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samedi 4 juillet 2026

Du Gourou au Gouruyoga

"Porteur-de-Lumière" (Blake 1805)
'Thou wast Perfect till Iniquity was Found in Thee' (Ézéchiel 28:15)

Origines indiennes

Le terme sanskrit “guru" possède une signification et une fonction qui dépassent largement celles d'un simple enseignant ou instructeur. En analysant ses racines étymologiques, son histoire et son développement à travers les traditions spirituelles indiennes et tibétaines, on constate que sa singularité repose sur le fait que le guru n'est pas un simple transmetteur de savoir, mais l'incarnation vivante de la vérité ultime et l'agent direct de la transformation spirituelle de son disciple. Le terme est couramment décomposé en deux syllabes : gu, signifiant "ignorance" ou "obscurité", et ru, "celui qui dissipe" ou "lumière". Le guru est donc fondamentalement un "dissipateur d'ignorance"[1] … ou "porteur de lumière" (en latin : Lucifer). De plus, le mot "guru" se traduit littéralement par "lourd" ou "pesant" : cette lourdeur fait référence au fait que la personne est "lourde" de qualités exceptionnelles, de pouvoir spirituel, de sagesse et de prestige.

Historiquement, dans l'Inde védique ancienne, le guru était un prêtre-enseignant chargé de transmettre la mémorisation des Vedas et des compétences associées comme la grammaire. Cependant, la méthode d'apprentissage le distinguait déjà d'un simple professeur. L'étudiant (s. śiṣya) devait quitter sa famille pour vivre dans celle de son maître (s. gurukula) pendant de nombreuses années, dans une dynamique intime de discipline, d'obéissance et de service humble (allumer le feu sacré, ramasser du bois, etc.).

La singularité du phénomène s'est cristallisée dans les Upaniṣads, où l'éducation n'est plus perçue comme une fin en soi, mais comme le seul moyen d'atteindre la Réalité ultime. Les textes déclarent explicitement que l'étude personnelle et solitaire des écritures est futile. Seul un maître ayant la connaissance expérimentale de la vérité peut montrer la voie. Le mot Upaniṣad lui-même signifie littéralement "s'asseoir près de", soulignant cette indispensable proximité physique et spirituelle avec le maître.

Promotion divine du guru avec le mouvement Bhakti

La position du guru devient radicalement singulière avec l'émergence des mouvements de dévotion (Bhakti) et du Tantrisme. Le guru cesse d'être un représentant ou un intermédiaire pour devenir la divinité elle-même incarnée. Les pratiques ésotériques exigent une initiation formelle (la dīkṣā) que seul le guru peut conférer. Son identité humaine s'efface pour qu'il devienne l'instrument par lequel l'influence spirituelle divine (s. adhiṣṭhāna) descend sur le disciple. Dans le bouddhisme Vajrayana, par exemple, le guru n'est pas vu pragmatiquement comme le Bouddha, mais est le Bouddha, le Dharma et le Sangha réunis[2].

On considère que le pouvoir spirituel ou l'Energie cosmique (s. śakti) irradie littéralement du corps physique du guru. La relation devient alors charismatique et énergétique. La simple proximité physique avec le guru est recherchée par le disciple pour absorber cette grâce transformatrice (s. adhiṣṭhāna)[3].

L'ami de bien bouddhiste éclipsé par le guru

Dans le bouddhisme ésotérique indien, et particulièrement avec l'émergence des yogatantras supérieurs, le rôle du guru subit une transformation radicale. Il cesse d'être un simple "ami de bien" ou guide spirituel (s. kalyāṇamitra) pour devenir la figure hiérarchique absolue et l'incarnation vivante de l'Éveil. Cette évolution pose les fondements de ce qui deviendra la norme au Tibet pendant et après la période des nouvelles traductions (t. gsar ma). Le guru n'est plus seulement un enseignant, il devient l'hiérophante exclusif des tantras bouddhiques, appelé ācārya ou vajrācārya (maître adamantin). Cette transmission initiatique s'inspire du sacre des souverains indiens et instaure un lien indestructible (s.  samaya) qui confirme la supériorité du guru sur le disciple et l'inscrit dans un système de dévotion de nature féodale.

"Le Guru est Sugata, Bouddha et Dharmakāya"

Des textes canoniques majeurs formulent cette équivalence absolue déjà évoquée plus haut entre le guru et les Trois joyaux. Le Jñānasiddhi d'Indrabhūti[4] déclare explicitement : "Le Guru est Sugata, Bouddha et Dharmakāya". Le Guhyasamāja affirme que tous les bodhisattvas et tathāgatas considèrent le guru comme la Bodhicitta adamantine, car "le maître et la Bodhicitta sont identiques, ils ne sont pas différenciés[5]". Durant la période qui correspond aux XIe et XIIe siècles de la Renaissance tibétaine, on observe un glissement crucial dans la façon dont les rituels quotidiens sont structurés en Inde. Auparavant, les pratiques préliminaires tantriques étaient principalement orientées vers la vénération des déités ou des bouddhas cosmiques. Des maîtres indiens commencent alors à placer le guru au centre du culte.

Le "Gurumaṇḍala" prototype du Guruyoga

Anupamavajra, dans son Ādikarmapradīpa (fin du XIe siècle), introduit et priorise le "Gurumaṇḍala" : il stipule que le disciple doit imaginer le guru au centre du maṇḍala (sous les traits du bouddha Vajrasattva) et le vénérer avant la déité d'élection (s. Iṣṭadevatā). Abhayākaragupta, dans sa Vajrāvalī, demande également au disciple d'imaginer que le seigneur du maṇḍala n'est autre que la manifestation visible de son propre guru. Cette intégration du guru déifié au centre des rituels quotidiens a préparé le terrain en Inde pour ce qui allait devenir la pratique massive du Guruyoga au Tibet.

Bien que le concept de dévotion au guru puise ses racines dans le bouddhisme indien, l'origine du Guruyoga (t. bla ma'i rnal 'byor) en tant que genre rituel distinct, quotidien et systématisé se trouve principalement au Tibet, aux XIe et XIIe siècles, lors de la formation des nouvelles écoles du bouddhisme tibétain. L'émergence de cette pratique s'articule autour de plusieurs facteurs historiques et rituels.

Le Gurupañcāśikā, codification du service au guru

En Inde, la relation avec le maître tantrique (souvent un yogi laïc) était très codifiée sur le plan social, comme en témoignent les Cinquante versets sur le Guru (Gurupañcāśikā), rédigés vers le IXe ou Xe siècle. Au XIe siècle, comme on l'a vu, des auteurs indiens tels qu'Anupamavajra ont introduit le rite du gurumaṇḍala. Cependant, en Inde, les pratiques méditatives complexes s'adressaient presque exclusivement à des bouddhas ou à des bodhisattvas cosmiques et transhistoriques. L'idée de visualiser un enseignant humain récent ou vivant comme une divinité quotidienne n'y a jamais été largement popularisée, et l'absence de manuels rituels de Guruyoga en sanskrit contraste fortement avec la prolifération de ce genre dans les compositions tibétaines.

Un guru s'inscrit dans une lignée

Le développement du Guruyoga au Tibet a répondu au besoin d'asseoir l'autorité des fondateurs des nouvelles écoles tibétaines (les lignées Kagyu, Sakya et Kadam). Ces fondateurs étaient souvent des lamas laïcs (tels que Marpa, Dromtönpa ou Sachen) qui incarnaient les nouvelles lignées venues d'Inde. Le Guruyoga a permis de consolider le statut de ces lamas locaux en les élevant au rang de bouddhas vivants, justifiant ainsi leur place au sommet de la hiérarchie institutionnelle.

Les épreuves légendaires des débuts sont ritualisées

Dans les premiers temps, la dévotion se manifestait par des "épreuves" (t. dka' ba) physiques extrêmes et individualisées, comme l'illustrent les célèbres récits de l'Indien Naropa et de son disciple tibétain Marpa (ou plus tard de Milarépa). Toutefois, à mesure que les monastères tibétains se sont agrandis à la fin du XIIe siècle, ces épreuves exigeantes et personnalisées ont été progressivement remplacées par des pratiques préliminaires ritualisées et standardisées (t. sngon 'gro), dont le Guruyoga est devenu le point culminant et le plus indispensable.

Le Guruyoga comme transfert simplifié du triple Corps

Le passage de l'instruction au rite institutionnalisé est très documenté dans les écoles Sakya et Kagyu. Le précurseur direct du Guruyoga était un rite appelé Tshar gsum khug pa ("Le triple transfert"), transmis par le maître indien Gayadhara au traducteur tibétain 'Brog mi, où le disciple imagine recevoir les initiations à travers les syllabes lumineuses émanant du maître. C'est ensuite le grand érudit Sakya Paṇḍita (1182-1251) qui a remanié ce rite sous le nom formel de La voie profonde du Guruyoga (t. Lam zab mo bla ma'i rnal 'byor). Il a délibérément extrait cette pratique de son cadre secret pour en faire une discipline quotidienne, expliquant qu'à son époque, les étudiants n'étaient plus capables d'endurer les épreuves physiques d'antan.

Un guru sous aspect humain ou divin 

Dans la tradition Kagyu et Kadam, Gampopa a été l'un des pionniers à intégrer fortement le Guruyoga, considérant le service et la méditation sur le maître extérieur comme essentiels à la réalisation du Mahāmudrā. Des textes issus de la tradition Kadampa (liés à Atiśa) enseignaient déjà à visualiser le guide dans son cœur ou au sommet de sa tête, et à le prier avec dévotion. Les disciples de Gampopa, tel que Phag mo gru pa, ont composé des liturgies spécifiques où le lama n'est plus seulement une divinité indienne, mais est véritablement vénéré sous sa forme humaine en tant que bouddha. C’est le cas également dans le Guruyoga de l’école Shangpa.

De l'ami de bien naturaliste au guru surnaturaliste

À l'origine du bouddhisme, l'amitié vertueuse (s. kalyāṇa-mittatā) désignait un soutien mutuel dans la pratique du bien entre pairs, puis a évolué pour désigner la relation entre un instructeur accompli et son élève. Au Tibet, le maître indien Atiśa et son école Kadampa ont tenté de restaurer cet idéal orthodoxe à travers la figure du géshé (la traduction tibétaine de "l'ami de bien"), défini par sa discipline stricte et sa capacité à transmettre le sens des textes. Cependant, le prestige de ce rôle a été progressivement éclipsé par l'influence grandissante des maîtres de mantras ou vajrācārya, issus des traditions tantriques. Dans des écoles comme la lignée Kagyupa, on a assisté à une fusion entre l'approche des kadampas et les pratiques initiatiques des yogis (telles que la mahāmudrā). Avec le temps, les deux rôles en sont venus à se confondre dans une seule et même personne, mais c'est l'aspect du guru liant définitivement l'adepte qui l'a emporté.

De la Mahāmudrā-Prajñāpāramitā à la Mahāmudrā tantrique

Dans la tradition Kagyupa, la pratique du Guruyoga n'est pas une simple expression de dévotion, mais le point culminant et indispensable des pratiques préliminaires (sngon ‘gro), préparant l'adepte à la réalisation ultime de la Mahāmudrā. Lors du Guruyoga, le pratiquant Kagyupa visualise son lama-racine sous la forme de Vajradhara, le Bouddha primordial à l'origine de la lignée, avec un corps bleu, tenant un vajra et une cloche. La pratique implique une prière intense visant à recevoir les quatre initiations ou transmissions de pouvoir (l'initiation du Vase, Secrète, de la Connaissance-Sagesse, et la Quatrième) sous forme de lumières (blanche, rouge et bleue) émanant des trois centres du guru. Cette visualisation vise à purifier les voiles du corps, de la parole et de l'esprit du disciple, l'autorisant ainsi à s'engager dans la pratique sans forme de la Mahāmudrā .

Le refuge se tantrifie à l'image du guru 

Dans le bouddhisme tibétain, et particulièrement pour les Kagyupas (connus comme une lignée de pratique ou sgrub brgyud), une secte est fondamentalement identifiée par sa lignée, c'est-à-dire la chaîne ininterrompue de maîtres ayant transmis les enseignements oraux et écrits. La lignée principale Kagyupa, qui va de Vajradhara à Tilopa, Naropa, Marpa, Milarépa et Gampopa, est appelée le "Rosaire d'or des Joyaux exauçant les souhaits"[6]. Le concept de refuge, porte d'entrée du chemin bouddhiste, s'articule lui aussi totalement autour du guru et de sa lignée dans le Vajrayana. Contrairement à d'autres écoles qui s'en tiennent à quatre vœux, la lignée Kagyupa utilise un vœu de refuge à six branches : on prend refuge dans le Guru, puis dans les Trois Joyaux (Bouddha, Dharma, Sangha), et enfin dans les Trois Racines (Yidams, Dakinis et Dharmapalas). Lors de la visualisation, l'arbre du refuge est structuré de manière très précise : le maître-racine (Vajradhara) se trouve au sommet du point de convergence, entouré par un océan de gurus de la lignée (incluant toutes les sous-branches Kagyupa : Drikhung, Drugpa, Tshalpa, Talung, etc.). Prendre refuge dans la lignée à travers le lama-racine signifie reconnaître qu'il est la synthèse de tous ces aspects spirituels et entrer dans la lignée.

Le guru est le Bouddha point barre

Selon Jamgon Kongtrul, l'attitude fondamentale qu'un disciple doit adopter envers son guru est une dévotion et une révérence absolues, fondées sur une "vision pure" inébranlable. Bien qu'il soit prescrit d'examiner attentivement les qualités d'un maître avant de lui demander des enseignements, une fois la connexion établie par une instruction ou une initiation, le disciple ne doit plus jamais se détourner de lui, le calomnier ou scruter ses défauts, et ce même si le maître enfreint ouvertement les règles morales les plus fondamentales. Face à ce que l'on pourrait percevoir comme des défauts ou des transgressions chez le guru, Kongtrul exige une inversion radicale de perspective. Voir des défauts chez son maître spirituel (ou chez les autres pratiquants) est considéré comme le signe d'une perception impure et la preuve que l'on est sous l'emprise de Māra (le démon de l'illusion). Kongtrul utilise l'analogie du miroir. Voir les autres, notamment son guru, comme mauvais revient simplement à voir le reflet de son propre visage sale, c'est-à-dire l'impureté de son propre karma. Il ajoute qu'en notre époque dégénérée (fin XIXème siècle), même si l'on rencontrait un guru parfait, notre perception souillée nous ferait prendre ses qualités pour des défauts, tout comme Devadatta (le cousin jaloux) ne voyait que des défauts chez le Bouddha[7].

Le guru ne peut pas avoir des défauts

Puisque la pratique exige de visualiser et de considérer le guru comme un Bouddha à part entière, il est inconcevable de lui prêter des failles, car comment un Bouddha pourrait-il avoir des défauts ? Le disciple doit cesser d'examiner les manquements d'autrui pour se transformer en un "veilleur" qui scrute uniquement ses propres fautes. Si le disciple est confronté à des actes manifestement condamnables de la part du guru, il doit se convaincre qu'il s'agit de "moyens habiles" (s. upāya) insurpassables pour entraîner les disciples. Kongtrul explique que ces méthodes sont "cent, mille fois plus merveilleuses que la préservation d'un code moral pur", car elles ne relèvent pas de l'hypocrisie mais du "mode de conduite le plus élevé" pour guider les êtres vers la libération. Pour aider le disciple à maintenir cette attitude, Kongtrul détaille précisément comment réinterpréter les transgressions du maître[8].

S'il vous gronde ou vous insulte : il faut penser qu'il est en train de détruire votre mauvais karma et que ses paroles sont en réalité de puissants mantras courroucés destinés à dissiper vos obstacles. S'il vous frappe : il faut le recevoir comme une bénédiction qui chasse les démons et les esprits, et comme la source de tous les accomplissements spirituels (siddhis). S'il ment ou trompe : il faut considérer qu'il guide les êtres sur la voie de la libération à l'aide de méthodes symboliques. S'il a des relations sexuelles inappropriées : c'est le signe de l'union des moyens habiles et de la sagesse (prajñā), et la preuve que ses qualités spirituelles augmentent. S'il vole ou pille : il faut comprendre qu'il transforme les biens volés en "accumulations de mérites" pour soulager la pauvreté des êtres[9].

Renoncer à tout esprit critique et restaurer le lien sacré

En résumé, l'attitude exigée par Jamgon Kongtrul est l'abandon total de l'intellect critique ordinaire. Le disciple doit cultiver une dévotion exempte de toute attente ou angoisse, et apprécier les aspects positifs de toutes les actions du guru, en considérant que, quoi qu'il fasse, il le fait motivé par une compassion absolue. À la mort du guru, y compris d'un guru aux nombreux comportements répréhensibles, ses disciples sont priés de se confesser, de réparer leur engagement samaya, pour "unir leur esprit avec l'esprit de sagesse" de leur maître. Cela vaut aussi pour les victimes, car il n'y a pas de tribunal de gurus.

Confesser sous la menace du feu éternel (narak)

Dès l'annonce du décès de Sogyal Lakar, malgré les procès et le rapport Lewis Silkin, les témoignages d'abus (sexuels, physiques et de pouvoir) et la disgrâce prononcée par le Dalaï-Lama, la machine institutionnelle a demandé aux disciples de se concentrer sur la pratique du Guruyoga, la récitation du mantra de Vajrasattva et les prières de confession ("Narak kong shak"[10]) pour retrouver cette même union avec l'esprit de sagesse du maître. L'organisation a présenté ce moment comme l'occasion idéale pour les disciples de "laver leurs consciences en matière de samaya"et de renouveler leur dévotion. La raison pour laquelle les disciples de Sogyal Lakar ont été sommés de confesser leurs fautes à sa mort est liée au samaya, le lien de loyauté féodal et sacramentel qui lie perpétuellement l'élève au maître. Critiquer le guru, le calomnier ou simplement perdre la foi en lui constitue la première et la plus grave des transgressions, passible d'une renaissance dans l'"enfer Vajra" (Vajranaraka). Les disciples, ayant pu douter de Sogyal à cause des scandales médiatiques et de l'intervention du Dalaï-Lama ("disgrâce"), pouvaient donc (selon ce système de croyance) se trouver en état de disgrâce.

Pour éviter la damnation ("l'enfer vajra"), le disciple terrifié doit faire un intense acte de contrition. C'est ici qu'intervient la récitation des cent syllabes de Vajrasattva, une pratique expressément conçue pour purifier les violations des vœux et les transgressions commises contre le corps, la parole et l'esprit du guru. La liturgie de confession exige du disciple qu'il ressente "un remords aussi intense que s'il avait bu du poison"[11]. 

La seule réparation véritable est la soumission

En conclusion, la confrontation entre l'Occident et l'Asie sur la figure du guru semble frontale. L'Occident laïque juge les actes sur des critères éthiques, psychologiques et pénaux. Un maître violent et prédateur sexuel est un charlatan qui commet des crimes. À l'inverse, l'idéologie tantrique intègre et sublime ces transgressions comme la marque d'un bouddhisme "supranaturaliste" exclusif, où le sexe et la violence peuvent être des outils d'éveil légitimes (féodaux, samaya), et où la seule faute possible est le refus du disciple de se soumettre aveuglément. Demander aux victimes de Sogyal Lakar de confesser leurs fautes à sa mort n'était donc pas une anomalie, mais l'application stricte et orthodoxe des manuels de pratique tibétains, et pour le bien et le salut même des victimes.

Le Lumenisme au-dessus de l'éthique et de la loi ?

Ici aussi, le Lumenisme joue un rôle. Il y a deux dimensions parallèles, deux cités bien séparées pourrait-on dire avec Augustin d'Hippone. Et le guru, en porteur-de-lumière, est justement l'unique individu qui peut aider un individu à passer de l'une à l'autre, de l'ombre à la lumière (gu-ru). Il en va de sa Libération, de son Éveil, de son Salut. J'utilise des majuscules pour différencier ces termes des mêmes notions dans une dimension naturaliste. Le guru est la clé du Lumenisme et du Salut définitif : il se tient à cheval de la dimension naturaliste et surnaturaliste, et se confond avec le bindu au Cœur, la Bodhicitta (Guhyasamāja, voir plus haut). Il est la porte vers l'Éveil et le Salut.

"...some sort of influence of the feudal system"

La singularité du phénomène Guruyoga vient du fait que dans le bouddhisme tantrique, la transmission de la science occulte se fait à travers une consécration (s. abhiṣeka) calquée sur le modèle du sacre d'un souverain indien (Davidson, 2002). Contrairement à l'ordination monastique classique dont l'entrée reposait sur des critères publics ouverts à tous (moines et laïcs confondus), l'accès à la voie tantrique dépendait d'une évaluation rigoureuse et de l'acceptation exclusive du maître. Cette consécration a instauré une dynamique résolument hiérarchique, confirmant la supériorité absolue du guru sur son disciple.

Le pilier de cette autorité repose sur les samaya, les engagements profonds contractés par l'élève lors de l'initiation, qui nouent un lien sacramentel direct avec le corps, la parole et l'esprit du guru. Contrairement à l'approche non tantrique (illustrée par exemple par Śaṅkara), où le disciple, après avoir reçu l'instruction et rendu hommage, repart libre de toute sujétion pour poursuivre sa propre route, le cadre tantrique régi par le samaya maintient un lien de loyauté perpétuel et inféodé, sous peine de renaissances infortunées comme l'enfer Vajra.
"What I want to say to all Rigpa students is this—please do not break any more of your samayas. If a student breaks his/her samaya, it has a very harmful effect on the master's life. I urge all of you therefore to practice the Narak Kong Shak and Heart of Vajrasattva confession prayers as much as possible. I am very concerned for Sogyal Rinpoche's health and future. I hope you will all listen to what I say." (Message d'Orgyen Topgyal aux disciples de Sogyal Lakar, 28/09/2017)
La synergie entre ces doctrines tantriques exigeant une dévotion sans faille et les structures féodales du Tibet a fini par produire une véritable "bouddhocratie". Dans ce système sociétal et religieux, les lamas ont pu adopter une posture s'apparentant à celle de seigneurs ou de rois exigeant une obéissance inconditionnelle de leurs sujets, supplantant l'idéal plus égalitaire du simple "ami de bien". Les lamas/gurus utilisent l'idéologie et les rituels tantriques (notamment l'image du maṇḍala ancrés dans le symbolisme du suzerain régnant sur ses vassaux[12]) pour "sacraliser l'autorité féodale". Dans ce contexte, la relation de dévotion tantrique a fourni un cadre institutionnel permettant aux lamas d'exercer des prérogatives quasi royales, légitimant ainsi une autorité spirituelle et temporelle largement incontestée.

"Lamaisme": terme justifié, définitions à revoir

C'est précisément l'observation de ce système clérical écrasant qui a conduit Laurence Austine Waddell et les érudits de l'époque victorienne à utiliser le terme contesté de "Lamaïsme"[13]. Pour Waddell, le trait le plus notable du Tibet, qu'il juge d'ailleurs "profondément non bouddhiste", est que le Lama y est devenu un prêtre indispensable exerçant un pouvoir absolu, plutôt qu'un moine mendiant. Il note que les lamas se sont arrogés une place si centrale qu'ils ont forgé le proverbe : "Sans un Lama devant soi, il n'y a pas [d'approche] de Dieu". Waddell décrit en détail comment cette hiérarchie a évolué jusqu'à ce que les Grands Lamas s'emparent du pouvoir temporel, instaurant une "royauté-sacerdotale" (priest-kingship) et une théocratie où le souverain (le Dalaï-Lama) est perçu et vénéré par les foules comme un dieu incarné.

L'historiographie contemporaine confirme bien l'observation de Waddell quant à la structure quasi-féodale et la concentration du pouvoir. Ronald M. Davidson, dans son analyse de la Renaissance tibétaine, démontre comment les lamas ont utilisé les formes rituelles et idéologiques du tantrisme indien pour établir une autorité politico-religieuse, aboutissant à une véritable "sacralisation de l'autorité féodale". Stephen Batchelor fait exactement le même constat empirique : la fusion du Dharma et de la politique a engendré une "bouddhocratie" (Buddhocracy, Batchelor 2017) où "l'aristocratie spirituelle" exerce un règne autocratique absolu, soutenu par la doctrine de la dévotion inconditionnelle[14].

Waddell opposait systématiquement le Tibet à une vision idéalisée, pure et originelle du bouddhisme "primitif" (celui du Sud, basé sur le corpus pâli). Cette approche reflète une logique “Victorienne”, coloniale et “protestante” qui cherchait à isoler un "noyau pur" de la religion et à dénoncer le "Lamaïsme" comme une corruption papiste et diabolique de cet idéal... Ceci dit, on ne peut que constater le grand écart entre le bouddhisme du premier millénaire et son évolution ultérieure.

"Routinisation" des conduites

Pour qu'une implantation locale devienne une institution durable, il faut que le charisme du fondateur soit "routinisé"[15]. C'est exactement ce que les auteurs tibétains ont accompli aux XIe et XIIe siècles. Comme tous les peuples où le bouddhisme s'est installé durablement, les Tibétains ont activement innové pour adapter les sources indiennes aux conditions locales. Loin de rejeter le panthéon bouddhiste indien, les Tibétains l'ont assimilé tout en y greffant leurs propres divinités locales rituellement subjuguées. La véritable innovation fut de réorganiser ce vaste édifice cosmologique en érigeant le guru humain en pivot central absolu du système. L'invention et la popularisation des "pratiques préliminaires" (t. sngon 'gro) et du Guru yoga ont permis de standardiser la vénération du lama et de solidifier son statut de bouddha au sein des nouvelles institutions monastiques (Sakya, Kagyu, Kadampa)[16]. L'autorité n'était plus seulement basée sur l'éveil, mais encodée dans un rite institutionnel.

Si l'appellation "Lamaïsme" était critiquée à juste titre pour son biais orientaliste, elle mettait en lumière une réalité sociologique tangible par la structuration d'un cheminement spirituel en un système institutionnel complexe. L'abandon de soi au maître est devenu un principe structurant, favorisant l'assise et la cohésion d'une élite religieuse auprès des fidèles.
"[Chögyam Trungpa] dit, eh bien le problème avec Merwin — c'était il y a quelques jours — il dit, le problème de Merwin était la vanité. Il dit, je voulais me charger de lui en m'ouvrant totalement à lui, en mettant de côté toutes les barrières. “C'était un pari.” dit-il. Alors je [Allen Ginsberg] demandais était-ce un erreur ? Il répondit “Non.” Alors je dis que si c'était un pari et que cela n'avait pas marché, pourquoi ne serait-ce pas une erreur? Eh bien, parce que maintenant tous les étudiants doivent y réfléchir, cela servira d'exemple, et leur fera peur. Alors je rétorquai “Et si tout le monde en parle à l'extérieur, cela ne causerait pas un scandale énorme?” Et Trungpa de répondre, “Eh bien, ne sois pas étonné de découvrir que tout l'enseignement se réduit finalement à la vacuité et la docilité.” "[17]
***


[1]Joel D. Mlecko, "The Guru in Hindu Tradition", Numen, vol. 29, fasc. 1, 1982, p. 33-61.

[2]Christopher Emory-Moore, "The Systematic Dynamics of Guru Yoga in Euro-North American Gelug-pa Formations", mémoire de maîtrise en sciences des religions, Université de Calgary, Alberta, 2012.

[3]István Keul et Srilata Raman (dir.), Generating the Guru, Routledge, 2022.

[4]Le Jñānasiddhi est attribué à Indrabhūti, texte tantrique bouddhique composé en sanskrit à la fin du VIIIe ou au début du IXe siècle. Voir T. Gerloff et J. Schott, Indrabhūti's Jñānasiddhi: A New Critical Edition of the Sanskrit Text and its Tibetan Translation, Manuscripta Buddhica, 2024.
V
ers 1.24 de la première section du Jñānasiddhi d'Indrabhūti, une section intitulée “L'Instruction sur le Réel” (s. Tattvanirdeśa)

“Gurur buddho bhaved dharmaḥ saṅghaś cāpi sa eva hi”

Selon T. Gerloff et J. Schott, le Jñānasiddhi serait l'œuvre d'un Indrabhūti “intermédiaire” (VIIIe-IXe siècle), tandis que le Sahajasiddhi et son commentaire par Lakṣmīṅkarā appartiendraient à un Indrabhūti “le Jeune” (IXe-Xe siècle). Ces derniers ont été traduits en français dans Le Guide du Naturel, Joy Vriens, Yogi Ling, 2017. Le Sahajasiddhi propose une approche radicalement différente Une “non-méthode” basée sur l'absorption naturelle (s. sahajasamādhi) et sans aucun effort. Il se distancie ouvertement des pratiques yogiques artificielles (s. upāya) du mahāyoga. Je qualifie cette voie de "post-tantrique”, la rapprochant davantage des grands discours (sūtras) du Mahāyāna, où la reconnaissance directe de la nature de la pensée prime sur la transmutation tantrique.

[5] Emory-Moore, 2012
“Using one Indian tantric text to illuminate another, Tsong-kha-pa, the Tibetan founder of the Gelug-pa school, cites the oldest of Buddhist tantras in his commentary to Aśvaghoṣa’s verse cited above:
“Many tantras mention this [practice of] looking on the guru as an enlightened one. We read in the seventeenth section of the Guhyasamāja Tantra: … ‘[A]ll the bodhisattvas and tathagatas look on [the guru] as the vajra mind of enlightenment. Why? Because the master and the mind of enlightenment are the same—they are not divisible into two.’ (ibid. 59)”
Le texte cité de Tsongkhapa se trouve dans son commentaire du Gurupañcāśika attribué à Aśvaghoṣa, selon Tsong-kha-pa, Blo-bzang-grags-pa, and Gareth Sparham. The Fulfillment of All Hopes: Guru Devotion in Tibetan Buddhism. Boston: Wisdom, 1999.

Ma lecture de “mind of enlightenment” est d’ordre yogatantrique : Bodhicitta. Pour le Gurupañcāśika voir-ci-dessous.

[6]Judith Hanson (trad.), The Torch of Certainty [Nges don sgron me], Jamgon Kongtrul, préface de Chögyam Trungpa, Shambhala, Boulder & Londres, 1977.

[7]The Torch of Certainty, trad. Judith Hanson, Shambhala, 1977 (voir référence complète en note 5).

[8]The Torch of Certainty, trad. Judith Hanson, Shambhala, 1977 (voir référence complète en note 5).

[9]The Torch of Certainty, trad. Judith Hanson, Shambhala, 1977 (voir référence complète en note 5).

[10]Na rak skong bshags : Narak est la transcription du même mot qui signifie "enfer" en sanskrit ; "sKong", c'est combler/réparer, et "bshags", c'est dévoiler les fautes. Selon le guide de récitation rédigé par le grand maître Jamyang Khyentse Wangpo, la pratique consiste en plusieurs étapes de visualisation et de récitation.

[11]"The power of remorse is to have such intense regret toward former misdeeds that you feel as sorry as if you had drunk poison."

(The Torch of Certainty, trad. Judith Hanson, Shambhala, 1977 — voir note 5).

[12]Ronald M. Davidson, Indian Esoteric Buddhism: A Social History of the Tantric Movement, Columbia University Press, 2002, p. 106 sq. Un sāmanta est un vassal, qui tient son fief du rājādhirāja (suzerain) et qui est lié à lui par un lien féodal (samaya). Davidson y compare la terminologie d'une consécration (abhiṣeka) et du couronnement royal, et les ressemblances sont frappantes.

[13]L. Austine Waddell, The Buddhism of Tibet or Lamaism, with its Mystic Cults, Symbolism and Mythology, and in its Relation to Indian Buddhism, Londres, W. H. Allen & Co., 1895.

[14] Stephen Batchelor, Why I Quit Guru Yoga, Does elevating the guru to the same status as the teachings themselves set the stage for teacher-student abuse? Tricycle, Winter 2017.

[15] István Keul et Srilata Raman (dir.), Generating the Guru, Routledge, 2022.
“Underlying this reverence of the guru is a convergence of two kinds of social authority that Max Weber had deemed “charismatic” and “traditional.” On the one hand, a guru should have a singular persona or extraordinary achievements to warrant credibility. A guru should be special, or say or do something special. On the other hand, this charisma has been “routinized” through historical processes, so that guru authority is invokable through customary cultural markers of lineage and affiliation – genealogy, dress, comportment, and the like. That is, one may simply look or act like a guru in order to be accepted as one. This ambivalence raises the possibility of the false guru, a trope par excellence throughout Sanskrit literature and in contemporary religious life as well. Because religious and political institutions (e.g., temples, monasteries, kingdoms) draped their own authority around gurus, teachers, and founding figures, perceptions of fraud would pose a serious threat to their claims to power.”
[16] John L. Pickens, Preliminary Practices and the Formation of Tibetan Buddhism, Dissertation, Berkeley, 2022

[17] When the Party’s Over, interview avec Allen Ginsberg dans Boulder Monthly, mars 1979
"He said, well, the problem with Merwin — this was several years ago — he said, Merwin’s problem was vanity. He said, I wanted to deal with him by opening myself up to him completely, by putting aside all barriers. “It was a gamble.” he said. So I said, was it a mistake? He said, “Nope.” So then I thought, if it was a gamble that didn’t work, why wasn’t it a mistake? Well, now all thestudents have to think about it —so it serves as an example, and a terror. But then I said, “What if the outside world hears about this, won’t there be a big scandal?” And Trungpa said, “Well, don’t be amazed to find that actually the whole teaching is simply emptiness and meekness." 
Voir aussi mon blog Réussir (18/09/2017)

mardi 31 octobre 2023

Feudalism, samaya and living in a tube

Vajra Bros. Sogyal Lakar and Namkhai Norbu

“There appears no exception to the rule that, when the Mantrayāna becomes culturally important outside India, it is principally through the agency of official patronage, either aristocratic or imperial. Given these circumstances, it would be extraordinary if the military and political culture of early medieval India had not shaped esoteric institutions, doctrines, literature, rituals, and iconography, at least to some degree.

In fact, the degree is compelling, and central aspects of esoteric Buddhism came to embody directly and unequivocally the structure, aesthetics, and ideology of medieval Indian feudalism. In short, esoteric Buddhism is the form of medieval Buddhism that internalized, appropriated, reaffirmed, and rearranged the structures most closely associated with the systems of power relations, ritual authentication, aesthetics, gift-giving, clan associations, and sense of dominion that defined post-Gupta Indian politics
."

“Fortunately we only need read the texts and examine the rituals to determine that Mantrayāna has built into it a sustaining metaphor, one that has been somewhat neglected by both traditional and modern scholars outside India. Yet it appears that the central and defining metaphor for mature esoteric Buddhism is that of an individual assuming kingship and exercising dominion. Thus the understanding of such terms as tantra in Buddhist India would invoke, first and foremost, the idea of hierarchical power acquired and exercised through a combination of ritual and metaphysical means. Based on this power, the varieties of understanding and of personal relationships become subsumed to the purposes of the person metaphorically becoming the overlord (rājādhirāja) or the universal ruler (cakravartin). It is the Buddhist version of the early medieval feudalization of divinity seen in the Purāņas and elsewhere, applied to the Buddhist path by its ritual enactment in which either monks or laity may participate.” (Ron Davidson, Indian Esoteric Buddhism, A Social History of the Tantric Movement, p.115, p. 121) 

 


In Leh, Ladakh, India on 1st August 2017, the Dalai-lama declared:
“I feel some of these lama institutions have some sort of influence of the feudal system. That is outdated and must end - that feudal influence. Then eventually a lama institution creates lama politics [DL laughs heartily]. That’s very bad. An individual lama’s disgrace doesn’t matter, but it gives a very bad impression about a monastery or a monk. Very bad. So we must pay more attention. You should not say, “This is my guru. What guru says I must follow.” That’s totally wrong! Buddha himself mentioned, “You must examine my teaching”. Similarly if one particular lama says something, you examine whether this goes well according to Buddhaʻs teaching or according to the circumstances in society. Then you must follow. If the lama says something; if you investigate and it’s not proper, then you should not follow the lama’s teaching. Even Dalai Lama’s teaching; if you find some contradiction you should not follow my teaching.”
The outdated “feudal influence” must be ended, because it’s very bad. What has happened in 
regard after the Dalai-Lama’s declaration in 2017, in the aftermath of the Sogyal/Rigpa Affair? Has this “feudal influence” indeed ended, or is it still going on creating “very bad” vibes?

It is clear through the Dalai Lama’s explanation above that the feudal influence is linked with a certain attitude towards the guru: “What guru says I must follow”. This attitude comes forth from sets of tantric vows called “samaya”. Samaya is a sanskrit word that means “meeting” or “conjunction”. It is also found in a feudalistic context where it means "conventions" or "rules", e.g. conventions with vassals (sāmanta). 

Sam van Schaik[1] defines samaya as the embodiment of the wisdom being (jñānasattva) in a samaya being (samayasattva), serving as the support or the holder of the wisdom being, i.e. the deity that is inseparable from the Guru. The “conjunction” is realised through an empowerment (abhiṣeka), given by the teacher. And this “conjunction”, or sacramental bond, is maintained through the tantric vows of samaya. As long as the vows are kept, the samaya is “unbroken” and the “conjunction” maintained. In the opposite case, a Dunhuang manuscript specifies as follows:
“If the samaya deteriorates, then while you live your complexion will deteriorate, your mind will become unclear, you will be subject to many illnesses and your wishes will go unfulfilled. Innumerable spirits and demons will wound you like an animal. When you die, your senses will become clouded, your tongue will stick [to your palate], you will smell unpleasant, and you will die vomiting blood. You will be escorted [from this life] by innumerable malicious demons.[2]”

 

A lucky snake coming out through the upper end

Sam van Schaik adds:
“This presentation of the samaya has continued through to the present day. Contemporary Tibetan lamas often like to compare someone who holds the samaya vows with a snake inside a tube of bamboo. For the snake, there are only two ways out of the tube; similarly for the samaya holder, there are only two results: enlightenment or the deepest hell.” (Limits of Transgression)
The highest glory or the deepest hell, respectively for those maintaining the samaya and those not maintaining or breaking it (dam sri). This is as close as Tibetan Buddhism gets to apostasy. Those who are considered “samaya breakers” need to be avoided (ostracism) by the other members of the social group, so as to not expose themselves to their bad influence.

The main vows that need to be maintained, and that are still currently taught as essential, apart from the the injunction to secrecy:
“(i) to regard and respect the vajra master as if he were a buddha,
(ii) not to generate negative thoughts about, and to remain harmonious with, one’s vajra brothers and sisters
[3],”
Whatever happens in the Gurukula stays in the Gurukula. The Guru, who is inseparable from the deity, is like a Buddha for the students that received the empowerment. Since co-students received the same empowerment, they too were invested with the “wisdom being” by the same Guru. In order to maintain sacred outlook (dag snang) and sacrament, the sacramental vows (samaya) need to be upheld. If the Guru does seemingly reprehensible things, the students are not to consider them as such, because Lama knows (bla ma mkhyen no), and should not be criticized, since he is a Buddha and his activity is always awakened and skillful.
"So, how does pure perception [dag snang] work? As a Vajrayana student, if you look at Sogyal Rinpoche and think he’s overweight, that is an impure perception. To try to correct your impure perception you might then try visualizing him with the body of Tom Cruise, but that is still not pure perception. One of the Vajrayana’s infinite number of skilful methods that are used to deconstruct and dismantle impure perception, is to visualize Sogyal Rinpoche with a horse’s head, a thousand arms and four legs. But even this technique must ultimately be transcended in order fully to realize pure perception." Dzongsar Jamyang Khyentse, Guru and Student in the Vajrayana
Similarly, if co-students and co-initiates do seemingly reprehensible things, to entertain negative thoughts on their behalf would not be inductive to sacred outlook. These rules are added to the overall injunction to secrecy and sacred outlook. They constitute the tube in which a snake is stuck, until coming out at either end, the upper or the lower. In this case “stuck” specifically refers to the impossibility to speak out (or even think) freely about seemingly reprehensible things, done by the Guru or co-students. To speak out would imply disrespect towards the vajra master and negative thoughts projected onto co-students.

Practitioners of Atiyoga, the highest form of Dzogchen, have one single vow: to remain “in the sphere of the infinite supreme bliss” without discrimination, i.e. “to be beyond the concepts of maintaining or not maintaining a vow”. One’s Guru, who “naturally remains in the sphere of the infinite supreme bliss” can’t be evaluated and judged through lower sets of samaya vows and their injunctions and prohibitions “restraining certain kinds of behaviour”.

These are the rules for the empowered ones of a social group. The rules are different for those who would like to follow a teacher in his quality of a Guru. These searchers are invited to examine their future Guru most critically and for a long period, before they decide to go any further on the path to liberation, and to become their student, as well as a co-student of the other students of the Guru. A thorough investigation is quite impossible, though, because a Guru tends not to be equally accessible to non-students, and doesn’t act as a Guru during public gatherings, but rather as an ordinary spiritual teacher trying to reach out to the largest audience possible. Only when admitted into the inner circle, a future student could see and witness the Guru in everyday life behaving as a Guru “in the sphere of the infinite supreme bliss”. One can’t really inquire about a candidate Guru by asking future co-students about their opinion, because they are unable to criticize their Guru, because they are already stuck inside the tube. The same is true for asking other Gurus about their enlightened opinion, because they themselves are likely to be co-students of the candidate Guru. So, frankly, the whole preliminary Guru assessment is a lame argument that simply tries to put all the responsibility on a student.

The authors of Sex and Violence in Tibetan Buddhism[4] talk about “red robes mafia” and write the following about the publication of the Open letter by eight former students of Sogyal Lakar:
“The corruption that had been festering under the carpet for decades was publicly exposed. The Buddhist version of omerta was blown wide open.”
The “festering under the carpet” is the direct result of the injunction of secrecy and sacred outlook regardless of the reality. Instead of producing an enlightened community, it produced corruption and abuse. Not only in Sogyal’s Rigpa but also in Trungpa’s Vajradhatu and Shambala. 

In his recent book Splendeurs et misères du bouddhisme tibétain, Olivier Raurich, a former French translator of Sogyal, quotes from a mail that Namkhai Norbu sent in the past as an answer to one of his students that asked him about Sogyal’s behaviour.
“I received your letter about Sogyal Rinpoche. As you know, I am a Vajrayana practitioner, and in Vajrayana the most important thing is the samaya. Sogyal Rinpoche is my Vajra brother. Of course, I must also respect my Vajra brother for my own realisation. So I try to do everything to the best of my ability[5].” (translated from the French with DeepL, not the original English wording)
Olivier Raurich comments rightly so:
“The most astounding passage is: "for my own realisation [spiritual fulfillment]"! He's afraid for his samaya, for his personal salvation, so he hides the truth... and admits it. A surprising attitude for a spiritual master! Matthieu Ricard and the Dalai Lama, for their part, leave the denunciation [“make public!”] to the disciple; they themselves refrain from making any criticism that might damage their samaya. This shows the profound alienation to which the entire community is subjected by the almost medieval belief system of Tibetan Buddhism.[6]”
Medieval or feudal. Tibetan and Western Gurus can’t speak out about corruption and abuse by their colleagues, because this would go against their vows of samaya, “the most important thing” in Vajrayāna according to Namkhai Norbu, since one’s own spiritual fulfillment depends on it. Remember the snake in the tube and the choice between the greatest glory and the deepest hell. Even heroic bodhisattvas always go for the glory. When will we see a tantric messiah ready to take on all the broken samaya of the world and free sentient initiates from all their sins?  

This email from Namkhai Norbu to a student is not about a Guru humble bragging, but rather a Guru gaslighting his student. Namkhai Norbu is not talking about his own obligations as a Vajrayana practitioner, but wants to indirectly remind his students of their obligations. As a Vajrayana practitioner a student ought to scrupulously respect the same samaya vows as Namkhai Norbu, and even more so. Namkhai Norbu is showing himself to scrupulously respect samaya towards a Vajra brother, Sogyal Lakar, not to mention Namkhai Norbu’s respect for his own guru. For the sake of the students’ own realisation, or in order to avoid the deepest hell, they ought to mind their samaya regarding secrecy and towards their Guru and Vajra brothers ... and sisters.

The Dalai-lama may be doing the same by asking students, who claim they were abused, to denounce their Gurus themselves. Why? Because he too may be bound by samaya. And so are the members of the inner circle of a Guru (Vajra brothers and sisters), who often are senior teachers and hold positions of responsibility in Buddhist centers and/or in national or transnational Buddhist Unions. They are all bound by samaya, “the most important thing” in Vajrayāna. 

Showing oneself openly to not follow samaya is to disqualify oneself as a Vajrayana practitioner. I think if we wanted to find some sort of “feudal influence”, looking into samayait would be a good place to start. How would “we” end that “feudal influence”? That’s for Vajrayāna practitioners and Gurus to decide. Nothing has happened since 2017. Or rather, it, the secrecy, the omerta, the silence has never ceased to happen.

This article has also been published on Open Buddhism.

***

[1] “If these three samaya do not deteriorate, then your body, speech and mind will be transformed into the vajra nature. While you live your hopes will be fulfilled, while at the time of death you will have a clear mind, untroubled by the sickness of the defilements. [Your body] will have a pleasant odour, you will not forget the instructions, and the deities will come as escorts.”
Van Schaik, Sam. (2010). ‘The Limits of Transgression: The Samaya Vows of Mahāyoga‘. In Matthew Kapstein & Sam Van Schaik (Eds.), Esoteric Buddhism at Dunhuang: Rites and Teachings for This Life and Beyond (pp. 61-83). Leiden: Brill. Quoted from a Tibetan manuscript from the library cave at Dunhuang IOL Tib J 718 r. 11.

[2] Ibid. Quoted from a Tibetan manuscript from the library cave at Dunhuang IOL Tib J 718 r.12.

[3] Dunhuang manuscripts. Van Schaik, p. 68

[4] Finnigan, Mary & Rob Hogendoorn. (2021). Sex and Violence in Tibetan Buddhism: The Rise and Fall of Sogyal Rinpoche (Revised and Updated).. Portland: Jorvik Press, p. 93.

[5] “J’ai reçu votre lettre au sujet de Sogyal Rinpoché. Comme vous le savez, je suis un pratiquant du Vajrayana, et dans le Vajrayana le plus important est la samaya. Sogyal Rinpoché est mon frère du Vajra. Bien sûr, je dois aussi respecter mon frère du Vajra pour ma propre réalisation. Ainsi, j’essaye de tout faire au mieux.”

[6] “Le passage le plus renversant est : « pour ma propre réalisation [accomplissement spirituel] »! Il a peur pour sa samaya, pour son salut personnel, donc il tait la vérité... et il l’avoue. Étonnante attitude pour un maître spirituel ! Matthieu Ricard et le Dalaï Lama laissent quant à eux le soin de la dénonciation au disciple, ils s’abstiennent de porter eux-mêmes une critique qui risquerait d’endommager leur samaya. On voit là l’aliénation profonde que fait subir à toute la communauté le système de croyances quasi moyenâgeux du bouddhisme tibétain.” Splendeurs et misères du bouddhisme tibétain

jeudi 6 octobre 2022

Engagement total

Un suzerain, un vassal et un scribe

Suite aux scandales de l’été 2017 concernant Sogyal Lakar et son organisation Rigpa, et pendant la campagne de “nettoyage” menée par des hiérarques Nyingmapa tels que Dzongsar Khyentsé, Orgyan Tobgyal, Khenchen Namdrol, etc. le mot “samaya” (dam tshig), qui signifie "engagement sacré" tombait souvent. Quelque soit son sens dans le passé, ce terme fait désormais partie de la clause de responsabilité du Vajrayāna. Celle-ci, répétée comme un mantra, expliquerait que puisqu’il y a beaucoup de charlatans parmi les lamas (à qui la faute ?), il conviendrait de longuement examiner un “maître” avant de s’engager avec lui. Car une fois l’engagement (samaya) pris, on ne pourrait plus revenir en arrière. Le samaya n’est pas un engagement ordinaire, et a des parallèles (des origines ?) féodaux (voir ci-dessous). C’est une relation dans laquelle on peut entrer, mais dont on ne pourrait pas sortir, ou que "par le haut". Et même “réalisé” ou “accompli” on n'est pas à l'abri d'un incident. 
“Même lorsqu'un disciple a atteint l'Accomplissement et qu'il rayonne de la plus parfaite gnose (samyag-jñāna), il salue respectueusement son guru accompli afin d'éviter l'enfer d'Avici.” Hevajra Tantra[1]
Pourquoi tous ces avertissements, et cette force de dissuasion, pourrait-on se demander ? Ce n'est donc pas par reconnaissance, respect ou amour que l'on salue son guru, mais pour éviter l'enfer d'Avici... Ce respect lui serait dû, quoi qu'il arrive, cela lui serait acquis.

C’est dans la collection des traités (bstan gyur), et dans la section des commentaires des tantras (rgyud 'grel, p.e. vol. 50 snar thang) que l’on trouve une petite série sur les offenses du vajrayāna qui régissent le lien (samaya) entre un maître et son disciples, de façon sommaire. Comme il s’agit de “traités” (śastra), ce ne sont pas des Paroles de Bouddha (buddhavacana), et leurs auteurs étaient donc officiellement humains. On y trouve des pseudépigraphes avec des grands noms (Nāgārjuna, Aśvaghoṣa), Ratnākaraśānti, son disciple Abhayākaragupta (mort en 1125), mais aussi des textes anonymes. Les offenses (apatti, ltung ba) énumérées dans ces textes sont assez différentes, et certaines se répètent. C’est à partir de l’ensemble des quatorze offenses principales du vajrayāna (Vajrayānamūlāpattisaṅgraha, rdo rje theg pa rtsa ba'i ltung ba bsdus pa) attribué à Aśvaghoṣa, que l’on trouve la version encore utilisée de nos jours. On peut y voir comme certaines offenses sont des évolutions d’offenses antérieures plus concises et plus énigmatiquement formulées. Notamment par rapport aux offenses principales[2] (Vajrayāna-sthūlāpatti, rDo rje theg pa'i spom po'i ltung ba) attribués à Nāgārjuna, qui ne mentionnent ni guru, ni co-initiés, ni la relation au guru. Les deux premières observances dans ce texte focalisent sur l’extraction de l’essence de la Prajñā et des substances secrètes (samayadravya). C’est surtout lorsque ces pratiques sont intégrées dans un cadre plus institutionnel, que les offenses évoluent et se soucient davantage du caractère secret de l’ensemble. D’où le mantrayāna secret.

Un maṇḍala est une la représentation de l’uni-vers, tourné vers le centre, où réside la divinité, le (Loka)Puruṣa et sa Puissance (śaktī). Une représentation “pure” (śudda), c’est-à-dire symbolique, uniquement accessible pour les initiés, qui ne sont plus des “enfants”. C’est en même temps un cercle fermé, dont celui qu’on appelle le guru gère l’accès. Dans le rituel (consécration) qui donne accès au cercle, le guru représente la divinité Père-Mère, dont il est indifférencié. Le rituel met concrètement en scène l’entrée dans le maṇḍala de l’initié, cette entrée est comme une nouvelle naissance, ou plutôt comme la naissance réelle car dans la lumière, sans nescience. La vie de l’initié ne sera plus jamais comme avant, s'il respecte son engagement total...

Le cercle est protégé par un code et un règlement, que respectent tous ceux qui y ont été admis. Ce règlement (samaya) est plus fort que tout autre règlement, y compris la discipline des premiers bouddhistes, les auditeurs (śrāvaka). Les versions les plus anciennes interdisent aux initiés (samayin, dam tshig can) de résider plus de sept jours dans les monastères suivant la règle des auditeurs. Est-ce pour éviter une rechute du moine samayin dans la voie inférieure, ou pour que celui-ci ne trahisse pas son appartenance au cercle secret ? Cette offense que l’on retrouve dans les Offenses principales du Vajrayāna attribués à Nāgārjuna, ou dans les Engagements supplémentaires anonymes (yan lag gi dam tshig ces bya ba, Aṅga-samaya-nāma), n’a pas été retenue dans la version d’Abhayākaragupta.

C’est un peu ironique que des vajrayānistes très à cheval sur l’observance de la Parole de Bouddha aient pu ainsi déconsidérer les Paroles du Bouddha des auditeurs. L’interdit de ne pas résider plus d’une semaine parmi des auditeurs a sans doute disparu, quand la voie des siddha et des vidyādhara avait été intégrée et systématisée, et que les adeptes du vajrayāna avaient leurs propres vihāra, et pouvaient imposer leurs propres conditions.

Non seulement Aśvaghoṣa l’ésotérique serait l’auteur de la version des 14 offenses principales encore suivies de nos jours, mais il serait aussi l’auteur d’un petit manuel qui expose l’étiquette dans la relation maître-disciple, très souvent cité pour définir l’obligation du disciple de servir son maître. Il s’agit des “Cinquante stances du service au Maître" (skt. Gurupañcaśika tib. bla ma lnga bcu pa). On pourrait donc considérer ces deux textes attribués à Aśvaghoṣa comme le Code du Vajrayāna, tel qu’il est encore considéré de nos jours comme LA référence. Dans ce texte, Aśvaghoṣa considère Vajradhara, un Bouddha primordial, comme la source des injonctions et des offenses du vajrayāna. Comme le nom l’indique, un “Bouddha primordial” est un “Archi-bouddha” qui fait de Śākyamuni un simple missionnaire.

La métaphore du maṇḍala est une métaphore impériale (sāmantamaṇḍala, cercle des feudataires). Au centre du maṇḍala trône la divinité principale, le rājādhirāja (suzerain), dont tout émane, y compris le maṇḍala.
“La synthèse ésotérique mature qui surgit alors [à partir du VIIe siècle] était emblématique de la nouvelle formulation : elle insistait sur un lien immuable maître-disciple, recourait à des actes royaux de consécration et utilisait des maṇḍalas élaborés dans lesquels le méditant devait s'imaginer comme le Bouddha dans un champ de Bouddhas subordonnés. Les partisans du Système ont composé une nouvelle classe d'écritures qui enseignaient la transmission et la récitation de mantras secrets. S'appelant eux-mêmes "possesseurs de mantras ou de sceptres" (mantrin /vajrin), ils ont développé des rituels (en particulier le sacrifice du feu) dans le but de réaliser une série codifiée d'actes sotériologiques et non sotériologiques et ont finalement institutionnalisé ce matériel dans des monastères bouddhistes où les textes étaient copiés, l'art produit et les rituels exécutés. A cet égard, l'auto-description du bouddhisme ésotérique mature comme la voie des mantras secrets (guhyamantrayāna) est analogue à l'auto-description du Mahāyāna comme la voie du bodhisattva (bodhisattvayāna)[3].” [traduction automatique DeepL]
Un sāmanta est un vassal, qui tient son fief du rājādhirāja (suzerain), et qui est lié à lui par un lien féodal (samaya). Dans son livre Indian Esoteric Buddhism, a social history of the tantric movement, Ronald M. Davidson compare la terminologie d’une consécration (abhiṣeka) et du couronnement royal, et les ressemblances sont frappantes.

Ce bouddhisme ésotérique se pose comme une institution, une “Lignée” fermée aux non-initiés, dont le guru est le représentant, le détenteur, le gestionnaire et l’autorité la plus haute. Les 14 offenses principales servent de Code, auquel le guru est soumis également. Le rapport et le service au guru sont définis dans les Cinquante stances du service au Maître, également attribué à Aśvaghoṣa. Ici les 14 offenses selon Aśvaghoṣa. Je les retraduis pour mieux faire ressortir ce que je vais expliquer par la suite. Il s'agit pour la plupart d'interdits.
1. Dédaigner le maître, 2. Transgresser les injonctions (tib. bka’) des sugata[4], 3. Divulguer les fautes des co-initiés (samayin), 4. Ne pas être bienveillant envers les êtres, 5. Abandonner la pensée éveillée (bodhicitta), 6. Mépriser les religions, ses propres croyances (siddhanta) et celles des autres, 7. Divulguer des éléments ésotériques à ceux qui n’y sont pas préparés, 8. Mépriser les expériences psychosomatiques (skandha) qui sont en essence les cinq Jina [donc “pures” (śuddha)], 9. Avoir des doutes sur la nature pure (śuddha) des dharma [objets mentaux] 10. Toujours avoir des intentions bienveillantes envers les méchants (duṣṭa), 11. Analyser les dharma [objets mentaux] “ils ne sont pas rien (tib. chad pa) etc.”, 12. Décourager les croyants 13. Ne pas suivre les engagements (samaya), que l’on a reçus, 14. Mépriser les femmes, qui sont en essence la Prajñā[5].
On note que les offenses sont parfois positivement définies comme des offenses, ou négativement comme des injonctions. Ce sont les conditions d’accès au maṇḍala, la “vision pure” (tib. dag snang), ou monde symbolique (śuddha). La vision ordinaire (8, 9 et 11) est abandonnée. Le maître (1) est le Bouddha primordiale/la divinité, au centre de cette “vision pure”. Pour le maintien de cette “vision pure”, il faut suivre les injonctions du vajrayāna (2, 13), ne pas voir/dénoncer les fautes des co-initiés (3), car ce serait retomber dans une vision ordinaire. Ce n’est peut-être pas toujours évident, mais la “vision pure” est au service des êtres (4, 5, et 10). Comme la “vision pure” symbolique est religieuse, il ne faut pas dénigrer les pratiques symboliques des autres religions, qui sont de même nature (6), ne pas instiller des doutes en ceux qui ont foi en des méthodes religieuses (āstika) (12), et donc uniquement enseigner les méthodes du vajrayāna à ceux qui sont susceptibles de les accepter (7), notamment par rapport à l’extraction de l’essence de la Prajñā (1ère injonction du Vajrayāna-sthūlāpatti attribué à Nāgārjuna), qui est la substance secrète de la femme (14).

Pour une explication (et compréhension) contemporaine de ces quatorze offenses, voir l’article de la revue Tendrel sur “les voeux du vajrayāna”, basé sur un enseignement de Beru Khyentsé Rinpoché. Ici, je vais regarder de plus près l’interprétation de l’offense n° 10 [Ne pas] Toujours avoir des intentions bienveillantes envers les méchants (duṣṭa). Voici l’explication de Beru Khyentsé Rinpoché.
“Ne pas manifester d’amour envers les êtres nuisibles[6].

Ce samaya est brisé si l’on hésite à utiliser des moyens coercitifs dans le but de discipliner les êtres. De nombreuses personnes sont parfaitement capables de comprendre les enseignements, de les suivre, de discipliner leurs émotions conflictuelles à travers l’utilisation des moyens paisibles communs à la plupart des maîtres. Cependant, dans des cas exceptionnels, afin de pouvoir briser chez certains êtres des tendances récurrentes à des comportements particulièrement négatifs, il est nécessaire de brusquer ceux-ci quelque peu ! Ainsi, l’emploi de tels moyens est non seulement justifié, mais ne pas les utiliser alors que l’on est capable de le faire va à l’encontre du samaya. Comprenons bien ce que cela signifie : le comportement de ces êtres particuliérement rebelles, obtus, à l’esprit opaque, risque de les envoyer directement dans les états d’existence inférieurs, voire infernaux ; par compassion pour eux, il est donc parfois nécessaire de manifester une apparence qui présente toutes les caractéristiques de la colére, voire même un aspect qui les terrorise de maniére à les dominer et les ayant ainsi subjugués leur permettre de transformer leurs tendances profondes. C’est la raison pour laquelle il existe des aspects dits courroucés, comme Mahakala par exemple.”
Par l’amour pour les êtres (4), et dans le cadre du projet de les sauver (5), y compris et surtout d’eux-mêmes, il ne faut pas hésiter à utiliser des moyens coercitifs (10). Notamment envers ceux qui, ayant été initiés, semblent revenir sur leur décision, dans leurs actes, paroles et pensées… Par amour pour eux, et afin de les sauver des souffrances atroces qui les attendent dans les enfers (Avīci, enfer vajra - vajranaraka, etc.), il faut essayer de les faire revenir sur leur décision, les forcer, et en dernier recours les “libérer” (tib. sgrol ba), en expédiant leur principe conscient dans une Terre pure. C’est à cela que servent les “Protecteurs de Dharma” (dharmapāla), comme Māhakāla. Il vaut donc mieux garder ses engagements et si on les endommage, les purifier et revenir au plus vite dans le cercle de la vision pure.
“Sinon, si vous ne tenez pas vos engagements,
Déchu, vous serez saisi par les démons,
Et vous subirez des tourments,
Chutant la tête en premier dans les enfers
.[7]”

“Subjuguez donc votre orgueil,
Et comprenez que vous êtes dans l’erreur.
Avec tout ce que vous possédez,
Faites des offrandes au guru en présence du Muni
.[8]”
Ce n’est donc par pur amour (4), et afin de vous sauver de vous-mêmes et de votre erreur (5), que vos co-initiés, tentent de vous ramener à la raison, s’il faut par des moyens coercitifs, avant que Māhakāla ne doit être appelé à la rescousse.

Le samaya est un peu comme un contrat de mariage, tant que les choses vont bien, on sait à peine qu’il existe, et c’est surtout au moment du divorce qu’on le ressort. Si le vajrayāna se veut une transmission ininterrompue, force est de constater, même à partir d’une exploration rapide, que la nature et le contenu du “contrat”, ficelé à partir de bribes de vers au départ, a bien changé et a évolué dans un sens de plus en plus contraignant et menaçant. Pourquoi tant de violence si le guru et son maṇḍala son bienveillant et altruiste ? Parce qu’il s’agit de la défense sans merci d’une institution prête à briser des âmes, qu’elle imagine expédiées dans une Terre pure.
 
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MàJ16102022 Pour comparer, un article sur les samaya dans la tradition Kaula (David Dubois)

[1] “Even when a disciple has attained the Accomplishment and is resplendent with complete knowledge, he respectfully greets his perfected guru in order to avoid the Avici hell.”
siddhilabdho 'pi yah sisyah samyagjnanavabhasakah/ abhivandayati gururp siddho 'vicyatyajyahetuna//
(22), The Concealed Essence of the Hevajra Tantra, GW Farrow & I.Menon, p. 67-68

[2] 1. Extraire l’essence de la Prajñā et extraire l’essence du nectar des substances secrètes (samaya)
3. Ne pas divulguer aux [individus] non-qualifiés
4. [Ne pas] se disputer en publique / ne pas se disputer pendant les banquets (gaṇacakra)
5. [Ne pas] enseigner les doctrines d’autres aux adeptes
6. [Ne pas] rester [plus de] sept jours chez les Auditeurs
7. [Ne pas] Se vanter à tort d’être un yogi [accompli]
8. [Ne pas] Enseigner le Dharma à ceux qui sont sans foi

shes rab stobs kyis len pa dang*/ dam yi bdud rtsi stobs kyis len/ snod min la ni mi gsang dang*/ tshogs kyi nang du brtsod pa dang*/ dad ldan la gzhan chos ston dang*/ nyan thos nang du zhag bdun gnas/ brdzun gyis rnal ‘byor nga rgyal byed// dad pa med la chos ston pa// ‘di rnams sbom po’i ltung ba brgyad//

[3] « The mature esoteric synthesis that arose then [from the seventh century] was emblematic of the new formulation: it insisted on an immutable master-disciple bond, employed royal acts of consecration, and used elaborate maṇḍalas in which the meditator was to envision himself as the Buddha in a field of subordinate Buddhas. Proponents of the System composed a new class of scriptures that taught the transmission and recitation of secret mantras. Calling themselves “possessors of mantras or scepters” (mantrin /vajrin), they developed rituals (particularly fire sacrifice) for the purpose of a codified series of soteriological and nonsoteriological acts and ultimately institutionalized this material in Buddhist monasteries where texts were copied, art produced, and rituals performed. In this regard, the self-description of mature esoteric Buddhism as the way of secret mantras (guhyamantrayāna) is analogous to the Mahāyāna’s self-description as the way of the bodhisattva (bodhisattvayāna). » p. 117.

[4] Contrairement aux tathāgata, “ceux qui sont passé à l’ainsité”, les sugata sont “ceux qui sont passés à la félicité (su(kha))”, ce sont les "tathāgata" du vajrayāna pour ainsi dire, et leurs injonctions sont celles du vajrayāna.

[5] rtsa ba'i ltung ba bcu bzhi ni// rgyud las gsungs pa bshad par bya// gang phyir rdo rje 'dzin pa yis// dngos grub slob dpon rjes 'brang gsungs// de bas de la brnyas pa ni// rtsa ba'i ltung ba dang por bshad// bde gshegs bka' las 'das pa ni// ltung ba gnyis pa yin par gsungs// khros pas rdo rje spun gyi ni// nyes pa brjod pa gsum pa yin|_/sems can rnams la byams pa spong*// bzhi pa yin par rgyal bas gsungs// chos kyi rtsa ba byang chub sems// de spong ba ni lnga pa yin// rang ngam gzhan gyi grub pa'i mtha'// chos la smod pa drug pa yin// yongs su ma smin sems can la// gsang ba sgrogs pa bdun pa yin// phung po sangs rgyas lnga bdag nyid// smod par byed pa brgyad pa yin// rang bzhin dag pa'i chos rnams la// som nyi za ba dgu pa yin// gdug la rtag tu byams ldan pa// byed pa de ni bcu par 'dod// chad sogs ma yin chos rnams la// brtags pa las ni bcu gcig pa// sems can dad dang ldan pa yi// sems sun 'byin pa bcu gnyis pa// dam tshig ji bzhin rnyed pa dag_/mi bsten pa de bcu gsum pa// shes rab rang bzhin bud med la// smod par byed pa bcu bzhi pa/

[6] gdug la rtag tu byams ldan pa// byed pa de ni bcu par 'dod

[7] “Otherwise, should you fail to keep your commitments
You will be caught by the demon of downfall,
And will thus experience suffering,
Brought down, you will descend to the hells
.” Aśvaghoṣa

gzhan du dam tshig las nyams na//
nyams pas bdud kyis gzung 'gyur te//
de nas sdug bsngal myong 'gyur zhing*//
thur du bltas te dmyal bar 'gro//

[8] Subjugate pride, therefore,
And know yourself to be unconfused.
With whatever you can afford,
Make offerings to the guru in the Sage's presence
. Aśvaghoṣa

de bas nga rgyal bcom nas ni//
rang gi 'khrul pa shes byas la//
ci 'byor pa yis bla ma la//
thub pa'i spyan sngar mchod byas nas//