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lundi 11 mai 2026

Le battement d’aile d’une métaphore

M.C. Escher, Butterflies, wood engraving, June 1950 (Escher in het paleis)

Blog précédent de la série

Le météorologue Edward Lorenz se posait la question en 1972 si le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut provoquer une tornade au Texas ? C’est le fameux effet papillon. Est-ce que le nom métaphorique d’un court sutta bouddhiste intitulé “Lumineux” (Pabhassara Sutta, Anguttara Nikaya I.49-52) a pu faire perdre son âme au bouddhisme en accouchant d’une essence de Bouddha (s. buddhadhātu) ?

La pensée lumineuse dans le canon pāli (Ier – IIe s.)

Qu’est-ce qui est lumineux ? La pensée (p. cittaṃ). Lumineux est à prendre ici dans le sens de pur, translucide. Elle peut être affectée par les afflictions (p. upakkilesehi upakkiliṭṭhaṃ) : l’attraction, l’aversion, l’aveuglement), ou libres de celles-ci (p. upakkilesehi vippamuttaṃ). Ces afflictions sont étrangères à la pensée première, qui est libre de celles-ci. Elles sont pour cette raison souvent qualifiées d' “adventices” (p. āgantuka).

Le mot pāli “citta” est défini dans Saṃyutta Nikāya 12.61 (en pāli : “Assutavāsutta[1]), où le Bouddha reprend la division instruits (p. ariyasāvakassa, sutavā) / non-instruits (p. puthujjanassa, assutavā). Il y explique que même les non-instruits peuvent se détacher du corps, mais qu’ils ne peuvent pas détacher de ce qui s’appelle la pensée (p. citta), la faculté mentale (p. mano) et la conscience (p. viññāṇa). Pour cela il convient d’être “instruit”.
“Mais ce que l’on appelle “pensée”, et aussi “mental”, et aussi “conscience” (p. viññāṇa), une personne ordinaire non instruite n’est pas capable d’en éprouver du dégoût, ni de s’en détacher, ni de s’en libérer. Pourquoi donc ? Parce que depuis longtemps, bhikkhus, la personne ordinaire non instruite s’y attache, s’y identifie, le prend à tort : ‘Ceci est à moi, ceci est moi, ceci est mon soi.’ C’est pourquoi une personne ordinaire non instruite n’est pas capable d’éprouver du dégoût, ni de se détacher, ni de se libérer de cela.

Mais ce que l’on appelle “pensée”, “mental” et “conscience” apparaît comme une chose le jour et cesse comme une autre la nuit, constamment. Imaginez, bhikkhus, un singe se déplaçant dans une forêt, dans un bois : il saisit une branche, la lâche, en saisit une autre ; il lâche celle-ci, en saisit encore une autre. De même, bhikkhus, ce que l’on appelle “pensée”, “mental” et “conscience” apparaît comme une chose et cesse comme une autre, le jour et la nuit, constamment.

En ce cas, un noble disciple instruit applique sa pensée avec soin et raisonnement à la coproduction conditionnée elle-même : “Quand ceci existe, cela advient ; par la naissance de ceci, cela naît. Quand ceci n’existe pas, cela n’advient pas ; par la cessation de ceci, cela cesse. C’est-à-dire : l’ignorance est une condition pour les choix (p. saṅkhārā)[2]. Les choix sont une condition pour la conscience. Ainsi se produit la naissance de toute cette masse de souffrance. Mais quand l’ignorance s’estompe et cesse sans laisser de trace, les choix cessent. Quand les choix cessent, la conscience cesse. […] Ainsi se produit la cessation de toute cette masse de souffrance.

Voyant cela, bhikkhus, un noble disciple instruit devient dégoûté de la forme, de la sensation, de la perception, des choix, et de la conscience [les 5 skandha). Étant dégoûté, le désir s’estompe. Quand le désir s’estompe, il est libéré. Quand il est libéré, il sait : “Je suis libéré.” Il comprend : “La naissance est épuisée, la vie spirituelle est accomplie, ce qui devait être fait a été fait, il n’y a plus rien à venir pour cette existence individuelle. (p. itthatta).”
Sujato explique (dans une note) que les termes citta, mano et viññāṇa sont globalement synonymes et peuvent souvent se substituer les uns aux autres. Cependant, chacun a un contexte privilégié : citta doit être développé, ce qui se rapporte à la quatrième noble vérité, le chemin. Mano, le mental est souvent employé pour les actions mentales, relevant de la deuxième noble vérité, l’origine de la souffrance. viññāṇa est le facteur clé dans l’expérience de la souffrance, relevant de la première noble vérité. Dans ces suttas en pāli la pensée qualifiée métaphoriquement de “lumineuse”, n’est ni le Soi, ni la Conscience, ni une essence du Bouddha (s. buddhadhātu).

La divinisation du Bouddha : Mahāsāṃghika et Lokottaravādins

Ces corrélations sont apparues ultérieurement, à partir de thèses où le Bouddha était divinisé, notamment des sectes bouddhistes appelés Mahāsāṃghika et Lokottaravādins (supramondains, “transcendantalistes”), peut-être au IIIème siècle av. JC. Ces écoles ont développé une conception profondément transcendante, ou supramondaine (p. lokottara), de la nature des Buddha et des Bodhisattvas, s'opposant à une vision purement historique et humaine. Le "Mahāvastu", un texte canonique de l'école Mahāsāṃghika-Lokottaravāda du bouddhisme primitif compilé entre le IIe siècle avant notre ère et le IVe siècle de notre ère, présente une conception de la venue au monde du Bouddha qui s'apparente au docétisme observé dans certains courants gnostiques chrétiens.

Le Bouddha divinisé n’évolue pas dans le nirvāṇa, mais est toujours directement ou indirectement actif dans tous les niveaux du “monde enchanté”, par le biais d’émanations et de missions, dans son corps de métamorphoseoufictif (s. nirmāṇakāya) ou par des “créatures fictives”. Dans Le traité de la grande vertu de sagesse (Mahāprajñāpāramitāśāstra) de Pseudo-Nāgārjuna (trad.Étienne Lamotte, Bureaux du Muséon, 1944) on trouve davantage de détails.
“Ces créatures fictives ne sont pas soumises à la naissance (jāti), à la vieillesse (jarā), à la maladie (vyādhi) et à la mort (marana) ; elles n’éprouvent ni malheur (duhkha) ni bonheur (sukha), et diffèrent ainsi des créatures humaines. C’est pourquoi elles sont vides (śūnya) et inexistantes (asat).”

“En outre les produits de nirmāṇa sont sans substance fixe (aniya-tadravya) ; c’est seulement en tant qu’ils naissent de la pensée [de métamorphose] qu’ils ont une activité (kriyā), mais aucun n’existe vraiment.”

“Lorsque la pensée de métamorphose (nirmāṇacitta) a disparu, la création (nirmāṇa) disparaît.”

“Bien qu’ils soient vides de réalité, les nirmāṇa font éprouver aux êtres (sattva) de la tristesse (daurmanasya), de la douleur (duhkḥa), de la haine (dveṣa), de la joie (muditā), du bonheur (sukha) ou du trouble (moha).”

“En outre, les produits de métamorphose (nirmāṇajadharma) sont dépourvus de début, de milieu et de fin (apūrvamadhyacarama) ;”

“Enfin, les nirmāṇa sont purs (lakṣanaviśuddha) comme l’espace (ākāśa) : ils ne sont pas attachés (sakta) ni souillés (kliṣta) par des péchés ou des mérites (pāpapuṇya).” (Lamotte, MPPS 1944)”
La vision du Bouddha divinisé s'accompagne de plusieurs thèses radicales (Bareau, 1955[3]).
Le Buddha ne prononce jamais la moindre parole : il demeure éternellement et continuellement en contemplation (samâdhi), et ce sont les êtres qui, de manière illusoire, croient l'entendre parler et s'en réjouissent.

Le Buddha ne dort ni ne rêve jamais, car sa pensée est toujours concentrée et dépourvue d'obscurcissement.

Même son entrée dans le nirvâna n'est qu'un acte fictif (nirmāṇa) manifesté habilement pour enseigner l'arrêt de la causalité à certains êtres, car sa compassion est sans limite.

La nature des Bodhisattvas est également idéalisée : ils n'éprouvent ni concupiscence ni malveillance, refusent de passer par les stades impurs du développement embryonnaire, pénètrent dans la matrice sous l'aspect d'un éléphant blanc et naissent volontairement par le flanc droit de leur mère pour lui épargner les douleurs de l'enfantement.

Les Buddha existent en tant que substance (dravya).
L'embryon lumineux : le Tathāgatagarbha Sūtra

Dès lors que l'on postule que le Bouddha visible n'est qu'une illusion ou un “corps de création magique” (s. nirmāṇakāya), il devient métaphysiquement nécessaire de définir la source absolue invisible dont émane ce mirage. Les textes des sectes anciennes expliquent que le vrai corps du Bouddha, parfait et illimité, est en réalité l'Élément de la Loi” (s. dharmadhātu). si le Bouddha et son essence (s. dharmadhātu) sont à ce point parfaits et supramondains, comment de simples mortels ignorants peuvent-ils un jour atteindre l'éveil ? C'est très exactement pour répondre à cette question logique que l'idée de l'essence immanente a surgi sous la forme du concept de tathāgatagarbha (la nature ou l'Embryon de Bouddha).

Une des plus anciennes mentions de ce concept se trouve dans un sūtra intitulé “Tathāgatagarbha Sūtra[4]” traduit en chinois par le moine indien Buddhabhadra (t. 佛驮跋陀罗, Fótuó Bátuóluó, 359 – 429). Le Tathāgatagarbha Sūtra utilise la métaphore de fleurs de lotus flétries renfermant des Bouddhas rayonnants pour illustrer l'idée que tous les êtres sensibles, bien qu'ils soient englués dans les souillures de l'avidité, de l'aversion et de l'ignorance, abritent en eux l'Embryon du Tathāgata (s. tathāgatagarbha). Cette essence spirituelle, ou essence de Bouddha (s. buddhadhātu), est fondamentalement pure, dotée de toutes les qualités d'un Bouddha, et demeure de façon permanente et immuable au cœur de chaque être. Le but de l'enseignement du Bouddha est d'aider les êtres à éliminer ces afflictions superficielles, de la même manière que l'on retirerait les pétales fanés pour révéler le Bouddha caché à l'intérieur, afin que cette nature éveillée préexistante puisse se manifester pleinement et mener à la libération pour le bienfait de tous[5].

Le Śrīmālādevī Sūtra et la redéfinition de la vacuité

L’image poétique et métaphorique du Tathāgatagarbha Sūtra est davantage élaboré dans le Śrīmāladevīsiṃhanādasūtra (SDS)[6], dont l'original sanskrit complet est perdu. Seuls subsistent des fragments découverts dans la collection Schøyen, et de nombreuses citations intégrées dans le Ratnagotravibhāga ou Mahāyanottaratantra-śastra (voir ci-dessus). Le nom de sūtra suggère un troisième “rugissement de lion” (s. siṃhanāda). Après le rugissement de lion du non-soi de Śākyamuni, et de la vacuité de Nāgārjuna, voici le rugissement ultime du “grand Soi”. La traduction chinoise la plus ancienne est celle (T. 353) de Guṇabhadra (求那跋陀羅), datant de 436. Il en existe également une traduction tibétaine (D 92 / Q 760) attribuée à Jinamitra, Surendrabodhi et Ye shes sde (début IXème).

Le SDS reprend la formule “lumineuse” du Pabhassara Sutta (voir ci-dessus) concernant la pensée intrinsèquement lumineuse et pure (s. prakṛtipariśuddhagarbha) et l'identifie explicitement au Tathāgatagarbha[7], ancrant ce concept pleinement élaboré dans une simple métaphore du bouddhisme ancien. D’autres décisions importantes de ce texte sont[8] :

Le Tathāgatagarbha n'est autre que le Dharmakāya du Bouddha[9], lorsqu'il est encore dissimulé par le voile des afflictions. Le Tathāgatagarbha devient ainsi le fondement (s. āśraya t. gzhi) absolu, à la fois du monde conditionné (s. saṃsāra) et de la quiétude (s. nirvāṇa).
“Ainsi ai-je entendu. Le Bienheureux a parfaitement enseigné ceci : "Bienheureux, ô fils ou fille de bonne famille, celui qui abandonne son corps obtient le corps du Bouddha, égal à la limite ultime du saṃsāra, libre de la vieillesse, de la maladie et de la mort, indestructible (t. mi shigs pa), permanent (t. rtag pa), ferme (t. brtan pa), paisible (t. zhi ba), éternel (t. ther zug pa), libre de la transmigration, illimité (t. mtha' yas pa), doté de qualités inconcevables (t. yon tan bsam gyis mi khyab pa). Ce corps du Tathāgata est appelé le Dharmakāya.” (Kangyur D 92 (མདོ་སྡེ།, cha, 429a)
Une redéfinition de la vacuité (Śūnya / Aśūnya), en anticipation du concept gzhan-stong, développé ultérieurement par Dolpopa Sherab Gyaltsen (XIII-XIVème). C'est une innovation conceptuelle cruciale. Le SDS définit le Tathāgatagarbha de manière bipolaire : il est "vide" (s. śūnya) des souillures adventices (s. kleśa) qui lui sont étrangères, mais il est "non-vide" (s. aśūnya) des qualités inconcevables du Bouddha (s. buddhadharma) qui lui sont inhérentes. Cette formulation nuance la théorie de la vacuité pure des Prajñāpāramitā sūtras en lui donnant un aspect positif et substantiel, le rapprochant de l’Absolu vedāntin (Soi) à la différence que ce dernier est sans qualités, et le non-Soi (Māyā).

Pour résoudre le paradoxe d'un esprit originellement pur mais recouvert d'impuretés, le SDS introduit le concept de l'ignorance sans commencement ou "non-savoir inné" (s. avidyāvāsabhūmi ≈ t. lhan skye ma rig pa). Il explique que ce non-savoir enfoui est la matrice ou la racine de toutes les autres afflictions primaires et secondaires. C’est au fond la non-reconnaissance de l’essence du Bouddha. Son contraire est évidemment le “savoir” immédiat (s. vidyā t. rig pa) de cette Buddhadhātu. C’est précisément ce “non-savoir inné” que les arhants et les pratyekabuddhas n'ont pas éliminé. Leur nirvāṇa est donc incomplet ou partiel. Ce non-savoir et “savoir” (gnose) sont le centre du véhicule unique (s. ekayāna), développé par le "Sūtra de Lotus" (s. Saddharmapuṇḍarīkasūtra).

Alors que le Tathāgatagarbha Sūtra (voir ci-dessus) mettait surtout l'accent sur le contenu caché (l'embryon ou le Bouddha à l'intérieur du lotus), le SDS élargit la signification du mot garbha. Il l'utilise à la fois comme "embryon" (la cause dynamique ainsi que le processus de maturation spirituelle) et comme "matrice / réceptacle" (le fondement qui abrite les qualités du Bouddha). Il utilise notamment la métaphore du "magasin de joyaux" (≈ buddhadharma) pour illustrer cette idée de matrice ou de réceptacle (藏 tsang en chinois, en tibétain snying po). Cette double dimension servira de prototype à la notion de conscience-réceptacle (s. ālayavijñāna) qui sera développée plus tard par l'école Yogācāra. Le commentaire du Ratnagotravibhāga attribué à Asaṅga (s. Mahāyānottaratantraśāstravyākhyā) contient de nombreuses citations du rugissement de lion ultime du Śrīmāladevīsiṃhanādasūtra.

Le Laṅkāvatāra : tathāgatagarbha et ālayavijñāna

L’aventure du Soi-qui-ne-dit-pas-son-nom continue dans le Laṅkāvatāra Sūtra, Dans le chapitre 2 (sanskrit) et de la version de Guṇabhadra (T. 670[10]), où la conscience-réceptacle (s. ālayavijñāna) du Yogācāra est mis en équivalence avec l'Embryon du Tathāgata. La condition humaine avec la conscience-réceptacle sont le “lotus flétri” ou le “tissu sale” contenant l’Embryon lumineux de l’Ainsi-Venu, revêtu des trente-deux marques du Bouddha, et qui est éternel (s. nityo), permanent ( s. dhruvaḥ), bienheureux (s. śivaḥ), immuable (s. śāśvataś)[11]. Mahāmati ajoute aussitôt la question suivante :
“Comment se fait-il, Bienheureux, que l’enseignement du Tathāgatagarbha ne soit pas similaire à la doctrine du Soi (s. ātman) des non-bouddhistes ? Car eux aussi, Bienheureux, enseignent la doctrine du Soi comme étant éternel (s. nityaḥ), agent (s. kartā), sans attribut (s. nirguṇaḥ), omniprésent (s. vibhuḥ), immuable (s. avyaya).[12]
Le Bienheureux affirme que cet Embryon n’est cependant en rien comparable à la doctrine du Soi (ātman) des non-bouddhistes. Puisqu'on vous répète qu'il est vide ! Il emploie néanmoins un langage qui ressemble à cette doctrine, car les êtres ordinaires (s. bāla) sont terrorisés (s. saṃtrāsa) par l'enseignement direct du non-soi (s. nairātmya). Le message du Bouddha est toujours identique : l’absence de soi dans les phénomènes (s. dharmanairātmya). Mais c’est par divers moyens habiles de sagesse (s. prajñopāya), qu’il façonne, tel un potier, des vases variés à partir de cette même argile unique. Qu’il enseigne l’Embryon (s. garbhopadeśena) ou le non-soi (s. nairātmyopadeśena). L’enseignement du Tathāgatagarbha n’est pas comparable à la doctrine du Soi des non-bouddhistes. En outre, cela lui permet d’attirer (s. ākarṣaṇa) ceux qui sont attachés à la vision du Soi, pour qu'ils puissent rapidement réaliser l'éveil insurpassable (s. anuttarā samyaksaṃbodhi). Sinon, comment donc (s. kathaṃ bata) pourraient-il s’éveiller ? ... Quoi qu’il en soit Mahāmati et les autres bodhisattvas présents doivent suivre “l’Embryon garbha du non-soi du Tathāgata" (s. tathāgatanairātmyagarbha)[13]. Il se regarderont désormais avec un petit sourire quand ils entendent le Bienheureux enseigner le grand Soi. En faisant du Tathāgatagarbha un simple “moyen habile” destiné aux êtres terrifiés par le non-soi, le texte maintient une ambiguïté structurelle : l'argile du potier, le dharmanairātmya a beau rester la matière première, l'Embryon lumineux en est la surface spectaculaire et persuasive.

Le Mahāparinirvāṇa Sūtra : testament du grand Soi

Au moment de sa mort ou parinirvāṇa, le Bienheureux semble encore changer d’avis ou plutôt de moyen habile de sagesse (s. prajñopāya). Oublions “l’argile unique” (s. mṛtparamāṇurāśe) du non-soi du Laṅkāvatāra Sūtra comme enseignement définitif. Dans le Mahāparinirvāṇa Sūtra (MPS), l'enseignement du non-soi devient un remède provisoire. L'enseignement de l’Embryon comme "permanence, bonheur, soi, pureté" est la réalité ultime positive que le Bouddha souhaite léguer comme testament aux bodhisattvas au dernier instant de son existence terrestre. Le bodhisattva (sic) Kāśyapa demanda au Bouddha mourant : "Si, comme vous le dites, un tathāgata est un dharma permanent, alors pourquoi la présence du Tathāgata [ici] est-elle impermanente ?" Le Bouddha mourant lui confie alors l'enseignement ultime sur l'essence de Bouddha (s. buddhadhātu).
“Ne demeurez pas dans la pensée du non‑éternel, de la souffrance, du non‑soi et de l’impur, et ne soyez pas dans la situation de ces gens qui prennent des pierres, des morceaux de bois et du gravier pour la véritable gemme. Vous devez bien étudier la Voie … et méditer sur le Soi, l’Éternel, le Bonheur et le Pur.[14]
Dans le chapitre 5 du MPS, le Bouddha mourant enseigne au bodhisattva Kāśyapa le corps adamantin (s. vajrakāya).
“Alors le Bienheureux dit à Kāśyapa : "Ô fils de bonne famille ! Le corps du Tathāgata est un corps permanent (c. changzhu shen), un corps indestructible (c. buhuai shen), un corps adamantin (c. jingang shen). Ce n'est pas un corps nourri par des nourritures impures. Ceci est le corps de la réalité (Dharmakāya).[15]"
Le corps physiquement présent au parinirvāṇa du Bouddha n’est que son corps formel (s. rūpakāya). Le vrai Bouddha ne meurt pas.
“ [Kāśyapa: ] Ainsi, je sais maintenant que le Tathāgata est éternel, indestructible et qu’il n’y a pas de changement en lui. Je vais désormais bien étudier et exposer cela largement aux êtres.”
Alors le Bouddha fit l’éloge du bodhisattva Kāśyapa et dit : “Bien dit, bien dit ! Le corps du Tathāgata est adamantin et indestructible. Bodhisattva, tu as maintenant la vue correcte et la compréhension correcte. Si tu vois clairement ainsi, tu verras le corps adamantin et indestructible du Tathāgata, comme on voit les choses reflétées dans un miroir.[16]

Les cinq gotras et leurs implications sociales

Dans son article “Tathāgata-garbha is not Buddhist” (publié dans Pruning the Bodhi-Tree), Matsumoto Shirô écrit que le “Sūtra de Lotus” (Saddharmapuṇḍarīkasūtra, SdL) prédate le Māhaparinirvāṇa Sūtra. Le SdL introduit la notion de “véhicule unique” (s. ekayāna), unifiant les trois véhicules de son époque, à savoir les véhicules des auditeurs (śrāvaka), des Bouddha solitaires (pratyekabuddha) et des bodhisattvas. Il rappelle que le Sūtra de Lotus avait déclaré que “tous les êtres atteindront l’état de Bouddha”. Le Mahāparinirvāṇa Sūtra (MPS) déclare à la fois que tous les êtres ont l'essence de Bouddha (buddha-dhātu), et affirme lexistence des icchantika (tib. rigs chad), des êtres définitivement incapables d’atteindre l’état de Bouddha. Il s’agirait de hédonistes, de matérialistes, qui n’ont pas foi en la loi du karma (lisons en la religion et les religieux), qui sont hostiles au mahāyāna, etc. Le MPS contient donc les prototypes de quatre Affiliations spirituelles (s. gotra t. rigs) : les trois véhicules et ceux sans potentiel qui sont moins que des fourmis[17].

Tournons-nous vers le Traité mahāyāna du continuum insurpassable (s. Mahāyanottaratantra-śastra t. theg pa chen po rgyud bla ma'i bsten chos, alias le Ratnagotravibhāga). Pour les traditions tibétaines, la source indienne de ce texte est une famille de brahmanes influente à Srinagar, et notamment la personne de Sajjana ou Satyajñāna, petit-fils de Ratnavajra. Le Ratnagotravibhāga ajoute un cinquième Affiliations aux quatre prototypes du MPS : l’Affiliation indéterminée (t. ma nges pa'i rigs s. aniyatagotra).

Tous les êtres possèdent l’essence de Bouddha, mais sont classés en cinq Affiliations (ci-après "Disclaimer"). Le mot sanskrit gotra signifie descendance (paternelle), clan, famille. Les êtres sans Affiliation (s. agotra) n’ont pas de potentiel d'Éveil. Le Ratnagotravibhāga tente de concilier une structure moniste avec des distinctions discriminatoires traditionnelles. Une doctrine sotériologique peut avoir des effets sociaux très concrets dans une théocratie ou dans un ordre politico-religieux où salut, statut et autorité se répondent.

La théorie rigide des cinq gotras fixes divise les êtres selon leurs potentiels d'Éveil et soutient l'idée que certaines personnes sont intrinsèquement supérieures à d'autres. Matsumoto affirme que cette doctrine figeant les identités fournit l'idéologie de base pour absolutiser la discrimination sociale, reproduisant ainsi les clivages d'un système de castes fermées.

Une société close se maintient en évitant toute remise en question de ses fondements. L'idée que tous les êtres partagent une essence unique et que les différences empiriques ne sont que des illusions décourage l'action sociale. Si l'on croit que le bien et le mal, l'oppresseur et l'opprimé, sont fondamentalement "les mêmes" au niveau de l'Absolu, il n'y a plus aucune motivation pour corriger les inégalités. Hakamaya Noriaki et Matsumoto Shiro dénoncent cette "tolérance non critique" qui mène à une acceptation passive des inégalités sociales et étouffe la volonté de changement.

On pourrait d'ailleurs mettre le gotra en regard d'autres critères d'éligibilité ou d’aptitude (s. adhikāra) pour avoir accès à l'instruction religieuse, comme la caste, le genre et le stade de vie (s. āśrama) (voir mon blog La société ouverte de la vacuité). On pourrait y ajouter les critères pas très inclusives de la "précieuse existence humaine" (t. mi lus rin po che) par rapport à une existence humaine ordinaire.

La philosophie sous-jacente aux gotras favorise un besoin de cohésion propre aux sociétés closes. Hakamaya Noriaki souligne que ces doctrines prônent l'harmonie sociétale (wa) au détriment de l'individualité. Cette injonction à l'harmonie étouffe le dialogue critique, favorise une conformité docile face aux autorités et a même pu servir de soutien tacite à des idéologies totalitaires, militaristes et nationalistes (voir Zen At War de Brian Victoria). La théorie du gotra et la structure métaphysique du “dhâtu-vâda”, ou essentialisme, sur laquelle elle repose incitent très clairement à une société close, caractérisée par la conformité, l'inaction, et la hiérarchisation.

On ne sort de l'ambiguïté qu'à son détriment. Il en va de même de “l’union mystique”. La théorie de la vacuité, articulée à l'alliance des deux vérités, évite de s'investir dans l'un ou l'autre des extrêmes, notamment celui de l'être et du non-être, qui conduisent respectivement à l'éternalisme et à l'annihilation. C'est la voie médiane choisie par Nāgārjuna. La vacuité et l’engagement qui en sont la méthode invitent à une société ouverte et éveillée. En voulant mettre davantage d'être, de Lumière, on voit comment ce qui commence par une déclaration d'égalité foncière, l'essence lumineuse partagée par tous, finit par engendrer des divisions, afin d'expliquer la diversité naturelle, et la société close qui semble s'ensuivre comme la roue suit le sabot du boeuf (p. cakkam va vahato padam).

***
A suivre...

J'ai utilisé l'IA pour chercher et traduire les passages en chinois et en sanskrit.

[1] Traduction anglaise du Assutavāsutta par Bhikkhu Sujato.

[2] Sujato traduit saṅkhārā par “choices” (choix) pour refléter leur nature volitionnelle ; on trouve aussi comme traductions “formations” ou “compositions”.

[3] André Barreau, Les sectes bouddhiques du petit véhicule, École française d'Extrême-Orient, Hanoi, Indochina. Saïgon : École française d'Extrême-Orient; 1955

[4] 大方等如來藏經》 (pinyin : Dàfāngděng Rúlái Cáng Jīng, T. 666), “Sūtra de l'Embryon de l’Ainsi-Venu de la Grande Égalité”
Version tibétaine : 'phags pa de bzhin gshegs pa'i snying po zhes bya ba theg pa chen po'i mdo. Il s'agit d'une traduction réalisée par les lotsawas (traducteurs) Śākyaprabha et Ye shes sde, autour de l'an 800 EC. Dans la collection Dergé, elle porte la référence Toh 258.

[5] Traduit par IA à partir du chinois.
Le Bouddha dit : « Ô fils de bonne famille ! Supposez qu’innombrables fleurs de lotus, créées par la puissance magique du Bouddha, se flétrissent subitement. À l’intérieur de ces fleurs de lotus se trouvent d’innombrables Bouddhas, dotés des marques majeures et mineures de beauté, assis immobiles en posture du lotus, rayonnant d’une grande lumière. Tous ceux qui voient cette merveille sont emplis de respect.

De la même manière, ô fils de bonne famille, avec l’œil de Bouddha, je contemple tous les êtres. Au sein des souillures que sont l’avidité, l’aversion et l’égarement, ils possèdent la sagesse du Tathāgata, l’œil du Tathāgata et le corps du Tathāgata, assis immobile dans la posture du lotus, sereins et inébranlables.

Ô fils de bonne famille ! Bien que tous les êtres se trouvent dans les diverses destinées, au sein de leur corps souillé se trouve la Matrice du Tathāgata (tathāgatagarbha). Elle est toujours exempte de souillure, dotée de toutes les qualités et marques, sans aucune différence avec moi [le Bouddha].

De plus, ô fils de bonne famille ! Imaginez une personne dotée de l’œil divin qui regarde des fleurs de lotus pas encore écloses. Elle voit qu’à l’intérieur de ces fleurs se trouve un corps de Tathāgata assis en posture du lotus. Une fois les fleurs fanées retirées, ce corps apparaît clairement.

De même, ô fils de bonne famille, après avoir contemplé la Matrice du Tathāgata au sein des êtres, le Bouddha, souhaitant la faire s’épanouir, enseigne les sūtras et les préceptes afin d’éliminer les souillures et de révéler la Nature de Bouddha (buddhadhātu).

Ô fils de bonne famille ! Telle est la Loi fondamentale des Bouddhas : qu’un Bouddha apparaisse dans le monde ou non, la Matrice du Tathāgata de tous les êtres demeure permanente et immuable. Mais elle est recouverte par les souillures des êtres. Lorsqu’un Tathāgata apparaît dans le monde, il enseigne abondamment le Dharma, élimine la poussière des afflictions et purifie la connaissance universelle.

Ô fils de bonne famille ! Si un bodhisattva a foi en cet enseignement et s’y consacre pleinement, il atteindra la libération et deviendra un parfaitement éveillé, œuvrant pour le bien de tous les êtres dans le monde.
佛言:「善男子!如佛所化無數蓮花忽然萎變,無量化佛在蓮花內,相好莊嚴結加趺坐,放大光明,眾覩希有靡不恭敬。如是善男子!我以佛眼觀一切眾生,貪欲恚癡諸煩惱中,有如來智、如來眼、如來身,結加趺坐儼然不動。善男子!一切眾生雖在諸趣,煩惱身中有如來藏,常無染污、德相備足,如我無異。又善男子!譬如天眼之人觀未敷花,見諸花內有如來身結加趺坐,除去萎花便得顯現。如是善男子!佛見眾生如來藏已,欲令開敷為說經法,除滅煩惱顯現佛性。善男子!諸佛法爾,若佛出世若不出世,一切眾生如來之藏常住不變,但彼眾生煩惱覆故。如來出世廣為說法,除滅塵勞淨一切智。善男子!若有菩薩信樂此法,專心修學便得解脫成等正覺,普為世間施作佛事。」(CBETA Doh. 660)

[6] S. Śrīmāladevīsiṃhanādasūtra, t. 'phags pa lha mo dpal phreng gi seng ge'i sgra zhes bya ba theg pa chen po'i mdo (Kangyur Dégé D92) c. 勝鬘夫人會 Shengman furen hui

[7] The Concept of Tathāgatagarbha in the Śrīmālādevī Sūtra (Sheng-Man Ching) Author(s): Diana Paul Source: Journal of the American Oriental Society, Vol. 99, No. 2 (Apr. - Jun., 1979), pp. 191-203 Published by: American Oriental Society Stable URL: http://www.jstor.org/stable/602656.

[8] Source : Buddha Nature, Study Of Tathāgatagarbha & Ālayavijñāna, Brian Edward Brown & Alex Wayman, MLBD, 1994

[9] (Dege Kangyur D 92, Ratnakūṭa, cha 13, folio 429a) [15†L489-L494].

'di skad bdag bcom ldan 'das kyis bka' yang dag par stsal pa/ bcom ldan 'das/ rigs kyi bu'am rigs kyi bu mo lus yongs su gtong bas ni sangs rgyas kyi sku 'khor ba'i phyi ma'i mtha'i mu dang mnyam pa rga ba dang/ na ba dang/ 'chi ba dang bral ba/ mi shigs pa/ rtag pa/ brtan pa/ zhi ba/ ther zug pa/ 'chi 'pho dang bral ba/ mtha' yas pa/ yon tan bsam gyis mi khyab pa dang ldan pa thob par 'gyur ro/ de bzhin gshegs pa'i sku 'di ni chos kyi sku zhes bya ste/

T. 353 (求那跋陀羅, Guṇabhadra, traduit en 436 EC), juan 1

[10] Traduit par IA.
“Mahāmati ! La « conscience Tathāgatagarbha » (如來藏識) n’est pas [séparée] au sein de la « conscience-réceptacle » (阿梨耶識). C’est pourquoi les sept consciences [les six sens + le manas] naissent et périssent, tandis que la « conscience Tathāgatagarbha » est sans naissance ni périssement.

Pourquoi ? Parce que ces sept consciences naissent en fonction de l’attention portée aux divers objets (境). Ces domaines des sept consciences, les Auditeurs (śrāvaka), les Bouddhas solitaires (pratyekabuddha), les non-bouddhistes (tīrthika) et les pratiquants ordinaires ne peuvent les discerner.

C’est pourquoi, Mahāmati : la “conscience Tathāgatagarbha-Ālayavijñāna” (如來藏識阿梨耶識) – le pratiquant qui recherche le progrès supérieur doit l’observer.”
大慧! 如來藏識不在阿梨耶識中,是故七種識有生有滅,如來藏識不生不滅。
何以故?彼七種識依諸境界念觀而生。此七識境界,一切聲聞、辟支佛、外道、修行者所不能覺。
是故大慧!如來藏識阿梨耶識,修行者欲求勝進,應當觀察

[11] Traduit par IA à partir du sanskrit
“Alors, le bodhisattva mahāsattva Mahāmati s’adressa ainsi au Bienheureux : « Le Bienheureux a décrit le Tathāgatagarbha (la Matrice de l’Ainsi-Venu) dans le texte des sūtras. Et tu l’as décrit comme étant par nature lumineux, pur, intrinsèquement pur (s. prakṛtiprabhāsvaraviśuddhi), revêtu des trente-deux marques [du Bouddha], et résidant à l’intérieur du corps de tous les êtres. Comme un joyau d’une très grande valeur enveloppé dans un tissu sale, ainsi, enveloppé dans le tissu des agrégats, des éléments et des bases sensorielles, souillé par la souillure de la fausse imagination (ou : de la construction illusoire) que sont l’attachement, l’aversion et l’illusion, tu as décrit le Tathāgatagarbha comme éternel (s. nityo), permanent ( s. dhruvaḥ), bienheureux (s. śivaḥ), immuable (śāśvataś).”
Source : Saddharmalaṅkāvatārasūtram dans le chapitre 2 (DSBC, The Mithila Institute of Post-Graduate Studies and Research in Sanskrit Learning, 1963)

atha khalu mahāmatirbodhisattvo mahāsattvo bhagavantametadavocat-tathāgatagarbhaḥ punarbhagavatā sūtrāntapāṭhe'nuvarṇitaḥ | sa ca kila tvayā prakṛtiprabhāsvaraviśuddhyādiviśuddha eva varṇyate dvātriṃśallakṣaṇadharaḥ sarvasattvadehāntargataḥ | mahārghamūlyaratnaṃ malinavastupariveṣṭitamiva skandhadhātvāyatanavastuveṣṭito rāgadveṣamohābhūtaparikalpamalamalino nityo dhruvaḥ śivaḥ śāśvataśca bhagavatā varṇitaḥ |

[12] tatkathamayaṃ bhagavaṃstīrthakarātmavādatulyastathāgatagarbhavādo na bhavati ? tīrthakarā api bhagavan nityaḥ kartā nirguṇo vibhuravyaya ityātmavādopadeśaṃ kurvanti ||

[13] bhagavānāha-na hi mahāmate tīrthakarātmavādatulyo mama tathāgatagarbhopadeśaḥ | kiṃ tu mahāmate tathāgatāḥ śūnyatābhūtakoṭinirvāṇānutpādānimittāpraṇihitādyānāṃ mahāmate padārthānāṃ tathāgatagarbhopadeśaṃ kṛtvā tathāgatā arhantaḥ samyaksaṃbuddhā bālānāṃ nairātmyasaṃtrāsapadavivarjanārthaṃ nirvikalpanirābhāsagocaraṃ tathāgatagarbhamukhopadeśena deśayanti | na cātra mahāmate anāgatapratyutpannaiḥ bodhisattvairmahāsattvairātmābhiniveśaḥ kartavyaḥ | tadyathā mahāmate kumbhakāra ekasmānmṛtparamāṇurāśervividhāni bhāṇḍāni karoti hastaśilpadaṇḍodakasūtraprayatnayogāt, evameva mahāmate tathāgatāstadeva dharmanairātmyaṃ sarvavikalpalakṣaṇavinivṛttaṃ vividhaiḥ prajñopāyakauśalyayogairgarbhopadeśena vā nairātmyopadeśena vā kumbhakāravaccitraiḥ padavyañjanaparyāyairdeśayante | etasmātkāraṇānmahāmate tīrthakarātmavādopadeśatulyastathāgatagarbhopadeśo na bhavati | evaṃ hi mahāmate tathāgatagarbhopadeśamātmavādābhiniviṣṭānāṃ tīrthakarāṇāmākarṣaṇārthaṃ tathāgatagarbhopadeśena nirdiśanti-kathaṃ bata abhūtātmavikalpadṛṣṭipatitāśayā vimokṣatrayagocarapatitāśayopetāḥ kṣipramanuttarāṃ samyaksaṃbodhimabhisaṃbudhyeranniti | etadarthaṃ mahāmate tathāgatā arhantaḥ samyaksaṃbuddhāstathāgatagarbhopadeśaṃ kurvanti | ata etanna bhavati tīrthakarātmavādatulyam | tasmāttarhi mahāmate tīrthakaradṛṣṭivinivṛttyarthaṃ tathāgatanairātmyagarbhānusāriṇā ca te bhavitavyam || Saddharmalaṅkāvatārasūtram chapitre 2

[14] Traduction anglaise de Mark L. Blum
"Do not abide in the thought of the non-Eternal, Suffering, non-Self, and the not-Pure and be in the situation of those people who take stones, bits of wood, and gravel to be the true gem. You must study well the Way... and 'meditate on the Self, the Eternal, Bliss, and the Pure'."
BDK English Tripiṭaka Series, THE NIRVANA SŪTRA (MAHĀPARINIRVĀṆA-SŪTRA) VOLUME I (Taishō Volume 12, Number 374) Translated from the Chinese by Mark L. Blum, BDK America, Inc. 2013.

Texte chinois (T. 374, juan correspondant)
「莫如彼諸外道,以無常、苦、無我、不淨為實,如取瓦石、草木以為真寶。汝等善修學 ... 當觀我、常、樂、淨。」

Trad. IA à partir du chinois
"Ne demeurez pas dans la pensée du non-éternel (無常 wúcháng), de la souffrance (苦 kǔ), du non-soi (無我 wúwǒ), et de l’impur (不淨 bùjìng), en prenant des pierres et du bois pour des joyaux. … Méditez plutôt sur le Soi (我 wǒ), l’Éternel (常 cháng), le Bonheur (樂 lè) et le Pur (淨 jìng)."
[15] MPS T. 374, chapitre 5. 「爾時,世尊復告迦葉:『善男子!如來身者,是常住身、不可壞身、金剛之身,非雜食身,即是法身。』」

[16] Traduction anglaise de Mark L. Blum
“Thus, I know now that the Tathagata is eternal and indestructible and that there is no change with him. I shall now study well and expound it widely to people."

Then the Buddha praised Bodhisattva Kasyapa and said: "Well said, well said! The body of the Tathagata is adamantine and indestructible. You, Bodhisattva, now have the right view and right understanding. If you see clearly thus, you will see the adamantine and indestructible body of the Tathagata just as you see things reflected in a mirror." Mark L. Blum, BDK America, Inc. 2013.
[17] Traduction anglaise de Kosho Yamamoto
"O good man! Because the icchantikas are cut off from the root of good. All beings possess such five roots as faith, etc. But the people of the icchantika class are eternally cut off from such. Because of this, one may well kill an ant and gain the sin of harming, but the killing of an icchantika does not (constitute a sin)." 
Mahāyāna Mahāparinirvāṇa Sūtra, chapitre XXIV Sur le bodhisattva Kāśyapa.
Translated by Kosho Yamamoto from Dharmakshema's Chinese version, edited and revised by Dr. Tony Page.
Copyright for this edition is held by Dr. Tony Page, 2012.

mercredi 5 juin 2024

Luminosity and its slippery metaphors

Dulle Gret/Mad Meg by Pieter Brueghel the Elder (detail, wikimedia)

The translations “light”, “clear light”, “luminosity” and “luminous” are used to refer to different Buddhist concepts, specifically in esoteric Buddhism, in the context of “Buddha nature” (tathāgatagarbha) or “Buddha essence” (buddha-dhātu). The doctrine of Buddha nature is considered as being particularly suitable for esoteric Buddhism and its use of deity practice, and is considered as a bridge leading from Madhyamaka to “Great Madhyamaka” and advanced esoteric practices.
For example, Tārānātha (1575-1634), in his own presentation of the four tenets, the Gzhan stong snying po, divides the fourth tenet (Madhyamaka) into ordinary and Great Madhyamaka (dbu ma chen po). In this work, he based his Great Madhyamaka on a zhentong [gzhan stong] interpretation through a particular understanding of the Yogācāra combined with the Ratnagotravibhāga.[1]

"Great Madhyamaka" brings "luminosity"to emptiness, defined as the lack of self-nature, creating space for positive qualities. Regarding Zhentong, this is how Dölpopa defined it:

Dölpopa considers the buddha nature, or sugata essence, to be natural luminosity (which is synonymous with the dharmakāya) and a primordial, indestructible, eternal great bliss inherently present in every living being. On the other hand, the incidental stains or impurities that veil the buddha nature are the various states of mind associated with the infinite experiences of mundane existence. While the veils of temporary affliction are empty of self-nature, the buddha nature is empty only of phenomena other than itself. (Jonang Foundation)

In his popular Mahāmudrā Prayer, the third Karmapa Rangjung Dorje (13-14th century) follows Dharmakīrti but introduces a luminous nature of mind. 

Looking at objects, there are no objects; we see only mind [citta].
Looking at mind, there is no mind; it is empty of an essence.
Looking at both, dualistic clinging is spontaneously liberated.
May we realize luminosity, the true nature of mind [‘od gsal sems kyi gnas lugs]
. (18)” (Mahāmudrā Prayer, K3 Rangjung Dorje, tr. Nålandå Translation Committee, 1976)[2]
The 3rd Karmapa uses the substantive ‘od gsal, commonly translated as “luminosity” or “clear light”, and in English it is translated as such, whereas it was most often used as a metaphorical adjective: ‘od gsal ba. In Sanskrit prabhāsvara, and in Pāli pabhassara, can be translated both as an adjective and a substantive. E.g. “Pabhassaramidaṁ, bhikkhave, cittaṁ” (AN 1.51), translated in English by Bhikkhu Sujato as “This mind, mendicants, is radiant. But it is corrupted by passing corruptions/And it is freed from passing corruptions.”

Here, “mind” is “citta”, and cittas are the awareness moments (kṣaṇa) of the mental continuum or series (s. saṃtāna). Is the whole “mental continuum”, or are all “cittas” radiant? Or is “this” (p. idaṁ) specific citta, in a series, radiant? If a specific citta in a mental continuum is radiant, i.e. “freed from passing corruptions”, then it may be the “citta” that Dharmakīrti had in mind, and the “luminous nature” thereof. The moment of its [self-]awareness.
The experience is of that [moment of awareness, and] it is of the nature of that [moment of awareness]; it is not [the experience of; or, of the nature] of anything else at all. Moreover, the fact that the [moment of awareness] is the nature of that [experience] constitutes the property of [that moment of awareness] being directly (pratyakṣa), individually-known (prativedya). || 326 ||

There is not something else to be experienced by the [cognition]. There is not something else that is the experience of that. [This is so] because there would be the same problem on the part of a [second-order experience], as well. Therefore, the [cognition] illuminates itself. || 327 ||” (Yiannopoulos, 2020)
The cognition “illuminates” itself, the reflexive experience of that very experience is immediate (Yiannopoulos, 2020[3]). Immediate because it's devoid of subject and object ("prereflective"), that would follow in a second cognition. The light metaphor is used because of this reflexive, “self-illuminating” experience.
Just as an illuminating (prakāśamāna) light (prakāśa) is considered to be the illuminator (prakāśaka) of itself (svarūpa), because of having that nature (tādātmyāt), just so, awareness (dhī) is aware of itself (ātmavedinī). || 329 ||”
When a metaphor is used repeatedly, without the original context, it starts leading a life of itself. And we may recite on a daily basis : “May we realize luminosity, the true nature of mind [‘od gsal sems kyi gnas lugs]”, planting the idea in our minds that the true nature of "mind" is clear light or luminosity. Followed by the affirmation in the verse following it, that this “luminous nature” and “clear light” is the basic idea of all the different paths.
Free from mental contrivance, it is Mahamudra,
Free from extremes, it is the great Middle Way,
Since it encompasses everything, it is Dzogchen –
May we gain the confidence of realizing all through knowing one
.” (19)” (Ari Goldfield)
Free from mental contrivance” here is the translation for mental non-engagement (s. amanasikāra, t. yid la mi byed pa), Advayavajra’s singular method. The "great Middle Way" is probably not Tārānātha’s Great Madhyamaka, but it suggests it is not the “middling Madhyamaka” and therefore likely a Madhyamaka adorned with the gurus words (Tattvadaśaka). "Dzogchen" at K3 Rangjung Dorje’s time is not yet the full-fledged Dzogchen of later times and our times, but more likely the Dzogchen of the Sems-sde, Gö Lotsawa Zhönu Pal (1392-1481) writes about it in his Blue Annals (p. 167). Gö Lotsawa didn’t write much or hardly all about Dzogchen’s kLong sde and Man ngag sde. What K3 Rangjung Dorje, who died in 1339, knew about Dzogchen was probably also limited to Sems de.

After the use of the light metaphor in Pāli and Sautrāntika sources and Dharmakīrti’s epistemology, things got more substantial with Yogācāra and Buddha nature.
In [the Laṅkāvatāra Sūtra] buddha nature is said to be the purity of natural luminosity and to abide in the body of all sentient beings as the bearer of the thirty-two marks [of a great being][4].” (Buddha within, p. 17)
In the same text the Buddha explained that Buddha nature was only thought “to avoid [giving] fools a reason for becoming afraid of the lack of essence[5]”. The Buddha expressed a different opinion in the Mahāyāna Mahāparinirvāṇa-sūtra where those teaching non-self and nirvāṇa are scolded as being “cattle-thieves”.
Therefore I want you to know that after the Tathāgata passes from this world, at that time there will be such people who lecture on the topic of permanence, bliss, self, and purity.”

When a dharma wheel-turning king appears in the world, ordinary people [=śrāvakas] will no longer be able to preach about morality, meditation, or wisdom; they will retreat from such activities, just as the cattle thieves retreated.” (Blum 2013[6])
The light metaphor gradually evolved into a “Luminous Self[7]” with Buddha nature as the embryo ofthe bearer of the thirty-two marks. The thirty-two marks refer to the symbolic body of a Buddha, i.e. his saṃbhogakāya so to speak, inseparable from his dharmakāya. A Buddha’s symbolical body is not his physical body (rūpakāya, in the original sens), but an immaterial charismatic body, “of light”, such as that gods or some great beings (mahāpuruṣa) have, and that can be seen by spiritually advanced beings, who would be qualified to receive their more exceptional teachings.

The Ratnagotravibhāga (I.29) affirms “the unchangeability of the [ultimate buddha] element and inseparability of its qualities in terms of the ultimate aspect of buddha nature” (Buddha within, p. 10).
Now two different sets of qualities can be taken as pertaining to the ultimate. First, an ultimate kāya (paramārthakāya) is said to be endowed with the “thirty-two qualities of the dharmakāya” (i.e., the ten strengths, the four fearlessnesses, and the eighteen exclusive features)

In RGV II.46c-47d it is further specified how the endowment of immeasurable qualities is to be understood:
Since its nature is [that of] the dharmadhātu, [the svabhāvika-kāya] is luminous and pure[8].
The svabhāvika-kāya is endowed with qualities that are immeasurable, innumerable, inconceivable, and incomparable, and that have reached the [state of] final purity [viśuddhi]
.” (Buddha within, p. 10).
The objective of Deity practice and ways of cultivating the “Hidden Vajra Body[9]” or other forms of immortality could be captured in the idea of “deification”. Is this sort of “luminosity” still a metaphor?
II. 46 Because of being stainless, because of being nonconceptual,
And because of being the sphere of yogins [yogināṃ gocaratvataḥ],
It is pure and luminous by virtue of
Having the nature of the dharmadhātu
.”
The first verse refers to emptiness and cognition of emptiness, metaphorically “luminous” by its own right. The pure creation, within the dharmadhātu, which is the “pure” symbolic project of yogins, is luminous in a different way and makes the yogins’ project clearly one of deification and immortality. A lot of ground has been covered from the “luminous” citta (see above) to this pure luminous reality. This is the union of emptiness and “yogic luminosity” (Mahāmudrā Prayer 7), i.e. the yogin’s creation, like anything else, “mind’s magical play” (t. sems kyi rnam ‘phrul), “Empty and unimpeded, it can appear as absolutely anything (t. cir yang)” (Mahāmudrā Prayer 9), including the pure luminous reality, only this time mastered and efficacious (arthakriyā) in the yogic sphere.

In “Emptiness and Luminosity” luminosity is the experience of true reality (tattva), which is empty of inherent existence yet appears vividly. But true reality, or suchness, as defined by Dharmakīrti or Sahajavajra, is not necessarily the luminous yogic reality, the luminous true reality (t. chos nyid 'od gsal kyi bar do) experienced in the Bardo, the post-mortem visionary experiences (the "luminous manifestation of one’s own primordial gnosis for up to five days", D.Germano in Funerary Transformation), or astral travels to hidden and pure lands, ascensions of yogis, etc. “Luminosity” can point to, and evoke all that, and it's all linked to emptiness. For Klaus-Dieter Mathes, Luminosity can point to Buddha Nature, Dharmadhātu, “non-conceptual realization” or "luminous self-empowerment" (s. amanasikāra), intrinsic primordial awareness (t. rig pa).

For the latter, KD Mathes explains in the Buddha Within (p. 100) how Longchenpa (14th c) amended verse I.28 of the Ratnagotravibhāga, to pull it towards his own doctrine. Verse I,28 is quoted by Gampopa (11-12th c) in his Jewel Ornament of Liberation:
Because of the permeation of Sambuddhakāya, of the undifferentiatedness of Tathatā,
And of the existence of families [gotra, rigs], all sentient beings are constantly endowed with Buddha-nature
[6].” (Herbert V. Guenther, p.3)
Gampopa respects the original wording and meaning of the term gotra, spiritual filiation. but Longchenpa “corrects” the Tibetan word rigs” (gotra) in “rig (pa)”, "intrinsic primordial awareness".
In his explanation of the third reason ("because of the potential"), Longchenpa equates potential [gotra] with the dzogchen term awareness [rig pa], adopting as he does the reading rig instead of rigs (potential), and glossing buddha nature as rig pa in the following paraphrase. In other words, all sentient beings possess buddha nature because of their intrinsic primordial awareness [rig pa].” (Buddha Within, p.100)
The Dzokchen “rig pa” is thus equated in shorthand with Buddha Nature and joins the long Luminous list. “Citta” (t. sems) has been abandoned for “rig pa” and "mind" lost its momentariness (s. kṣaṇika).

The combination of emptiness and “luminosity”/”clarity” in this regard is Yogācāra’s and Buddhist Tantrism’s way of stating that “emptiness” in and by itself is not efficacious (arthakriyā) to do “what needs to be done”, and that without “luminosity” (here yogic luminous activity) it would be sterile. “What needs to be done” is a variable. Yogācāra/Buddha Nature/Buddhist Tantrism have very specific ideas about “what needs to be done”, and judge other Buddhist paths on their interest and efficacy, or lack thereof, in this regard. Buddhist paths who have no interest in Yogācāra’s goals fall short and are judged insufficient. Without giving Luminosity its due, it is impossible to realize the full potential of the Luminous Self (“Luminous Dharmakāya”, with its intrinsic qualities (the 32 marks etc.) through luminous yoga and deity practice, and with theblessing” (s. anugraha) and/or thefavour” (s. prasāda) of a sadguru. Once engaged in a relationship with a guru, the only way out is up, towards the light! Otherwise beware!

Light (“clear light”, “luminosity”, “luminous”) is not always what it seems, but it feels good. We all hate darkness and love light, and we naturally know where to stand in the battle between light and darkness.

Dulle Gret/Mad Meg by Pieter Brueghel the Elder (detail, wikimedia)

***

"Very well then, my friend, I will give you an analogy;
for there are cases where it is through the use of an
analogy that intelligent people can understand the
meaning of what is being said
."
MN 24 (The Mind Like Fire Unbound: An Image in the Early Buddhist Discourses, Ṭhānissaro Bhikkhu)



[1] Mathes, Klaus-Dieter, A direct path to the Buddha within, Go Lotsawa's Mahāmudrā interpretation of the Ratnagotravibhaga,


[2] Alternative translation:
Looking at objects – there are no objects, they are seen to be mind.
Looking at mind – there is no mind, it is empty of essence.
Looking at both, clinging to duality is self-liberated –
May we realize mind’s abiding nature, luminous clarity
.” (18)”
[3]Dharmakīrti writes at the corresponding juncture of the Pramāṇaviniścaya, PVin 1.38:
“There is not something else to be experienced by cognition (buddhi). There is not something else that is the experience of that [cognition], because cognition is devoid of subject and object. The [cognition] just illuminates itself. || 38 ||


[4] Note 93 LAS, 77.15-17: “You illustrated it as being pure in terms of the purity of natural luminosity and so forth and as being the bearer of the thirty-two marks and as being inside the body of all sentient beings.”
sa ca kila tvayā prakṛtiprabhāsvaraviśuddhyādiviśuddha eva varṇyate dvātriṃśallakṣaṇadharaḥ sarvasattvadehāntargataḥ / from Saddharmalaṅkāvatārasūtram, Gretil

[5] LAS 78.5-11 “Mahamati, my teaching of buddha nature does not resemble the heretical doctrine of a self (ātman). Rather, O Mahamati, the tathāgatas teach as buddha nature what [really] is emptiness, the limit of reality, nirvāṇa, nonorigination, signlessness, wishlessness, and similar categories, and then the tathāgatas, the arhats, the perfect buddhas, in order to avoid [giving] fools a reason for becoming afraid of the lack of essence, teach the nonconceptual experiential object without characteristic signs by means of instructions that make use [of the term] buddha nature.” (Buddha within, p. 17)

[6] BDK English Tripiṭaka Series, THE NIRVANA SŪTRA (MAHĀPARINIRVĀṆA-SŪTRA, VOLUME I (Taishō Volume 12, Number 374) Translated from the Chinese by Mark L. Blum, BDK America, Inc. 2013.

[7] Awakening Wisdom, The Luminous Self, Online course by Mingyur Rinpoche (Tergar).
COURSE OVERVIEW
The recognition of the luminous self is considered to be a powerful way to uproot the causes of suffering. The key to recognition begins with an understanding about the empty nature and the luminosity of the mind. Luminosity, or clarity, allows all experience to take place, and thus we can access innate wisdom in the midst of all situations in life
.”
[8]II. 46 Because of being stainless, because of being nonconceptual,
And because of being the sphere of yogins [yogināṃ gocaratvataḥ],
It is pure and luminous by virtue of
Having the nature of the dharmadhātu
.” When the Clouds Part, Karl Brunnhölzl, p. 424

[9] Kurtis R. Schaeffer, The attainment of immortality: from Nāthas in India to Buddhists in Tibet (2003).

dimanche 9 janvier 2022

La Matrice du Bouddha

Boule de neige "Buddha Snow Globe" (Talking Tables Emporium)

Nous voilà arrivé au bouddhisme yogācāra, et notamment sa théorie de la Matrice des tathāgata (tathāgatagarbha) et des Filiations spirituelles (gotra), qui a servi comme une doctrine positive, permettant les théories et pratiques du bouddhisme ésotérique.

A cet égard, le Ratnagotravibhāga (RGV)/Mahāyānottaratantraśāstra (OTS) est considéré comme un texte clé dans le bouddhisme tibétain, et comme un des cinq traités que le futur Bouddha Maitreya aurait enseignés à Asaṅga. Ce traité (OTS) aurait été introduit au Tibet par Rngog blo ldan shes rab (1059-1109) avec son commentaire[1]. Le traité correspondant (RGV) aurait été traduit en chinois au VIème siècle par Ratnamati. Selon la tradition tibétaine, Atiśa (mort en 1054) aurait fait la première traduction du traité (OTS), mais celle-ci aurait été perdue par la suite. rNgog aurait fait sa traduction au Kaśmir avec le maître bouddhiste brahmane Sajjana. La Matrice du tathāgata y est expliqué comme étant la vacuité. Selon la tradition tibétaine, rNgog serait allé au Kaśmir en compagnie d’autres tibétains, parmi lesquels Tsen Khawoche (1021-). Quand rNgog repartit au Tibet, Tsen Khawoche serait resté auprès de Sajjana, car Tsen pressentait que celui-ci avait encore d’autres instructions derrière les fagots. A la demande de Sajjana, Tsen aurait étudié auprès de gZu dga’ ba’i rdo rje (Ānandavajra)[2]. Tsen ne s’y était apparemment pas trompé, car il aurait introduit plus tard les instructions de la “tradition contemplative”[3] de l’OTS au Tibet, reçues plus tard par Dolpopa Sherab Gyeltsen (1292-1361).

Grâce au projet Buddha Nature de la fondation Tsadra, nous avons accès à de nombreuses versions, traductions (y compris en FR) (Université d'Oslo), contexte, etc., que chacun peut consulter librement.

A la mort du Bouddha, celui-ci indique le Dharma comme seul refuge. La nature du tathāgata n’est pas différente de la nature des phénomènes[4]. Cela n’empêchera pas l’apparition du triple refuge en les Trois Joyaux (triratna), qui est devenu le standard bouddhiste. Avec la divinisation du Bouddha, son statut change, et à son corps formel (rūpakāya), et son Corps de réalité (dharmakāya), s’ajoute un corps symbolique éternel (saṃbhogakāya), qui lui permet d’enseigner au-delà du temps et de l’espace. Le Bouddha n’étant pas “mort”, et son "vrai" nirvāṇa ne se situant pas dans le nirvāṇa, il devient le refuge ultime, ce que confirme l’OTS. Pour le yogācāra, le Bouddha n’est plus le guide ouvreur du chemin, mais le but ultime.
Au sens le plus sacré, les êtres
N’ont qu’un seul refuge : le Bouddha,
Car le Sage a pour corps le Dharma
Et qu’il est le but ultime de la Communauté
. (I, 21)”

Comme le corps des parfaits bouddhas [saṃbuddhakāya] rayonne,
Que l’ainsité [tathatā] est indifférenciée,
Et que la filiation spirituelle [gotra][5] existe,
Tous les êtres sont toujours porteurs de la quintessence des bouddhas [buddhagarbhāḥ]. (I, 27)


Comme la sagesse des bouddhas [buddhajñāna] imprègne la multitude des êtres,
Que sa nature [prakṛtyā] immaculée est non duelle
Et que la filiation spirituelle [gotra] des bouddhas est une métaphore [tib. nyer brtags] du fruit[6],
Il est enseigné que tous les êtres sont porteurs
de la quintessence des bouddhas [buddhagarbhāḥ]
. (I. 28)[7]
La traduction chinoise résume les vers I, 27 et I, 28 en un seul vers[8].

On peut lire dans ces propos que le Corps du parfait Bouddha rayonne partout. Sa nature (prakṛtyā), qui est indifférenciée de lui, est la Gnose du Bouddha qui pénètre tous les êtres, selon leur filiation spirituelle (gotra) respective. Tous les êtres possèdent ainsi la Matrice du Bouddha (buddhagarbhāḥ). Ceux qui ont la filiation spirituelle (gotra) du grand véhicule, ont le meilleur potentiel.
Ceux qui ont eu pour graine [bījaṃ] l’aspiration au véhicule suprême [agrayāna],
Pour mère la connaissance [prajñā] qui produit les qualités des bouddhas [buddhadharma],
Pour matrice [garbha] la félicité de la concentration [dhyānasaukhyaṃ],
et pour nourrice [dhātrī] la compassion [kṛpoktā, kṛpā],
Ceux-là sont assurément les enfants et les successeurs des Sages [munī]
. (I.34)”
[Le dharmakāya] est de nature “pure” (śuddha), ou symbolique, et il est comparé au “vrai Soi” (paramātma), qui dépasse le soi et le non-soi (nairātmya).
[Le corps absolu][9] est pureté parce qu’il est pur par nature [prakṛtiśuddha]
Et qu’il n’a plus d’imprégnations karmiques.
Il est le vrai soi parce que les élaborations
Du soi et du sans-soi y sont apaisées [śāntitaḥ]
. (I.37)”
Comme il est le “vrai Soi”, il n’est pas conditionné, c’est-à-dire, il n’a pas les trois caractéristiques (ou quatre sceaux) des phénomènes. Il n’est pas impermanent, mais permanent. Il n’est pas souffrance, mais félicité. Il n’est pas apaisé, parce qu’il est extinction (nirvāṇa), mais il est égalité foncière (samatā), car il dépasse le saṃsāra et le nirvāṇa. Il a les caractéristiques du Soi. Non-corporel, un corps mental, inconditionnel, libre de causes et de conditions.
Il est félicité [sukho] parce qu’il a renoncé aux agrégats
De nature mentale [manomaya] et à leurs causes.
Il est permanence parce qu’il réalise
L’égalité [samatā] du saṃsāra et du nirvāṇa
. (I.38)”
Ce traité de Maitreya met à mal les dogmes du bouddhisme. Le Bouddha, et non le Dharma, devient le refuge ultime. Le non-soi (non-essence) prend ici un sens péjoratif, et devient un extrême, qui est opposé au soi. Le “vrai Soi” devient désormais l’objectif, l’élément qui transcende à la fois le “non-soi” et le soi. La même chose se passe pour le nirvāṇa, l’objectif des bouddhistes, qui est opposé comme un extrême au saṃsāra. Il s’agit de transcender les deux dans l’égalité des deux, mais Nāgārjuna et le madhyamaka l’avaient déjà fait. Le bouddhisme ésotérique fera de même avec la vacuité, qui sera considérée comme trop négative, dans le sens d’inerte, manquant de Qualités (guṇa) ou de Puissances (śakti) innées, ce qui est d’ailleurs mal apprécier le sens de la vacuité selon le śūnyavāda. Avec les éléments positifs qu’introduit ce traité, le bouddhisme a désormais des choses à réaliser, et des gnoses (jñāna), des siddhis, et des états à obtenir, contrairement au Sūtras du Coeur ou du Diamant, où il n’y avait pas d’obtention, et où la prajñā ne permettait pas de réalisations positives, en donnant tout simplement accès au réel. Pour le yogācāra, le réel ne suffit pas, quand celui-ci n’incorpore pas de divin/conscience manifestante.

La Matrice du Bouddha (buddhagarbhāḥ) est la part lumineuse (créatrice) du saṃbuddhakāya que possèdent tous les êtres (en fonction de leur filiation spirituelle), et qui serait[10] leur promesse de rejoindre ou “réaliser” leur “vrai Soi”, et de devenir “Bouddha” eux-mêmes, ou de se reconnaître Bouddha... C’est cette part lumineuse qui leur fait aspirer à l’éveil, au milieu de l’imperfection[11], qui les tire vers le haut, faisant ultimement sortir le lotus de la boue. Mais alors, uniquement quand la Matrice du Bouddha a une filiation spirituelle compatible[12]

Sinon, impossible déchapper aux passions ici-bas, tant qu’on est sous l’influence de la hebdomade et ses passions.

Dans d’autres textes, la Matrice du Bouddha est appelée "l'Élément de Bouddha” (skt. Buddhadhātu tib. sangs rgyas gyi kham), ou parfois tout simplement Dhātu[13]. L'Élément, qui a la filiation spirituelle des vainqueurs[14], c-est-à-dire dans un être qui a cette “filiation” ou “disposition”, est naturellement et indissociablement doté des Qualités (du Bouddha). Les nobles êtres qui possèdent un Élément de cette qualité-là, peuvent se manifester, par compassion, comme des êtres ordinaires, des individus spirituellement avancés (ārya), ou des Bouddhas[15], à des êtres (ayant une disposition compatible) qui reconnaîtront (ou pas) ces qualités en eux. En fonction du degré de “pureté” de l'Élément, leurs porteurs (ayant une bonne filiation) seront appelés “êtres” (impur), “bodhisattva” (à la fois impur et pur), et “tathāgata” (totalement pur)[16]. L'Élément est inchangeable, et Ses qualités sont innées et éternelles, les défauts en revanche sont adventices et temporaires[17].

Ceux qui voient les choses de façon incorrecte (impure), perçoivent des skandhas, dhātus, facultés psychosensorielles, etc., à cause du karma et des passions, mais l'Élément (pur) n’est pas en cause[18]. La nature de l’esprit, qui est libre de toutes ces conditions, est comme celle de l’espace, lumineuse (prakṛtiḥ prabhāsvarā) et immuable[19]. La nature de l'Élément est libre de naissance, maladie, vieillesse et mort. Échapper aux souffrances de la première des quatre vérités, revient à réintégrer l'Élément. Les Sages (dhīmant), qui possèdent l'Élément, et la filiation (gotra) des Vainqueurs requise, peuvent librement et par compassion assumer un corps et s’exposer à la naissance, etc., tout en étant libres des causes d’une telle naissance[20]… Pour le bien des êtres à convertir, ils montrent néanmoins les signes de la naissance, etc.[21] L’OTS tibétain présente ensuite une série de versets (69-74), qui ne se trouve d’ailleurs pas dans la version chinoise, qui n’est pas non plus glosé, et dans lesquels sont décrites les qualités des fils des Vainqueurs. L’OTS s’étonne notamment du fait que les gens ordinaires perçoivent ces missionnaires comme étant encore sujets à la naissance, etc., à cause de leur ignorance[22]

En ce qui concerne l'Élément du “vrai Soi”, celui-ci n’est ni corporel (sphère sensible), ni mental (manokāya, sphère des formes), il est immortel, même de façon inconcevable, et éternel[23]. Il est le dharmakāya (non-contaminé), le tathāgata, le nirvāṇa ultime, et il n’y a pas d’autre nirvāṇa que la Bouddhéité, ainsi définie[24]. Il a quatre synonymes[25] : l’indissociabilité des Qualités de Bouddha[26], l’obtention de la filiation spirituelle (gotra) telle qu’elle est, la nature des phénomènes, sans défaut et sans illusion, et la dépassion/apaisement (śāntatā) dès l’origine.

La vacuité, telle qu’elle est présentée dans le śūnyavāda, est jugée trop négative et incomplète par le yogācāra et par le bouddhisme ésotérique. L’OTS présente l’allégorie d'un groupe de peintres, faisant le portrait d’un roi cakravartin, qui n’est autre que le Bouddha (saṃbhogakāya), mais qui correspond également à une représentation incomplète de la vacuité, selon le yogācāra. Les peintres symbolisent les vertus (pāramitā), et le portrait est censé être celui de la “la vacuité en tout suprême” (sarvākāravaropetaśūnyatā), c’est-à-dire doté de tous les aspects/images (akāra) au complet. Ces aspects sont comme les rayons du soleil. L’OTS conclut qu’il est impossible d’atteindre le (vrai) nirvāṇa, si on ne passe pas par la bouddhéité complète[27] de la voie des bodhisattvas. Ce serait comme un soleil sans rayons de lumière, ou avoir accès à certains “rayons” (qualités ou perfections) sans avoir accès au soleil (saṃbuddha). Ce qui rend complet la bouddhéité par rapport au bouddhisme des auditeurs et au śūnyavāda, est notamment son aspect symbolique (saṃbhogakāya). Ses qualités innées, et par là, le côté le plus religieux du bouddhisme. C’est ce corps symbolique (enfoui sous les passions de ceux qui ne le perçoivent pas) et ses qualités que voient les Sages, et que ne voient pas les être ordinaires. Potentiel[28] ou réalité, cette “substance” du “roi des sages” (munirāja), “au-delà du monde” (lokottara), et à l’intérieur des êtres[29] ? La filiation spirituelle a deux aspects, elle est d’un côté comme un trésor, naturellement présent (caché), et de l’autre comme un arbre à fruit, dont les fruits poussent progressivement[30]. Et c’est à partir de ces deux aspects de la filiation spirituelle qu’émergent les trois Corps. Le premier (dharmakāya, ici le svābhāvikakāya[31], le “Corps des essences”) de l’aspect naturellement présent, et les deux autres Corps (formels, rūpakāya) de l’aspect à accomplir[32]. Le Corps symbolique[33] (“l’icône”) étant devenu l’objet principal de la religion bouddhiste. Dans le yogācāra et plus tard dans le bouddhisme tantrique, le triple Corps, avec le Corps/monde symbolique, constitue le réel bouddhiste du point de vue de l’éveil de l’Elément.
Ici, il n’y a rien à enlever
Et rien à ajouter.
Regardez réellement le réel [bhūtaṃ] !
Quand vous le verrez, vous serez libres
.” (I.154)
La difficulté de la traduction fait que le "réel" peut prendre le sens le plus commun (bhūtaṃ), qu'il peut désigner une réalité sapientielle (tathatā), une réalité mystique (dhātu), une réalité symbolique Gnostique (tattva), etc., et qu'un lecteur non-averti ne percevra pas et surtout, dont il ne pensera pas la différence.

Il ne s’agit ici plus de la vacuité des Prajñāpāramitā, ni du “réel”, décrit par le Bouddha à Bahiya (Bahiya Sutta Ud 1.10)
« Très bien Bahiya. Voici comment tu dois pratiquer :
Dans ce qui est vu, qu’il n’y ait que ce qui est vu.
Dans ce qui est entendu, qu’il n’y ait que ce qui est entendu.
Dans ce qui est ressenti, qu’il n’y ait que ce qui est ressenti.
Dans ce qui est connu, qu’il n’y ait que ce qui est connu.
Voilà comment tu dois pratiquer. Quand, pour toi, il y aura simplement
ce qui est vu dans ce qui est vu,
ce qui est entendu dans ce qui est entendu,
ce qui est ressenti dans ce qui est ressenti,
et ce qui est connu dans ce qui est connu,
Alors, Bahiya, il n’y aura pas de saisie de ces objets.
Quand il n’y a pas de saisie des objets, il n’y a pas de « toi » en eux.
Quand il n’y a pas de « toi » en eux, tu n’es ni ici ni au-delà ni entre les deux.
Cela, simplement cela, est la fin de la souffrance
. »
Dans les approches positives, il s’agit plutôt d’un monde symbolique comme levrairéel, que seuls les Sages perçoivent. La base de ce réel est l'Élément, vide de ce qui est adventice, mais pas de tous ces attributs insurpassables (anuttara), qui sont indissociables de Lui[34]. De cet Élément-là (buddhadhātuḥ), doté de Qualités, le Bouddha (Maitreya) dit qu’Il existe (sattve sattve'stīti) en chacun. Le Bouddha des auditeurs et surtout du śūnyavāda avait dit que les passions, les phénomènes, etc. étaient conditionnés, semblables à des illusions, des rêves, etc. Dans ce traité cependant, le Bouddha (Maitreya, selon l’OTS) affirme que l'Élément existe, afin d’éliminer les cinq erreurs (pañcadoṣa), qui elles sont adventices. Simple upāya ? Cette affirmation a-t-elle (toujours) été comprise comme un upāya ? A-t-elle plutôt servi de brèche, pour introduire un bouddhisme nettement plus éternaliste ?

C’est dans l’approche positive de l’OTS qu’apparaît le mot gnose (jñāna), qui représente la connaissance positive correcte des essences (tattva, tathatā), très différente de l’approche négative de la sapience (prajñā), qui connaît la vacuité/l’absence d’essence dans les phénomènes et les individus. Ce sont les jñāna qui permettent aux Sages[35] d’utiliser correctement les objets des (6) facultés psychosensorielles, et d’agir[36].

L’OTS présente deux jñāna, l’une permet la perfection du Corps de libertés ([vi]muktikāya)[37] et l’autre la purification du dharmakāya. Ces Corps non-contaminés (anāsrava), omniprésents (vyāpya), et incomposés (asaṃskṛta) sont ceux du parfait Bouddha, que seul les Sages peuvent percevoir comme “stables (dhruvaṃ), paisibles (śivaṃ), éternels (śāśvata), et sans transmigration (macyutaṃ)”, par ailleurs les caractéristiques de l’ātman, et l’opposé des trois caractéristiques et des quatre sceaux du bouddhisme. L’OTS annonce un bouddhisme éternaliste, brahmanisé puis tantrique.
Inconcevable, permanent, stable, paisible, éternel,
Apaisé, omniprésent, libre de la pensée, pareil à l’espace,
Libre d’attachement, nulle part entravé, sans plus de contacts grossiers,
Invisible, insaisissable et vertueux, le Bouddha est immaculé
[38]. (II.29)

[La bouddhéité] est permanente [nityaṃ] parce qu’elle n’est jamais née ;
Elle est stable [dhruvam] parce qu’elle ne cesse jamais ;
Elle est paisible [śivam] parce qu’elle n’a plus de dualités ;
Elle est éternelle [aśvataṃ] parce que l’essence du réel [dharmatā] persiste
. (II.34)

[L’Éveil est] très paisible en tant que vérité de la cessation ;
Omniprésent [vyāpin] pour sa réalisation de toute chose [sarvāvabodhataḥ] ;
Sans pensées [akalpa] parce qu’il ne fait fond sur rien [apratiṣṭhānā] ;
Et sans attachement [asaktaṃ] parce qu’il n’a plus d’affections
. (II.35)”
Dans sa défense du tathāgata-garbha[39], Sallie King, écrit que le concept de la “nature de Bouddha”, tel qu’il est présenté dans le Traité de la Nature du Bouddha (Fo hsing lun), attribué à Vasubandhu et traduit en chinois par Paramārtha, est tout à fait bouddhiste, et que son auteur respecte la doctrine śūnyavāda, mais qu’il voulait présenter le bouddhisme sous un jour plus positif “afin d’attirer davantage de personnes vers le Buddha-dharma” (p. 176), parce qu’à l’époque de l’auteur, l’approche négative du bouddhisme n’avait plus d’arguments. Cela aurait donc été, selon Sallie King, une sorte de choix tactique.

Je reviendrai sur la Matrice du tathāgata/Elément du Bouddha et les affiliations spirituelles (gotra), et sur d’autres implications de ces concepts. J'ai dans ce billet surtout vouloir souligner comment l'approche positive du yogācāra, et notamment la doctrine de l'Elément de Bouddha avec les gotra, rapproche le bouddhisme śūnyavāda de doctrines éternalistes (p.e. La Reconnaissance du vrai Soi), et rend le bouddhisme apte à recevoir des greffes de doctrines et pratiques éternalistes, anciennes et nouvelles, en guise d'upāya.  

***

[1] Les vers-racine attribués à Maitreya et le commentaire à Asaṅga. La version chinoise est attribuée à Sāramati/Sthiramati. Il existe une version hybride Khotanais/Sanskrit (Dunhuang, ca. 840, selon Kazuo Kano), qui porte le titre "Ratnagotravibhāgaśāstra" et qui est attribué au "bodhisattva Ārya Maitreya.".


[2] La version des faits racontée par Matthew Kapstein diffère de celle de Diane Denis, dans sa thèse (2013) Le Dharmadharmatāvibhāga, texte bouddhique de lInde du IVe siècle, traduction des stances et du commentaire de Mipham, suivie dun examen minutieux.
“Suivant les recommandations de Sajjana, Tsen étudie avec un certain Ānandavajra (aussi nommée Zu – gzu dga’ ba’i rdo rje), auteur d’un manuel portant sur le RGV. Il revient au Tibet avant Ngog, donc avant 1092, et commence à enseigner ces textes. Ngog reste dix-sept années au Kaśmir. À son retour au Tibet, il instaure aussi un cycle d’enseignement sur ces textes. Durant cette période, selon les Annales bleues, Ngog enseigne à Senge Gyaltsen, traducteur de la présente version du DhDhV. Le diagramme 3.2 de la page suivante reprend là où le diagramme 3.1 finissait et situe les traducteurs et commentateurs présentés par Mathes.”

Pour Kapstein, gzu dga’ ba’i rdo rje était un compagnon de Tsen (10:32)

When he took his leave from his Kashmiri teacher, however, two of his companions, named [? Sugaway ?] Dorje and [? Thang ?] [? Kaboje ?] decided to remain behind to continue to study with Sajjana. In fact, they believed that Sajjana had more to say about Buddha nature, that he had not fully disclosed his teaching about this to Loden Sherab. Sajjana's hidden teaching of Buddha nature departed in some respects from his earlier emphasis on potentiality and emptiness. Buddha nature, he now taught, is no mere potency but instead is already fully actualized and is radiantly present within all of us, waiting just to be discovered in the intuitive recognition of the true nature of our own consciousness. In this version, known as the contemplative tradition of the Sublime Continuum, in contrast to the exegetical tradition that had been imparted to Loden Sherab, Sajjana's teaching would have a long, complex, and much contested legacy in Tibet.”

[3] Kashmir and the Development of Tibetan Buddhism, Matthew Kapstein, Youtube, 19 janv. 2016

Unlike to the mainline Madhyamaka embraced by Ngok, Tsen held that all phenomena are empty save for buddha-nature, which is unconditioned and which possesses innate qualities."

"This position became known as the "Tsen tradition" (btsan lugs) or the "meditative tradition" (sgom lugs) of buddha-nature exegesis, in contrast to the "analytic tradition" (thos bsam gyi lugs) or "epistemological tradition" (mtshan nyi kyi lugs) based on Ngok's famous commentary to the Ratnagotravibhāga.” Treasury of Lives

[4] Extrait du Ratnakūṭa :

Ne considère pas le buddha comme de la matière visible
Ne le conçois ni par nom, ni par famille ni par lignage
Ne l’explique pas en phonèmes
Ne le distingue pas en conscience, perception, ou mental
Ce qu’est la nature des phénomènes, cela même est le bienheureux
.”

Sangs rgyas gzugs su mi blta mtshan dang ni//
Rigs dang ‘rgyud du mi brtag sgra dang ni//
‘chad par ‘gyur ba ma yin sems dang ni//
Rnam shes yid kyis rab tu phye ma yin//
Chos nyid gang yin de ni bcom ldan ‘das//

« Je suis un fils véridique du Bouddha, de sa bouche, du dharma, créé par le dharma, un héritier du dharma. Pourquoi ? Parce que les bouddhas sont ceux dont le corps est dharma (P. dhammakāya). » (Digha Nikaya 3.84)

[5]La précondition la plus importante est innée[5], c’est la “prédisposition”, la Filiation. Sans cette précondition, il est impossible de devenir un bodhisattva, car les deux autres (acquis) ne suffisent pas. Tous les êtres humains ne naissent donc pas avec cette Filiation. Ceux à qui la première “prédisposition”, la Filiation, fait défaut sont “Sans Famille” et appelés “ceux qui n’appartient pas à la Famille” (skt. agotrastha tib. rigs la gnas pa ma yin pa). De telles personnes, en quelque sorte “a-spirituelles”, n’appartiennent pas à une Famille (spirituelle), ne seront jamais des bodhisattvas, et ne pourront pas devenir un Bouddha, même en prenant la résolution de l’éveil, et en pratiquant ensuite les 37 facteurs de l’éveil.” Blog La femme a-t-elle la nature de Bouddha ? 7 février 2021

[6]La métaphore du fruit” (tib. 'bras nyer brtags) figure uniquement dans la version tibétaine.

[7] Traduction alternative :
"(Kārikā 5) The multidudes of living beings are included in the Buddha’s Wisdom, Their immaculateness is non-dual by nature, Its result manifests itself on the Germ of the Buddha; Therefore, it is said: all living beings are possessed of the Matrix of the Buddha. || 27 ||

[What is shown by this śloka?] The Buddha’s Body penetrates everywhere, Reality is of undifferentiated nature, And the Germ [of the Buddha] exists [in the living beings]. Therefore, all living beings are always possessed of the Matrix of the Buddha. || 28 ||


Tib. rdzogs sangs sku ni 'phro phyir dang //
de bzhin nyid dbyer med phyir dang //
rigs yod phyir na lus can kun//
rtag tu sangs rgyas snying po can//

Tib. sangs rgyas ye shes sems can tshogs zhugs phyir//
rang bzhin dri med de ni gnyis med de//
sangs rgyas rigs la de 'bras nyer brtags phyir//
'gro kun sangs rgyas snying po can du gsungs//

[8] 如是說偈言 佛法身遍滿 真如無差別 皆實有佛性 是故說6常有

[9] En tibétain “de ni”, qui selon les traductions (FR et EN) renvoie au dharmakāya. “sa hi” en sanskrit.

[10] Matsumoto Shirō, Tathāgata-garbha is not Buddhist, dans Pruning the Bodhi Tree, pp. 168-169

[11]Si nous n’avions pas d’élément de bouddha,
Nous ne nous lasserions pas de souffrir
Et ne voudrions pas d’un nirvāṇa
Qui ne nous inspirerait ni intérêt ni désir.” (I, 40)


[12] “Le fait de voir que le saṃsāra a pour défaut la souffrance
Et que le nirvāṇa a pour qualité le bonheur
Est dû à la présence de la filiation spirituelle –
Ce n’est pas le cas chez ceux qui en sont dépourvus.” (I.41)


[13] Il ne faut pas confondre Buddhadhātu et Dharmadhātu. Le terme dhātu pointe vers une essentialisation des termes Buddha et Dharma. Le Bouddha comme Esprit divin, et le Dharma comme son Verbe ?

[14] Selon la traduction, qui s’appuie sur des commentaires.
"Source inépuisable de joyaux aux qualités infinies,
[L’Élément] ressemble au Grand Océan.
On le compare aussi à une lampe car, en essence,
Il possède d’indissociables qualités [nirbhāgaguṇa]. (I.42)
"

[15] "Comme l’ainsité se manifeste différemment
Chez les êtres ordinaires, les êtres sublimes
Et les parfaits bouddhas, Celui qui voit le réel [tattva]
Montre aux êtres leur essence de Vainqueurs [saṃbuddhatathatā]. (I.45)
"

[16]Les [états] impur, impur et pur, et très pur
Sont respectivement appelés
« Être ordinaire », « bodhisattva »,
Et « tathāgata ».” (I.47)
"

[17]Vu le caractère adventice de ses défauts
Et le caractère naturel de ses qualités,
Telle elle était, telle elle sera
L’essence du réel est immuable.“ (I.51)
"

[18] Skandhadhāvindriyaṁ tadvatkarmaklēśapratiṣṭhitam
karmaklēśāḥ sadāyonimanaskārapratiṣṭhitāḥ

Les agrégats, les domaines et les sens
Reposent sur les actes et les affections ;
Les actes et les affections reposent
Toujours sur les activités erronées du mental
.” (I.56)

La traduction française “activités erronées du mental” n’est pas tout à fait correcte. Il s’agit de la réflexion incorrecte (a-yoniso manasikāra), ou de l’attention incorrecte. C’est d’ailleurs “ayonisomanasikāra” et non “ayoniśomanaskāra”.

Ayoniso manasikāra, as such, means “not directing the attention to the roots of things” or “directing the attention away from the roots of things,” that is, not observing phenomena as they truly are, not noticing that they are impermanent, unsatisfactory and not-self. As a result, wrong view arises, and when this become a habit, wrong view is reinforced so that it remains as a latent tendency (anusaya).”
Source : Yoniso Manasikāra Sampadā Sutta, traduit par Piya Tan

Voir aussi I.57

Les activités erronées du mental [a-yoniso manasikāra] reposent
Elles-mêmes sur la pureté de l’esprit,
Mais la nature de l’esprit
Ne repose sur aucun de ces phénomènes
.”

[19]Pareille au domaine de l’espace, la nature
De l’esprit n’a ni cause ni condition
Et n’est pas une combinaison ; elle n’a pas non plus
De naissance, de cessation et de durée
.“ (I.62)

La nature de l’esprit, qui est luminosité,
Est immuable comme l’espace.
Nées d’idées fausses, les souillures adventices
Comme l’attachement ne l’affecteront jamais
. (I.63)

The luminous nature of the mind
Is completely unchanging, just like space.
It is not afflicted by adventitious stains,
Such as desire, born from false imagination
.

cittasya yāsau prakṛtiḥ prabhāsvarā
na jātu sā dyauriva yāti vikriyām
āgantukai rāgamalādibhistvasā-
vupaiti saṃkleśamabhūtakalpajaiḥ

[20]Les sages [bodhisattvas] qui ont correctement réalisé la nature [de l’Élément]
Sont libres de la naissance, de la mort, de la maladie et de la vieillesse.
Or, même libres de toute adversité, et en raison de cela même,
Ils manifestent la naissance et le reste par compassion pour les êtres
. “ (I.66)

[21]Comme ils voient tel quel et correctement,
Ils dépassent la naissance et ses suites,
Mais comme ils incarnent la compassion,
Ils se montrent naissants, malades, vieux et morts.
” (I.68)

[22]Les enfants des Vainqueurs ont réalisé l’immuable essence du réel,
Mais ceux que l’ignorance aveugle
Les voient [toujours] naître, vieillir, tomber malades et mourir
N’y a-t-il pas là quelque étonnante merveille ?
“ (I.69)

[Despite] their realization that this true nature
Is changeless, the children of the victors
Are [still] seen as [being subject to] birth and so on
By those blinded by ignorance—this is amazing!


Takasaki (253, note 412) surmises that they were a later addition to the surviving Sanskrit.

[23]Il ne naît pas dans un corps de nature mentale
Puisqu’il est permanent ;
Il ne meurt pas d’une mort aux inconcevables métamorphoses
Puisqu’il est stable ;
“ (I.81)

[24]Voici le corps absolu, le tathāgata,
Les vérités des êtres sublimes et l’absolu nirvāṇa.
Inséparable de ses qualités comme le soleil de ses rayons,
Il n’est de nirvāṇa que la bouddhéité. (I.84)
"

sa dharmakāyaḥ sa tathāgato yata-
stadāryasatyaṃ paramārthanirvṛtiḥ
ato na buddhatvamṛte'rkaraśmivad
guṇāvinirbhāgatayāsti nirvṛtiḥ

[25][L’immensité non contaminée], c’est la bouddhéité
indissociable de ses qualités,
La filiation obtenue telle quelle,
L’essence du réel qui ne ment ni ne trompe
Et la paix naturelle des origines [ādiprakṛtiśāntatā].
“ (I.86)

buddhadharmāvinirbhāgastadgotrasya tathāgamaḥ
amṛṣāmoṣadharmitvamādiprakṛtiśāntatā

[26] Qui sont inhérentes à l'Élément. “Innées” si l’on veut.

[27]Par conséquent, on n’atteint pas le nirvāṇa
Sans atteindre la bouddhéité,
De même qu’on ne peut voir le soleil
Sans sa lumière et ses rayons.
“ (I.94)

ato'nāgamya buddhatvaṃ nirvāṇaṃ nādhigamyate
na hi śakyaḥ prabhāraśmī nirvṛjya prekṣituṃ raviḥ

[28]Enfoncée sous la peau du fruit que constituent l’ignorance et les autres [émotions] qui affectent les êtres,
Il y a aussi l’immensité vertueuse de l’Élément du réel.
De même, avec le concours de telle et telle vertu,
Cet Élément devient peu à peu la substance du roi des sages
.” (I.116)

sattveṣvavidyā diphalatvagantaḥ-
kośāvanaddhaḥ śubhadharmadhātuḥ
upaiti tattatkuśalaṃ pratītya
krameṇa tadvanmunirājabhāva

Sachez que, semblable au trésor et à l’arbre fruitier,
La filiation spirituelle a deux aspects
Présente sans commencement [en tant que] nature [de l’esprit]
Et suprême [quand on l’a] correctement adoptée
.” (I.149)

The disposition is to be known as twofold,
Being like a treasure and a fruit tree—
The naturally abiding one without beginning
And the accomplished one.


[29]Bien au-delà du monde,
Rien ne lui ressemble dans le monde.
Voilà montrée la similitude
De l’Élément et du Tathāgata
.” (I.146)

[30]Sachez que, semblable au trésor et à l’arbre fruitier,
La filiation spirituelle a deux aspects
Présente sans commencement [en tant que] nature [de l’esprit]
Et suprême [quand on l’a] correctement adoptée
.” (I.149)

[31]Vous devriez savoir que la beauté du corps essentiel
Est comparable à une précieuse image
Parce que ce corps de nature incréée
Et ses qualités forment un trésor de joyaux
.” (I.151)

[32]On atteint les trois corps de la bouddhéité
À partir de cette double filiation.
Le premier corps, de la première ;
Les deux suivants, de la seconde.
” (I.150)

[33]Le corps de parfaite jouissance évoque un monarque universel
Parce qu’il détient le grand royaume du vrai Dharma.
Le corps d’apparition est alors comparé à une forme en or
Parce qu’il a la nature des reflets
.” (I.152)

mahādharmādhirājatvāt sāmbhogaścakravartivat
pratibimbasvabhāvatvānnirmāṇaṃ hemabimbavat

[34]L’Élément est vide des souillures adventices
Qui ont pour caractère d’en être séparables.
Il n’est pas vide de ses insurpassables qualités
Qui ont pour caractère d’en être inséparables.
” (I.155)

śūnya āgantukairdhātuḥ savinirbhāgalakṣaṇaiḥ
aśūnyo'nuttarairdharmairavinirbhāgalakṣaṇaiḥ

[35]De même, grâce à la [voie de] jonction où les voiles disparaissent,
Les deux corps sont les causes de l’apparition
De qualités non contaminées comme autant d’objets
Offerts aux facultés des [êtres] stables
.” (II.28

indriyārtheṣu dhīrāṇāmanāsravaguṇodaye
hetuḥ kāyadvayaṃ tadvadanāvaraṇayogataḥ

[36]Non souillé, omniprésent, indestructible,
Stable, paisible, éternel, sans transmigration et source [de qualités],
Le Tathāgata est, comme l’espace, la cause de l’expérience
Des objets qui s’offrent aux six facultés des êtres purs
.” (II.18)

anāsravaṃ vyāpyavināśadharmi ca
dhruvaṃ śivaṃ śāśvatamacyutaṃ padam
tathāgatatvaṃ gaganopamaṃ satām
ṣaḍindiyārthānubhaveṣu kāraṇam

[37] Qui correspondent au Corps formel.

[38] acintyaṃ nityaṃ ca dhruvamatha śivaṃ śāśvatamatha
praśāntaṃ ca vyāpi vyapagatavikalpaṃ gaganavat
asaktaṃ sarvatrāparatighaparuṣasparśavigataṃ
na dṛśyaṃ na grāhyaṃ śubhamapi ca buddhatvamamalam

E. H. Johnston as input by the University of the West.

[39] King, Sallie B. "The Doctrine of Buddha-Nature Is Impeccably Buddhist." In Pruning the Bodhi Tree: The Storm over Critical Buddhism, edited by Jamie Hubbard and Paul L. Swanson, 174–92. Honolulu: University of Hawai’i Press, 1997