samedi 21 novembre 2020

Conversion, mode d'emploi : le cas du bodhisattva Kṣitigarbha


Bodhisattva Kṣitigarbha entouré des dix rois des enfers, Dunhuang IX-Xe s., British Museum
Le Bouddha était né à Lumbini, près de la frontière du Népal, et il est mort à Kushinagar en Inde du nord. Il aurait vécu au Magadha, dont la capitale était Rājagṛha. C’est suite à la retraite d’Alexandre le Grand de l’Inde, sous le règne des Maurya et notamment vers la fin de celui de l’empereur indien Ashoka (273-232 av. JC) qu’il aurait véritablement pris son essor. Il y avait sans doute des communautés bouddhistes en Bactriane et dans l’empire Kouchan vers la fin du 3ème siècle av. JC.” (Blog "Le bouddhisme" est-il indien ?” du 13 février 2014)
Le bouddhisme qui s’est diffusé par les routes de la soie est principalement le bouddhisme mahāyāna. C’est cette forme de bouddhisme qui était en dialogue avec la culture chinoise. Les Sogdiens, Bactriens et Koutchéens, véritables génies en communication, y avaient joué un rôle important, servant souvent de traducteur. Le célèbre traducteur Kumārajīva (IVème siècle) était koutchéen et bouddhiste de tendance prajñāpāramitā et madhyamaka. Au V-VIème siècles, des tendances différentes se dessinent entre un bouddhisme du Nord (dévotionnel et méditatif) et un bouddhisme du Sud (intellectuel et exégétique). Au VIIème siècle Xuanzang (602-664), introduit le yogācāra en Chine.

Dans le chapitre Les débuts de l’aventure bouddhique en Chine (I-IVe siècle) de son livre Histoire de la pensée chinoise, Anne Cheng décrit l'implantation du bouddhisme en Chine comme un “long et immense processus d’assimilation” (p. 356). C’était la première fois qu’une religion étrangère fut introduite en Chine. L’intérêt des chinois pour le bouddhisme concerne l’immortalité de l’âme, le karma et la renaissance. Jusqu’alors les sanctions "religieuses'' par rapport au bien et au mal étaient collectives et assumées collectivement. Avec le bouddhisme elles deviennent individuelles, le karma s’attachant à l’âme immortelle (shenling) de l’individu, qui seul peut s’en débarrasser s’il est ainsi incliné. Il fallait néanmoins des efforts pour faire passer ce message. Dans ce processus, le bouddhisme et le taoïsme se sont mutuellement influencés.

La notion et la pratique de la piété filiale est essentielle en Chine, elle était moins présente dans le bouddhisme indien. Il y existe bien la notion de “transfert de mérite” (skt. pariṇāmanā), apparu relativement tard (V-VIIème siècle), et notamment dans le contexte des pratiques de la Terre pure (voir Blog En attendant la pluie du 20 juin 2019 et Renaître dans la Terre pure du 23 janvier 2016). A la fin du VIIème siècle, sous le règne de l'impératrice Wu Zetian[1], tombe à pic la “traduction”[2] chinoise du Kṣitigarbha Bodhisattva Pūrvapraṇidhāna Sūtra (KBPS), faite par un moine du Khotan, Śikṣānanda. Ce texte est intéressant de plusieurs points de vue.

1. Il se présente comme la Suite d'une œuvre (sequel)

Le cadre du KBPS est l’ascension du Bouddha au ciel de Trāyastriṃśa, pour y enseigner la Doctrine à sa mère. Le sūtra fait donc suite à cette donnée hagiographique. C’est dans le même ciel que le Bouddha aurait enseigné lAbhidharma[3].

2. Rappel du cadre surnaturel

Le premier chapitre du KBPS place le cadre cosmologique bouddhiste et rappelle les pouvoirs surnaturels du Bouddha. Ses disciples connaissent cette cosmologie grâce à l’omniscience du Bouddha. Les êtres ordinaires n’ont pas accès à cette connaissance. Il faut donc faire confiance au Bouddha, quand celui-ci nous parle de la cosmologie, des différentes classes d’êtres, de leur karma, etc.

3. Indicateurs temporels

L’univers présenté dans le KBPS est un modèle cosmologique à six mondes, qui postdate le modèle à cinq mondes. Le sūtra nous rappelle les huit classes dêtres (skt. aṣṭasenā): devas, nāgas, yakṣas, gandharvas, asuras, kiṁnaras, etc. ainsi que les humains. Les yakṣas sont les dieux anciens, que le bouddhisme ésotérique va promouvoir plus tard en les élevant au rang de divinités du vajrayāna. Dans le KBPS, ils sont dégradés au rôle de bourreaux dans les enfers[4]. Notons, que nous voyons le même phénomène de dégradation des dieux anciens dans le zoroastrisme. Dans la réforme zoroastrienne, les dieux anciens (daeva) deviennent des faux dieux ou des dieux à rejeter. Ce sont ces dēws ou Druj qui punissent les méchants dans l'Enfer (voir le blog Tourniqueti, tourniqueton du 31 août 2016).

4. Rappel de la "méritocratie" spirituelle et de la possibilité de transférer le mérite

Le KBPS raconte l’histoire de la vie précédente du bodhisattva Kṣitigarbha en tant que “Fille sacrée”[5], qui fait preuve d’une piété filiale parfaite. Les voeux qu’elle fait pour sauver sa mère de l’enfer Avīci seront les 28 voeux (en français : chapitre treize) du bodhisattva Kṣitigarbha. Le mérite accumulé par Fille sacrée, est transféré à sa mère, qui aussitôt renaît dans le monde des devas. Fille Sacrée renaîtra elle-même comme le bodhisattva Kṣitigarbha, et le Roi-démon AucunPoison (无毐鬼王) avec lequel elle négociait deviendra le bodhisattva des richesses... C'est le Bouddha qui le dit dans le KBPS. 

D’autres thèmes du sūtra sont le rappel de la loi du karma ; le rappel de l’existence des enfers et de leurs terribles souffrances ; la soumission des vingt Rois-démons et de Yama au Bouddha ; les bienfaits de la récitation des noms des Bouddhas ; le Bouddha demande aux dieux anciens de protéger les humains ; les bénéfices de voir l’icône de Kṣitigarbha ou d’entendre son nom[6] ; l'instauration du culte de Kṣitigarbha[7]

Le bodhisattva Kṣitigarbha au travail (photo Nottingham Buddhist Center)

On note que ce type de culte de bodhisattva est comme un prototype des cultes du bouddhisme ésotérique à venir.

Voici les treize chapitres du KBPS (liens cliquables)

Chapitre 1 : Pouvoirs Surnaturels Omniprésents du Bouddha Exalté au Ciel Trayastriṃśa
Chapitre 2 : LAssemblée des Transformations du Bodhisattva Kṣitigarbha
Chapitre 3 : Observations de Rétribution Résultant de Karmas Antérieurs dÊtres Humains
Chapitre 4 : Mauvaises Actions et Rétributions des Êtres Humains du Monde du Saṃsāra
Chapitre 5 : Les Noms des Différents Enfers
Chapitre 6 : Le Bouddha Śākyamuni Fait lÉloge du Bodhisattva Kṣitigarbha
Chapitre 7 : Être bénéfique aux vivants et aux morts
Chapitre 8 : Appréciation de lEmpereur Yama et de ses Partisans - Le Gouverneur de Yamadevaloka et Juge de la Mort
Chapitre 9 : Le Chant du Nom du Bouddha
Chapitre 10 : La Comparaison des Mérites pour le Don dAumônes
Chapitre 11 : Les Esprits de la Terre qui Protègent le Dharma
Chapitre 12 : Le Bénéfice de la Vue et de lÉcoute
Chapitre 13 : Instruction du Bouddha Śākyamuni aux Êtres Humains et Dévas


Descente de Trāyastriṃśa, Himalayan Art 90317

La descente du monde des dieux de Trāyastriṃśa du Bouddha est célébré comme un grand événement, mais ne fait cependant pas partie des douze grands actes du Bouddha[8]. Serait-ce parce que cet événement est postérieur à l’invention des douze actes ? Il y a une confusion sur la chronologie des événements. Le futur Bouddha descend de Tuṣita, le ciel où demeurent les futurs Bouddhas, en tant que régents, comme p.e. Maitreya, qui y descendra dans l'avenir, effectuant ainsi son premier acte de Bouddha. L'iconographie nous montre cependant un Bouddha pleinement éveillé descendant de Tuṣita. L'épisode de sauvetage de sa mère et de l'enseignement de l'Abhidharma à Trāyastriṃśa a lieu plus tard. Le deuxième acte du futur Bouddha est sa conception, l'entrée dans la matrice.

Dans le KBPS nous voyons le génie bouddhiste mahāyāna à l’oeuvre. Le Bouddha est le grand chef qui supervise la conversion des êtres. Les cultes existants sont intégrés en respectant leurs termes, mais en les harmonisant avec la doctrine bouddhiste. Le culte de Kṣitigarbha permet aux chinois de pratiquer la piété filiale dans un cadre bouddhiste. Ce n’est cependant pas le Bouddha “en personne” qui se charge de cet aspect, dans ce cas le culte des morts. Il est délégué à un bodhisattva. D’autres projets sont délégués à d’autres bodhisattvas. Si le Bouddha est le roi cakravartin, les bodhisattvas sont ses ministres. La doctrine bouddhiste est rappelée aux chinois convertis lisant le KBPS. C’est en pratiquant le bien que l’on accumule du mérite, notamment par la générosité. Accumuler du mérite permet de détruire ou de neutraliser le mauvais karma. Le mérite est immatériel comme l’argent et peut être transféré comme de l’argent. Le mérite d’une fille peut être transféré à une mère décédée et renée dans le pire enfer du bouddhisme, qui aussitôt le mérite reçu, renaît dans un monde divin.

Le KBPS montre aussi que tous les dieux, anciens dieux et démons, dont on pouvait faire le culte à toutes fins utiles, sont désormais sous les ordres des bodhisattvas qui sont sous les ordres du Bouddha. Il ne sont plus à craindre, et il est donc inutile de continuer leurs cultes. Il suffit de rappeler les noms des Bouddhas, de dire le nom du bodhisattva, de voir son image pour être sauvé. A cet effet, il faut recopier et enseigner ce sūtra, le réciter, et reproduire les images du bodhisattva. Libération par la vue, libération par l'écoute, celles par le toucher (amulettes), etc. ne tarderont pas...

***


[1] Dont on sait qu’elle passa commande à ses traducteurs, en demandant l’insertion de prophéties la concernant par exemple.

[2] “However, some scholars have suspected that instead of being translated, this text may have originated in China, since no Sanskrit manuscripts of this text have been found. Part of the reason for suspicion is that the text advocates filial piety, which was stereotypically associated with Chinese culture. It stated that Kṣitigarbha practised filial piety as a mortal, which eventually led to making great vows to save all sentient beings. Since then, other scholars such as Gregory Schopen have pointed out that Indian Buddhism also had traditions of filial piety. Currently there is no definitive evidence indicating either an Indian or Chinese origin for the text.” (Wikipedia)

[3] Teaching the Abhidharma in the Heaven of the Thirty-three, The Buddha and his Mother', Analayo

[4]Quand la fille Brahmane avait fini de rendre hommage, elle rentra à la maison, et fit ce qui lui avait été prescrit de faire. Après avoir médité pendant un jour et une nuit, elle se vit soudainement sur une vaste rive. Elle fut témoin de beaucoup de féroces animaux à la peau en fer se précipitant en avant et en arrière, vers le haut et vers le bas, à l’Est et l’Ouest dans une mer bouillante. Elle vit aussi des milliers et millions d’hommes et de femmes bougeant émotionnellement parmi les vagues de la mer, essayant d’échapper aux cruels monstres avec des peaux en fer. De plus, elle fut témoin de Yakṣas (démons sur la terre, ou dans les airs, ou dans les royaumes inférieurs qui sont malicieux, violents et carnivores. Ils ont beaucoup de pieds, d’yeux et de têtes et des dents en forme d’épée). Ces Yakṣas conduisaient ces pauvres hommes et femmes vers les monstres cruels, et eux-mêmes affrontaient méchamment les hommes et les femmes.” Sūtra Kṣitigarbha Matrice de la Terre

[5] En résumé : “In the Kṣitigarbha Sūtra, the Buddha states that in the distant past eons, Kṣitigarbha was a maiden of the Brahmin caste by the name of Sacred Girl. This maiden was deeply troubled upon the death of her mother - who had often been slanderous towards the Three Jewels. To save her mother from the great tortures of hell, the girl sold whatever she had and used the money to buy offerings that she offered daily to the Buddha of her time, known as the Buddha of the Flower of Meditation and Enlightenment. She prayed fervently that her mother be spared the pains of hell and appealed to the Buddha for help.

While she was pleading for help at the temple, she heard the Buddha telling her to go home, sit down, and recite his name if she wanted to know where her mother was. She did as she was told and her consciousness was transported to a Hell realm, where she met a guardian who informed her that through her fervent prayers and pious offerings, her mother had accumulated much merit and had already ascended to heaven. Sacred Girl was greatly relieved and would have been extremely happy, but the sight of the suffering she had seen in Hell touched her heart. She vowed to do her best to relieve beings of their suffering in her future lives for kalpas
.” (Wikipédia)

[6]Si des personnes dans le futur [...] entendent le nom du Bodhisattva Kṣitigarbha, ou voient ses images, ou chantent son nom dix mille fois avec un profond respect, leur malheur disparaîtra progressivement. Elles vivront dans la paix et le bonheur.”

[7]Si des gens vertueux du futur voient l’image du Bodhisattva Kṣitigarbha, entendent le Sūtra de Kṣitigarbha, chantent le Sūtra de Kṣitigarbha, font des offrandes au Bodhisattva Kṣitigarbha, rendent hommage au Bodhisattva Kṣitigarbha, ils gagneront vingt-huit genres de bénéfice.”

[8] 1. la descente des cieux Tushita ;
2. l'entrée dans la matrice ;
3. la naissance dans ce monde ;
4. l'accomplissement dans les arts mondains ;
5. la jouissance d'une vie de plaisir ;
6. le départ du palais et le renoncement ;
7. les exercices ascétiques ;
8. la méditation sous l'arbre de la Bodhi ;
9. la défaite des hordes de Māra ;
10. l'atteinte de l'éveil parfait et ultime ;
11. la mise en mouvement de la roue de la loi ;
12. l'entrée au parinirvana.

vendredi 20 novembre 2020

L'Energie qui fait tourner la Roue du Falung Gong


Li Hongzhi, fondateur du Falung Gong, en Bouddha

Nous avions vu
que le Parti Communiste Chinois (PCC) avait des rapports mitigés avec le Qigong comme un savoir médical ancestral chinois, qu’il souhaitait libre de surnaturel et de superstitions. A la fin des années 1980, une “Société de recherche scientifique sur le qigong de Chine” (SRQC) était fondée, et en 1988 s’y ajoutait même la “Société de Qigong tantrique tibétain”, le “Qigong” étant une discipline du “souffle vital”, “énergie vitale”, etc., etc. En 1992, la Société de recherche de Falun Dafa est établie comme succursale de la SRQC. Le PCC semble donc approuver des recherches dans le domaine du “souffle vital”, notamment dans un objectif d'hygiène, de santé voire médicinal. C’est la SRQC qui doit encadrer les diverses formes de disciplines du souffle vital, qui sont acceptées tant qu’elles ne constituent pas une forme de concurrence idéologique au marxisme-léninisme. C’est la ligne rouge entre la tolérance et la persécution.

Une “science” qui se limite à étudier les liens mystérieux entre “le corps” et “l’esprit”, sans (trop) faire appel au surnaturel était tolérée. Les méthodes des religions et d’autres traditions ancestrales devaient être délestées de leurs contenus surnaturels et superstitieux. Où se trouvent les limites, qui décide des limites à ne pas franchir ? Mais quand on pose “un corps” et “un esprit” et “le lien” entre les deux, ces limites ne sont-elles pas déjà dépassées ? Cette dualité est la porte ouverte aux spéculations les plus diverses, les diverses spéculations pouvant même faire des petits. Ce que le PCC reproche au fond au bouddhisme tibétain, ce ne sont pas tant les croyances et les pratiques que de nombreux chinois ont eux-mêmes adoptés, pour ré-enchanter leur bouddhisme pendant “le renouveau tantrique”, mais les revendications politiques qui sont celles de lidéologie Nation-Roi-Religion du bouddhisme ésotérique, en contradiction avec l’idéologie chinoise.

Quand l'école Qigong est trop accueillant, la SRQC intervient, et le PCC y met éventuellement un frein. Liu Guizhen, linventeur du Qigong l’avait appris à ses dépens. Li Hongzhi (李洪志, né en 1951), l’inventeur du Falung Gong, “La Grande Voie de l’Accomplissement[1], avait fait une autre tentative d’enchantement, car il trouvait l’approche du Qigong trop matérialiste, et voulait donner une plus grande place à “l’esprit”, en puisant dans “le bouddhisme”.

Ling Hongzhi en entrepreneur spirituel

Selon Li Hongzhi, le véritable “Qigong” est plus ancien que le Qigong, et existait déjà avant les grandes religions (taoïsme, bouddhisme) qui l’ont intégré. En théorie, il peut y avoir des formes pré-religieuses, religieuses et post-religieuses du Qigong[2]. Li Hongzhi ne s’encombre pas des détails (“la cultivation de tel ou tel méridien, de tel ou tel point d’acupuncture ou passage d’énergie”) et nous amène droit au but : “la cultivation et la pratique de Dafa”. Le glossaire explique que “Dafa” est “La Grande Loi (de l’univers)”. Le Maître “installe un Falun” avec “les mécanismes énergétiques”, tout en nous apprenant les exercices. Un “Falun” est une “Roue de la Loi”. Une sorte de roue énergétique, je pense à un cakra, et j’imagine une sorte de rituel où le Maître nous “installe” cette “Roue de la loi”, qu’il convient de cultiver par des exercices physiques et “énergétiques”, et des qualités morales (bouddhistes).

20ème anniversaire de l'enseignement du Falung,
7400 pratiquants forment ensemble l'image du Maître à Taipeh

Initialement, la SRQC et le PCC ne semblaient pas avoir eu trop de mal avec l'approche Falun. C’est quand la SRQC voulait se mêler de l’organisation du mouvement (en 1999), et devant le refus d'obtempérer de celui-ci, que le Falun Gong a été forcé à la clandestinité. Depuis, leur leader, le mouvement et leur doctrine ont été dénigrés par les autorités. A tort, à raison, je n’en sais rien. Ce mouvement religieux (car il est reconnu comme tel, dans les faits, aux Etats-Unis, où habite désormais Li Hongzhi) est-il plus dangereux qu’un autre ?
Quand les pratiquants de Falun Gong parviennent à un certain niveau, la partie de leur Gong consommée peut être reconstituée et compensée totalement par le Falun, qui maintient ainsi automatiquement le niveau de la force de Gong. C’est justement en cela que réside l’une des caractéristiques de Falun Gong. Et alors seulement on pourra faire usage de ses pouvoirs de Gong.” (Livret PDF FR)
Le glossaire nous apprend que “Gong” signifie :
1) une énergie de haut niveau transmise à une personne ou issue d'un travail spirituel sur soi, ou cultivation. Comparée au Qi, elle est une forme supérieure d’énergie.
2) une méthode qui développe aussi une telle énergie et qui peut éventuellement inclure des exercices
.”
Je comprends une sorte de “concentré de Qi”, grâce à la pratique du Falun[3]. Il est facile d' imaginer que cela comprend de nombreux avantages corporels et spirituels[4]. Le Falun Gong tient-il ses promesses ? D’autres religions tiennent-elles les leurs ? A un certain niveau d’abstraction, même la SRQC et le PCC ne doivent plus y voir clair. Mais tant que les idéologies religieuses ne sont pas contraires à l’idéologie chinoise, cela ne pose pas de problème. Li Hongzhi l’a bien compris. Dans la section 4. Ce que doivent savoir les pratiquants de Falun Dafa de son livret, il écrit :
2. Tous les pratiquants de Falun Dafa doivent observer strictement les lois de leur pays de résidence. Toute conduite qui viole la politique et les règlements d'Etat s’oppose aux mérites et aux vertus de Falun Dafa. Les intéressés sont eux-mêmes responsables de l'infraction et de toutes les conséquences qui en découlent.”
Pour l’anecdote, le n° 1 de cette section précise :
1. Le Falun Dafa est une méthode de cultivation et de pratique de l'école des bouddhas. Il n'est permis à personne de se livrer à la propagande d’une religion sous le couvert de la cultivation et de la pratique de Falun Dafa.”
Dragon Springs, état de NY, USA

Ce qui semble impliquer que “l’école des bouddhas” n’est pas une religion, et que le Falun Gong n’est pas une religion non plus. Ce qui ne l’empêche pas d’être exonérée dimpôts aux USA depuis 2001, et de sinstaller immobilièrement aux USA. En France, elle est dans la viseur de lUNADFI. Secte ou "Nouveau mouvement religieux" ?

La pratique et les exercices sont centrés sur des manipulations de la roue Falun “à l’aide des mudras des bouddhas”. Le pratiquant Falung est une sorte de Bouddha “cakravartin”, un “Roi détenteur de la roue solaire en révolution”.
Le Falun en rotation a la même nature que l’univers, il est l’univers en miniature. La roue de la Loi de l'école des bouddhas, le Yin et le Yang de l'école des taos, et tout ce qui existe dans le Monde des dix directions, se reflètent sans aucune exception dans le Falun. Sa rotation vers l'intérieur (dans le sens des aiguilles d'une montre) donne le salut au pratiquant lui-même : elle permet d’absorber une grande quantité d'énergie de l'univers et la transforme en Gong. Sa rotation vers l'extérieur (dans le sens inverse des aiguilles d’une montre) donne le salut aux autres : elle permet de dégager l'énergie, d’apporter le salut à tous les êtres et de redresser tous les états anormaux – tous les gens se trouvant autour du pratiquant en bénéficieront.”
Comme dans le tantrisme, ce qui est extérieur est intérieur et vice-versa. La roue Falun que l’on manipule au milieu de l'abdomen, centre de gravité du corps, n’est autre que la roue universelle.
Plus les mouvements sont simples, plus votre transformation pourra être complète, car ils maîtrisent tout au niveau macroscopique. En portant la roue pendant les quatre positions de cette série, vous pouvez avoir la sensation qu'un grand Falun tourne entre vos deux bras : presque tous les pratiquants peuvent l'éprouver. Dans la pratique du Falun debout comme un pieu, il n'est pas permis de se balancer ou de s'agiter comme dans les pratiques avec le corps possédé par un esprit malin. Cela ne va pas, ce n'est pas ça la pratique de Gong. Pourriez-vous voir un bouddha, un tao ou un dieu se trémousser comme ça ? Jamais.”

En lisant le très intéressant article de Chen Bing, The Tantric Revival and Its Reception in Modern China (traduit par Monica Esposito), on voit bien l’importance et l'envergure du “renouveau tantrique” et de ses nombreux auteurs. Ce renouveau (qui ne semble jamais finir, et qui vaut bien le New Age) passe forcément par des syncrétismes plus ou moins heureux, du moins si on n’a pas peur de l’enchantement...

MàJ 23082024 L’empire ésotérique du Falun Gong, Monde diplomatique août 2024

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[1] Titre de la traduction française du livre de Li Hongzhi. Traduction révisée du livre « Falun Gong. La voie de l’accomplissement » publié par les Éditions Favre, Lausanne, 1999.

[2]Le qigong dont on parle aujourd’hui ne s’appelle pas en réalité qigong. Il a pris sa source dans la cultivation et la pratique individuelle des anciens Chinois ou dans celles des religions. Ce terme est introuvable dans les textes de « l’Alchimie interne », du « Canon taoïste », ou des soûtras* bouddhistes. Au cours de l’évolution de la présente civilisation humaine, le qigong a traversé la période où les religions étaient en train de se former ; il existait bien avant les religions. Après l’apparition des religions, il a pris une certaine couleur religieuse. On le nommait autrefois de diverses façons : la « grande Loi de cultivation des bouddhas », la « grande Loi de cultivation du Tao », « l’Art de faire tourner neuf fois le cinabre* », la « Loi des arhats* », la « méditation du Diamant* », etc. De nos jours, si on l’appelle qigong, c’est pour mieux l’adapter à la façon de penser de nos contemporains et mieux le répandre dans la société. En fait, il s’agit bel et bien de la voie pour cultiver et forger le corps humain qui existe en Chine.” Livret PDF FR.

[3]le Falun ne cesse de tourner et absorbe de l’univers beaucoup de Qi (la forme que prend l'énergie au stade initial). Jour et nuit, il ne cesse d’accumuler en chacune de ses parties le Qi absorbé et le transforme en une matière supérieure qui deviendra finalement le Gong sur le corps du pratiquant. Voilà comment la Loi forge la personne.” Livret PDF FR

[4]Le pratiquant, arrivé à un certain niveau de force de Gong et de Xinxing, doit accéder à l'état d’éveil (libération du Gong) dans ce monde, il réussira à cultiver un Corps incorruptible.” Livret PDF FR

jeudi 19 novembre 2020

L'énergie souffle où il veut


Photo Beliefnet

Pendant le renouveau tantrique chinois à la fin de l'empire, pendant la République de Chine et au début de la Chine communiste jusqu’à la révolution culturelle, les élites chinoises s'abreuvèrent aux sources tantriques tibétaines, pour se réapproprier le bouddhisme ésotérique (japonais et tibétain) et pour ainsi ré-enchanter le bouddhisme chinois. Je m’intéresse surtout à l’aspect de ré-enchantement : les aspects les plus ésotériques et surnaturels, et notamment tout ce qui se rapporte au lien corps-esprit, le corps subtil et son ingénierie. Comme il y a “le corps” et qu’il y a “l’esprit”, aussi insaisissable qu’il soit, il y a un lien entre les deux. En passant par l’un on doit pouvoir maîtriser l’autre et vice-versa. A la mort seul “le corps” meurt, l’esprit est immortel. Le bouddhisme a beau proclamer ses quatre vérités, l’ésotérisme l’emporte.

Pendant cette période, on s’intéresse plus particulièrement aux liens “lumineux” entre le corps et l’esprit et leur utilisation. On peut donc présumer que quand les lamas nyingma et kagyu enseignaient les pratiques visionnaires du Franchissement du Pic (tib. thod bgral), les Six yogas de Nāropa, les principes du corps intérieur (tib. Zab mo nang don), les pratiques énergétiques “rtsa rlung thig le”, le transfert de la conscience (tib. ‘pho ba), etc., ils étaient particulièrement attentifs. Les lamas tibétains (p.e. Gangkar Rinpoché), étaient invités par les universités chinoises pour donner des conférences.

"Liu Guizhen émettant du qi"

En 1950, Liu Guizhen (劉貴珍), l’inventeur du Qigong avait déjà intégré des pratiques tibétaines dans son cursus au sanatorium de Beidahe (北戴河) dans la province de Hebei[1]. Ne maîtrisant pas le chinois, je n’ai pas trouvé l’origine de cette intégration. Pendant sa période de grâce, Liu Guizhen a pu développer sa méthode et implanter ses instituts. Je n’ai pas de vue sur le comment et le pourquoi de l’intégration de pratiques tibétaines dans le Qigong, et très peu de vue également sur l’origine de la méthode de Liu Guizhen, héritée de ses ancêtres. A creuser.
Liu Guizhen (1920-1983), jeune cadre du parti, sera soigné en 1947 d'un ulcère par son oncle Liu Duzhou qui lui apprend le travail de la force intérieure (neiyanggong), pratique transmise traditionnellement de maître à disciple. Le parti le pousse à approfondir cette pratique. Le secrétaire du parti, Cheng Yulin, l 'assigna à l'enseignement dans le sanatorium des cadres du Hebei méridional et l'entoura d'un groupe de chercheurs.” (Extrait de Histoire du Qi Gong De l'antiquité à nos jours)
Pour Liu Guizhen, le Qigong est une triple discipline (santiao) : du corps, de la respiration et de l’esprit. Sa méthode aurait même une petite lignée de transmission “Nei Yang Gong Qigong”, qui remonte de son oncle Liu Du Zhong[2] à un certain Hao Xiang Wu, en une transmission de quatre détenteurs. On peut se demander quel est exactement le lien entre le Qigong et le renouveau tantrique en Chine. La méthode Liu Guizhen était initialement très populaire, jusque dans les plus hauts rangs du Parti communiste. On comprend qu’une méthode ancestrale d’AOC chinoise, sans trop de surnaturel, ait pu les séduire. Pourquoi chercher chez les Tibétains un savoir énergétique et des techniques de longévité ancestraux que la Chine aurait déjà (Qigong, acupuncture, etc.)[3] ?

Le grand timonier se baignant à Beidahe

On peut imaginer que lorsque les membres du Parti passèrent leurs vacances d’été en famille à la plage de Beidahe, ils auraient pu en profiter pour se faire soigner au sanatorium du docteur Liu Guizhen[4].
In 1959 over 200 hospital in China were offering Qigong treatment and over 50 of them attended a conference, each producing research data, with the treatment having a 94% positive effect rate in over 25 conditions and the treatment leading to a complete recovery in 80% of the cases studied.” (Extrait de site web Neiyanggong USA)
Puis, changement de programme abrupt, la période de grâce de Liu Guizhen se termine. “Le créateur de l’herbe vénéneuse Qigong” fera de la prison pendant 11 ans, et subira des tortures et de la rééducation. Mao et son Parti se seraient-ils aperçus que la méthode de Liu Guizhen n’était finalement pas si ancestrale ou chinoise ? Du même coup, les vacances d’été du Parti à Beidahe, ont été interrompues jusqu’à la fin des années 1970[5].

Après la mort de Mao en 1976, et l’arrestation de la Bande des Quatre (cinq avec leur leader Mao), responsable de la révolution culturelle, un renouveau modéré pouvait reprendre. Le Qigong pouvait revenir, et était de nouveau prêt à recevoir toutes sortes de greffes.

On peut de nouveau se baigner, Deng Xiaoping à Beidahe

Nous ne savons pas grand chose de la vie du futur Fahai Lama entre les années 1950, où il part à Shanghai, pour travailler dans un centre médical (qigong et acupuncture) entre Ningbeilu et Henang zhongdu. Il aurait tenté de retourner voir son maître au Tibet, mais comme celui-ci était en résidence surveillée (1956-57), il avait fait demi-tour, et repris son travail (?). En 1961, il aurait entamé sa “longue retraite” au Mont Tianmu (Nan tianmushan), jusqu’à la fin de la révolution culturelle. On le voit ré-émerger à partir de 1976, quand il commence à enseigner officiellement, et qu’il ouvre son centre. En 1983, la revue “Qigong” commence à expliquer des méthodes tantriques tibétaines. En 1988, a lieu la fondation de la Société de Qigong tantrique tibétain de la Société chinoise des sciences du Qigong (Zhongguo Qigong Yanjiuhui Zangmi Qigonghui 中国气功科学研究会 藏密氣功 ), avec de nombreux lamas et tulkous parmi leurs membres. Fahai Lama et Zhuba (?) furent de la partie (source Chen Bing).

Au milieu des années 1980, il y avait déjà 2000 organisations de Qigong et entre 60 et 200 millions de pratiquants dans toute la Chine, et à la fin des années 1980, le Qigong était pratiquée dans tous les segments de la population (source : Vibrational Energy Medicine).

Planche du Xingming guizhi

Le terme Qi gong apparaît pour la première fois dans un texte taoïste (Xingming guizhi, un recueil de préceptes taoïstes d’hygiène corporelle) datant de la dynastie des Tang (618-907), où il le sens de "procédés du souffle". Le terme “Qi” signifie quelque chose comme énergie vitale ou souffle. Il s’apparente à l’idée de souffle vital, le pneuma chez les Grecs, le prāṇa chez les Indiens, le rlung chez les Tibétains. Maîtriser et chevaucher le souffle vital est détenir le secret de la santé, de la longévité, voire de l’immortalité. La “pneumatologie” est donc l’étude de cette énergie vitale, qui affirme l’existence d’une énergie vitale qui pénètre le vivant, que l’on pourrait capturer, mesurer[6], faire circuler, monter, descendre, maîtriser... Cette énergie est censée établir “le lien” entre “le corps” et “l’esprit”. C’est une manière de penser qui peut rapidement aller vers une pensée essentialiste, où l’on aura du mal à ne pas attribuer une réalité à des idées qui n’en ont pas, ce qui n'exclut pas qu'elles ne puissent pas produire d'effets, mais c'est un autre débat. 
"Je voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler : car il leur faudroit un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont du tout ennemies…" Montaigne, Apologie de Raymond de Sebonde 

Cours avancé de Qigong (1993) sur le mont Miaofeng, Pékin.
La casserole sur la tête aiderait à prendre conscience du lien entre l'homme et le Ciel (source internet).
 

***

[1] Chen Bing, The Tantric Revival and Its Reception in Modern China, traduit par Monica Esposito dans Images of Tibet in the 19th and 20th Centuries, 2008, p. 410
In the 1950s there were already some Tibetan Tantric practices in what Liu Guizhen taught at his qigong sanatorium in Beidahe (Hebei province), and contemporary qigong movements still regard meditative and esoteric practices as a kind of qigong therapy. In the modern Chinese translations of Tibetan Tantric works, breathing methods and techniques for the circulation of inner energy, like the vase-shaped breathing (Tib. bum can, Ch. baoping qi) were often translated by the term qigong (manipulation on qi or vital energy), and, from 1983, the review Qigong started to explain Tibetan Tantric methods.”

[2]Eventually Uncle Liu Duzhou revealed the most important ‘secret’ of qigong and how it benefited a person’s health:
By silently repeating a phrase while focusing mental awareness below the navel, brain activity was slowed and the inner organs were strengthened. Doing this improved mental and physical well-being which consequently prolonged lif
e.” Chinese Buddhist Encyclopedia

[3]Mao Zedong himself recognized the conflicting aims between the rejection of feudalistic ideas of the past and the benefits derived from those ideas. Traditional Chinese medicine was a clear example of this conflict. His solution can be summarized by his famous phrase "Chinese medicine is a great treasure house! We must make efforts to uncover it and raise its standards!", which legitimized the practice of traditional Chinese medicine and created an impetus to develop a stronger scientific basis.[21] The subject of qigong underwent a similar process of transformation. The historical elements of qigong were stripped to create a more scientific basis for the practice.” Extrait de Vibrational Energy Medicine, PediaPress

[4]In 1956 the Beidaihe Medical Qigong hospital and training facility was established and many of the early patients included high ranking government officials.” Extrait de site web Neiyanggong USA
Voir aussi l’article en chinois 揭密夏都北 看领 人如何度假 sur les vacances du Parti à Beidahe.

[5]In the late 1970s, following the denial of the "Cultural Revolution", a large number of veteran cadres who had been impacted were rehabilitated, central and local sanatoriums were returned to various departments, and the past sanatorium system was gradually restored. Some senior central officials went to Beidaihe in the summer to recuperate and work, and some important domestic political activities and important decisions began to be related to Beidaihe.” traduction automatique Google de l’article 揭密夏都北 看领 人如何度假.

[6] "In the early 1980s, the Chinese scientific community attempted to verify the principles of qi through external measurements. Initially, they reported great success suggesting that qi can be measured as a form of electrical magnetic radiation. Other reports indicates that qi can induce external effects such as changing the properties of a liquid, clairvoyance, and telekinesis. Those reports created great excitement within the paranormal and para psychological research communities. (Wikipedia)  

mardi 17 novembre 2020

Quel avenir pour l'intégrité d'une tradition ?


La communauté Amish, vivant sans la 5G...

Une religion est un système de pratiques et de croyances en usage dans un groupe ou une communauté” (wikipedia).
Comme l’écrit Philippe Cornu dans Le bouddhisme vu par les médias français : le grand malentendu (INA) “[...] dans le bouddhisme, theoria et praxis sont indissociables, comme c’était autrefois le cas en Grèce, et tant la perspective philosophique que la pratique visent un but sotériologique.”

Généralement, dans les religions, c’est la théorie, voire une Révélation ou un dogme, qui précède et détermine la pratique. Vu ce lien entre la théorie et la pratique, on devrait être en mesure de dériver la théorie correspondante, en analysant la pratique qui en est indissociable. Dites-moi votre pratique, et je vous dirais votre “théorie”, que vous y souscrivez officiellement ou non. Cela est uniquement valable ici-bas sur notre motte sublunaire. Les religions, et donc aussi les éléments religieux du bouddhisme, tiennent des discours sur l’au-delà, sur le Bardo, le karma et la réincarnation, et sur ce qui transcende le monde, et qui échappent à la logique terrestre profane.
Où est le sage? où est le scribe? où est le disputeur de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde? Car puisque le monde, avec sa sagesse, n'a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication.” (Paul, premier épître aux Corinthiens, La gnose est-elle anti-intellectuelle ?)
Ce qui pourrait sembler pure folie aux yeux des profanes, peut être vénérée comme une sagesse de Dieu, ou une folle sagesse, un “expédient” (skt. upāya). Il n’est pas facile, voire impossible de “rétroconcevoir” la théorie, en partant de la pratique d’un sage religieux ou spirituel, ou d’un saint[1]. Le Bouddha nous avait avertis de ne pas aller voir de trop près, car cela peut rendre fou… Il vaut donc mieux capituler de suite, et accepter la doctrine religieuse, sans vouloir la mesurer avec des critères bancals. Dans la religion, theoria et praxis sont indissociables, mais à sens unique, c’est-à-dire de la théorie vers la pratique, la première déterminant la deuxième.

Cathédrale de Canterbury, la reine Élisabeth II et son époux

Cette règle spécifique s’applique dans “un système de pratiques et de croyances en usage dans une communauté”. La théorie et la pratique religieuses valent au sein d’une communauté religieuse et/ou nationale, si l’on vit dans une théocratie, ou dans une monarchie théocratique, où le roi/la reine (ou équivalent) est le représentant élu (et oint ou équivalent) de l’autorité religieuse.

Qu’arrive-t-il si un système de pratiques et de croyances, au hasard l’idéologie Nation-Roi-Religion d’une communauté bouddhiste ésotérique, est exporté et importé dans une communauté avec un autre système politique ? Dans le cas de la République française, l’aspect Nation et Roi bouddhistes auraient du mal à passer. La “communauté” de la religion importée devient alors une toute petite minorité dans un grand pays multiculturel (par la force des choses), qui a ses pratiques et croyances républicaines à lui. Chogyam Trungpa avait tenté d’imaginer un petit royaume (dans une grande république), dont il était lui-même le Roi-maître. Ses sujets/citoyens américains avaient comme une double nationalité ou double appartenance. Ce n’est pas si facile. Il est plus facile de naître sujet bouddhiste ésotérique dans un pays théocratique (démocratique, modérée, …). Sinon, il y a forcément des tensions entre ses différentes communautés d’appartenance, et un affaiblissement de la force du système de pratiques et de croyances.

Dzongsar KR au Bhoutan

Est-il possible de ne pratiquer que le bouddhisme ésotérique, “seul”, sans les aspects communautaires d’un Roi et d’une Nation bouddhistes ésotériques ? Je ne sais pas si c’est possible, mais c’est un peu ce qui s’est fait en dehors de la sphère himalayenne par la force des choses. C’est même pire que cela. A cause d’une problématique complexe, les bouddhistes ésotériques occidentaux se consacrent principalement à “la pratique” du bouddhisme ésotérique himalayen, comme le constate Philippe Cornu dans l’article précité. La connaissance de “la théorie” se réduit au stricte minimum. La problématique complexe ? Le problème de la méconnaissance de la langue tibétaine, des traductions de qualité très hétérogène, en précisant aussitôt que cela s'améliore, notamment en langue anglaise. La primauté de “la pratique” dans certaines lignées tibétaines. Un anti-intellectualisme qui tombe à pic, pour minimiser l’intérêt de la connaissance de la langue tibétaine et de “la théorie”. L’essentiel dans le bouddhisme est “la pratique”, et l’essentiel de “la pratique” est la dévotion au maître, habile en la méthode, qui sait exactement ce qu’il nous faut, ni moins, ni plus. Sa bonté dépasse celle du Bouddha, car ce n’est pas le Bouddha qui nous conduit vers l’éveil et la libération...

Que cette approche est dangereuse, nous le savons depuis quelque temps. Le Dalaï-Lama le sait aussi, et il veut désormais réhabiliter “le bouddhisme de Nalanda”, qui était une meilleure alliance de la théorie et la pratique indissociables, sans besoin ni d’un Roi éveillé, ni d’une Nation. Ni même d’un guru/lama tel que nous le connaissons actuellement. Un “ami de bien” suffit amplement. Aucun besoin d’un “Maître-roi”. La forme ésotérique du bouddhisme de Nalanda n’avait pas encore de vocation théocratique.

Le bouddhisme ésotérique tibétain a jugé que ce bouddhisme était incomplet, car il lui manquait des moyens, du pouvoir. Il a fait en sorte que le bouddhisme tibétain n’en manquait plus. L’histoire est passée par là, puis le Dalaï-Lama a abandonné sa fonction théocratique et a proposé une forme de gouvernement démocratique aux Tibétains en exil. Il y a des Tibétains qui regrettent ses choix, et qui sont toujours dans l’idéologie Religion-Roi-Nation. Cela donne plus de force à une religion, c’est certain.

Comment faire communauté avec les autres bouddhistes ésotériques, avec qui l’on partage les croyances et les pratiques ? Les Maîtres(-roi) du bouddhisme tibétain sont en grande partie des descendants des empereurs tibétains, et ils mettent en valeur ce lien (y compris dans leurs publications en français), qui est essentiel dans leur communauté et indissociablement lié à leur “religion”. Leurs empereurs avec les ministres ensevelisseurs de termas, deviennent-ils aussi ceux des bouddhistes ésotériques français ? Nos ancêtres (spirituels) les empereurs tibétains ? …

Les pratiques des génies et dieux locaux indiens, népalais et tibétains,(ḍākinī, dharmapāla, …) sont essentielles nous répète-t-on. Faudrait-il les faire sortir du territoire de leurs communautés d’origine, étendre leur territoire (skt. kṣetra), les mondialiser, les universaliser, les naturaliser, les adopter ? Ou bien, faut-il être moins psychorigide, et les considérer comme purement symboliques ? “Faire les pratiques”, simplement pour maintenir “le lien” et pour recevoir “les siddhis”, dont ces êtres surnaturels seraient les détenteurs ? Ou une interprétation plus digeste, plus psychologique de ce qui se jouerait “là”. Qu’est-ce qui se joue “là” ? Quel “lien”, quels “siddhis” ? Réinterpréter leurs aspects, leurs fonctions, leurs activités “de protection”, les sacrifices rituels, avec des vraies victimes, ou des figurines en pâte plus bouddhistement correctes ?

Chogyam Trungpa et son fils le Sakyong Mipham

Il nous a déjà été précisé que le rôle du Maître est essentiel et indispensable pour “la transmission”, dans les quelques échanges qui ont suivi les publications sur les abus de Sogyal Lakar. Le symbolisme a des limites. Certains maîtres, surtout nyingmapas (conservateurs), ont fait comprendre que notre démocratie et nos valeurs ne les intéressent pas. D’autres, comme Chogyam Trungpa, et son dauphin le Sakyong Mipham, ont montré comment ils concevaient une société éveillée. Apparemment, simplement “faire les pratiques” ne suffit pas pour faire une communauté éveillée “moderne”, si ce n’est pas une contradiction dans les termes.

Si on prenait les pratiques des bouddhistes ésotériques français, et qu’on essayait le plus objectivement possible d’en rétroconcevoir “la théorie”, c’est très improbable que les bouddhistes français s’y reconnaissent (p.e. la thèse de Marion Dapsance n'avait pas reçu un bon accueil). De quelle “communauté” seraient-elles la théorie et la pratique ? Le lien entre cette communauté, sa théorie et sa pratique, est-il réellement indissociable ?

Avec la mondialisation, et donc forcément une certaine “universalisation” des religions et les tensions et/ou les nivellements qui s’ensuivent, il y a une divergence entre la conception culturelle ou nationaliste (“Nation-Roi-Religion”) d’une religion et sa pratique dans une autre communauté.

Et puis, il y a le sens des mots, des images, des valeurs et des symboles utilisés dans la théorie et la pratique traditionnelles. Ils avaient/ont leurs sens et leurs synergies à eux, et leur réinterprétation contemporaine aussi a des limites. Les sacrifices sanglants des temps anciens peuvent être réinterprétés comme étant au fond le sacrifice de son ego, etc., mais pourquoi vouloir préserver le sens du sacrifice à tout prix ? N’est-ce pas aux dépens de la clarté qui est sacrifiée sur l’autel de la confusion ?

Et quid de "l’enracinement" ? Prenons lexemple de Fahai Lama, qui conçut une fusion du Ch’an chinois et du bouddhisme ésotérique tibétain, et qui réussit à faire partager un ensemble de croyances et de pratiques au sein d’une communauté autour de lui, par son charisme. Seulement, après sa mort sa communauté s’est dispersée. Même si ses disciples continuent à pratiquer sa “religion”, sans communauté, sa religion ne pourra pas survivre. Combien de micro-communautés fragiles, improvisées par des lamas charismatiques survivront la mort de leurs fondateurs ?

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[1] Dans l’affaire de Dagri Rinpoche, Zopa Rinpoché avait déclaré qu’il était impossible de juger les actes d’un saint, puisque seuls les saints peuvent juger des actions d’autres saints. Et Dagri Rinpoché est un saint... Enfin, jusqu'à hier. Blog La cordée (entre la dictature du "on" et la tyrannie du "je")

dimanche 15 novembre 2020

Le bouddhisme ésotérique et son idéologie Nation-Roi-Religion


Couronnement du roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck (2017)

Le début du XXème siècle annonce la fin des empires, des aristocraties, et de la mainmise des religions. Le lien état-religion se détend, son ombre reste. D’autres idéologies veulent prendre la place des idéologies religieuses, si présentes dans les identités nationales, et les systèmes politiques monarchiques, théocratiques, féodaux, etc., dont l’idéologie religieuse est un ingrédient indispensable. Il est difficile d’imaginer la survie d’un tel système politique sans l’idéologie religieuse qui la supporte, ou la survie d’une religion sans le système politique fait à sa mesure, et qui la soutient. Nous avons encore l’exemple de la Thaïlande et du Bhoutan avec leur idéologie Nation-Roi-Religion “démocratique”.


A la mort de l’impératrice Cixi en 1908, la fin de l’empire chinoise est proche. C'est le treizième dalaï-lama Thubten Gyatso qui conduit les rituels funéraires et rédige l’éloge funèbre[1]. La République de Chine est déclarée en 1912 et durera jusqu’à 1949. Elle sera le terrain d’une guerre civile entre nationalistes et communistes, avec une immixtion internationale impressionnante. Parmi les nationalistes, certains sont nostalgiques de l’ordre ancien. Le temps d’une guerre (1937 Japon), les deux camps s’allient, tout en poursuivant leurs projets respectifs. En 1949, Mao proclame la république populaire de Chine.

Quand la Chine avait perdu la première guerre sino-japonaise en 1895, les réformateurs chinois étaient convaincus que la victoire japonaise était due à leur adoption du Shintoïsme, “la voie des dieux comme religion d’état, avec son culte de l'empereur[2]. Le bouddhisme Ch’an, sans dieux, n’était pas suffisamment “enchanté” pour porter idéologiquement un empereur. La religion du Tibet, avec son théocratique treizième Dalaï-Lama, même assez malheureux, avait de l’enchantement à revendre pour un projet Nation-Roi-Religion. Le bouddhisme tibétain était appelé au secours pour la renaissance du bouddhisme ésotérique en Chine, qui avait déjà commencé par un apport du Shingon japonais.

Gardes Kasung de Chogyam Trungpa

Des disciples taiwanais accueillent leurs maîtres tibétains

Le bouddhisme ésotérique EST une idéologie Nation-Roi-Religion. Le voir comme un simple “ensemble d’instructions ésotériques” c’est se tromper. Son idéal est le règne d’un carkravartin. Si le bouddhisme ésotérique se dit “apolitique”, il est aveugle, ou dans la manipulation. Chogyam Trungpa, qui avait commencé à partager la vie des hippies américains, avait fini par les transformer en sujets du règne du Maître-roi

Cour de Kalapa, avec le couple royal Sakyong

Son fils, le Sakyong, lui avait succédé. En 1982, Trungpa avait été sacré Roi-maître par Dilgo Khyentsé R. (1910-1991), un lama nyingmapa lointain descendant du roi tibétain Trisong Détsen. Le maître nyingmapa avait utilisé pour cela le même rituel de couronnement que pour le roi du Bhoutan. La même tendance, en beaucoup plus soft, existe cependant chez la dynastie Namkhai Norbu.

Mudrā du Maître-roi 

Les royalistes français ont leur propre version de l’idéologie Nation-Roi-Religion, mais sinon le bouddhisme tibétain pourrait leur donner un coup de main. Un mariage avec une princesse tibétaine par exemple, célébré par un grand hiérarque nyingmapa, la branche royaliste par excellence du bouddhisme tibétain. Le bouddhisme ésotérique a tous les rituels qu’il faut.

Un rapprochement entre nationalistes chinois et hiérarques bouddhistes ésotériques allait de soi, leurs idéologies étaient compatibles. Il y eut évidemment aussi des rapports sincères entre missionnaires tibétains et disciples chinois. L’un n’empêche pas l’autre. Après 1949, et surtout après 1959, c’est le Taiwan qui devint le terrain de la renaissance du bouddhisme ésotérique. Le bouddhisme ésotérique taiwanais est un syncrétisme, tout comme le bouddhisme ésotérique chinois. On pourrait dire du “néobouddhisme”, mais “on” préfère réserver ce qualificatif pour les adaptations désenchanteresses (“des Lumières”) du bouddhisme en occident. L’enchantement est approuvé, plus une religion devient “religieuse”, et plus elle s’accorde avec sa nature ; le désenchantement c’est une autre histoire, surtout s’il s’agit de préserver l’idéologie Nation-Roi-Religion, avec idéalement un “Roi-maître” ou un Dharmarāja.

Il y a donc bien eu un “New Age” (tendance syncrétique) enchanteur chinois, mais tant que cela est encadré par une idéologie Nation-Roi-Religion classique (souhaitée ou réalisée), il n’y a rien de très choquant. L’histoire du bouddhisme tibétain est une histoire de syncrétismes de tout genre, mais tant qu'ils sont bien encadrés, et ne gênent pas l’idéologie générale, cela ne pose pas de problème. Au contraire, du sang neuf, et des idées nouvelles - dans de vieux habits - sont toujours les bienvenus. En Occident, en revanche, sans la notion de Nation (ou terroir imaginaire chez Trungpa), et de Roi, le New Age est fol, sans cadre, et cela ne peut que déraper.

Couronnement du roi Rama X (2019)


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[1] Le Monde des religions, Les 13 premiers dalaï-lamas : 5 siècles sur le toit du monde, Virginie Larousse, 06/10/2014.
Exaspéré par l’ingérence de la Chine, il est de plus confronté aux ambitions des Britanniques sur le Tibet, lesquels n’hésitaient pas à y mener des incursions armées. Le jeune dalaï-lama fait des rêves inquiétants, et est victime à 24 ans d’une tentative de meurtre par magie noire – un mantra de malheur ayant été dissimulé dans ses bottes. Soucieux d’éviter toute mainmise des Anglais sur son pays, il sollicite, sans succès, l’aide des Russes, et est finalement contraint de s’exiler en Mongolie, en 1904. En 1908, il se rend à Pékin pour y rencontrer l’impératrice, véritable maîtresse du pays. L’ambassadeur américain en Chine, qui assiste à la scène, raconte : « Le dalaï-lama avait été traité avec tout le cérémonial dont tout souverain indépendant aurait pu être gratifié ». Lorsque l’impératrice meurt quelques mois plus tard, c’est le dalaï-lama qui conduit les rituels funéraires et compose l’éloge funèbre…”

[2] Gender and Superstition in Modern Chinese Literature (2019), Gal Gvili, East Asian Studies, McGill University, p. 4