lundi 19 octobre 2020

Yakṣa et yakṣī, les éternels génies du bouddhisme


Yakṣī voyageant sur le dos d'un yakṣa
photo : William Dalrymple, Kushan, IIème s. Sanghol, Punjab 

J’ai écrit à plusieurs reprises (voir une liste non-exhaustive ci-dessous) sur les yakṣa et yakṣī, des “semi-dieux” indiens de fertilité. “Semi-dieux”, puisqu’ils furent dépassés par une autre générations de dieux (deva), tout en préservant leur rôle initial d’agents de fertilité. Une fonction (apotropaïque) important du culte des yakṣa et des yakṣī est la conjuration de mauvais sorts ou du mauvais oeil, notamment au moment de la gestation, de l’accouchement et de la naissance. Il s’agit alors de faire peur à ceux qui font peur, entre autres en “faisant du bruit”, en criant des obscénités, en montrant son sexe, etc., pour les garder à distance. Le bruit que font les yakṣa et les yakṣī (et les daka et ḍākinī avec leurs damarus...) est alors de bonne augure. Cette fonction apotropaïque, qui prend parfois des aspects burlesques, fut très répandue.
 
yakṣa et yakṣī

L’utilisation du sexe (phallus et vulve) comme symbole apotropaïque est bien connue, aussi bien pour les figures masculines que féminines (Lajjā Gaurī, Iambe, Baubo, Sheela na gig, … puis les Khecarī blanche et rouge, etc. dans le bouddhisme ésotérique). 


"Hochet" votif en forme d'utérus (Kristel Henquet)

Un article récent de Kristel Henquet (Shake it till you make it: could votives have been used as rattles?) suggère que les “voeux” (L. votum), ou objets votifs, sous forme de “hochets” en terre cuite dans le musée archéologique de Paestum, ne représentent pas des embryons, mais des utérus. Selon Kristel Henquet, certains exemplaires contenant des boulettes d’argiles, qui résonnent en les secouant, ont pu servir de hochets apotropaïques, à certaines occasions. Elle pense notamment aux rituels des Thesmophoria (ou jeux de Cérès chez les Romains), mettant en scène Demeter cherchant sa fille Perséphone dans le Hadès, et faisant des bruits divers pour garder les serpents à distance[1]. D’autres formes de hochets existent, et on pensait initialement qu’il pouvait s’agir de jouets d’enfants. Une fonction rituelle semble tout à fait plausible. Dans son article, Kristel Henquet établit un lien possible avec des “hochets” de yakṣa de la période Shunga (185 environ à 73 av. J.-C.), découverts en Inde.

Bengale, Ier av. J.C.

Bengale, Ier av. J.C.

La représentation des yakṣa des “hochets” confirme leur représentation généralement connue. Les yakṣa masculins sont souvent représentés comme des nains ventrus, et les yakṣī féminins comme de belles femmes plantureuses, souvent debout à côté d’un arbre. 


La "difformité" des yakṣa est caractéristique, et se retrouve à mon avis dans celle du (mahā)siddha Virūpa, dont le nom signifie “difforme”. 

Virūpa (détail), Himalayan Art 4005

Cette “difformité” semble iconographiquement correspondre à son aspect ventru de yakṣa

Kubera de la période Gupta, Mathura

D’ailleurs, cet aspect de Kuberā, le dieu des richesse, est très répandu dans l’iconographie mahāsiddha. Ce dieu, dont la compagne sappelle Gaja-Lakṣmī[2]. Kuberā et Gaja-Lakṣmī n’ont pas seulement l’aspect de “dieux anciens”, ils sont des yakṣa

Gaja-Lakṣmī à Sanci,  -230 à 225 av. J.C.

Un dieu nain puissant avec sa femme sublimement belle, rayonnant de fertilité... Même l’expression de visage caractéristiquement renfrogné d’un yakṣa est “difforme”. Pourquoi est-il si méchant ? Parce que ! ! 
Yakṣī de Sanghol, près d'un arbre, debout sur des yakṣa 

Le côté burlesque (parfois un peu “pimp and hooker”) du couple en haut de ce billet semble intentionnel. Très tôt, on voit des représentations qui sont à ne pas en douter voulues comiques. La prospérité et la fortune, accompagnée de la beauté et de la fertilité. Pour accentuer la beauté de l’une, il faut accentuer la laideur de l’autre. ce couple est porteur de bonheur et chasse le mauvais sort. Pour chasser le mauvais oeil, il convient d’exposer leurs parties génitales apotropaïques. Quand on rencontre le yakṣa ityphallique (p.e. Jambhala noir) avec son air renfrogné, on a en effet envie de changer de trottoir. 

Jambhala noir avec parèdre HA53552799, Shéchen

Le statut des yakṣa est très changeant, et en fonction des périodes historiques. Avec l’apparition de Śiva et de Durga, en tant que divinités supérieures qui rassemblent d’autres classes de dieux sous elle, les yakṣa sont intégrées dans leurs troupes (skt. gana)


Une proto-Durga yakṣī avec des yakṣa (gana), 
Bengale occidental Ier av. J.C. (?)

Ils combattent les asura aux côtés des nouveaux dieux. Les gaṇa[3] sont donc souvent représentés comme des yakṣa. Les gaṇa, et donc aussi les yakṣa, ne font pas partie des asura. Le terme asura n’apparaît évidemment que lorsque les asura sont chassés par les nouveaux dieux. 

Durga abat le démon Mahishasura et chasse les asura à l'aide des yakṣa (à gauche) Mahishasuramardini Cave

Les yakṣa sont au service des nouveaux dieux, et peuvent eux-mêmes faire l’objet de cultes monolâtres[4]. Bhairava ou Kālabhairava aurait lui-même été un yakṣa, avant sa promotion. 

Ganesha, Madhya Pradesh, c. 750,
Musée d'art Philidelphia

Gaṇapati, mieux connu sous le nom de Gaṇeśa, Yakṣagaṇeśa, ou encore Vināyaka le chasseur d’obstacles, a lui-même l’aspect d’un yakṣa. Kubera, le dieu des richesses, est considéré comme le roi des yakṣa. Un autre nom de ce génie-dieu, apparu avec le bouddhisme ésotérique, est Vaiśravaṇa. 

Kubera/Vaiśravaṇa et son lion

En tant que Vaiśravaṇa, ce roi des yakṣa fait aussi partie des quatre rois protecteurs des directions/horizons (skt. dikpāla), et protège le Nord. Tous ces liens et correspondances sont apparus progressivement au gré des influences et contacts. 
Dans la version populaire du shinto, religion japonaise, le Gardien du Nord est également considéré comme un des trois kamis de la guerre (san senjin).” Wikipedia
Dans le bouddhisme ésotérique tibétaine, les yakṣa sont présentés comme des guerriers. Vajrapāṇi fut au départ un général (tib. sde dpon) yakṣa, et finit par être identifié à Vajradhara, l’autre célèbre porteur de vajra.

Les yakṣa et les yakṣī, dieux anciens de la Nature, puis génies aux côtés des nouveaux dieux, puis de nouveau des dieux ésotériques, représentent la prospérité, la richesse, la beauté, la fertilité, la descendance, la santé, la longévité … bref les siddhis, dont les humains ont besoin pour vivre heureux. Gaja-Lakṣmī apparaît assez tôt dans les grottes bouddhistes, et avec Kubera bénira les sangha bouddhistes pendant de nombreuses générations, en les rendant prospères, initialement de façon provisoire, en attendant l’éveil ? ... Avec l’essor du bouddhisme ésotérique, la recherche de la puissance, du pouvoir et des pouvoirs (siddhi), ce que les yakṣa et les yakṣī ont à offrir, occupera le devant de la scène. Il paraîtrait qu’en plus des siddhis, les yakṣa et les yakṣī puissent désormais aussi accorder l’accomplissement suprême. 
 

DJ Khaled et son lion



Anciens billets :


Mères, Yoginis, dieux et démons 5 novembre 2011
Les dieux de terroir ont-ils toujours un rôle à jouer ? 17 février 2013
De la traçabilité chez les dieux 19 avril 2014
Les dieux font-ils de bons alliés ? 11 novembre 2017

Plus particulièrement sur les yakṣa :

Atlas rencontre le Bouddha 14 juin 2016
La promotion fulgurante de lambitieux yaksha Vajrapāṇi 20 novembre 2011
Une offre que le Bouddha ne pouvait pas refuser 21 novembre 2012

Sur les yakṣī (ou yakṣiṇī) :

L'immortalité liquide 24 février 2013
Importation, homologation et exportation d'une ogresse (yaksi) 1 avril 2013
Les premières représentations iconiques d'une déesse bouddhiste ? 3 mars 2014Ogresses, félines, vamps, muses, … 27 octobre 2016

Méthodes du Vajrayāna faisant appel aux yakṣa :

A toutes fins utiles 2 mai 2012
Le rêve dun anthropologue ? 7 février 2020
Le vajrayāna qui recycle et promeut les dieux anciens 17 octobre 2020

Dompter les yakṣa : Mahākāla (Bhairava), en tant que chef des yakṣa :

LE CYCLE DE MAHĀKĀLA ET LE KAŚMĪR 11 juillet 2015
Fragments sur Mahākāla et les ḍākinī 25 octobre 2016
Cherchez la femme 8 février 2018


***

[1] Voir aussi ma série de billets (p.e. Un roi qui fait la pluie et le beau temps du 4 février 2018) sur le festival des chars de Purī (ratha jātrā) en Inde, mettant en scène des hiérogamies.

[2] La position assise de Gaja-Lakṣmī n’est pas la position de méditation, les jambes croisées, et s’apparente de la position de Lajjā Gaurī.

[3] “Gana : génies formant l'armée des dieux, spécialement de Shiva; divinités mineures, ce sont des compagnons de Shiva, sous les ordres de Ganapati (Chef des Gana). Ils résident sur le mont Kailash (= Kailasa), la montagne des dieux. Il existe de nombreux types de Gana classés par groupes; ils sont souvent représentés dansant. On traduit quelquefois Gana par "Nains" car leurs représentations sur les frises et chapiteaux des temples montrent des êtres semi-humains, de petite taille et de corps grossier. Autrefois, ils étaient fort craints car on les croyait capables de créer toutes sortes de perturbations tant qu'il ne recevaient pas d'offrandes propitiatoires.” Définition : JACQUES-EDOUARD BERGER FOUNDATION: À la rencontre des Trésors d'Art du Monde

[4] “Gânapatîya : secte d'adorateurs exclusifs du dieu Ganesh, qu'ils considèrent comme l'Etre Suprême, au même titre que Shiva. En effet, ils estiment qu'en Ganesh se trouvent tous les dieux : son nombril est Brahmâ, son visage est Vishnu, ses yeux sont Rudra, son côté gauche est Shakti, et le gauche Surya. Cette branche, assez minoritaire, s'est développée vers le premier millénaire dans la région qui constitue l'actuel Mahârâshtra. Les pratiques cultuelles mettent l'accent sur des aspects tantriques de la dévotion pour des formes de Ganesh associé à sa Shakti. Au sein même des Gânapatîya, on différencie six sectes. Trois se distinguent par la forme de Ganesh qu'elles vénèrent : Mahâ Ganapati, Haridra Ganapati, Ucchista Ganapati. Les trois dernières suivent les prescriptions védiques et se nomment Navanîtha, Swarna et Santana”. JACQUES-EDOUARD BERGER FOUNDATION: À la rencontre des Trésors d'Art du Monde





samedi 17 octobre 2020

Le vajrayāna qui recycle et promeut les dieux anciens

 

La yakṣī (tib. snod byin ma) Dondrupma ou Donkun Dubma,
le sac des maladies dans la main droite, les siddhis dans la gauche (image Sorig Khang)
"Qui peut le bien peut le mal"

Un des caractéristiques du bouddhisme ésotérique est sa capacité d’adopter des êtres surnaturels d’autres traditions et de transformer leurs cultes en des pratiques bouddhistes ésotériques homologuées et assorties d’un pedigree. De quel type d’être surnaturel s’agit-il ? Il s’agit généralement de “dieux anciens”, certains diraient païens. Quand des nouveaux dieux sont adoptés, les anciens “chutent” et sont rétrogradés en démons, ou en dieux païens. Dans la réforme zoroastrienne des Avestas, les dieux anciens (daeva) deviennent des faux dieux ou des dieux à rejeter. Dans les Avestas plus tardifs, ils deviennent des dieux nuisibles, à l'origine du chaos et des désordres. Ils deviennent des dēws ou Druj qui punissent les méchants dans l'Enfer (voir mon billet Tourniqueti, tourniqueton). Dans la civilisation indienne les dieux anciens (asura) ont dû laisser la place des cultes officiels aux deva. Chez les grecs, c’étaient les titans qui furent remis par les dieux de l’Olympe.

Les anciens dieux, rétrogradés en démons, ne se laissent pas faire. Ils résistent, ou plutôt leurs fidèles résistent. Les anciens cultes ont laissé des marques profonds, qu’on n’efface pas si facilement. Les jours de la semaine en savent quelque chose. ce n’est pas si facile de se débarrasser de fondations, surtout quand elles sont profondes.

Les dieux anciens ont souvent participé à la création de la terre. Ils sont spécialisés en création … et en destruction. Agents de la Nature, chacun a son rôle à jouer et son rang dans la hiérarchie céleste. Ils connaissent tous des cycles de la Nature, car ce sont eux qui les gèrent. Ils font l’objet de cultes, car les hommes imaginent qu’en tant que fonctionnaires de la Nature, on peut leur demander des faveurs en leur graissant la patte. Chaque service demandé mérite un contre-service. Avant la science et les lois naturelles, le savoir de la Nature était celle qui connaissait les noms des dieux anciens, leurs rôles, leurs caractéristiques, leurs préférences, leurs points faibles, leurs biorythmes, leurs jours fastes et néfastes, les noms de leurs supérieurs, etc. Chaque service avait sa recette propre, que connaissait les Maîtres en Recettes (mages).

Quand des nouveaux dieux (souvent monothéisants) prennent le pouvoir, avec leurs Maîtres en Recettes à eux, ces derniers doivent gérer la transition, établir les correspondances, réorganiser le temps et l’espace, communiquer sur la chute des anciens dieux et l’avènement des nouveaux, éventuellement intégrer des éléments anciens dans les rites nouveaux, etc. D’ailleurs, l’avènement de nouveaux dieux ne veut pas dire que les anciens sont démis de leur fonction d’agents de la Nature. Les nouveaux dieux se soucient plutôt des affaires spirituelles et morales, et du salut de leurs fidèles. Pour les affaires courantes de la vie, les fidèles continuent de se tourner vers les spécialistes en la matière, comme l’avaient fait leurs parents et grands-parents, à défaut d’une science meilleure.

Dans la civilisation indienne, les clans des anciens dieux ont été domptés par les nouveaux dieux, qui devenaient leurs nouveaux supérieurs, leur Vināyaka, « chef des troupes », les troupes des dieux anciens. Tout le savoir traditionnel ancien, était désormais celui du nouveau dieu. On pouvait toujours s’adresser à chaque dieu ancien pour des problèmes spécifiques, mais ce dernier était subordonné au nouveau dieu monothéisant qui avait le dernier mot. Pour gérer efficacement un pays dans le passé, les gouvernants ne pouvaient pas se passer du “savoir traditionnel” pour gérer le quotidien de leurs sujets. Les experts en savoir traditionnel ont depuis été remplacés par des experts dit scientifiques dans nos contrées. Pour faire valoir son influence à la cour, il fallait bien que le bouddhisme ésotérique ait également un “savoir traditionnel” à proposer. A quoi bon un ascète, ou un expert en dhyāna et en vinaya, pour aider à gérer un pays ? Mais un bouddhisme ésotérique avec une expertise en divination et en rites pour accroître les richesses, la fertilité, la pluie, guérir les maladies, maîtriser les planètes et leur influence, etc. pouvait rivaliser avec ceux dont c’était l’activité primaire.

Ce savoir traditionnel a été progressivement intégré dans le bouddhisme mahāyāna, dans la mesure qu’il n’y était pas déjà présent. Disons plutôt qu’un cadre surnaturel fut développé qui permettait au moins une offre similaire à celle des experts non-bouddhistes. Un cadre dans lequel les dieux anciens étaient de nouveau mis en valeur. Ce cadre est le tantrisme, avec ses maṇḍala centrés autour d’un Bouddha monothéisant ou autre Heruka, et toute sa hiérarchie de fonctionnaires et agents de la Nature, “sous serment” (tib. dam can), aux ordres de la divinité principale. Cette approche permet de récupérer et intégrer tout savoir traditionnel, où les dieux anciens jouent le rôle principal. Cela implique aussi l’intégration de rituels anciens dans le rituel de pratique même de la divinité tutélaire principale. Ce sont les dieux anciens qui sont les véritables sources des “pouvoirs surnaturels” (skt. siddhi) “ordinaires”, afin des les distinguer de l’accomplissement suprême qui est l’identification à la divinité principale. Une fois de plus, ce n’est pas avec un “accomplissement suprême” qu’on gouverne un peuple.

Les dieux anciens de l’Inde sont notamment les yakṣa et yakṣī (ou yakṣiṇī), agents de la Nature, dieux de terroir. Le yakṣa le plus célèbre du bouddhisme ésotérique est Vajrapāṇi, à l’origine un chef des yakṣa, qui connaîtra une promotion fulgurante, quand ce « maître des mystères » (skt. guhyapati tib. gsang bdag, l'équivalent de Gaṇeśa) deviendra le recenseur de tous les tantras bouddhistes. Le savoir traditionnel des yakṣa deviendra une source intarissable des tantras bouddhistes. Du moins, dans l’imaginaire des bouddhistes ésotériques. Après cette première promotion, Vajrapāṇi deviendra même Vajradhara, le Bouddha monothéisant du bouddhisme ésotérique. C’est la revanche ultime des dieux anciens.

Le bouddhisme ésotérique n’avait pas pour objectif de produire des renonçants et des ascétiques, en donnant aux êtres l’exemple pour tourner le dos au monde. Au contraire, il cherchait à s’établir sur les plus hautes marches du pouvoir pour gouverner les êtres, idéalement en les conduisant à l’éveil. Pour ce modèle théocratique, il lui fallait tout nouveau “savoir traditionnel” qu’il put intégrer par des Instructions orales (tib. zhal gdams), des transmissions aurales (tib. snyan brgyud), des Révélations (tib. gter ma), etc.

Les yakṣa et yakṣī (ou yakṣiṇī) furent les modèles des dakas et des ḍākinī. Il n’y a pas réellement de différence entre les uns et les autres. Pour preuve, par exemple la pratique de la Yakṣiṇī Don sgrub ma (Nodjinma Dondrupma ou encore Donkun Dubma), publiée par Erick Tsiknopoulos pour contrer la diffusion du Covid 19. Ce texte, qui fait partie du cycle Quintessence séminale de Youthok (g.yu thog snying thig), est attribué au Vème Dalaï-Lama Lobsang Gyatso (1617-1682), dit “le grand cinquième”. C’était sans doute sa manière de lutter contre les épidémies de son époque, et pour soutenir le moral de son peuple. Le contenu de sa louange montre que le Vème Dalaï-Lama traite la yakṣiṇī Don sgrub ma, la compagne ésotérique du général des yakṣa Zhang blon rdo rje bdud ‘dul (qui est sur Facebook...), en véritable ḍākinī. C’est elle qui génère la grande félicité (tib. zag bral bde ba chen po) en manifestant la non-dualité comme dualité [1]. Son compagne, le général des yakṣa (tout comme Vajrapāṇi auparavant), est prié de faire pleuvoir les siddhi ordinaires et suprême. Les dieux anciens, les yakṣa et les yakṣiṇī, étaient la source de bonheur terrestre et de protection avant l’avènement des nouveaux dieux en Inde, grâce au tantrisme et au bouddhisme ésotérique, ils le sont toujours aujourd’hui, y compris pour les nouveaux convertis bouddhistes ésotériques en occident. Les maîtres tibétains et leurs disciples occidentaux inondent les réseaux sociaux avec les mantras miraculeux d’anciens dieux, susceptibles d’arrêter épidémies et pandémies, et en même temps de faire pleuvoir une pluie de siddhis ordinaires et suprême [2]. Je ne sais pas si les convertis occidentaux qui récitent ces formules ont conscience des anciens dieux dont ils sont dits provenir, et du monde qu’ils représentent et véhiculent, ou si c’est simplement par foi, par désespoir ou pour une raison inconnue qu’ils aient recours à ces remèdes.

Il ne faut pas être dupe, ces représentations et pratiques ne sont pas réellement celles des dieux anciens. Le néopaganisme, ou “New Age” n’est pas une innovation de notre temps. La tendance “néo-”, et la volonté de “restaurer” des traditions “anciennes”, avec leur halo d’autorité spirituelle et de siddhis, en fonction des “besoins” de son époque est sans doute aussi ancienne que l’humanité.

Explication par Dr. Ben Joffe de Nodjinma Dondrupma sur Facebook


***


[1] gnyis med gnyis su snang ba’i sgyu dra yis// zag bral bde ba chen po bskyed ba’i yum// nad rkyal rin chen zhags pa ‘dzin mdzad ma// don kun sgrub pa’i snod sbyin dbang mor bstod//


[2]  La formule de la piśācī Parṇaśavarī, ancienne déesse hindoue, en est un autre. Une Piśācī est une “Mère” (skt. mātṛ), créée dans le but de boire le sang des démons Andhaka selon le Matsya-purāṇa 179.8.

vendredi 21 août 2020

Les 10 types de fausses citations


Fausse citation circulant sur Internet [1]

Extrait de l'article Le noble art de mal citer Camus : de L'Étranger aux fausses citations sur internet de Giovanni Gaetani

1. Fausse attribution : phrase effectivement prononcée par quelqu'un mais attribuée à une autre personne par distraction ou intentionnellement ;
2. Paraphrase : transformation non signalée d'un texte en gardant pourtant le sens original ;
3. Citation impossible : phrase attribuée à quelqu'un qui jamais aurait pu la prononcer/écrire ;
4. Transcription erronée : surtout dans le cas des interviews ou des conférences, transcription erronée d'une déclaration par un journaliste ou par un auditeur ;
5. Invention : phrases inventée et attribuée à quelqu'un en mauvaise foi ;
6. Suppression ou correction non signalée : intervention cachée et illégitime dans un texte qui produit une déformation du sens original ;
7. Traduction erronée : choix inopportune et non signalée du traducteur ou simplement limite essentielle de la traduction en elle-même – traduttore-traditore !
8. Citation par cœur : modification inconsciente d'une phrase citée par cœur ;
9. Faute de frappe : erreur de saisie involontaire ;
10. Ipse dixit : faire allusion à une autorité qui aurait parlé avec l'auteur de la fausse citation.

***

[1] « Ma chère, au milieu de la haine, j'apprenais enfin qu'il y avait en moi un amour invincible. Au milieu des larmes, j'apprenais enfin qu'il y avait en moi un sourire invincible.
Au milieu du chaos, j'apprenais enfin qu'il y avait en moi une calme invincible. J'ai compris alors, à travers tout ça, que au milieu de l'hiver il y avait en moi un été invincible. Et ça me rend heureux. Parce que n'importe combien le monde pousse contre moi, il y a quelque chose de plus fort e de meilleur qui pousse dans l'autre direction.
Faussement votre, Albert Camus ».

mercredi 19 août 2020

De l’usage du terme « modernisme » dans le bouddhisme

La chute des anges rebelles, Peter-Paul Rubens

Le mot latin « modernus » est dérivé du mot latin « modus » (mesure), qui a pris le sens de « mode ». Ce qui est moderne est le/la « mode » ou la « mesure » d’une certaine époque, sur laquelle s’exprime de façon positive ou négative un groupe, qui peut se considérer moderne ou traditionnel. Le mot « traditionnel » est d’ailleurs souvent donné comme l’antonyme du mot « moderne ».

La première conscience de « modernité » daterait de la Renaissance, et marquerait une évolution par rapport au « mode » de l’antiquité et du Moyen-Âge. Selon International Encyclopedia of Social and Behavioral Sciences, le mot « modernus » est utilisé depuis le Vème siècle, pour discerner ce qui est « nouveau » et « actuel » de ce qui est « ancien » et « antique » (du latin antiques), et « pour décrire et légitimer de nouvelles institutions, de nouveaux codes ou de nouvelles assomptions scientifiques ».[2]

Parallèlement, ce qui est qualifié d’ « à la mode » ou « moderne » peut être considéré comme un progrès (ou « progressif ») par rapport à ce qui était « moderne » auparavant. La « modernisation » est alors la transformation de sociétés etc. « traditionnelles » en sociétés « modernes ». Toute évolution semble dans ce cas par définition être « moderne ». Même le rétablissement imaginaire d’un « ancien monde » est dans ce cas « moderne », voire l’établissement d’un « nouveau monde », qui ressemble à deux gouttes d’eau à une représentation du monde du XIXème siècle… Les « progressistes » d’antan deviennent du coup ceux qui voudraient continuer à vivre dans un monde ancien, et les traditionalistes d’antan deviennent « modernes ». En combinaison avec la Novlangue tout devient possible. En fait, ce sont ceux qui vivent un moment donné, en dominant leur époque, qui décident de ce qui est « moderne » ou « à la mode ».

La descente des modernistes, William Jennings Bryan[1]

Il en va un peu autrement pour le terme « modernisme », apparu à la fin du XIXème siècle, auquel l’affixe « -isme » donne une inclinaison péjorative. Ce terme désigne dans divers domaines (en pouvant prendre un sens spécifique dans chacun) un dépassement, voire un rejet, de l’ancien et/ou du traditionnel. En premier dans le monde de l’art. A l’époque industrielle, les choses s’accélèrent, et certains considèrent avec inquiétude des changements multiples et rapides qui les dépassent, et que d’autres peuvent même regretter. Pour ceux-là, les mots « modernisme » et « modernistes » (ceux qui pratiquent le modernisme) ont un sens péjoratif.

C’est notamment le cas dans la religion, et plus particulièrement dans le catholicisme au début du XXème siècle. Le terme « modernisme » est officialisé en 1907 dans l'encyclique de Pie X, sous-titrée « Lettre encyclique du pape Pie X sur les erreurs du modernisme ». Les « modernistes » visés sont des « progressistes », que l’on trouve parmi les philosophes, les croyants, les théologiens, les historiens, les critiques, les apologistes et les réformateurs ».

« Ce qui exige surtout que Nous parlions sans délai, c'est que les artisans d'erreurs, il n'y a pas à les chercher aujourd'hui parmi les ennemis déclarés. Ils se cachent et c'est un sujet d'appréhension et d'angoisse très vives, dans le sein même et au cœur de l'Église, ennemis d'autant plus redoutables qu'ils le sont moins ouvertement. Nous parlons, Vénérables Frères, d'un grand nombre de catholiques laïques, et, ce qui est encore plus à déplorer, de prêtres, qui, sous couleur d'amour de l'Église, absolument courts de philosophie et de théologie sérieuses, imprégnés au contraire jusqu'aux moëlles d'un venin d'erreur puisé chez les adversaires de la foi catholique, se posent, au mépris de toute modestie, comme rénovateurs de l'Église ; qui, en phalanges serrées, donnent audacieusement l'assaut à tout ce qu'il y a de plus sacré dans l'œuvre de Jésus-Christ, sans respecter sa propre personne, qu'ils abaissent, par une témérité sacrilège, jusqu'à la simple et pure humanité. » Pie X.

L’encyclique vise à extirper le mal à la racine (dans son propre sein comme ailleurs selon ses possibilités) avec des méthodes radicales (privation de sacrements, excommunication, condamnation d’oeuvres « modernistes » et de leurs auteurs, exclusion de séminaires et d’universités catholiques, sermon antimoderniste, réseau de renseignement antimoderniste, …).

L’usage du mot « modernisme », « carrefour de toutes les hérésies », ne se réserve cependant plus au seul catholicisme. Des docteurs en études religieuses, des bouddhologues, anthropologues etc. l’ont adopté depuis, pour stigmatiser les bouddhistes natifs et nouvellement reconvertis, qui depuis le XIX-XXème siècle, font des tentatives pour « moderniser » ou « reformer » les aspects jugés trop « traditionnels » du bouddhisme. Les « réformes » c’est très bien pour les domaines social, économique et politique, etc., mais les religieux, très souvent, n’en veulent pas. Leurs sources de vérités et de révélations se situent dans le passé (parfois un âge d’or), et les doctrines canoniques sont à pratiquer fidèlement et conformément ad vitam æternam.

Le bouddhisme est désormais une religion avec pignon sur rue, aumôniers de prison, émissions le jour du Seigneur, et dons déductibles. Les bouddhistes qui s’éloignent du dogme bouddhiste hardcore (karma personnel linéaire et réincarnation), par une interprétation « lénifiante » ("Lite") seront des bouddhistes « modernistes » ou « protestants » (le point de vue catholique semble fournir des arguments à la bouddhologie), et par conséquent des hérétiques perdus dans des « carrefour[s] de toutes les hérésies ».

Que des bouddhistes pieux ou des chefs bouddhistes fondamentalistes adoptent le terme « moderniste », cela peut se comprendre, mais je ne vois pas pourquoi des universitaires étasuniens et français, tenus à une certaine objectivité, l’utiliseraient pour disqualifier terminologiquement des bouddhistes natifs « modernes » (toujours aussi modernes depuis le XIXème siècle …), les bouddhistes occidentaux, ou néobouddhistes, quand ceux-ci s’éloignent trop du dogme « bouddhiste » figé, tels que le définissent (ou pas, le plus souvent) ces universitaires.

« Le bouddhisme » a évolué à chaque étape de « son » histoire, déjà au Magadha, du vivant du Bouddha, selon la tradition. Il s’est adapté (« modernisé ») dans chaque nouvelle aventure spatio-temporelle. Le dogme du karma personnel linéaire et de la réincarnation, avec l’éthique qui en découle, a été officiellement « mis à mal » dès Nāgārjuna et le Madhyamaka, ainsi que dans des formes de bouddhisme ésotérique. Pour une raison qui m’échappe, les universitaires anitimodernistes ne semblent avoir comme critère (moderniste/traditionnaliste) qu’une interprétation littérale du karma et de la réincarnation. Les actes, les causes, la maturation des causes, leurs fruits respectifs au moment opportun, les mondes cosmographiquement localisés, les individus et les vies y sont réifiés. Ce qui semble être demandé implicitement des « bouddhistes modernistes » est d’aimer « le bouddhisme » (tel qu’il est défini, ou non, par les universitaires anitimodernistes) ou de le quitter, ou sinon de se taire en subissant les multiples contradictions en silence, sans déranger les bouddhistes traditionalistes, sous peine d'être taxé de modernisme, orientalisme, colonialisme spirituel etc. Pie X n’est pas tout à fait mort… Il est légitime de faire cette association avec l'intégrisme catholique, car pourquoi choisir cette terminologie très marquée traditionaliste, pour disqualifier les « bouddhistes modern(ist)es », qui souhaitent pratiquer un bouddhisme compatible avec leur époque, au même titre que leurs frères et sœurs chrétiens, qui ne croient peut-être pas non plus de façon littérale à la création de la terre en sept jours, Adam et Eve, ou en la résurrection des corps ? Sont-ils pour autant des « chrétiens modernistes », des hérétiques, des néochrétiens ? Les universitaires qui utilisent cette terminologie disqualifiante seraient-ils au fond des traditionalistes qui s’ignorent ? Veulent-ils choquer ou effrayer les uns, tout en faisant plaisir à d’autres ? Veulent-ils garder les leaders bouddhistes traditionalistes en amis ? Leurs recherches seraient-elles financées par des organisations bouddhistes (qui d'autre financerait encore des recherches dans ce domaine) ? Pourquoi aiment-ils autant le terme « modernisme », pour l’utiliser si généreusement ? Il n’y a pas de « modernisme » sans « traditionalisme », aurait d’ailleurs pu dire Nāgārjuna.




[1] « This image scanned from the book Seven Questions in Dispute by William Jennings Bryan, 1924, New York: Fleming H. Revell Company, inside front cover. Unlike the other cartoons in that book, this one had not previously been published. It was based on a letter that Bryan wrote to the editor of the Sunday School Times magazine in January 1924. That letter is in the Library of Congress. See Edward B. Davis, "Fundamentalist Cartoons, Modernist Pamphlets, and the Religious Image of Science in the Scopes Era," in Religion and the Culture of Print in Modern America, ed. Charles L. Cohen and Paul S. Boyer (University of Wisconsin Press, 2008), on pp. 179-180. » Cartoon Wikimedia

[2] « According to International Encyclopedia of Social and Behavioral Sciences, “the term ‘modern’ (Latin modernus) has been in use since the fifth century AD to distinguish ‘new’ or ‘current’ from the ‘old’ or ‘antique’ (Latin antiques), especially as a means of describing and legitimizing new institutions, new legal rules, or new scholarly assumptions”. »