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mercredi 19 janvier 2022

Une non-dualité moniste

Deux clés pour l'Un ?

La “non-dualité”, qui s'inscrit dans le Milieu par excellence (madhyamaka), est le plus souvent abordée de trois façons. Négativement, par le non-investissement dans les extrêmes, et/ou des formes de non-engagement mental (voir aussi Mental et non-mental). Positivement, en fixant, et/ou en s’identifiant avec une essence unique (Un) des extrêmes, et en affirmant que ces extrêmes (multiple) aient une source partagée en l’Un, et sont par essence l’Un. Le multiple (l’univers) devient dans ce cas comme un épiphénomène de l’Un. L’un étant la véritable Identité (Soi, Sujet, Conscience), et tout ce qui relève du multiple - aux fragments duquel on s’identifierait par ignorance - un faux soi éphémère, ou un soi d'expérience.

Je dirais que la première approche est d’ordre “mystique” (et peut faire suite à un travail intellectuel, philosophique, ou “spirituel”), la deuxième d'ordre ascétique ou yoguique, et la troisième d'ordre Gnostique, et alors plutôt moniste que non-duelle. Si la non-dualité négative ne s’investit dans aucun extrême du couple être et non-être, sujet et objet, la “non-dualité” moniste s’investit par choix (la foi) dans l’être et dans le Sujet, en leur faisant englober la "non-dualité". Seul l’être et le Sujet existent réellement, et il n’y a donc, en Lui, pas de dualité possible, qui ne soit pas le résultat d’une ignorance, d’une illusion, ou d’une inconnaissance, dont on sort par une Gnose, avec la réintégration d'un petit soi (et d'un non-soi dégradé, qui serait son contraire) dans un grand Soi. L'adjectif "grand" (skt. māha) préfixé aux termes bouddhiste est l'indicateur de ce type d'opération. Le grand Soi, le grand nirvāṇa, le grand désir, etc., la même chose se reproduisant plus tard avec le préfixe vajra.   

La troisième approche de la non-dualité (qui est au fond un monisme), peut être stratégique, voire prosélyte, et sert le plus souvent de pont, pour faire passer des transfuges d'une approche négative vers une approche moniste et divine/théiste, ou, nettement plus rare, en sens inverse. C’est alors une non-dualité de façade, qui cherche à dissoudre la dualité dans l’Un, sortant par là du Milieu par excellence, ou transformant ce Milieu par excellence en "Māhamadhyamaka".

Dans le “Dhāraṇī de la quintessence vajra[1]”, sont énumérés des couples de dualités axiologiques bouddhistes, considérés équivalents, car partageant la même essence ou nature. L'adepte qui suit le Dhāraṇī de la quintessence vajra, n’a plus besoin d’autre chose, n’a plus besoin de pratiquer un “extrême” de “bouddhisme” (śrāvakayāna ou śūnyavāda), car le dhāraṇī le conduit directement à une non-dualité moniste. Ce dhāraṇī est non-conceptuel (tib. mi rtog pa) et immanent (tib. yang dag par ‘du ba[2]) à tous les êtres et phénomènes. On pourrait dire métaphoriquement que “la vacuité” est immanente à tous les êtres, ou encore la même chose des trois caractéristiques…, mais en les utilisant de façon positive de la sorte, on réifie évidemment ces termes qui sont censés nous aider à ne pas les réifier. En outre, on attribue des qualités inhérentes à cette vacuité/non-dualité, qui devient ainsi un “élément” (dhātu) doté/porteur de qualités. Tous les phénomènes auxquels “le dhāraṇī de la quintessence vajra” est “immanent” sont appelés des “bases du dhāraṇī” (tib. gzungs kyi gzhi). Puisque tous les phénomènes sont des “bases du dhāraṇī”, ils sont en tant que telles libres de défauts, “lumineux”, non-produits, toujours quiescents (en état de quiescence, nirvāṇa)[3], déjà entièrement libérés[4].

Ce type d’affirmation se trouve aussi dans le Mahāparinirvāṇa Sūtra (traduit en chinois au Vème siècle, Dharmakṣema, Taishō 374). Le nirvāṇa ordinaire n’est pas le grand nirvāṇa (Mahānirvāṇa), puisqu’il n’est que l’élimination des passions (skt. kleśa), sans avoir vu le Buddha-dhātu, qui est "permanent, le Soi, bienheureux et totalement pur". Le "grand nirvāṇa" aussi a huit attributs inhérents : cessation de la souffrance (nirodha), bien-être (śubha), vérité (satya), réalité (bhūta / tattva), immuabilité/éternalité (nityatā), bonheur (sukha), Soi (ātman) et pureté (pariśuddhi)[5]. Et dans le chapitre Corps du Tathāgata (ch. V) du même sūtra, il est dit que le Tathāgata a un "corps éternel, indestructible et adamantin, libre de limitations, permanent, bienheureux, Soi, pur, sans restrictions physiques ni psychiques, doté des huit maîtrises (skt. ṛddhi)". Le simple accès au "grand nirvāṇa", à travers les phénomènes, n’importe lesquels, donne également accès aux qualités inhérentes au grand nirvāṇa et à lessence du Bouddha (Buddha-dhātu).

Les phénomènes (vertueux, non-vertueux, etc.) qui sont les “bases du dhāraṇī” et les portes de dharma (skt. dharmamukha tib. chos kyi sgo), peuvent mener à des mines dormantes de qualités et de puissances, qui n’attendent qu’à être exploitées. Il suffit de trouver la bonne clé. C’est tout ou rien, “the winner takes it all”. Ou bien l’adepte cultive péniblement des qualités conditionnées et donc éphémères et fragiles dans la vérité d'expérience pendant des éons, ou bien, s’il est chanceux, dans une configuration auspicieuse, ou avec une Gnose adéquate il peut accéder d’un coup à des qualités réelles, inhérentes au Tathāgata et au nirvāṇa qu’il aurait atteint… C’est magique ! Il faut d'abord savoir ce que l'on cherche, et ensuite qui cherche trouvera.

On peut tourner autour du Mahānirvāṇa ou du Mahābuddha (Ādibuddha) pendant des éons, mais quand on perce le mystère, on a immédiatement accès à un statut insurpassable, dont on ne peut plus jamais retomber, même si pendant une mission sublunaire subséquente, on commettrait les pires atrocités, qui ne sont finalement que des “bases du dhāraṇī” et des “portes de dharma”, quiescentes depuis toujours, pour ceux qui les perçoivent de façon correcte comme des simulacres...

Ce type de “non-dualité” moniste, et inévitablement éternaliste et théiste, est très différent de celui de la non-dualité mystique et non-conceptuelle. Il ne s’agit plus ici de s’abstenir de s’engager, ou de s’identifier, mais, dans le cadre dune Gnose, de re-connaître, de réaliser, de réintégrer, de s’approcher (tib. bnyen sgrub), etc. d’un fruit - disons-le - divin, qui est déjà présent à la base, et qui se manifeste graduellement (skt. krama), comparable aux phases de la lune qui sont déjà en essence la pleine lune.

***

[1] Tib. ’phags pa rdo rje snying po’i gzungs zhes bya ba theg pa chen po’i mdo
Skt. Ārya­vajra­maṇḍa­nāma­dhāraṇī­mahāyāna­sūtra, bien qu’aucun texte en sanskrit n’ait survécu (ou existé ?).

[2] Chin kang ch’ang t’o lo ni ching 金剛場陀羅尼經 (Taishō no. 1345).

[2] Note de David Jackson
yang dag par ’du ba. Edward Conze (1973), s.v. samavasaraṇa, explains yang dag par ’du ba as “come together in.” The basic idea in our text seems to be that the nonconceptual ultimate nature (i.e., the dhāraṇī of the vajra quintessence) is immanent in all things. The Sanskrit samavasarati/samavasaraṇa is explained in F. Edgerton (1993) as having the meanings “comes together,” “unites,” and “associates.”

'jam dpal rdo rje'i snying po'i gzungs ni rnam par mi rtog pa ste/ 'dod chags su yang dag par 'du ba/ zhe sdang du yang dag par 'du ba/ gti mug tu yang dag par 'du ba/ bud med du yang dag par 'du ba/ skyes par yang dag par 'du ba/ lhar yang dag par 'du ba/ klur yang dag par 'du ba/ gnod sbyin du yang dag par 'du ba/ dri zar yang dag par 'du ba/ lha ma yin du yang dag par 'du ba/ nam mkha' lding du yang dag par 'du ba/ lto 'phye chen por yang dag par 'du ba/ sangs rgyas su yang dag par 'du ba/ chos su yang dag par 'du ba/ dge 'dun du yang dag par 'du ba/ nyan thos su yang dag par 'du ba/_rang sangs rgyas su yang dag par 'du ba/ sems can dmyal bar yang dag par 'du ba/ dud 'gro'i skye gnas su yang dag par 'du ba/ gshin rje'i 'jig rten du yang dag par 'du ba/ ngan par yang dag par 'du ba/ bzang por yang dag par 'du ba/ sar yang dag par 'du ba/ chur yang dag par 'du ba/ mer yang dag par 'du ba/ rlung du yang dag par 'du ba/mig tu yang dag par 'du ba/ rna bar yang dag par 'du ba/ snar yang dag par 'du ba/ lcer yang dag par 'du ba/ lus su yang dag par 'du ba/ yid du yang dag par 'du ba ste/ 'jam dpal rdo rje'i snying po'i gzungs ni chos thams cad du yang dag par 'du ba'o/

[3] I.47 “Mañjuśrī,” replied the Blessed One, “all phenomena are free of stains and luminous. The fact that sentient beings are unable to make them into something polluted or something to be purified is the basis for the dhāraṇī of purity. Why is that? Mañjuśrī, because all phenomena are by nature unborn, they are always parinirvāṇa. That is the basis of the dhāraṇī through which the likes of mahoragas enter."

bcom ldan 'das ji ltar na de gzungs kyi gzhi lags/ bka' stsal pa/ 'jam dpal chos thams cad ni dri ma dang bral zhing shin tu 'od gsal ba ste/ sems can thams cad kyis kun nas nyon mongs pa can du bya ba'am/ rnam par byang bar byar mi nus pa de ni rnam par dag pa'i gzungs kyi gzhi'o/ / de ci'i phyir zhe na/ 'jam dpal chos thams cad rang bzhin gyis ma skyes pa'i phyir gtan du yongs su mya ngan las 'das pa ste/

[4] I.59 "Having seen that all entities are already fully liberated and are always parinirvāṇa, they will die with their minds dwelling in space. As soon as they die, they will pass into the realm of final nirvāṇa that is without remainder. That, Blessed One, is how I see the hell realms.”

chos thams cad shin tu grol ba dang /gtan tu yongs su mya ngan las 'das par mthong nas/ de dag sems nam mkha' la gnas te/ 'gum pa'i dus bgyis so// 'gum pa'i dus bgyis ma thag tu phung po'i lhag ma ma mchis pa'i mya ngan las 'das pa'i dbyings su yongs su mya ngan las 'da' ba de yang de dang 'dra ste/ bcom ldan 'das bdag gis sems can dmyal ba de ltar mthong lags so//


[5] On trouve la même idée dans l’apocryphe chinois Traité de la Naissance de la foi dans le Grand Véhicule, Fayard, Catherine Despreux, pp. 131-132

Dès l'origine, la nature [de l'ainsité] est pourvue de toutes les excellentes qualités. Cela signifie que son essence est parée de l'éclat de la grande sapience ; elle illumine parfaitement le domaine de l'absolu (dharmadhātu) ; elle est la connaissance de la vraie réalité ; elle est l'esprit pur de par sa nature ; elle est l'éternité, la félicité, le Soi, la pureté ; elle est la fraîcheur, l'immutabilité, la souveraine liberté. Elle possède dans son intégralité les inconcevables qualités de l’éveillé aussi innombrables que les grains de sable du Gange, dont elle n'est ni détachée, ni séparée, ni différente. Elle est parfaitement ornée de ces qualités sans qu’aucune ne lui manque. Voilà pourquoi on l’appelle ‘réceptacle de l’Ainsi-venu’ (tathāgatagarbha) ou encore “corps de la Loi de l’Ainsi-venu”.”

dimanche 28 novembre 2021

Les deux "Mères" de tous les Bouddhas

Mañjuśrī HA154, Sakya XIVème, détail

La tradition bouddhiste mahāyāna fait souvent référence à la prajñāpāramitā, la perfection de la sapience, comme la Mère de tous les bouddhas. Cette idée semble avoir son origine dans Le Traité de la Grande Vertu de Sagesse de Nāgārjuna (Mahāprajñāpāramitāśāstra MPPS)[1], traduit en français par Mgr. Etienne Lamotte en 1970. Ce texte est un commentaire de la Prajñāpāramitā en 25.000 articles (Pañcaviṃśatisāhasrikā-prajñāpāramitā-sūtra). C’est dans le MPPS, que la métaphore de la sapience (prajñā) ou de sa perfection comme la “Mère de tous les Bouddhas” est davantage[2] élaborée, et que la perfection de la sapience commence son processus de personnification et de divinisation, pour finalement aboutir en śākti[3]. C’est à la “Mère” Prajñā que le Bouddha doit l’initiative de son acquisition des 32 marques (du grand être, mahāpuruṣa) et de l’actualisation de sa “suprême et parfaite illumination” (anuttarasamyaksaṃbodhi).

Prajñāpāramitā XIIIème s. (Singhasari, East Java)

Au départ, il s’agissait simplement d’une métaphore, sans la sapience pas d'Éveil, tout comme sans la mère l’enfant ne naîtra pas. La prajñā est donc comme la Mère de l’Eveillé. Mais la métaphore devient une allégorie, qui mène sa propre vie, et se mélange à d’autres doctrines tantriques de Clan, de filiation, de (re)génération, d’autogénération, etc. La célèbre version abrégée de la Prajñāpāramitā, le Sūtra du Coeur (Prajñāpāramitā Hṛdaya VII-VIIIème s.), sera d’ailleurs assortie d’une incantation (dhāraṇī), ou plutôt d’un mantra vidyā[4].

La Prajñāpāramitā aura sa version tantrique en la figure du yogi indien Dampa Sangyé, à l’origine de la doctrine de la pacification de toutes les souffrance (tib. Zhi byed), en référence au grand mantra du Sūtra du Coeur, qui est justement dit avoir cette qualité (sarva duḥkha praśmanaḥ). Dampa aurait eu une disciple tibétaine du nom de Machik Labdrön, une réincarnation de la Prajñāpāramitā (“Mère universelle” yum chen mo), la prajñāpāramitā personnifiée et divinisée s’entend. Machik Labdrôn serait à l’origine du système dit Chöd” (tib. gcod).

Lévolution du bodhisattva Mañjuśrī, autre figure importante de la transmission de la Prajñāpāramitā, est aussi spectaculaire. Au début du premier millénaire, nous le voyons au Gāndhāra, représenté assis à côté du Bouddha, écoutant et notant les paroles de celui-ci. Il était considéré comme d’autres bodhisattvas comme un bodhisattva de la dixième terre. Rapidement, il prendra des attributs du messager des dieux, le roi des gandharva Pañcaśikha, à son tour l’émanation de Sanatkumāra, le messager céleste. Son omniprésence et ubiquité dans les mondes célestes et terrestres, en font le dépositaire idéal des nombreux enseignements simultanés des saṃbhogakāya du Bouddha du mahāyāna.

On voit l’activité de ce Mañjuśrī du mahāyāna bien élaborée dans L’Enseignement de Vimalakīrti (Vimalakīrtinirdeśa) et dans La Concentration de la Marche héroïque (Śūrāṅgamasamādhisūtra, Śgs), où Mañjuśrī joue un rôle majeur. On le voit déjà prendre la place de tous les grands protagonistes des traditions non-bouddhistes. Pour ce Mañjuśrī, il ne s’agit pas de mettre fin au saṃsāra, de combattre Māra et ses troupes, ni même de se débarrasser des vues fausses. Quand tous les bodhisattvas présents dans la "maison vide" de Vimalakīrti ont exprimé leur vue de la non-dualité, on demande à Mañjuśrī de s’exprimer à son sujet. “Vous avez tous bien parlé ; cependant, à mon avis, tout ce que vous avez dit implique encore dualité. Exclure toute parole et ne rien dire, ne rien exprimer, ne rien prononcer, ne rien enseigner, ne rien désigner, c’est entrer dans la non-dualité."[5] Quand Mañjuśrī demande alors à Vimalakīrti sa vue de la non-dualité, ce dernier garde le silence. Il n'y a pas encore de Gnose pour recouvrir ce silence.

Dans la Concentration de la Marche héroïque, nous apprenons que Mañjuśrī est en fait un Bouddha (Nāgāvaṃśāgra) depuis longtemps (p. 261)... Les douze actes d’un Bouddha, et notamment l’entrée (et la sortie) du nirvāṇa, c’est le moindre de ses exploits. Dans l’espace d’un éon (kalpa), un Bouddha ne peut pas tout faire, son temps est compté. Le potentiel et la promesse du Śgs lui sont nettement supérieurs. Mañjuśrī travaille derrière les coulisses de chaque nouveau kalpa à Bouddha. Selon le même texte, Śākyamuni est par ailleurs le Bouddha cosmique Vairocana, et tant que celui-ci enseigne dans son univers, Śākyamuni ne rejoindra pas le nirvāṇa final. Le véritable moteur continu du mahāyāna, quelque soit le Bouddha qui règne, semble être Mañjuśrī au commencement du bouddhisme ésotérique.

Mañjuśrī, dynastie Pala, IXème s. , assis sur deux lions 

“Dans l'Ajātasatrukaukrtyavinodana [Sūtra MS 2378], Śākyamuni se plaît à rendre au Bodhisattva [Mañjuśrī] ce témoignage solennel :
Si aujourd'hui je suis Buddha, si je possède les 32 marques (lakṣāna) et les 80 sous-marques (anuvyanjana), la majesté et la noblesse, si je sauve tous les êtres des dix régions, tout cela est une faveur de Mañjuśrī. Autrefois, il fut mon maître [kalyāṇamitra]. Dans le passé, d'innombrables Buddha furent tous les disciples de Mañjuśrī, et les Buddha du futur également seront menés par sa force majestueuse et bienveillante. De même que, dans le monde, tout enfant a un père et une mère, ainsi dans la religion du Buddha, Mañjuśrī est le père et la mère[6]. “ 41 MANJUSRÎ, Étienne Lamotte, Source: T'oung Pao, 48 (1960): 1-96.
Celui qui prend la place d’Indra, Brahma, Māra, etc., tirant toutes les ficelles et faisant de ceux-ci de simples entités en paille, deviendra avec l’avènement des tantras, tout simplement le dépositaire de tous les mantras, qu’ils soient bouddhistes ou non-bouddhistes[7]. Il est normal qu’un des premiers livres de rituels, le Mañjuśrīmūlakalpa (en sanskrit, MMK, tib. 'phags pa ’jam dpal gyi rtsa ba'i rgyud)[8] (VIIIème s.) lui fut dédié. Avec ce que nous savons de Mañjuśrī dans les textes du mahāyāna, nous comprenons que la transmission du MMK est une “mise en scène” habile[9], où Mañjuśrī prend la place d’un bodhisattva de la dixième bhūmi, qui, décidant que le moment était opportun[10], demande à Bouddha Śākyamuni, d’instruire la noble assemblée en la pratique des mantras (mantracaryā). Cela a lieu dans le pavillon magique au nom de "Au-delà du monde symbolique” (śuddhāvāsopari), devant une assemblée constituée de tous les êtres du monde symbolique (śuddha). Mañjuśrī est lui-même le paramahṛdaya mantra (svayam eva mañjuśrīḥ). Le bodhisattva et le mantra sont identiques en essence. Le pouvoir du bodhisattva Mañjuśrī, le messager universel, d’aller partout, d’être à la fois tous les protagonistes de l’univers bouddhiste et au-delà, en essence, lui vient de sa pratique des mantras. Et cette pratique des mantras est désormais rendue accessible à tous les initiés. Le Manuel des rituels de Mañjuśrī contient également les mantras d’un autre bodhisattva présent : Vajrapāṇi. Ce sont au départ principalement ces deux bodhisattvas qui dotent le monde bouddhiste ésotérique des mantras (bouddhistes et non-bouddhistes[11]), dont il aurait besoin pendant l’ère des cinq dégénérescences. Notamment dans un monde indien, où le bouddhisme commence à perdre pied.

Mañjuvajra, XIème s., Bangla Desh, Metmuseum 

Pour l’appropriation des mantras shivaïtes, Mañjuśrī se double en Kārttikeya/Skanda, le fils (kumāra) à six têtes de Maheśvara/Śiva, et prend l’aspect de Kārttikeyamañjuśrī. La lance, qui est un de ses attributs, fait peut-être iconographiquement pendant (au Népal, au Tibet, ...) à la fameuse épée (khāḍga) de Mañjuśrī, qui apparaît tardivement (XIème ? Mañjuvajra ?). Au lieu d'un paon, la monture (également plus tardive, IXème s. ?) de Mañjuśrī est un lion. Skanda est le chef de tous les dieux-démons, tout comme son frère Gaṇeśa. Contrôler Skanda, c’est contrôler tous les dieux-démons, et ce contrôle passe par l’utilisation de rituels et de mantras. Pour exercer du pouvoir dans un monde en dérive, il faut contrôler ceux qui sont censés le gérer, les troupiers de la Nature. Kārttikeya devient l’aide (anucara) de Mañjuśrī.
This divine youth called Mañjuśrī-Kārttikeya is an attendant of Mañjuśrī, the divine youth. He may be employed in all rites. By merely reciting him, he will accomplish all tasks‍—frighten any being away, summon it, enthrall it, cause it to wither, or smash it; or, he will bring whatever the practitioner who has mastered his mantra may desire. {2.85} 84.000
Mañjuśrī en ādibuddha, Alchi, Ladakh photo : Jaroslav Poncar

Les tantras (upāya) évoluant, Mañjuśrī évolue avec eux. Un autre texte, le Mañjuśrī-Nāma-Saṃgīti (MNS), présentera le Mañjuśrī 2.0 compatible avec les yogatantras supérieurs et leurs yogas. Ce texte est classé dans le canon tibétain juste devant la série des textes consacrés au Kālacakra Tantra, qui enseigne et développe le concept du Bouddha primordial (ādibuddha), Mañjuśrī et plus tard Kālacakra.
MNS, VI, 19
Géniteur de tous les éveillés
Meilleur fils des Eveillés
Source (yoni) du monde porté par la sapience
Source de la Doctrine (dharmayoni) mettant fin au devenir
[12]
Dans un des commentaires du Kālacakra Tantra (plus précisément le Paramādibuddhoddhṛtaśrīkālacakra-nāma-tantrarāja tib. mchog gi dang po'i sangs rgyas las byung ba rgyud kyi rgyal po dpal dus kyi 'khor lo zhes bya ba), on trouve :
Tu es la mère, tu es le père. Tu es le guru du monde. Tu es l’ami et le bon compagnon. Tu es le Seigneur (nātha). Tu es celui qui accomplit [tous les objectifs], l’aide, celui qui dissipe la négativité. Tu es l’état parfait, le recueillement dans la liberté (kevala vihara), le recueillement dans la meilleure qualité, tu es celui qui détruit les fautes. Tu es le protecteur des misérables, le joyau qui exauce les désirs, le prince des vainqueurs, je prends refuge en toi.[13] Kālacakra Tantra, fin de chapitre 2.
Et Bu ston[14] de commenter le premier vers :
Tu” renvoie à Mañjuśrī. “Tu es le vieillard, tu es le jeune (kumāra), le fils spirituel du Vainqueur. Tu es depuis toujours le Bouddha primordial.”[15]
Et Mañjuśrīmitra dans son commentaire du MNS (Bodhicitta-bhāvanā-dvādaśārtha-nirdeśa) : "Mañjuśrī" est la compréhension infaillible des caractéristiques de la pensée éveillée et la source de tous les éveillés. C’est pourquoi il est la Mère de tous les bienheureux, la voie unique de tous les Vainqueurs[16].

Il y a ainsi un passage de la prajñā, la Mère de tous les éveillés, à l’upāya(marga) ou la Gnose (jñāna, ce qui revient au même), que représente Mañjuśrī, qui devient la "Mère de tous les bienheureux", ainsi que le Bouddha primordial et le guru du monde. L’upāya n’est plus la pratique des cinq perfections (adikarma) dans le cadre de la perfection de la sapience, mais est désormais synonyme de Gnose. L’upāya devient la Gnose permettant aux êtres de se libérer du devenir et des souffrances associées, en devenant des bienheureux (sugata) dans des Corps de Gnose (jñānakāya), auquel l’initiation dans le maṇḍala donne accès. Cette génération est présentée comme une auto-génération (svayambhu), le guru, indissociable du Bouddha primordial (Mañjuśrī), servant à la fois de guide et de support (tib. rten).
Puisse le parfait éveillé (saṃbuddha), le Bhagavat
Le guru et guide du monde
Qui connaît le grand Engagement (samaya)
Et qui connaît les dispositions et les motivations les élucider
” MNS chapitre I, 9
Le Corps de Gnose (jñānakāya) du Bhagavat,
La grande protubérance (mahoṣṇīṣa), Maître de la Parole (gīṣpateḥ)[17],
Ce Corps de Gnose autogénéré (svayambhuvaḥ)
Est celui de 
Mañjuśrī, l'être de Gnose (Mañjuśrījñānasattva)
Le grand Engagement (mahāsamaya) est une inféodation spirituelle en vue d’une libération spirituelle par la Gnose, le grand projet “alchimique” qui engendre l’embryon du Bouddha à partir de l’essence du Père (upāya, voyelles), l’essence de la Mère (prajñā, consonnes) et de l’être à naître (gandharva)[18], transmutant les cinq skandha en les cinq tathāgata, les cinq kleśa en les cinq gnoses du parfait Bouddha, etc. C’est la dernière “renaissance”, ou la véritable naissance, ou autogénération dans la Gnose.

Nous avons vu comment une simple métaphore (la prajñā comme la mère de tous les Bouddhas) peut donner lieu à des élaborations spéculatives très complexes (au niveau de la théorie et de la pratique), à force d’interpréter, de réinterpréter des matériaux anciens, nouveaux et étrangers au bouddhisme, et d’en construire de nouveaux systèmes. Si à chaque réforme, les dernières interprétations sont celles qui font foi, et s’appliquent rétroactivement à toute la Doctrine, les métaphores des débuts deviennent inaudibles et invisibles, tout comme les doctrines anciennes où ces métaphores sont utilisées.

Les qualités attribuées à Mañjuśrī l'ādibuddha, deviennent par la force des choses celles du guru.
 
"Vajrayana texts state that for one who seeks enlightenment a guru is more important than all the buddhas of the three times put together. His job is not only to teach students but to lead them. He is our most important companion, our family, husband, wife and beloved child, because only he can bring us to enlightenment." Not for Happiness: A Guide to the So-Called Preliminary Practices
de Dzongsar Jamyang Khyentse

Article Buddha Weekly : “Manjushri is the father and mother of the Bodhissatvas, and their spiritual child.”
***

[1] Plus précisément dans le chapitre VIII qui traite des Bodhisattvas, et notamment dans la note 1 de la page 281 (Lamotte)/lappendice 9 de ce chapitre.
« Question. — Pourquoi le Bodhisattva orne-t-il (alaṃkaroti) son corps de marques ?

Réponse. — 1. Certaines personnes ont obtenu la pureté de foi (śraddhāviśuddhi) en voyant les marques corporelles du Buddha. C’est pourquoi il orne son corps de marques.

2. En outre, les Buddha triomphent (abhibhavanti) de toutes manières : ils triomphent par leur beauté physique (kāyarūpa) , leur puissance (prabhāva), leur clan (gotra), leur famille (jāti), leur sagesse (prajñā), leur extase (dhyāna), leur délivrance (vimukti), etc. Mais si les Buddha ne s’ornaient pas des marques corporelles, ces supériorités ne seraient pas nombreuses. 3. Enfin, certains disent que la suprême et parfaite illumination (anuttarasamyaksaṃbodhi) réside dans le corps du Buddha, mais que, si les marques corporelles n’ornaient pas son corps, l’Anuttarasamyaksaṃbodhi ne résiderait pas en lui. Ainsi, quand un homme veut épouser une fille noble, celle-ci envoie un messager lui dire : « Si tu veux m’épouser, tu dois auparavant orner ta maison, en enlever les crasses et en chasser les mauvaises odeurs. Tu dois y placer des lits, des couvertures, du linge, des rideaux, des tentures, des tapisseries et des parfums de façon à la garnir. Après seulement j’irai dans ta demeure». De même l’Anuttarasamyaksaṃbodhi dépêche la sagesse (prajñā) auprès du Bodhisattva et lui fait dire : « Si tu veux m’obtenir, cultive d’abord les marques merveilleuses et ornes-en ton corps. Après seulement je résiderai en toi. Si elles n’ornent pas ton corps, je n’habiterai pas en toi »1. C’est pourquoi le Bodhisattva cultive les trente-deux marques et en orne son corps, pour obtenir l’Anuttarasamyaksaṃbodhi.
» Vol I, p. 280-281

[2]The oldest source for the idea of Prajñāpāramitā as "Mother of the Buddhas" is the Aṣṭasāhasrikā Prajñāpāramitā ( the Eight-Thousand One), Chapter 12, "Showing the World." This scripture here treats Prajñāpāramitā as "mother" in two ways: to be honored, accordingly protected; and as the source of the Tathagatas' "all-knowledge." The first way starts curiously, so in Conze's translation: 8 "It is as with a mother who has many children-five, or ten, or twenty, or thirty, or forty, or fifty, or one hundred, or one thousand. If she fell ill, they would all exert themselves to prevent their mother from dying .... " For this, one should accept that there is just one "mother" in this sense; hence the numbers, five or one thousand, do not matter.” Chanting the Names of Manjushri, The Manjusri-Nama-Samgiti, Sanskrit and Tibetan Texts par Alex Wayman

[3] « Note 1

1 Cette prosopopée du Buddha et de l’Anuttarasamyaksambodhi est caractéristique de la littérature des Prajñāpāramitā qui tend à faire de la Prajñā, la Mère des Buddha ; cf. T 220, k. 306, p. 558 b. : Tous les Tathāgata s'appuient sur la profonde Prajñāpāramitā pour réaliser (sakṣātkāra) la Vraie nature (tathatā), le Sommet (niṣṭhā) de tous les Dharma et obtenir l’Anuttarasamyaksaṃbodhi. C’est pourquoi il est dit que la profonde Prajñāpāramitā engendre les Buddha, est la « Mère des Buddha ». — Dans son chapitre consacré à la Mère des Buddha, la Pañcaviṃśati (T 223, k. 14, p. 323 b) dit que les Buddha actuels des dix régions considèrent de leur œil de Buddha la profonde Prajñāpāramitā parce qu’elle engendre les Buddha, que tous les Buddha qui ont obtenu, obtiennent et obtiendront l'Anuttarasamyaksaṃbodhi, l’obtiennent grâce à la Prajñāpāramitā. — Beaucoup de sūtra sont consacrés à la glorification de la « Mère des Buddha » : cf. T 228, 229 et 258. —Le Mpps indique à plusieurs reprises en quel sens cette métaphore doit être prise : —k. 34, p. 314 a : La Prajñāpāramitā est la Mère des Buddha. Parmi les parents, la mère est la plus méritante ; c’est pourquoi les Buddha tiennent la Prajñā pour leur Mère. Le Pratyutpannasamādhi (décrit dans T. n° 416-419) est leur père : ce samādhi est seulement capable d’empêcher les distractions (vikṣiptacitta) pour que la Prajñā soit réalisée, mais il ne peut pas percevoir le Vrai caractère des Dharma. La Prajñāpāramitā, elle, voit tous les Dharma et discerne leur Vrai caractère. A cause de ce grand mérite, elle est appelée Mère ; — k. 70, p. 550 a : La Prajñāpāramitā est la Mère des Buddha, c’est pourquoi les Buddha subsistent en se fondant sur elle. Dans les autres sūtra, on dit que le Buddha s’appuie sur la Loi et que la Loi est son maître, mais ici le Buddha déclare à Subhūti que cette Loi, c’est la Prajñāpāramitā.

Toutes ces métaphores préparent la voie au « Shaktisme » du Vajrayāna qui accouple les Buddha et les Bodhisattva à des divinités féminines, à des Mahiṣī comme Locanā, Pāṇḍaravāsinī, Māmakī, Tārā, etc, Cf. H. von Glasenapp, Buddhistische Mysterien, p. 154 sq
. » Vol I, p. 281, note 1

[4] 7 tasmāj jñātavyam: prajñāpāramitā mahā mantro mahā vidyā mantro ‘nuttara mantro ‘samasama mantraḥ, sarva duḥkha praśmanaḥ, satyam amithyatvāt. prajñāpāramitāyām ukto mantraḥ. tadyathā: gate gate pāragate pārasaṃgate bodhi svāhā.

[5] Lamotte, Vimalakīrti, p. 316

[6] Ajātasatrurājasūtra T 626, k. 1, p. 394 b 18-20. “Mañjuśrī est le père et la mère des Bodhisattva, et il est leur ami spirituel [kalyāṇamitra].”

[7]The MMK also draws from non-Buddhist sources, thereby demonstrating the exchanges that took place between various religious traditions during the period when it was compiled. The Śaiva mantras and mudrās taught in the MMK are specifically held in high regard (35.­139–42).” Introduction à la traduction du MMK sur 84.000.

[8] Mañjuśrī reçoit les mantras du Bouddha Sakusumitarājendra dans la terre pure de Kusumāvatī, et aura comme mission de les transmettre ailleurs.

Pour la date du MNS "According to Sanderson (2009: 129) and the study by Matsunaga (1985), the text is datable to about 775 CE". 
Sanderson, Alexis. "The Śaiva Age: The Rise and Dominance of Śaivism during the Early Medieval Period. In: Genesis and Development of Tantrism, edited by Shingo Einoo. Tokyo: Institute of Oriental Culture, University of Tokyo, 2009. Institute of Oriental Culture Special Series, 23, pp. 41-350".
Matsunaga, Yukei (1985). "On the Date of the Mañjuśrı̄mūlakalpa". In Strickmann, Michael (ed.). Tantric and Taoist Studies in honour of R.A. Stein. Brussels: Institut Belge des Hautes Études Chinoises. pp. 882–894.

[9]Being so addressed, the thus-gone lord Saṃkusumita Rājendra said this to Mañjuśrī, the divine youth:

“You may go, divine youth Mañjuśrī, if you think that this is the right time. And please ask Lord Śākyamuni, on my behalf, if he is without pain and without worry, if his efforts come easily to him, and if his life is comfortable.” {1.9}
““Also, O divine youth, the tathāgatas, the arhats, the completely awakened ones, numerous as grains of sand in one hundred thousand Gaṅgā rivers, have taught and will teach again of your proficiency in mantra practice, maṇḍala ritual, the secret empowerment, the mudrās, the picture drawing procedure, the homa rite, the mantra recitation, and the regular observations, all of which fulfill every wish and bring joy to every being. They will teach of your proficiency in the vast fields of astrology and gemology; of your knowledge of the past, present, and future; and of your ability to govern and make predictions. They will teach of your mantra repetition, your ability to travel to the ends of the earth and to become invisible, and your vast knowledge of the right time and occasion for anything. They will teach how to traverse all the stages of the buddhas, bodhisattvas, śrāvakas, and pratyeka­buddhas, and all the mundane and supramundane stages without exception. They will teach the way in which you are established in the practice of all of these. So that I too may rejoice, please go Mañjuśrī, O divine youth, if you think that the time is right. You will hear these teachings in the presence of Śākyamuni, face to face with him, and you will later give them yourself
.” 84.000

[10] L’ère des cinq dégénérescences.

[11]Non-Buddhist mantras
In this vein, the section on mantras at Mmk ends with an appropriation of the mantras of major non-Buddhist deities. This sub-section is prefaced by a polemical "revisionist" history of the mantras that are then presented. The central contention of the history is that all previous mantras - those of Brahma, Śiva, Viṣṇu, etc. - were originally spoken by the Buddhist bodhisattva Mañjuśrī, though in the form of Brahma, Śiva, etc. Mañjuśrī merely took the form of these Hindu deities as an upāya - in this case, as a means of conversion. Specifically, the preface identifies Mañjuśrī with Kārttikeya (also called Skanda), the six-headed son of Śiva in Purānic mythology. In this manner, the Mmk presents its own Purāna fragment of sorts, rewriting the history of Kārttikeya, revealing essential facts about his life that had been left out of the Saivite account. In the Mmk version, Kārttikeya's name is combined with Mañjuśrī's: Kārttikeyamañjuśrī. This synthetic name gives a clear picture of the authors' intention to co-opt Saivite claims and subordinate these to those of the MMK
.” The Buddha' s Remains : mantra in the Mañjuśrīmūlakalpa, Glenn Wallis, Journal of the International Association of Buddhist Studies Volume 24 • Number 1 • 2001

[12] Sangs rgyas thams cad skyed pa po// sangs rgyas sras po dam pa mchog// shes pas srid 'byung skye gnas te// chos las byung ba srid pa sel//

[13] 153 khyod ni ma dang khyod ni pha ste khyod ni ‘gro ba’i bla ma khyod ni gnyen dang grogs bzang yang*/ khyod ni mgon po khyod ni byed po phan dang sdig ‘phrog khyod ni go ‘phang phun sum tshogs pa yang*/ khyod ni ‘ba’ zhig gnas dang khyod ni yon tan mchog gi gnas te skyon rnams bcom pa khyod nyid do/ khyod ni dman pa rnams kyi mgon dang yid bzhin nor bu rgyal ba’i dbang po khyod la bdag skyabs mchi//

[14] “Kālacakra-tantra and Other Texts, Part I, ed. by Raghu Vira and Lokesh Chandra (New Delhi: International Academy of Indian Culture, 1966), ed. (n. 23 above), line V, 256a.” Note Wayman, p. 49

[15] “Again, Bu ston annotates the first "You are" with "Mañjuśrī." It starts: "You are the old man, entirely a youth, spiritual son of the Jina. You are from the beginning, the primordial Buddha."

[16] 'Jam dpal zhes bya ba/ byang chub kyi sems kyi mtshan nyid ma nor bar rtogs pa ni sangs rgyas ma lus pa'i 'byung gnas yin pa'i phyir/ bder gshegs ma Ius yum du gyur pa rgyal ba kun gyi lam gcig go / zhes smos te /.

[17] NMS IV, 2
A Ā I Ī U Ū E AI O AU AṂ AḤ
demeurant dans le Cœur
Je suis le Corps de Gnose (jñānamūrti), l’Eveillé,
Où les éveillés des trois temps résident


A Ā I Ī U Ū E AI O AU AṂ AḤ snying la gnas//
ye shes sku bdag sangs rgyas te//
sangs rgyas dus gsum bzhugs rnams kyi’o//

[18]Nāro-pa says [in his commentary on the Hevajra Tantra]: "The ālayavijñāna in the middle of the bodhicitta is the gandharva-sattva" (byan chub kyi sems kyi dbus su kun gzhi’i rnam par shes pa dri za'i sems can no). And he continues (20-4-2), "Then the mirrorlike and the other Wisdoms along with their images." He gives the emanation process in this order: (I) the moon or bodhicitta possessed of vowels is the Mirrorlike Wisdom, Vairocana who engenders [as "image"] the personal aggregate of forms (rūpa-skandha); (2) the Sllll or menstrual blood possessed of consonants is the Sameness Wisdom, Ratnasambhava who engenders the personal aggregate of feelings (vedanā-skandha); (3) the gandharvasattva possessed of the HūṂ-syllable is the Discriminative Wisdom, Amitābha who engenders the personal aggregate of ideas (saṃjñā-skandha); (4) the unification of these, the prāṇa-wind possessed of the HAṂ-syllable is the Procedure-of-Duty Wisdom, Amoghasiddhi who engenders the personal aggregate of motivations (saṃskāra-skandha); (5) the completion of all parts (cha shas) of the body and perception (vijñāna) possessed of the HAṂ-syllable is the Pure Dharmadhātu Wisdom, Akṣobhya who engenders the personal aggregate of perceptions (vijñāna-skandha). The merger of those (five) into one is the seed Vajrasattva. From that account, we may conclude that the M-N-S's phrase "the master of living beings" refers to the five Buddhas and their merger, Vajrasattva, as "the master." Alex Wayman, p. 17

mardi 7 janvier 2020

Évolutions de l'Inconcevable


Kuddāla/Koṭalipa (tog tse pa)
"Lorsqu'au moyen de la pioche du non-mental,
cet aiguillon douloureux qu'est la faculté mentale
a été extirpé jusqu'à la racine,
l'ascète silencieux alors est comblé de bonheur." Amanaska, 2, 83


Une des traductions françaises de l’Amanaska et de l’Amanaska-Yoga données par Tara Michaël est l’Inconcevable ou Voie vers l’Inconcevable. On retrouve ce terme souvent dans les traductions de textes indiens, où figure le terme sanskrit acintya[1] (a-cintya) qui signifie inconcevable, impensable, dans le sens de ce qui dépasse la pensée. La pensée est pour le yogi une action où le sujet conçoit ou pense un objet. La pensée est dite être duelle ou dualiste, quand l’objet est différencié (ou conçu être d’une nature différente) du sujet. Le sujet peut aussi se prendre lui-même comme objet. Il y a différentes façons de nommer et décrire ce qui arrive dans ce cas.

La notion de l’inconcevable est assez ancienne dans le bouddhisme. Le terme pāli pour inconcevable est “acinteyya”.

Dans l’Acintita Sutta (Anguttara Nikaya 4.77), l’inconcevable, que Thanissaro Bhikkhu traduit par “impondérable”, est quadruple et défini comme ce qui ne doit pas être un objet de spéculation.
Ces quatre impondérables ne doivent pas faire l’objet d’une spéculation. Celui qui en fait des objets de spéculation deviendrait fou et ne trouverait que de la frustration. Quels sont les quatre impondérables[2] ? Le domaine éveillé (s. buddha-viṣayaṁ) des bouddhas [c’est-à-dire la portée des pouvoirs d’un Bouddha, qui sont le fruit de son Éveil]... Le domaine de la concentration de celui absorbé en la concentration (dhyāna-viṣayaṁ) [c’est-à-dire le domaine de la concentration de celui absorbé en la concentration]... Les fruits du kamma… La spéculation au sujet [du premier instant, la finalité etc.] du cosmos sont des impondérables qui ne se prêtent pas à la spéculation. Celui qui se livre à des spéculations à leur sujet deviendrait fou et ne trouvera que de la frustration“.[3]
Le bouddhisme pāli déconseille les spéculations et avertit ceux qui seraient enclins de s’y livrer. L’Inconcevable n’y est donc pas un objectif en soi, comme le sont l’éveil et les concentrations. Les spéculations sur le kamma, ainsi que la cosmogonie et la mythologie ne sont qu’une cause de frustration pour lui.

Dans le bouddhisme mahāyāna, nous avons L’Enseignement de Vimalakīrti (Vimalakīrtinirdeśa, VKN), qui porte comme sous-titre Acintyavimokṣa, “Libération inconcevable”, ou liberté par l’Inconcevable ou l’Impensable, qui est proprement expliqué dans le chapitre V, qui n'empêche d’ailleurs pas Vimalakīrti de spéculer sur les pouvoirs de celui qui demeure dans la liberté inconcevable (acintyavimokṣastha) : “ Vimalakīrti traite moins des vimokṣa proprement dits que des pouvoirs psychiques et magiques qui en sont la conséquence naturelle[4]. Il compare ceux des adeptes du “Petit Véhicule” et ceux des adeptes du “Grand Véhicule” et conclut que ces derniers sont supérieurs, et de loin (p. 251). Ces pouvoirs “psychiques et magiques” et les spéculations à leur sujet non rien à envier aux spéculations théosophiques et théurgiques etc.

Le bodhisattva qui demeure dans “la liberté inconcevable” peut p.e. verser l’eau des quatre océans dans un unique pore de sa peau, sans faire souffrir les animaux aquatiques etc. (p. 252). A la fin du kalpa, quand les univers des dix régions sont détruites, le bodhisattva absorbera par sa force miraculeuses tous les feux dans son ventre (p. 255). Par sa force miraculeuse, ou son imagination créatrice dirions-nous… Son imagination créatrice semble en effet supérieure à celle des adeptes du “Petit Véhicule”. Ce biais est corrigé par la non-dualité n° 5 du chapitre VIII (voir ci-dessous).

Quant à la non-dualité (advaya), tous les dharma sont déclarés égaux (sama) et sans dualité (advaya). Leur “commune inexistence n’implique aucune sorte de monisme”, précise Lamotte (p. 46). La non-dualité de la liberté inconcevable est expliquée davantage dans le chapitre VIII.

La (non-)dualité, dont parle le bouddhisme est surtout celle de l’existence et la non-existence (voir p.e. le Bodhisattvabhūmi, d’Asaṅga). “[La non-dualité] est le Chemin-du-milieu (madhyamā pratipad), et, comme elle est dépourvue des deux extrêmes (antadvayavirarjita), [à savoir de l’existence et de la non-existence], elle est ‘sans supérieur’ (niruttara). C’est sur ce réel que porte le savoir pur des Buddha Bienheureux, et aussi le savoir des Bodhisattva, mais qui est encore au stade de l’exercice (śīkṣāmārga)”. (Lamotte citant Asaṅga, p. 301-302)

Vimalakīrti procède à toute une énumération de paires, dont il proclame ensuite la non-dualité ou leur caractère identique (samalakṣaṇa). Pour l’anecdote, j’insère ici la non-dualité de la distraction et de l’attention.
Distraction (vikṣepa) et attention (manyanā) font deux S’il n’y a pas de distraction, il n’y a ni attention (manyanā) ni réflexion (manasikāra) ni intérêt (adhikāra). Cette absence d’intérêt est l’entrée dans la non-dualité.” (lamotte, p. 303-304). 
La variante de Hiuan-tsang/Xuanzang[5] lit “S’établir dans l’absence de distraction et l’absence d’attention, ne pas avoir de réflexion [amanasikāra], c’est pénétrer dans la doctrine de la non-dualité.”
Ce dernier vers chinois de Hiuan-tsang pourrait se lire “amanasikāra, c’est pénétrer dans “la doctrine”/”le Réel” de la non-dualité… Ensuite, tout est en fonction des interprétations respectives de ce terme.

Comme le précise Lamotte, le VKN est relativement ancien et fait partie des plus anciens mahāyānasūtras, où est présenté une vue madhyamika. Sa non-dualité n’est pas moniste, contrairement aux traditions “spiritualistes” (l’esprit précède la matière), où la non-dualité est une modalité (tattva) qui précède la dualité Esprit-matière dans un sens (émanation) et éventuellement l’Un, dans l’autre (résorption). Au fond, tout y est Esprit en dernière analyse, généralement considéré comme Divin.

C’est le cas des tantras, qu’ils soient bouddhistes ou non. Le terme tantrique “mahāmudrā” (t. phyag rgya chen po), dont s’étaient servi Gampopa (1079–1153) et ses disciples, avait été utilisé pour nommer une voie de l’inconcevable “non-tantrique”. Les tantriques tibétains n’avaient pas aimé et reprochaient à cette voie de n’être pas du bouddhisme indien authentique (c’est-à-dire proche du bouddhisme chinois ou de l'hindouisme) et de manquer d’éléments tantriques. L’école Kagyupa (après Gampopa et ses neveux) avait monté son dossier de défense, quelquefois en s'appuyant sur des documents dont l’origine était douteuse, des documents inédits, ou en cherchant des citations compatibles dans les oeuvres canoniques acceptés. Par exemple dans un texte très apprécié par l’école Sakyapa : La Voie de lInconcevable (Acintyākramopadeśa T2228) attribué à un certain Kuddāla/Koṭalipa (tog tse pa).
“18. La dissociation des constructions mentales, pareille à l'élément espace,
Est le principe (S. tattva) que l'on appelle « non-dualité »
[Et permet au] yogi de l'inconcevable
De transformer (T. rnam par bsgom) toute la réalité
.”

33. C'est l'intuition de la non-dualité qui est suprême.
Elle est le Grand symbole (S. Mahāmudrā) même.
Les qualités ainsi que les défauts
Sont dits (T. rnam par brjod pa S. vy-apa√diś:vyapadiśati) être la conscience (S. citta)
.”
Certes, on peut trouver des éléments d’une voie de l’inconcevable “non-mentale” “non-dualiste” dans ce texte, mais sa deuxième partie est clairement tantrique, et le terme Inconcevable semble s’y appliquer surtout à l’Imaginal et l’imagination créatrice tantriques, un non-mental sublimé ?

Dans loeuvre complète de Gampopa (Dags po'i bka' 'bum), qui comporte sans doute très peu d’oeuvres réellement de sa main, on trouve entre autres des compilations qui ont l’Inconcevable pour thème, et qui s’appuient sur l’oeuvre de Kuddāla/Koṭalipa (tog tse pa) afin de donner plus de corps à la “mahāmudrā de Gampopa”. Pour Gampopa, le Bouddha est en réalité le dharmakāya (voir Joyau ornement de la libération/Dags po thar rgyan), et le dharmakāya est la mahāmudrā (voir les ngo sprod). Les corps formels (rūpakāya) sont des corps naturels inhérents. Pour son maître Milarepa la pensée non-amendée (t. ma bcos pa s.akṛtrima) est le dharmakāya (voir Mgon po zla 'od gzhon nus mdzad pa'i tshogs chos legs mdzes ma). C’est aussi le point de vue d’Advayavjra/Avadhūtipa dans son commentaire du Dohākoṣagīti de Saraha.

Et pourtant, les descendants spirituels de Gampopa se sont remis à une approche davantage tantrique de l’Inconcevable, où l’Imaginal et l’imagination créatrice jouent les rôles principaux. Dans l’oeuvre complète de Gampopa on trouve ainsi un texte intitulé Chos rje dags po lha rje'i gsung/ phyag rgya chen po bsam gyis mi khyab pa'i sgom rims, où s’opère une fusion entre l’inconcevable de la mahāmudrā de Gampopa et La Voie de L’Inconcevable de Kuddāla/Koṭalipa.

Un petit texte intitulé “Chos rje dags po lha rje'i gsung sgros dum sgrigs ma” contient des éléments doctrinaux. On y voit que les instructions de la mahāmudrā du dharmakāya acquièrent des notions tantrico-compatibles (“théosophiques”) que je qualifie de “passerelles”. Cela commence par la notion de “luminosité” (t. ‘od gsal s. prabhāsvara), dont le sens peut varier (simple métaphore dans le bouddhisme pāli, ou quasi-substance dans le vajrayāna). Ensuite, le non-mental/non-conceptualisation et la pensée non-amendée ne suffisent plus pour une expérience “pleinement éveillée”, qui devient triple : luminosité (présence), non-conceptualisation et plénitude, pour refléter le triple Corps éveillé, donc plus uniquement le dharmakāya. Les corps formels d’un Bouddha pleinement éveillé s’édifient plus concrètement par la pratique des tantras. La pratique de la mahāmudrā à Daklha Gampo aura désormais trois phases comme il ressort d’un fragment du texte mentionné.
Namo guru Hommage au lama ! Instruction destinée aux adeptes du Grand Véhicule dotés de compassion. La mahāmudrā a deux aspects.

L’apparence de la multiplicité des apparences de l’ensemble des causes et de conditions d’objets perçus à l’extérieur sont une illusion de la conscience. Parfois, elle est semblable à un rêve ou une illusion magique (māyā), un reflet, un nom, un symbole, une imputation, mais elle n’existe pas en tant que l’essence d’une chose (vastu). Néanmoins, il faut comprendre que les causes et les fruits karmiques ont beau être comme un rêve ou une illusion, mais qu’ils sont inéluctables. Ce sont des phénomènes qu’il faut comprendre comme se réalisant tels quels.

Pour la pratique : la connaissance de soi lumineuse est par nature le dharmakāya. L’expérience directe de l’essence de ce qui pénètre toute chose non-produite est un état de clarté lucide, qui est lumineuse et infinie. C’est en cet état que les conceptualisations (vikalpa) surgissent différenciées, mais elles ne sont que les reflets des traces résiduelles (vāsanā). En se familiarisant avec leur essence, [la pensée] surgira de façon lumineuse. C’est pourquoi la pensée lumineuse (cittaṃ prabhāsvaram) est laissée sans l’amender (ma bcos par), et qu’elle est laissée - recueillie sans distraction - à sa guise, se mettant naturellement en lumière elle-même.

Pratiquant de la sorte, l’expérience limpide d’une conscience (shes pa) lumineuse, non-conceptuelle et heureuse se fait jour. Elle remplit tout l’être et renforce la confiance. Voilà pour ce qui est de sa pratique.

Si l’on comprend que l’essence de la pensée est d’être sans naissance ni mort, présente à chaque instant, inchangeable et spontanément présente, on saura que cette réalisation est la nature de l’esprit, et l’on n’aura pas besoin de se dire (snyam pa) qu’elle est la mahāmudrā dharmakāya
.”[6]
Autre section du texte :
Namo Guru ! La mahāmudrā a trois phases :

1. la phase de la présence spontanée (anābhoga). Quand on sent que l’on s’appuie sur cette essence de l’esprit et que l’on la maîtrise (dbang thob pa), le support de l’Eveillé est né. C’est la présence spontanée.

2. la phase de l’Inconcevable (acintya). C’est ainsi que l’on appelle la réalisation de l’absence d’objet et de sujet. C’est la vision de la vérité.

3. la phase de plénitude (mahāsukha). Quand le karma, les semences de l’existence (bhavabīja) et la conscience cessent, la mahāmudrā dharmakaya est manifeste
.”[7]
***



[1] Monier-Williams : acintya [ acintya ]2[ 'a-cintya ] mfn. inconceivable, surpassing thought MaitrS. &c. (1) m. N. of Śiva

[2] 1. buddhānaṃ buddhavisayo.
2. jhāyissa jhānavisayo
3. kammavipāko
4. lokacintā

[3] “§ 12. These four imponderables are not to be speculated about. Whoever speculates about them would go mad & experience vexation. Which four? The Buddha-range of the Buddhas [i.e., the range of powers a Buddha develops as a result of becoming a Buddha]…. The jh›na-range of one absorbed in jh›na [i.e., the range of powers that one may obtain while absorbed in jh›na]…. The results of kamma…. Speculation about [the first moment, purpose, etc., of] the cosmos is an imponderable that is not to be speculated about. Whoever speculates about these things would go mad & experience vexation.” Wings to awakening, Bhikkhu Thanisssaro

[4] L'Enseignement de Vimalakīrti (Vimalakīrtinirdeśa), Étienne Lamotte, Institut orientaliste de l'Université catholique de Louvain (1962), p. 250, n. 11

[5] La première version est celle basée sur Le Kandjour tibétain (de Pékin, OKC 843) et la deuxième sur la version chinoise de Hiuan-tsang (T 476). Avant-propos, VI. Patrick Carré a publiée une traduction française de la version chinoise de Kumārajīva (T457) sous le titre Soutra de la liberté inconcevable chez Fayard. En ce qui concerne notre citation (bodhisattva Bhadrajyotis), voic la traduction K de Patrick Carré :

“Le bodhisattva Bonne Étoile : – Le mouvement et la pensée forment dualité. Sans mouvement, pas de pensée, et sans pensée, pas de discrimination. Qui pénètre cette vérité accède au Réel dans la non-dualité.”

Traduction K de Lamotte : “Vikṣepa et manyanā font deux. S’il n’y a pas de vikṣepa, il n’y a pas de manyanā ; s’il n’y a pas de manyanā, il n’y a pas de vikalpa : pénétrer cela, c’est entrer dans la non-dualité.”

[6] Na mo gu ru// bla ma la gus snying rjer ldan/ theg pa chen po’i snod du bshad pa lags/ phyag rgya chen po la gnyis ste/ phyi gzung ba’i yul rten ‘drel tshogs pa’i ngor snang*/ sna tshogs su snang ba ‘di shes pa’i ‘khrul snang yin te/ re zhig rmi lam sgyu ma lta bu/ gzugs brnyan lta bu/ ming tsam/ bdra tsam/ btags pa tsam las/ dngos po’i ngo bo nyid du ma grub cig yin/ ‘on kyang*/ las rgyu ‘bras ni rmi lam sgyu ma tsam du ye mi slu bar shes dgos/ de rnams ni de ltar rtogs pa go bar bya ba’i chos so/ nyams su blang ba la/ rang rig ‘od gsal ba ‘di rang bzhin chos sku/ skye med thams cad la khyab pa ‘di’i ngo bo rig pa gsal la ma ‘gags pa’i sing nge ye re ba ‘di lags/ de’i ngang la rnam rtog sna tshogs su byung ba ‘di/ bag chags kyi gzugs brnyan tsam yin/ ngo bo goms pa las tha ma ‘od gsal du shar ba lags so/ de ltar sems ‘od gsal de ma bcos par bzhag :rang dgar bzhag / rang gsal ma yengs par rtse gcig tu bzhag de ltar nyams su blangs pas: shes pa gsal la mi rtog pa/ bde la dang ba’i nyams ‘char te/ des rang rgyud tshims nas shin tu yid ches pa ‘byung ngo/ de ni nyams su myong ba yin no/ /rang gi sems kyi ngo bo skye ‘jig med pa/ dus thams cad pa/ mi ‘gyur ba/ lhung gyis grub pa de ltar go na/ rtogs pa rang gi sems nyid de/ chos sku phyag rgya chen po yin nges snyam pa cig dgos gsung ngo//

[7] Na mo gu ru/ phyag rgya chen po la dus gsum yod de/ lhung gyis grub pa’i dus ni/ sems kyi ngo bo de la brten zhing*/ dbang thob pa snyam dyed tsa na/ sangs rgyas kyi rten skyes pa yin te/ lhun gyis grub pa’o/ /bsam gyis mi khyab pa’i dus ni/ gzung ‘dzin med du rtogs pa la bya ste/ bden pa mthong ba’o/ /bde ba chen po’i dus ni/ las dang*/ srid pa’i sa bon rnam shes ‘gags nas/ chos sku phyag rgya chen po mngon du byas pa'o//