dimanche 8 décembre 2019

Révélations mode d’emploi

Joseph Smith lisant et traduisant les Tablettes d'or

Une “sagesse divine” est révélée en étapes (temporelles et/ou spatiales), directement ou avec des intermédiaires hiérarchiques.

La source de la sagesse divine se trouve dans un mésocosme (l’Imaginal, saṃbhogakāya, mundus imaginalis, Terre pure, monde parallèle, etc., entre le macrocosme et le microcosme). Le destinataire d’une sagesse divine doit se rendre dans une terre imaginale, dans un corps qui n’est pas son corps physique, ou bien une entité mésocosmique lui apparaît (songe, vision, audition, conception …) pour révéler la sagesse divine. Le destinataire le transmet, le dicte et - s’il a “revêtu” un corps humain - l’écrit dans une langue humaine. Dans le cas de missionnaires envoyés par le mésocosme (Plérôme), ceux-ci s’incarnent dans un corps humain ou en “revêtent” un, pour être visibles, audibles et tangibles. Ceux venus dans des temps reculés ont pu écrire leurs révélations sur des “supports” et cacher ceux-ci pour qu’il soient redécouverts au moments opportuns. Leurs destinataires futurs recevront au moment opportun toutes les instructions nécessaires à leur redécouverte. Si une Révélation peut être attribuée à des messies ou des personnages illustres du passé, cela leur donne aussitôt un certain cachet et de l’autorité. C’est la raison d’être des apocryphes et des pseudépigraphes.

On peut faire l’hypothèse que lorsque le phénomène des Révélations et de leur réception/redécouverte était relativement nouveau, il fallait des preuves aussi matérielles que possibles pour justifier d’une origine illustre, lumineuse et céleste. Une fois habituée au phénomène de la Révélation, l’inspiration directe ou même l’invention sont devenus acceptables, ce que l’on peut voir dans le cas des “trésor spirituels” (t. dgongs gter) tibétains actuels. Les conditions même de la redécouverte font souvent partie du contenu des Révélations, qui auto-expliquent comment elles sont parvenues à l’homme.

Ainsi, nous avons par exemple le cas des Trois stèles de Seth, le troisième fils d’Adam, qui avait reçu ces hymnes secrets au cours d'extases multiples, et qui les avait gravés dans des stèles, qu’il avait par la suite cachées sur une montagne. Dosithée, contemporain de Saint Jean Baptiste, les retrouva au cours d’une vision où il fut transporté en le lieu, où le texte était caché. Comme il s’agit d’un texte gnostique du IIIème siècle, il s’est encore passé un laps de temps, avant que les hymnes étaient écrits, rendus publics et utilisés liturgiquement. Donc une transmission en trois temps : un personnage de la Genèse, au moment de la création de la Terre, un personnage contemporain du Christ, et l’auteur réel du IIIème siècle.

Il y a aussi le cas du corpus des traités mystico-philosophiques d’Hermès-Trismégiste (HT), apparus au IIIème siècle. HT grave et cache ses enseignements avant de remonter au ciel “afin qu'eût à les chercher toute génération née après le monde”[1]. La Table démeraude[2], car il s’agit de ce texte, aurait été retrouvée dans son tombeau.
En 640, l'Égypte, devenue entre-temps chrétienne et byzantine, est conquise par les Arabes qui vont perpétuer la tradition hermétique et alchimique dans laquelle s'inscrit la Table d'émeraude.” (Wikipédia).
Les Arabes vont d’ailleurs perpétuer tout le patrimoine philosophique, théosophique, gnostique (au sens large) … et c’est par leur biais que l’Europe les redécouvrit. LEglise voit finalement dun mauvais oeil cettesagesse divine qui ne correspond pas/plus à son propre dogme et les interdit. Les différentes filières “théosophiques” suivent leur propre chemin.

Certains “théosophes” (au sens le plus large) voulant les réactualiser, systématiser, et leur donner de l’autorité inventent le personnage de Christian Rosenkreutz (CR) qui serait né en 1378 et mort en 1484. C’est Johann Valentin Andreae (1586-1654) qui s’occupe en premier de son hagiographie en 1616 (Les Noces Chymiques de Christian Rosenkreutz). Les deux traités attribués à CR sont considérés avoir été écrits par Andreae. C’est le procédé gnostique en trois étapes. Étape de révélation 1 par une entité à un personnage légendaire, source orale ou écrite alléguée de l’étape de révélation 2, l’étape de révélation 3 étant le premier auteur humain publiant révélation 2.

Un laps de temps entre phase 1 et 2 ou entre 2 et 3 est parfois hagiographiquement justifiée par une période de discrétion volontaire ou imposée. Au Tibet on connaît le phénomène de la transmission à un seul individu à la fois (t. gcig brgyud) pendant plusieurs générations, au bout de laquelle sa transmission se libère, ou le phénomène de maîtres cachés (t. ‘bad pa’i rnal ‘byor). Chez les Rosicruciens, “la confrérie doit demeurer ignorée pendant un siècle” et les premiers ont vécu “dans la discrétion la plus totale”. (Faivre, II, 276). La continuité "ininterrompue" de la transmission est ainsi sauve. L’invention de Christian permet par ailleurs d’unifier (“Eynigkeit”) diverses filières ésotériques.
Les Arabes ont mis leurs sciences à la disposition de Christian et par son intermédiaire elles circuleront, mêlées à d’autres sciences, fondues au creuset d'une axiomatique universelle grâce à une ‘entente’ - un irénisme religieux et scientifique entre les chercheurs du monde.” (Faivre, II, 277)
Le même phénomène de regroupement et de systématisation de divers transmissions en une seule existe aussi dans le bouddhisme tibétain. La lignée kagyupa est d’abord la confluence des traditions Kadampa et Mahamudra (Gampopa), puis ensuite avec l’essor du tantrisme tibétain, une confluence de quatre transmissions yoguiques (t. bka' babs bzhi)[3]. Dans l’école des Anciens, Longchenpa fut un des plus grands systématiseurs. En fait, le regroupement et la systématisation étaient quasiment continus. Des instructions ésotériques d’autres lignées et de traditions non-bouddhistes (p.e. Jâbir) étaient intégrées en les adaptant au fur et à mesure qu’elles apparurent. Le mouvement non-sectaire fut un moment formidable d’invention.

Comme les Rosicruciens, les maîtres bouddhistes tibétains auraient pu dire “Notre philosophie n'est rien de nouveau : elle est conforme à celle dont Adam hérita après la chute et que pratiquèrent Moïse et Salomon. Elle ne doit pas mettre en doute, réfuter des théories différentes : parce que la vérité est unique, succincte, toujours identique à elle-même.” (Faivre, II, 278)

On peut encore mentionner le fondateur des Mormons, Joseph Smith, qui eut des visions d’anges à partir de 1820.
Trois ans plus tard, selon Joseph Smith, le soir du 21 septembre 1823, alors qu'il priait intensément, une lumière emplit sa chambre, et un messager céleste, nommé Moroni, lui serait apparu et lui aurait révélé que des annales anciennes, gravées sur des plaques d'or, étaient enterrées dans une colline voisine et que lui, Joseph Smith, devrait traduire en anglais ce texte sacré.”
‘Joseph raconta que pendant les quatre années qui suivirent, il rencontra Moroni sur la colline, tous les 22 septembre, afin de recevoir des enseignements et des instructions supplémentaires, et que, le 22 septembre 1827, quatre ans après avoir vu les plaques pour la première fois, il les reçut. Smith raconte qu'il se rendit sur le flanc occidental de cette colline de Cumorah, un peu en dessous du sommet, qu'il y trouva enterrées les plaques déposées dans un coffre en pierre, l'Ourim et Thoummim et un pectoral en or. Selon lui, les plaques étaient en or, gravées de caractères égyptiens, et reliées avec trois anneaux comme les feuilles d'un livre... L'Urim et Thummim consistait, dit la mère de Joseph qui l'aurait vu, en deux diamants triangulaires, enchâssés dans du verre et montés sur des branches d'argent, un peu comme les lunettes qu'on portait autrefois. Dans le récit de sa découverte, Joseph Smith ne précise pas qu’une « épée » se trouvait à Cumorah, dans le coffre de pierre. C'est plus tard, dans les récits des « témoins », que cet objet, l'épée de Laban, sera mentionné
.” (Wikipédia)
L’apogée de ces procédés ésotériques et théosophiques est sans doute l’apanage de la Société théosophique (ST) fondée en 1875 à New York par Madame Blavatsky, Henry Steel Olcott et William Quan. Elle continue le projet théosophique occidental, mais ouvre son mouvement à l'ésotérisme oriental, en lui donnant même la priorité, ce qui ne sera pas au goût de tous ses membres (p.e. Rudolph Steiner, qui n’aime finalement que lidée de la réincarnation mais revue et corrigée par Lessing etc.). Madama Blavatsky n’aime pas le bouddhisme “exotérique” “du Sud” et lui préfère les “mahatma” (mahātma), des grandes âmes, séjournant dans une vallée secrète au Tibet, également appelés “Maîtres”, “Adeptes” ou encore “Instructeurs ésotériques”, qui étaient tous membres de la “Grande loge blanche” (Blog Une lignée de chercheurs de la conscience immortelle).

Mary Lutyens est l’auteur du livre The life and death of Krishnamurti 1895-1986. Elle explique que pour devenir membre, aucune adhésion à un dogme n’est demandée. Il suffisait d’affirmer sa croyance en la Fraternité Universelle de l'Humanité et en l’équivalence de toutes les religions. Ceux qui voulaient avoir accès à l’enseignement de “l’école ésotérique” devaient cependant d’abord prouver leur loyauté au mouvement et leur sincérité (Blog Des visionnaires occidentaux se réclamant du Bouddha).
“Les enseignements de « l’école ésotérique » étaient principalement ceux qui provenaient des « Maîtres » (Mahātmā), des êtres spirituels supérieurs (de préférence hindous ou bouddhistes), membres de la Fraternité blanche/Grande Loge Blanche. Ils s’étaient libérés de "la roue du Karma", mais préféraient rester en contact avec les humains afin de les faire avancer sur le chemin de l’évolution. Ils étaient nombreux, mais deux parmi eux jouèrent un rôle important dans le mouvement théosophique. Il s’agissait des Maîtres « Morya » et « Kout Houmi », qui avaient revêtu une forme humaine et vivaient "dans un ravin au Tibet" (Ladakh ?). Ils avaient également le pouvoir de se matérialiser ailleurs et d’entrer en contact avec les dirigeants du mouvement. Madame Blavatsky aurait vécu pendant six mois auprès de ces Maîtres au Tibet, où elle aurait reçu un entraînement occulte, qu’elle expose dans Isis Dévoilée et La doctrine secrète.”

Dans la hiérarchie des êtres spirituels, les deux Maîtres se tenaient en dessous de Maitreya, le bodhisattva, dont le mouvement attendait une nouvelle entrée imminente dans un "véhicule humain". Maitreya serait déjà apparu auparavant en la figure de Jésus. Le Bouddha était le supérieur hiérarchique de Maitreya.”

Après la mort de Blavatsky et Olcott, Annie Besant fut choisie comme présidente du mouvement, assisté par Charles Webster Leadbeater, qui fondèrent en 1911, l’ordre de l’étoile d’orient. Les deux se dirent clairvoyants. Cette clairvoyance passa notamment par les messages qu’ils reçurent des deux Maîtres du mouvement sous forme de courriers... Besant était en contact avec Morya et Leadbeater avec Kout Houmi. Selon Leadbeater, les deux Maîtres n’allaient plus quitter "le ravin au Tibet" où ils séjournaient, et pour recevoir leurs enseignements, il fallait s’y rendre dans le corps astral, pendant son sommeil. Cette charge incombait à Leadbeater, qui devait accompagner les candidats, pendant leur sommeil, en son propre corps astral, et qui devait affirmer le lendemain, si les candidats avaient réussi ou non…” (Blog Des visionnaires occidentaux se réclamant du Bouddha).
La société théosophique continuait les spin-off des “théosophes” qui les avaient précédés en y mélangeant de l’ésotérisme oriental. Tout comme “une entité” “Seth” se serait par la suite (ré)incarné en “Jésus”, cette même entité (bodhisattva) allait s’incarner en Maitreya, le nouveau maître pour le monde. La ST avait pour mission (comme il ressort de courriers ou de télégrammes - urgence oblige - des deux mahatmas au Tibet) de lui trouver et préparer “un véhicule” humain : ce serait le jeune Krishnamurti, découvert en 1909. Pour sa consécration finale en “Maitreya”, il devait se rendre en “corps astral” à Shambala, un monde parallèle bouddhiste tibétain. Ce voyage (en fait il était enfermé avec Leadbeater) dura trois jours. Kout Houmi, Maître Morya, Annie Bessant et Leadbeater furent également présents en leurs “corps astraux” à Shambala. En sortant de ses trois jours d'enfermement avec Leadbeater, Krishnamurti fut salué comme le Maître du mouvement. Plus tard (en 1929), il devait renoncer à cette honneur et dissoudre le mouvement.

La Société théosophique n’était pas pris au sérieux par les autres religions, principalement à cause de leur syncrétisme et leur imagination créatrice débordante. Un bouddhiste tibétain occidental prendrait sans doute l’épisode du “véhicule” de Maitreya pour un délire total, et pourrait en même temps prendre avec le plus grand sérieux les inventions (termas) d’un Chogyam Trungpa concernant Shambala et sa consécration du Maître-Roi. Puisque Chogyam Trungpa était un maître authentique, avec une lignée authentique, des instructions authentiques et une réalisation authentique. Qu’est-ce qui donne au fond ce caractère “authentique” à tout cela pourrait-on se demander ? Une chose qui s’appelle la “Tradition”. La magie, l’astrologie, la médecine astrologique, l’alchimie, etc. du bouddhisme tibétain sont authentiques et traditionnelles et ont été transmises de façon ininterrompue !

Pendant la période de gloire de la Société théosophique, nous avions pourtant vu la synergie entre les idées théosophiques occidentales et les idées religieuses de maîtres hindous. L’Occident et l’Orient s'influencèrent mutuellement. Des maîtres hindous ont cru aux théories de lInde comme le berceau de la religion primitive de la race aryenne. Les conférences de Vivekananda avaient du succès en Occident parce qu’il savait parler de sa religion (Advaïta védanta) d’une façon universaliste, une synthèse religieuse et philosophique. Il entra en 1884 dans la loge maçonnique Anchor and Hope no 1 de Calcutta, de la Grande Loge de l'Inde. Romain Rolland publia La vie de Vivekananda et l'Évangile universel. L’enseignement de Vivekananda était très populaire et influença de nombreuses personnalités comme p.e. Gandhi. L’honneur faite à l’Inde, considérée comme le berceau de la religion primitive par les théories aryennes, et l’intérêt que la ST portait à elle, ont dû booster la confiance nationale de Vivekananda qui avait inspiré le mouvement pour l'indépendance de l'Inde.

L’intérêt pour le bouddhisme tibétain et ses maîtres “mahatmas” de la part de la ST et dautres (souvent issus delle) était, initialement du moins, fonction des dogmes de la ST. Le bouddhisme tibétain (notamment l’école des anciens) est par ailleurs une des rares religions où la redécouverte/l’invention de nouvelles Révélations (gter ma) est encore possible, et plus ou moins régularisée. Pour ceux qui s’intéressent à l’ésotérisme, le bouddhisme tibétain a pour avantage de proposer une portefeuille ésotérique et “théosophique” très complète et d’avoir des lignées “ininterrompues” avec des maîtres vivants capables de les transmettre. L’intérêt des occidentaux pour cet aspect ésotérique a sans doute contribué à booster son développement dans ce sens particulier.

Rappelons que dans le bouddhisme originel, la Révélation, ou l'autorité de la Parole révélée n'est pas une source valide de connaissance (pramāṇa). C'est la raison pour laquelle Madame Blavatsky n'aimait pas le bouddhisme originel.


"La tranquille certitude d'une statue de portail", extraits du du Déclin/Automne du Moyen-Âge (PDF) de Johan Huizinga

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[1] Antoine Faivre (dir.), Présences d'Hermès Trismégiste, Albin Michel, coll. « Cahiers de l'Hermétisme », 1988

[2] “L’émeraude est la pierre traditionnellement associée à Hermès, comme le mercure est son métal.” (Wikipédia) L’émeraude est une variante du béryl. Le nom sanskrit pour béryl est le vaidūrya ou vidūraja, qui est la couleur du Bouddha Sangyé Menla ou Bhaiṣajyaguruvaiḍūryaprabhārāja, dont on dit habituellement que sa couleur est “lapis lazuli”.

[3] L'importance des lignées se retrouve également dans les traditions ésotériques occidentales. “ ‘Tradition’ au sens ou [Marsile] Ficin a déjà l'entendait, par filiation intellectuelle ou initiatique ininterrompue depuis une époque très lointaine.” Faivre, II, 279

samedi 7 décembre 2019

Origines de la gnose



J’ai noté dans plusieurs blogs les possibles liens entre différentes traditions qu’on peut qualifier de gnostiques (relatives à une gnose au sens large). Il ne s’agit pas de dire qu’une tradition a influencé ou inspiré une autre (voir p.e. le manichéisme et le Bouddha de Lumière), mais qu’il existe des éléments gnostiques communs ou très similaires à l’Est et à l’Ouest, avec Babylone au centre comme son berceau. Cette recherche commune de la gnose est sans doute ce qui a pu conduire à des tentatives d’établir une gnose universaliste et syncrétique (p.e. société de la théosophie), et a facilité l’accueil de traditions orientales en Occident.

La Sophia est la sagesse divine, la connaissance de Dieu, la “théosophie”, représentée de façon féminine. Cette connaissance est une gnose qui affranchit de la “Fatalité astrale”. C’est la sagesse divine qui a créé le monde. Le gnosticisme historique n’est qu’une des formes de la gnose. Les Séthiens sont une des sectes gnostiques classées dans le gnosticisme. Pour les Séthiens, la Sophia est personnifiée en trois figures féminines qui ont chacune une fonction hiérarchique différente. La Mère divine (“la mâle et virginale”[1] Barbélô, la Pensée Première du Dieu suprême), une entité inférieure, Sophia, qui est à l’origine du méchant Démiurge (Archonte), responsable des travaux de création du monde et des humains (avec des parcelles d’essence divine de la Mère divine) et l’Eve spirituelle (Epinoia), envoyée sur terre pour avertir l’humanité (Adam) de leur parenté avec la Pensée Première, dans le but d’une réintégration de toutes les parcelles de l’essence de la Mère divine dans leur unité primordiale. (Écrits gnostiques, La Pléiade, pp XL) Les Séthiens se nomment d’après Seth, le troisième enfant d'Adam et Ève, conçu après le meurtre d'Abel par Caïn.
L'idée d'une origine divine de l'âme humaine et de son retour au séjour céleste n'est d'ailleurs pas propre au gnostiques. C'est, initialement, une conception chaldéenne adoptée par les “maguséens”, des mages iraniens émigrés qui propagent en Mésopotamie et en Asie Mineure un mazdéisme syncrétique. Rencontrant les Grecs en Ionie, ils transmettent aux pythagoriciens la conviction que l'âme est immortelle et divine, comme les astres dont elle est issue. Développé dans le Phèdre de Platon, cette doctrine est devenue, au début de notre ère, une opinion commune. Néanmoins, les gnostiques lui impriment leur marque spécifique double. Selon eux, la chute de l'âme est antérieure à la création du cosmos. Elle remonte à une catastrophe primordiale, survenue au sein du Plérôme, dans l'entourage même de Dieu. Alors que les idées divines se constituent en entités spirituelles appelées “éons”, qui célèbrent éternellement la gloire du Premier Père, l'une d'entre elles, qui s'est détournée de son rôle, est exclue de la plénitude de l’être. Son affliction donne naissance à la matière, où elle enfante un Démiurge qui façonne le monde visible. La création de l'homme, capable d'intelligence et de gnose, est une ruse de la Providence pour récupérer la lumière déchue.” (Ecrits gnostiques, La Pléiade, pp XIX-XX)
Voilà un bref résumé des origines de la dualité Esprit-matière et du mythe de la primauté de l’Esprit, dont il est si difficile à sortir.
La vie d'ici-bas est une déchéance : on y est jeté malgré soi ; on devient autre chose que ce qu'on était primordialement., cette aliénation équivaut à une sorte de captivité, d’où l’on on a besoin d'être racheté. Naître en ce monde de la génération conduit obligatoirement à la mort, à moins qu'on ne soit régénéré. L'agent de cette libération est avant tout la gnose, associé au bain baptismal.” (Écrits gnostiques, La Pléiade, pp XV-XVI)

Le moi qu'on se propose de connaître n'est pas le corps physique ni la personnalité passagère forgée par les contingences de la vie terrestre. C’est un moi essentiel, qui préexiste à la naissance et survit à la mort. Et si celui qui réussit à le connaître pénètre du même coup les abîmes incommensurable du Tout, c'est que le moi véritable est consubstantiel au Tout." (Écrits gnostiques, La Pléiade, p XVI)

Il y a en l'homme une étincelle divine [...] tombée dans ce monde soumis au destin, à la naissance et à la mort, et qui doit être réveillée par la contrepartie divine du Soi, pour être finalement réintégrée.” (Écrits gnostiques, La Pléiade, p XVII)
Tant qu’elle est ici-bàs, l’étincelle divine emprisonnée restera soumise à la Fatalité astrale ou à la Providence divine. La magie astrale, capable d’influencer l’harmonie céleste peut alors procurer du confort jusqu’au baptême et la gnose à laquelle il donne accès.
Cette gnose, qui affranchit de la ‘Fatalité astrale’, embrasse la destinée humaine dans son ensemble : avant, pendant et après l'existence terrestre.

Jusqu'au baptême, disent-ils, la Fatalité [astrale] est réelle, mais après le baptême, les astrologues ne sont plus dans la vérité. Ce n'est pas seulement le bain qui est libérateur, mais c'est aussi la gnose”. (Clément d’Alexandrie sur le cercle de Théodore, Écrits gnostiques, La Pléiade, p XV).
Il y a donc une gnose qui vise la connaissance de Dieu, dans le but d’une réintégration, d’un retour. Il est également possible de se servir de certaines parties de cette gnose pour des objectifs bassement “sublunaires”, qui relèvent de la Fatalité astrale. Une gnose appliquée à toutes fins utiles, si l’on veut. Cette gnose appliquée peut s’affranchir à des différents degrés de la finalité première de la sagesse divine, jusqu’à devenir science et technologie, où le divorce avec Dieu/Esprit et sa sagesse est quasi total.

Pour l’instant restons avec Seth et les Séthiens, qui nous serviront de modèle pour la transmission de la gnose, ce qui ne veut pas dire que ce soit le premier modèle ; tout simplement le mieux connu. On verra que ce modèle sera suivi, sciemment ou non, dans d’autres transmissions de type gnostique, qui n’appartiennent pas au gnosticisme historique, et que l’on trouve aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est de Babylone. Ces éléments peuvent être trouvés mutatis mutandis dans d’autres traditions “gnostiques” orientales (manichéisme, bouddhisme tibétain et notamment l’école des Anciens, Bön,...). Il suffit de lire le Dict de Padma (Padma Thang Yig), pour voir à l’oeuvre le Plérôme bouddhiste ésotérique décidant d’envoyer Padmasambhava en missionnaire.

Dans les traditions gnostiques, la sagesse divine parvient à l’homme à travers des révélations, ce n’est pas une sagesse que l’homme arrache aux dieux comme Prométhée. Dans le dualisme des systèmes de la Gnose, le Plérôme décide denvoyer des missionnaires pour récupérer et sauver les étincelles divines emprisonnées. Le Plérôme (l’Imaginal) est la “création” de la Mère divine (Barbélô), qui est elle-même la Pensée Première du Dieu suprême. La création du monde est un accident causé par Sophia. Des missionnaires (l’Eve spirituelle, Seth, ...[2]) sont nécessaires pour des missions de sauvetage, à coups de baptêmes et de gnose.

Comment savons-nous cela ? Grâce aux récits relatant la descente salvifique d’un missionnaire et sa transmission de la gnose. Le gnosticisme séthien est juif hellénistique à l’origine, mais l’influence platonicienne (sans apport chrétien[3]) est plus forte dans quatre traités séthiens. Les séthiens auraient cru que jésus fut une “réincarnation” de Seth. Je lis cela un peu partout, mais sans que la source de cette affirmation soit mentionnée[4]. Je la relève comme une croyance plus tardive (XIXème s.) très répandue néanmoins. Le Plérôme envoie bien des messies ou des “descentes salvifiques” (avatāra ?), mais des “réincarnations” ?

Pour revenir à la question, comment savons-nous cela, il y a des fictions qui entourent ces révélations. Un des quatre textes gnostiques platoniciens s’intitule “Les trois stèles de Seth”. L’auteur par attribution (Dosithée) aurait donc trouvé ces trois stèles matérialisées d’une matière inconnue contenant les instructions liturgiques en une écriture mystérieuse, que seul un sage gnostique saurait déchiffrer. Ce genre d’attribution en trois temps est très courant dans toutes les traditions de révélations. Ici, Seth grave des stèles et les cache pour qu’elles soient retrouvées (1). Le gnostique samaritain Dosithée, les retrouve et les communique aux élus (2). Un auteur anonyme ou connu compile, édite ou compose le texte de Seth, en y incluant les éléments de son origine et de sa transmission (3). Seth est le fils d’Adam, Dosithée était un contemporain de Saint Jean-Baptiste et le texte en lui-même daterait du IIIème siècle après J.C.[5]
La découverte et l'interprétation d'un écrit ancien est une fiction courante de l'ésotérisme. Par exemple, Zostrien (considéré comme un ancêtre de Zoroastre) raconte dans l’écrit gnostique qui porte son nom (IIIème s.) qu'après son voyage aérien et son retour dans l'atmosphère, il écrivait trois tablettes, qu'il laissa ‘pour instruire ceux qui devaient venir après’, ‘les élus vivants’ de ‘la sainte semence de Seth’ ” (Écrits gnostiques)
Ces élus sont justement les gnostiques séthiens. On voit le même procédé dans la tradition d’Hermès Trismégiste, qui grave son savoir sur des stèles qu’il cache par la suite[6]. Hermès Trismégiste est ainsi le premier maillon d’une chaîne hermétique (lignée).
“ « L'hermétisme est l'une des formes qu'a prises la piété hellénistique quand, fatiguée du rationalisme, elle s'est abandonnée à la révélation. » La branche principale de l'hermétisme est philosophico-théosophique ; les branches secondaires comportent des écrits qui se réfèrent à l'astrologie, à l'alchimie et à la magie. Le cadre de la révélation leur est d'ailleurs commun ; l'atmosphère spirituelle est la même ; toutes sont liées étroitement.” (Hermès trismégiste et l'occultisme R. P. Festugière, O. P. La révélation d'Hermès Trismégiste ; I. L'astrologie et les sciences occultes. Avec un appendice sur l'Hermétisme arabe, par L. Massignon Alfred Merlin)
J’écrirai un autre blog sur ce procédé de la révélation dans les traditions théosophiques etc. en Occident. J’observerai déjà ici que le même phénomène existe dans le bouddhisme tibétain. Quand des publications universitaires suivent à la lettre les diverses attributions d’auteur de ces révélations, pour les situer historiquement, cela peut poser problème. On voit bien pourquoi.

“L’hagiographie” gnostique de Seth, le fils d’Adam, se trouve dans le Livre sacré du Grand Esprit visible (écrit par le Grand Seth lui-même, ou par Dieu selon le scribe du manuscrit Nag Hammadi), lequel texte a d’ailleurs de nombreux liens avec l’hermétisme (p. 516). Elle raconte les interventions divines dans le monde d’en bas, où le Grand Seth doit apporter le salut en y répandant la semence de lumière et en y instituant un rite baptismal de régénération (EG, p. 513). Rappelons-nous au passage que le premier sens du mot sanskrit pour abhiṣeka (t. dbang) est “sacre ; eau lustrale ; ablution rituelle, bain rituel ; consécration” (Inria). Il faudrait comparer les récits relatant le Plérôme et l’envoi de descentes salvifiques des différentes traditions gnostiques génériques, pour déterminer les points communs et les différences.

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Le gnosticisme connaît également une sorte de notion des “trois cercles” (t. 'khor gsum) que l’on retrouve dans le bouddhisme du grand véhicule. Il s’agit des trois “sphères” de l’acte : l’objet, l’agent et l’acte (t. bya byed las gsum[7]).
Il y a une identité divine du connaissant (le gnostique), du connu (la substance divine de son moi transcendant), et des moyens par lesquels on connaît (la gnose en tant que faculté divine implicite qui doit être réveillée et actualisée).” 

[1] Les Trois Stèles de Seth, p. 1238

[2]L’Eve spirituelle ravive en Adam la connaissance de l'image divine d'où il est issu, puis elle lègue cette illumination à l'humanité ultérieure, grâce à Seth, le fils d'Adam, et à sa progéniture, “la semence de Seth.” (Ecrits gnostiques, La Pléiade, p XL)

[3]Le rapprochement entre les séthiens et les cercles platoniciens tient sans doute au rejet, par les Eglises chrétiennes, de leur thèse christologique : l'identification du Christ au fils préexistant de Barbélô et de l'Esprit invisible, et celle de Jésus à Seth, sous les traits de qui Barbélô aurait accompli sa troisième et dernière descente salvifique.”

[4] Dans les Ecrits gnostiques de la Pléiade, on lit que Seth s’est incarné en Jésus (p. 512), et non réincarné. Il arevêtu Jésus le Vivant.

[5] Ce texte avec deux autres avait été réfuté par Plotin entre 244 et 269. (Écrits gnostiques, p. 1223)

[6] SH, XXIII,6. Hermès Trismégiste: Le messager divin, Anna Van den Kerchove

[7] Dans le cas de la connaissance, ce serait shes bya, shes byed et shes pa.

mercredi 4 décembre 2019

Seconde naissance, régénération et réincarnation

Extrait de : Gotthold Ephraim Lessing dans son livre « L'Éducation du genre humain » (1780) (Erziehung des Menschengeschlechts). Traduction dans note 5

Les œuvres de Johann Arndt ont nourri et renforcé le mouvement du piétisme allemand.

Philipp Jacob Spener, le fondateur du piétisme allemand (le piétisme a pris naissance dans le calvinisme néerlandais[1]), recommandait la lecture du « Vrai christianisme » d’Arndt et comparait son auteur à Platon. Arndt présentait une “théologie mystique”, mais son concept de “seconde naissance” ou “régénération” (“reconstituer dans son état premier”) est défini comme la “religion en acte”. L’homme se renouvelle en Christ pour devenir capable de la vie éternelle.
Comme notre ancienne naissance provient charnellement d'Adam ; de même notre nouvelle naissance ou régénération est spirituellement de Christ ; ce qui se fait par la parole de Dieu, qui est la semence d'une nouvelle naissance.
Vous êtes régénérés, dit S. Pierre, non par une semence corruptible, mais par une semence incorruptible, Savoir qui sauve, par la parole de Dieu, qui vit, et demeure éternellement
.” (Les quatre livres du vrai christianisme, Volume 1, de Johann Arndt)
“La parole de Dieu” (Verbe), “Savoir”, “qui vit et demeure éternellement”, comme les idées éternelles dans l’Imaginal (mésocosme). Faivre remarque que cette idée de régénération mystique apparaît à la même époque que les Manifestes (Fama et Confessio) de la tradition théosophique de la fraternité de la Rose-Croix. Mystique/piétisme (passif) et gnose alchimique (active) cherchent la régénération par d’autres moyens. La nécessité de la “régénération” de l’homme est dans l’air du temps, car la conscience que l’homme a fait une chute et est spirituellement malade est très présente. La guérison dont il a besoin n’est pas d’ordre médical.

Le mouvement évangéliste aux Etats-Unis fait grand état du concept de chrétiensborn again. Il se fonde sur une citation du Christ.
“3 Jésus lui répondit : En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu.
4 Nicodème lui dit : Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître ?
5 Jésus répondit : En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu
6 Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est Esprit.
7 Ne t’étonne pas que je t’aie dit : Il faut que vous naissiez de nouveau.
” (Jean 3.3-5 Louis Segond 1910)
Naître d’eau correspond au baptême. Naître d’Esprit est interprété “premièrement” comme une “régénération”[2], se fait en second lieu par la foi et en troisième lieu par le baptême (Arndt). Il s’agit de se débarrasser de l’esprit d’Adam en se régénérant en l’Esprit du Christ. C’est en cela que consiste la "guérison spirituelle"[3].
Si donc il veut être régénéré et renouvelé, il faut qu'il recouvre en Christ par la foi un esprit d’humilité et de simplicité. D' Adam nous avons hérité un esprit incrédule, blasphémateur, et ingrat : il nous faut donc par la foi obtenir de Christ un esprit facile à croire, reconnaissant et toujours disposé à louer Dieu. Par Adam il nous a été transmis un esprit désobéissant, cruel, et téméraire : Il nous faut donc par la foi contracter de J.C. un esprit d'obéissance, de douceur, et de modestie. D' Adam nous avons reçu un esprit colérique, ennemi, impitoyable, avide de vengeance, de rapines, et de sang : Il nous faut par la foi acquérir de Christ un esprit de débonnaireté, d'humanité et de bonté. D'Adam l'homme n'a eu en partage qu'un esprit d'impudicité, d'impureté, et d'intempérance : de Chriſt par la foi il doit obtenir un esprit chaste, pur, et tempéré. Par Adam l'esprit de mensonge, de fausseté et de calomnie lui a été communiqué: Par Christ il doit être fait participant de l'esprit de vérité, d'intégrité et de confiance. D'Adam enfin est passé dans l'homme un esprit animal, terrestre et bestial : Il doit par J. C. acquérir un esprit céleste, et divin.” (Arndt)
Johann Arndt prolonge en quelque sorte le projet ascétique de L'Imitation de Jésus-Christ de Thomas a Kempis et de la Devotio moderna. En comparaison, les théosophes sont plus entreprenants et organisent tout une “Science des secrets”, davantage tournée vers la Nature, qui vise une régénération par d’autres moyens, même si leur alchimie intérieure est également ascétique ou spirituelle (Faivre, II, 272).

Dans un article (The Doctrine of Man - Christianity - 2004[4]) de Encyclopædia Britannica, on voit apparaître le nom “Rebirth”, renaissance, pour référer à la “seconde naissance” ou la “régénération”. Notons que le terme bouddhiste “rebirth” est le plus souvent traduit par “réincarnation” en français. Dans cet article “rebirth” est expliqué comme étant une forme de “conversion” de type volontariste, un “nouvel alignement de la volonté”, donnant accès à une nouvelle connaissance.

Si rebirth peut se traduire par réincarnation, il ne s’agit pas du tout d’une réincarnation dans le sens antique (métempsychose) ou oriental. L’idée de “seconde naissance” et de “régénération” est néanmoins associée avec la “réincarnation” au sens oriental par Gotthold Ephraim Lessing dans son livre « L'Éducation du genre humain » (1780) (Erziehung des Menschengeschlechts)[5]. Sur la voie de la perfection de l’espèce humaine, l’homme peut progresser d’existence en existence et acquérir de nouvelles connaissances. Graduellement les théosophes saisiront ce thème en l'élaborant, puis l’idée de lInde comme le berceau des religions dans un état plus pur qu’en Occident surgit, notamment en Allemagne. Finalement, c’est la société théosophique qui sen emparera. Quand les premiers occidentaux, venant souvent de la théosophie, s’intéressaient et se convertissaient au bouddhisme, c’était surtout lidée de la réincarnation qui les attirait, avec toutes les associations qu’un occidental pouvait en avoir, notamment l’assurance d’une progression[6]. Quoi que fusse cette réincarnation, c’était aussi une opportunité d’éducation continue, d’acquisition de connaissance et d’une sorte d’immortalité, à condition de prendre la réincarnation comme la continuation d’une âme identique dans diverse incarnations. Plutôt hindoue que bouddhiste (anatta).

Dans le bouddhisme ésotérique et notamment le Vajrayana, on rompt le cycle des transmigrations, de réincarnations par une régénération, qui est également comme une “seconde naissance” en une “divinité” par le Verbe et l’imagination créatrice. La divinité en question est une divinité tutélaire ( iṣṭa-devata) ou yidam en tibétain, dont le guru est indifférencié. Une autre possibilité de rupture du cycle des transmigrations est la “renaissance” dans la Terre pure (mésocosme), avec des retours sur Terre, mais en missions bodhisattviques de sauvetage. La transmigration n’est alors plus subie mais voulue émanation au lieu de transmigration. la même chose vaut pour le phénomène tibétain de tulkus.

Certains chrétiens comme le père Henri le Saux (alias Swami Abhishiktananda) ont réellement fait converger le sens oriental et occidental d’une “régénération”.
« Je me sens profondément hindou et profondément chrétien, mais mon vrai guru, mon sad-guru, c’est le Christ. C’est dans sa conscience universelle que je dois me perdre moi-même et me sentir en tout ; oublier mon propre aham, mon petit je, dans son Je majuscule, Aham divin.» (journal intime de Henri le Saux)
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[1] “Le terrain avait été préparé par ces conventicules, officiellement établis dans l’Eglise des Pays-Bas, dont les membres s’appliquaient à ce que le très orthodoxe Gisbert Voetius, « le pape d’Utrecht » (+1676), appelait la recherche précise de la sainteté. Le but de ces réunions était, en inculquant le devoir du strict accomplissement de la loi de Dieu et en veillant au maintien rigoureux de la discipline ecclésiastique, d’agir sur l’ensemble de l’Eglise en vue de continuer et d’achever l’œuvre de la réformation dans la vie de tous ses membres.

Ce puritanisme, qui ne voulait être qu’un calvinisme conséquent, se transforma en piétisme sous l’influence d’un pasteur d’Utrecht, Jodocus van Lodensteyn (+1677). Voici comment : pour atteindre plus sûrement à l'idéal de sainteté qui se poursuivait dans les cercles rigoristes, Lodensteyn jugea nécessaire, d’abord, de donner pour base à la précisité morale, non seulement le renoncement à soi et au monde, mais l’abnégation absolue de soi-même; ensuite, de mêler à la piété légale l’élément plus sentimental d’une relation familière de l’âme avec le céleste époux ; de prendre enfin, autant que possible, pour type et pour norme la primitive église. Ce mouvement s’accentua encore ensuite de l’arrivée dans les Pays-Bas de Jean de Labadie (+1674), avec son quiétisme mystique d’origine catholique et son utopie d’une église de régénérés.” LE PIÉTISME: DANS L'ÉGLISE LUTHÉRIENNE DES XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES, ALBREGHT RITSCHL and V. R.

[2] “Ainsi la régénération se fait premièrement par le S. Esprit, ce que S. Jean appelle, naître de l'esprit.” (Arndt).

[3] “Par [Christ] nous [devenons] une nouvelle créature, recevant de lui l'esprit de sagesse, et d'intelligence pour chasser, et renverser l'esprit de folie ; l'esprit de connaissance, pour dissiper cet aveuglement qui naît avec nous[.]”

[4] “'Rebirth' has often been identified with a definite, temporally datable form of 'conversion'. ... With the voluntaristic type, rebirth is expressed in a new alignment of the will, in the liberation of new capabilities and powers that were hitherto undeveloped in the person concerned. With the intellectual type, it leads to an activation of the capabilities for understanding, to the breakthrough of a "vision". With others it leads to the discovery of an unexpected beauty in the order of nature or to the discovery of the mysterious meaning of history. With still others it leads to a new vision of the moral life and its orders, to a selfless realization of love of neighbour. ... each person affected perceives his life in Christ at any given time as “newness of life.”

[5] “92. Tu as tant de choses à emporter après toi sur ton chemin éternel ! tant de mouvements obliques à exécuter ! Qu’est-ce à dire, si l’on admet pour un moment que la grande roue lente qui mène l’espèce humaine à son état de perfection ne peut être mue que par de petites roues plus accélérées, dont chacune apporte sa part de mouvement dans l’ensemble?
93. Il n’en est pas autrement ! Cette même voie, qui mène l’espèce humaine à son état de perfection, il faut que chaque homme en particulier, tôt ou tard, l’ait parcourue en personne. — « Dans le cours d’une seule et même existence, me dira-t-on? Le même homme peut-il, dans le cours de sa vie, avoir été juif sensuel et chrétien spiritualiste ? peut-il plus encore, les avoir dépassés tous deux ? »
94. Pour cela non ! Mais qui empêche que chaque homme n’ait existé plus d’une fois dans ce monde ?
95. Cette hypothèse est-elle si ridicule, pour être la plus ancienne ? et parce que l’esprit humain la rencontra tout d’abord, lorsqu’il n’était pas encore faussé et affaibli par des sophismes de l’école ?
96. Pourquoi n’aurais-je pas fait sur la terre tous les pas successifs vers mon perfectionnement, qui seuls peuvent constituer pour l’homme des récompenses et des punitions temporelles ?
97. Pourquoi ne ferais-je pas plus tard tous ceux qui restent à faire, avec le secours si puissant de la contemplation des récompenses éternelles ?
98. Pourquoi ne reviendrais-je pas sur la terre toutes les fois que je suis en position d’acquérir de nouvelles connaissances, de nouvelles capacités ? Est-ce que j’en emporte chaque fois une telle masse, qu’il ne vaille pas la peine de revenir ?
99. Non pas assurément. — Serait-ce l’oubli de mes existences antérieures qui m’en empêcherait ? Tant mieux si je les ai oubliées. Le souvenir qui m’en resterait ne ferait que m’ôter la possibilité de bien employer ma vie présente. Et d’ailleurs mon oubli actuel, est-ce un oubli éternel ?”

[6] Il y a différents types de représentations des étapes de réincarnation. Celle de la roue du samsara montre que la progression nest pas forcément rectiligne et que des rechutes sont possibles.