mercredi 22 décembre 2021

Le Corps de Gnose, source du Corps mystique

Premier des sept mandalas du MNS HA455

Suite de ma recherche sur des éléments Gnostiques (éternalistes) dans le bouddhisme ésotérique et ésotérisant. Je ferai un billet récapitulatif à la fin de la série, où je reprendrai mes découvertes.

Les cinq tathāgata (Ratnasambhava, Akṣobhya, Vairocana, Amitābha et Amoghasiddhi) détail HA41002

Quand le bouddhisme ésotérique s’approche d’un Projet Gnostique, il prend des traits de celui-ci. Par exemple, la quinarité, y prend plus d’importance et se systématise. “Ce principe organisateur spécifique de la théogonie[1], est un élément à la fois gnostique, hermétiste, manichéen et tantrique. Même si l’utilisation de pentades est assez commune dans la culture indienne, et dans le bouddhisme, de nouvelles séries de cinq apparaissent en remplaçant des séries de quatre et de trois, dans le cadre de systémisations et de harmonisations. Les destinées (4, 5, 6), les directions (4, le 5ème étant le centre), les éléments (4, 5), le “trikāya” (3, 4, 5, 6), les passions (3, 5), les gnoses (2, 4, 5), les tathāgata (4 dans le Tattvasaṃgraha Tantra, ensuite 5), etc. La quinarité[2] est un des indicateurs Gnostiques. Les hypostases/essences (“tattva”) en sont un autre. Tout cela mériterait des études comparatives sérieuses.

Bouddha

Famille

Corps

Gnose

Oeil

Vairocana

Tathāgata

Dharma

Dharmadhātu

dharma

Akobhya

Vajra

Svābhāvika

Adarśa

buddha

Amitābha

Padma

Sambhoga

Pratyavekaa

prajñā

Ratnasambhava

Ratna

Vipāka

Samatā

divya

Amoghasiddhi

Karma

Nirmāa

Ktyānuṭhāna

sa

Tableau d’Alex Wayman, Chanting the Names of Mañjuśrī 

Le Grand Esprit invisible est la Lumière primordiale (Père)[3]. C’est de son sein, son silence, sa “matrice”, que sort une triade de puissances : le père, la mère et le fils. Le fils est une triple personne en lui-même. La triade primordiale est présentée comme une monade ou une pentade, appelée les “cinq sceaux”. La manifestation du Père (primordial) a lieu dans un lieu glorieux (Ennéade), la salle du trône, où est inscrit le nom secret (les (cinq) voyelles) du Père. Les entités au-dessus de l’Ogdoade lui adressent des hymnes.
(Fils :) De quelle façon chantent<-ils> ?
(Hermès :) Te voici arrivé au point où l’on ne pourra plus te parler
[4]
Petite parenthèse. On voit l’activité de Mañjuśrī (plus tard le Hermès Trismégiste du bouddhisme ésotérique) bien élaborée dans L’Enseignement de Vimalakīrti (Vimalakīrtinirdeśa) et dans La Concentration de la Marche héroïque (Śūrāṅgamasamādhisūtra, Śgs), où Mañjuśrī joue un rôle majeur, et où on le voit là prendre la place de tous les grands protagonistes des traditions non-bouddhistes. Pour ce Mañjuśrī, il ne s’agit pas de mettre fin au saṃsāra, de combattre Māra et ses troupes, ni même de se débarrasser des vues fausses. Quand tous les bodhisattvas présents dans la "maison vide" de Vimalakīrti ont exprimé leur vue de la non-dualité, on demande à Mañjuśrī de s’exprimer à son sujet. “Vous avez tous bien parlé ; cependant, à mon avis, tout ce que vous avez dit implique encore dualité. Exclure toute parole et ne rien dire, ne rien exprimer, ne rien prononcer, ne rien enseigner, ne rien désigner, c’est entrer dans la non-dualité." Quand Mañjuśrī demande alors à Vimalakīrti sa vue de la non-dualité, ce dernier garde le silence (Lamotte, Vimalakīrti, p. 316). Il n'y a pas encore (au IIème siècle de notre ère selon Lamotte) de Gnose pour recouvrir ce silence.

Tournons-nous vers un texte essentiel du bouddhisme ésotérique qu’est le Mañjuśrī-Nāma-Saṃgīti (MNS, qui daterait du VI-VIIème siècle selon Alex Wayman, Chanting, p. 6, et qui a été "retraduit" au XIème siècle) : “Chanter ensemble (saṃgīti) les noms de Mañjuśrī”. Polyphonie pourrait-on encore dire. Les “noms” et les formes de Gnose (jñānamūrti) de Mañjuśrī sont intrinsèquement reliés, ce sont les noms de toutes les divinités de tous les maṇḍala. La polyonymie est une autre caractéristique du Projet Gnostique (et manichéen). Elle est également un moyen d’intégrer les dieux d’autres cultes ou de cultes plus anciens, en considérant ces dieux comme d’autres formes de Gnose, ou plus anciennes, et en indiquant le Maître du Verbe comme la source originelle de toutes les manifestations. Le Maître du Verbe est le Corps de Gnose du Bhagavat et de tous les tathāgata.
Le Corps de Gnose (jñānakāya) du Bhagavat,
La grande protubérance (mahoṣṇīṣa), Maître de la Parole (gīṣpateḥ)[17],
Ce Corps de Gnose autogénéré (svayambhuvaḥ)
Est celui de Mañjuśrī, l'être de Gnose (Mañjuśrījñānasattva)
” MNS chapitre I, 9

[17] NMS IV, 2
A Ā I Ī U Ū E AI O AU AṂ AḤ
demeurant dans le Cœur
Je suis le Corps de Gnose (jñānamūrti), l’Eveillé,
Où les éveillés des trois temps résident
[5]
Mañjuśrī, à la quintuple nature, demeure au Coeur des 6 Rois des mantra[6] (mantrarāja). La Gnose est le Verbe, et le Maître du Verbe (skt. gīṣpateḥ) est Mañjuśrī. Les 6 Rois des mantra sont les êtres de Gnose (jñānasattva), qui demeurent dans les Coeurs des “Progéniteurs” (tib. skyed pa po skt. janakaḥ) spirituels des Familles (kula). Ce Corps de Gnose se compose de douze voyelles (Āli), qui, unies aux consonnes (Kāli), engendrent le monde et les êtres[7].

L’énonciation du MNS est demandée par Vajradhara/Vajrapāṇi au Sambuddha, afin d’aider les êtres enfoncés dans la boue de l’ignorance, pour que ceux-ci puissent s’éveiller du filet de l’illusion (māyājālā). En réponse, le Bouddha enseigne le MSN, dont la récitation s’accompagne de nombreux bienfaits (Wayman, p. 43). Le Bouddha enseigne alors les Six Familles (ṣaṭkula), et comment détruire le filet de l’illusion par le maṇḍala du Vajradhātu. Les éléments de l’expérience ordinaire du filet de l’illusion sont sublimés par leurs ascendants respectifs (mahā-), l’illusion devient la “grande illusion” (mahāmāyā), etc., dans le cadre de la grande concentration (mahāsamādhi). C’est le "Grand remplacement" (par des mantras, l’empuissantement - adhiṣṭhāna/svādiṣṭhāna) que propose le vajrayāna…

Pas besoin d’aller s’éteindre dans un nirvāṇa (Gnose de la discrimination - pratyavekṣaṇājñāna -, VIII, 19[8]). Le MNS fait ensuite un bref retour au bouddhisme de la voie du Milieu, qui propose l’union (mahāyoga) dans un grand décloisonnement[9], traversant le triple monde en un instant, dans un sens comme dans l’autre (X, 11), à l’aide de tantras et mantras, au plein milieu du filet de l’illusion (VIII, 38). Triple monde devenu la danse du Bouddha (buddhanāṭaka XI, 5, salut Śiva !). Cet exploit est en fait la création d’une terre de bouddha (buddhānāṃ viṣayo XIII, 5) “ici-bas”, à la façon d’un filet de l’illusion (māyājālānayoditaḥ XIII, 4). A condition de bien entretenir ce Corps mystique.

Homa conduit par un prêtre vajracharya, détail HA41002

***

[1] Le Manichéisme, Michel Tardieu

[2] “Sangs rgyas sku lna'i bdag nyid can// khyab bdag ye shes Inga yi bdag// sangs rgyas Inga bdag cod pan can// spyan Inga chags pa med pa 'chang*// .VI, 18, Wayman p. 79

[3] "Livre sacré", Ecrits gnostiques, Pleiade, p. 514

[4] L’Ogdoade et l’Ennéade, Ecrits gnostiques, p. 964
(Fils :) Je fais silence, ô mon Père. Je désire te chanter une hymne en silence.
(Hermès :) Chante-la-moi donc, car je suis l’Intellect.
(Fils :) L’Intellect m’est intelligble. Hermès, celui que l’on ne peut interpréter, Car il se retranche en lui-même.
…/… J’invoque du fond du coeur ton Nom mystérieux :

a ō eeō ēēē ōōō iii ōōōō ooooo ōōō ōō uuuuuu ōō ōōōō ōōōōō ōō ōōōōōō ōō


Les scribes font souvent des erreurs intentionnelles dans la transcription du nom de Dieu, qui doit être transmis par l’initiateur.
Note p. 962 Le nom de Dieu est souvent écrit a ee ēēē iii ooooo uuuuuu ōōōōōōō. Cela signifie que dans les sept sphères ou planètes, règnent vingt-huit dieux particuliers, un de plus dans la suivante que dans la précédente, tous ensemble constituant le Dieu unique.”

[5] A Ā I Ī U Ū E AI O AU AṂ AḤ : sthito hṛdi/ jñānamūrtir ahaṃ buddho buddhānāṃ tryadhvavartināṃ// A Ā I Ī U Ū E AI O AU AṂ AḤ :snying la gnas// ye shes sku bdag sangs rgyas te// sangs rgyas dus gsum bzhugs rnams kyi'o//

AA I I U 0 E AI 0 AU AM AH: Stationed in the heart of the Buddhas abiding in the three times, am I (aham) the Buddha, gnosis embodiment.

[6] Vajratīkṣṇa de la famille Padma, dans le Cœur d’Amitābha. Duḥkhaccheda de la famille Vajra, dans le Cœur d’Akṣobhya, Prajñājñānamūrti de la famille Tathāgatha, Jñānakāya de la famille Karma, Vāgīśvara de la famille Ratna et Arapacana de la famille Bodhicittavajra. Chanting the names, Wayman, p. 67 Ces 6 tathāgata sont donc les “progéniteurs” de ces 6 familles.
mKhas grub rje glose : “Ainsi, la vajra blanc à cinq pointes perçu dans son propre coeur au moment de la méditation intense de la série des cinq éveils manifestes (abhisaṃbodhi) est appelé “le vajra primordial. Wayman ajoute que c’est par conséquent le Bouddha primordial (ādibuddha), qui demeure dans le corps au moment du parfait éveil. Wayman, p. 29

[7] Les douze voyelles Āli sont à la fois associées aux divinités femelles (la lune), les consonnes Kāli aux divinités/mantras mâles et neutres (semi-voyelles et ). Les syllabes OṀ AḤ HUṀ sont respectivement neutre, femelle, et mâle. Mais les voyelles Āli sont aussi associées à la semence mâle, et les consonnes Kāli à l’ovum.

[8]Knowing Brahmā, one is a Brahmin and Brahmā, has attained the Brahmānirvāṇa whose body of liberation has deliverance and release; the deliverance which is calm and the śāntatā.”
bram dze tshangs pa tshangs pa shes// mnya ngan 'das pa tshangs pa thob// grol ba thar pa rnam grol lus// rnam grol zhi ba zhi ba nyid//

[9] VIII, 30 “Great king of all Buddhas, maintaining the embodiment of all Buddhas; great yoga of all Buddhas, the sole instruction of all Buddhas.”
sangs rgyas kun gyi rgyal po che// sangs rgyas kun gyi sku 'chang ba// sangs rgyas kun gyi rnal 'byor che// sangs rgyas kun gyi bstan pa gcig/

mardi 21 décembre 2021

Sur les passions astrales


Dans la conception cosmogonique géocentrique des doctrines religieuses, avec l’espace divisé en un monde sublunaire et un monde supra lunaire, où le monde sublunaire subit l’influence de la lune et des sept planètes du monde supra lunaire. C’est au-dessus de la sphère des sept planètes et de leur influence, que commencent les mondes spirituels (Brahmaloka, Ogdoade, Akaniṣṭha, Siddhaloka, le Plérôme, et les autres sphères pures).

A cause des mouvements des planètes, le monde sublunaire subit d’abord le temps, (le jour, la nuit, l’année, le mois lunaire etc.), et également les passions. Les conceptions religieuses ne manquent pas de représentations anthropomorphes de toutes ces forces, et imaginent des agents divins à chaque étage et à chaque fonction. En effet, les astres et les planètes étaient généralement considérés comme des dieux. Chez les gnostiques historiques, la création du monde est l’oeuvre des archontes, sous la direction d’un archonte en chef, appelé “Démiurge”, un dieu créateur, qui se situe au-dessus des mondes créés/émanés et donc périssables. Dans la civilisation indienne (brahmaniste comme bouddhiste), Brahma est considéré comme le dieu créateur. Le mouvement des astres crée des cycles de naissance et de destruction des mondes.

Ce cadre s’inscrit dans un objectif mythologique et religieux. Les malheurs de l’homme viennent de sa création/naissance dans un monde qui subit la temporalité, l’impermanence, la mort, la séparation des sexes, les passions, l’oubli/l’ignorance/la chute de ses origines divines, et les religions peuvent proposent ou bien une sorte de realpolitik qui s'accommode du status quo (l’ordre), qu’elles veulent maintenir et amender (société sacrificielle), ou bien considèrent la situation actuelle comme un désordre, et prônent un grand retour, ou encore les deux à la fois. Dans les méthodes de libération plutôt ascétiques des Renonçants (śramaṇa), la structure cosmogonique et le panthéon en place restent intacts, mais ne font pas activement partie du programme de libération. Initialement, il n’y avait pas de Gnose chez eux.

Les dieux/astres étant les seigneurs, les adeptes s'accommodent de la situation, en traitant les dieux, ou leurs agents, comme tels, et tentent d’apaiser les passions et autres effets néfastes causés par les astres, avec des invocations, éventuellement accompagnées d’offrandes et de rites magiques. Il est aussi possible de qu’ils ne s'accommodent pas de cette situation, et cherchent à titre individuel à en sortir dès que possible, tout en admettant et en respectant la conception cosmogonique (en ordre ascendant, et en traversant les divers niveaux). Le karma, qui désignait l’acte rituel, devient alors un acte individuel, dont l’acteur porte l’entière responsabilité. La sortie se passe “par le haut”, même si le travail a lieu dans le corps terrestre, et il faudrait donc dépasser les sept sphères pour se libérer de leurs influences, afin de trouver le Brahmaloka, le siddhaloka, le nirvāṇa, etc.

Généralement, les deux projets religieux, sacrificiels et ascétiques, peuvent se pratiquer simultanément : tant que l’on subit les influences des dieux, on fait ce qu’il faut faire pour avoir leurs faveurs, tout en faisant le nécessaire pour sortir de là, dès que possible, ou en prenant son temps.

Tout comme dans le chemin graduel (tib. lam rim) du bouddhisme mahāyāna ésotérisant, les gnostiques historiques ont trois degrés (dispositifs), ou trois grades : les “commençants”, les “progressants” et les “parfaits”.[1] Dans les approches Gnostiques[2] (libération par une connaissance salvatrice), l’objectif est le retour de l’âme ou de toute autre étincelle de lumière dans les sphères supra célestes, voire au-delà. L’approche ascétique (śramaṇa, théophilosophique, yoguique, pneumatique, fluidique…) peut se combiner avec une approche Gnostique, où une Gnose est transmise de myste à initié dans le cadre de mystères ou d’autres cérémonies, mais dans ce cas il n’est pas question d’une sortie véritable (“extinction” de type nirvāṇa), mais d’une ascension (régénération, etc.) dans une sphère supra céleste et de la continuation du Projet Gnostique par des voies surnaturelles.

Pour les śramaṇa, qui pouvaient croire en un dieu créateur, une création, une âme, l’objectif était de purifier ce qui lestait l’âme et le retenait dans les sphères sublunaires : l’agir (karma) et les passions (kleśa). La méthode consiste dans ce cas à purifier, ou faire cesser l’agir et les passions, et à “brûler” tout agir et passion collés à l’âme, puis à laisser faire son ascension à celle-ci dans les plus hautes sphères (siddhaloka pour les jains). Les bouddhistes anciens cherchaient à purifier l’agir et les passions par la sapience (prajñā), en discernant le processus derrière leur production, et en cessant cette production. La fin de la production et l’épuisement du karma et des kleśas correspondait à “la libération” (mokṣa, nirvāṇa), dont il ne servait à rien de spéculer dessus. Le Bouddha pāli refusait de répondre à des questions métaphysiques de ce type, et ne proposait pas de Gnose, autre que sa méthode. C’est de toute façon ce que le bouddhisme semblait avoir de singulier, à la différence d’autres religions. Le créateur, l’âme, les dieux, “la création”, étaient ignorés (ne jouaient pas de rôle dans la méthode bouddhiste), et donc aussi la Gnose (la connaissance divine) qui s’y intéresse.

Le bouddhisme des prajñāpāramitā/du madhyamika a développé une méthode qui ne requiert plus l’élimination des passions, mais vise leur neutralisation par la sapience (prajñā), voire, ultérieurement dans le bouddhisme yogācāra et ésotérique, leur transmutation par la gnose (jñāna). Il était donc possible de vivre dans le monde sublunaire, “libre de” l’agir et des passions, et/ou de continuer (ici-bas ou là-haut) le Projet du bodhisattvayāna, qui était de vider le saṃsāra de tous les êtres. C’est là que le Projet bouddhiste devient un Projet Gnostique. Quand la sortie/extinction (nirvāṇa) en tant que telle n’est plus l’objectif, le bodhisattva s'accommode du monde dans lequel il vit (realpolitik), et utilise les moyens à sa disposition, à bon escient. La structure cosmogonique et le panthéon (re)prennent alors de l’importance dans ce monde toujours enchanté, et ouvrent de nouvelles perspectives, rendant ainsi possible l’intégration de méthodes Gnostiques (upāya), y compris la possibilité de recevoir des transmissions d’entités dans les sphères supra célestes, ou la descente de ces entités pour enseigner ici-bas par le biais de émanations, révélations, visions, songes etc. Le bouddhisme mahāyāna (yogācāra) est tout à fait prêt pour devenir une véritable Gnose. Avec la différence qu’il ne s’agit pas nécessairement de sauver les âmes, mais surtout d’éveiller la Nature de Bouddha (tathāgatagarbha) de chacun, en libérant celle-ci de la gangue, et des voiles, qui l’empêchent d’accéder à tout son potentiel. Les êtres “non-fortunés” et “non-élus”, voire les ennemis de la Doctrine, avaient droit à un autre traitement (l’expédition dans un champ céleste), mais toujours pour leur propre bien spirituel et salut.

L’élimination des passions et de l’agir, qui était l’objectif principal dans l’ancien projet bouddhiste (et des śramaṇa en général), devient un simple aspect dans le Projet Gnostique. Pour le retour de l’âme, et l’ascension de celle-ci, il faut se débarrasser non seulement des passions mais aussi de l’armure des éléments[3], il faut traverser les kalpas, etc., pour remonter à lÂge dor. La simple élimination des passions et de l’agir ne suffirait pas, pour un retour définitif au Plérôme. Pour cela, il y a besoin d’un médiateur-myste qui initie en les mystères[4].

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[1] Source wikipédia

[2] Gnostique avec une majuscule G, que je définie dans le Projet Gnostique, et qui comprend entre autre le gnosticisme historique (judéo-chrétien), l'hermétisme polythéiste (“païen”), le manichéisme, et les tantras “Gnostiques”.

[3]Dés lors, au moment de la mort, quand l'âme se libère du corps matériel, “l'homme s’élance vers le haut, à travers l'armature des sphères”, abandonnant au passage de chacune d'entre elles une passion ou un vice particulier. Il “entre dans la nature ogdoadique, ne possédant plus que sa puissance propre. Devenu pur esprit, il s'unit aux autres esprits et “chantes avec les Êtres des hymnes au Père et toute l'assistance se réjouit de sa venue. Il entend alors certaines puissances chez siégeant au-dessus de la nature ogdoadique et chantant d'une voix douce des hymnes à Dieu”, qui demeure à un niveau encore supérieur. Tous “ceux qui possèdent la connaissance” sont appelés à se fondre en lui, à devenir Dieu.” Ecrits gnostiques, introduction à L’Ogdoade et l’Ennéade, pp. 942-943

[4] La muèsis (initiation préalable) et la télétè (initiation complète).

mercredi 15 décembre 2021

Le grand retour

Schéma du projet manichéen (Michel Tardieu, Le Manichéisme, PUF)

Dans les croyances dualistes, où des étincelles lumineuses des hautes sphères ont été répandues dans les sphères inférieures, et où les entités des hautes sphères cherchent à récupérer/sauver les étincelles lumineuses, il y a différentes opinions quant aux êtres, plantes, minéraux, etc. dans lesquels ces étincelles sont capturées, et sur les méthodes de récupération. La règle générale semble être que les entités supérieures, leurs envoyés (“Elus”, etc.), sont capables de “raffiner” ou d’enlever la gangue des étincelles (tib. bcud len skt. rasāyana), pour ne retenir que la Lumière vive et laisser la matière morte pour ce qu’elle est.

Dans les cultes que leur font les êtres sublunaires, les substances offertes peuvent être incinérées et seules la “Lumière” capturée et libérée est accueillie par les entités supérieures, ou bien la simple présentation des offrandes, et leur acceptation par les entités supérieures purifie et bénie les substances (prasād), qui peuvent être ingérées par les adeptes par la suite. Pour ces mêmes croyances, la procréation, notamment humaine, est un autre aspect à surveiller de très près, car elle peut conduire à une reproduction sauvage (= incontrôlé) d’étincelles emprisonnées (“fornication”), qui ne font qu'augmenter la présence de l’obscurité.

Dans la Bible (Ancien et Nouveau Testament[1]), la “doctrine de Balaam” (qui se mue dans le Nouveau Testament en la doctrine des “nicolaïtes”) est associée au refus de la monolâtrie de Yahweh. Ceux qui adorent d’autres dieux (“Baals” et “Astartes”) que Yahweh sont des idolâtres. L’accusation était évidemment principalement dirigée contre les juifs adorant d’autres Baals que Yahweh, ou en plus de Yahweh.

Il s’agit ici notamment de manger “des choses sacrifiées aux idoles”, ainsi que de la “fornication”. Il est possible que “l’abomination” consiste en “l’impureté” du simple partage de nourriture avec ceux qui adorent d’autres dieux et de “mariages” avec des personnes adeptes d’autres cultes.

La façon de sacrifier est également mise en cause. Dans le judaïsme, les offrandes étaient entièrement incinérées, il n’y avait donc pas question de manger les offrandes comme une sorte de prasād (tib. lhag ma) les reliefs d'une offrande présentée aux dieux, avant d’être partagée et mangée sans distinction par tous ceux présents, sans distinction. Pendant la période hellénistique, le mélange et l’universalisme prennent de l’ampleur, mais en fait déjà avant le “miracle grec”, à Persépolis, toutes les religions étaient tolérées. Cette tolérance est insupportable pour les croyants dualistes, car tout contrôle sur la gestion des étincelles de lumière est perdu.
En Grèce ancienne, le partage de nourriture crée la communauté des hommes et des dieux par l’intermédiaire du sacrifice[2]. Comme l’a montré Marcel Detienne, le refus de partager la chair de l’animal sacrifié équivaut à rejeter les valeurs de la cité, à être socialement exclu[3].

Les pratiques alimentaires concourent à l’ordonnance des relations sociales[4]. Le partage est essentiel, comme le souligne Plutarque : « “[A]ujourd’hui j’ai mangé et non dîné”, sous-entendant que le dîner exigeait toujours pour assaisonnement convivialité et cordialité. »[5]. L’acte de s’alimenter illustre très bien ce que Marcel Mauss qualifiait de « fait social total », d’activité structurant le social[6]. Il convient donc de tracer les grandes lignes de l’évolution de la sociabilité de type alimentaire dans le cadre de la cité en relation avec la citoyenneté et l’exercice du pouvoir, à partir de témoignages allant de l’époque archaïque jusqu’à la période romaine.”[7] (Le banquet, intégration et sociabilité citoyenne dans la cité grecque, Robin Nadeau)
Les premiers chrétiens, qui ont subi l’influence hellénistique, organisent des “agapes”, où les pauvres sont invités à partager la nourriture des riches. Quand le christianisme devient religion d’état, les hérésiologues reprennent à leur compte l'abomination des nicolaïtes, pour désigner les non-chrétiens, qui “mangent des choses sacrifiées aux idoles”, et qui “se livrent à la fornication”, mais en l’appliquant aux non-chrétiens (“païens”) et aux non-juifs. Les reliefs des offrandes présentées au dieux romains de façon symbolique (placées devant leurs représentations) pouvaient être mangés. Les offrandes par incinération étaient sacrifiées à perte pour les adeptes

A Dieu jaloux, religion jalouse. Les chrétiens peuvent partager des repas avec des non-chrétiens, mais “se marier” (matrimonium[8]) avec des non-chrétiens sans leur conversion n’est pas acceptable. Le terme “fornication” est actuellement défini comme les “relations charnelles entre deux personnes qui ne sont ni mariées ni liées par aucun vœu” (atilf). La polygamie des clercs chrétiens n’était cependant interdite qu’à partir du VIIIème siècle, et ce n’est qu’à partir du XIIème siècle qu’on parlait du mariage comme un sacrément. La fornication dans les bouches des hérésiologues est donc autre chose, et fait référence à certaines pratiques attribuées à des gnostiques libertins, pendant des banquets où tous les sens étaient gratifiés.

Ainsi, Epiphane (Panarion, 26,17) nous informe sur l’existence de banquets obscènes perpétrés par les Stratiotiques[9], les Borborites, ou les Phibionites, appartenant tous au groupe des Barbélognostiques (des “śāktika” avant la lettre...). Il y avait peut-être un arrière-plan idéologique d’universalité, de mélange de type a-kula (skt.)[10] (non-hiérarchique, toujours avant la lettre), mais aussi gnostique. A-kula (skt.), sans famille, dans une grande Famille universelle. Ce qui faisait lien était la Lumière. Des Fils et Filles de Lumière.
Si l'on veut se référer à un arrière-plan idéologique, il s'agissait dans ces cérémonies « cultuelles » de rassembler et de faire remonter à Dieu toutes les particules de Lumière, même celles répandues dans le sperme masculin ou les menstruations féminines.”

Nous apprenons encore que le commerce sexuel ne devait servir qu'à reconduire les femmes séduites devant les Archontes, et c'est au terme de ce raffinage de la semence lumineuse qu'on devenait Christ, cf. Panarion, 26,9, 6-9 ; aussi ibid., 26,13,2-3 : l'âme parfaite n'engendre pas d'enfants aux Archontes.”

Ce qui est dit de ce culte spermatique en un autre endroit est plus digne de foi (Panarion, 26,9,4) : « La puissance renfermée dans les menstruations féminines et dans la semence masculine, disent-ils, c'est l'âme (psyché) que nous recueillons et mangeons. Et en tout ce que nous mangeons, que ce soit de la viande, des légumes, du pain ou autre chose, nous en faisons grâce à la création, vu que nous rassemblions l'Âme de partout et que nous l'emportons avec nous dans les sphères supracélestes ». Cette explication rappelle les repas manichéens des élus qui servent au rassemblement de l'Ame, cf. Augustin, Confessions, III, 10.Les repas sacrés des gnostiques, Jacques E. Ménard, Revue des Sciences Religieuses
Je reviendrai une autre fois sur le rôle des Archontes. Ce passage est “panthéiste”, mais avec un Projet précis, et dans le sens gnostique de sauvetage (de “rassemblement”) de la puissance divine répandue dans les sphères inférieures, qui est poussé très loin chez les manichéens. Saint Augustin parle de manière sarcastique des figues “sensibles” recueillies par d’autres et offerts à des Saints ou des Élus manichéens qui les mangent, en poussant dehors de la bouche “de petits Anges, ou plutôt de petites parties de Dieu même, du Dieu souverain et véritable, qui fussent toujours demeurées unies et comme liées à ce fruit, si elles n’en eussent été détachées par les dents de cet Élu et par la chaleur de son estomac[11].

Par comparaison, dans le bouddhisme ésotérique, une personne initié s’identifie à la divinité, dont le corps divin est composé de cakra, des cercles de dieux[12], à qui toute expérience humaine “ordinaire” est offerte, qui du coup est transmutée. En mangeant, on offre aux cercles de dieux, qui se “remplissent” et transforment l’expérience ordinaire en plénitude, une autre façon de transformer l’obscurité en lumière, ou de raffiner l’expérience ordinaire... Les gaṇacakra sont des “banquets” où les adeptes mangent de la viande, boivent de l’alcool, et “forniquent”, tout en “remplissant” les cercles de dieux, indissociables de la divinité d’initiation, indissociable de la divinité dans sa sphère respective, indissociable du Bouddha primordial dans la Grande Lumière. C’est du recyclage de semences lumineuses à l’échelle cosmique, micro, méso et macro… Ne dites plus “nous faisons la fête”, mais nous sauvons des âmes.

Il en va de même avec toutes les rencontres d’un “Saint ou Élu” du vajrayāna et son établissement de connexions avec les êtres. C’est une autre façon de “rassembler l’Âme” de partout. Il y a bien une intention de sauver des étincelles lumineuses en les expédiant dans les hautes sphères. Y compris par la fornication (tib. sbyor) et le meurtre rituel, appelé “libération” (tib. sgrol ba), la combinaison mahāyoga des deux est appelée “sbyor sgrol”. Mais tout simple contact sensoriel[13], crée un lien “libérateur” ou “Gnostique”. Ainsi, on peut être “libéré” par la vue (mthong grol), par l’ouï (thos grol), par l’ingestion (myong grol), par le toucher, par le port sur soi (amulette, brtags grol), etc.
Aspirez à créer des connexions avec les gens, même ceux qui ne perçoivent qu’une bribe de votre T-shirt aux couleurs voyantes dans une foule, ce qui aura pour conséquence qu’un grain de dharma soit semé dans leurs esprits.”[14] Blog Briller comme mission
Ou
N’ayez pas de pensée ordinaire à ce sujet, du type “Oh, il a couché avec moi, alors je suis son égal ; cela fait de moi quelqu’un de spécial, car il a couché avec moi”. Ce n’est pas la façon de penser qui convient à une sangyum [partenaire sexuel d’un maître tantrique]. Il est de la responsabilité d’une sangyum de considérer qu’il voyait en vous une connexion karmique à cultiver. Et n’oubliez pas que c’était à cause de sa bonté qu’il avait reconnu votre karma de cultiver cette connexion et de l’actualiser. Si votre attitude en est une d’humilité et de dévotion, et que vous suivez ses instructions, cela pourra être très bénéfique pour vous à cause de la nature particulière de votre connexion avec lui. Si vous cultivez cette situation, vous pourrez progresser, et être très utile aux autres. Mais si vous ne reconnaissez pas le niveau de cette connexion et la percevez comme quelque chose d’ordinaire, en vous gonflant d’orgueil et d’ego, vous aurez réellement manqué cette opportunité. Ce serait plutôt comme coucher avec un roi, mais [votre maître] n’était pas un roi, mais un bodhisattva. C’est une grande différence.”[15]
Les liens ainsi créés avec des Élus sont indestructibles, et sont au fond des liens avec les sphères supracélestes. En fait, les Elus ne descendent pas réellement des sphères supracélestes, ce ne sont que leurs reflets (tib. sprul pa, émanation skt. nirmāṇa, métamorphose), qui se dotent de l’armure de cinq éléments etc., afin de venir sauver ce qui peut l’être ici-bas. Notamment par les contacts directs (sensoriels, ingestion, coït, ...) avec les étincelles lumineuses à sauver, en les renvoyant à la Grande Lumière. Il s’agit clairement d’une idée Gnostique.

Ce n’est pas tant que le bouddhisme ésotérique ait subi l’influence de tel ou tel courant via les routes de la soie, c’est qu’au centre de ce réseau routier se trouvait le berceau (Babylon, la Perse, ...) de ces doctrines dualistes qui opposent des forces de la Lumière et de l’obscurité dans des champs de batailles macro-, méso et microcosmiques. Mar Ammo/Amu était l’apôtre oriental de Mani, mais il y avait des communautés bouddhistes en Perse. Ainsi, Mani en personne aurait converti le Shah de Touran, un petit royaume bouddhiste dans le Baloutchistan. Il aurait reconnu Mani comme un Bouddha, peut-être même l’émanation de Maitreya… L’écart entre ce bouddhisme-là et le manichéisme ne devait alors être pas si grand[16]. Le manichéisme était la religion «perverse» des Ouïgours selon l'empereur de Chine Xuanzong (712-756). L’empereur tibétain Khri song lde btsan (755–797) ne voulait pas non plus de la religion universaliste du “fornicateur” perse Mar Mani (tib. par sig g.yon chen mar ma ni)[17]. Il avait déjà son propre “Bouddha de Lumière”.

***

[1] "14. Mais j'ai quelque peu de chose contre toi : c'est que tu en as là qui retiennent la doctrine de Balaam, lequel enseignait Balac à mettre un scandale devant les enfants d'Israël, afin qu'ils mangeassent des choses sacrifiées aux idoles, et qu'ils se livrassent à la fornication.
15. Ainsi tu en as, toi aussi, qui retiennent la doctrine des nicolaïtes; ce que je hais." Apocalypse 2:14-15

[2] J.-P. Vernant, "À la table des hommes, dans La cuisine du sacrifice en pays grec"

[3] M. Detienne, "Pratiques culinaires et esprit de sacrifice",….

[4] M. Dietler et B. Hayden, "Digesting the Feast", dans Feasts,….

[5] Plutarque, Propos de table, VII, 1, 697c [J. Sirinelli trad.,…

[6] I. de Garine, "Les modes alimentaires", dans Histoire des….

[7] Le banquet, intégration et sociabilité citoyenne dans la cité grecque, Robin Nadeau, Dans Hypothèses 2009/1 (12), pages 251 à 261

[8] "Chez les Romains, il y avait trois manières de le contracter : par l'usage (usus), en cohabitant avec une femme pendant un an et un jour ; par un contrat (coemptio) dans lequel les deux parties se liaient l'une à l'autre par une vente simulée ; enfin par une cérémonie religieuse (confarreatio ; voyez ce mot pour les détails et le sens de la cérémonie)". Source
La confarreatio est l'une des trois formes juridiques par lesquelles, dans le mariage romain, la femme peut entrer dans la manus – c'est-à-dire sous l'autorité juridique – de son mari. Elle tire son nom du pain d'épeautre (farreus panis1, farreum2) qui intervient dans ce rituel3. Cette forme, au caractère archaïque et religieux très marqué, vraisemblablement réservée aux seuls patriciens, était tombée en désuétude sous l'Empire.” Wikipedia

[9] Secte de Valentiniens, des soldats, des guerriers.

[10]D’autre part, Kula est le nom de Shakti, Akula le nom de Shiva. Ceux qui suivent la voie de Kula sont ceux qui appartiennent encore au domaine de la manifestation, qui n’ont pas atteint Shiva, le Transcendant, l’inconditionné. Shiva réside dans le Lotus à mille pétales, siège de la Libération, siège de l’amanaska, tandis que ‘le chemin de Kula’ (Kula-patha), c’est la Sushumnâ depuis le mûlâdhâra jusqu’à l’âjña-cakra”.” Tara Michaël, Le Yoga de l’éveil, La voie vers l’inconcevable, Fayard, p. 191

[11] Folio poche, Confessions, p.19-110, traduction d’Arnauld d’Andilly.

Autre traduction :
10. 18. Moi, dans l'ignorance de ces principes, je riais de tes saints serviteurs et prophètes. Et que faisais-je en riant d'eux? Je n'arrivais qu'à te faire rire de moi, qui insensiblement m'étais laissé peu à peu amener à des niaiseries, à croire que la figue pleure quand on la cueille, pleure avec la branche, sa mère, des larmes de lait! Et si pourtant un « saint » la mangeait, cette figue qu'un autre assurément, et non pas lui, avait fait le crime de cueillir, alors il la mêlait à ses entrailles et en exhalait des anges, voire des particules de Dieu, dans les gémissements de sa prière et dans ses rots. Et ces particules du Dieu très haut et véritable seraient restées enchaînées dans ce fruit, si la dent et l'estomac du « saint élu » ne les avaient délivrées! Et j'ai cru, quelle misère! qu'il fallait être plus miséricordieux 51 envers les fruits de la terre qu'envers les hommes pour lesquels ils naissent. De fait, si quelque affamé en demandait sans être manichéen, on eût paru mériter en quelque sorte la peine capitale en lui en donnant une bouchée.” Traduction de E. Tréhorel et G. Bouissou

[12] “24.1a Ils mangent, ils boivent et éprouvent la joie de l'union
24.2a Les cercles [divins] se remplissent constamment
24.3a Par cette instruction ils concrétiseront l'autre monde
24.4a Les têtes de ces étourdis seront écrasées sous les pieds [du Seigneur du monde]


Dohākoṣahṛdayārthagītāṭīkā (Do ha mdzod kyi snying po don gi glu'i 'grel pa D2268, P3120), qui est le Commentaire du Chant de distiques de Saraha, attribué à Advaya-Avadhūtipa.

[13]Note 56 The “four liberations” are literally “liberation” through seeing, hearing, wearing, and tasting. The enumeration of “six liberations" adds liberation through touching and feeling, and sometimes recollecting and touching, although there are considerable variations. For more on these rubrics and practices see Holly Gayley, “Soteriology of the Senses in Tibetan Buddhism,” Numen 54 (2007b): 459-499; and Joanna Tokarsha-Bakir, “Naive Sensualism, Docta Ignorantia. Tibetan Liberation through the Senses," Numen 47, no. 1 (2000): 69-112.” Power Objects in Tibetan Buddhism, The Life, Writings, and Legacy of Sokdokpa Lodrö Gyeltsen …, James Duncan Gentry

[14] "Aspire to create connections with people, even those who catch no more than a glimpse of your brightly coloured T-shirt in a crowd, that result in the seed of dharma being sown in their minds." Source https://www.facebook.com/IAmSamLongSamIAm/posts/10221779572896678

[15] "So if you are doing the Shambhala training, and if you have faith in the place of Shambhala and in those great enlightened beings who have manifested in this place for our welfare, then the blessings that enter your mind will be very swift, and this will help increase your own understanding of your Buddha nature. … Shambhala is not to be mistaken with Shangri-la. Everyone thinks: ‘I want to go there.’ But that’s just made up, that’s a movie…. Now this is really not my business, but I want to mention anyway, to some of the women who are the sangyum, or the consorts, of Trungpa Rinpoche, you should be very careful about your attitude. Don’t have an ordinary mind about it, thinking in an ordinary sense: ‘Oh, he slept with me, so I’m equal to him; this makes me special, because he slept with me.’ This is not the way that a sangyum of someone like this should think. It’s the sagyum’s responsibility to consider that he saw in you a karmic connection that could be cultivated. And consider that it was because of his kindness in recognizing your karma that there was an ability to cultivate that and bring that out. If you have an attitude of him with humility and devotion, then if you follow whatever teachings he gave you, because of the special aspect of your connection with him this can be of tremendous benefit to you. If you cultivate your situation, you can then go ahead and be of tremendous benefit to others. But if you fail to see the level of the connection and think of it as being only ordinary, and elevate your pride and ego, you’ve really failed in that connection. That would be like sleeping with a king-but he was not a king, he was a great bodhisattva. There’s a difference."

Gyatrul Rinpoche, Oral Commentary on the Natural Great Perfection by Dudjom Lingpa, given in Boulder, 1992, trans. Sangye Khandro, ed. Ian Villarreal, later published by (Ashland, Oregon: Mirror of Wisdom Publications, 2000), 58-59

[16]One of the main hurdles in reconstructing the missionary history of early Manichaeism concerns the nature of the later Iranian source material from which our impressions are drawn, much of which presents a triumphalist portrait of Mani and his disciples’ activities in the provinces and regions within and beyond Sasanian territory, converting rulers, performing miracles and overcoming the teachings of the other ‘dogmas’ and false faiths. One particular incident, involving Mani’s conversion of the Shah of Turan, ‘a small Buddhist kingdom in what is today Baluchistan’,33 and narrated in fragments in Parthian (M48; trans. H.-J. Klimkeit 1993, 206-8), demonstrates the complexities involved in assessing the documentary value of the central-Asian Manichaean material.” Manichaeism: An Ancient Faith Rediscovered, Nicholas J. Baker-Brian

"Un fragment parthe (M 48) raconte comment Mani aurait réussi à convertir le roi bouddhiste de Turan. Après avoir procédé publiquement à un exercice de lévitation au cours duquel son interlocuteur fictif est amené à professer la sagesse véritable, Mani expose au roi son dessein missionnaire. « Dès que le Turanshah et les notables (azadan) eurent entendu cela, ils furent joyeux. Ils acceptèrent de croire et devinrent favorables à l’apôtre et à la religion. » Quelques membres de la famille et de la cour du roi se convertissent à leur tour. A la vue de Mani s’élevant à nouveau dans les airs pour prendre congé de lui, le roi tombe à genoux mais Mani l’appelle à lui. Le Turanshah va alors à sa rencontre dans les airs et donne à Mani un baiser en lui déclarant : « Tu es le Bouddha ! »
La courte durée de cette mission indienne, deux ans maximum, exclut toute possibilité de prosélytisme et d’implantation en milieu bouddhique. Si elle n’a donc point abouti aux conversions spectaculaires que lui attribue la légende manichéenne, elle connut cependant un certain succès en milieu chrétien puisque, selon un autre fragment parthe (M 4575r), Mani de retour à Rew-Ardaxshir envoya Patteg (son père, un de ses premiers convertis) et frère Jean (Hanni) s’occuper de la communauté qu’il venait d’y fonder." Le Manichéisme, Michel tardieu

[17] Source : bKa' yang dag pa'i tshad ma'i mdo btus pa. “Fornicateur” est un des sens du mot tibétain g.yon can, qui signifie aussi escroc, et démon, et qui correspondrait au terme dhūrtaka en sanskrit.

samedi 11 décembre 2021

Le Projet Gnostique


Quand l’homme raconte le cosmos et ses origines, il le fait à partir de ce qu’il connaît, et il n’est pas étonnant que ce qu’il connaît se retrouve dans ce qu’il essaie de mettre en mots. Ainsi, quand il explique le cosmos comme un ensemble de trois sphères, et, en fonction des traditions, que ces trois sphères (skt. tridhātu/triloka) représentent le sensible (skt. kamadhātu), le psychique (skt. rūpadhātu) et le spirituel (skt. ārūpyadhātu), il n’est pas toujours évident s’il parle de lui ou du cosmos, ou des deux à la fois.

Dans un monde globalisé, avant comme maintenant, il n’y a rien de plus volatile, d’ “aéroporté”, et de perméable que les idées. Le tridhātu du ṛg-veda ou du bouddhisme rappelle la “triade divine” Gnostique[1], d’une sphère matérielle (Engendré), psychique (Autogène) et spirituelle (Inengendré), suite à la séparation du Ciel et de la Terre (maintenu par un pilier, etc.), créant une troisième sphère, du domaine du “monde imaginal”. Ces trois sphères sont peuplées par divers êtres et entités selon les traditions spirituelles et religieuses, qui ont chacune leur propre version des faits mythologiques, cosmogoniques et généalogiques, ayant conduit à la catastrophique séparation originelle, et qui proposent chacune leur méthode pour réunir de nouveau Ciel et Terre, à titre individuel ou collectif.

Ceux qui souffrent le plus des conséquences de la Séparation originelle (le Big Bang dualiste), sont prisonniers des sphères inférieures “matérielles” : leurs étincelles de Lumière (de l’Intellect) sont empêtrées dans de la matière (le corps, le monde, les passions, l’ignorance). Les entités des sphères intermédiaires (skr. antari-kṣa tib. bar snang), voulant restaurer l’harmonie originelle, forgent le Projet de sauver toutes ces âmes perdues, et envoient de l’aide. Des missionnaires Sauveurs descendent pour instruire les hommes dans une Gnose, qui leur permettra le retour de leurs âmes dans le Plérôme.

Le Projet est ce qui importe le plus dans ce Triple univers. La Terre, dans la sphère sensible, est le résultat d’une erreur. Le Ciel, l’Inengendré, la Grande Lumière, est inaccessible aux sens et au psyché. Les sphères intermédiaires sont le terrain de l’action vers où se dirigent pragmatiquement tous les regards, sous l’oeil approbateur de la plus haute sphère.

Des variantes de ce Projet dualiste sont proposées par toutes les religions, qui multiplient les spéculations, les doctrines, les pratiques Le concernant. Les limites du Projet sont les limites de l’imaginaire humain.

Les entités des sphères intermédiaires (Ennéade/Ogdoade) n’étant pas sous l’influence des sept planètes, du temps et de la séparation des sexes sont androgynes, à la fois masculines et féminines. On pourrait dire “masculines”. Dans les représentations iconographiques des traditions monothéistes moyen-orientales, la deuxième entité de la triade divine, l’Intellect/l’Autogène peut prendre l’aspect de la Mère (Barbélo) ou du Fils. Les gnostiques pour qui la Pensée première de l’Inengendré prend l’aspect de la Mère céleste Barbélo sont appelés les Barbélognostiques, Barbélonites, Borboriens, ou les Borboniens, accusées d’être des sectes licencieuses. C’est dans leur sillage que l’on trouve les liens les plus marquants avec les traditions ésotériques (gnostiques, hermétistes, pneumatiques, manichéens, taoïstes, ...) de l’Inde et de l’Asie du Sud-est.

Les Nicolaïtes en pleine teuf

Dans le Projet Barbélognostique, il s’agit de récupérer toutes les "étincelles lumineuses” emprisonnées dans la matière, par tous les moyens pourrait-on dire. La substance matérielle emblématique qui renferme les "étincelles lumineuses” sont le sperme masculin et féminin… Pour les Barbélognostiques, et les gnostiques Ophites, la fornication, etc. n’est forcément pas un péché, tant que l’on ne procrée pas dans la sphère matérielle. Barbélo et ses agent(e)s veulent récupérer et sauver toutes les “semences lumineuses” du Démiurge et ses archontes, en attirant l’attention vers Elle à travers son culte, et les rituels associés, parmi lesquels une sorte de banquet gaṇacakra[2].

C’est sans doute l’interprétation la plus concrète du Projet, en poussant le plus loin l’idée de l’incarnation de “l’étincelle lumineuse” cachée dans l’essence séminale de l’homme et de la femme, que l’on offre à la Mère et à ses anges[3]. Il y a évidemment d’autres interprétations du Projet, moins matérielles de “l’étincelle lumineuse” et de son salut. L’idée de base reste néanmoins l’emprisonnement de l’âme dans la sphère matérielle, de son Retour vers les sphères célestes et de sa réintégration définitive. L’interprétation du Projet peut être plus intériorisée, mais l’idée (dualiste) de base reste la même. Notre présence dans la sphère matérielle est un problème, une anomalie, et si on ne peut pas sauver son corps qu’il faudra de toute façon abandonner, au moins on pourra sauver “l’étincelle lumineuse”. C’est une idée Gnostique.

Le bouddhisme se présente comme une voie du Milieu, qui ne s’investit en aucun extrême (être, non-être), et qui dans sa forme mahāyāna se veut une voie non-dualiste. Le dualisme d’une approche Gnostique, quelle qu'elle soit, n’est à mon avis pas compatible avec le bouddhisme, en ce que celui-ci a de plus singulier.

***

[1] Un majuscule pour indiquer que gnostique prend ici le sens de toutes les traditions faisant référence à la connaissance divine, permettant à l’homme d’accéder à une connaissance supérieure et au salut.

[2]Ils partagent leurs femmes en commun, et quand quelqu'un arrive, qui pourrait être étranger à leur doctrine , les hommes et les femmes ont un signe par lequel ils savent se faire reconnaître à l'autre (.....)Quand ils ont eux-mêmes été rassurés, ils passent immédiatement à la fête, celle-ci étant prodigue de viandes et de vins, même si elles peuvent être pauvres (.....)

Quand ils se sont bien repus et se sont, si je puis dire. rempli les veines d’un surplus de puissance, ils passent à la débauche. L’homme quitte sa place à côté de sa femme et dit, à celle-ci : 'Lève-toi et célèbre l’union d’amour avec le frère'. Les malheureux se mettent alors à forniquer tous ensemble (.....)

Une fois qu’ils se sont unis, comme si ce crime de prostitution ne leur suffisait pas, ils élèvent vers le ciel leur propre ignominie : l’homme et la femme recueillent dans leur main le sperme de l’homme, s’avancent les yeux au ciel et. leur ignominie dans les mains, l’offrent au Père en disant : 'Nous t’offrons ce don, le corps du Christ'. Puis ils mangent et communient avec leur propre sperme. Ils font exactement de même avec les menstrues de la femme. Ils recueillent le sang de son impureté et y communient de la même manière. Et, disent-ils, c'est le sang du Christ. Car quand on lit dans l'Apocalypse : 'J'ai vu l' arbre de vie, avec ses douze sortes de fruits , rendant son fruit chaque mois'(Apocalypse 22:2), ils l'interprètent comme étant une allusion aux périodes mensuelles des femmes. Pourtant, dans leurs rapports les uns avec les autres, ils interdisent néanmoins la conception. Car le but de leur corruption n'est pas la génération des enfants, mais la simple satisfaction du désir, le diable jouant à son propre jeu avec eux, et ainsi les images provenant de Dieu sont ridiculisées (.....)"

Martin van Maële, illustrateur de La sorcière de Jules Michelet

Lorsque l’un d’eux a par erreur laissé sa semence pénétrer trop avant et que la femme tombe enceinte, écoutez les horreurs qu’ils commettent. Ils extirpent l’embryon dès qu’ils peuvent le saisir avec les doigts, prennent cet avorton, le pilent dans une sorte de mortier, y mélangent du miel, du poivre, et différents condiments ainsi que des huiles parfumées pour conjurer le dégoût puis ils se réunissent et chacun communie de ses doigts avec cette pâtée d’avorton en terminant par cette prière : 'Nous n’avons pas permis à l’Archonte de la volupté de se jouer de nous mais nous avons recueilli l’erreur du frère'. Voilà, à leurs yeux la Pâque parfaite. Mais ils pratiquent encore d’autres abominations. Lorsque, dans leurs réunions, ils entrent en extase, ils barbouillent leurs mains avec la honte de leur sperme, l’étendent partout, et les mains ainsi souillées et le corps entièrement nu, ils prient pour obtenir, par cette action, le libre accès auprès de Dieu
". Panarion, 26.4.1

[3] Épiphane explique que les phibionites offraient leur semence aux trois cent soixante cinq anges, et qu’après être parvenus sept cent trente fois à cette turpitude, ils s’écriaient : "Je suis le Christ" Panarion, 26.4.1

jeudi 9 décembre 2021

Un petit tour par le Moyen-Orient


Toth, le dieu scribe, relief

L’idée “de l’origine divine de l’âme humaine et de son retour au séjour céleste (astres)”[1] serait initialement une conception chaldéenne, adoptée par les “maguséens”, des prêtres des colonies mazdéennes (“dualistes rigides”), qui s'installèrent dès l'époque des Achéménides à l'Ouest de l'Iran, dans toute l'Anatolie. Ils propagent un mazdéisme syncrétique, qu’ils transmettent aux pythagoriciens. L’idée de l’âme immortelle et divine, comme les astres dont elle est issue, devient l’opinion commune au début de notre ère.

Les dieux-astres sont de types différents, comme l’expliquent les divers systèmes cosmogoniques et astrologiques. Il est généralement admis que tout ce qui se trouve en-dessous des sept planètes (Soleil, Lune, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, et Saturne, ou bien "la hebdomade" ou “sphère des sept”), tombe sous leur influence, subit la séparation des sexes (perte de l’androgynie), et est régi par le temps.

En Egypte puis ailleurs, les dieux/astres des sphères supérieures, la huitième sphère (Ogdoade) et la neuvième sphère (Ennéade) ne tombaient plus sous leur influence néfaste. Dans les différentes voies spirituelles qui se développèrent (philosophie théologisante, hermétisme, gnosticisme, …) il existait des théories et des pratiques permettant à l’âme “tombée” sous l’influence des sept planètes, de remonter vers les sphères supérieures. Une dixième sphère (Décade) fut ajoutée, qui était celle du Dieu Inengendré. Dans ces voies spirituelles, où mythologie, cosmogonie, astrologie et sotériologie contribuent toutes à l’objectif spirituel, les trois sphères supérieures constituaient ainsi une triade divine (l’Inengendré, l’Autogène, et l’Engendré, ou encore Souveraineté absolue, Intellect et Verbe saint[2]).

Les Grecs assimilent très tôt Hermès au dieu égyptien Thot, “le scribe des dieux au savoir illimité”. Plus tard, dans la tradition hermétique, Hermès “Trismégiste”, fut à l’origine à la fois d’écrits grecs d’astrologie, qu’on prétendait traduits de l’égyptien, et d’écrits alchimiques, de recettes magiques et de traités philosophiques (théologiques).[3] Il existe dans la tradition hermétique des instructions qui mettent en scène une transmission d’Isis à Horus (dieu protecteur et dynastique), ou d’Hermès à son petit-fils Tat[4] ou à d’autres interlocuteurs (Ammon, Asclépius, …). Ainsi, il existe une Lettre d’Isis à Horus (II-IIIème siècle)[5], qui est en fait une initiation alchimique (le secret de la préparation de l'or et de l'argent). Isis avait reçu elle-même cette initiation de l’ange au nom hébraïque, Amnaël, “en échange d’une faveur sexuelle”. Certains écrits hermétiques (codex VI) ont été retrouvés à Nag Hammadi. Parmi ceux-ci des initiations aux mystères d’Egypte (ou considérées comme telles), permettaient une “régénération” pour accéder aux sphères supérieures[6].

A l’époque grecque classique (480-323 av. J.-C.) et hellénistique (323-31 av. J.C., l’Egypte était considérée comme le berceau de la religion, le bon vieux temps, où “la mémoire des temps anciens, des époques cosmogoniques” était encore vivante[7]. A l’époque hellénistique, l’Egypte était un peu ce qu’était l’Orient (“Shangri-la”) en Occident, jusqu’à récemment, ou Oḍḍiyāna pour les tibétains pendant la renaissance tibétaine.

Dans ce grand “renouveau” syncrétique de la tradition “égyptienne”, les gnostiques et les hermétistes ont joué un rôle important. En orient, le manichéisme était un autre vecteur de la diffusion des voies spirituelles conduisant au salut. Mais il ne faut pas laisser ces trois traditions connues prendre toute la lumière d’idées finalement assez généralement répandues, et qui avaient leurs sources directes et indirectes en Babylon et en l’empire perse, même si les grandes rencontres et syncrétismes dataient de l’époque hellénistique et de l’époque romaine. Il est difficile, voire impossible, de déterminer l’origine exacte des idées autour de l’âme et de son retour au séjour céleste, mais il est certainement possible d’identifier quelques éléments communs dans cette diversité.

Quel que soit le modèle sotériologique d’une tradition spirituelle, les “sciences” de l’époque, où l’astrologie, la science des astres/dieux, prenait une place centrale, étaient des véhicules de nombreux éléments que nous appellerions de nos jours sans doute “religieux”, et qui pouvaient être intégrées par diverses traditions, y compris dans le bouddhisme. Il était communément accepté que l’homme vivait sous l’influence des astres/dieux (de l’hebdomade), sur lesquels il pouvait exercer une certaine influence grâce à des sacrifices, rituels etc., intégrées dans les diverses religions, dont les représentants étaient souvent des conseillers des rois, etc. Ces religions ou traditions spirituelles, dualistes, enseignaient également des méthodes pour obtenir une sorte d’ “immortalité”, ou de conduire l’âme après la mort vers des sphères supérieures, idéalement au-dessus des sept planètes, où se trouvaient déjà des co-adeptes, saints, anges et autres sauveurs des religions, auxquelles le mort et sa famille faisaient appel.

Les gnostiques et les hermétistes ont des explications pour les “visions”, les “épiphanies”, les messies, avatars (“descentes”) et autres nirmāṇakāya des sphères supérieures par un effet de miroir causée par la nature humide des sphères inférieures, qui pourraient intéresser le bouddhisme ésotérique ou le tantrisme.

Il y a par exemple des jeux de réflexions entre les sphères supérieures et le monde sublunaire dans la nature humide de ce dernier. Les reflets ici-bas, ont leur Base ou Source là-haut. Ce qui dans les mythes est rendu par une “chute”, ou une descente, à travers l’espace et le temps. De l’ennéade (l’Intellect, l’Autogène divin) dans l'Ogdoade (l’Engendré des formes) et ensuite dans l’hebdomade, le monde sublunaire où a lieu l’engendrement d’êtres “images”, les humains[8]. Cet engendrement est comme un voyage dans l’espace et dans le temps[9]. Le retour (de l’âme), l’ascension, est une régénération, qui requiert initialement la traversée des mêmes entités temporelles (éons) et spatiales (sphères).

A l’origine, l’Intellect, deuxième niveau de la triade divine engendre un premier Homme androgyne, semblable à lui-même, demeurant dans l’ennéade ou au-dessus de l’ogdoade. L’Homme androgyne est autogène comme son original, et a ni père ni mère. En se reflétant, à partir de l’Ogdoade (skt. Akaniṣṭha tib. ‘og min) au-dessus des sept sphères célestes, dans “la nature humide” du monde inférieur, le deuxième Homme androgyne engendre un reflet, une forme de lui-même, qui est à la fois “mortel par le corps, immortel par l’Homme essentiel”. Pour l’enracinement dans une généaologie terrestre, le troisième Homme androgyne, éngendré dans le monde inférieur, engendre à son tour “Sept Hommes androgynes dans la matière de la Nature”. Il perd son androgynité, par la séparation des sexes, le temps se met en branle avec les sphères célestes (qui en outre causent les passions), et les premières générations des humains[10] sont nées.
Ainsi, du fait que, de Seth à Noé (c'est-à-dire entre l'Homme engendré et l'humanité actuelle, il y a huit degrés à descendre, ou huit éons --- sphères et âges à la fois ---, remonter dans l'Ogdoade, c'est parcourir en sens inverse la suite des générations, retourner à la condition de Seth, encore tout proche du premier père. S’élever vers l’Ennéade, c'est rentré dans Adam, la bienheureuse image de l' Autogène divin, l'Intellect même de Dieu. Le voyage dans l'espace se double donc d'un voyage dans le temps, d'un retour au seuil de l'éternité, au moment décisif où le Dieu invisible se rend visible dans l'être qu'il crée. Voilà pourquoi cette ascension est à la fois une régénération et un salut.”[11]
Ici c’est la généalogie gnostique, qui peut être différente dans les récits cosmogoniques et généalogiques d’autres traditions spirituelles. Il est évident que les époques hellénistique et romaine étaient très favorables aux échanges, influences mutuelles, et aux “syncrétismes”.
On y constate un syncrétisme intellectuel et religieux combinant l’élément égyptien à différentes strates culturelles - iranienne, depuis la conquête de Cambyse (525 av. J.C.) jusqu’à celle d’Alexandre (331 av. J.C.), hellénistique et juive par la suite. L'Égypte, qui est la civilisation la plus ancienne au monde, ne saurait recevoir des apports étrangers. Au contraire, c'est elle qui, en tout temps, a instruit les autres nations. Par conséquent, elle peut revendiquer comme son bien propre toutes les avancées de la religion, de la science et de la philosophie”.[12]
Dans ces nouvelles voies spirituelles, on trouve différentes approches (philosophie (néo-)platonicienne, hermétisme, gnosticisme, …), mais qui disent toutes être dérivées de traditions plus anciennes et de leurs méthodes sotériologiques, s’en inspirent pour en développer d’autres, ou veulent les synthétiser ou les réduire à leur essence.
Les hermétistes sont animés d'une fervente admiration pour les cultes traditionnels de l'Égypte. ils les pratiquent assidûment, mais ils entendent les approfondir et les compléter. En effet, la véritable piété consiste à honorer tous les niveaux du divin, qui procèdent tous du Dieu suprême, invisible et inengendré.
Ainsi, les dieux terrestres, images vivantes, pétris d’émotions humaines, exigent des offrandes matérielles et des rites chamarrés. Les sept planètes, astres “errants” qui causent les passions, peuvent être apaisées par des invocations accompagnées de rites magiques ; les dieux astraux de l’Ogdoade, qui sont des âmes rationnelles, demandent la prière des lèvres, la parole réfléchie du discours intérieur, les puissances intellectives de l’Ennéade (ou 9ème sphère) reçoivent l'oraison contemplative, et les dieux ineffables ne peut être honorées qu’en silence.”
Formant des cercles qui se réunissent autour des sanctuaires, les hermétistes s’adonnent à des activités de culte et d’enseignement. Fondés sur les livres de Trismégiste, ces dernières ne séparent pas la philosophie des sciences occultes. On peut par exemple, pratiquer l'astrologie comme un véritable exercice spirituel conduisant à l'admiration des œuvres divines et entraînant l'âme à la “remontée”, aussi efficacement que les simulateurs de vol qui servent aujourd'hui à former les pilotes d'avion. De même l'alchimie enseigne à expérimenter sur les métaux le même type de transmutation qu’on espère effectuer sur soi-même par le rite hermétique de régénération.”[13]
Honorer tous les niveaux du divin” est comme une invitation hermétiste à faire feu de tout bois spirituel et de toute tradition, en les appropriant, approfondissant, et les complétant le cas échéant… Une recherche proactive d’anciennes traditions, remises à jour.

“L’Ogoade et l’Ennéade” (codex VI de Nag Hammadi), un dialogue entre Hermès et un disciple (“mon enfant”), est considéré comme un écrit hermétique, retrouvé dans un milieu gnostique. Les gnostiques donnent des interprétations gnostiques aux matériaux hermétiques “égyptiens”. La remontée vers l’Ogdoade[14] permet d’avoir accès aux visions de “l’Intellect de la Souveraineté absolue” dans l’Ennéade.

Il y a de très nombreux éléments familiers pour ceux qui connaissent la théorie et les pratiques du bouddhisme ésotérique (Grande Lumière, les “lettres-éléments”, la “chambre nuptiale”, “le baiser”, les agapes, les “syzigies célestes”, les “baptèmes”, “sceaux”, les initiations, etc.). Thot est d'ailleurs l'auteur de quelques chapitres du "Livre des morts" égyptien. Il y a des liens évidents. Après, en connaître tous les tenants et aboutissants, sera une très longue histoire.

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[1] Ecrits gnostiques, NRF, sous la direction de JP Mahé et PH Poirier, p. XIX

[2] Introduction à L’Ogdoade et l’Enneade, p. 941

[3] Ecrits gnostiques, p. LVII-LVIII

[4] "À propos du système dynastique des Égyptiens, il nous reste à parcourir quelques petits extraits de Manéthon de Sébennytos qui exerça la charge de Grand Prêtre des sanctuaires égyptiens des idoles (eidôleiôn) sous Ptolémée Philadephe. Ces extraits selon Manéthon tirent leur origine des stèles qui se dressent sur la terre Sèriadique (terre de Sirius, l'Egypte) qui furent gravées en langue sacrée et en lettres hiérographiques par Thoth, le premier Hermès, et qui furent traduites après le Déluge [de la langue sacrée en paroles grecques] en lettres hiéroglyphiques, puis transcrites dans des livres par Agathodaimôn, fils du premier Hermès et père de Tat, dans la clôture des temples d'Egypte.” William Gillan Waddell, Manetho, Oxford;. 1940,; p. 208-211 ( « Pseudo-Manéthon » ). Cité dans "Le dieu Thot et la parole" de Youri Volokhine.

[5] Mertens Michèle. Une scène d'initiation alchimique : la « Lettre d'Isis à Horus ». In: Revue de l'histoire des religions, tome 205, n°1, 1988. pp. 3-23; doi : https://doi.org/10.3406/rhr.1988.1935 https://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1988_num_205_1_1935

[6] Ecrits gnostiques, p. LX

[7] Ecrits gnostiques, p. LIX

[8] L'interprétation hermétique de la “Genèse”, Ecrits gnostiques, p. 941

[9] Ecrits gnostiques, p. 942

[10] Elles correspondent aux sept générations qui séparent Seth (fils d’Adam) de Noé.

[11] Ecrits gnostiques, p. 942

[12] Ecrits gnostiques, p. LIX


[13] Ecrits gnostiques, p. LX-LXI


[14] Ecrits gnostiques, p. 943 etc.