jeudi 5 novembre 2020

Sur le sort de la lignée scolastique Karma Kagyu au siège et ailleurs


Photo : Hands for Help Nepal

La lecture de la thèse (2019) de Chulthim Gurung (Restoring a lost lineage: Reinventing the Karma Kagyu scholastic tradition of Tibetan Buddhism in-exile post-1959) m’a permis de remplir de très nombreuses lacunes que j’avais à ce sujet. Je la recommande à tous ceux qui s’intéressent à cette lignée. Il y est décrit un autre exemple du renouvellement constant des traditions religieuses, à l’exception de ce que ces innovations ne peuvent pas être présentées comme telles, mais doivent chercher des justifications dans le passé, souvent un passé imaginaire d'ailleurs.

Chulthim Gurung est lui-même un ancien étudiant de la Rumtek Shédra, tenant le degré d’un docteur Khenpo (tib. mkhan po), qui a étudié la philosophie bouddhiste pendant plus de 30 ans. Il a soutenu cette thèse pour son Master à l’université de Britisch Columbia (Vancouver) en 2019. La thèse part de la question pourquoi il y a si peu de collèges d’études et de docteurs Karma kagyu. Dans le discours hagiographique de la lignée à laquelle appartient le grand yogi Milarepa, on aime mettre l’accent sur la pratique (des sādhana tantriques). La réponse courte est, probablement, en plus des raisons historiques rappelées par Chulthim Gurung, à cause d’une déficience d’une tradition scolastique et scripturaire, voire d’une attitude anti-scolastique (anti-intellectualiste dirions-nous). Les hagiographes ont réussi à récupérer le coup en distinguant la transmission de la part théorique et de la part pratique, par le biais d’une lignée de pratique (tib. sgrub rgyud) et d’une lignéescolastique” (bshad rgyud), Milarepa étant un peu passé à côté, mais pas trop non plus... C’est compliqué...

Les hostilités entre guélougpa et kagyupas sous “le grand cinquième” (Dalaï-Lama Ngawang Lobsang Gyatso 1617-1682) seraient la cause de la disparition des grands collèges kagyupa au Tibet. Il y eut un vide de plus de 200 ans. Le seizième Karmapa Rangjung Rigpé Dorjé (1924-1981) aurait reçu comme mission de restaurer la lignée scolastique Karma kagyu. A cause des hostilités chinoises, il n’en avait pas eu l’occasion au Tibet pendant les années 1940, et ce fut donc au Sikkim que le projet (Karma Shri Nalanda Institute ou Rumtek Shédra) vit finalement le jour en 1981. Un monastère tibétain était traditionnellement divisé en deux parties : un institut tantrique (drikdra, tib. sgrigs grwa) et un institut scolastique (shédra, tib. bshad grwa). L’institut tantrique, dans le système monastique tibétain, n’est autre que le monastère, et le temple où se réunissent les moines pour “pratiquer”, c’est-à-dire faire collectivement les rituels tantriques et leurs préparatifs. Il n’y a pas de pratique individuelle de la “méditation tantrique”[1].

L’apprentissage de la pratique tantrique (drikdra) est basé sur la familiarisation et l’imitation. Chulthim Gurung parle de “la transmission par l’imitation” (tib. mthong ba brgyud pa’i phyag len). L’apprentissage scolastique passe le plus souvent par la mémorisation de textes et de rituels et leur répétition. Il n’est pas certain comment cela se passait dans les monastères Karma kagyu avant les destructions au XVIIème siècle, mais il n’y avait pas eu d’instituts scolastiques depuis dans la lignée Karma kagyu, et ce jusqu’en 1981. Jamgon Kongtrul Lodrö Thayé (1813-1899) est considéré comme un des grands sauveurs Rimé des grandes et petites lignées tibétaines. Il n’est pas impossible que ce grand sauvetage s’est fait également à coups de réinventions et d’inventions, comme dans toute forme de renouveau. Est-ce qu’il avait ainsi restauré réellement, au moins en théorie, la double transmission scolastique et tantrique Karma kagyu ? Une véritable tradition scolastique avait-elle jamais réellement existée, après la distanciation Kagyupa de l’approche Kadampa de Gampopa ? Quoi qu’il en soit, Karmapa XVI avait conçu et commencé un projet hybride, en y ajoutant une part d’éducation moderne. L’entraînement “tantrique” avait désormais lieu au monastère de Rumtek, en continuation de celui à Tsurphu au Tibet, et l’entraînement scolastique au Shédra nouvellement créé. D’autres Shédra Karma kagyu furent d'ailleurs créés par la suite dans des pays où cette école s’était établie.

La raison du déclin rapide du Rumtek Shédra est double selon Chulthim Gurung : la controverse des Karmapa après la mort de Karmapa XVI[2], et les rapports entre le Shédra et l’administration du monastère de Rumtek, qui voit l’institut d’études (scolastique avec une partie d’éducation moderne) comme une menace contre les traditionalistes conservateurs. L’administration avait tendance à négliger l’infrastructure de l’institut dans ses budgets. Jusqu’à l’an 2008, plus de 200 étudiants avaient fini leur formation (depuis 1981), et ou bien poursuivaient leurs études, ou furent envoyés dans les différents instituts et centres dans le monde.

Novices au monastère de Rumtek, copyright 2007 Blaine Harrington

Malgré le renouveau de la tradition scolastique par Karmapa XVI, Chulthim Gurung conclue que la situation de l'institution scolastique Karma kagyu dans son ensemble est dans un piteux état, et il craint pour sa disparition[3]. Il a constaté par ailleurs que de nombreux jeunes moines adultes avaient quitté le monastère de Rumtek, pour suivre une formation philosophique bouddhiste systématique ailleurs. Les écoles et les Shédra ouvertes depuis par de nombreux hiérarques Kagyu ne sont pas des instituts académiques, ou ayant des liens avec des universités. La plupart de ces écoles monastiques n’ont ni de structure académique, ni de professeurs qualifiés, ni des programmes de cours homologués. Leurs écoles et instituts sont en fait gérés comme des monastères. Rien qu’au Népal (thèse de 2019), il y a plus de deux mille monastères suivant le modèle “scolaire” du bouddhisme tibétain. Il n’y a pas d’inspections, ni par un directeur religieux, ni par l’éducation nationale. La plupart des enfants reste analphabète écrit Chulthim Gurung. “Les monastères ne sont pas des écoles et les moines ne sont pas des professeurs” (Michael Lempert).[4]

Chulthim Gurung propose de rendre les Shédra indépendants des monastères (drikdra), donnant ainsi une chance aux instituts d’études bouddhistes de s’intégrer mieux dans le monde académique, et d’être plus utile à la société contemporaine.[5] Cela permettrait aussi à leurs propres étudiants de poursuivre leurs études ailleurs, diplôme en poche, au lieu de rester pieds et mains liés au monastère, où ils furent accueillis dès leur jeune âge.

Khenpo Tsultrim Gyamtso, lors de la consécration
du stupa à Kagyu Ling 1980 (photo Joy Vriens)

Un retour sur ma propre expérience dans un centre à la fois Shangpa et Karma Kagyu, “Dagshang Kagyu”, qui reflète la situation des centres bouddhistes français de la tradition Kagyupa. La création de la Rumtek Shédra en 1981 avait aussi eu pour effet, qu’un des deux co-abbés Khenpo Tsultrim Gyamtso, fut envoyé en Europe, pour y enseigner les bases scolastiques Karma kagyu, à savoir : le Gyudlama (rgyud bla ma), le Taknyi (brtags gnyis), et le Zabmo Nangdon (zab mo nang don)[6]. Sans cette mission de Khenpo Tsultrim Gyamtso et de son traducteur Tenpa Negi, la situation “scolastique” Kagyu française aurait été assez catastrophique. 

Dzogchen Ponlop Rinpoché à Naro Ling (Plaige, photo Joy Vriens)

Dans la foulée de la création de Rumtek Shédra, d’autres centres Kagyu occidentaux ont eu le projet de créer leur propre Shédra. Je ne sais pas quel était leur degré de réussite. A la sortie de notre retraite de trois ans (en 1987), avec un ami de retraite, nous avions eu l’opportunité de sympathiser avec Dzogchen Ponlon Rinpoché de la Rumtek Shédra, et de discuter avec lui de la possibilité d’un institut d’études à Kagyu Ling, qui pourra recevoir des khenpos de Rumtek pour y enseigner le curriculum de Karmapa XVI. Nous avions développé le projet d’un programme d’études, inspiré par ce qui se faisait chez Chogyam Trungpa aux Etats-Unis, et nous l’avions présenté aux lamas de Kagyu-Ling. Ce n’est pas ainsi que les choses se passent “hiérarchiquement” dans la tradition tibétaine et bhoutanaise. Premier cas de naïveté flagrante. Aussi, après la mort de Karmapa XVI en 1981, et en pleine controverse, ce centre “Dagshang Kagyu”, était devenu nettement plus Shangpa/Pelpoung que Karma Kagyu. Le maître de Pelpoung étant Situ Rinpoché. Avec du recul, je pense que nous étions également naïfs par rapport à l’aspect sectaire de la situation. Un centre “Pelpoung” où viendraient enseigner des khenpos de Rumtek, et loyaux à quel clan ? Le monastère-mère de Sonada allait pouvoir fournir les “khenpos” requis pour la Shédra en construction à Kagyu Ling, nous disait-on ...

Troisième naïveté. L’équipe bhoutanaise en place n’avait aucunement l’intention de laisser d’autres participer à l’organisation des cours de la Shédra, et alla mettre au pas ces nouveaux lamas occidentaux, fraîchement sortis de retraite. Leur compte fut réglé lors d’une visite de Pelpoung Situ Rinpoché (06/09/1988). Il y eut une rencontre entre mon ami, qui lui servait de traducteur, et Situ Rinpoché, pour parler de notre projet. Une rencontre très cordiale, mais lors d’un enseignement public le lendemain, dans un temple comble, Situ Rinpoché avait critiqué ouvertement les nouveaux lamas, tout en faisant les louanges de l’équipe bhoutanaise en place et de leur gestion des affaires. Que ceux qui n’étaient pas d’accord avec cette gestion aillent voir ailleurs. La dernière goutte pour nous eut lieu quelque semaines plus tard, quand Lama Shérab Dorjé venait nous annoncer, sourire aux lèvres, que les enseignants de la future Shédra allaient bientôt arriver. Il s’agissait de son frère et de son neveu. L’un allait diriger les futures retraites, et l’autre allait enseigner à la “Shédra”.

Je n’étais plus là pour vivre la suite, mais elle fut catastrophique. Il a néanmoins fallu beaucoup de temps, avant que la hiérarchie ne décide de démettre l’équipe en place, la Justice française leur forçant la main par des procédures en cours. Et la Shédra de Kagyu Ling ? Quels professeurs, quel curriculum, combien d’étudiants ? Et ailleurs en Europe, qu’en est-il de la tradition scolastique Kagyupa voulue par Karmapa XVI ? Combien de bouddhistes tibétains français ont entendu parler de Nalanda ? Combien ont étudié les oeuvres des maîtres bouddhiste de Nalanda ? Le Dalaï-Lama, souhaitant un recadrage du bouddhisme "tibétain", parle désormais de “bouddhisme de Nalanda”.

Dans son article “Le bouddhisme vu par les médias français : le grand malentendu” du 09 juin 2017, Philippe Cornu dresse un portrait assez juste de la situation du bouddhisme en France.
Mon constat, teinté - il faut le reconnaître - de frustration, est que, critiqué ou adulé, le bouddhisme et ses penseurs n’ont presque jamais reçu l’attention qu’ils méritaient. Mais tout aussi préoccupant à mon sens - et lié à ce manque de considération - est l’idée dominante que le bouddhisme n’est qu’une orthopraxie qui dispense des recettes de bonheur et de sérénité. Il en résulte une incapacité chronique à pénétrer une doctrine et des exercices spirituels qui sont loin d’être de simples outils de bien-être pour l’homme contemporain pressé. Et s’il faut saluer les échos médiatiques des recherches scientifiques qui étudient les effets de la méditation bouddhique sur le cerveau et le comportement, il ne faut pas non plus exagérer les éclairages de cette approche qui reste malgré tout une étude purement fonctionnelle de nos capacités humaines, sans réel lien avec la doctrine philosophique qui sous-tend ces exercices spirituels. Or dans le bouddhisme, theoria et praxis sont indissociables, comme c’était autrefois le cas en Grèce, et tant la perspective philosophique que la pratiquent visent un but sotériologique.” Le grand malentendu, P. Cornu
L’article date de juin 2017, juste avant que n’éclate le scandale des abus de Sogyal Rinpoché et ses conséquences et répercussions. Les publications de Marion Dapsance, et notamment sa thèse 'Ceci n'est pas une religion'-L'apprentissage du dharma selon Rigpa (France) (2013) montrent bien comment ce genre d’abus fut possible. Dans la réalité du bouddhisme tibétain en France et ailleurs, il n’y a pas de place pour la “theoria”, et on est alors en droit de se demander de quoi exactement “la pratique” est la mise en pratique. Les bouddhistes français sont le plus souvent des nouveaux convertis, attirés par le bouddhisme et séduits par lui, ou par le message de ceux qui en parlent et qui savent trouver le ton juste, c’est-à-dire en accord avec les attentes des bouddhistes français. L’article de Philippe Cornu (membre du Conseil de vision de Lerab Ling) et le changement de direction à Lerab Ling ont-ils changé la donne ? Regardons le programme des cours (état de publication du site du 05/11/2020) : Le Véritable Sens de la Méditation, Cultiver la Compassion, Vivre avec l’incertitude et le changement, Journées de pratique de méditation en silence, Le Chemin qui rassemble tout[7], Pratiquer le Ngöndro. A première vue, pas d’étude de textes canoniques en vue.
Dans la grande édition, hormis quelques best-sellers du dalaï lama, de Thich Nhat Hahn, de Sogyal Rinpoché ou de Matthieu Ricard auxquels on peut ajouter La Vie de Milarépa et Le Livre des morts tibétain — les deux seuls ouvrages bouddhistes qui ont connu une popularité auprès d’un public cultivé — bien peu de l’immense littérature bouddhique asiatique a été rendu accessible au public. Les textes canoniques restent cantonnés au domaine savant ou se diffusent dans des milieux confessionnels, les centres bouddhistes. En francophonie, de grandes maisons d’édition ont jadis contribué à diffuser des textes classiques essentiels. Mais soumises aux pressions financières liées à l’actionnariat et constatant qu’en dépit de la vogue du dalaï lama les ouvrages bouddhiques spécialisés sont peu vendeurs, elles renoncent à présent à les publier, se rabattant sur une littérature de vulgarisation généraliste et sur la promotion de la Pleine Conscience. Et si quelques petites éditions spécialisées dans la spiritualité prennent le relais, la diffusion de leurs ouvrages n’outrepasse guère des milieux déjà « branchés ».” Le grand malentendu, P. Cornu
Il semblerait donc que les bouddhistes français ne soient pas réellement intéressés par le bouddhisme, et qu’il s’agisse en effet d’un malentendu. Partiel ou total ? La “theoria” ne les intéresse pas, les Shédra sont vides. La “praxis” déconnectée de la théorie, est en fait ce qui se pratique dans les centres bouddhistes, pendant des retraites, et désormais en distanciel. Elle porte principalement sur “la méditation” : relaxante, introspective, maîtrise du souffle, visualisations, récitations de mantras, pratiques paraméditatives (préparation de l’autel, du maṇḍala, confection de tormas, d’amulettes, de “boumzang”, apprentissage de la gestuelle mudrā, de chant et de la musique etc. etc.)... Ou très souvent, une sorte de darśana, de « vision du divin », « être en présence de la divinité » ou du Maître, en présentiel ou en distanciel. Être là devant lui/elle et s’ouvrir à sa grâce, sans aucune conceptualisation et avec une dévotion fervente. Comme le client est roi, les bouddhistes français ont le bouddhisme qui leur correspond le mieux.

Suite : Initiation scripturaire pour restaurer la transmission

Voir aussi : Des anges oui, de l’angélisme non du 30 mars 2013

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[1] “. These sessions consist of group prayers, rather than the actual practice of meditation. In fact, it is a stereotype in the Western world that all Tibetan monastics practice meditation. In reality, they are busy with praying to Triple gems (dkon mchog gsum), gods56 , and gurus loudly and enthusiastically at the session, whereas actual Buddhist meditation demands a peaceful and quiet place and usually practices alone.” p. 73

[2]This is mainly due to the Sixteenth Karmapa’s reincarnation controversy which erupted in 1993 and caused the stagnation at Karma Shri Nalanda Institute along with the decline of almost all of the typical activities of Karma Kagyu School. Since then, the Karma Kagyu monasteries, centers and institutes have divided into two groups, each supporting a different reincarnate candidate, and both groups legitimize and claim to be the supreme order of the school and that its counterpart is fake. Due to this situation, many Karma Kagyu students, monastics and laities, have joined other schools for their Buddhist philosophical studies or the religious practice.” p. 75
Furthermore, many senior members of the Rumtek Monastery perceive the shédra a threat to the traditional Karma Kagyu institution, many seen a shédra’s education as clerical and political.” p. 102

[3]This research concludes that despite the Sixteenth Karmapa’s successful revitalization of the scholastic tradition, the entire Karma Kagyu scholastic institution is in a perplexing state in the 21st century. Such situation might be an invisible fact for many because there is not much research done on this topic. Therefore, I am concerned about the fading of the tradition if one does not work on it from now. My major arguments in this thesis are for the sustainability of the scholastic tradition by upgrading the entire Karma Kagyu scholastic system that should be compatible with the contemporary and mainstream educational model. By doing so do then younger generations, who are there or who would join shédra can get a better education.” p. 98

[4]On top of it, for many years, I have observed that many Karma Kagyu masters opened dual functioning monasteries and shédras, but they are not an academic institute. Most of these schools have no academic structure, neither qualified teachers, and asserted curricula. They run quasi schools and institutes, which are monasteries in realities. Nepal alone has more than two thousand monasteries that follows that Tibetan Buddhism (Buddhist Directory 2015, 77).74 The worst thing is that neither from a religious head nor from the education department of a country inspects the quality of those monastic schools and institutes. As a result, majority of the students remained illiterate, especially the writing skills when they grew up. Therefore, Michael Lempert’s argument against the contemporary Tibetan monastic education system in phrase stating that “Monasteries are not schools, and Monks are not schoolteachers” is relevant for the Karma Kagyu monastic institutes as well (Lempert 2012, 157).” p. 99

[5]I propose to segregate it from the Tantric, religious, and ritualistic aspects of the monastery physically and institutionally. By doing so, the Tibetan monastic institutes can get a better place in the academic world and Buddhism can be more useful to the contemporary society whereas religion has been pushed aside from the public domain (Zuidema, ed. 2015, 13).” p. 103

[6]Therefore, the First Jamgon Kongtrul credited the Third Karmapa as the founder of the Karma Kagyu scholastic tradition: My28 tradition, from omniscient Rangjung Gyalwa, Mainly emphasizes the teaching doctrines of the Profound Inner Meaning, The Vajra of Delight Tantra’s Two Chapters, And The Highest Continuity”. (Jamgon Kongtrul dans 2010: The Treasury of Knowledge: Buddhism’s Journey to Tibet, translated by Ngawang Zangpo).

[7]Le Chemin qui rassemble tout - Étudier ensemble les enseignements de sagesse du bouddhisme tibétain. IMPORTANT - En raison des nouvelles restrictions sanitaires annoncées par le gouvernement, il n'est…” cliquer et sinscrire pour connaître la suite.
Pour voir le programme pour les étudiants de Rigpa veuillez utiliser votre adresse e-mail et mot de passe du Rigpa Care & Admin. Si vous êtes un étudiant d’un autre sangha et que vous pensez pouvoir participer à cet événement, merci d’envoyer un email à : registration@rigpa.org



mercredi 4 novembre 2020

Les nombreux chantiers du ré-enchantement



Au commencement fut “la religion”. La philosophie grecque serait née d’elle, et s’en serait émancipée (“le miracle grec”) par la suite. Platon disait de la Théogonie d'Hésiode que c’était le plus grand mensonge du monde. Se moquer des dieux, et corrompre la jeunesse, était néanmoins puni par la mort.

Si la religion est taxée de superstition, magie, ritualisme exacerbé, etc., toute superstition, magie, ou tout rituel n’est pas forcément religieux et/ou orthodoxe. Les sectes religieuses ont toujour fait le tri entre ce qui était pure doctrine, et ce qui ne l’était pas. Lédit de Milan ou édit de Constantin (313) déclare la religion catholique comme la religion licite de Rome, toutes les autres “religions” devenant du même coup des superstitions illicites, mais initialement tolérées. La différence entre une religion officielle et une superstition se décrète.

Vers la fin du Moyen-Âge, une autre sorte de purge apparaît, quand (en 1277) Etienne Tempier fait le ménage dans les sciences tolérées par la religion officielle. Plus tard, le pape Jean XXII (1244-1334) interdira la sorcellerie et la magie. Pas parce qu’il n’y croyait pas et qu’il considérait ces sciences comme de la superstition, mais parce qu’elles pouvaient échapper au contrôle de la religion officielle, et que les “arts de la magie sont étroitement reliés à l'invocation des démons ; ils sont « des arts de démons, dérivés d'une pestifère association des hommes et des mauvais anges ». Les “mauvais anges” sont en fait des dieux anciens.

Tout le monde n’accepte pas le rejet de “la sorcellerie et la magie” non-homologuées, parfois les précurseurs encore “magiques” des sciences à venir, et les découvertes et le développement de la “science scientifique” de manière générale (humanisme, Renaissance) contribuent également à saper l’autorité de la religion officielle. La Réforme s’attaque à certaines formes de superstitions et de magie officielles. L’époque moderne est née, mais il faudrait attendre les Lumières pour une attaque en règle contre la superstition et la magie, autrement dit contre ce qui “enchante le monde”. Pendant toutes ces épisodes, on voit des actions et des réactions, souvent un pas en avant, deux en arrière. Les Lumières sont aussitôt suivies d’Anti-Lumières, et des tentatives de renouveau de “l’enchantement” sous toutes ses formes. Aux XXème siècle, les Lumières sont conçues comme le désenchantement du monde”[1], et il y aura de nombreuses tentatives de ré-echantement du monde, notamment entreprises par les religions, et y compris dans le bouddhisme. Des tentatives d'obscurantisme pourraient dire des mauvaises langues.

Cody Bahir en avait fait l’objet de sa thèse Reenchanting Buddhism via modernizing magic Guru Wuguang of Taiwans philosophy and science ofsuperstition (2016, Leiden University), où il analyse le cas spécifique du moine chinois Guru Wuguang (1818-2000) à Taiwan, et son initiative (réussie) du renouveau du bouddhisme Zhenyan, une forme de vajrayāna chinois, qui avait existé en Chine du VIIème au XIIème siècle. C’est une thèse passionnante dont l’intérêt sort du cadre sino-japonais, et qui peut éclairer la discussion sur le “modernisme bouddhiste”, le “bouddhisme protestant”, voire le “néobouddhisme”. Attendez-vous donc à une série de billets sur les diverses tentatives de ré-enchantement, inspirés par cette thèse intéressante.

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[1] Max Horkheimer et Theodor Adorno, Dialectique de la raison (Dialektik der Aufklärung).

lundi 2 novembre 2020

La magie toujours et encore pour ré-enchanter le monde ?


Moine Thai proposant à la vente un masque avec des incantations (Nakhon Pathom Province)

Notre monde évolue sans cesse. Les connaissances d’antan sont les superstitions d’aujourd’hui. De découverte en découverte, les connaissances de l’humanité évoluent avec des effets dans tous les domaines. Cette évolution avait conduit, en Europe et vers la fin du Moyen-Âge, à une hostilité ecclésisatique envers les sciences occultes de tout genre. Le monde était déjà en pleine phase de “désenchantement”. Où finit la religion et commence la superstition, ou bien, où commence la religion et finit la superstition ? La bulle Super illius specula (1326) du pape Jean XXII n’empêchera pas le commerce des indulgences, qui fut la goutte faisant déborder le vase des “protestants”, qui ne s’arrêtèrent pas là pour désenchanter leur religion, soutenu en cela d'ailleurs par l’évolution générale du monde. Les temps changent. Faut-il considérer ce “désenchantement” comme une perte ? Malgré les protestants, le commerce des indulgences ne fut réformé (pas aboli) qu’en 1967 par le pape Paul VI[1].

L’occident se félicite des religions en son sein qui ont subi l’influence des Lumières, et qui sont désormais considérées comme des “religions des Lumières”, à quelques exceptions et dérives sectaires près. En Chine, l’Administration d’État pour les affaires religieuses (Aear) resserre le contrôle des cinq communautés religieuses et leurs institutions. En France, le Ministère de l’Intérieur, qui régit les cultes, appelle de ses voeux un “Islam de France”. Dans le cadre des séparatismes potentiels, les différents bouddhismes nationaux, devraient-ils laisser la place à un “bouddhisme de France” ? “Bouddhisme tibétain de France” ? “Vajrayāna de France” ? Tout cela afin de « renforcer la sécurité nationale », de sanctionner les communautés qui organisent « des événements non-autorisés », qui reçoivent « des dons provenant de l’étranger », pour « contrer les infiltrations » et « faire barrage à l’extrémisme » (citations de l’article La Chine durcit son contrôle sur les religions).

Voire pour libérer le bouddhisme tibétain en France des influences étrangères et mettre fin au système des lamas détachés ? (mutatis mutandis, discours du président Macron du 2 octobre 2020). Cela en plus du dispositif juridique français contre les dérives sectaires[2] déjà en place.


"Wealth Vase" (tib. bum bzang),
une "mini corne d'abondance" avec 5 divinités Jambala

Existe-t-il encore de l’espace pour “ré-enchanter” le monde dans le cadre de la loi ? Par de la magie “religieuse” licite ? De la magie blanche s’entend. Celle qui combat les tremblements de terre, les tsunamis, les sécheresses, la pauvreté (les “boumzang” à placer sous son lit pour attirer les richesses), les épidémies, les pandémies, les cauchemars, les terreurs du bardo, etc. par des yantras, des mantras, des amulettes de santé etc. 

"Libération à la vue du mantra bouddhiste
Tagdrol Masque"


A chaque catastrophe, les réseaux sociaux bouddhistes fourmillent de solutions recommandées par des grands maîtres bouddhistes. Le Bouddha doit être fier. Il fut un peu réticent au début pour enseigner sa doctrine subtile, et avait peur d’être mal compris, voire pas du tout compris, mais s’il pouvait voir les amulettes, les masques à maṇḍala, yantra et mantra, et entendre toutes les prières et mantras accumulés et comptabilisés, il aurait été ré-enchanté, rassuré et fier, quoi qu’en disent des rejetons pisse-vinaigre des Lumières.

Sur les "boumzangs"

Boumzang de Kalacakra (avec mantra)

Non seulement Padmasambhava aurait introduit au Tibet le bouddhisme en 786, il y aurait également introduit le "vase de fortune" porte-bonheur, en donnant les instructions de leur fabrication, consécration etc. Si vous souhaitez enchanter votre vie et "en même temps" attirer de bonnes choses, vous trouverez cet objet magique en ligne pour un prix pouvant varier entre $99 et $999, en fonction de leur contenu etc. On peut aussi fabriquer son propre vase, pour faire entrer la magie dans sa vie pendant le confinement. Le vase Kalacakra ci-dessus est préparé par des moines à Taiwan, puis béni par H.H. Taklung Tsetrul Rinpoche. Entrez pour le dzogchen, sortez avec un "vase de fortune" à la main.


J'ai déjà écrit sur les mantras spécifiques recommandés "contre le Covid" par des maîtres bouddhistes dans mon billet Le rêve d’un anthropologue ? La dernière tendance est celle des amulettes.

Amulettes à toutes fins utiles en ligne
(le site présente de nombreuses familles de produits)


L'abbé de Tengboché (Népal), Nawang Tenzin Zangbu, est décédé le 10 octobre dernier. S'inquiétant pour la santé de ses fidèles dans le cadre du Covid19, son dernier voeu était de les protéger contre le covid en faisant distribuer des "amulettes buti".

Photo d'une amulette "buti" distribuée

Le service des prières à la demande à Shechen (tarifs 2013, tarifs 2017) est actuellement fermé à cause du Covid. Les commandes payées en avance peuvent être remboursées ou exécutées après la crise. Il faudrait donc temporairement se débrouiller autrement.


La "magie" est une affaire de "spécialistes" intermédiaires, et donc de services rendus et vendus. Est-ce qu'elle invite au rêve, à la créativité, à la poésie ? Depuis toujours ou depuis longtemps, elle est une marchandise, un produit de consommation, de première nécessité ou non, essentiel ou non-essentiel, je vous laisse juge.   
 
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[1] Celui-ci “déclare dans Constitution apostolique Indulgentiarum doctrina : “« des abus se sont introduits dans la pratique des indulgences, soit parce que « par des indulgences immodérées et superflues » on dépréciait les clefs de l’Église et on affaiblissait la satisfaction pénitentielle, soit parce que le nom des indulgences était blasphémé à cause de « profits condamnables »” Wikipédia

[2] - la déstabilisation mentale
- le caractère exorbitant des exigences financières,
- la rupture avec l’environnement d’origine,
- l’existence d’atteintes à l’intégrité physique,
- l’embrigadement des enfants,
- le discours antisocial,
- les troubles à l’ordre public
- l’importance des démêlés judiciaires,
- l’éventuel détournement des circuits économiques traditionnels,
- les tentatives d’infiltration des pouvoirs publics.

dimanche 1 novembre 2020

Nature et Culture, l'éternelle bataille entre les asura et les deva


Roue des existences, détail, la bataille entre asura et deva HA33570

Le monde a été créé et façonné par les anciens dieux (asura), qui sont des dieux de la Nature, selon le modèle d’un mont axial avec les continents etc. Les asura se sont installés au sommet du mont Sumeru/Meru (Trāyastriṃśa), mais par la suite, lorsqu’ils étaient dans un état d’ivresse à cause de leur abus du vin Gandapāna, ont été chassés et battus par les deva sous la direction de Śakra (Indra), qui s’installe alors au Mont Sumeru/Meru avec ses troupes. Les asura, qui vivent désormais dans le monde céleste directement en-dessous de Trāyastriṃśa, cherchent leur revanche. Dans le monde des asura (Asurabhavana)[1] pousse un arbre appelé Cittapātali, avec une durée de vie d’un éon. Cet arbre est différent de l’arbre corail Pāricchattaka (Skt: Pāriyātra L. Erytrina variegata) qui pousse dans le monde Trāyastriṃśa.

Il n’est pas très clair à quel arbre correspond “l’arbre noble” (tib. 'phags pa ljon shing skt. ārya drūma), mais cette espèce se trouverait également dans la Terre pure de Sukhāvatī. L’expression lha'i ljon shing signifie “arbre des deva”, ce qui suggère qu’il s’agit de l’arbre corail poussant dans le monde des deva. Cet arbre a pour caractéristique d’exaucer les voeux (tib. dpag bsam ljon shing skt. kalpavṛkṣa) , comme le joyau Cintāmaṇi, et de faire apparaître ce que l’on désire.

C’est le manque de cet arbre qui aurait fait se réaliser aux asura la perte et la nostalgie de leur monde, et qui les motive à reconquérir le sommet. Les asura, les anciens dieux, qui sont les dieux (et les agents) de la Nature, représentent le Chaos, la règne de la Nature. Les deva sont les dieux de la civilisation, de la culture, de l’idéologie et représentent l’ordre. A chaque avancement des forces du Chaos/la Nature, les deva rétablissent l’Ordre. Que les deva et l’Ordre triomphent “Lha rgyal lo”.

Quand Śakra (Indra) s’installe au sommet du Mont Sumeru, les deva vivent au Trāyastriṃśa, et les asura dans leur monde, l'étage en-dessous. Ce fait mythologique de l’avènement de l’Ordre sera reproduit sans cesse dans les mythes, dans les cérémonies et les rituels, aux jours fastes, etc. L’Ordre est défendu par les forces du Bien, et le Chaos/la Nature non dominée constituent les forces du Mal. Quand, pendant des périodes de grands chamboulement, les forces du Mal mettent à mal l’Ordre, les forces du Bien tentent de trouver des alliés parmi les forces du Mal. Les troupiers de la Nature qui se battent de leur côté leur sont inféodés et liés par serment, en échange d’une rémunération. Cette rémunération, ce sont les offrandes que les fidèles de l’Ordre, des deva, leur font, notamment les substances sauvages que sont les viandes, le sang, l’alcool,... Certains asura sont donc les mercenaires des deva. Si leurs rémunérations cessent, et que les fidèles arrêtent leurs offrandes, le Chaos risque de revenir. Si leur deva référent est démis par un autre (Śakra-Indra sera demis par Śiva, qui sera démis à son tour par Vajrapāṇi, etc.), ils prêteront allégeance à lui.  

Srinmo du Tibet (illustration des archives d'Erwan Temple)

Pour discipliner, dompter ou convertir une région, il faut dominer la Nature et ses agents créateurs de Chaos. Il faut marier le Ciel/lOrdre et la Terre/le Chaos, en imposant l’Ordre sur le Chaos. L’Ordre est le principe actif qui va (in)former le Chaos/la Nature/la Matière passive. l’Homme est actif, la Femme passive, c’est donc tout naturellement (=par idéologie) que la Terre/la Matière/la Nature/le Chaos sera représentée par la Femme, qui doit être déterminée/domptée/appropriée. Une région sans Ordre, sans loi, sans roi, est une région sauvage, où règnent les forces du Chaos. Quand les agents de la Nature ont été disciplinés par et sont inféodés aux deva dominants, dans un maṇḍala uni, ont peut considérer que cette région a été domptée et civilisée. Sous le contrôle des deva, les agents de la Nature peuvent alors rendre service aux fidèles, au cours de petits rituels

Les troupiers de la Nature sont ceux qui exécutent et connaissent le mieux les lois de la Nature sauvage et dominée. Ils sont des experts en magie, hindoue, bouddhiste, qu’importe la culture où la Nature et l’Ordre s’opposent, tout en obéissant à des lois bien précises, à suivre scrupuleusement. Est-ce que c’est cet aspect qui est le plus caractéristique d’une religion, y compris du bouddhisme ? Il a pu avoir son utilité dans les temps anciens, pour alléger les souffrances des fidèles, mais à notre époque, est-ce que c’est aspect a encore un rôle à jouer pour alléger les souffrances ? Pourquoi, et comment ?

Dans Buddhist Magic, Sam van Schaik explique que des bhikkhus ou des “sorciers” bouddhistes laïcs tenaient des livres de recettes et d’incantations (compendium), afin de rendre différents services magiques à toutes fins utiles au laïcs. Certains livres ont été préservés, notamment The sādhana of Bhikṣu Prajñāprabhā" manuscrit de Dunhuang IOL Tib J 401, que van Schaik a traduit dans son livre. Un autre livre en tibétain est l'Almanach (tib. be’u ‘bum) de recettes à toutes fins utiles de Bari Rinchen Dragpa 1040–1111). On peut donc imaginer que les fournisseurs de services magiques (FSM) bouddhistes tenaient de cahiers (“Instructions portables”), où ils ajoutaient des recettes nouvellement acquises, bouddhistes, non-bouddhistes,... Dans le classement tantrique tibétain, toutes les recettes magiques furent classées parmi les Kriyā tantra (tantras d’actions, rituels), même si elles n’étaient pas originaires de tantras[2]. Ils étaient donc placés dans la classe inférieure des tantras. Cependant, quand les yogatantras supérieurs sont apparus, ces recettes ne devenaient pas obsolètes, au contraire. Le Vajra-bhairava tantra, qui est un yogatantra supérieur est avant tout un compendium de magique violente, qui a pour but d’influencer et de contrôler autrui, pour créer de la division entre des amis ou des amants, pour dérober autrui de la faculté de parler, pour paralyser autrui et pour causer la folie ou la mort[3]. Le onzième siècle au Tibet était celui des combats magiques entre des sorciers (vidyādhara) tibétain qui avaient ramenés leurs recettes magiques principalement du Népal.

Les “Instructions portables”, qui font partie de l’Almanach de Bari lotsawa, commencent par des “yantras” (tib. ‘khrul ‘khor skt. yantra bandhana), qui sont des diagrammes magiques pour asservir des individus.

Pour l’anecdote, je pense que l’information que van Schaik[4] rapporte dans son livre sur Marpa et Vairocanavajra n’est pas véridique (voir mon blog L'apport de Vairocanavajra du 11 juin 2010), à cause du simple fait que Marpa vécut au XIème siècle, et Vairocanavajra au XIIème siècle. Ce dernier aurait visité le Tibet entre 1120 à 1151. Il fut néanmoins un des maîtres de Lama Zhang (tib. Zhang G.yu-brag-pa Brtson-'grus-grags-pa, 1123-1193).

Les pratiques (skt. sādhana) des grands yidams (heruka), des ḍākinī, et des dharmapāla, sont des pratiques-cadres, où l’on trouve un grand nombre de recettes magiques des troupiers de la Nature. Le domptage de ces troupiers implique l’intégration et l’encadrement de leur recettes magiques, “dans l’intérêt du Buddhadharma”. Les siddhi (pouvoirs occultes) produits par ces pratiques permettent l’accès aux différents types d’activités de ces troupiers : pacifier, accroître (les richesses), séparer, contrôler, commander, supprimer, expulser et tuer.

Évidemment, les commentaires desdites pratiques expliquent que tout cela a un sens plus profond, l’ennemi réel étant son propre ego et ses propres émotions perturbatrices. Si vous voulez préserver cette interprétation ne fouillez pas dans les origines de ces pratiques. Est-il (toujours) nécessaire de faire ce type de pratique “afin de dompter son ego et ses émotions perturbatrices, et connaître la nature de l’esprit”, ou le bouddhisme enseigne-t-il d’autres méthodes plus directes et moins laborieuses pour atteindre le même objectif ? Je pense que la pratique de śamatha et vipaśyanā permettent une bonne approche de ce qu’est “l’esprit” et comment “il” fonctionne. Mais pour certains maîtres tibétains, cela ne suffit pas, et il faut passer par les pratiques des grands yidams, des ḍākinī, et des dharmapāla. Sans ces pratiques, on serait comme un “oiseau sans ailes”... Sans les recettes magiques d’origine non-contrôlé et leurs résultats on “serait impuissant” pour apprendre à connaître la nature de l’esprit. Je trouve cela un drôle d’idée.
Lors de la fondation du Karma Śri Nalanda Institute for Higher Buddhist Studies (KSNI) dans le monastère de Rumtek au Sikkim, le seizième Karmapa, Rang byung rig pa’i rdo rje (1923-1981), avait fait une sélection des traités à inclure dans le programme d’études et avait désigné certains textes comme les bases scripturaires de la Mahāmudrā (parmi lesquelles figurent le Samādhirājasūtra et le Mahāyanottaratantraśāstra/Ratnagotravibhāga).[5] Il estimait que de toutes les méditations, la Mahāmudrā sera la plus profitable aux occidentaux, comme elle approche la conscience directement et que de ce fait elle est accessible à toutes les cultures. Faisant suite à ce souhait, le maître contemporain Thrangu Rinpoche met l’accent sur l’enseignement de la Mahāmudrā afin de le rendre disponible pour tous ceux qui s’y intéressent ou souhaitent le pratiquer.”[6]
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[1] In schools that recognize the desire realm as consisting of five realms, the asura realm tends to be included among the deva realm. In Tibetan Buddhism, the addition of the asuras in the six-world bhavacakra was created in Tibet at the authority of Je Tsongkhapa.

[2] “In fact most of the texts in the kriyā class are not tantras at all but have names ending in sūtra, dhāraṇī, or vidyārajñi (“queen of spells”). Faced with the quandary of where to put these texts in the canon, Tibetan compilers opted for the lowest level of the tantra class, despite the fact that so few of the texts were called tantras. In fact, their origin is not in the Vajrayana, but as the magical ritual texts of early Buddhism.” Buddhist Magic.

[3] “ In the tantra these rituals are classified in terms of pacifying, increasing, separating, controlling, summoning, suppressing, expelling, and killing.” Buddhist Magic

[4] “The names of some of these contributors suggest that they may not all have been Buddhists or may have come to Buddhism from another tradition, such as Shaivism. Bari probably studied with some of them on his travels, and may have met others in Tibet. He tells us that a ritual for repelling hostile non-Buddhists was given to Marpa Lotsawa (1012– 1097), an older and equally prominent teacher in the eleventh century. Marpa received the ritual from Vairocanavajra, an Indian from Orissa who traveled to Tibet and from there on to China.” Buddhist Magic

[5] King of Samadhi, Thrangu Rinpoche, Rangjung Yeśe Publications, Honk Kong, Boudhanath &Arhus, p. 12.

[6] Extrait du Synopsis de Ocean of the Ultimate Meaning, commentaire de Thrangu Rinpoche sur le traité sur la mahamudra du même titre, composé par le 9ème Karmapa Wangchuk Dorje (1556-1603), Shambala Publications.