction du corps est gérée par un agent de la Nature, une autorité dans son domaine spécifique. Celui qui sait cela et respecte ces autorités disposera de ce “corps psychique” comme véhicule, après la mort du corps physique. Qu’est-ce qui explique des similitudes du corps psychique avec celui des doctrines tantriques ? La solution est peut-être à trouver en Asie centrale. La création archontique est ignorante (avidyā) et manque de “puissance lumineuse”. Les humains, descendants de Seth, ont cependant une “étincelle lumineuse”, grâce à Sophia, qui permettra leur retour parmi les Lumières.
“Et [l’Archonte] répartit sur eux de son feu, mais n'envoya pas (sur eux une part) de la puissance lumineuse qu'il avait prise à sa mère [Sophia].“Il est une obscurité ignorante, aussi lorsque la lumière s'est mélangée à l'obscurité, elle a illuminé l'obscurité. Mais l'obscurité, se mélangeant à la lumière, a assombri la lumière. Et (le Premier Archonte) ne fut plus ni lumière ni obscurité, mais il fut affaibli.”

"Cet Archonte affaibli possède trois noms : son premier nom est Yaltabaôth, le deuxième Saklas, le troisième Samaël. “Il est impie du fait de la folie qui l'habite. Il a en effet dit: "Je suis Dieu et il n'existe pas d'autre dieu à côté de moi!", car il est ignorant de son origine, du lieu d'où il est venu.” (Ecrits gnostiques, p. 272)
L’ignorance (avidyā), dans ce passage, est l’absence de la Gnose qui sauve du monde archontique. Cette Gnose n’est pas une simple connaissance, ou reconnaissance, mais implique la pratique de rituels et de la magie purificatrice et transformative. Brahma, le dieu créateur hindou, croit également, à tort, qu’il est le premier et qu’il a créé le monde, rejoignant ainsi en quelque sorte le “blasphème” du démiurge Yaltabaôth (p. 274). Dans le Matsya Purāṇa (sur le grand déluge)[9], Śiva décapite une des têtes de Brahma (Brahmahatyā), et ouvre une voie ascétique non-brahmaniste.

Les corps dans la création ténébreuse imparfaite des archontes sont évidemment imparfaits, mais contiennent néanmoins un germe de Lumière[10], permettant le retour ou l’accès au “Royaume”.
“Jésus leur proposa une autre parabole, et il dit : le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé qu'un homme a pris et semé dans son champ. C'est la plus petite de toutes les semences ; mais, quand il a poussé, il est plus grand que les légumes et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter dans ses branches.” (Matthieu, 13, versets 31 et 32)
Un arbre “royaume des cieux” qui semble avoir ses racines dans la terre. Un arbre qui peut faire penser à l’histoire d’Inanna et l’Arbre-Huluppu, racontée sur la tablette XII (prologue à L’Epopée de Gilgamesh), où l’oiseau Anzû, un serpent et Lilith causent du désordre en s’installant dans l’arbre. Ou à l’arbre Yggdrasil des mythes nordiques et à tant d’autres arbres encore, qui ont en commun de pousser à partir d’un petit grain, planté dans la terre, ou un autre champs (kṣetra).

Pourquoi le syncrétisme de Mani (mort en 276) a pu avoir le succès qu'on lui connaît, de la Chine jusqu’en Afrique ? Les doctrines qu’il prêcha n’ont pas semblé trop surprenant ou déroutant à ceux qui les recevaient, et adoptaient. Mani (Śvetavastrin, “revetu de blanc”), surnommé le “Bouddha de Lumière” était un pédagogue sans pareil, et semble avoir enseigné à l’aide de peintures qu’il fabriquait lui-même. Des tableaux qui parlent sans mots, et qui laissent une interprétation assez libre à ceux qui les regardent, et qui les “comprennent” (façon Rorschach ?) avec les moyens dont ils disposent.

Tableau avec la représentation de l’univers manichéen par un peintre chinois du XIIIème siècle,
découvert au Japon. Le détail montre le Mont Meru en f
orme de champignon ou d’arbre “Royaume” (ou Champs-Kṣetra ?)

Selon Zsuzsanna Gulácsi et Jason BeDuhni, cette représentation est anthropomorphique dans le sens que l’univers est symbolisé comme un Homme cosmique (s. lokapuruṣa, g. macranthropos). La tête et le cou représentent le nouvel éon (kalpa), les côtes les 10 couches d’éons (le ciel) , le phallus le mont Meru, les hanches la surface de la terre, et le bas du corps les huit couches d’éons de la terre. Tout en haut se trouve le Royaume de Lumière, le plérôme. Une des particularités de la doctrine de Mani est que la Vierge de Lumière[11] participe activement à la récupération des germes de lumière en séduisant les archontes. La Vierge de Lumière est une “vierge mâle” (bisexué).

XIIIème siècle Daênâ (or Light Maiden) with her attendants,
detail of the Sermon on Mani’s Teaching of Salvation, Yüen dynasty.

Manichaeism The Religion of Light, Flavia Ruani, Ghent University
 Le Tibet encerclé de “gnostiques” “manichéens”... 

Le “gnosticisme” et le manichéisme en tant que tels n’ont pas survécu au Tibet, mais il est indéniable que le “bouddhisme tibétain”, notamment l’école Nyingmapa, comporte de nombreux éléments “gnostiques” (souvent mélangés à des éléments yoguiques) qui font penser à une influence manichéenne. Il suffit pour cela d’analyser les oeuvres hagiographiques de Padmasambhava et de Yeshe Tsogyal. Dans sa hagiographie[12] traduite par Padmakara, les éléments “gnostiques” foisonnent. A commencer par les hautes sphères du plérôme où sont décidées les missions terrestres. Le Précieux Guru Padmasambhava, qui n’est autre que Amitābha manifesté dans le monde des humains, commande la conception émanée du nirmāṇakāya Yéshé Tsogyal, Padmasambhava et Sarasvatī s’unissent et leur samādhi[13] commence par produire la formule “gnostique” (la syllabe E entourée des voyelles blanches et la syllabe Waṃ entourée des consonnes rouges) qui descend pour se mêler aux substances génétiques de l’embryon à naître. La descente de la Lumière dans l’obscurité/la matière est une sorte de dégradation, mais ne peut endommager la Lumière.
“I, your child, a yogini nirmanakaya,
Am nourished by the food of pure essences
And unclean foods I now have long forgotten.
But, mother, I will eat—that you may gain in merit.
Essential teachings will be what I eat.
And all samsara will be what I swallow.
Awareness, pristine wisdom, will be now my fill. Ah Ye
” Lady of the Lotus-Born
Initialement, elle refuse de se marier, car elle s’enfoncerait davantage dans l’obscurité[14]. La seule présence de Lumière céleste dans l’obscurité terrestre est comme un assaut permanent.
“I wished to practice Dharma,
In this life and form.
But through the deeds of demon foes,
I'm tripped and fall Into the marshes of samsara
.” Lady of the Lotus-Born
Un(e) nirmāṇakāya peut en arriver à oublier sa mission, et dans ce cas le plérôme doit parfois envoyer des secours pour lui rappeler sa mission (anamnèse). Selon l'hagiographie, le roi Trisong Detsen, qui est un disciple de Padmasambhava, reçoit Yéshé Tsogyal en don de son père Karchenpa, et en fait une[15] épouse. Quand Padmasambhava vient pour enseigner la “Gnose” (Mantra secret[16]), le roi inclut Yéshé Tsogyal parmi les offrandes faites au guru. Le guru la prit comme partenaire (“consort”) “et ils pratiquèrent ensemble en secret”[17]. Une sorte d’ingénierie inversée pour dépêtrer le germe de Lumière de la matière obscure du geôle qu’est le corps[18]. Ce sera l’occasion pour l’hagiographie de présenter les instructions de “l’Essence séminale du Cœur” (snying thig) sur le “corps psychique”, servant de véhicule pour rejoindre le plérôme et de progressivement monter jusqu’aux plus hautes sphères (les 4 joies). Les corps microcosmique et macroscopique en parfaite adéquation. L’essence séminale correspondant sans doute au germe de Lumière à sauver, et à réunir avec la Lumière illimitée.

Une fois parfaitement consacrée par le guru, qui est la manifestation d’Amitābha (Lumière illimitée), Yéshé Tsogyal est prête à accomplir sa mission terrestre. La grande félicité (māhasukha) dans ce contexte “gnostique” réfère aux plus hautes sphères du plérôme (voire du Royaume), pas à une quelconque expérience physique, pneumatique ou spirituelle[19].

Un élément qui revient souvent dans des discours (conscients ou inconscients) de type “gnostique” est une sorte de lutte ou d’’agonie[20] lorsque le “germe de Lumière” se libère enfin définitivement des griffes du corps physique et matérielle.
“At first, her subtle channels were painful, the wind-energy was reversed and the essence stiff and motionless, but she persevered, refusing to consider as undesirable the sufferings that were almost killing her. And so, in due course, she beheld the vision of the deities and, mastering the subtle channels, wind-energy, and essence-drop, she severed the four streams of birth, old age, sickness, and death.” Lady of the Lotus-Born
Même dans le discours de la “libération” de Jiddu Krishnamurti[21] (ou aussi U. G. Krishnamurti[22]), qui ne pratiquait pourtant pas de vajrayoga, etc., on peut retrouver des idées similaires. La nuit de l’éveil du Bouddha racontée dans le Buddhacarita d’Aśvaghoṣa comporte des éléments de la lutte contre les troupes de Māra, que reprend la hagiographie de Yéshé Tsogyal[23]. Pour retrouver le plérôme, il faut traverser les couches des éons (kalpas). Le voyage dans l’espace est surtout une question de temps, des années de lumière... S’arracher à l’espace-temps, si c’est possible, est alors imaginé comme une affaire très douloureuse. Toute personne clamant s’être arraché à l’espace-temps a son propre discours pour relater la libération, à moins qu’il refuse de répondre à ce type de questions.

Durant sa mission terrestre, quand elle est assaillie par sept (toujours sept[24]) brigands qui la violent, Yéshé Tsogyal les “convertit” en “transformant” le viol en la “consécration”/”onction” (abhiṣeka)[25] des prédateurs. Comparez avec
“Aussi longtemps qu'elle est seule auprès du Père, elle est vierge et de forme androgyne; mais lorsqu'elle tomba dans un corps et vint en cette vie, elle tomba au pouvoir de nombreux brigands, et les violents se la passèrent l'un à l'autre et la [souillèrent]. Certains la prirent par violence, d'autres en la séduisant par un cadeau illusoire. Bref, elle fut souillée et [perdit sa] virginité. Elle se prostitua dans son corps et se livra à tout le monde, pensant que celui auquel elle va s'enlacer est son mari.” L’Exégèse de l’âme, Écrits gnostiques, p. 477
Son vrai mari ou plutôt son “jumeau céleste”. Le jumeau céleste de Yéshé Tsogyal serait Padmasambhava (voire Sarasvatī), et leur mission est pilotée depuis le plérôme par le samādhi uni de Padmasambhava et Sarasvatī.

Comparez la conception spirituelle et la naissance de Yéshé Tsogyal à celle de Jean Baptiste
“Il advint que lorsque je [Gabriel] fus venu au milieu des chefs des éons, je regardai d’en haut le monde des hommes suivant le commandement du premier mystère, et je trouvai Élisabeth, mère de Jean-Baptiste avant qu’elle l’eût conçu. Je mis en elle la force que j’avais reçue du petit Jaô, le bon qui est dans le milieu, afin qu’il pût prêcher avant moi, et qu’il préparât ma voie, et qu’il baptisât de l’eau de la rémission des péchés*. Et cette force est dans le corps de Jean. Et au lieu d’un archon destiné à la recevoir, je trouvai l’âme d’Élie le prophète dans la sphère des éons, et je le pris, et je reçus son âme, et je la conduisis à la vierge, fille de la lumière, et celle-ci la donna à ses héritiers qui la conduisirent dans la sphère des archons et la placèrent dans le sein d’Élisabeth. La force du petit Jaô, de celui qui est au milieu, et l’âme d’Élie le prophète, ont été liées dans le corps de Jean-Baptiste.” Le livre de la fidèle sagesse, Pistis Sophia, Abbé Migne
Le bouddhisme tibétain, mais aussi le bouddhisme mahāyāna avant lui, et sans doute le bouddhisme (post-Buddhacarita, post-Maitreyanisme) en général comporte certainement des éléments “gnostiques”. Il veut sauver les êtres, ou plutôt récupérer leur “âme” ou “germe de Lumière”, à tout prix. Il pose un plérôme et des hiérarchies célestes. Il envoie des missionnaires sur la terre. Il sait comment reconnaître ceux-ci, s’adresser à eux, les aider à gouverner les êtres. La voie ascétique proactive du bouddhisme originel (s’il a existé) se mêle alors avec les éléments “gnostiques” clairement religieux, à moins que ce mélange fut un fait dès le départ, ce qui resterait néanmoins à prouver (Buddhist Magic, Sam van Schaik).

***

[1] Mantras et mandarins, Michael Strickmann, p.85

[2] Isaïe, Ezéchiel, Zacharie, Jérémie, Sophonie, Amos... Voir Livre des Prophètes sur Sefarim en ligne [archive] Wikipédia Messie

[3] अभिषेक abhiṣeka [act. abhiṣic] m. sacre ; eau lustrale ; ablution rituelle, bain rituel ; consécration.
nābhiṣeko na saṃskāraḥ siṃhasya kriyate vane Il n'y a dans la nature ni sacre ni onction du lion.

[4] Karen L. King, What is Gnosticism, Belknap (2003)

[5]“This claim flowed directly into Irenaeus’ second strategy: constructing a genealogy of heresies from a single origin. He strategically manipulated this genealogy to contrast the demonic origin of heretical groups with the apostolic origin of the true Church. His opponents, Irenaeus insisted, were not really fellow Christians; they were the agents of the Devil. Their teaching derived from the Devil through his minion Simon and his harlot Helen, whereas the teaching of true Christians came from God through Jesus and his chosen male disciples. Hints at sexual pollution oppose pure patriarchal lineage in these genealogies of descent.” Karen L. King, What is Gnosticism,

Dans la littérature hagiographique bouddhiste, on trouve la figure de Māra.

“In his short treatise, Tertullian succinctly articulated what became the normative treatment of difference within the history of Christianity. Origins were linked with unity, purity, essence, and truth. Heresies were later deviations caused by outside contamination of the original gospel truth.

The story of Christian origin and development was plotted as one of decline, as the increasing encroachment of Satan’s attacks against the purity of the Church’s apostolic foundations.” Karen L. King, What is Gnosticism

[6] “For Barnabas, only the revelation of Christ provided the key to the true, spiritual meaning of Scripture through allegorical and typological interpretation. True fasting, for example, meant good deeds, but the Jews misunderstood Moses “owing to the lust of their flesh.” Karen L. King, What is Gnosticism

Les “hérétiques” n’avaient pas l’habileté des chrétiens orthodoxes en navigant entre l’interprétation juive et l’interprétation juste des écritures.

[7] Apocryphe de Jean (Livre des secrets), L’Hypostase des archontes

[8] Voir des traités tantriques comme p.e. Le Profond Sens intérieur (tib. zab mo nang don) de Rangjung Dorje, troisième karmapa, où sont expliqués les canaux, souffles et gouttes du "corps psychique" (p.e. Brief Presentation of Channels, Winds, and Drops according to Kālacakra Tradition). Voir aussi Helmut Hoffmann, Manichaeism and Islam in the Buddhist Kâlacakra System. Le Kālacakra connaît au moins huit guides “barbares” (mleccha) : Ārddha (Adam), Anogha (Enoch), Barāhī (Abraham), Mūṣe (Moïse), Īśa (Jésus), Mahomet (Madhumati), Mathanīya (Kṛnmati), Śvetavastrin (Mani)
“ārddho 'nogho barāhī danubhujagakule tāmasānye 'pi pañca mūṣeśau śvetavastrī madhumati mathanīyo 'ṣṭamaḥ so 'ndhakaḥ syāt

saṃbhūtiḥ saptamasya sphuṭa makhaviṣaye bāgadādau nagaryām yasyāṃ loke 'surāṅgo nivasati balavān nirdayo mlecchamūrtiḥ”

[9] Première version complète au IIIème siècle.

[10] “Moi, la Pronoia parfaite de toutes choses, je me suis changée en ma semence. Comme j'existais en premier, c'est moi qui fais route en toute voie. Je suis la richesse de la lumière, je suis la mémoire du Plérôme, mais j'ai aussi fait route dans les ténèbres immenses.

“Je me suis avancée jusqu'à atteindre le milieu de la prison, et les fondations du chaos furent ébranlées. Alors moi, je me suis cachée d'eux à cause de leur malice et ils ne m'ont pas connue.

"A nouveau je suis retournée pour la deuxième fois et j'ai fait route. J'ai quitté (les éons) de la lumière, moi qui suis la mémoire de Pronoia, je me suis introduite dans le milieu des ténèbres et à l'intérieur de l'Amenté, me tournant vers mon économie. Alors les fondations du Chaos furent ébranlées, sur le point de tomber sur ceux qui sont dans le Chaos et de les détruire. Alors, à nouveau, je me suis enfuie vers ma racine de lumière afin de ne pas les détruire avant le temps (fixé)
.“ Livre des secrets de Jean, Ecrits gnostiques, p. 293

[11] “Épiphane de Salamine transmet dans le Panarion XXV, 2-443 un mythe érotique qu’il attribue aux gnostiques nicolaïtes. Selon ceux-ci, Barbélo, par ses charmes de séduction, provoque l’intense désir des archontes qui éjaculent leur semence. Dans l’interprétation gnostique, il s’agit d’une ruse envisagée par Barbélo de façon à soustraire aux archontes les parcelles de lumière qu’ils avaient auparavant englouties.
Ce mythe réapparaît, avec quelques variantes, dans l’exposé de Turbon, conservé au ch. IX de l’ouvrage anti-manichéen des Acta Archelai. Lors d’un résumé des principaux points du mythe édifié par Mani, Turbon relate l’enseignement du Maître sur l’origine de la pluie. Celle-ci n’est autre que la transpiration du grand archonte, pris d’un désir incontrôlé pour la Vierge de lumière qui lui est apparue sous des formes très séduisantes. La semence éparpillée par les archontes dans le mythe gnostique se transforme plus pudiquement dans ce texte en transpiration. Quant à la Barbélo nicolaïte, elle est désormais remplacée par une des figures-clé du manichéisme, la Virgo lucis.
” Madeleine Scopello, Femme, Gnose et Manichéisme. De l’espace mythique au territoire du réel.

[12] Bod kyi jo mo Ye shes Mtsho rgyal gyi mdzad tshul rnam par thar pa gab pa mngon byung rgyud mangs dri za 'i glu phren, attribué à Namkhai Nyingpo et Gyalwa Changchub, “redécouvert” par Taksham Nüden Dorje (1655-1708).

[13] “Yours is a Body displayed through concentration:
The Demon of Afflictions is transformed into your friend
.”

[14] "I will go with neither of them!" she cried.
"For then I will sink into the woeful prison of samsara and it will be hard indeed to escape from it! What misfortune! Mother, Father, I beg you, think of this
!"

Sophia : "Ma lumière m'a été enlevée et ma force a été détruite. J'ai perdu la mémoire de mon mystère. Ma force a succombé en moi par suite de ma frayeur. Je suis devenue comme un démon qui habite dans la matière, où il n'y a nulle lumière. Et mes ennemis ont dit: Au lieu de la lumière qui est en elle, remplissons-la du chaos. J'ai dévoré la sueur de ma substance, et l'amertume des larmes de la matière de mes yeux, pour que ceux qui me tourmentent ne m'enlèvent pas ces autres choses. Ta volonté m'a conduite dans l'Enfer, et je suis venue dans l'Enfer comme la force du chaos. Et ma force s'est glacée en moi. Maintenant, lumière, lève-toi, cherche ma voie et l'âme qui est en moi.” Le livre de la fidèle sagesse - pistis sophia.

[15] “First among the royal queens Is Yeshe Tsogyal.”

[16] “From the Lotus-field of Great Felicity,
Devoid of place or bearings, nowhere found,
A globe of light, the vajra Body, Speech, and
Mind Of Amitabha free from birth and death,
Came down upon a lotus cup, uncaused, unwrought,
Floating on an ocean vast, unbounded. Thence am I
.

No father, no mother, no lineage have I.
Wondrous, I have risen of myself.
I was never born, and neither shall I die.
I am the Enlightened, I the Lotus-Born.
I, the sovereign of the host of dakinis,
Am holder of the very secret Secret Mantras
.”

[17] “And with these words, the Guru appeared in the form of Vajradhara. Forthwith the king prostrated, striking his head on the ground. And he offered the Lady Tsogyal together with the five substances of samaya. The Master was well pleased and made Tsogyal his consort. He bestowed empowerment upon her, and they went to Chimphu Geu, where they practiced in secret.”

[18] “Hear me, mistress, maid of Kharchen! Your body is now disciplined”

[19] “Seven robbers linked to me by karma from the past!
The mental states of lust and hankering
Are but Primal Wisdom All-perceiving.
Wanting to possess, and greed for pleasure:
From nowhere else comes clear perception.
Watch this fresh, unchanging state, for that is Amitabha!
Do not be enthralled by clarity, Let bliss itself arise
.”

[20] “Then she practiced the innumerable different forms of bodily purification, mostly according to the texts of the different pith instructions. She passed through the three levels of physical exhaustion. The essential fluid in the joints of her limbs changed into lymph, boiling and aching, causing them to cramp and swell. Her subtle channels were dislocated. Their ends opened and her body began to weaken. Later, however, the pure essence separated off from that which had degenerated, and her spirits rose. The essence stabilized in the nature of primordial wisdom, the knots on her subtle channels were loosed, her twisted limbs straightened, and all illness was cured. Whatever had been severed was knit together again; whatever had been wrenched and dislocated was restored to its proper place. Thus a firm foundation was established for the accomplishment of Secret Mantra.”

[21] “Although the notes we took on the final night are lost, Nandini and I remember the occasion vividly.

Krishnaji had been suffering excruciating pain in his head and neck, his stomach was swollen, tears streamed down his face. He suddenly fell back on the bed and became intensely still. The traces of pain and fatigue were wiped away, as happens in death. Then life and an immensity began to enter the face. The face was greatly beautiful. It had no age, time had not touched it. The eyes opened, but there was no recognition. The body radiated light; a stillness and a vastness illumined the face. The silence was liquid and heavy, like honey; it poured into the room and into our minds and bodies, filling every cell of the brain, wiping away every trace of time and memory. We felt a touch without a presence, a wind blowing without movement. We could not help folding our hands in pranams. For some minutes he lay unmoving, then his eyes opened. After some time, he saw us and said, "Did you see that face?" He did not expect an answer. He lay silently. Then, "The Buddha was here, you are blessed
." Krishnamurti: A Biography, Pupul Jayakar, p. 134

[22] “The next day U.G. was again pondering the question "How do I know I am in that state?" with no answer forthcoming. He later recounted that on suddenly realising the question had no answer, there was an unexpected physical, as well as psychological, reaction. It seemed to him like "a sudden 'explosion' inside, blasting, as it were, every cell, every nerve and every gland in my body." Afterwards, he started experiencing what he called "the calamity", a series of bizarre physiological transformations that took place over the course of a week, affecting each one of his senses, and finally resulting in a deathlike experience.” Wikipedia

[23] “Then , from E in Nepal to J a in Mon , hordes of gods and spirits came. They were of the tribes of Khatra and Kangtra in the land of Lo, and said, "Behold, we are legion." Some were weeping, others screaming, groaning, bellowing in their fury. And they began to work their mischief. From above they hurled their thunders. From below their fires blazed up. In between came water swirling. Choking blizzards of furious weapons raged. But this only served to strengthen the Lady Tsogyal's realization. Pure awareness broke forth, and her wisdom channel opened.”

[24] Les sept autorités du démiurge Yaltabaôth, l’hebdomade du Sabbaton ? Yaltabaôth possède en effet de multiples visages... Ecrits gnostiques, p. 273 Les sept Puissances, les sept planètes et leur influence sublunaire, qui impose la grille de l'espace-temps.

[25] “It happened later that the Lady Tsogyal was in Shampo Gang where she was assailed by seven bandits who violated her and robbed her. But she sang this song to them, introducing them to the Four Joys”.

“Joining with the blissful channel of myself, your mother, If you do not lose, but keep, your bodhichitta, The dualistic sense of self and others ceases. Through this Primal Wisdom you obtained Empowerment of Awareness-Power. In the midst of your perceptions, Preserve an uncontrived simplicity of mind. Your pleasure mix with emptiness— The Great Perfection—this and nothing else. Experience, O my sons, the coemergent Joy that exceeds joy. “

“As she spoke these words, the seven thieves, in a single moment, attained spiritual maturity and liberation.”

“And even in their physical bodies, those seven robber-mahasiddhas went to Orgyen and there brought about the limitless welfare of beings.” Lady of the Lotus-Born

jeudi 8 juin 2023

Bouddhisme : la fin des dérives ? (LCP)

Bouddhisme : la fin des dérives ? | Les débats de Débatdoc

Un peu de fact-checking et quelques réflexions suite au documentaire “Bouddhisme, la loi du silence” et le débat[1] qui le suivait sur la chaine LCP le 06/06/2023, sous le titre “Bouddhisme : la fin des dérives ?”

Les révélations des cas d’abus de pouvoir, de violences sexuelles, d’emprise, de déni de responsabilité (“DARVO[2]”), d'ostracisme et de silence, etc., dans le cadre du bouddhisme tibétain, ont quasi uniquement eu lieu en Occident, comme si ce problème n’existait pas dans les communautés bouddhistes tibétaines en Asie. Les clercs bouddhistes tibétains, dans un déni de responsabilité, présentent ces problèmes alors souvent  comme une mauvaise perception, compréhension ou pratique de la part des convertis Occidentaux, sans lesquels ces problèmes n'auraient pas pu se produire et reproduire sans cesse.

Faut-il rappeler que les abus de l'Église catholique en Occident sont “relativement récents” (deuxième moitié du 20ème siècle) ? N'y avait-il pas d'abus avant cette période ? Ce n’est évidemment pas le cas, seulement, les croyants catholiques vivaient encore sous l’emprise de leur Église, confiant leurs enfants à des internats catholiques, tout comme les parents bouddhistes confiaient leurs enfants à des monastères ou des écoles monastiques. Les quelques cas d'abus émergeant à la surface étaient étouffés. Depuis, les catholiques sont sortis de l’emprise et les procès faits à l'Église sont désormais courants. Le sujet est librement débattu dans les médias, et des mesures préventives sont prises de façon pragmatique.

Quand, dans les années 1970, une nouvelle possibilité d'emprise s’installe dans une nouvelle religion importée sur le sol français, le poids (et donc l'emprise) de cette nouvelle tradition est moins grand, et les cas d’abus sont révélés relativement plus facilement, ce qui n’empêche pas le déni, le silence, et la pression sur les co-croyants de fonctionner dans les nouvelles communautés bouddhistes tibétaines. Sortir d’une emprise en quittant le catholicisme, pour retrouver une autre emprise, plus exotique et souriant à prime abord...

Face aux abus dans le bouddhisme tibétain, les Occidentaux pouvaient initialement avoir le même réflexe que leurs parents face à l'église catholique, son pape et son Vatican, en se retournant contre les clercs bouddhistes abuseurs et leurs hiérarques, qui déclinèrent aussitôt toute responsabilité. L'hiérarchie fonctionne parfaitement dans le sens des offrandes, mais personne ne s’y sent responsable en cas de pépin. Il y a de très nombreux hiérarques tibétains (tulkus), aucun d’eux n’accepterait cependant une quelconque forme de responsabilité pour les abus. “Ne mettez pas toute la responsabilité sur mes épaules” (le Dalai-Lama aux victimes à Rotterdam en 2018), signifie au fond “je ne suis pas responsable, allez voir ailleurs”.

Le bouddhisme tibétain a différentes écoles, chacune ayant à leur tête un chef. A l’exception de l’école Nyingmapa, dont aucun hiérarque ne souhaite accepter la direction depuis le décès du dernier chef en 2016. Certains considèrent l’absence de chef et de responsabilité hiérarchique poétiquement comme un sens de “liberté”, les nyingmapas seraient l’école la plus libre et horizontale du bouddhisme tibétain…

Le système DARVO du bouddhisme tibétain en Occident se reflète aussi dans le choix de certains éléments de langage de sa “clause de non-responsabilité” et qui reviennent sans cesse dans la bouche de certains de ses représentants ou experts. L’entière responsabilité est alors rejetée sur les victimes/survivants. Quelques exemples : “Le Dalai-Lama n’est pas un pape”, “les Occidentaux comprennent mal le bouddhisme”, et “Il faut bien examiner un maître au préalable”. 

La particularité du vajrayāna, qui est le véhicule phare du bouddhisme tibétain est la relation maître-disciple, indispensable pour la transmission de la grâce et des pouvoirs spirituels (siddhi), nécessaires pour devenir à terme un Bouddha pleinement accompli et actif. Sans cette grâce et sans les pouvoirs spirituels, une réalisation “bouddhiste” est incomplète. Seul le bouddhisme ésotérique vajrayāna donnerait accès à cette réalisation, dans le cadre d’une transmission où le maître serait indispensable. Le maître serait donc le garant de votre salut et future bouddhéité, et indirectement de celui de tous les êtres.

Le bouddhisme des auditeurs a bien des arhats, des anciens, des instructeurs, mais pas de Bouddhas parfaitement accomplis. Le bouddhisme mahāyāna a bien des maîtres/amis spirituels, qui peuvent même donner des transmissions (comme dans le ch’an/zen), mais celles-ci ne donnent pas accès à la grâce et aux bénédictions que seul le vajrayāna pourrait offrir, et qui seraient indispensables pour atteindre la bouddhéité ultime.

Quelle chance pour les adeptes occidentaux d’avoir eu, sur leur sol, immédiatement accès à ce bouddhisme-là, qui est en fait trois bouddhismes en un : le bouddhisme des auditeurs (“petit véhicule”), le bouddhisme mahāyāna (“grand véhicule”) et le bouddhisme ésotérique, la voie la plus rapide et complète. La voie la plus rapide, mais aussi la plus “vertigineuse”, qui permet de monter très haut, mais aussi de tomber très bas (6:44), tel Icare et ses deux ailes en cire.

Pour les experts sur le plateau, ce discours triomphaliste semble aller de soi. Nous savons par expérience que dans le vajrayāna, on peut tomber très bas, mais qu’en est-il des revendications concernant la réalisation la plus haute (grâce et pouvoirs spirituels) ? Qui en a fait l’expérience, et peut témoigner de cette réalisation par une expérience directe. Qu’un maître “réalisé” serait en effet au-dessus de “l’illusion”. Qu’il pourrait nous guider pour passer nous aussi au-dessus de “l’illusion”. En brisant notre “ego” et “nos concepts” (fondements de “l’illusion”) grâce à sa “folle sagesse” ? Car, en nous “abandonnant” totalement à un maître, et en s’engageant sur cette “voie vertigineuse” de la transformation, d'où l’on pourrait tomber très bas, il faudrait avoir des garanties en contrepartie. Qui pourrait les donner ? Qui les donne effectivement ? Quel expert les aurait vérifiées ? Ou tout cela serait il purement performatif ?

Les experts sur le plateau ne semblent pas trop s’intéresser à ce point, et préfèrent passer directement aux manquements et aux responsabilités des adeptes occidentaux. Notamment la nécessité d’examiner pendant longtemps un maître avant de s’engager auprès de lui. Il y aurait "énormément de textes" qui en parlent, mais ils seraient "quasiment passés sous silence par les disciples occidentaux" (8:07). Si ceux-ci ne font pas d'examen approfondi, ou s’ils choisissent mal, et que cela se passe mal pour eux, c’est donc un peu de leur faute, ou peut-être n’étaient-ils pas des “disciples authentiques” (8:38). Si les victimes sont des enfants, ce sont sans doute les parents qui auraient mal fait leur boulot ? Des parents ayant confié leurs enfants à un lama "pas authentique" (9:33), même si celui-ci dispose de lettres de crédit des plus grands lamas, y compris le Dalai-Lama pour certifier qu'il est authentique. Ce n'est finalement pas très différent des parents catholiques qui, au siècle dernier, confiaient leurs enfants à des religieux et à des institutions religieuses ? Ou des parents bouddhistes asiatiques, qui confient leurs enfants à des monastères ? Quand ces enfants sont abusés, c’est la faute aux parents d’avoir mal choisi le ou les religieux ? Qui est responsable, ou co-responsable si l’on veut ?

On peut donc parler de "système" quand il y a des affaires à répétition et quand les institutions concernées gardent le silence (13:40). Cela vaut d'ailleurs pour les enfants comme pour les adultes. Le silence et le déni font en sorte que ce système soit “verrouillé”. Ce verrouillage est-il intentionnel ? Comment le silence et déni sont-ils maintenus ?

Selon Raphaël Liogier (12:45), dans le véhicule tantrique “tout est illusion”, et cela est vrai pour le bouddhisme en général ajoute-t-il, le premier vers du Dhammapada, ne dit-il pas que “tout est mental” ?

En fait non, dans le bouddhisme, on trouve souvent l’expression que les dharma (objets mentaux) sont “semblables à une illusion” (māyopama), puisqu’ils apparaissent et disparaissent aussitôt. C’est leur nature éphémère qui fait qu’ils sont “comme une illusion”, ils ne durent qu’un moment.
1. Le mental est l'avant coureur des conditions, le mental en est le chef, et les conditions sont façonnées par le mental. Si avec un mental impur, quelqu'un parle ou agit, alors la douleur le suit comme la roue suit le sabot du bœuf. ” Les dits du Bouddha” (Albin Michel, 1993)
Le premier vers du Dhammapada ne dit pas en gros “tout est mental”, mais que le mental (mano) est l’avant-coureur des conditions, et déterminant pour les paroles et les actes qui suivent. Celui qui contrôle son mental, contrôle ses paroles et ses actes (et leurs fruits), qui ne sont pas des illusions.

“Tout est mental” et “tout est illusion” ne correspondent pas à la pensée du Bouddha. Le “mental” collectif ou partagé, ce sont les conventions. Les conventions, les lois, les règles morales, etc., ne sont pas des illusions. Que les dharma apparaissent de causes et de conditions n’implique pas qu’elles soient des illusions. Celui qui prendrait les conventions pour de simples illusions serait quelqu’un qui est perdu, incapable d’agir de façon efficace. Celui qui croit qu’étant “éveillé”, il est au-dessus des conventions est perdu, et d’un point de vue bouddhiste causerait sa propre perte et celle de ceux qui le suivent.

Si c’est cela que croient les “groupes tantriques”, ils ont en effet perdu toute boussole. S’ils croient que leur maître serait en effet au-dessus des conventions, qui ne seraient que des illusions, et qu’ils devraient s’abandonner à lui et à ses caprices, corps-parole-et-esprit, tout en s’abstenant de juger, pour le rejoindre au-dessus de la mêlée saṃsārique, malheur aux “groupes tantriques”, et bonjour les dérives...

Ce lamaïsme-là, est-ce une invention nouvelle de Trungpa (années 1970), une mouture spécialement destinée aux adeptes occidentaux ? Pas vraiment, Trungpa n’était pas le premier maître tantrique autocrate, alcoolique, libertaire et transgressant les conventions. Le mot “folle sagesse”, probablement oui, et la forme occidentalisée de son système, aussi, mais le comportement transgressif des théocrates était bien connu au Tibet, et en Mongolie et ailleurs. D’autres (p.e. Sogyal Lakar) ont d’ailleurs repris sa méthode, et de nombreux lamas tibétains contemporains sont ouvertement admirateurs de Trungpa, et le voient comme un pionnier pour enseigner le bouddhisme tibétain en Occident.
Raphaël Liogier : “[17:53] L'autre élément c'est que le bouddhisme est une religiosité, qui a été en partie reconstituée à travers les valeurs occidentales. Autrement dit, il est presque par nature depuis les années 1980, immunisé contre la critique, et tout en étant extrêmement désirable parce qu'il correspond aux logiques de développement personnel, etc. Autrement dit, il y a un plus grand nombre de victimes potentielles, donc c'est plus facile pour les gourous potentiels qui sont humains, comme tout le monde, et qui vont glisser parce qu'ils ont la facilité du point de vue de l'évolution de notre culture et la facilité du point de vue de la doctrine.”
Cela est juste, mais le “glissement entre points de vue” est une spécialité bouddhiste depuis le mahāyāna. Le Dalaï-lama le pratique d'ailleurs aussi à merveille. J’ai déjà écrit dans mes blogs que pour défendre “le bouddhisme” (le bouddhisme tibétain), des clercs tels que Dzongsar Khyentsé peuvent selon le besoin glisser d’un point de vue vajrayāna, vers un point de vue bouddhisme des auditeurs (souvent le Kalama sutta…), ou sinon vers la vacuité du madhyamaka.

Les nouveaux convertis occidentaux tout frais qui abordent le bouddhisme tibétain, et qui souhaitent avoir accès à des pratiques tantriques, sont demandés de commencer par les pratiques dites préliminaires, dont la dernière est le “guru-yoga”. Le commentaire (“Le Flambeau de la certitude”) expliquant ces pratiques existe en version française depuis les années 1980. On peut y lire :
“ Une fois que l’on a écouté ne serait-ce que de brefs propos,
Si l’on manque de respect pour son Lama,
On renaîtra en tant que chien cent fois
Et ensuite comme boucher.
“
Mais on y lit aussitôt après, qu’il est inutile d’examiner au préalable son maître, à l’époque de son auteur (19ème siècle), et au Tibet.
“En ces temps, il est impossible de trouver un Lama qui se soit débarrassé de tous les défauts et qui ait porté à la perfection les grandes qualités. Même s’il était possible de trouver un tel Lama, sans la vision pure nous prendrions ses grandes qualités pour des défauts, tout comme Devadatta voyait des défauts dans le Bhagavan.”
Heureusement, la lignée Kagyupa est si excellente, qu’on peut faire confiance à tout lama ayant reçu cette transmission.
“Si [un disciple] considère comme son propre Lama-racine quiconque a reçu la grâce de la lignée comme de père en fils, il trouvera ceci satisfaisant. Il n’aura aucun besoin d’examiner les qualités de son Lama.
Un tel examen n’est pas nécessaire même en ce qui concerne les autres Kagyupas. Tous les Lamas d’autrefois - les grands qui reçurent la transmission - ont transféré leur réalisation, leur conscience ultime à leurs disciples. Ainsi, tous ces Lamas ont la faculté de bénir les autres
.”
Bref, on peut faire confiance à tout lama de la lignée (Kagyupa), sans examen préalable, mais une fois la relation maître-disciple établie, il vaut mieux arrêter d'examiner et ne plus le juger. En fait, les lamas n'étant plus à la hauteur "en ces temps" qui sont aussi les nôtres, c'est aux disciples de mettre les bouchées doubles et d'assumer la responsabilité, toute la responsabilité. 
“De même, notre propre attitude mentale nous amène à voir des fautes en notre Lama. Comment un Bouddha peut-il avoir des défauts ? Quoi qu’il fasse, laissez-le faire. Même si vous voyez votre Lama avoir des relations sexuelles, raconter des mensonges, etc. méditez calmement ainsi: "Tels sont les moyens habiles insurpassables de mon Lama pour former les disciples. Par ces méthodes il a amené beaucoup d’êtres sensibles à la maturité spirituelle et à la Libération. Ceci est cent fois, mille fois plus merveilleux que de préserver une conduite morale pure. Ceci n’est pas une duperie ni de l’hypocrisie mais le mode de conduite le plus élevé. En particulier, quand il nous réprimande, pensons : « Il détruit mes mauvaises actions. » Quand il nous frappe, pensons : « Il chasse les démons qui entravent mon progrès spirituel. » Considérons principalement que notre Lama nous aime comme un père aime son fils, Son amitié est toujours sincère. Il est très bon. S’il parait mécontent ou indiffèrent envers nous, pensons que c’est la rétribution qui ôtera le reste de nos voiles karmiques. Essayons de faire plaisir au Lama en le servant de toutes les façons possibles.
En deux mots, ne voyons aucune faute en notre Lama
.”
Voilà ce qu’ont lu et entendu de nombreuses personnes en France dès les années 1980, qui ont ensuite fait confiance à leur lama de bonne lignée.

L’enquête ayant servi au documentaire et le livre “Bouddhisme, la loi du silence” portait sur 32 victimes. Ce ne sont pas des “cas anciens”, “qui n’ont pas eu l’écho qu’ils nécessitaient” avant le documentaire. Pour quelles raisons d'ailleurs ? Ce serait intéressant à savoir. Ce n’est pas comme si ce dossier est maintenant clos, qu'il faut tourner la page, l'époque de “la loi du silence” étant enfin terminée, les faits ayant été rendu publics. Les bouddhistes occidentaux discutent-ils désormais réellement ouvertement sur ces choses, et sur la manière de les prévenir, maintenant que “le bouddhisme n’est plus immunisée contre la critique” (le fameux exceptionnalisme bouddhiste). C’est vrai que la fin de l'exceptionnalisme bouddhiste avait commencé avec la démission et la fuite de Sogyal Lakar en 2017, et le documentaire était très attendu, mais nous n’en sommes toujours qu’au début.

Un article paru dans Le Parisien le 7 juin 2023 nous apprenait hier :
“Un moine lama [de la lignée Kagyupa] sera prochainement jugé aux assises du Puy-de-Dôme, à Riom, accusé de viol par deux anciennes disciples lors de retraites dans un centre bouddhiste en France. La fin de la loi du silence, et le début d’un changement pour ce culte.”
J’en profite encore pour corriger une autre erreur faite pendant l’émission, ainsi que dans un Tweet de LCP :
“En 2017, le Dalaï-lama, chef spirituel du Tibet, prononçait la disgrâce de Sogyal Rinpoché. Ce lama bouddhiste était accusé depuis des décennies de frapper et d’abuser sexuellement ses disciples.”
Le DL n'avait pas "prononcé la disgrâce" de Sogyal. Il avait dit “Now recently Sogyal Rinpoche, my very good friend, he [is] disgraced. So, some of his own students now made their criticism public.” La "disgrâce" de Sogyal consiste en la dénonciation publique par un groupe de disciples du premier cercle. Le Dalai-lama avait expliqué (en 1990) que ce sont les disciples qui font (et donc défont) un gourou[3].

En revanche, et ce sera ma dernière réflexion, ce que propose la commission éthique de l'UBF (Antony Boussemart) sur une proscription des relations entre enseignants et disciples irait dans le bon sens. Cette proscription avait déjà été abordée pendant la réunion à Dharamsala en 1993 entre le Dalai-Lama et un groupe d'enseignants bouddhistes, mais elle n'avait pas été retenue à l'époque.

Aux Pays-Bas la loi (art. 249b) a sanctuarisé tous les rapports thérapeutiques dans le sens le plus large. Un exemple, il existe un point-contact aux Pays-Bas pour signaler "les comportements transgressifs et les abus sexuels dans le tantra et le coaching d'intimité". Il y a eu notamment une condamnation à 30 mois de prison dont 10 avec sursis pour un masseur tantrique en 2021.

***

[1] “Axé sur la méditation et la recherche de la paix intérieure, aux yeux des occidentaux, le Bouddhisme tibétain apparaît souvent comme une religion au-dessus de tout soupçon. Pourtant, la réalité s'avère parfois tout autre comme en témoigne l'enquête réalisée par les journalistes Elody Emery et Wandrille Lanos. Viols, emprises mentales et détournements de fonds n'épargnent pas cette religion.

Pour en parler Jean-Pierre Gratien reçoit Elodie Emery, journaliste et réalisatrice du documentaire « Bouddhisme, la loi du silence », Antony Boussemart co-président de l'Union Bouddhiste de France et enseignant à l'Institut catholique de Paris, et Raphael Liogier, philosophe et sociologue des religions, enseignant à Science Po Aix en Provence et au Collège international de philosophie à Paris
.” (Site Youtube LCP)

[2] DARVO est un acronyme pour « nier, attaquer et inverser la victime et l'agresseur » (en anglais : Deny, Attack, and Reverse Victim and Offender).

[3] “[Jack] Engler brought up the topic by saying, ‘Every other week, I hear of another therapist who is accused of misusing power, of sexually abusing clients.’ He noted that the situation is similar in American Buddhist communities where spiritual teachers have had sexual relations with students. He explained that in the Western psychotherapeutic tradition, a therapist’s license to practice can be revoked. ‘How should we handle this with Buddhist teachers?’ he asked.

The Dalai Lama replied that part of the blame rests with the students. ‘They pamper and spoil the teacher,’ he said. He went on to explain that in the East, no piece of paper certifies a spiritual teacher. ‘You are a lama because you have students,’ he explained. He suggested that Western students take time to cultivate a relationship with a teacher. ‘Go slowly. Take two, five, ten years.’ Regard the teacher only as a spiritual friend, he instructed. He also warned against seeing all the teacher’s actions as noble and divine, adding that it is appropriate for students to criticize a teacher’s unsuitable behavior.
” ‘The Elephant in the Meditation Hall”, Common Boundary issue 3, May/June 1990